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HANDBOLi.ND
AT THE
t'NUERSITY OF
TORONTO PRESS
L'ARTISTE.
I3mur-:2lrt0.
SALON bE 1831.
LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX. —TRANSITION.
Les dieux s'en vont. Le talent des maîtres ( et vous
savez qui on 'appelait les maîtres depuis David), le ta-
lent des maîtres s'éteint; leur réputation n'est plus \\\\
culte pour personne. On a élevé de nouveaux autels, on
a de nouvelles adorations. C'est une guerre moins cynique
que celle de Parny, mais non pas moins acharnée et
non moins amusante.
Oh ! les beaux temps de la grandeiu' des peintres selon
l'antique, qn'êtes-vous devenus? Je me souviens que,
dans ma jeunesse , on me faisait ôter mon chapeau quand
je prononçais les noms^de Gros, de Gérard, de Girodet
et de Gucrin. Je <lois dire, par exemple , que la vénéra-
tion s'arrêtait la, et que mon maître de dessin n'a jamais
songé a m'ordonncr de fléchir le genou devant la renom-
mée de MM. Lethière, Garnier, Thevenin, Reguault,
Taillasson ou Vincent. Maintenant, qui rend aux quatre
grands artistes en G l'honnnage dévot dont personne ne
se serait dispensé il y a vingt ans? On attaque en face des
célébrités qu'on respectait presqu'a l'égal de l'empereur !
On ose compter avec qui se fit si ridie de gloire! On ré-
duit Girodet a ses véritables proportions : il n'est plus
qu'en buste , lui a qui on élevait des statues de dix cou-
dées.
Tout concourt a cette révolution , ceux qui se retirent
et ceux qui viciuient; le goût qui change, une poésie
nouvelle, une forme de gouvernement qui admet lexa-
men, si sévèrement défendu sons l'empire. M. David
était sacramentel et tout ce qui procédait de lui , jusqu'à
M. Granger; il n'y a de sacramentel aujourd'hui que la
liberté de l'art. On a dit que c'était l'anarchie , le chaos ;
non : pour les hommes qui ont acluivé leiu' tâche et
voient les novateurs produire, c'est lepurt
lOSlK 1. 14* I.IVBAISOS.
DEC 18
fer ; pour moi qui suis a la fenêtre et regarde passer l'ar-
tiste qui court a un but encore éloigné peut-être , encore
à demi inconnu, c'est un spectacle plein d'intérêt. J'es-
père beaucoup des efforts qui se font de tous côtés; ils
ont déjii eu des résultats, ils en auront de plus grands. Il
faut savoir attendre.
L'ancienne école a encore un pied dans ce monde,
mais il est paralysé; elle ne marchera plus. Morte est sa
tête , son cœur est froid ; c'est un cadavre. Quelques
peintres la fvxlvanisent encore, mais ses mouvemens n'ont
qu'un instant, et son expression est une grimace. La
peinture appartient a Ingres, qui est seul sur la trace de
Raphaël ; a deux on trois artistes qui sont entre les anciens
et les nouveaux; à Schnetz , qui ne procède de personne;
à Delacroix, qui a créé une religion. \x reste tourne au-
tour de cela , se groupe comme il peut, se pelotonne près
d'un chef, ou marche isolé.
Le salon a cela de très-curieux qu'il est une démonstra-
tion pour les entêtés qui niaient, il y a trois ans , le mou-
vement de l'école nouvelle. Elle a fait des pas immenses ,
elle a gagné beaucoup de terrain ; ses conquêtes ne sont
pas très-éclatantes, à la vérité, mais elles sont nombreuses.
C'est le testament de l'autre école qu'on nous a fait lire
au Louvre : et que nous lègue-t-elle, grand Dieu !
M. Gros, sans aucune comparaison, le plus grand
peintre de ce siècle de trente ans qui est marqué du nom
de Bonaparte, laissedeux portraits. Comment les fortssont-
ils tombés? L'auteur des Pestiférés de Jaffu est arrivé
là ! Sans doute, on voit encore dans ces deux têtes qu'il
y eut une puissance, une faculté d'artiste, un métier bien
su chez celui qui les a peintes ; mais ce n'est plus le sen-
timeutsi vif deGros, c'est son chic, souponsif: ce n'est plus
sonmodelélin et vigotueux, c'est quelque chose de lourd,
de martelé; ce n'est plus sa couleur si ferme, si forte, si
chaleureuse, c'est un ton triste qui veut être chaud, et
qui est tout au plus rouge. Mais qu'importe cela? l'a-
venir de Gros est assuré ; le passé lui en ré|)ond. Que la
plupart de ses vieux camarades fassent l'examen de leur
conscience pittoresque, et qu'il disent jusqu'où ils iront.
Quand je revois certains tableaux qui ont été prônés;
quand je songe à la place que leurs auteurs occuperont
dans la postérité , je ne puis m'empêcher de penser à
M. Pierre, premier peintre du roi Louis XV. 11 eut de
la gloire argent comptant, celui-là; Diderot lui escompta
l'immortalité en pages sonnantes; il n'y a pas cinquante
ans qu'il est mort; eh bien ! voudriez-vous me dire, s'il
vous plaît, ce qu'a fait M. Pierre ?
11 y a dix ans encore qu'on parlait beaucoup de M. Grju-
gcr. Le ministère de l'intérieur, la préfecture, la liste
1 ci\ ili lui commandaient des tableaux; il faisait fort pro-
«ce
iri
L'ARTISTE.
preineiu des ApoUons , des Homères , des nymphes , des
saints, des héros grecs, des héros romains; il n'étaitpas
sans talent dans ce genre de convention qu'on appelait
l'histoire; voyez son Annonciation, et dites si vous voulez
accepter ce legs delà bonne école. L'ange est ce que le
peintre a fait avec le plus d'amour ; il y a mis tout son art,
toute sa poésie, et il est parvenu "a faire un de ces saints
en cire vierge que les dévotes habillent avec coquetterie,
pour les aller suspendre par un ruban vert, couleur d'es-
pérance , a l'autel d'une Notre-Dame en réputation.
M. Oranger fera bien d'en rester la; il fut lui des cham-
pions des saines doctrines; il a combattu tant qu'il a pu,
comme MM. Parceval de Grand-Maison et Viemiet com-
battent pour la tragédie orthodoxe; il a mérité les Inva-
lides. Qu'il aille rejoindre M. Guérin, qui, du moins,
s'est arrêté après Cljtemnestre ; M. Meynier, qui ne peut
plus rien pour le parti des anciens; M. Ansiaux, qui,
toute sa vie, a entendu la grande peinture k peu près
comme Berquin entendait le drame , et Florian la poésie
épique, dont il adonné un échantillon dans son Gonzahe
de Cordoue; M. Thévenin, dont les excellentes opinions
en fait d'art sont moins connues par ses ouvrages que par
ses votes a l'Académie ; M. Brocas , qui fait du nu comme
certains auteurs font encore des récits "a la fin de leurs
tragédies, parce que c'est la qu'ils montrent ce dont ils
sont capables comme vérificateurs; M. Caminade, un
des talens les plus honnêtes de l'école; M. Lair, M. Cou-
der, M. Guillemot, M. Lordon, M. Latil, M. de Bois-
frémond, M. Délavai, M. Forestier, et tant d'autres.
Un des derniers efforts de l'ancienne manière est \ Ajax
de M. Bordier. Le jiuy ne voulait pas recevoir ce mor-
ceau , qui est pourtant une protestation en faveur du bon
goût ; car rien ne ressemble moins aux productions de la
nouvelle école que ce long modèle tout nu qui fait de
grands bras pour menacer le plancher de l'atelier du
peintre , où Jupiter est probablement représenté par une
araignée ou par une mouche. J'ai mal aux yeux et à la
main droite de M. Bordier, pour la peine qu'il a prise
en peignant le torse de son héros matamore ; tout y est.
Il n'y a si petit mouvement des muscles qui ne soit sen-
ti ; c'est une poitrine de marbre bien constituée ; il y
manque bien quelque chose , mais c'est peu ; ce n'est que
la vie, le souffle. M. Bordier a de la couleur de chair au
lx)ut de sa brosse; s'il y avait une ame, il l'aurait fait
passer probablement dans les yeux et le geste d'Ajax.
En présence du tableau de M. Bordier, je suis tenté de
tenir M. Garnier pour nn grand maître ; YAj'ax de 1786
vaut mieux que celui de 1831 ; mais celui de M. Bordier
est une bonne action , c'est son mérite principal. Quand
M. Garnier produisit le sien , la peinture n'était pas en-
vahie par un schisme vainqueur, l'aitisle élail tranquille.
Aujourd'hui M. Bordier est tourmenté, inquiété, agité;
il appartient au parti qui tombe.
L'opinion qui rallie le plus d'amateurs , c'est celle dont
M. Delaroche est le premier représentant, et qui se ren-
force de quelques artistes a la tête desquels est M. Léon
Cogniet. C'est l'école nouvelle, plus l'a forme. Un des-
sin consciencieux , mais qui ne va pas jusqu'au jansénisme
pratiqué par M. Ingres; de l'effet, mais a condition que
tout ne lui sera pas sacrifié; de la couleur, mais qui se
rapprochera autant qu'elle pourra de la nature , et ne pro-
cédera pas par des tons bizarres qui déguiseraient toujours
le réel en fantastique ; de la poésie, qui n'aura pas nécessai-
rement pour intime l'enfer, les tombes, -les rêves, et le laid
pour idéal ; voilà ce qui distingue l'école que j'appellerai de
transition .
M. Cogniet a deux morceaux très - remarquables :
le Portrait du maréchal Maison , et l' Enlèvement de
Réhecca par le Templier. C'est de la bonne et solide pein-
ture. Le portrait de M. Maison est le meilleur portrait en
pied de l'exposition, qui en a pourtant de M. Decaisne
et de M. Champmartin. Dans le tableau de Réhecca , outre
l'effet général et le mouvement des figures , je louerai la
tète du Templier, celle du nègre, les chevaux , et surtout
l'exécution ferme et verveuse de tout le groupe principal.
C'est un homme de beaucoup de talent que M. Cogniet. Je
passe a M. Paul de la Roche.
A lui le succès. Ses deux petits tableaux attirent la
foide: ce sont deux perles. Je n'ai entendu qu'une seule
personne critiquer ces deux précieux morceaux ; il est
vrai qu'un instant après elle louait k outrance un por-
trait peint par M. Dubufe, et deux petits tableaux de ma-
demoiselle A. Pages, faits dans le sentiment dç M. Du-
bufe ( cet artiste aussi a ses imitateurs ! ) Si j'avais k choisir
entre le Eichelieu et le Mazarin de M. Delaroche, je
crois que je prendrais le premier. Il me paraît plus spon-
tanément produit , plus soudainement exécuté. La com-
position de ces deux barques qui se suivent est si natu-
relle , qu'il semble impossible que la chose au pu se passer
différemment. Richelieu tient Cinq-Mars et de Thou a
une remorque très -courte; c'est tout près de lui qu'il
veut avoir ses victimes ; il n'a pas besoin de retourner la
tête pour savoir qu'elles sont Ik ; le mouvement de son
bateau , la conversation des deux condamnés l'avertissent
de leur présence. Et puis, si la corde casse, le grand-
écuyer et son ami n'échapperont pas ; ils sont gardés par
line demi-douzaine de mousquetaires au service du tyran
de Louis XIII. M. le cardinal est fatigué; la maladie le
mine; le bon prêtre ne fera pas acte de chrétien avant de
mourir, mais acte de ministre outragé ; il ne pardonnera
pas , il tuera. L'autre cardinal de M. Delaroche obéit
1
L'ARTISTE.
475
aussi a une de ses passions; ce n'est pas celle de l'intri-
gue, il est trop malade. Déjà il a dit adieu a son palais, à
ses tableaux dont il lui coûtait laiil de se séparer; il ne
s'est pas l'ail larder suivant son habitude , quoique des
courtisans soient la prêts à se uioqucr de sa pâleur et a lui
faire peur de madame la Mort; il joue sans tenir les car-
tes, il conseille une funimc qui lui gagnera quelques louis
qu'il pourra ajouter a sou trésor d'avare. Son jeu l'occupe
beaucoup , car il n'aperçoit pas un gentilhomme arrivant
au milieu de la chambre et saluant profondément son émi-
ucnce ; il n'entend pas les propos qu'on tient contre lui
derrière le paravent, a la tète et au pied de son lit, peuC-
être même ii la table où l'on joue. Le caractère des deux
prélats estbien compris ; les figures accessoiresl'expliquent
a merveille.
La composition du tableau de Mazarin est très-spiri-
tuelle; l'exécution! qu'en dirais-je, que tous ceux qui
ont vu ces deux ouvrages n'aient dit avant moi? L'éclat
et la solidité de la couleur, la perfection des détails, la
richesse des étoffes, la variété des expressions dans les
physionomies, la correction du dessin, la franchise de
l'effet, tout recommande le Mazarin et le Richelieu; et
s'il est un des tableaux où cette réunion de qualités soit
plus complète encore que dans l'autre, je crois que c'est
dans la représentation de la scène dramatique qui se passe
sur le Rhône, entre Tarascon et Ljon.
Un morceau plus grand, mais non pas plus capital, c'est
Edouard F et Richard d'York^ son frère, dans la Tour
de Londres. Edouard souffrant, triste, a la tête penchée
sur celle de Richard. Us étaient occupés a lire un livre,
que Richard , plus insouciant , analysait avec la gaieté de
son âge. Tout h coup un bruit se fait entendre dans l'es-
calier de la ïoUr; les prisonniers prêtent l'oreille, leur
chien court a la porte, sous laquelle on aperçoit la lu-
mière d'un flambeau. Quel triste pressentiment accable
Edouard? Le pauvre jeune garçon n'aura pas le temps de
s'en rendre compte. La porte va s'ouvrir, ce sont les
bourreaux de l'usurpateur qui entreront, et dans un
instant deux cadavres d'enfans étouffés seront enchaînés
sur le lit où l'un d'eivx a gravé ces mots : Edouard F,
roi! Ce drame touchant est admirablement senti ; la tête
de Richard est charmante, les jambes d'Edouard sont un
chef-d'œuvre.
Après des ouvrages de cette importance, comment par-
ler de dessins? Mais ces dessins ont tant de prix ! Le por-
trait d'iuie femme eu noir est beau comme une excellente
peinture ; la Lecture dufabliau est ime composition pleine
de charme. Il faudrait analyser tout cela ; il faudrait pour
chacune de ces choses une page , et déjà j'ai dépassé la
longueur d'un article. D'ailleurs, pourquoi analyserais-je
des choses qui se comprennent si bien ! Qui les voit, les
sent; je ne parviendrais pas à les faire s(;ntir à qui ne les
verrait pas; il me faudrait une plinue spirituelle, vive,
correcte, habile, ( omme le crayon de M. Delaroche. Qui
me la prêtera ?
ftttfrrtturf.
LE JUSTE MILIEU
M™« DUPUIS.
( Après avoir examiné avec attention une robe fort élé-
gante étalée sur plusieurs sièges , tire d'un écrin des
boucles d'oreille qu'elle essaie ; ensuite elle xoririe.)
FRANÇOIS, entrant.
Madame a sonné?
jtme DUPUIS.
M. Dupuis est-il sorti ?
FRANÇOIS.
Oui, madame; monsieur est déjà parti pour la Bourse.
Il a même recommandé de prévenir madame qu'il rentre-
rait peut-être un peu tard , à cause d'une assemblée de
banquiers où il est obligé d'aller après.
M™« DUPUIS.
Vous direz à la caisse qu'on m'envoie le cours des re
tes d'aujourd'hui , aussitôt qu'on l'aura reçu. Le cou
rentes d'aujourd'hui. Vous comprenez?
i76
L'ARTISTE.
FRANÇOIS.
Oui , madame; le cours des rentes d'aujourd'hui.
jime DUPUIS.
11 faut aussi avertir Jagot de ne pas s'éloigner , parce
que j'aurai besoin des chevaux ce matin ; mais je ne pren-
drai que la calèche , afin que la berline soit toute prête
pour ce ioir. Je vais a la Cour.
fhawçois.
Est-ce moi ou Henri qui suivra madame ?
M™e DUPUIS.
Seulement Henri ce matin ; mais tous les deux ce soir.
FRANÇOIS.
C'est que si madame avait pu se passer de moi , k cause
d'une noce oij j'étais invité —
M™S DUPUIS.
.l'en suis bien fâché; mais je ne puis pas n'avoir qu'un
domestique derrière ma voiture quand je vais au Palais-
Royal.
FRANÇOIS.
Cependant, madame, excepté très-peu de dames
jime DUPUIS.
Point d'explications ! vous viendrez avec moi.
, ( ARTHUR entre. )
ARTHUR.
Comment vous portez-vous aujourd'hui , belle dame?
Mme DUPUIS.
Ah ! bonjour , monsieur Arthur. (^ François.) Il n'y
a donc personne Ta-dedans.
FRANÇOIS.
Pardonnez-moi , madame ; mais le plus souvent on
n'annonce pas monsieur. (Il va pour sortir.)
Mme DUPUIS.
Attendez. Sachez d'Hortense si j'ai une fraise , une
collerette toute prête ; si je n'en ai pas , elle en arrangera
une sur-le-champ. Une fraise que l'on met autour du
cou. Reliendrez-vous cela?
FRANÇOIS , d'im ton d'humeur.
Oui, madame. Une fraise, comme des fraises. .
M™e DUPUIS.
C'est bien, allez. ( François sort. ) — (^ Arthur. )
Avez-vous remarqué le ton que ces gens-la ont pris de-
puis la révolution?
ARTHUR.
Ah , dame ! c'est le ton de l'égalité, de la république ,
des étudians.
Mme DUPUIS.
Je vous en prie en grâce, Arthur, ne me parlez pas
des étudians ; je les ai en horreur. On devrait fermer les
écoles. N'y a-t-il pas assez de médecins et d'avocats?
ARTHUR.
J'étais tout a l'heure au café de Paris , tout près d'une
table où il y avait de ces messieurs qui veulent la guerre ;
qui sympathisent avec les insurgés de tous les pays,
jime DUPUIS.
Mon Dieu! qu'ils aillent les rejoindre.
ARTHUR.
Qui sont pour les peuples contre les tyrans.
Mme DUPUIS.
C'est-a-dire , qui ne demandent que l'anarchie et le
pillage.
ARTHUR.
C'est cela.
Mme DUPUIS.
Leurs vociférations soi-disant patriotiques ne sont autre
chose que de l'envie contre tout ce qui a de la fortune,
contre les classes élevées. Depuis que les nobles nous ont
cédé la place , c'est a nous qu'on en veut. Quelle incon-
séquence ! Y a-t-il l'ombre de comparaison "a faire? La
noblesse n'est qu'une fiction; l'argent est réel.
ARTHUR.
Malheureusement pour ces messieurs , cette réalité la
n'est qu'un rêve.
Mme DUPUIS.
On assure cependant qu'il y en a parmi eux qui ne
manquent pas d'une espèce d'aisance.
ARTHUR.
Alore ce sont des ambitieux.
Mme DUPUIS.
Il faut le croire. Ils ont beau déguiser. cela sous des
grands noms d'honneur national....
ARTHUR.
L'honneur national est dans le crédit public.
Mme DEPUIS.
C'est frappant ce que vous dites-là.
t ARTHUR.
I Si la baisse eût continué , mon père pouvait se trouver
dans le plus grand eml)arras.
L'ARTISTE.
u:
Mme DUPUls.
Mon mari n'était pas trop rassuré non plus. Il est
pourtant épouvantable qu'une poignée de factieux puisse
donner des craintes aussi sérieuses "a des maisons comme
les nôtres.
AHTHUH.
Ils veulent nous faire peur des étrangers! Comme si le
premier besoin d'un peuple n'était pas la tranquillité in-
térieure.
jgme Dupuis.
Savez-vous que vous devenez tout-a-fait politique?
AETHUn.
On y est bien forcé ; le cours de la rente est subordonné
a tout cela. Dites-moi donc pourquoi vous mettez ces
boucles d'oreilles dès le matin?
jimc DUPUIS.
Que vous êtes enfant ! Vous ne voyez pas que ce sont
des diamans que j'ai fait remonter et que j'essaie. Comme
je vais ce soir à la cour....
ARTHUR.
Vous y êtes bien assidue, ce me semble.
M™e DUPUIS.
Beaucoup moins que vous dans certaine maison.
ARTHUR.
Quelle certaine maison ?
jime DUPUIS.
J'éclaircirai cela ; prenez-y garde.
ARTHUR.
Je n'ai rien a craindre ; vous pouvez prendre toutes
les informations que vous voudrez.
jime DUPUIS.
S'il y avait encore un peu de hausse aujourd'hui , me
conseilleriez-vous de vendre ?
ARTHUR.
Attendez.
jjme DUPUIS.
J'ai quelquefois peur. Mon mari n'aurait qu'a décou-
vrir que j'ai des économies et que je les place a son insu.
ARl^HUn.
Il ne peut pas s'en douter; ce n'est pas sous votre
nom.
nme DUPUIS.
Venez donc ce soir au Palais- Royal.
ARTHUR.
Je tâcherai.
jime DUPUIS , le forçant h se tourner de côté.
Il s'en irait pourtant sans avoir regarde ma robe.
ARTHUR.
Elle est d'un goût parfait.
«me DUPUIS.
Je me ruine; mais que voulez-vous? Il n'y a que nous
pour donner de l'éclat à tout ceci ; il faut bien s'exécuter.
ARTHUR.
C'est très-politique.
Jime DUPUIS.
A soixante-quinze centimes de hausse, vous croyez que
je ne ferai pas bien de vendre?
ARTHUR.
Il n'y a pas de nouveaux bruits de guerre ; pourquoi
vous presseriez -vous ?
Mine DUPUIS.
Comme vous voudrez. Mais, je vous en prie , Arthur,
venez ce soir.
ARTHUR.
Peut-on vous résister?
(// lui baise la main et s en va.)
jgvae DUPUIS, seule.
Soixante-quinze centimes, plus le bénéfice que j'ai
déjk fait et le trimestre que j'ai reçu , ce serait assez joli
pour de l'argent dont je ne faisais rien.
{On annonce mademoiselle Pitou.)
nHe PITOU.
Bonjour, Henriette.
M™e DRPUIS.
Bonjour, ma tante. Prenez un siège, s'il vous plaît.
j,lle PITOU.
Volontiers ; car je n'en puis plus. Savez-vous que j'ai
fini hier ma soixante-neuvième année, et qu'a l'heure oit
je vous parle, je suis dans ma soixante-dixième.
M"* DUPUIS.
A vous voir, on ne le croirait jamais.
jtlle PITOU.
Ah I ah ! c'est bon a dire ; mais des événemens comme
ceux qui se passent vous avancent bien.
Mine DUPUIS.
Vous êtes donc toujours carliste. _
j|Ue PITOU. " *•
Toujours, ma nièce. J'ai vécu dans l'amov
178
L'ARTISTE.
maîtres, et, si Dieu le permet, j'espère bien y mourir.
jime DUPUIS.
C'est on ne peut pas mieux,
jlUc PITOU.
Je sais Lien que c'est une plaisanterie de votre part;
vous êtes sans doute h la mode; vous devez être révolu-
tionnaire.
M™e DUPUIS.
^ Révolutionnaire! vous vous trompez beaucoup, ma
tante ; je vais ce soir h la cour.
M
lie
PITOU.
A votre cour ; car la nôtre n'est plus en France.
jyimc DUPUIS.
Pauvre tante ! "a quoi allez-vous penser? Vos maîtres ,
comme vous les appelez, sont partis pour jamais,
mile PITOU.
On a été enchanté de l'abaissement des uns, parce
qu'on a espéré prendre leur place; on ne pense pas qu'il
y a plus bas des gens qui espèrent aussi prendre la place
des autres.
jimc DUPUIS.
A quoi bon me dites-vous cela? Je n'ai pris la place de
personne.
mile PITOU.
Ma petite dame, ma petite dame, on a beau n'avoir ja-
mais eu d'esprit, l'âge donne de l'expérience ; et je vous
vois avec peine vous embarquer dans des glorioles qui fe-
ront peut-être qu'un jour
M""^ DUPUIS.
Achevez.
Q M"e PITOU.
Que de gens j'ai vu triompher, dont on s'est moqué
ensuite ! Dieu m'a fait naître marchande ; je suis restée
marchande tant que mes forces me l'ont penuis. Vous
êtes riche; eh bien! qui vous empêche d'être charitable?
Quand la dynastie reviendra, elle n'aura pas de reproches
a vous faire, du moins.
Mlle DUPUIS.
Quand la dynastie revieadra ! Vous pensez donc qu'elle
reviendra?
M^le PITOU.
Belle question ! si vous n'étiez pas révolutionnaire....
M">« DUPUIS.
Rien ne me paraît plaisant comme votre obstination a
m'appeler révolutionnaire. Le mot est affreux.
nlle PITOU.
Quoi ! vous ne l'êtes pas ?
M™e DUPUIS.
J'en suis "a cent lieues.
jlllc PITOU.
Alors c'est donc vrai que ce que vous appelez la cour
ne travaille que pour ramener la dynastie?
Mine DUPUIS.
Pas le moins du monde.
jllle PITOU.
Dans ce cas la, je ne me trompais pas; vous êtes pour
la révolution .
M™e DUPUIS.
Seulement dans ce qu'elle a de raisonnable.
jllle PITOU.
Je n'y comprends rien. Une révolution raisonnable
aurait commencé par rappeler la dynastie. Vous riez.
N'est-ce pas que c'est a cela qu'on vise? Vous ne voulez
pas en convenir; mais avec moi, avec votre tante qui ne
vit que dans cette espérance-la , si vous en savez quelque
chose, dites-le moi. En effet, pourquoi destituerait- on
les gens qui se sont associés pour empêcher le retour de
nos maîtres?
TVime DUPUIS.
Parce qu'un gouvernement ne doit pas permettte qu'il
se forme un gouvernement dans le gouvernement,
jjlle PITOU.
Ainsi votre gouvernement serait contre la dynastie et
contre ceux qui n'en veulent pas ! Tenez, ma dière pe-
tite, parlons plutôt d'autre chose,
jime DUPUIS.
Comment! ma tinte, vous ne comprenez pas qu'on
puisse se tenir entre les deux extrêmes !
jlUe PITOU.
En voilà assez; en voila assez. Je sais bien qu'on parle
d'un juste milieu, mais vous entendez bien que je ne m'y
laisse pas prendre. Songez donc que j'ai une étoile.
M™e DUPUIS.
Une étoile !
jlUe PITOU.
Oui, ma charmante, une étoile, qu'on voit parfaite-
ment de la fenêtre de ma cuisine ; étoile qui n'existe que
depuis le départ de la dynastie , et que Dieu a envoyée
tout exprès pour rassurer les bons royalistes. Les affaires
d'Italie lui ont donné l'éclat d'un soleil. Pourquoi vos
L'ARTISTE.
n<)
ministres , qui ont amené les choses au point oii elles sont,
cherchent-ils encore a dissimuler? Qu'ils se déclarent ou-
vertement; ils n'apprendront rien à personne.
Mine DUPUIS.
S'ils se déclaraient dans le sens que vous espérez, ma
tante, croyez-vous que IaBau(|iie, les grands capitalistes,
lus hautes classes, enfin , ne s'opposeraient pas a de pareils
projets? Nous avons fait assez de sacr fices a l'ordre de
choses actuel pour tenir a le conseiTcr. Savez-vous que,
pour ma part , j'ai déjà donné quatre grands hais cet hi-
ver, et que j'en donne encore un après-demain, sans
compter tous ceux pour lesquels je me suis laissé nommer
dame-commissaire? S'imaginer après cela que nous con-
sentirions a voir revenir Cette nohlesse insolente et cupide
qui nous a humiliés pendant quinze ans ; cette nohlesse
qui n'a plus de racine nulle part ; qui , pour toute préémi-
nence, n'a que des ridicules et des vices! non , ma chère
tante, le peuple des grandes journées ne le souffrirait pas.
jille PITOU.
Vous parlez des grandes journées, et vous n'êtes pas
révolutionnaire!
j,mo DUPUIS.
Non, je ne le suis pas : car je hais la répuhlique "a la
mort ; la liberté ne me paraît qu'une niaiserie, et l'égalité
me suffoque. Je veux ce que nous avons.
j,lle PITOU.
Et qu'est-ce que vous avez , s'il vous plaît ? Pourriez-
vous me faire l'amitié de me le dire ?
Mine DUPUIS.
Nous avons, ma tante , nous avons d'abord un roi qui
ne redoutera pas le jugement de ses contemporains.
Mlle PITOU , éclatant de rire.
Ah ! un roi qui a des contemporains ! Les contempo-
rains d'un roi ! Est-ce qu'un vrai roi a jamais eu des com-
temporains ? Un vrai roi n'a que des sujets. Et avec ce
roi qui a des contemporains , qu'avez-vous donc encore ?
Mine DUPUIS.
Nous avons la liberté de conscience.
Mlle PITOU.
Moi , j'adore le pape.
Mine DUPUIS.
Vous adorez une créature ?
mHc PITOU.
Le pape une créature ! y pensez- vous , ma chère ? O
mon Dieu, où allons-nous? Appeler le pape une créature !
Vous êtes dans la voie de la perdition , mon enfant. ( On
annonce madame Fontauille.) Voilà du inonde qui vous
arrive , adieu , adieu ; je m'en vais. ( A part, en s'en al-
lant.) Pauvre petite Henriette! je suis toute tremblante.
(Elle sort.)
M"»» FOKTAVII.LE, entrant.
Quelle est donc cette dame qui sort?
Mme DDpcis.
C'est une ancienne marchande qui se croit obligée h
me rendre une ou deux visites par an. C'est assez en-
nuyeux , parce qu'il me faut essuyer des conversations de
l'autre monde : elle est carliste.
Mine FONTA VILLE, souriant.
Ne parlons pas de cela, ma chère Henriette. C'est com-
me solliciteuse que vous me voyez dans ce moment de-
vant vous. Votre bal a toujours lieu après-demain?
Mine DUPUIS.
Toujours, et j'espère bien que vous y viendrez.
Mine FONTAVILLE.
Oui , oui , ma bonne amie; n'ayez pas d'inquiétude.
M"ne DUPUIS.
Ah ! à la bonne heure.
Mme FONTAVILLE.
Mais avouez qu'il est bien singulier que vous en soyez
presque a la reconnaissance envers moi de ce que je viens
à une fête chez vous.
M™e DUPUIS.
Je n'en suis pas encore tout-a-fait à la reconnaissance.
M"e FOMTAVILLE.
C'est pire ; c'est de l'étonneinent. Et je vous demande
pourquoi ? Parce que votre mari est nu honnête homme
qui pense beaucoup a ses intérêts , et que le mien est un
honnête homme qui pense beaucoup a son pays.
Mme DUPUIS.
Sans trop oublier ses intérêts cependant.
Jjme FO^TAVILLE.
C'est tout simple ; vous devez croire cela. Dans le juste
milieu où vous prétendez vous tenir, vous êtes tellement
isolée de tout , que vous ne pouvez juger de rien. Prenez
bien garde que je ne vous en veux pas , ma chère Hen-
riette; j'approuve toujours qu'une femme pense comme
son mari. Je venais vous demander une invitation pour
un réfugié italien qui nous était recommandé, et qui est
arrivé ces jours-ci.
Mme DUPUIS.
Un révolutionnaire !
180
L'ARTISTE.
M™e FOMTAVILLE.
Oui, très-révolutionnaire; car il perd 60,000 livres
de rentes pour avoir essayé de soustraire son pays "a un
joug qui était devenu insupportable,
jime DUPUIS.
Ils disent tous cela. *
jime FOKTAVILLE.
Personne ne le nierait s'ils avaient réussi. Au surplus ,
votre ministère v a mis bon ordre.
M™e DUPUIS.
Mon ministère sait beaucoup de choses que nous ne sa-
vons pas.
j,niC FONTAVILLE.
S'il pouvait seulement savoir ce que nous savons.
jliue DUPUIS.
D'ailleurs, il faut être de bonne foi, ma chère Méla-
in"e ; voila assez de commotions. Je veux pouvoir respi -
rcr. Je suis jeune ; j'ai de la fortune ; on me trouve quel-
que agrément ; je vous avouerai que tout cela me détourne
un peu du goût des révolutions.
jimc FOKTAVILLE.
Qui est-ce qui a le goût des révolutions? Nous sommes
du même âge ; ma fortune est fixe, la vôtre est d'indus-
trie, ce qui m'empêche de les comparer; je n'ai donc pas
plus enviequ'uue autre de voir compromettre une pareille
position. Malheureusement, on peut le craindre, a la
manière dont on nous mène.
m""" DUPUIS.
On nous mène au moins aussi bien que les brouillons
qui ne s'agitent que pour pouvoir puiser a pleines mains
dans le trésor public.
j,mc FONTAVILLE.
Ne dirait-on pas, ma chère, que vos gens actuels n'y
touchent que du bout des doigts? Mais laissons cela, je
vous prie ; nous n'avçns pas la prétention de nous con-
vertir l'une l'aulre, n'est-il pas vrai?
M™<= DUPUIS.
Puisqu'on ne peut plus parler deux minutes de suite
sans qu'il soit question de politique, je voudrais au moins,
vu notre ancienne amitié, que nous pussions nous en-
tendre sur quelque chose.
M""^ FONTAVILLE.
Moi aussi je le voudrais bien ; c'est impossible. Vous
avez une confiance aveugle dans ce que vous regardez
comme des hommes d'état ; vous vous nourrissez de leur
crème fouettée; les conversations que j'entends sont si
substantielles !
M™^ DUPUIS.
Vous les appelez substantielles parce qu'elles portent a
l'irritation.
^rae FOMTAVILLE.
Parce qu'elles portent a la réflexion.
simc DUPUIS.
C'est trop triste de réfléchir toujours; ce n'est pas vivre.
jime FONTAVILLE.
Répondez-moi donc pour mon Italien.
M™<î DUPUIS.
S'il vient "a Paris pour faire des émeutes...
M,me FOKTATILLE.
Ne dirait-on pas qu'il n'y ait que Paris pour faire des
émeutes, et que ceux qui les aiment ne trouveraient pas
d'autres endroits pour satisfaire leur goût? Il y a des
émeutes dans toute la France , il y en a dans l'Europe
entière ; mais il est convenu que celles de Paris sont les
seules dont on doive s'effrayer.
M'"'= DUPUIS.
Paris est le siège du gouvernement.
jjme FONTAVILLE.
Dites Paris est le siège d'une coterie qui perd tous les ■
gouvememens. Les braves n'ont pas plus tôt remporté une
victoire, que les intriguans inventent un système pour
s'emparer du triomphe. Gare "a ceux qui les écoutent, ils -
sont asphyxiés. Vous en êtes la, ma chère.
M™*^ DUPUIS.
Mais pas du tout.
Mine FONTAVILLE , ai^cc gaieté.
Si fait, si fait. Vous revoudriez toutes les vieilleries a
condition de vous y encadrer, vous et les vôtres. Prenez
garde que je ne vous blâme pas ; chacun va comme il
lentend.
Mine DUPUIS.
Il ne faut pas rendre les capitalistes plus ridicules qu'ils
ne le sont, non plus. Que les nobles viennent "a nous, nous
les recevrons a bras ouverts. Nous ne sommes pas exclu-
sifs comme eux.
M"e FONTAVILLE.
Recevez donc mon Italien h bras ouverts ; car c'est un
jeune homme d'une des premières familles de son pays.
m"* DUPUIS.
C'est un jeune homme, dites- vous?
L'ARTISTE.
ifii
m"" pontaviu.e.
A pe» près de l'âge d'ua M. Arthur que j'ai vu plu-
sieurs fois chez vous.
jime DUFuis.
Et d'une naissance illustre ! Est-il bien?
m"* FOKTAVILLE.
Il m'a paru grand ; il a de bonnes manières; sa figure
est noble et ne manque pas. d'expression , quoique la nour-
rice de ma petite ait remarqué qu'il avait les yeux bleus.
m"" dupcis.
Je croyais qu'en général les Italiens étaient bruns.
m"" FONTAVILLE.
Aussi l'est-il ; mais avec des yeux bleus. C'est une bi-
zarrerie.
jime BDPcis.
C'est une grande beauté.
M™e FONTAVIIXE.
Ah!
M™e DUPCIS.
Quel dommage qu'il ne lui reste plus rien.
M™" FOKTAVILLE.
Je n'ai pas dit cela. Il perd bien soixante mille livres
de rentes h peu près ; mais ce n'était pas toute sa fortune.
Il avait trouvé moyen de réaliser des fonds considérables
dont il cherche l'emploi.
jjme DU PUIS.
Ah ! tant mieux. Il faudra le mettre en rapport avec
monsieur Dupuis qui se fera un plaisir de le guider,
jjinc roNTAviLLE , regardant la robe qui est sur des sièges.
Voila déjà votre robe de bal ?
Jime -DXTfvis, faisant des mines.
Mon Dieu, non. C'est tout bonnement une robe pour
aller ce soir au Palais- Royîil. Je ne peux pas m'en dispen-
ser ; j'ai, été , cet hiver, à toutes les fêtes qu'on y a don-
nées.
Jime FOKTAVILLE.
N'oubliez pas mon Italien , ma bonne amie. Ecrivez
votre invitation tout de suite.
M™* DUPCIS.
Est-ce que vous allez vous en charger ?
M™fi FOHTAVILLE.
Sans doute.
jimc DCPUIS.
Vous croyez qu'il ne serait pas mieux que je l'en-
voyasse porter chez lui par un de mes domestiques ? C'est
plus dans les formes, et les étrangers sont assez smcepti-
bles la-dessus.
m"* fohtaville.
Prenez donc garde que celui-là est un révolutionnaire,
d'où je conclus qu'il doit fort peu se soucier des formes.
M"* DL'PUIS.
Des révolutionnaires comme lui !
jimc FOMTAVILLE.
Sont trcs-révolutionnaires , ne vous y trompez pas;
c'est ce que vous appeliez tout-a-l'lieure un brouillon ,
dans toute la force du terme.
jiBic dupuis.
J'ai dit brouillon parce que c'est le premier mot qui
m'est venu a la bouche. Il est certain que dans un pays
qui est par trop opprimé , on doit être tenté quelquefois
de remettre à la raison les gens qui abusent du pouvoir;
surtout quand on a du cœur et de l'élévation dans l'ame.
Qui est-ce qui ne sait pas cela ?
Mine FOMAviLLE , lui prenant la main avec amitié.
Si vous l'avez su , ma pauvre Henriette, il faut avouer
du moins qu'il y a des instans où vous semblez l'oublier.
Personne n'est tenu k avoir une mémoire imperturbable.
M"* DUPCIS.
Que vous êtes méchante !
Jime FOMTAVILLE.
Moi ! oh ! point du tout. D'ailleurs je ne pourrais pas
l'être avec vous ; vous n'êtes pas assez forte. Ah ! ra ,
voulez-vous, oui ou non, me donner cette invitation ?
ou seulement un imprimé ; je le remplirai chez moi.
Mme DUPUIS.
En voici trois, quatre, si cela peut vous faire plaisir.
Ijme FOMTAVILLE.
Je n'en ai besoin que d'un .
Mme DUPUIS, <f«rt ton caressant.
Dites-moi, ma belle, aurons-nous votre mari ?
Mme FOMTAVILLE.
Il viendra avec moi pour vous présenter son proscrit ;
et si des affaires l'empêchaient de rester, nul doute qu'jl
ne soit de retour pour me reconduire.
Mme DUPUIS.
Chère et bonne Mélanie, combien vous prenez de pfé-
cautions pour me faire entendre que uotre société n'est
plus la vôtre.
Mme FOMTAVILLE.
Est-ce nous qui avons rompu? Si vous avez des mini»-
182
L'ARTISTE.
très, nous les gênerions ; cl c'est encore un souvenir d'a-
mitié que de leur épargner cette contrariété chez vous.
Tous les ministres ont la même maladie ; il y a des ins-
tans où je crois que cela tient aux murs des ministères. A
chaque changement , on devrait peut-être les gratter et les
reblanchir, comme on fait pour les écuries. On fait tant
de dépenses inutiles ; on devrait essayer celle-là
Mme DUPUIS.
Sans plaisanterie, tâchez que votre mari reste "a ma
soirée. S'il ne le fait pas, je ne lui pardonnerai de ma vie.
FRANÇOIS.
Mademoiselle Hortense demande si madame va s'ha-
biller.
M'as DUPUIS.
Oui, oui , tout de suite. {A madame Fontauille. ) Il
ne faut pas que cela vous chasse.
M"^ FOHTAVILI.Ç.
.le m'en allais.
5ime DUPUIS-
■ A après-demain, donc.
m0>C FOWT.iVlLLE.
A après-demain. ( Elle sort. )
M"»= DUPUIS, seule.
Le inonde est vraiment étrange ! Pour ma tante, je suis
révolutionnaire ; pour Mélanie et les siens , je vise à l'a-
ristocratie ; et cela parce que je tiens un juste milieu entre
les événemeus accomplis et ceux qu'on ne connaît pas en-
core. Rien ne me paraît plus sage cependant.
Théodoee Leclercq.
Ufuuf IDramatique.
PORTE SAINT-MABTIN.
c^nâoiiy. ^ ^rairiR en ctiu/ acial et e/i /irMe ,
PAR M. ALEX.%SI>RB Dl'HAS.
Tlop et trop peu. Il y a du luxe et de la misère. D'abord il
fiillait faire comprendre , mais fortement , mais avec énergie
comment dans une pre'tcndue classe de haut lieu se pose toujours
fort mal un homme de rien. C'est un fait que ce préjuge de la
naissance a, même aujourd'hui, ses défenseurs. Ridirules ou non,
ces défenseurs-là sont des tj-pes. L'artiste n'en demande pas
plus. Ils vont à sa création , il les admet et les représente. Il a
raison ; ne lui demandez pas les motifs de son choix : la ques-
tion est de savoir s'il est exact.
Or Antony est l'enfant du hasard; perdu ou volé, n'importe !
De là ses douleurs , son fatal avenir , car il n'a pas eu la philo-
sophie d'éviter le contact de la noblesse. A part de ce monde à
part , il y a trwivé ses affections , une jeune fille , aimante ,
pure , mais qu'il a bientôt délaissée, car il n'est qu'un pauvre
chrétien de la foule , et n'a de père qu'un saint de la légende.
Il lui aurait fallu dire à un chef de fière et orgueilleuse famille :
^oyez, je suis peut-être né dans un cloaque , d'une prostituée
et d'un galérien ivre ; mettez la main de votre bien-aimée fille
dans la main du maudit de la société. Fiancez votre illustration
à ma fange. Il y a une religion de la noblesse ! Reniez les tradi-
tions de votre caste I Soyez athée.
Cette position n'a pas été accusée avec force par l'auteur.
Il y a comme tout un volume de lu-quand le roman commence-à
la scène ; et alors ce paria des préjugés gentillàtres est mal posé
dans l'intérêt du spectateur qui ne s'est pas apitoyé d'avance sur
ce maUieiu-. Donnez-nous le drame qu'enfantera le mépris d'un
descendant de Turenne pour un vagabond sorti d'on ne sait où ;
faites qu'humilié par un écht de rire de noble et d'insolent , le
pauvre Antony soit également repoussé par la même cause du
champ clos impérieusement exigé pour son honneur d'homme ,
et alors , au parterre , a l'amphithéâtre , partout où se trouvera
une ame populaire , éclatera une sympathie d'intérêt et de ven-
geance : d'intérêt pour celui qu'on dédaigne lorsqu'il n'est pas
fautif de l'obscurité qui j)èse à son berceau ; de vengeance
contre cette stupidc famille qui fait planer l'adultère sur le sort
d'une femme en l'arrachant aux mains d'un homme qu'elle aime ,
d'un homme noble de ses vertus , si non de ses aïeux.
Par malheur , ceci manque , et nous venons de faire' l'analvse
d'une lacune. Passons au drame.
Adèle est mariée : elle est mère. Trois ans ont passé sur l'épi-
sode de ses amours de vierge. Sa vertu s'est fortifiée contre des
souvenirs par des devoirs , et si une lettre d'Antony vient tout
à coup lui donner une émotion vive , elle en triomphe : elle op-
posera l'appareil de l'absence aux périls d'une entrevue. Elle
part en effet , et la fatalité la jette dans le danger qu'elle fuit.
Ses chevaux s'emportent : un inconnu s'élance , il les arrête , et
frappé à la poitrine il tomlic. C'est Antony. Près d'Adèle , exté-
nué, sanglant , il renaît au monde ; mais il ne pourra rester à côté
de cette femme , puisque sa blessure n'est pas mortelle comme on
pouvait le craindre. Par une réflexion fiévreuse, il arrache
d'une main frénétique les ligatures qui bandent sa plaie. « Main-
tenant je resterai ! »
Pendant cinq jours il est en effet demeiué dans l'hôtel , mais
isolé entre le médecin et la souffrance. Adèle a scrupuleusement
évité les occasions de se trouver avec Antony; mais elle n'eSn-
tera pas les adieux de la dernière entrevue. C'est à travers la
I
L'ARTISTE.
185
froidcironic d'un ronvalcsccnt dont l'iimc est na\T(^c, c'est tandis
que le tniiililc icduit AdMc à l'cinbai-ras dii silence , qu'une
visite de comtesse , qu'une sèclie et dure conversation de grands
sein;neur», sur le sort d'un orphelin , met à même Antony de
laisser deviner à son amante la eause fimeste d'iui j)reraier délais-
sement. Éclairëe par un sang-froid qui n'est que la dissimulation
du desespoir, Adèle, en tête-à-tête, arrache cnlin tout le secret
d' Antony. Pauvre bâtard qui voit qu'on ne rougit j)a.s de lui
roramc il en avait en d'ahord la crainte , il avoue que plus d'une
fois il s'est consulte pour éteindre, d'un couj) de poignard et
dans le cœur d'un mari , un bonheur qui lui sembla toujours
une usurpation sur le sien. Mais on le plaint; mais on l'aime :
on consent à le revoir encore. Départ, suicide et vengeance, il
oublie tout.
Adèle n'est plus calme ; elle a perdu son courage ; elle frémit
de ce contact auquel sa pitié' la condamne , l'cpouse se retrouve
enfin; elle projc'Ite de rejoindre à' Strasbourg son mari e'ioi-
gnc. Seule, à l'insii de tous, elle quitte une ville oii respire
son amant. Mais après cette évasion , dont il est promptement
instruit, le malheureux, retombe de toute la hauteur de ses es-
pc'rances , se croit indignement joue ; il regarde connue une
dérision , dictée par la ])cur , la pitic qu'on lui montrait la
veille , et court sur les traces de la fugitive , résolu , par vio-
lence ou séduction , de tenir entre ses bras , ne fût-ce qu'un ins-
tant et dût-il pe'rir, cette amante qui l'abusait.
Escalade , viol , adultère , tout se consomme dans une hôtelle-
rie jiresquc déserte, à un rclai de Strasbourg. Le crime d' Antony
trouve sou excuse dans l'ame d'Adèle. Maintenant naissent des
tortures morales (ju'ils n'évitent que par l'ivresse des sens. Mais
ce ftmeste secret porte avec lui ses conséquences naturelles. I.a
médisance le divulgue, chaque mot qui se murmure à Icnrs
oreilles est envenimé d'un sarcasme qui les brûle sans qu'ils
aient conservé le droit de s'en plaindre. Ainsi , lorsque exas-
l)éré par mille et une allusions irritantes , Antony n'a qu'une
femme j)onr adversaire, s'il relève le gant du sarcasme, son in-
dignation n'est qu'un faux calcul de plus; il confirme ce que l'on
sou|)(onne , en décelant , par sa fureur, l'intérêt personnel qu'il
])rcnd à ce qu'on dit. Tout ceci est vrai. Le malheur a voulu
que dans ses piéoccupations d'école nouvelle , l'auteur se soit
servi d'une préface de drame comme d'un à-propos dramati-
que , et qu'il ait mêlé de la littérature de théorisa cette tragé-
die-en action.
I'"n(in le mari revient. Antony l'a devancé dans la maison
conjugale , aux ])icds d'Adèle, qu'il veut entraîner. Alors , tout
l'avenir, avec sa laideur jusqu'à ce moment inperçue, se déroule
devant la malheureuse. Sa fdle qu'il faut laisser là ou entraîner
])our lui donner ainsi , dès l'enfance, une leçon d'immoralité,
sa (illc qui la méprisera peut-être! Et puis, laisser ainsi le vide
et le désert dans l'alcovc où des sermens si volontaires ont été
consacrés ! désenclwntcr l'existence d'un loyal et généreux mari ;
le payer de sa confiance par l'éclat d'ime fuite. Oh, c'est infâme I
« Mais je suis une femme perdu* I » s'écric-t-clle avec terreur.
Dès ce moment , c'est la mort ((u'cllc veut , qu'elle demande à
grands cris; il la lui faut. Déjà la porte vérouillée tremble , car
son époux veut entrer, car il va briser cette fragile sanve-gardc
pour savoir ce qui lui fait obstacle. « I^ mort, dit Antony,
sais-tn bien ce que c'est? — Tue-moi. » I^ porte se brise , et le
' mari se précipite dans l'appartement en desordre, tandis qu'A-
dèle poigiuu'déc tombe aux |)iedsd'Antuny. « Elle me n^istait.
dit froidement le meurtrier, je l'ai assassinée ! »
On a dit quelque part que le préjugé dont M. Dumas (ait la
base de sa pièce est mort , et que les j)assions de son héros sont
fausses : assertions au moins très-h-gères ! De la part des criti-»
qucs, cela prouverait, tout au plus, qu'ils n'ont j>as la moindre
idée de ces préjugés d'aristocratie, parce qu'ib sont, par liasard.
issus d'une race pure de francs ple1)éiens et que l'énergie de leiu-s
fibres s'est amollie dans une excellente atmosphère de repos et de
bonheur. Mais, Iqin de là : Antony est au contraire le privilégié
de la fatalité ; seul et sans famille, repoussé dans ses inclinations,
préoccupé de l'adultère et voué au suicide. On peut devenir
énergumène à moins ; et l'aliénation mentale , ipii n'est que le
désespoir à forte dose, n'a pas toujours une excuse de cette auto-
rité. Un examen de bonne foi ferait vite; revenir sur cette con-
damnation un peu cavalière de l'énergie sauvage qui pétille dans
ce drame ; et peut-être même si , donnant moins d'étendue a son
brillant vocabulaire de passions, et n'exilant pas trop de la scène
la société qui vit autour de ses héros , l'auteur nous eût oITert
concurremment la peinture exacte de ce qu'on appelle l'ordre
actuel, l'exception d' Antony aurait paru tout à la fois et plus dou-
loureuse et plus indénialile. Qu'y a-t-il de plus froid, par exem-
ple , qu'une exécution? Juges , soldats et bourreaux ont le som-
meil bon , la conscience nette , la digestion facile. Mais quel
drame que celui qui se passe dans cette tête qui va tomlier?
Il faut insister près de M. Dumas sur ce qui manque à son
ouvrage et sur le remjilissagc ultra-parasite qu'il y a substi-
tué. I«i mise en scène du préjugé dont Antony fut victime dans
ses amours était un avant-propos qu'on pouvait désirer. Adèîi-
devait être entourée de sa famille , se faire un bouclier de sc:é
enfant; et l'absence de son mari rapi>elle trop ce qu'on a craint
évidemment de rappeler , l'imitation de Henri III et du duc de
Guise. Qu'est-ce , après , que celte digression littéraire si pâle
et qui se mêle fort indiscrètement au drame ? Pourquoi des
plaidoyers pour les choix que se permettent l'artiste et l'écrivain?
Cela est froid et déplacé.
Quelques lignes pour madame Don'al et pour Bocage I car
puisque l'auteur avec son style ardent , ses couleurs fortes , s'est
attaché à la partie de son drame qui met en jeu la puissance des
moyens tragiques, il faut reconnaître qu'il a compris ses acteurs,
et qvi'ils ont fait une réalité déchirante de ce langage quelquefois
brutal , souvent neuf et saisissant. Les citations sont imjxissiblcs ,
c'est l'ensemble qu'il faut voir ; c'est cette femme qui tromjic un
malheureux prêt à se tuer , puis frémit de se voir si peu de ver-
tu , succombe avec des supplications , des caresses et des cris
d'horrciu-. Comme elle est révoltée contre elle-même , surprise
d'en être arrivée là et de s'en apercevoir si tard I Et que de vé-
rité dans ce désordre ! Pose , regards , vagabondage de foUe
ivre de honte , madame Dorval à tout compris.
Bocage ii-unique et glace, avec son sourire de blas{iliematnir,
iSl
L'ARTISTE.
SCS élans qu'il déprisonnc et contient tour à tour, son flegme
trahi par des frémissemens, seconde admirablement l'esccUente
actrice. Ils sont les dignes interprètes de ces passions qui battent
dans la poitrine du diamaturgc , et qui de sa plume ont passé
dans leur ame.
GYMNASE DRAMATIQUE.
PAR MM. HÉLESTII.LE ET XAVIER.
Hugo Bambetto est un drôle de corps , assez mal bâti , pauvre
diable , maître d' école et grand feseur d'utopies aux heures de la
récréation , quand ses élèves ne bouleversent pas ses bancs et sa
philosophie. Près de ce penseur à surface grotesque pleure une
jeune femme , sa nièce , qui se croit veuve , car son Frédéric
parti pour l'armée ne donne plus de nouvelles. Autom- de leiu-
masure , tournent en ce moment des favoris du jeune duc de Fer-
rare , prince blasé qu'un bouffon empêcherait peut-être de périr *•
d'ennui , et que dissiperait sans doute également une jolie maî- '
tresse. On enlève Paola et Bambetto. Bambetto se croit appelé
à la présidence du conseil , et déjà se propose de réaliser ses
plans de réforme , ses vues de philanlropie , ses projets tout po-
pulaires. A cette raine plaisante , à cette deljauche vivante qui
lui semble bonne à figurer dans un muséum de caricatures, le
jirince se pâme , remercie son favori de la trouvaille , et re-
srardc comme une distraction très-confortable de mettre à l'essai
dans son conseil,- l'esprit , infailliblement déjeté , que renferme
une si plaisante enveloppe. En ceci, le prince se trompe. Hugo
n'a de risible que l'épidcrme. Ses paroles sont excellentes , ses
conclusions sont judicieuses , et le duché de Ferrare , grâce à ce
nouveau Sancho-Pança , va devenir une Barataria nouvelle. Au
milieu de l'impression produite sur l'ame du prince par cette
suqu-ise , Hugo lui remet , ou croit lui remettre une note sur le
revenu du pays. Par mégarde il offre une lettre de sa nièce , et
le front du prince est soudain obscurci j car c'est lui qui , sous
le nom de Frédéric , et par une supercherie sacrilège , a con-
sommé jadis un faux mariage avec la nièce du bonhomme. Cette
nièce , enlevée par le Bonneau du prince , arrive en ce moment
et reconnaît son époux. Alors, apprenant à la fois le déshon-
neur de sa Paola , le rôle de bouffon qu'on pensait lui faire
jouer , et bravant avec courage le ressentiment d'un souverain
coupable , Hugo Bambetto passe du ton plaisant de sa bon-
homie ordinaire à la veliéraencc digne , de l'honnête et coura-
geuse indignation d'un galant homme. A son tour passant de
l'étonncraent royal à la reconnaissance bien sentie de ses torts ,
le duc de Ferrare épouse celle qui n'a pas cessé d'être' digne
de son estime.
Bouffé, qui s'est mis à la taille d'un rôle grimé à sa fan-
taisie , a fait preuve d'une élasticité de talent qui l'appelle à
primer désormais parmi ses camarades. H ressaisira la place
Liisséc vide par Potier. Sa manière est pleine de bonhomie co
mique, et sans heurter par le soubresaut du contraste, il a par-
làitement saisi les nuances d'imc situation où l'homme d'honneur
se fait enfin sentir dans l'accent et la chaleiu- d'une probité of-
fensée. Il fallait un tel acteur pour nous donner au Gymnase le
phénomène d'un succès sans le concours de M. Scribe.
VAUDEVILLE.
^zie ^u^v' de ^Uc^z^, ^oau<tevuu.
C'est un fait qu'il y a de bonnes idées dans ce vaudeville ,
c'est un fait qu'elles y sont mal digérées. La Hai-pe et Béranger
sont les deux patrons sous l'invocation desquels ce bon curé
pouvait se mettre. Une jeune fille est délaissée de son prétendu
et veut se vouer h quelque sainte sous l'habit de nonne. Que fait
le pasteur compatissant? H insinue à Toreille du séducteur que
sa belle ne l'aime nullement , il souffle sur les cendres de la va-
nité qui recouvrent un amour prêt à s'éteindre , et la jalousie
ranime ce feu mourant. De plus , il y a dans le village im trou-
pier peu dévot de son naturel et qu'on veut envoyer à confesse
avant le mariage avec une bonne dévote ; le troupier n'ira pas.
H évite le curé , et celui-ci , 'discrètement , par un détour , en
trinquant avec bonhomie , met son pénitent , qui ne s'en doute
guère sur le chapitre des joyeuses révélations ; après quoi ,
ayant tout dit sans penser le moins du monde qu'il ait desserré
les dents , le troupier reçoit tout oljaubi son billet de confession.
Joignez à cela une destitution qu'on croit par tout le village me-
nacer l'homme du presbytère, et au rebours de cette frayeur une
nomination à un canonicat qu'il refuse pour demeurer avec ses
ouailles, et vous aurez un fort joli tableau , quelque chose dans
le genre de Sterne et de Greuze. Avec de tels élémens , une
pièce ne tombe jamais complètement ; celle-ci se relèvera par
des corrections et des ratures. Pour mon compte , si je savait
dans quel hameau demeure le type de ce digne curé , j'irais
l'attendre à sa porte et lui tenir l'étrier pour l'aider à descendre
de sa mule.
L'ARTISTE.
iHo
A\K DE L'ÉDITEUR.
Notre pcnsc'e en fondant cette jmblication a été' principale-
ment d'ouvrir une tribune aux artistes pour que tour à tour ils
pussent y défendre leurs doctrines et contredire celles de leurs
adversaires. Ces conflits sont favorables aux progrès , et le choc
de la discussion est l'agent provocateur de la lumière. Cepen-
dant places par nos penchans entre des rivalités qui cherchent à
s'exclure mutuellement de la préférence publique, et que nous
voudrions concilier et làire concourir de bon accordaumême but,
nous n'avons pas abdiqué pour notre compte l'expression fran-
che de nos opinions personnelles. Nous insistonssurce point pour
qu'à l'avenir on ne nous attribue que ce qui est à nous en propre.
Nous laissons donc aux signataires des divers articles , que nous
recevons si volontiers , à se défendre contre les objections qu'on
leur adresse , à répondre de leurs doctrines , et nous n'acceptons
que la responsabilité des articles non signés. Dans ceux-là nous
promettons l'unité rigoureuse de vues qui ressort du système
auquel notre prédilection s'attache. Ce système peut se formuler
en deux mots , puisque nous ne sommes point exclusifs et que
nous appelons de toutes nos forces l'alliance de la couleur et
du dessin. Nous pensons qu'à la longue les partis qui divisent la
peinture viendront faire la paix sur ce terrain neutre; jusque là
nous promettons aux combattans une arène impartiale, un loyal
terrain, où du rôle de témoins nous passerons quelquefois à ce-
lui de conciliateurs.
Beaux -2in^.
SALON DE 1831.
PREMIER ARTICLE.
Lu peinture , comme la poésie , a trois âges : ses cora-
mencemens sont lyriques , sa seconde époque est épique
et nous sommes arrivés a son temps dramatique . Les pas-
sions cjui avaient conduit le génie des premiers grands
])cintres n'existent plus pour nous; la foi catliolique est
morte, les croyances s'éteignent, et l'on ne trouverait
plus aujourd'hui un cœur qui puisât son inspiration d'ar-
tiste dans son entliousiasme religieux. Il fallait vivre a
l'époque où vivait Raphaël , génie presque divin , pour
jiouvoir, comme lui , douer ses vierges admirables d'une
seconde divinité ; son ame trop pleine d'amour s'épanchait
lO.ME 1. tS" LIVRAISON.
ainsi en s' élevant elle-même, et l'artiste, au milieu de sa
jeunesse, rêvant une œuvre plus l)elleque la transfigura-
tion, mourait entre les bras de sa maîtresse, le cœur
plein d'un amour divin. I-a peinture n'avait été qu'une
hymne a l'objet de son adoration.
Rubens nous représente parfaitement, dans ses inàles
compositions aux formes athlétiques, les temps épiques de
la peinture. Quelque grande que soit la plus grande de
ses toiles, on devine encore en l'admirant combien son
génie ardent s'y trouvait a l'étroit; c'est, en un mot,
l'Arioste delà peinture.
Apres ces deux grandes divisions de l'histoire de l'art,
la corruption des mœurs et l'affadissement de la société
amenèrent les temps critiques des Boucher et des Wat-
teau ; mais alors, au milieu de la décadence générale, les
arts avaient encore une mission. Le monde social se divi-
sait en cotteries particulières qui toutes avaient leur phy-
sionomie propre ; et les arts durent saisir et peindre ces
diverses nuances et suivre les goûts de l'époque pour ser-
vir plus tarda l'histoire générale. Une crise immense ap-
prochait; une révolution qui allait détruisant les empires
et bouleversant les sociétés établies parut tout à coup ,
passa comme un ouragan , et quand des temps plus calmes
furent arrivés, que l'on put s'occuper des arts, la pein-
ture se trouva sans mission et sans but , déshéritée qu'elle
était de ce qui l'avait soutenue jusqu'alors. Bonaparte oc-
cupait les esprits d'un pôle a l'autre ; il n'était pas un
coin de la terre qui ne retentît ou des grondemens de sa
mitraille ou du bruit de son nom ; les arts s'attachèrent a
lui , ornèrent ses triomphes et voulurent réédifier l'anti-
quité comme religion d'artiste, à l'ombre de sa protec-
tion. Bonaparte tomba de son trône ; les arts, libres en-
core une fois, cherchèrent une route nouvelle, invoquèrent
une inspiration qui vînt les éclairer au milieu dn chaos
dans lequel ils se trouvaient. La lutte entre ceux qui dé-
siraient marcher vers des mondes nouveaux et ceux qui
combattaient en s'attachant aux autels des divinités deux
fois mortes du paganisme fut longue , mais enfin un prin-
cipe en sortit vainqueur.
Les âmes les plus tendres et les plus chalemreuses ne
trouvant en elles ni croyance, ni foi, ni passion, com-
battues de doutes rongeurs de la vie, n'essayèrent plus de
briser leur talent "a peindre un ciel qu'ils ne comprenaient
pas ; une mission noble et grave , une mission d'historien
leiu- sembla désormais devoir être l'apanage de la pein-
ture ; l'histoire des âges modernes , le grand drame du
moyen âge et des temps qui ont accompli leur révolution
jusqu'à notre époque, fut le domaine dont ils résolurent
de s'emparer. Il leur sembla tout à la fois beau et utile
aux arts comme "a la civilisation d'amener le public avec
eux "a jeter un regard en arrière sur les événeraens passés,
«8
\S6
L'ARTISTE.
chez lui ou près de lui , a des époques peu éloignées , et
la , promenant la scène sous ses yeux , la leur montrant
du doigt et leur faisant toucher le drame , en tirer une
haute leçon de moralité pour lui. Charles !<='' montant sur
son échafand et les massacres de notre terreur ont fait
réfléchir bien des peuples et des vois.
.fe comprends dans la nouvelle école tous ceux qui ,
avec luie ame d'artiste ou un cœur jeune et plein de gran-
des facultés, se mirent a écrire l'histoire peinte. Ne pouvant
rien tirer pour leur talent de l'époque actuelle , ils aban-
donnèrent l'idée de représenter un siècle sans couleur ni
physionomie, sur lequel la liberté et la constitutionnalité
avaient passé leur niveau désespérant. Alors toutes les
chroniques furent mises au jour, toutes les infortunes de
l'histoire, les calamités de nos vieilles discussions , revé-
curent sur la toile , et chacun chercha a se faire le chef
d'une école qui naissait d'instinct et sans le patronage d'a-
telier. Les uns se crurent novateurs en rajeunissant sons
leurs pinceaux la couleur et la fonne des Vénitiens, des
Espagnols ou des Allemands ; d'autres, en prenant d'in-
formes ébauches pour des inspirations du génie , et au
milieu de toutes ces prétentions , la vieille école souriait
triomphante ; mais parmi tous ces génies avortés , quel-
ques-uns, en petit nombre, élus du sanctuaire , augmen-
tèrent par l'étude le talent véritable qu'ils possédaient , et
quand vint le jour où ils surent, ils apportèrent leur
tribut , et le reste s'éclipsa devant eux.
Nos peintres peuvent se diviser en plusieurs classes que
nous désignerons ainsi : peinture dramatique ou morale ,
peinture de genre et peinture de paysage. Les premiers
vont d'abord nous occuper, et, parmi ceux-ci, nous ne
parlerons que de ceux dont les tableaux nous ont frappés
comme promettant a la France un avenir distingué. En-
trant au salon sans partialité et libres de toute influence,
nous ne nous engageons vis-"a- vis de personne, soit pu-
blic, soit artistes; c'est notre goût, nos impressions dont
nous rendrons compte , et nous n'avons nullement l'in-
tention de faire une revue cataloguée de tout ce que le
Musée renferme. MM. Delaroche et Delacroix , que nous
plaçons en première ligne à la tête des peintres dramati-
ques, nous ont semblé mériter toute notre attention ; aussi
nous arrêterons-nous sur leurs tableaux , comme compo-
sant à eux seuls la moitié du salon.
C'est , il nous semble , im« idée bien heureuse "a M. De-
laroche d'avoir résumé en deux tableaux la longue lutte
de l'aristocratie française contre l'établissement du pou-
voir absolu , lutte dont la fin, présentant la royauté seule
en face du peuple dans le combat des intérêts sociaux ,
amena la grande révolution dans laquelle elle succomba.
Le premier de ces deux tableaux, remarquable par la
haute pensée qui y préside, la finesse de l'exécution et
tout "a la fois la largeur de la composition, peut être con-
sidéré, quoique d'une dimension de chevalet, comme un
des tableaux d'histoire le plus dramatique et le plus re-
marquable de notre époque. Richelieu , malade , épuisé
d'inquiétudes, d'ambition, tremblant la fièvre entre les
coussins de son fauteuil , traîne dans ime barque remor-
quée par la sienne les derniers conspirateurs que sa puis-
sance eût à craindre. Cinq-Mars et son ami de Thon ,
attachés l'un a l'autre, entourés des gardes du cardinal ,
jouissent pour la dernière fois des charmes mélancoliques
d'une belle soirée d'été ; toute espérance de vie est morte
pour eux. Jeunes encore, tout ce qui rattache a la vie
vient en foule assiéger leur souvenir ; mais "a côté de cette
croyance "a un long avenir qui n'abandonne jamais de
jeunes coeurs, il y a sans cesse devant leurs yeux cette
barque fatale enfermant, sous une tente de soie, un
homme qui ne balança jamais à sacrifier les ennemis de
sa politique; sa soutane cache, sous la poupre dont elle
est teinte, des taches du plus pur sang de France. Lyon
peut-être se distingue a l'horizon, et c'est la qu'est le
bourreau. Ce tableau contient toute une histoire, un ro-
man tout entier. Cette triste et sévère figure de Richelieu,
isolée au milieu de l'importance de ses courtisans, est une
création du plus grand talent; les figures de Cinq-Mars
et de Thou ont une poésie mélancolique dont nous ne
saurions rendre compte. Mais quand on a vu ce tableau ,
on y revient vingt fois : c'est un poème dont on veut re-
tenir de beaux passages par cœur.
Le pendant nous transporte loin de cette époque.
Louis XIII et son ministère sont morts ; Louis XIV, sous
la tutelle de Mazarin, a vaincu, dans les derniers combats
de la Fronde, la noblesse que tant de défaites et de mal-
heurs, depuis Louis XI, n'avaient pas encore abattue.
L'habileté et la finesse du cardinal ont attiré h la cour les
principaux gentilshommes du royaume; et, de militaires
qu'ils étaient , a su faire plier leur chevaleresque fierté a
des flagorneries d'antichambre; enfin la noblesse s'est
tuée elle-même en abandonnant ses terres et ses provinces
pour se classer dans les salons royaux. L'œuvre est ac-
complie, la mission de Mazarin est finie. Mazarin se
meurt : il a entendu son arrêt de la bouche de son méde-
cin; malade et pouvant "a peine se soutenir, il a fait, dans
les belles galeries de son palais, un dernier et triste adieu
a toutes les richesses des arts que ses dilapidations surent
y entasser ; chacune lui a coûté un soupir, et les tableaux
et les statues , et les tentures et les livres , il a tout fallu
quitter quand il y avait encore dans le cœur de Thomme
tant de forces pour jouir. Maintenant pâle et décoloré,
malgré le rouge dont il empourpra ses joues pour dissi-
under les ravages de sa maladie , il a posé la tête sur son
oreiller pour ne plus la relever; la mort approche pas a
g
L'AUTISTE.
iSl
pas, et cependant la chambre est remplie de courtisans, de
femmes, de diplomates; personne ne songe au mourant,
si ce n'est sa nièce établie près de son lit-à une table de
jeu, et demandant les dernières paroles et les derniers re-
gards de son oncle pour nu conseil de lansquenet. Au-
tour de ce groupe, vingt conversations diffi-rentes de
modes, de coquetterie, de politique, et de temps en temps
un instant de silence pour savoir si le Mazarin vit en-
core : on attend la fin de la comédie ; puis le cadavre
restera seul avec les emballeurs de morts. Tout ceci est
rendu avec wne vérité inexprimable; toutes les passions
des différons personnages se lisent a merveille; les con-
versations s'entendent , et on comprend toute l'horreur
des dernières heures du malheureux cardinal qui se voit
abandonné, au milieu de tant de monde, dans son der-
nier combat avec la mort. Ce tableau est peut-être mieux
peint , plus finement touché que le précédent ; les femmes
de cour qui y sont représentées ont toute la grâce des plus
agréables femmes du monde ; mais il ne remue point l'auie
comme le tableau de Cinq-Mars : personne n'y intéresse
aussi fortement que le grand écuyer et son fidèle ami.
Dans un grand tableau, M. Delaroche a choisi pour
sujet de son drame une des scènes les plus intéressan-
tes de l'histoire d'Angleterre : les malheureux enfans
d'Ldouard IV expient en prison l'aveugle confiance de
leur mère, lùifermés dans la Tour de Londres, sous la
tutelle du cruel Richard , duc de Glocester , leur oncle ,
que seuls ils empêchent d'arriver au trône. Leurs jours
sont comptés, il faut seulement trouver un homme assez
lâchement cruel pour tuer deux pauvres enfans , et cet
homme a été trouvé. Assis au pied de leur lit, Edouard et
son frère viennent de lire une prière ; Edouard, faible et
languissant, s'appuie sur l'épaule de son frère; un dernier
rayon du jour vient les éclairer. Une lumière dont le
reflet paraît "a travers les fentes de la porte, les aboiemens
d'un petit chien, compagnon de leur captivité , indiquent
au plus jeune des deux enfans , dont l'énergie se peint
sur la figure , l'approche de quelqu'un ; bientôt la porte
s'ouvrira, les assassins paraîtront, des coussins feront
taire les cris des victimes et les corps disparaîtront , jus-
qu'à ce que , deux cents ans plus tard , un ouvrier les re-
trouve enfouis sons les marches d'un escalier. Ce tableau,
comme les deux du même peintre dont nous avons déjà
rendu compte, est exécuté avec un talent remarquable.
Les tètes des deux enfans sont d'une invention admirable ;
les attitudes sont simples et naturelles , et nous croirions
que c'est un des meilleurs tableaux de M. Delaroche,
si nous ne connaissions dans son atelier quelque chose
de supérieur ; nous n'en dirons pas davantage en ce mo-
ment, espérant retrouver plus tard l'occasion d'en parler
longuement. Jusqu'il présent, ce qu'on peut voir de
M. Delaroche indique une étude constante, des progrès
immenses depuis le dernier Salon , et par-dessus tout l'en-
tente parfaite de la partie dramatique de son art.
Comte IL de Viel-Castel.
^c/melz âÇ M>o/er/.
De tous les arts, la peinture et la sculpture sont peut-
être ceux pour l'exercice desquels le calme, le repos d'es-
prit et même de corps, sont le plus nécessaires. En effet ,
on imagine qu'un poète puisse encore produire des vers
au milieu des agitations civiles, des combats et même des
désordres de la vieprivée; on va même jusqu'à s'habituer
h l'idée qu'un grand compositeur de musique reçoive ses
plus belles inspirations pendant des accès de demi-folie,
ou au milieu des plaisirs bruyans ou d'une orgie; ce sont
des phénomènes confirmés par d'assez nombreuses expé-
riences. Mais pour les hommes qui se livrent aux arts
d'imitation, il en est tout autrement, et c'est ce que l'his-
toire delà vie des grands sculpteure et des grands peintres
démontre d'une manière positive
Pour ne parler que de l'Europe moderne , il est certain
que dans toutes les contrées qui la composent , il s'y est
formé beaucoup de poètes, d'écrivains et même de mu-
siciens, tandis que ITtalie seule , qui n'est pas eu reste sur
ce premier point, a vu s'élever de son sein une nuée in-
nombrable de sculpteurs , mais surtout de peintres.
On ne nie pas qu'en ce pays le développement des arts
n'ait été singulièrement favorisé par la grande quantité
d'ouvrages antiques que l'on y a découvert, autant que
par la richesse de la nature et la beauté du climat ; mais
sans nier les effets de cette triple influence, peut-être est-
il plus juste d'attribuer le goût, l'application et l'aptitude
que les Italiens ont toujours eu pour les arts d'imitation,
à ce calme del'ame, ii ce repos de corps et d'esprit, dont
tout le monde jouit en quelque sorte malgré soi , pendant
deux ou trois heures de chaque journée en Italie. Ce pays
est certainement un de ceux où l'on se donne le plus sou-
vent audience à soi-même, et où tous les objets extérieurs,
soit artificiels, soit naturels, concourent le plus habituel-
lement a entretenir le tccueillement de l'ame et les me- ,, jfj
ditations de l'esprit. ^-^ ^oî
Rome surtout est un lieu incomparable pour U paix
que l'on y trouve , pour les plaisirs studieux (lue-Kod
goûte, pour les rêveries presque savantes qu'elle
dans les cerveaux les plus frivoles. Lii tout preJi
air de gravité sans pédanterie, et les distractions
188
L'ARTISTE.
passagères laissent des traces profondes dans la mémoire
de ceux qui les ont prises. Dans ce pays, on se donne le
temps de vivre , on s'arrange pour voir attentivement ce
que l'on regarde, pour méditer sur ce que l'on a vu, et
pour préparer ainsi au cœur, "a l'esprit et a lame, une
nourriture habituelle et solide.
Les deux plus grands peintres français, Poussin et
Claude le Lorrain, ont passé une bonne partie de leur vie
à Rome. Le Sueur , qui mérite d'être placé auprès d'eux,
ne pouvant faire ce voyage, mais fuyant les distractions
mondaines si contraires au développement du génie d'un
peintre , se relira dans un doître. La vie retirée, l'obser-
vation constante de toute la nature , l'amour de la perfec-
tion qui s'y trouve , la méditation sur l'harmonie qu'elle
présente , voila donc les habitudes qu'un peintre doit
prendre , quand , favorisé déjà par les dons de la nature,
loin de les laisser perdre , il veut au contraire les perfec-
tionner.
Se jeter dans im cloître? c'est dur. Aller vivre "a Rome
est infiniment plus doux. C'est ce que Schnetz et Robert
ont fait, et ils ont agi sagement. Ils y mènent une vie in-
dépendante , toute favorable a leui-s talens. La nature qui
les entoure leur fournit des sujets et des modèles "a pro-
fusion , et ils étudient leur art et enrichissent leurs cahiers
de croquis, tout cnfianant sous un beau ciel, au lieu de
passer leur temps "a Paris à éviter les voitures dans les
rues, ou à jouer dans les salons. C'est, il faut en convenir,
la seule vie raisonnable pour un peintre qui aime son art.
Aussi les productions de Schnetz et de Robert , qui ont
leurs défauts , comme tout ce qui sort de la main des
hommes, ont-elles cependant une apparence particulière,
une qualité puissante qui les distingue absolument. Ce
mérite , c'est celui d'avoir été inspiré inunédiatement par
la nature ; c'est celui qui indique que l'auteur n'a pas
cherché un sujet, mais qu'une scène naturelle a sollicité
le cœur, l'ame et l'esprit du peintre au point de le forcer
d'avoir recours "a son talent pour se débarrasser d'un sen-
timent dont la vivacité et la fréquence l'importunaient.
Ne peindre que quand on a vu et senti, comme de ne
prendre la plume que quand on a véritablement quelque
chose à dire, voila le grand secret. Or Schnetz et Robert
le possèdent, et, selon nous, ils le conservent, parce
qu'ils travaillent, parce qu'ils étudient, parce qu'ils vi-
vent en Italie.
Des dix ouvrages que Schnetz a exposés au Salon nous
ne nous occuperons ici que de ceux qui peuvent consoli-
der et augmenter la réputation qu'il s'est déjà si juste-
ment acquise. On ne fera donc qu'indiquer le paysage ori-
ginal où figurent des Condottieri, toutes ces jeunes
paysanes, l'une assassinée par son amant, l'autre atten-
tive au chant d'un jeune pasteur j les Jeunes Baigneuses du
lac de Nenii ; la Jeune Femme qui attend le réveil de sa
mère, et la Joueuse de tambour de basque. Toutes les qua-
lités répandues dans ces ouvrages se retrouvent dans ceux
dont nous parlerons bientôt , et elles y brillent d'un éclat
plus pur.
Parmi les compositions que nous avons l'intention de
faire plus particulièrement connaître, on remarque d'a-
bord une femme de la campagne de Rome , tenant son en-
fant, se cachant derrière un arbre, d'où elle regarde avec
inquiétude et effroi l'arrivée d'un buffle furieux. La
pantomine, l'expression de cette mère sont frappantes, et
l'on reconnaît que cette scène a été inspirée par la nature.
Dans lui autre tableau , le peintre a changé de mode ;
du terrible il a passé au gracieux. C'est une belle jeune
fille, sur la tête de laquelle sa compagne iijuste des fleurs
pour aller à une fête. Cette fille romaine a toute la gravité
gracieuse des femmes de son pays ; son visage , son expres-
sion, son attitude, tout eu elle est calme. Cependant elle
est comme la mer tranquille , sur laquelle on sait qu'il y
a eu et qu'il y aura des orages. On dit, mais nous ne l'as-
surons pas , que la jalousie de cette belle femme a été fa-
tale à l'un de ses amans. En voyant l'image si séduisante
qu'en a donné Schnetz , on éprouve tout à la fois pour
cette beauté un attrait mêlé "a la terreur qu'elle inspire ,
qui rend cette composition fort intéressante.
Tous ces tableaux sont de petite dimension ; mais la
famille de paysans surprise par un débordement subit du
Tibre, et qui se sauve au travers les eaux , est xme pein-
ture de grandeur naturelle. Sur le devant est une jeune
femme à peine vêtue, tenant son plus jeune enfant placé
dans ime corbeille sur sa tête et donnant la main à son fils
aîné. Incertaine et tout effi^yée dans sa marche, elle
monte sur un terrain où l'eau n'est pas encore parvenue;
mais son mari, portant sa vieille mère malade' sur ses
épaules , semble la détourner de son idée et lui indique
un chemin plus sûr, bien qu'il faille marcher dans l'eau.
L'inquiétude, l'hésitation et le trouble qui régnent dans
les mouvemens et dans l'ame de tous les gens qui compo-
sent cette malheureuse famille sont exprimés avec ime
naïveté et une force tout-à-fait remarquables.
Le caractère âpre et sauvage des paysans des environs
de Rpme y est rendu avec une énergie singulière.
Quant au dessin et au coloris , le groupe de l'homme
portant sa mère est peut-être ce que Schnetz a pix)duit
de plus vrai encore. La tête de la vieille et de son fils
rappellent les bons ouvrages du Dominiquin.
Une mine féconde pour les peintres en Italie , ce sont
les cérémonies religieuses qui sont très-variées, et pour
la plupart fort touchantes. Schnetz a eu l'idée d'en
peindre une en grand , pour décorer la chapelle de la
Vierge, à Saiut-Étienne-du-Mont , à Paris. Son sujet
L'ARTISTE.
im
lui a été inspiré par ce qu'il a vu si souvent à Rome, et il
aj)rix pour texte: Consolatrix ajjlictornm^orapronohis!
l'rcs (l'un autel, sur lequel est l'image de laVicrge en-
tourée de dons votifs et de fleurs, sont plusieurs affligés,
tous adressant des prières ferventes a Marie en faveur
d'un malheureux jeune homme qui est l'a gisant, sans
connaissance, pâle et dévoré par la fièvre; ce fils est
soutenu par sa mère. Le père , placé derrière, a genoux
les mains jointes, regarde et prie la sainte de tout son
cœur. Sur cette physionomie agreste et naturellement
dure, le peintre a eu l'art d'y mettre une nuance de dou-
leur et d'espérance qui rend ce personnage on ne peut
plus touchant; c'est le groupe priucipal. Autour de lui
sont d'autres figures accessoires, qui toutefois sont artis-
tement rattachées au sujet : c'est , d'un côté , un jeune
homme d'une belle figure , mais aveugle; de l'autre, un
pèlerin, un moine, une jeune fille qui semble se repentir
vivement d'uue grande faute en implorant l'assistance de
la Vierge. Tous ces affligés, priant et espérant avec tant
de force autour de ce jeune homme a moitié mort et qui
assiste à cette cérémonie sans s'en apercevoir , foiment
une scène pleine d'intérêt. Toutes les figures de ce tableau
ne sont pas également parfaites ; mais Schnelz n'a peut-
être jamais rien fait de plus fortement senti et de plus
énergiquement exécuté, que le jeune garçon malade et
son père priant h genoux derrière lui : ces deux figures
sont l'ouvrage d'un maître, et d'un maître fort habile.
Passons maintenant a notre autre Romain, a ce Robert
qui saisit et imite la nature avec tant de finesse, et qui
met parfois tant d'élégance et d'élévation dans ses ou-
vrages.
A différentes époques de l'année il arrive, des mon-
tagnes a Rome, de pauvres paysans qui, pour gagner
quelques pièces de monnaie, s'en vont jouant delà corne-
muse devant toutes les madones. On les nomme dans
le pays Pifferari. Ce sont des gens de cette espèce que
Robert a peint au moment où ils font leur nuisique
criarde avec un zèle, une foi et une naïveté dont le pin-
ceau de notre habile artiste peut seul donner une idée.
Deux petites filles les écoutent, et l'attention moitié reli-
gieuse et moitié stupide de ces deux auditeurs est aussi
fortement exprimée que la piété musicale des Pifferari.
Dans luieautre composition, d'une dimension assez pe-
tite, Robert a exprimé l'apprébeusion de la douleur chez
une jeune paysanne qui étend son pied, duquel sa com-
pagne retire une épine. Ce sujet n'est rien, et tout le
mérite de l'ouvrage consiste dans l'expression naïve des
deux têtes, dans les raouvemens si fins, si vrais des
mains , des pieds et de tout le corps de ces deux jeunes
filles. Ce tableau est vrai, pur et élégant comme une
bonne idylle de Théocrite.
Mais dans le troisième tableau, Robert , toujours éga-
lement vrai , y montre plus d'élégance et d'élévation que
dans les deux autres. Sur les ruines d'une habitation qui
a été renversée par un tremblement de terre, on voit une
jeune femme a.ssise; le bras qui supporte sa tète était d'a-
bord appuyé sur sou genou gauche, mais sa jambe a
fléchi , et, par un de ces mouvemens brusques que pro-
duisent ordinairement les impatiences de la douleur, elle
a reporté sur son genou droit ce même bras gauche qui
supporte encore sa tête. C'est ainsi que tordue sur elle-
même elle pleure, et exprime une douleur pleine d'amer-
tume. Derrière elle est son jeune enfant , qui joue dans un
berceau. Dans le fond on voit le Vésuve, la mer, des
campagnes douces et tranquilles, un ciel paisible et d nt
les teintes délicates donnent l'idée du bonheur. C'est sans
doute ime fort belle pensée que d'avoir fajt contraster la
douleur de cette femme avec le calme des lieux et de l'at-
mosphère qui l'entourent, mais ce qui est plus beau et plus
rare encore que cette pensée , c'est d'avoir eu le talent de
l'exprimer avec autant de perfection que l'a fait Robert.
La composition , le style et l'exécution des ouvrages de
Schnetz et de Robertfontreconnaîtrequecesdejix hommes
habitent un pays où les sentimens des gens qui le peuplent
sont simples, où l'on retrouve la nature vierge encore ,
ce qui est un trésor pour un peintre. Cette simplicité di-
sentiment chez un peuple fort d'ailleurs , plein d'intel-
ligence et vivant sous un beau ciel , fait naître ii tout
instant le gofit de l'observation et de la méditation , sans
lesquelles un artiste ne fait jamais d'ouvrages durables ,
quelque vivacité d'imagination qu'il ait et quelle que sf)it
l'excellence de ses tiilcns d'exécution.
Poussin travaillant en Italie , et Lesueurdans son cloî-
tre , tout maladroits de la main et assez pauvres coloristes
qu'ils étaient, ont encore éclipsé la gloire des Lebrun,
des Mignard et des Jouvenet , si habiles praticiens , mais
vivant k la cour, mais fréquentant les salons , les rues et
les cabarets de Paris.
Les artistes d'aujourd'hui ne croient plus aux bons ef-
fets de la solitude sur leurs travaux ; ils ont très-grand tort.
Delécluze.
190
L'ARTISTE.
iiiUtatnu,
ÉTUDES HISTORIQUES,
PAR M LE VICOMTE DE CHATEAUBaiAND.
11 faut un vaste coup d'ojil pour saisir l'enseniLle de
ce beau travail. A l'instant même où l'histoire moderne de
laFrancc vient de linir, "a l'instant où les destinées prédites
par 89 sont enfin accomplies, M. de Chateaubriand se
rencontre pour poser la borne de cette grande histoire de
France, pour la resumer a la manière du génie; M. de
Chateaubriand, comme Auguste, ferme le temple du
Janus historique, les vieilles portes ont roulé sur leurs
gonds; à présent le noble historien est assis sur le seuil
les bras croisés. Vienne le Temps, inflexible vieillard qui
de sa main de fer ouvrira de nouveau la porte du temple;
il recommencera les annales interrompues; il gravera sur
un nouvel airain les révolutions à venir; infatigable his-
torien , il poursuivra de nouveau l'humanité haletante
dans cette route frayée par tant de dieux, par tant de
prêtres, partant de rois, aujourd'hui seulement frayée par
tant de peuples; mais alors nous ne serons plus. Même
en vivant de notre vie moderne , il faut cent ans au moins
pour reconstruire une histoire nouvelle. A toute force, et
quel que soit notre désir de savoir et d'apprendre, il faut
nous arrêter quand M. de Chateaubriand s'arrête, il faut
nous reposer quand il se repose, il faut attendre quand il
attend. C'en est donc fait; renonçons "a l'avenir, remon-
tons dans le passé, eussions -nous encore de longues an-
nées à vivre, le présent seul nous reste, et le présent nous
suffira.
Le livre historique de M. de Chateaubriand est formé
sur un plan aussi vaste que l'histoire de Bossuet. Comme
Bossuet, il remonte au commencement des âges. Trop
tolérant et trop philosoplie, il ne prend pas la Bible pour
point de départ. Il sait que le peuple Juif en commençant
par la Bible n'a fait qu'obéir a la curiosité commune des
peuples qui les force, pour premier acte littéraire, a s'in-
quiéter du pourquoi et du comment de leur existence,
à foire Dieu, selon l'admirable expression de Fichte.
Non, M. de Chateaubriand ne se perdra pas dans les
hauteurs de cette métaphysique toute allemande , qui a
compromis l'histoire au point d'en faire un poème épique.
Il se contente de remonter aux vrais historiens. Qu'Héro-
dote donne a ses livres le nom des muses ; qu'Homère
lasse en vers lliisloire de la Grèce, donne une vie a ses
héros et à ses dieux , M. de Chateaubriand fait de l'his-
toire ce qu'en faisait Aristote, une muse inférieure "a la
poésie, une muse différente, plus correcte, plus vraie,
plus décente, plus maîtresse de ses passions , en un mot,
plus juste et d'un sang plus froid; il a passé en revue,
avant d'écrire la sienne, toutes les histoires qui l'ont pré-
cédé ; Thucydide qui raconte comme s'il avait vu les faits ,
Tacite et Tite-Live qui racontent comme Thucydide , sauf
quelques rares passages dans lesquels ils invoquent des
témoignages étrangers a leurs secours ; il a pesé tout ce
que valait cette manière de composer l'histoire, de l'ar-
ranger méthodiquement, de la parer avec élégance , d'en
faire une œuvre d'art, de se complaire en beaux discours,
en périodes redondantes, en beau langage, corrigeant,
retranchant, arrangeant la posilion.historique comme on
ferait pour un drame; certes, si quelqu'un pouvait être
touché de cette manière d'être historien et de mettre a
profit tout son style, toute son imagination, tonte son
ame, toutes ses anciennes habitudes, ce devait être M. de
Chateaubriand. Qui, mieux que lui, aurait refait a pro-
pos de la France, les Décades de Tite-Live, ce beau
livre que nous lisons pour avoir une idée de l'élégance et
de la pureté romaine, encore plus que nQus ne le lisons
pour savoir l'histoire de la ville maîtresse ? Kh bien ! M. de
Chateaubriand, a qui cela aurait été si facile, n'a pas voulu
être Tite-Live. Tite-Live, pour nous peuple constitution-
nel , peuple positif, peuple d'aclion plutôt que de ré-
flexions et de théories, Tite-Live n'a pas été trouvé assez
historien. A plus forte raison Thucydide. M. de Chateau-
briand a fait autrement que ces deux lii.
11 a parlé non pas seulement des beaux faits de l'his-
toire, batailles, sièges, traités, héros qui plient leur
manteau laissant d'un côté la paix, et de l'autre tenant
la guerre suspendue, généalogie qui descendent du ciel;
mais encore il a appelé .sur la scène tout ce qui était resté
derrière les décorations antiques , il a appelé à son secours
toutcequi était de son monde historique, la poésie, toutes
les lois, lombardes, allemandes, bavaroises, anglo-sa-
xonnes et galliques, il a fouillé dans les archives, dans
les chartes , dans les mémoires d'académies , dans les con-
ciles; il a entassé les monumens, les faits, les dates; il
s'est entouré de recherches , et n'a reculé devant aucune
poussière , il a pâli , il a vieilli sur ces pénibles travaux ;
il n'a pas pensé lui, qu'on pût écrire l'histoire sans la
savoir, au contraire, il a voulu la savoir trop avant de
l'écrire ; ce qu'il a fait pour notre histoire est effrayant ;
il leur était si facile pourtant et si commode de se livrer
avec son style a la narration des faits déjii connus, ses doc-
trines politiques sont si belles et si favorables au talent,
son nom est si grand , son influence sur son époque est si
puissante, ce titre: Histoire de France, et ce nom Cba-
L'ARTISTE.
V.)\
teauhriand auraient fait si bien a la tête d'un livre ! Mais
M. de Chateuui)riand n'a pas voulu.
11 a suivi avec la patience du génie nos vieilles annales
dans leurs ramifications les plus opposées et les plus di-
verses. D'abord l'histoire de France prend naissance à
Sainte-Mure , a ral)l)aye àf. St-Deuis , a l'omitre de l'é-
glise de Dagobert ; elle se glisse dans les conciles, dans les
coutumes des provinces, peu a peu elle fait corps, elle
prend de l'unité , ces faits s'arrangent méthodiquement
sous les dates, comme le sohlat sous le drapeau; d'abord
l'histoire est monacale , puis sous les rois elle flatte "et
tend la uiain. Vely donne "a Clovis la cour et presque les
broderies de Louis XIV, il voit déjà le roi de France
marchant escorté des trois ordres et du parlement en robes
longues , ce qui n'empêche pas l'hisioire de marcher. Elle
a déjà fait bien des pas, escortant assiduement la royauté
sur laquelle elle se modèle , jusqu'à ce qu'enfin la France,
devenue républicaine de royaliste qu'elle était , force fut
à l'histoire de laire comme elle , de quitter les vieilles
allures, de se renouveler quand la législation se renou-
velait; il fallait il ce propos que l'histoire prît un parti,
deux écoles se trouvaient indiquées, restait "a choisir.
La première de ces deux écoles consiste dans le simple
récit des événemeus et des mœurs ; elle raconte , elle ne
discute pas, elle laisse le lecteur a son arbitre, elle ne
prend parti ni pour ni contre , elle s'abstient de toute
passion, elle n'est prévenue pour aucune idée: cette école
s'appelle l'école descriptiue par opposition a \ école phi-
losophique du dernier siècle ; remarquez que cette épi-
thètc philosophitjne était une niaiserie , un ridicule pléo-
nasme ou un absurde contre-sens.
Après l'école descriptive, système fort simple et qui
doit convenir aux esprits peu hasardeux et tremblans,
aux septiques surtout, heureuse race d'hommes qui s'en va
chaque jour, vient Vhistoive fataliste. Le fatalisme histo-
rique raconte les faits généraux , supprime les détails,
substitue l'histoire de l'espèce a celle de l'individu, reste
impassible devant le vice et la vertu comme devant les
catastrophes ks jdus tragiques ; ce système est plus favo-
rable au talent, au misantrope, comme l'est d'ordinaire
tout historien; il donne de l'énergie à l'esprit, il laisse
une grande liberté "a l'écrivain, il se couvre d'un masque
sous lequel il peut rougir impunément, ces deux systèmes
M. deCihateaubriand les a parfaitement distingués et ana-
lysés, indiquant le fort et le faible.
D'une part, l'histoire descriptive, a force d'être simple
et nue , peut finir par ressembler à de simples mémoires
privés , saus mouvement et sans couleur. La vérité et la
philosophie y perdront toutes deux ; il est impossible de
se contenterde quelques tableaux de mœurs quand il s'agit
de l'histoire entière de l'humanité.
D'autre part , l'école fataliste flétrit l'individu en lui
donnant la place d'un chiffre, eu le dépouillant de toute
consistance, de toute valeur morale. Soumis a ce système,
les hommesVont pi us de noms à eux , plus de vertus à eux ,
ils agissent poussés par une idée dominante qu'ils ne com-
prennent pas, ils sont guidés pardes révolutions qui triom-
phent avec leur secours, et qui ne leur font même pas
l'honneur de les consulter; ils agissent comme ces com-
parses de tragédie , qui n'entendent rien a l'action du
drame qu'ils jouent et qui pleurent , rient ou se battent a
un signe convenu. Entre ces deux systèmes il est difficile
de choisir, aussi M. de Chateaubriand ne choisit pas,
M. de Chateaubriand n'est pas l'homme d'un système
unique , au contraire , il les accepte tous ; heureux l'his-
torien qui saura réunir la gravité de l'histoire a l'intérêt
du moment, qui pourrait être a la fois Thucydide et Plu-
tarque. Tacite et Suétone, Bossuet et Froissard , et fon-
der son livre surles principes généraux de l'école moderne.
Le mieux est, quand on écrit l'histoire, de se livrer à son
génie, si on a du génie : or, pour écrire l'histoire, aujour-
d'hui que nous n'avons plus de chroniques, il me semble
indispensable d'en avoir !
Je parlerai très-peu du système historique de l'Alle-
magne, bien que M. de Chateaubriand en ait parlé :
c'est de la philosophie à propos d'histoire. Certainement
c'est la plus belle application que le philosophe puisse faire
de ses travaux sur le cceur humain. Ces divers systèmes,
à l'homme qui a loisir et intelligence, sont plusamusans
et plus récréatifs que les meilleurs romans de Walter
Scott. Chaque philosophe de temps a autre , dans cette
Allemagne composée de tant de capitales, dont Weimar
est encore la reine, grâce à Geuthe , qui déjà s'est afTai-
blie comme Geuthe , partageant la décadence de sa viei^
lesse comme elle a partagé l'exaltation poétique de son
jeune âge , comme elle partagera le froid mortel des der-
niers momens du grand honnne; chaque philosophe, dis-
je , vient apporter son tribut a cette masse d'idées philo-
sophiques qui sortent de l'ame des peuples qui dominent
tout ce qui les approche , et qui s'attaquent à tout ce
qu'elles peuvent atteindre.
Regardez et soyez attentifs. Quel trésor d'idées !
comme le trésor s'amasse et s'enfle ; on ne compte déjà
plus les travailleurs. Hegel a trouvé quatre modes de nia-
nifestatiou historique : l'Orient se développe dans l'im-
mobilité ; il faut du mouvement a la Grèce ; Rome se re-
pose après avoir marché^ les nations du Nord marchent
apr€s s'être reposées d'abord.
D'autre part, dans l'école historique, Nicburh, que
l'Allemagne vient de perdre, a composé l'histoire romaine
avant l'existence de Rome , dominé par le souvenir de
Herder, génie poétique .si admirablement compris et tra-
^92
L'ARTISTE.
(luit par Edgar Quinette, qui, bien avant Nieburh, avait
déjà fait l'histoire du monde et de l'humanité , au seul
aspect de ce monde avant que le sol humide , œuvre de
la création, eût élé foulé par des pas humaine.
De nos jours , et ici je me sers des éloges de M. de Cha-
teaubriand , qui peut-être, tant il y a d'indulgence dans
le talent, a lu beaucoup trop de monde, de nos jours
l'histoire a fermenté, elle a monté jusqu'aux bords;
elle éclate. Plusieurs hommes de talent ont entrepris
de faire de l'histoire, et quelques-uns ont eu le bon-
heur et la gloire de réussir. M. Villemain a écrit la vie
de Cromvv'el, comme pour se préparer à écrire la vie de
Grégoire VII, qui doit mettre le sceau "a sa réputation.
M. de Saint-Martin s'est occupé avec science et ténacité
de l'histoire des Perses , qui ont l'honneur d'être un des
peuples primitifs. Madame de Staël , cette femme qui n'a
point de iwale j a. montré, dans ses Considérations sur
la réi^olution française j qu'elle était née historien comme
d'autre naissent poètes. M. Fiévée, homme de talent et
d'esprit, a fait mieux que M. deBonald, long-temps trop
vanté, aujourd'hui tombé trop bas, et qui n'a mérité cette
honte que pour avoir été censeur ! M. Salvandy , écri-
vain d'un si beau style , a prédit, dans son Histoire de
Pologne , cet affranchissement inoui dont nous restons les
n iais spectateurs. Dans les recherches historiques, M. Mon-
teil, écrivain d'esprit, de science, de goût, et si modeste,
que ce serait une nouveauté de le voir , a déjà fait quatre
charmans volumes et trop peu connus sur notre vieille
histoire. C'est fâcheux que M. de Chateaubriand ait ac-
coUé le nom de M. Caj)efigue au nom de M. Monteil !
C'est une injustice gratuite faite h M. Monteil. C'est une
grande inadvertance ou une grande faiblesse de la part du
noble historien.
En suivant cette liste , où se trouvent , par un étrange
malheur, tant de nullités, tant d'éloges incroyables, que
personne ne rectifiera , pas même celui qui les a dictés ,
nous rencontrons de grands travaux et de beaux ouvrages.
M. Guizot jette la clarté et la vie dans cette histoire d'An-
gleterre, qu'il nous imperte tant de bien savoir. M. deBa-
rante se fait chroniqueur , k l'exemple de Froissard et il
réussit. M. Sismondi travaille avec une infatigable con-
science pour les historiens "a venir. M. Thierry a trouvé
de vives et fortes théories que notre siècle a adoptées
comme des vérités , tant elles lui ont paru véritables.
Nous avons deux historiens de la révolution qui sont de-
venus également populaires. Tous deux écrivirent l'his-
toire de la révolution française , qui est encore a écrire ,
qui sera encore 'a écrire long-temps, tant que vivront nos
vieilles passions politiques, tant que nous serons dans
cette incertitude fatale sur les hommes et sur les choses ,
qui nous inquiète et qui nous pçrd, tant qu'il restera a
écrire des mémoires, après les mémoires innombrables
que nous avons déj'a ; je ne crois pas que nous puissions
nous attendre , nous , "a lire une véritable histoire de la
révolution.
C'est "a juste titre que M. de Chateaubriand a mis au
nombre des historiens M. Béranger : l'empire guerrier, le
soldat, la poésie et le patriotisme des camps respirent
dans ses chansons.
Le cours de M. Saint-Marc Girardin à la Sorbonne, le
seul cours suivi de cette Sorbonne, si caduque depuis que
M .Villemain et M. Guizot ne professent plus, a jeté déjà
plus de lumière sur la vieille Allemagne et sur ses liaisons
avec les peuples de l'Europe, qu'on eût pu en attendre
du plus vieux professeur ; aussi la réputation de M. Saint-
Marc , comme historien et comme écrivain , est-elle déjà
égale à toutes les célébrités.
Si M. Delatouche l'eût voulu , il eût fait de l'histoire
aussi. Sa préface et son livre sur les réactions napoli-
taines annoncent un maître. Il y a des portraits dans ce
livre, si frivole en apparence, que ne désavouerait pas
Tacite ; mais M. Delatouche n'a pas voulu ; l'imagination
l'a emporté chez lui sur la science ; homme heureux, il a
préféré le repos an travail , il a préféré le bonheur à toute
la gloire littéraire; la gloire, capricieuse qu'elle est! lui
est venue avec le bonheur.
Il y a trois ans paraissait une Histoire d' Angleterre ,
par M. Armand Carrel : c'était un travail énergique, un
style de fer, une passion de Spartiate ; on eût ditiui sau-
vage qui écrivait l'histoire. L'auteur voyait de haut et
voyait bien. Depuis ce temps il garda le silence. Il re-
parut aux journées de juillet, pour défendre la presse
attaquée, il faisait un journal d'opposition, en compa-
gnie de deux hommes de talent, historiens comme lui.
Quand ces hommes quittèrent le journal , M. Carrel les
remplaça tout seul , personne ne s'aperçut , excepté le
ministère, qu'il y avait au National deux hommes de
moins.
La liste de nos historiens, chez M. de Chateaubriand,
est plus longue que cela. En citant tous les noms, M. de
Chateaubriand devait avoir peur de trouver trop de bons
historiens ; c'est malheureusement chose si rare qu'il faut
bien prendre garde à prodiguer ce titre, surtout quand il
est bien convenu qu'a la fin de cette liste la postérité
reconnaissante , éclairée par tant de travaux , consolée et
charmée par tant de génie, fière de son historien et de
son poète , à la tête de tous ces noms honorés de la vieille
et de la moderne histoire, écrira ce grand nom : Chateau-
briand.
Jules Jakin.
%
L'ARTISTE.
W5
LES PRÉTORIENS'.
Ln icino est ou comp préloriun , k Rome ; porte D^cuniane.
{On sonne la trompette.) '
CBATUS , en sentinelle.
Heureux signal ! ma vigile est finie. Qui va là ?
PRI6CUS.
Prétorien , première cohorte , troisième centurie.
GRATUS.
C'est toi , dc'curion Priscus, qui viens me relever? Que les
dieux te conservent ! Le mot d'ordre?
PRISCUS.
L'âne de Silène.
Juste comme la tesscre que voilà. Mais, par Bacchus, si
c'est moi qui peux en decliiffrcr une lettre , je veux être sus-
pendu à l'arbre de raallicur *. Çà, dis-moi donc, décurion Pris-
cus , je parie un denier que c'est le tribun Chercas qui est aile'
prendre le mot d'ordre de la bouche de Ce'sar.
Tu l'as devine' , bavard Gaulois; mais laisse-moi poser Epi-
rius à ta place , et puis je suis à toi.
GRATUS.
Bien. Allons , féroce Épirote, droit sur la hanche, jambe en
' Cette scène est tirée d'un r<!cit dramatique de la Mort de Caligula,
entrepris il y a long-temps , ainsi que d'autres esquisses du même genre
sur l'antiquité et le moyen âge, mais destiné apparemment, comme
tous les essais du mîîmc auteur, à n'èlre jamais acltevë ni publié.
Pensant que les liommcs et les clioses de l'antiquité peuvent èlre pit-
toresques et dramatiques, tout comme les hommes et les choses des
temps féodaux ou tout-à-fait modernes, si l'on sait nous les montrer en
ehair et en os , parlant et agissant comme îles personnes naturelles ,
l'auteur a essayé de peindre les Romains comme l'eût fait le grand
Sliakspcarc, s'il eût été lettré; comme l'eût fait le letlr<i Ben-Johnson ,
s'il eût eu la verve du vieux William.
11 était bien aise aussi de réconcilier avec ces pauvTCs Grecs et Ro-
mains beaucoup de gens qui s'en moquent depuis long-temps. An fort
de la guerre littéraire qui s'était allumée cliei nous, il lui semblait plai-
sant d'enrôler pour le camp romantique et de jeter dans la mêlée un
corps de Romains.
Cette scène n'est pas dramatique comme lei suivantet, c'est seulement
une scène d'exposition.
' Arbori infelici suspensus fiam.
avant, aigrette en arrière , bouclier à l'cpaule et sur la cuirasse,
index en l'air. Belle pose de vigile 1 II est dresse comme le
meilleur fantassin de la victorieuse.
Viens, Gratus, et toi aussi, Ge'ta; j'ai dans ma case de
garde une amphore pleine de qticique chose tpii vaut mieux
que la posca de ces pousse-cailloux de légionnaires.
CBATUS.
Ce n'est pas aux prétoriens qu'il faut donner de l'eau et du
vinaigre , boisson d'esclave. Mais où as-tu trotiTé cela , décu-
rion Priscus?
PBISCVS.
Hier , dans la maison d'un sénateur où le tribun était en be-
sogne pour le bon Caïus. Nous avons dénoué d'abord le citoyen
qui avait légué son bien à Cé.sar , comme de juste, cl le tribim
a abandonné un fond de cellier à mes drôles ; ils ont bientôt fait
le partage de la décurie , et j'ai eu le quart pour ma part de ces
dépouilles opimes.
GRATUS.
C'est aimable, décurion Priscus, d'oublier ainsi le décorum
de la discipline pour inviter à boire un simple soldat ; mais je
suis vieux troupier.
PRISCUS.
Oh ! par mon jour natal , tu es bien aussi le plus amusant de
tous les porte-marmites qui ont cuit des poules d'Asie pour leur
manipule.
GRATUS.
Nous sommes ainsi faits , nous autres natifs de la Narbon-
naise. Il faut des lurons comme nous pour mettre en humeur les
graves Lutéciens comme toi.
Les libations aux dieux Lares d'abord , et puis à mon dieu
Ilésus.
GRATUS.
A Pluton , si lu veux; au dieu Crépitus et à tous les petits
dieux en troisième rang qui sont dans le Panthéon de la ville
étemelle.
Pas de sacrilège , pie gauloise. Par Hésus .' cette maîtresse du
monde , c'eSl ma divinité de dioix , après notre divin Auguste
toutefois.
GRATUS.
Bien pensé , puisque nous sommes tous deux des îloroains ,
et dos vrais et des vaillans, je m'en vante. ( 0 le bon Faleme .
cela doit bien avoir cinq feuilles. ) Mais qu'a-t-il donc à rire ,
ce gros Scythe aux yeux louches, qui ne dit mot et n'en boit pas
moins? Vois , décurion Prisais; avec ses joues enflées, n'a-t-il
pas la mine de nos buccinatcui's qui embouchent la trompette à
i9Â
L'ARTISTE.
la parade? Il ne lui manque plus qu'une gueule de lion sur la
tête pour lui caresser les oreilles.
Et avec ses yeux e'carte's , ne ferait-il pas un bon masque pour
jeter l'eau d'une fontaine aux passans ?
Tapez ferme , mes beaux Romains. Un vieux Scythe comme
feu mon père , qui fit quatre mois de marche avec le soleil levant
avant d'arriver à vos frontières , savait qu'il y a autre chose
dans le monde.
GRATUS.
Laissons là ce grand Tatar, comme il se dit lui-même , cu-
ver son vin , et parlons d'affaires d'état. Je disais donc que le
mot de la tesscre d'aujourd'hui a été' donne' au tribun Cassius
Chereas ; cela se devine : dès que César donne un mot ridicule,
c'est à lui.
PRISCUS.
Oui , vrai. Je blasphémerais contre tous les dieux inférieurs
plutôt que d'offenser la sacrée majesté de notre maître; mais
pourtant il faut dire que le tribun Chereas est un brave , digne
d'un meilleur traitement. Il semble timide , et sa langue est
moins vive que son bras ; mais c'est un bon vétéran.
GRATUS.
A qui dis-tu cela? moi qui étais en Germanie quand les lé-
gions firent le tapage ; il était mon centurion alors, dans la vic-
torieuse, autrement dite la sixième légion , et je l'ai vu s'ouvrir
passage, le glaive à la main , au milieu de nous autres mutins :
il y faisait chaud.
PEISCUS.
Tu étais donc aussi avec le grand Germanicus ;, toi , Gratus?
Moi? je le crois bien. Par le temple de Pollux, bien mieux
que cela. N'a-t-on pas fait de moi un Germain ?
PRISCUS.
Que veux-tu dire, farceur?
GRATUS.
Que j'étais du nombre de ces grands gaillards à qui l'on fit
apprendre le baragouin teutonique, et qui vinrent, avec de
grands cheveux teints en jaune , derrière de grandes galères
charroyécs à Rome et de grands muids de coquillages , pour le
triomphe de notre invincible....
PRISCUS.
Te tairas-tu, imprudent jaseur?
GRATUS.
Eh ! pas de danger : qui nous entend? Après tout , j'aime
tout de même la petite bottine ', le petit soldat que nous avons
vu pas plus haut que çà ; il est bon pour nous autres et nous
paie bien. Quoique çà , son père , le grand Germanicus , était
un autre lapin'. Mais vois-tu, décurion Priscus....
Quoi?
GRATUS , plus bas.
Hum , il se fait quelque ouvrage sous terre.
PRISCUS.
Que veux-tu dire?
GRATUS.
Moi , je ne dis rien. Mais le tribun Chereas est bien pensif
depuis deux jours; il y a des sénateurs , des consulaires qui se
parlent bas et se font des signes. Je ne dis rien pourtant. Un
oracle n'a-t-il pas, à ce qu'ils prétendent, averti César de se
tenir en garde contre un Cassius ?
Oui; cela voulait dire un descendant d'un nommé Cassius
qui frappa le pontife Jules aux ides de Mars, selon qu'on le ra-
conte. Mais Caïus César s'est déjà garanti de ce coup de vent :
car moi qui te parle , je connais le bon prétorien qui îf jugulé
G. Cassius Longinus, proconsul d'Asie.
C'était précaution et justice royales à la mode asiatique. Mais
Chereas ne s'appelle-t-il pas aussi Cassius ?
PRISCUS.
Finissons là , Gratus. Ta langue est à deux tranchans comme
ton glaive gaulois.
GRATUS.
Si elle coupe , c'est sans malice. Dans des temps comme le
nôtre , il faut que la probité sommeille en attendant la foi'tune.
PRISCUS.
Oui, la fortune de l'empire.
GRATUS.
0 fortune , divinité des Romains , c'est avec nos bras que tu
fouettes quelquefois ces maîtres du monde.
PRISCUS.
Caïus est né à Antium : il sera toujours heureux.
GRATUS.
Souhaitons-le ; quand il n'y sera plus , nous en mettrons
' CaliguU.
' Plus in illo leporis erat-
L'ARTISTE.
i9o
un autre. Mais tant pis pour lui s'il a le cerveau un peu
fêle.
PRISCUS. "
Silence , quelqu'un s'approche.
Félix Bodiw.
INSTITUT DE FRANCE.
ACAD£MI£ FRANÇAISE.
Il s'agissait d'inaugurer , sur deux fauteuils veufs de leurs
iminoilalites défuntes , deux immortalités vivantes. Deux en
un jour, c'était assez pour secouer l'incurie parisienne. Aussi,
<;ii dépit du décorum immuable, du solennel connu et du froid
lial)itucl promis depuis un temps immémorial à ces sortes d'ova-
tions , les familles , les amis , les critiques de profession et les
flâneurs indis|)cns.il)lcs , se pressaient, s'étouffaient dans l' en-
ceinte. Il serait difficile d'énumérer la masse de génies entassés
i;à et là , et qui , semblables aux augures de Rome , souriaient
(le se trouver côte à côte. Il n'y a de ces contrastes là qu'à
l'Académie et au cimetière.
C'est M. de Chateaubriand qui est le maître des cérémonies. 11
inésenteMM. Cousin et Viennet , tous deux giands et maigi-es,
l'un contemporain du siècle , l'autre contemporain du Direc-
toire.
M. Feletz préside. M. Parceval de Grandmaison est à sa
droite , et le secrétaire perpétuel occupe la gauche en victime
résignée. Il a l'air , par sa gravité , de nous promettre beaucoup
d'ennui.
M. Cousin commence ; son élocution est facile , on sai-
sit tout ce qu'il exprime, lors même qu'il arrête l'attention sur
une obscurité philosophique. Lui , qui vit dans lés nuées
des théories , (|iii ])lane de siècle en siècle cnumérant les va-
riétés de l'esprit humain, c'est aujourd'hui dans l'étroite sphère
d'une simple biographie qu'il abat son vol. Aussi les tran-
sitions se heurtent; il semble boiter dans le cercle. Ces tra-
ditions d'encensoir, ces caresses réciproques qui doivent durer
tiois heiues , ont retenu ses coudées franches ; mais du sein de
celte contrainte brillent des éclairs, partent des détonations
électriques , et l'on pourrait craindre qu'en s'animant il fit écla-
ter le fragile cristal de l'étiquette. Tandis qu'il suit son prédé-
cesseur Fourier dans cette carrière de vicissitudes et d'hon-
neurs , d'amour de la patrie et de la science , qu'il l'accompagne
des Pyramides étalées dans les sables égyptiens oii les quarante
siècles ont c'couté ses paroles sur Klel)er, jusque dans la pré-
fecture où le savant et le brave se montra digne administrateur ;
tandis qu'il nous montre l'académie des Sciences narguant la
risible haine des ennemis de Monge et de Fourier , l'auditoire
écoute. L'auditoire éclate enfin en bravos prolongés en enten-
dant l'élère de Platon et de Royer-Collard proclamer l'ecpë-
rancc qu'à la liberté de juillet on ajoutera sans doute un peu de
gloire.
C'est M. Feletz qui lui répond; et dès lors le public , si
calme, a repris sa turbulence; un murmure de causeries cou-
vre la voix sourde et voilée de l'orateur. Nous ne saisissons
plus ({u'à de faibles intervalles un pale reflet de ce qu'a déjà
dit sur Fourier M. Cousin, assis maintenant auprès de l'au-
teur des Martyrs, qui semble être au supplice, car il peut en-
tendre.
Après tout , c'est chose si pénible que de traduire une langue
qu'on ignore , d'être obligé, d'après les us et coutumes, de ci-
ter à la barre le génie spécial d'un homme qui ne l'a pas lègue
à son successeur. Qu'on se figure Piron héritant du fauteuil de
Bossuet, ou M. Scribe appelé à passer la manche de l'habit
vert que Broussais aurait usél N'est-ce pas une dérision?
Quand M. Feletz eut cessé de discuter à froid la théorie de
la chaleur, et qu'il eut houorabltment cité la prison de Berlin ,
oii fut jeté par la police .illrmande notre compatriote, alors
M. Viennet parut et s'empara de la foule.
M. Viennet a professe de son mépris pour la modestie d'é-
tiquette avec une vanité chaleureuse et malheureuse ; d'ailleurs
il a passe par toutes les épreuves de la franc-maçonnerie litté-
raire : candidature, visites et scrutin; il est au complet sur ces
points fondamentaux: doncson mérite est notarié, manifeste, l^al.
D'ailleurs son prédécesseur le voulait; c'était une affaire entre
eux convenue d'avance et réglée. Faute d'une place à ses cotés,
M. de Ségur, entêté dans ses fantaisies , a disposé de son vivant
de son fauteuil en faveur de M. Viennet. 5Iettez-y M. Viennet:
c'est le dernier caprice d'un moribond. I,c scrutin a consenti
au testament : on n'a pas trouvé de codicille. C'est Ségur seul
qui a tué Benjamin Constant ; c'est un assassinat , mais c'est
celui d'im homme qui se meurt , et il faut le lui pardonner, hk
dessus M. Viennet a formulé quelque chose qui tenait le juste
milieu entre son excuse personnelle et un réquisitoire contre
les académiciens qui l'ont choisi. Compétiteur assez malheu-
reux pour subir l'éclat d'une préférence , il n'a pas cru que cet
avènement pût faire mourir de peine, et qu'un homme d'esprit
s'avisât de prendre maladroitement la chose au sérieux. Il ne
mantpia en effet au publicistc dont rF2urope a déploré la perle
qu'un peu plus de profondeur dans celte douce philosophie qui
s'épanchait de ses lèvres au milieu d'un cercle d'amis. Le coup
ne devait pas lui porter au cœur, car il a partagé , avec les plus
illustres écrivains, l'anathème de la jalousie, l'ostracisme de
la crainte qui recide devant la gloire. Cependant le piéjugé,
qui parle encore aux bonnes âmes pour les enfantillages de
l'Académie, a fait que durant l'article nécrologique du réci-
piendaire sm- Ségur, mêlé de quelques lieux communs déclama-
toires sur la révolution et sur la Pologne , dont le nom vibre
désormais avec tant d'élo<pience , les yeux des admirateurs de
Benjamin Constant sont restés irrités de cette substitution.
Celte fois le classique a félicité le classi<[ue. M. Parceval de
Orandmaison a trouvé la Philippine pi-esque au niveau de
la Pucelle , et comparé , je crois , le vers jeune et chaleu-
reux de Voltaire au vers graveleux et graineux que M. Viennet
iÛG
L'ARTISTE.
fabrique à l'emporte -pièce. Gresset a reçu des complimens,
et Shakspeare, moins lieurcux, s'est vu morigéner d'impor-
tance. Enfin M. Perceval a , d'une main ferme , assis le colosse
de Napoléon sur le dôme de la colonne de bronze , et la foule
s'est écoulée.
îlfinif Bramrttiquf.
OPERA ALLEMAND.
^/■r c7'reti-<cnitéz. , O/if'ra cti IroM ac/ru ,
MUSIQUE DE OH. H. DE WEBEB.
C'est un arrangement bien entendu, et qui varie les plaisirs,
que celui qui limite à six mois les représentations de l'Opéra
italien , et qui nous fait entendre ensuite les chefs-d'œuvre de la
musique allemande. Cet arrangement dure depuis trois ans; les
directeurs des deux spectacles et le public s'en trouvent bien ;
car le public, c'est tout le monde et ce n'est personne. Quand
les uns sont rassasiés de fioritures malibranisées , les autres ne
sont pas fâchés que leur tour vienne d'entendre la vigoureuse
voce di petto deHaitzinger, et les énergiques accens de madame
Schrœder-Fidclio. Variété, c'est ma devise.
11 y a pourtant certaines variétés qui ne me plaisent point.
Par exemple , madame Schrœder était toujours excellente il y a
un an , et elle a change d'habitude à son retour. Je n'oserais
pas dire qu'elle a chanté fauxj pourtant ce n'était pas juste. Et
puis , ce n'était plus cette figure inspirée , cette verve d'artiste
à laquelle nous étions accoutumes. Hâtons-nous de dire qu'une
indisposition sérieuse paralysait et son génie et ses moyens phy-
siques, et que celte indisposition ne lui a pas permis de chanter
depuis la première représentation du Freyschutz.
Deux autres femmes qui n'ont point encore été entendues à
Paris, mesdames Pistrich et Rosncr se sont fait entendre avec
succès, la première dans le rôle d'Agathe, la seconde en rem-
plaçant madame Schrœder à la deuxième représentation du
Freyschiitz. Madame Pistrich est une petite femme vive, telle
qu'il l'a faut pour représenter le personnage sémillant de l'opéra
de Weber. Sa voix est légère , mais son timbre a quelque chose
de pointu qui n'est pas agréable. Elle atteint sans peine aux
notes les plus aiguës , et jamais elle ne laisse l'oreille incertaine
sur son intonation. Madame Rosner est aussi pourvue d'une
voix facile et assez étendue. Sa manière est toute allemande ,
son jeu plein d'émotions qu'elle ne sait pas diriger, mais qui
ne laissent pas le spectateur indifférent. Ces deux acquisitions
complètent une troupe chantante a laquelle il ne manque qu'une
bonne basse pour être considérée comme fort bonne.
Haitzinger est toujours le ténor par excellence de l'Allemagne.
Il est impossible d'entendre de plus beaux sons que ceux qu'il
tire de sa poitrine d'acier. Il n'est point acteur, et pourtant il
anime la scène par la chaleur de son chant et cet abandon musical
qu'on ne rencontre guère que parmi les musiciens allemands.
En résumé, il y a eu de bonnes choses dans les premières re-
présentations du théâtre allemand, mais l'ensemble n'a pas
toujours justifié la réputation que ce théâtre avait il y a un an.
Le retour de la santé de madame Schrœder pourra seul rendre
au Freyschiitz, à Fidelio, à Oberon leur effet primitif.
THEATRE DES NOUVEAUTES.
3^au/,m>
clei.
raf/ie &/!, cleua: aciat,
PAB MM. VA!«DEBBUCB ET DESFORGES.
M. Kératry a trouvé quatre volumes sur cette légende. Les
vaudevillistes ont trouvé deux actes dans ces quatre volimies.
C'est un abbé qui, près d'un cercueil , abuse de la léthargie d'une
jeune fille que l'on croit morte. Il s'éloigne : elle revient à la
vie. Puis elle devient mère , et le phénomène est regardé comme
un miracle. Dans le second acte du drame , notre prêtre arrivé
d'Amérique jette le froc, devient fou, se repent et se marie.
Cet ouvrage , fondé sur un fait révoltant , donne à trembler sur
l'avenir des théâtres. Après le viol du cadavre quel est le cres-
cendo de moyens qu'on abordera? Reste à chercher dans les
œuvres du marquis de Sade.
*
L'ARTISTE.
497
l3muir-:Hrt0.
SALON DE 1831.
M. Scliefîer aîné s'adresse aux imaginations mélanco-
liques'; il sait le langage des passions tendres. Sa poésie
trouve des sympathies dans tous les cœurs que la douleur
a flétris ; son drame plaît à toutes les intelligences élevées,
il est compris par les intelligences les plus vulgaires.
Aussi sou succès auprès du public va-t-il croissant d'an-
née en année : auprès des artistes et des amateurs , il est
fixé depuis long-temps. M. Scheffer exécutait en 1824
aussi bien qu'en \ 850.
Les têtes de Faust et de Marguerite sont , parmi les
ouvrages exposés au Louvre par M. Scheffer aîné, ce qui
a le plus frappé la masse des spectateurs. Le caractère de
la tête de Faust est remarquable : le doute, le décourage-
ment, le besoin de comprendre l'incompréhensible, de
connaître l'inconnu, agitent ce cerveau, dont le travail
ardent se reflète sur les muscles de la face , et les con-
tracte profondément. Le moment où le docteur va échap
per a la raison est arrivé. Méphistophélès est l'a, épiant
sa victime, et souriant comme le diable qui voit augmen-
ter sa cour de damnés, .l'ai entendu reprocher a cette tète
quelques incorrections de dessin ; je ne les ai pas aperçues.
11 m'importait pende les constater ; j'étais occupé d'autre
chose. Le ton général m'a paru fort beau. M. Scheffer
cherche a rappeler Rembrandt. Cette imitation du grand
coloriste hollandais est plus heureuse dans la figure de
Faust que dans celle de Marguerite. La couleur dans les
demi-teintes ncst pas pure autant qu'elle pourrait l'être;
aussi le cou de la jeune fille et sa joue droite paraissent
couvertes de meurtrissures. Marguerite est de ce type
de beauté féminine que M. Scheffer affectioime , et qu'on
retrouve dans tous ses tableaux ; la méditation où elle est
plongée est douce ; rien encore dans son avenir ne lui
apparaît terrible et menaçant; elle rêve d'amour heureux.
M. Scheffer a un peu négligé le dessin dans l'exécution
de cette figure : c'est a la poésie qu'il s'est attaché sur-
tout. La proportion exiguë du bras est très-sensible; elle
dépare un morceau d'ailleurs fort digne d'éloges.
TOME I. 46' LIVKUSOH.
Un tableau que l'auteur s'est plu "a faire complétemeui
rembranesque , c'est ce charmant petit ouvrage qui repré-
sente le Christ appelant à lui les en/ans. La bonté du
Christ, qui s'est assis au pied d'un arbre, comme pour
imposer moins aux enfans, et se mettre physiquement à
leur portée; la confiance et l'empressement naïfs de ces
jolies créatures, la surprise des mères , la gravité religieuse
des apôtres , qui retirent de la leçon que leur donne le
maître l'enseignement de <;et(e vertu de persuasion dont
ils auront l^esoin pour conquérir le monde, sont rendus
d'une manière on ne peut pas plus heureuse. A voir ce
morceau d'un peu loin, on dirait une belle esquisse ter-
minée de quelque vieux maître.
La composition dramatique du Retour de l'armée, su-
jet emprunté à Lehore, ballade de Uurgos, est vraiment
très-spirituelle; on y trouve une foule de cbannans détails.
C'est selon nous le tableau le plus complet de M. Scheffer,
sous le double rapport du dessin et de la couleur. Il n'y
manque qu'un [)eu plus d'élévation dans le style pour
être un excellent morceau d'histoire. L'effet en est beau,
brillant, énergique, sans dureté, sansaffectationdenoir;
il y a telle figure de femme qui est un petit chef-d'œuvre;
telle figure d'homme, vu par derrière, qui prouve que
M. Scheffer peut dessiner très-correctement.
Dans la Tempête , le drame est la principale chose.
Hommes, femmes, enfans, tout le monde est absorbé
dans une seule pensée ; tous les yeux sont portés à l'ho-
rizon, où l'on attend l'apparition d'un navire. Tous
les cœurs sont élevés au ciel , qu'ils implorent contre la
fureur du vent et de la mer. Sans que je donne une ana-
lyse plus détaillée de cette scène, ceux qui connaissent la
nature du talent de M. Scheffer savent comment il a dû
la traiter. Je puis faire l'éloge de ce morceau en deux
mots : il n'est au-dessous d'aucun des bons ouvrages de
l'auteur; et puis, il appartient a M. Scbickler, qui sait
choisir.
^nne d'Autriche n'est remarquable qtie par l'expres-
sion, la finesse du ton local, et par quelques parties
d'exécution , comme on en peut toujours louer dans les
productions, même les moins heureuses, de M. Scheffer.
Le portrait équestie de Henri Jf^ ne ressemble ii aucun
de ceux que nous avons vus jusqu'à ce jour. M. Scheffer
a voulu se défendre des poses et des fonnes de conven-
tion; il n'a pas cherché la représentation héroïque, sa-
cramentelle dans l'ancienne école; il a fait Henri IV
homme, soldat, bourgeois; il ne l'a jws monté sur un
superbe palefroi ou sur un de ces chevaux que la sta-
tuaire a faits si massivement nobles, si lourdement élé-
gîius. Sa monture est tout simplement un cheval fort,
solide , qui n'est pas apparemment dans la confidence de
la charge dont il est honoré, car, portant un héros, il a
49
198
L'ARTISTE.
les oreilles en arrière comme s'il avait peur. Ce parti est
nouveau ; on le critique beaucoup; moi, je ne l'attaque
ni ne le défends. Tel qu'est ce portrait, je le préfère a celui
de Louis-Philippe du même peintre. Le roi n'est pas res-
semblant; son cheval glisse sur un plan où les points
d'appui semblent lui manquer; les princes qui le suivent
manquent de solidité. Les accessoires qui occupent la
gauclie du tableau sont bien traités ; mais des accessoires
sont peu de chose dans un portrait historique. Le portrait
de M. le général de Lafayette est bien supérieur a ce mor-
ceau, fait peut-être très-vite, et qui devait avoir assez
d'importance pour être un peu plus travaillé. M. Dupont
(de l'Eure) est d'une vérité d'expression qu'on rencontre
rarement. Le ton de cette tête n'est-il pas un peu lourd ?
M. Scheffer a saisi avec un grand bonheur la physiono-
mie calme, spirituelle, méditative de M. de Talleyrand.
Cette figure, sillonnée par l'âge et maltraitée par la petite-
vérole, ces yeux d'un bleu terne, que le diplomate s'est étu-
dié à éteindre encore, comme il s'est appliquée immobiliser
ses traits les plus mobiles; cette bouche fine comme une
épigramme ; cette coiffure cléricale et cet habit laïc com-
posent un ensemble curieux dont le peintre a tiré un ex-
cellent parti. Je trouve ce portrait très -remarquable; je
voudrais pourtant qu'il fut plus soigneusement peint et
d'un dessin plus serré ; il me semble qu'il serait plus en
analogie avec le modèle.
M. Henri Scheffer n'imite point son frère ; sa tendance,
"a lui, n'est pas vers la couleur. Ce n'est pas que ses ou-
vrages soient d'un coloris faux ou qu'ils manquent d'ef-
fet, mais ils ne se recommandent pas surtout par la qualité
que paraît estimer le plus M. Ary. M. Scheffer jeune n'a
pas un type de composition et de figures qui le fasse re-
connaître tout d'abord ; il est vrai qu'il n'a pas encore
fourni un grand nombre d'ouvrages , et que la variété ne
saurait lui être comptée pour un mérite que lorsqu'il aura
fait preuve de fécondité. Son tableau de Charlotte Cordaj
serait une chose presque irréprochable , si l'officier muni-
cipal qui arrête l'assassin de Marat n'était pas un peu
lourd, et si la largeur de l'exécution était un peu plus
proportionnée aux dimensions de l'ouvrage. Etre large,
c'est-k-dire n'être pas sec , c'est certainement avoir une
bonne qualité ; mais il ne faut pas oublier que pour les
tableaux dont les figures ne sont pas hautes, cette qualité
ne doit pas être poussée trop loin , alors surtout qu'on ne
jette pas sur son sujet le prestige d'une couleur fascinatrice,
et qu'on veut être vu autrement que de loin. La tête de
Charlotte est d'une belle expression : digne sans ano-
gance , agitée sans peur, pâle parce qu'elle a enfanté un
crime , résignée à une mort que la morale et la loi appel-
lent ignominieuse, mais dont le fanatisme patriotique fait
un triomphe. Tout ce personnage est superbe. Deux
hommes du peuple qu'on voit devant Charlotte sont très-
bien conçus; le caractère atroce de leur physionomie,
leurs gestes brutaux , leurs costumes qui disent "a quelle
classe terrible ils appartiennent, leurs paroles «hideuses
(car on devine ce qu'ils disent a leur prisonnière), tout
cela est senti, composé, rendu avec esprit et énergie.
Charlotte Cordaj obtient un succès bien mérité.
M. Henry Scheffer a exposé un portrait de jeune
femme fort agréable. Peut-être les lèvres de cette jolie
personne sont-elles un peu violettes ; elles rappellent trop
celles de Charlotte Corday.
Parmi les tableaux historiques traités dans le style qu'on
est convenu d'appeler de genre ^ le public a distingué le
Charles h^ de M. Eugène Lami. Charles est conduit au
château de Carrisbrook par les ordres du gouverneur de
Nevvport, "a qui il s'est rendu, après s'être échappé d'Hamp-
ton-Court. En traversant la ville il rencontra une jeune
fille qui , toucliée de ses infortunes et de l'air de tristesse
peint sur ses traits, vint lui offrir une rose. Cette jeune fille
est charmante; sa naïveté et la bonne grâce de son action
intéressent. Charles est dans une altitude fort convenable ;
tous les spectateurs de la scène, groupés avec talent, don-
nent a la composition un caractère de gravité que le ton
discret du tableau ne dément pas. Le personnage de
Charles et ceux des officiers qui le suivent sont bien des-
sinés, et drapés avec goût ; les étoffes , les fonds et autres
accessoires sont traités avec soin. Je ne reprocherais à ce
joli ouvrage qu'une touche parfois trop lourde; mais ce
petit défaut est compensé par tous les avantages qui ré-
sultent d'une exécution consciencieuse.
M. Lami a exposé avec son Charles I" deux tableaux
de batailles : un épisode de la campagne des Balkans en
1819, et l'affaire de Claye en 1814. Le premier de ces
ouvrages est curieux par les détails militaires .qui s'y
trouvent ; je n'ai garde de dire que c'est la son seul mé-
rite. L'autre est très-bien sous tous les rapports ; Horace
Vernet l'aurait signé.
L'ARTISTE.
iOD
LETTRES SUR LE SALON DE 1831.
PREMIÈRE LETTRE.
eyô t^^S. We^cun f^SrocÂeacn. , ^eeft//v,
Membre (te rAcadéniie tle Pciulurc de Vlorence , etc., etc.,
A. LONDRES.
Monsieur ,
Depuis que la paix a rapproche l'Angleterre et la France , le»
arts , autant que la conformité des scntiraens politiques , sont
des liens puissans qui unissent les deux pays. Tous deux , par
leur haute civilisation et par la force des choses, places pour
ainsi dire aux avant-postes du genre humain , semblent compter
au nombre de leurs pre'rogatives comme au nombre de leiu-s de-
voirs de veiller à ses grands intc'rcts , et s'efforcent aussi , de
concert, à donner un essor brillant aux arts qui prêtent tant d'e'-
Icgancc à nos habitudes et un charme si puissant à l'existence.
Notre Gericault, notre Delacroix, notre Horace Vernet, notre
Camille llo(pieplan, ont envoyé quelques-uns de leurs tableaux à
vos galeries de Londres, et votre immortel sir Thomas Law-
l'ence , votre Daniell , votre Constablc , votre Abraham Raim-
bach , ont plus d'une fois orne' les nôtres de leurs productions.
Espérons qu'.i l'avenir ces e'changes, si profitables pour l'étude
et les progrès de l'art , prendront une extension plus grande, et
que vosWilkic, vos Martin, vos Edwin Lindsecr, vosTurncr,
vos Stanfield suivront cet heureux exemple.
Vous , Monsieur, peintre et écrivain tout à la fois , qui aimez
de passion les arts, et les cultivez, avec honneur, vous regrettez
que l'exhibition de Somersei-Ilouse et l'achèvement de votre
bel ouvrage des Passages des ^Ipes vous retiennent à Londi'es
et vous cm])cchent de jouir de notre Salon, ouvert le même jour
que le vôtre. Voyageur éclairé , les gloires de tous les pays vous
intéressent : voici donc quelques notes rapides sur le Salon de
1 83 1 , sur cette vaste arène piomise depuis quatre années aux
lalens rivaux, et où les diverses écoles en présence devaient dé-
cider la grande question tant de fois delrattue, si peu éclaircie,
du classique et du romantique , systèmes exclusifs , chacun
dans ses adorai ions, et dont les ardens sectateurs regardaient
mutuellement d'un œil de dédain quiconque ne marchait pas
sous leur bannière.
Ici les uns se parent sans façon du nom d'école du beau , en
vertu d'iui statu quo académique où ils sont poiu' la plupart
juges et parties. Pédantesques partisans d'un dessin piu-, voués
uniquement au culte de l'antique, qu'ils comprennent si mal j
compositeurs parfois habiles ou arrangeurs adroits, ils nous
laissent froids devant leurs ouvrages comiwssés, dénue's d'arae et
de vie , et consacrent à défendre un beau idéal , nnr poétique de
convention, les derniers restes d'une voix qui tombe et d'une
ardeur qui s'éteint.
GéricauIt paraît , et avec lui une nouvelle école en peinture.
Cet artiste immense , marqué fortement au coin du ge'nie ; âe-
vé, vigoureux, indépendant dans son essor comme Byron, et
dont quelques-uns des pères coascrits de la peinture osèrent nier
la puissance , meurt trop tôt pour sa gloire et pour la nôtre.
Déjà, avant lui , Prud'lion , le Cortège de la France, méconnu
de son temps , avait cherché à secouer les langes académiques
et jeté les semences fécondées par ses successeurs. Voilà le point
de départ de la révolution dans les arts. Mais il n'en résulte pas
qu'on ait pu considérer Prud'hon ni GéricauIt comme respon-
sables des déplorables écarts qui ont suivi. Dès que le génie
fortement trempe d'I'Lugène Delacroix eut écrit sur la toile sa
nouvelle doctrine, en traits puissans d'énei^ie, de couleur et
de poésie, la haine du beau idéal fit tomber dans l'excès con-
traire. On se reporte avec un invincible entraînement vers le
moyen âge , et le moyen .âge renaît bientôt en décorations , en
ameublemens , comme il revit en littérature, sous la plume in-
correcte mais nerveuse de quelques hardis novateurs. Mai*
voici venir les moutons de Panurge , voici , après Delacroix , le
troupeau des imitateurs, exagérant les défauts du maître sans
en reproduire les qualités j et l'école nouvelle qui avait d'abord
inscrit sur sa bannière : « Retour à la ^'éritc, » la vérité qui
n'est que la réalité de choix, la réalité possible, se précipite
dans la réalité nue et sans choix. Enfin , incorrecte par plaisir,
horrible et triviale par goût , elle semble ne chercher sa poétique
que dans les enfers, ses modèles que dans les hôpitaux , sa gloire
que dans l'expression d'idées de Grève et d'cchafauds.
De ce cahos que devait-il sortir? Voilà ce que le Salon de
i83i était destiné à nous révéler; voilà ce qui donnait à son
ouverture un si vif degré d'intérêt.
C'est un phénomène digne de remarque qu'au milieu de ces
troubles toujours renaissans qui calomnient si cruellement la
liberté sur nos places publiques , les artistes aient trouve' le
temps de produire avec maturité. Le nombre et l'excellence de
beaucoup des tableaux exposés attestent celte puissance d'isole-
ment dont est capable l'intelligence humaine , et surtout l'en-
thousiasme de l'artiste. Ainsi , Jean Goujon , le jour de la
Saint -Barthélémy, montait intrépidement sur son échafau-
dage de sculpteur au Louvre; et, sous le feu de la mous-
queterie , découvrait tranquillement dans la pierre , avec
son ciseau , les figures qu'y voyait son génie. La quantité
des tableaux est , au premier abord , un objet d'effroi jwur
le visiteur au Louvre , ou tout au moins il en est un de gène.
Veut-il découvrir sur - le - champ telle ou telle production ?
Rien dans notre li\ret ne lui en indique la place au Salon , et il
lui faut d'al)ord tout voir pour se reconnaître ensuite , perdu
dans ce bazar immense , au milieu de l'eljlouissante variété des
sujets. S'il veut trouver les peintures de Paul Delaroche ou de
Dccamps , il n'a , il est vrai , qu'à suivre le public , que son
instinct , heureux cette fois , entraîne devant elles : à la bonne
heure; mais qui lui révélera sur-le-champ la place des diamans
de Léopold Robert , solide et savante peinture , mais sans at-
200
L'ARTISTE.
traits pour le vulgaire des visiteurs ? Comment , surtout , avi-
sera-t-il au bout , tout au bout de la dernière travée de l'im-
mense galerie, une scène qui du reste le dédommagerait du
pèlerinage , si elle était visible ? Deux de ces Pifjerari , tels
que vous en avez vu si fréquemment à Rome , s'arrêtent devant
une madone. L'un d'eux enfle une cornemuse, tandis que l'au-
tre vient de souffler dans un chalumeau. Les derniers sons qu'il
en a tires expirent dans les airs; alors , il chante, et l'œil pieu-
sement tourne' vers l'image de la Vierge, il semble attendi-e
qu'un sourire d'indulgence et de faveur s'imprime sur les lèvres
de la mère de Dieu. A Icuis pieds sont deux petites filles dont
le recueillement fait ressortir davantage encore l'ardeur musi-
cale , l'air de foi vive et profonde des musiciens campagnards ,
èglogue charmante qui respire un parfum de naïveté , de simpli-
cité, de vérité locale , et qui laisse dans l'ame une douce et péné-
trante émotion. Mais, hélas! ce tableau de Robert est pendu
haut et court sous un jour si défavorable , qu'il est perdu pour
l'œil avide d'entrer de près dans la pensée du peintre, et de ca-
resser le travail savant du pinceau ; et moi qui vous en parle ,
c'est de souvenir et pour l'avoir vu , de fortune , ailleurs.
Robert , Schnetz et Delaroche , sont de ceux qui, tandis que
le classique jetait ses dernières lueurs , et que le romantique
était dans le délire de ses premiers succès , restaient étran-
gers , entre les de^x systèmes, à tous les débats. Retirés
dans de graves études et de sévères méditations*, ils s'étu-
diaient à résumer en eux , chacun à sa manière , les qualités
de l'une et de l'autre école : aussi , dans les deux camps à la
fois, se glorifie -t- on de les avoir pour auxiliaires, parce
que de leur talent incontestable chaque parti veut se faire un
bouclier. D'une part, dessinateurs sévères, ennemis des tri-
viales et informes esquisses où le romantique voyait le génie ;
mais, de l'autre, imitateurs avant tout de la nature; fidèles à la
vérité de lieu , de temps et de costume ; dédaigneux des froides
théories de convention, que sont-ils? classiques ou romanti-
ques? question oiseuse. « Le Télémaque est-il ou n'est-il pas
un poème épique? » demandait-on à Ramsay: « Appelez-le un
poème divin , » fut sa réponse. Disons donc , sans nous inquié-
ter des catégories, que MM. Robert , Schnetz et Delaroche sont
trois peintres d'un haut talent.
Des trois, M. Robert est , ce me semble , le plus complet.
En lui se résument à peu de chose près toutes les qualités du
talent pittoresque. Il a une manière plus grande : il est plus
maître en un mot. Habile aux expressions savamment rendues
des têtes , il ne les sacrifie jamais aux accessoires ; pur et ferme
de dessin, solide de couleur, il me paraît égaler, dans ses bons
ouvrages , les maîtres de l'école italienne , sans cependant ,
chose remarquable ! procéder d'aucun d'eux : il est lui avant
tout.
M. Schnetz ne procède non plus de personne. Une exécution
larwe , ferme et consciencieuse distingue surtout son talent , et
atteste une étude ponfondément sentie de la nature. Toujours ses
productions offrent des parties admirables de vérité et de science;
mais en revanche , peut-être l'entente générale de ses tableaux
laisse-t-el!e quelque chose à désirer.
Et c'est là le triomphe de M. Delaroche, si habile à arrêter j
un programme , à écrire l'ensemble d'un sujet , si ingénieux à
en faire lire les détails. Toujours une pensée morale, fine ou pro-
fonde, domine dans ses œuvres. Les progrès immenses qu'il a faits
depuis le dernier Salon prouvent tout ce que peut une heureuse
organisation fécondée par de laborieux efforts. Un succès pour
lui semble être un engagement pour en mériter d'autres. Déjà
il est à l'œuvre : les succès de M. Delaroche l'inquiètent : il
veut vaincre M. Delaroche. Honneur à ce jeune artiste !
A ces trois hommes appartiennent donc les honneurs du Salon;
à eux et à M. Delacroix, familier du Dante; à M. de Champ-
martin , qui débute d'une façon si brillante comme, peintre de
portraits; à M. Decamps, talent qui s'ignore- lui-même , ta-
lent complètement original et en même temps si simple dans ses
inventions , et qui trouve , pour rendre la nature , tant de vé-
rité , de naïveté , et une palette si puissante.
Malheureusement, M. Ingres n'a rien au Salon ; Ingres, talent
fort, d'un grand caractère , d'un haut style, et à qui Raphaël
semble avoir légué les secrets de son génie. Des productions
telles que les siennes sont plus éloquentes et plus utiles que
toutes les dissertations ex professa sur la théorie de l'art. Pour-
quoi laisse-t-il donc son pirceau oisif, lui qui est dans toute la
force de l'âge et du talent? Le génie , sur quelque branche des
connaissances humaines qu'il exerce sa puissance , a une mis-
sion à remplir : il est responsable devant l'avenir des progrès
de la raison universelle et du perfectionnement des sociétés :
avec Rossini , avec Mozart , avec Paganini il saisit , il pénètre
nos âmes par le chemin de l'oreille; il chante avec Byron et
Lamartine; il est philosophe avec Wilkic; avec Gros il s'élève
jusqu'à l'épopée; avec Raphaël et Ingres il respire le parfum
d'une poésie antique , simple, noble , grande et pure.
Quant aux dieux émériies de l'académie , ils ne sont pas des-
cendus sur le champ de bataille, de peur d'y être blessés comme
les dieux d'Homère. Je me trompe , deux en ont eu le courage
ou la faiblesse; M. Lethière et M. Hersent : M. Lethière , mar-
tyr de la cause de David, et coupable d'un anachronisme en
nous donnant une page immense , la mort de cette psruvre Vir-
ginie; M. Hersent, hélas! que le doigt du temps a touché , et
qui a peint d'une main timide , faible et malade , un portrait
du roi , un de la reine et quelques autres portraits encore. Quand
on voit ainsi pâlir et totalement s'éclipser l'étoile d'un talent
qu'on aime , on éprouve un chagrin vif comme d'un malheur
personnel. Devant la toile éteinte qu'il eût animée naguère
d'un souffle créateur, long-temps on reste incrédule au témoi-
gnage de ses yeux. Ainsi , devant ces portraits où M. Hersent
n'est plus , je m'étudiais à le retrouver encore : des mains
^bien faites décèlent un homme qui a su. Dans un portrait de
vieillard , à gauche de la grande galerie , le dessin des yeux
et de la bouche est plein encore de finesse ; mais , dans tous ces
portraits , quelle couleur! quel goût d'ajustement ! Là , je m'ar-
rête. 0» dit que l'artiste exécute des copies peintes de son por-
trait du roi pour nos ambassades. Étrangers , qui verrez ces
images de notre roi , gardez-vous bien , si vous voulez être juste,
de juger l'artiste par cette œuvre. Ce n'est plus M. Hersent ,
non, ce n'est plus lui. Voyez plutôt le Gustave fFasa, tableau
magnifique , gloire de son auteur et de notre école , et dont le
L'ARTISTE.
2M
livtet nous promet pour la fin du snlon une gravure par notre
liabilc Hcnriqiicl-Dupont, gravure déjà célèbre dans les ateliers,
et que le public attend avec impatience pour mettre le sceau à
la re'piitalion de son auteur. Voyez plutôt enfin Rutli et Booz ,
page délicieuse que vous croiriez lire dans la Bible j et la Mort
de Las-Casas, et celle de Bicliat surtout, où le ])cintre e'mu vous
fait assister avec douleur aux funérailles du génie.
C'est M. Cliampmartin qui a les honneurs du Salon comme
peintre de portraits. Cet artiste s'e'tiiit fait remarquer aux salons
prece'dens par de grandes compositions oii son jeune talent, en-
core incertain de sa route , s'aventurait , s'égarait même dans une
manière bizarre à force de hardiesse. Mais déjà , au travers de
SCS écarts, de beaux caractères de tète, d'heureuses intentions
rendues avec expression , énergie et bonheur , attestaient un ta-
lenlplein-desèvc et de verve. Fort aujourd'hui d'e'tudcs patientes et
assidues , maître de'sormais de sa manière , il se classe de prime-
abord au premier rang comme peintre de portraits. Dessin , cou-
leur, caractère, naïveté, arrangement heureux, tout vient de-
sarmer la critique dans ce beau dtljut du jeune artiste. Que la
touche du peintre de portraits diffère suivant la nature qui lui
sert de modèle : suave dans celui-ci , ferme dans cet autre j
qu'il s'étudie avant tout à saisir cette pre'cieuse individualité' sans
laquelle il ne pe\it exister qu'une ombre de ressemblance, ce
sont là des lieux communs de la théorie de l'art ; mais des lieux
communs fort bons à répéter, car c'est l'e'cucil où trop souvent
viennent c'chouer des réputations. Ce n'est pas que, sans les
grandes qualités du coloriste, quelques peintres anciens n'aient
réussi dans le genre du portrait : témoin l'Allemand Holbein et
quelques maîtres de l'école romaine ; mais une palette riche et
brillante n'eût ajoute' que plus de valeur aux finesses, au pro-
fond sentiment de dessin qui ont fait de leurs productions des
chefs-d'œuvre. Quand on ne sait pas par la science des con-
tours racheter l'absence de la vérité' de couleur , on tombe dans
le genre Kinson , ou le genre Dubufe : on obtient des
triomphes vulgaires de boudoir et de ruelles , avec de gracieux
mensonges , un travail mou , précieux , coquet et musqué : le
gros public voiis escompte richement une immortalité de quelques
jours j soit, mais le goût, mais l'art, n'y trouvent point leur
comple. Les ouvrages de IM. Cliampmartin attestent au con-
traire une grande rcclierclie_ du naturel , une étude sévère et
a|>profondie de chacun de ses modèles. Ici, j'admire les tons
blonds et argentins du poi-ti-ait en pied de M. le duc de Fitz-
Jaraes et de ses enfans; ailleurs la couleur italienne du portrait
vêtu de gaze blanche placé près de la galerie d'Apollon : voilà
de la souplesse de talent, voilà tout à la fois de la bonne et
flanche peinture.
M. de Fitz- James, en costume de l'ordre du Saint-Esprit, est
assis sur un large fauteuil : il ticntsur ses genoux une petite fille.
Une épée dans son fourreau brille aux mains de l'enfant, inno-
cente épéc d'étiquette , moins tranchante , moins incisive que la
parole de son maître , et dont l'enfant au doux sourire admire le
lu'écieux travail. Derrière , un autre enfant dont la pose hardie
semble indicpier le sexe, grimpe pour prendre aussi sa place au
fauteuil; et sa jolie tète vient avec grâce compléter le groupe,
composé d'une façon neuve et charmante. Les accessoires sont
traités avec goût, chaque étoffe a son caractère , et rbannonic
générale ne laisserait rien à désirer si la lumière , qui joue si
heureusement autour des tètes, s'éteignait davantage encore sur
le tapis où posent les pieds du duc. Certes , si ce beau portrait
représentait le chef d'une famille patricienne de votre vieille
Angleterre , il ne tarderait pas à être reproduit par Ja gra-
vure. Combien ce noble patronage qui favorise les arts d'une
manière si éclatante dans votre patrie , n'est-il pas à regretter
chez nos grands seigneurs !
M. Champmartin nous a donné aussi du général Lamarque
un portrait digne du héros de Caprc'e. Mais, à mon sens, les
chefs-d'œuvre de cet artiste sont le portrait de femme que je ci-
tais tout à l'heure, et celui de M. Mennechet. Ce seraient, sans
contredit , les plus beaux portraits de l'exposition , si les déli-
cieuses aquarelles et les miniatures de madame Lizinka de
Mirbel , dont je parlerai dans ma prochaine lettre , n'y exis-
taient pas. La pose de ces portraits de M. de Champmartin est
pleine de vérité , les tètes sont modelées et coloriées à merveille,
et la lumière , habilement ménagée , répand sur la toile un ton
tranquille et doux qui repose et captive la vue. L'artiste a
fait aussi un portrait de M. Desfontaines, du moins le livret
l'annonce ; mais je l'ai cherché en vain au salon. J'aurais
aimé cependant à voir reproduits par un tel peintre les traits de
ce savant modeste, vieillard vénérable, si cher, à plus d'un titre,
aux générations d'élèves qui ont passe sous ses yeux. Pour moi,
que ses leçons ont formé à l'étude de la nature , et qui lui dois
tant de plaisirs et de consolations, j'aime à lui payer ici le tribut
de la mémoire du cœur.
Leaves de Concbes.
Paris, le 18 mai 4831.
RAPPORT
A
11. LE MINISTRE DE l'iNTÉRIECB, SUB LES IIONUIIEKS, ETC.,
Pi\R M. L. VITET, In<pecteargën<ral, etc.
(Brodi. ia-S».)
Le besoin de conserver les monumens des autres siè-
cles est quelque chose de tout-à-fait nouveau dans la
société ; la vénération religieuse ou les passions politiques
n'en ont jamais tenu lieu que d'une manière fort impar-
faite. Dans les pays où les dévotions locales exercent un
empire absolu, plus une image est courue, plus im
sanctuaire est fêlé, plus aussi on se croit obligé d'en re-
nouveler la physionomie à chaque génération. En Italie
par exemple, il s'est fait une guerre a mort pendant dei
202
L'ARTISTE.
siècles contre tout ce qui portait la trace des époques
primitives du christianisme, et rien n'a échappé, que ce
qui se trouvait placé dans des mains pauvres et loin des
regards. Cette rage contre ce qu'on appelait indistinc-
tement gothique s'est fait long-temps sentir en France ;
et si la masse gigantesque de nos cathédrales les a préser-
vées de la destruction, il s'en faut que le sentiment d'ad-
miration vague que le peuple gardait pour ces monumens
ait empêché les évèques et les chapitres de gâter par de
prétendus embellissemens les parties principales des édi-
fices confiés "a leurs soins; et pourtant les cathédrales sont
des merveilles de conservation , si on les compare aux
chapelles , monastères , châteaux , maisons de ville et des
champs , qui se sont écroulés sous tant d'espèces de mar-
teaux depuis trois siècles. Après tout c'est la une loi com-
mune de destruction , sans laquelle l'homme s'interdirait
les moyens d'innover : ce que nous avons des anciens
temps ne nous est aujourd'hui si précieux que par le peu
qu'il en reste. Ainsi paraissent avoir raisonné jusqu'à
nous ceux à qui un goût passionné ou des besoins d'étude
ont rendu chères les productions de l'art dans les siècles
de haute civilisation. Ils ne se sont pas amusés a deman-
der compte au pouvoir ignorant de ses caprices de des-
truction ; ils n'ont pas pétitionné contre la manie
d'abattre , qui précède chez les particuliers celle de bâtir.
Les débris de l'antiquité étaient , il est vrai , pour les
grands génies italiens du seizième siècle une source de
méditations continuelles; nous apprenons, en étudiant
la restauration de la Nauicella, par Raphaël , que le plus
grand peintre des temps modernes sentait le mérite de
l'architecture chrétienne primitive ; mais nous n'avons
pas entendu dire que personne se soit élevé alors contre
les profanations religieuses des papes qui dépouillaient le
palais des Césars pour orner les chapelles des basiliques
réédifiées. Bramante bâtissait la chancellerie apostolique
avec les pierres du Colisée; Michel-Ange puisait a la
même carrière pour son palais Farnèse : les architectes
du plus grand génie mesuraient d'une main un temple
antique et le renversaient de l'autre : pas une plainte ne
s'élevait, pas un soupir n'était poussé; chacun se sou-
- mettait a la marche naturelle des choses , et profitait se-
lon ses goûts ou la direction de ses idées de ce que le
temps lui offrait un jour pour le lui ravir le lendemain.
J'ai parlé du pays et de l'époque ou l'art a fleuri avec le
plus d'éclat; que dirai-je de notre France nébuleuse , avec
sa population inconstante, et la position infime de ses ar-
tistes? Tel était pourtant l'aspect de la France au moyen
âge. L'art y pullulait sous les formes les plus brillantes,
mais sans qu'on s'inquiétât par quelles mains ; les colonies
d'architectes, depeintres et de sculpteurs s'aggloméraient
autour des grands monumens commedans une fourmilière.
Un monde d'inspiration éclosait, mûrissait, se renouve-
lait, sans qu'un nom survécût, sans qu'un mot dit au
dehors commençât pour les artistes cette gloire dont ils vi-
vent aujourd'hui. Ceux qui traitaient Jean Goujon en ma-
nœuvre l'auraient-ils écouté parlant pour la conservation
d'un monument? supposé que Jean Goujon lui-même
eût perdu , pour les beaux yeux de ses devanciers , une
occasion de sculpter et de bâtir, ce qui ne m'est démontré
pour personne , pas même pour les plus habiles de nos
jours.
Le cri contre les destructeurs a commencé par la litté-
rature; il n'y a pas plus de quinze ans qu'on l'écoute.
Probablement sous l'empire on n'aurait point jeté bas la
Maison-Carrée de Nîmes, sans de grandes réclamations;
mais l'école n'avait foi qu'a l'antique et un peu au seizième
siècle : le contrôle de l'opinion publique n'allait pas au-
delà. Ce que Hurthault et Grandjean ont détruit du sei-
zième siècle même, à Fontainebleau et a Rambouillet,
par ordre de l'empereur, ou sans sa participation, est ir-
réparable. Quant à la poétique qui protège aujourd'hui
les monumens du moyen âge proprement dit, elle ne
remonte guère au-delà du jour où la destruction du mu-
sée des Petits-Augustius causa tant de regrets , et où fu-
rent connus les ouvrages anglais sur l'architecture "a
ogives.
Aujourd'hui nous sommes en règle : nous avons dans
toutes les provinces des avocats pour toutes les causes, et
les étrangers ne sont plus en droit de nous reprocher notre
indifférence pour les richesses de notre sol. Seulement
chacun de nous croit être le seul ou a peu près qui
combatte les progrès de la barbarie ; ce sont de toutes
parts des gémissemens "a fendre l'ame contre l'ignorance
du siècle, contre la manie de détruire qui continue de
posséder ceux qui se laissent encore aller a la bonne loi
naturelle. Chacun en son particulier croit soutenir un
duel a mort contre trente millions d'hommes : a l'heure
que je vous parle , il y a douze mille personnes qui disent
"a l'oreille de leurs voisins que sans ellea c'en serait fait de
l'art etdes monumens. En attendant, les volées de croqueurs
commentateurs , amateurs , quittent Paris a chaque re-
noiweau pour s'abattre sur les ruines; on ne soupire plus
sous une ogive qu'on n'entende un soupir qui vous ré-
ponde : c'est un échange d'impressions, dépassions, d'ad-
mirations , comme jamais aucun temps ni aucun pays
n'en ont encore offert l'exemple. Il n'en résulte qu'un
danger d'une nouvelle espèce : c'est la mauvaise humeur
des propriétaires hiboux a qui le nombre des visiteurs
fait ombrage. Ce que j'en dis n'est nullement hors de
vraisemblance : on connaît en province beaucoup de ces
oiseaux de fâcheux augure, que le plus joli minois de des-
sinatrice ne fait que renfrogner davantage ; et le vieux
I
L'ARTISTE.
2(>3
chcick qui , il y a six ans, fit abaltrc les temples d'Elé-
phaiiliiie, par la seule raison qu'il venait trop d'Anglais
dans son île, trouverait probablement en France plus
d'un confrère.
Après tout, et en de'pit de ces lourdes et contrecarrantes
exceptions, la cause est gagnée pour les antiquités natio-
nales, et ce qui en veste a belle chance de vivre long-
temps. Il n'est aujourd'hui municipalité si rétive, maire
si sauvage, ou préfet si homme de bureau, qui ne sente
vibrer dans son cœur une corde pour le gothique, ou qui
n'eu fasse semblant : car c'est lit le point capital. 11 faut
que désormais l'indifférence d'un administrateur pour les
trésors de l'art dans son département , soit inie chose
honteuse ; que le jjarjjare soit montré au doigt dans les
rues , par les grimauds qui lisent en cinquième de l'Hugo
et du Nodier ; que le bourgeois qui possède trois ogives
dans son cellier croie bien qu'il gagnera davantage à y
mettre une enseigne qu'il les démolir; que l'officier en
retraite qui passe son temps au café "a vanter le marché
aux chevaux de son endroit , s'habitue h parler de la
flèche et de l'abside de la paroisse ; et s'il est un trou si
reculé que le travail de deux ou trois siècles y soit encore
a la merci des projets d'agrandissement d'un filateur,
qu'une voix tonne d'en haut pour arrêter le coupable et
raffermir le monument sur ses bases ; que depuis l'em-
ployé qui rédige les actes de décès dans le dernier bourg
de France , jusqu'au ministre , sans le consentement du-
quel les vignerons de Rivesaltes ne peuvent encore répa-
rer leur chaussée, tous gémissent sous le poids d'une ter-
reur salutaire ; tous revêtent, en entrant en fonctions, cet
habit d'amateur des arts sans lequel il ne sera plus permis
de se montrer au grand jour de la publicité.
C'est ainsi , n'en doutez pas , que nous préserverons la
société de sa propre barbarie ; c'est ainsi que dans un
temps où l'industrialisme déborde de toutes parts , la
voix des littérateurs-artistes aura sauvé des jouissances à
ce petit nombre qui se sent plus que jamais égaré au mi-
lieu de la foule. S'il est une de ces voix qui , depuis quel-
ques années , ait exercé de l'influence , c'est à coup
sur celle de M. Ludovic Vitet. La polémique d'art que
l'auteur des Barricades a soutenue dans le Globe a plus
servi la cause de la conservation des monumens dans les
provinces que les tournées de dix inspecteurs ofiiciels.
A présent que M. Vitet joint l'influence administrative à
celle de son propre talent , nous ne pouvons plus rien
redouter de l'avenir. Les préventions les plus favorables
ont devancé M. Vitet dans le poste qu'il occupe ; per-
sonne n'a su réunir a un égal degré l'enthousiasme cora-
municatif de la jeunessse à la prudence de l'âge mûr, et
si l'on en juge par le Rapport que nous avons sous les
yeux, il n'est prévention si brutale, ni disposition si
contrariante, que M. Vitet ne soit en état de changer et
d'adoucir. Organe obligé de cette terreur utile dont nous
parlions tout à l'heure , il ne trouvera sans doute ni
ministre ni administré qui lui résiste ; mais si par mal-
heur le talent de AL Vitet, qui stJjjugue tout le monde,
avait affaire a quelque trop lourde intelligence, M. Vi-
tet, en continuant de faire part au public du résultat de
ses tournées , saura toujours a quel tribunal les récalci-
trans doivent être traduits.
On a déjà fait connaître par extrait , dans ce journal ,
quels sont les monumens que ^L Vitet a étudies dans sa
tournée de 1830. Occupé maintenant ii parcourir des
pays plus riches, .sous le rapport de l'art , que la Picardie
et la Flandre , M. Vitet doit nous rapporter cette fois des
documens d'un bien autre intérêt; mais, certes, ils ne
pourront être présentés d'une manière plus rapide , plus
claire , plus animée que dans ce premier rapport. Les es-
prits chagrins ou officiels recommanderont j)eut-êlre au
jeune inspecteur un ton moins littéraire et une allure plus
circonspecte; quant à nous, qui considérons M. Vitet
comme le procureur général des lettres et des arts dans
les domaines de l'industrie , nous craindrions qu'en s'é-
toffant de precaulions administratives , il ne cessât d'être
lui-même. Tel que nous l'avons vu jusqu'à présent, il
n'y a peut-être que lui qui puisse tenir tête avec avantage
au plus terrible ennemi des monumens historiques , non
le vandalisme de l'ignorance, non la haine irréfléchie
des vieux temps, non la barbarie, qui au dire des bonnes
gens , nous menace , mais la prospérité publique elle-
même , ce monstre au cent bras qui élève les manufac-
tures sur les ruines des châteaux , roule les métiers sous
les arceaux des cloîtres , déchiqueté les vieilles tours
pour en bâtir cent maisons nouvelles, et prépare par
toutes les voies ce moment inévitable ou trente millions
d'hommes bien nourris, bien vêtus, chacun ayant son
champ, son abri et son journal , bâilleront en chœur sur
les débris de vingt mondes lieaucoup moins heureux sans
doute , mais bien plus ainusans , et désormais réduits en
poudre.
Ch. Lenormakt.
mu
L'ARTISTE.
^^îxox lut^ ^publij:ati0n0.
MJÉLODIES ROMANTIQUES,
PAR MADAME J. MENNESSIER, HÉE Cil. NODIER.
Il y a bientôt quatre mois que cet album a paru , et il a fait
assez de bruit pour qu'il y ait peut-être quelque naïveté à s'a-
viser aujourd'hui de venir l'annoncer. De toutes les excuses que
nous pourrions alléguer , pour nous faire pardonner notre re-
tard, nous n'en donnerons qu'une seule; c'est, nous l'avouons
en toute humilité, notre embarras à parler de ce recueil. C'est
quelque chose de si neuf et de si original que ces mélodies ! et
le neuf est quelque chose de si embarrassant pour un critique !
Après le commun , je ne sache rien qui le soit davantage. Je ne
suis même pas sûr qu'à la tâche de parler de ce qui ressemble
à tout il fût prudent de préférer celle de parler de ce qui ne res-
semble à rien. Gêne pour gêne , je crois que je choisirais la pre-
mière. Avec le commun on s'en tire , à tout prendre , à meilleur
marché. Là du moins on connaît son terrain , et avec quelque
peu d'habitude , on peut fournir décemment sa carrière d'Aris-
tarque exercé ; mais quand on a affaire à des gens qui sautent
par-dessus les barrières, et qui s'échappent à travers champs,
en vrais possédés de poésie , cela déroute ; on est dépaysé , et
si peu qu'on mette de conscience à les suivre on arrive tard.
— Voilà justement pourquoi nous avons hésité si long-temps à
risquer un jugement sur les Mélodies romantiques.
En vérité , elles ont bien ce je ne sais quoi d'étrange qui sent
la terre inconnue et qui déconcerte à l'abord. Ce n'est pour-
tant que de la musique faite, selon l'usage, sur des morceaux
de poésie contemporaine , la plupart fort connus ; et toutefois
ces paroles , que nous savons à moitié par cœur , ont pris un ca-
ractère nouveau qui étonne. Ce ne sont , à parler le langage or-
dinaire , que des romances , et cependant rien ne ressemble
moins à nos romances. N'espérez ici ni les vagues réminiscences
de quelque motif connu , ni des accords auxquels vos oreilles
soient déjà à demi habituées : tout est inaccoutumé et inattendu.
Aussi, à les entendre une première fois, ces chants vous feront-
ils une impression rude, qui peut-être vous plaira peu. C'est
parfois quelque chose de si uniforme et de si nu , parfois de si
brusque et de si heurté ! Peut-être ne verrez-vous là d'abord
que d'étranges psalmodies , coupées par boutades d'éclats bi-
zarres. Mais entcndcz-lcs une seconde fois ; revenu de la pre-
mière âprcté de votre surprise , écoutez-les mieux ; et à part
quelques incorrections, que je laisse aux doctes le soin de re-
lever , sous ces allures , en apparence si désordonnées , vous re-
connaîtrez un dessin merveilh uscment pur, une mélodie sévère,
un profond sentiment d'art. C'est une langue à laquelle on a be-
soin de se faire , majs qui révèle d'admirables secrets , à mesure
qu'on la comprend davantage. Langue mystérieuse qui donne
aux accens du poète une prodigieuse portée , qui semble les dé-
gager tout à coup des derniers liens de l'argile et des empcche-
mens des langues de la terre ; langue supérieure, qui dote l'autre
de sa toute-puissance , et qui nous a fait songer à ces temps que
rêva la Grèce sous le ciel le plus poétique qu'il y ait au monde,
temps où l'existence de l'homme était si complète et si harmo-
nieuse que sa parole était un chant I — Ce serait encore une chose
curieuse, si ce n'était pas quelque chose de mieux , que ce sens
nouveau , que celte vie inconnue , donnés par la musique aux
vers de nos poètes, et il doit y avoir un singulier intérêt à écouter
une orientale chantée par M""" Mennessier.
Du reste, il ne semble pas que pour arriver à ses effets la mu-
sicienne ait voulu se mettre en frais et déployer beaucoup de
ressources . Son procédé paraît fort simple. On dirait que chaque
morceau de poésie éveille en elle comme un écho , fait résonner
comme un accord unique , qu'elle prend à l'instant pour fond de
son œuvre, pour base de son chant. Cet accord, elle le répète long-
temps, sans souci de flatter l'oreille, sans crainte de monotonie;
elle le répète jusqu'à ce que l'impression du poète , que pour
elle cet accord traduit et résume, ait passé dans votre ame ; puis
tout à coup , sur ce fond d'une harmonie si sévère , elle détache
et lance avec une incroyable audace le trait qui termine. Ecou-
tez le Klept , la Mort du bandit, la Captive et presque toutes
les pièces de M. Hugo , qu'a ainsi traduites M""' Mennessier ,
vous serez frappé de ce que sa musique leur a donné d'unité et
de force. Écoutez surtout la Ville prise , ce chant de désespoir
oriental, d'énergie brisée contre le fatalisme; écoutez cet accord
dont je vous parlais tout à l'heure ; écoutez - le revenir toujours,
toujours plus haut, plus exaspéré, plus poignant, et toujours
le même pourtant, et dites si jamais musique vous a saisi et re-
mué davantage. — Je voudrais savoir ce que M. Hugo pense d'un
pareil interprète.
Parfois l'intelligence , ou du moins la puissance d'expression
de la musicienne , a dépassé celle du poète , et elle a compris
et rendu par-delà son modèle. Témoin cette triste .élégie du
Calvaire, àe madame Desbordes, où l'émotion douloureuse
d'une femme découragée a peine à se faire jour à travers
les difficultées de la langue et du rhylhme. Sous les sons de
M"" Mennessier, la gêne s'efface, la fraîcheur du sentiment
primitif, qu'avait altérée le travail, reparaît ; l'inspiration se re-
trouve et se complette. Je ne connais rien de plus mélancolique
et de plus suave que ce chant de la religieuse affaissée , rien qui
porte plus à l'ame l'impression des langueurs du cloître , de
cette agonie lente et résignée , dans l'étroit enclos où vous visitez
chaque matin votre fosse , derrière le mur de pierre qui vous
sépare à jamais du monde. — Ce qui domine toutes les composi-
tions de M'"'' Mennessier , ce qui donne un charme singulier à
sa musique , c'est une intelligence passionnée, c'est ime sim-
plicité vive et forte, c'est je ne sais quel par'um énergique et
presque sauvage qui elsranlent profondément.
Et cependant on dit que c'est à une jeune fille , presque à un
enfant , que nous devons ces mélodies. Fille de l'un de nos
écrivains les plus originaux , et tenant de Dieu et de son père
une de ces organisations heureuses qui résonnent sous les émo-
tions; entourée, en naissant, d'artistes et de poètes, et gran-
L'ARTISTE.
905
(liss.int au milieu d'eux, on dit qu'elle a répète en chanunt
les vers dont on l'avait bcrcc'c; que, les doipis sur un piano,
dont elle savait encore jouer à peine, elle avait murmuré dans
sa langue beaucoup de poésies avant d'être en état de noter
un seul de ses chants , obéissant ainsi, à tout liasard, à la na-
ture, qui l'avait faite musicienne avant que son maître eût fini
de lui apprendre la musique. On dit qu'à cet abandon d'enfant
ont succédé de fortes études, et que les essais qu'on nous donne
•lujourd'liui , où se trahissent par intervalles l'incei'titude et l'é-
motion d'un prélude, ont été suivis de compositions plus larges,
d'un talent plus sûr de lui et de sa route. On dit encore que ces
mélodies ne devaient pas dépasser l'enceinte du foyer domes-
tique , mais qu'un jeune homme , en lui donnant son nom , a pu-
blié les secrets de la jeune fille.
Maintenant on couqircndra et on excusera peut-être ce re-
mords un peu tardif qui nous a pris, de laisser passer, sans mot
dire , vme œuvre si originale , et qui promet tant d'avenir.
On nous pardonnera peut-être de venir en grande hâte annoncer
aujourd'hui , quand tout le monde le sait, qu'un fort joli album
a paru il y a quatre mois , au fort de nos troubles, et que ce-
j)cndant son succès n'a pas été douteux ; que nos plus spirituels
dessinateurs l'ont orné de leurs croquis; que MM. Uoqueplan ,
.Tohannot , Devéria , Riesner , Boullcnger , ont voulu y mettre
chacun le leur , et ne pas laisser la fille de leur ami se présenter
devant le public sans lui E;nre cortège, et sans prendre leur
part de cette fête de famille. On nous pardonnera cet accès de
conscience qui nous a fait parler ainsi longuement d'un talent
qu'une mélodie fera mille fois mieux comprendre que notre ar-
ticle. — Il eût été par trop mal de ne pas rendre quelques grâces à
cette voix qui est venue, à une triste époque, rompre pour nous
la sinistre monotonie de nos bruits politiques , qui a pu bercer
et endormir quelques instans les inquiétudes de ces sombres
journées.
C.
L'HOMME DE LA NATURE ET L'HOMME POLICÉ,
PAR en. PAUL DE KOCK.
M. Paul de Kock est le plus déterminé farceur de l'cpoquc,
l'homme qui chatouille le mieux les gens disposés à rire , un
drôle de corps : aussi il y a grand concours de gais lurons et
d'avides grisetles à la porte des cabinets de lecture lorsque vient
à paraître une de ses publications. A la lettre , on fait queue
auprès de chaque exemplaire , et le décime républicain de
l'amateur est dédaigneusement refusé par la loueuse au volume,
qui profite largement de la vogue acquise à ce romancier.
Il y a rarement , je l'avoue , du bon sens dans un ouvrage de
M. Paul de Kock ; mais aussi combien n'a-t-il pas enrichi le r^
pertoire des lousticks de village , les gaillardises des égrillards
de la rue Fromenteau I II doit être l'auteur favori de ces bons vi-
vans auxquels l'aveugle de Bagnolet demande l'aumône en fai-
sant grincer sa vielle; car si, avec la langue française et la raison,
il a tout le sans-gêne et tout le dcl^raillé de l'insouciance, en re-
vanche son Ijouquet de plaisanterie, son fou rire de verte et
joyeuse allure lui ont fait donner à la ronde le nom de Pigault-
r^ebrun II. C'est justice! Il est, sur ma parole, à son chef de
file ce que Stace est au chantre d'Énée : il le suit à merveille :
à merveille et de loin.
Les puristes font bien quel(|uc bruit de ses défauts ; mais ,
entre nous , cette imperceptible clameur , ce chagrin tout gram-
matical de quelques rhétoriciens obscurs et jaloux, disparaît
dans les bravos de la multitude , comme le cri du goéland se
perd dans le murmure de la tempête.
Et quand même ces reproches seraient fondés en droit , l'ori-
ginalité ne s'achcte-t-elle pas au prix de quelques légers incon-
véniens? Byron était boiteux ; Milton était aveugle; il y a de
fades beautés , et Danton avait une figure à montrer au peuple.
Elle en vaut bien la peine , disait-il au bourreau. M. Paul de
Kock vaut bien qu'on le lise. D'ailleurs connaissez-vous rien de
moins gai que le purisme , de plus mortellement glacial que la
saine raison ?
Le nouveau roman est donc une turlu|;inade autour du pié-
destal de Jean-Jacques Rousseau , une de ces réfutations oii la
bouffonnerie répond à l'éloquence. Je ne dirai pas que M. Paul
de Kock soit plus spirituel que son adversaire , j'en doute en-
core; le bouillant Genevois pourrait seul lui répondre et lutter;
voilà ce que c'est de ne pas demeurer sur terre pour tenir tête à
ses rivaux. Les derniers venus ont l'avantage de parler les der-
niers et d'avoir raison à leur aise. Entre nous, le philosophe
de Genève serait bien honteux s'il avait pu prévoir l'ouvrage
qu'enfanterait après lui son Emile.
Le titre est le cadre synoptique de l'idée philosophique. Un
jeune homme est élevé à faire absolument toutes ses volontés :
c'est l'homme de la nature. Son cousin est plus sévèrement tenu :
c'est l'homme policé. Le premier devient indisciplinable ; le se-
cond est plus accessible aux leçons de l'expérience et de l'infor-
tune. Ainsi , tandis que celui-ci étudie et se forme , celui-là court
les champs et fait mille folies. Edmond est vanté à la ronde , et
l'on fuit Adam comme la peste. Cependant, lorsqu'ils sont mûrs
pour les passions , une sorte de conformité éclate dans ces deux
caractères , sépares l'un de l'autre par tout l'intervalle de deux
lignes d'éducations qui se sont éloignées dès l'origine. Adam
enlève une jeune et ronde fillette de village élevée au moulin ,
grosse délurée , qui défend sa vertu à coups de poings. La gail-
larde meunière veut voir Paris, et part en croupe de son amant.
Edmond , de son côté , amoureux d'une grisette rusée , qui dans
im novice amant entrevoit par la suite un riche épouseur. gagne
également la capitale; et cette occasion de suivre parallèlement
sur un terrain périlleux son histoire bicéphale donne au ro-
mancier un certain ressort d'imagination , une fougue de gaieté
indécente que notre pudeur de journaliste hebdomadaire et aris-
tocratique nous défend par malheur d'an.->lyser ; mais les suppo-
â06
L'ARTISTE.
sitions sont permises , et les imaginations hardies ne doivent pas
se faire scrupule d'aller loin. La retenue d'imagination , le sen-
timent d'une juste mesure sur le chapitre de la grosse gaieté ,
sont ce que je sais de plus inopportun quand on est contraint
d'ouvrir un livre de ce genre; notre auteur ne connaît pas les
lois de l'équilibre.
M. Paul de Kock, en courant dans les rues parisiennes pour
suivre les caravanes de ses héros , ne se fait faute de croquis
plus ou moins expressifs. La maison garnie, le cabaret , la vieille
griselte sur le retour, avec ses bas troues, son style de borne,
sa coquetterie et sa voix e'icve'e par le rhum à la puissance
d'une basse-taille , ces choses et d'autres du même goût sont
écrites avec une verve elilouissante. Je ne sais où il prend ses
couleurs , mais il en inspire habilement le dégoût ; il révolte
même tollemcnt son lecteur qu'il en résulte une bonne, une
excellente leçon de morale. Je défie qu'on montre jamais le vice
plus déplaisant. Il y a de quoi le révolter de lui-même. En cela ,
l'auteur agit bien mieux que certains de ses émules qui mettent
la leçon tout au bout du di-amc , et qui cachent perfidement la
catastrophe inévitible oîi doivent se perdre l'imprévoyance et la
folie. Avec ces romanciers dépravés et spirituels on se plaît à la
lecture des mauvaises choses : on va , on va ; mais avec lui on
sait tout de suite à quoi s'en tenir dès la première page, et l'on
est bien tenté de ne pas lire le reste.
C'est qu'il faut en effet du courage pour écouter d'un bout à
l'autre ce cours de morale qui procède avec autant de franchise.
Il semble qu'on assiste à ce cabinet de la rue Vivicnnc, oîi les
secrets de la nature sont représentés par des figures de cire j ré-
pertoire d'infirmités hideuses, spectacle infect qui effraie, ré-
sumé flagrant de la débauche, tcime et punition de l'inconduite !
Viens voir cela , jeune homme , et puis mésuse de ta liberté ! Lis
Paul de Kock, jeune homme, et ose lui fournir un sujet de roman !
Mais en remuant les immondices du désordre, eu soulevant
la dalle des égouts de la civilisation , M. Paul de Kock ne laisse
pas échapper l'occasion du petit mot pour rire. Il excelle dans
le badinagc du lieu commun délicat; il a toute la fine gaieté du
gros calembourg , la gentillesse du jeu de mots demi gazé. Sa
gravelure est transparente ; il ne tarit pas , il obsède ; et quand
il met le feu à la fusée d'im éclat de rire , il brûle sans pitié son
artifice jusqu'au dernier grain de poudre. On n'en peut plus, on
crie grâce , on a delà gaieté par-dessus les épaules lorsqu'on
arrive au dénouement.
^ ous devinez qu'à ce dénouement Jean-Jacques Rousseau est
contredit , battu de main de maître : Y Emile avec ses éclatans
paradoxes est mis sous les pieds de M. Paul de Kock : c'est une
réfutation inconcevable , inouie , et j'affirme que ceux qui se
plaisent à cette lecture ne pourront jamais supporter l'auteur de
la Nouvelle Héloïse.
Il y a des gens qui s'étonnent de ce que le Téniers des hôtels
garnis , le Rembrandt de l'estaminet dise en style de basse-cour
des duretés à la basse classe. Une jolie couturière m'a demandé
pourquoi l'auteur faisait fi de l'épicier ; un honnête épicier s'est
récrié sur le dédain qu'il trouvait à pleines mains dans ce livre
pour les couturières. Qu'importe ! Ne faut-il pas un petit grain
de sel aristocratique pour assaisonner un peu ces faciles banalités
sur la vie commune ? A défaut de la noblesse du style , M. Paul
de Kock a celle du mépris; il écrit mal, mais il pense bien.
C'est au moins une originalité.
Ufinif iîlramatiquf.
OPERA ALtEMAND.
'co,
hera, en aeiia; aclcJ ,
HVSIQl'E DE BEETH0VE9I.
Que j'aime ces productions d'art où l'on voit que l'artiste ne
s'est point mis en peine de ce qu'on penserait de son ouvrage ;
où l'idée première et les détails démontrent jusqu'à l'évidence
qu'il s'est abandonné en enfant de la nature à ses goûts , à ses
penchans habituels , à ses défauts mêmes , parce que , avec le
sentiment de ses forces , il a l'indépendance d'opinions qui fait
mépriser les critiques les plus fondées. Voyez ce Fidelio , qui
maintenant fait tourner la tête à tout ce qui porte un cœur sen-
sible à la musique: quelle allure franche et décidée! quel mé-
pris des habitudes et des conventions d'école ! que Beethoven y
est grand avec son dédain pour les douces mélodies, avec ses
rudesses et ses âpres accords ! D'abord il tâtonne , il se cherche,
lui-même pendant la première moitié de son ouvrage; mais voici
venir la deuxième où toutes les passionsse concentrent : oh I pour
le coup le voici dans sa sphère. Il s'enflamme , il gémit ; il
pleure , il crie , il s'irrite ; ce n'est plus de la musique , c'est de
la nature sublime ! Serait-il vrai qu'il existe des êtres organisés
qui agissent et pensent, et qui cependant sont inaccessibles aux
terribles beautés du second acte de Fidelio ? Qu'on me les
montre , et je croirai à la réalité de l'absurde.
Et cette madame Schroedcr-Dewrient qui semble née tout
exprès pour être le Fidelio de Beethoven; qui ne chante point
comme on chante pour chanter; qui ne parle point comme on
parle , qui n'agit point comme on agit d'après les règles du
théâtre ! mais qui chante avec son ame , et qui trouve des ac-
cens qui ne résident pas dans le gosier; qui oublie et le public
et sa mission près de lui, pour devenir en réalité le personnage
qu'elle représente , et pour s'identifier à son amour , à ses
craintes, à ses espérances, à son désespoir; qui, dans le mo-
ment le plus terrible de l'action , quitte la taille d'une femme
pour celle d'un géant , et les forces d'un enfant pour celles d'un
Hercule! \ oilà ce que j'aime aussi quand je vais au théâtre;
voilà ce que ne feront jamais voir les meilleures traditions.
L'AUTISTE.
SOI
Et n.'iitzingor, qui ii'ost point un chanteur à la manière de
Uuhini , (If David ou de Donzclli , mais qui possède une voix
superbe , qui est plein d'aine et de feu , et qui ne comprend la
rausi((uc que dans la force d'expression ! Ou tronvera-t-on des
professeurs qui enscij^nent à clianter comme il sait le faii-e cet
air de désespoir ([iii ouvre le deuxième acte de FidcUo? l'Ail
que me font à moi les brillantes fioritures de l'école ausoniennel
Ce que je veux, ce sont des émotions; Beethoven, madame
Schroeder et llaitzinger m'en inondent.
Citoyens de la musicale république, allez entendre Fidelio.
Vous me direz après si les angoisses d'une femme qui creuse la
tombe de son époux et (jui se dévoue , poin- le soustraire au fer
d'un assassin , avec les accents de la plus vive douleur et de la
passion la plus violente, ne vous ont point erau; si votre pouls
ne s'est j)oint cleve', si votre poitrine n'était point haletante, si
votre cœur ne battait pas à vous c'touffcr.
THEATRE FRANÇAIS.
tS^&a^afice, rJUt-^itie ^ t^Wcriie, T^oine'cue en Iroù
aciGi éÇ en, /traie ,
P,ln M. CASIIUIR B0»01IR.
C'est un mince article de journal enfle' d'alle'cs et vcniies ,
d'un grand reniue-nic'nage et de force contrastes sans intc'rct ; le
tout tire, lamine, battu, élargi, de sorte à occuper une ma-
gnifique surface de trois actes. On se remue beaucoup pour
ne rien faire; on jiarlc beaucoup pour ne rien dire. Force intri-
gans et pas l'ombre d'intrigue. Un marquis sans fortune , un
richard sans moralité, se disputent la préférence des électeurs et
la main d'une jeune fdie ; le père veut avoir im gendre qui
sorte du scrutin , c'est sa manie ! n'importe lequel : il se moque
autant de l'ini que de l'autre. Dans une assemblée pre'paratoire,
les électeurs épluchent les titres de ces deux candidats : ils sont
élimines, l'un comme sans principes fixes , l'autre comme abso-
lument sans probité. Un jeune faiseur de brochures , modeste ,
incorruptible , méritant , qui n'a pas d'aïeux et de richesse , se
trouve obtenir à la fois ime fort belle dot , sa bien-aime'e et
l'électorat. 11 serait fort difficile, même a. M. Scribe, de tirer
un léger vaudeville de cette comédie démesurée , bourrée de
sentences rebattues et de situations de la connaissance de tout
k monde. On attendait mieux.
eii' /iToae ,
PAB MM. BI.4Kll.iBD ET MilLLUT.
Tout est dans les deux premiers actes. Brouille des mon-
tagnards et tiiomphe de Robespierre ! Le reste se compose
d'efforts inouis pour traîner le spectacle jusqu'à satiété; ce
reste a trois actes. Le Moniteur n'a pas été nommé, il est
pourtant ])our sa bonne moitié dans l'ouvrage ; il y a aussi du
roman. Un royaliste , qui aime à la façon du disciple de Socfate
la femme de Camille Desmoulins , sauve le montagnard modéré,
qui se laisse reprendre assez mal à propos ; le capucin Chabot
donne un croc-cn-jambe à l'histoire en s'empoisonnant dans sa
prison, et madame Camille va chez Robespierre, rue Saint-
Florentin, regarder par une fenêtre l'exécution de son man.
Elle crie terriblement, cette brave femme! et son époux ne
pleure pas moins. Les cris de l'une et les pleurs de l'autre , la
pâleur universelle de leur entourage, un geôlier sensible et Wes-
termannqui mâche de l'allemand, voilà l'ensemble. On ne s'inté-
resse à rien, et lorsqu'on sort de la salle on a la tête si bourrelée
de ne pouvoir saisir un point culminant dans ce drame acca-
blant et volumineux , qu'on n'a pas le courage de discuter les
théories d'art et de littérature auxquelles les auteurs n'ont pas
songé le moins du monde, et sans lesquelles néanmoins il n'y a
pas succès de profit ou de durée.
GYMNASE DRAMATIQUE.
iZ-a. ^Jhvortïe, laojiiraie-^cyauaevtGSi en un acte,
PAB M. SCBIBE.
DIÉBDTS DE MADEMOISELLE DESPRÉjlCX.
M. Scribe est un grand escamoteur de succès, et la critique
serait bien heureuse de le trouver en faute .' Mais , patience !
Pour cette fois , passe encore.
Par contre des gens qui de quelque chose font rien , de rien
il fait quelque chose : il a une fée.
Jacques II tient le sceptre d'Angleterre , et parUge les ennuis
du trône avec une jolie maîtresse au détriment des droits de sa
femme légitime. Cette Dubarry britannique , c'est miss Kn-
bclle. Les mécontens la détestent comme de raison. Lord Sun-
derland , et sa sœur , ancienne dame d'atours de la reine de
concert avec le capitaine Coverly , tête-ronde , dévot en diable
à l'ombre de Cromwell , s'occupent d'un petit complot anodin ,
le tout dans leur vieux château où ils périssent d'ennui , loin
du soleil des bonnes grâces royales. Puisque la favorite leur
208
L'ARTISTE.
nuit , il faut nuire à la favorite. Urbain IV ne raisonnait pas
mieux. On enlèvera donc miss Arabclle , sauf à décider sur son
sort quand elle sera prise , et quelque nouvelle amie, plus com-
plaisante à l'ambition des conspirateurs, se glissera discrète-
ment dans l'alcôve royale pour consoler le monarque libertin.
Bien trouve' I Mais voilà qu'un jeune officier, im neveu, Ar-
thur , amoureux et mélancolique , crible' de dettes et fort pre'o-
cupe' d'une belle inconnue, leur arrive sur les bras. C'est un
te'moin incommode , et l'on ne peut se défaire brutalement de
tout le monde. La disette de fonds où se trouve le jeune officier
est un talisman magique pour le rendre docile aux vues déjà
mç'dite'es. Le puritain est parti pour appréhender l'Arabelle
au collet , et Arthur doit ensuite la conduire à quelques cents
lieue^ plus loin. Bref, la favorite est enlevée et amenée prison-
nière. 0 désappointement de l'amour et de la mélancolie ! Cette
inconnue si adorée , qu'Arthur embellissait dans son esprit de
tous les charmes d'une vierge , c'est une vile courtisane. Le
fougueux amant lui dit son fait, ou peu s'en faut, et ne veut
plus en entendi'e parler. Il est dans l'erreur cependant. Coverly
a fait une sottise et enlevé la piqjille de sir Robert , tuteur in-
dispensable , qui veut l'épouser comme tous les tuteurs du
monde. Quand miss Clarence voit l'erreur des gens, elle en
use avec adresse et gaieté. EUe se fait gracieusement la dispen-
satrice souveraine des faveurs royales , décore , pensionne et
cajole à bon marché les mécontens qui ne songent plus qu'à lui
donner des fêtes. Elle pousse même la comédie jusqu'à offrir
sa main au jeune Arthur , qui s'en indigne , comme c'est dans
l'ordre. Cette mauvaise humeur n'est que flatteuse pour Cla-
rence, qui se dévoile enfin quand sir Robert arrive tout éperdu ,
et reconnaît sa pupille. Comme le bon tuteur était du complot
tramé contre les joies de son royale maître, et que Clarence
tient en main les fils de l'intrigue , elle le force bientôt à sous-
crire , en apparence de tout son cœur , au mariage qu'il n'oserait
empêcher. Arthur , désabusé de sa première panique, accepte
avec joie.
La réunion de jolies femmes est maintenant complète au Gym-
nase : on ne pouvait y désirer que mademoiselle Despréaux.
Sa grâce élégante et sa voix fraîche trouveront leur emploi
dans le répertoire du Gymnase , que l'on pourrait croire créé
J)our elle, et qui fera valoir ce jeune talent mieux que le théâtre
historique de la rue de Richelieu ^ retombé à l'enfance et aux
essais.
THÉÂTRE DE L'ODÉON.
d^bentoïc ce Joa., Qô'rame en auaétv aciea eé en veKf,
PAR U. DEL&SOUE.
tion de la veille ; il se juge plus sévèrement que le parterre ,
et alors le parterre est jugé. C'est qu'on met quelquefois autre
chose que des juges au parteiTe.
Lisez Goetz de Berlichingen; tirez-en quelques matériaux ;
cimentez le tout avec une versification obscure la plupart du
temps , quelquefois originale , mais avec la prétention insuppor-
table de l'être , et vous aurez l'idée de ce drame.
On connaît l'anecdote racontée si spirituellement dans Jac-
ques le Fataliste, sur le marquis Des Arcis et M"" de la
Pommeraye. M. Ancelot vient de traduire , sous le titre de
Léontine, ce récit original en vaudeville. L'infâme supercherie
dont le marquis est victime , le repentir de cette jeune fille de-
venue tout à coup femme vertueuse après avoir mené jadis une
déplorable conduite , étaient les éléinens d'un bon drame. Nous
constatons un succès , bien que la critique puisse objecter des
argumens sérieux à M. Ancelot , sur les libertés qu'il a prises
avec Diderot. Nous y reviendrons.
A la Gaîté, Favras a réussi. La fable est habilement con-
duite. L'apparition de la singidière Théroigne de Méricourt ,
la Marion Delorme des septembriseurs , et que l'on croirait une
invention de romancier sans les mémoires du temps , est un des
meilleurs ressorts de ce mélodrame.
L'auteur a retiré son ouvrage : un auteur qui croit à ses
amis prend sa revanche d'honneur sur le scandale de son ova-
L'ARTISTE.
209
l3eaur-:Hrt0.
SALON DE 183i.
K^fôi/fw. êuamm SlJevéna, xû. ^ouMnaer, de &rt-
•nae
ù6emiti/ie.
Le début de M. Eugène Devéria fut brillant; sa Nais-
sance de Heniilf^pTomcttail un peintre. L'imitation de
Paul Véronèse était assez manifeste cependant pour faire
craindre que l'originalité de l'artiste se réduisît bientôt
au talent d'un habile faiseur de pastiches. Averti par une
critique amie, le peintre a lutté contre la tendance qui
pouvait lui devenir fatale; il s'est éloigné, autant qu'il a
pu, de Paul Véronèse, tout en gardant sa foi pour l'école
italienne.
La 3Iort de Jeanne-d' yirc n'est pas un tableau aussi
heureux que la Naissance de Henri IF. L'aspect en .est
froid, la couleur généralement terne, la composition plus
tourmentée que frappante. Le parti pris par M. Devéria
de mettre au second plan les figures principales, et de ré-
server, pour le premier, le dos des personnages moins im-
portans, est contraire à l'intérêt du drame; il serait bien
que l'artiste y renonçât , ainsi qu'aux compositions ascen-
dantes qu'il paraît aflectionner pour ses grands ouvrages.
Une idée, si bonne qu'elle soit, quand elle est souvent
reproduite, finit par devenir un lieu commim. Ce qui
était bon dans le Henri IF , est moins louable dans la
Jeanne-d' Arc, et sera blàraé dans le Pujet, plafond
d'ailleurs fort estimable de M. Eugène Devéria. La figure
de Jeanne-d'Arc n'a pas toute l'importance qu'elle devrait
avoir; son expression, sentie par le peintre, ne frappe
pas le spectateur , que les bourreaux occupent trop. Le
cardinal qui assiste au supplice est effacé. M. Devéria
nous paraît être tombé dans la faute qu'avait faite M. Louis
Boulanger quand il composa son Mazeppa. Ses petits
personnages des juges placés sur un plan élevé au-dessus
delà tètedes figures principalesétaient d'un mauvais effet.
Voila une jolie chose de M. Devéria : le hal donne à
Christian Fil, roi de Danemarck , an Palais-Rojal, en
i 76b ! c'est le portrait de toute une époque. Le peiutre s'est
TOME I. iT LIVRAISOX.
appliqué à rendre le caractère, la physionomie, le costume
de cette brillante société du milieu du -j 8« siècle, qui me-
nait si gaiement la monarchie a sa fin. Le jeu des lumières,
le chatoiement des étoffes soyeuses, toutes ces tètes fardées,
frisées, poudrées, cet éclat prismatique des cristaux et des
satins sont rendus avec talent. La scène est d'un faible
intérêt ; un homme vient de tomber sur le parquet, on
l'entoure sans lui tendre la main ; il semble qu'on se rie
de sa maladresse. Non, on ne rit pas, ou regarde, mais
sans inquiétude ; ceux qui regardent sont cependant des
courtisans ; l'homme à la chute est Louis-Philippe d'Or-
léans, l'accident qui arrive est la rupture du tendon d'A-
chille de son altesse royale. Cette curiosité insouciante
est assez vraie; la première pensée de tous les grands
seigneurs présens a l'événement aura été de plaindre le
prince ; tous se seront écriés intérieurement : le lourdaud !
J'aurais voulu qu'une femme, que d'autres auraient mon-
trée d'un air railleur, se fût hâtée de porter secours au
duc d'Orléans ; plus d'une des maîtresses du prince de-
vaient être la. Peut-être que par convenance M. Devéria
n'aura pas voulu faire de la chronique.
Le coadjuteur de Retz, allant au Palais-Royal avec
le maréchal de la Meiller-aye pour réclamer la liberté' de
Broussel et de Blancménil (1 648) est un autre tableau de
M. Devéria qui mérite nos éloges. Il y a du mouvement,
du tapage, delà vérité d'émeute, de l'énergie. La figure
du cardinal est bien ; rieuse, moqueuse, elle s'épanouit
dans la révolte. L'enfant à la fronde m'a un peu l'air d'un
jeu de mots. La couleur de ce morceau est bonne de finesse
et de franchise.
Les formes de la Courtisane du temps de Louis XIII
ne sont pas agréables ; ce morceau eût gagné beaucoup
en caractère si M. Devéria avait voulu s'astreindre a un
dessin plus serré, plus pur. Le ton du clair-obscur qui
gaze légèrement la poitrine de cette femme est channant.
Le portrait de madame Paradol , traité avec soin par l'au-
teur, est un morceau distingué. Je ne sais si un peu plus
de fenneté ne conviendrait pas au modelé très-fiu de la
tête.
M. Achille Devéria avait représenté en 1827 Philippe-
le-Bon, duc de Bourgogne, passaiu au cou de sa maîtresse
le collier de l'ordre de la Toison-dOr. C'était un joli
petit tableau. M. C. Boulanger a repris ce sujet, et l'a
étendu sur une toile d'une dimension moyenne. M. Ch.
Boulanger procède de M. Fragonard, de M. Delacroix ,
de M. Engène Devéria et de M. Louis Boulanger ; il n'a
le mérite d'aucun de ces artistes ; c'est un copiste, jus-
qu'alors assez mal habile. Son groupe du duc de Bour-
gogne et de sa trop blonde maîtresse est un froid bas-relief
gris-brun , plat , maniéré avec la prétention d'être naïf.
Les Adieux deFrançois I" ii la Ferrotmière ont un peu
20
210
L'ARTISTE.
plus de ressort : il y a dans le corps de la Ferronnière un
certain sentiment de nature, sans élévation , à la vé-
rité, mais pas tout-a-fait sans observation. Le baiser du
roi est énergique, peu décent. Un détail de la toilette de
la Ferronnière ajoute "a rnnpudicité de la scène : cette
femme est presque nue ; une robe à peine agrafée au-des-
sous de la taille lui laisse entièrement découverts les bras,
le dos et la gorge; elle a les pieds nus dans ses pantoufles,
et à la main gauche elle a un gant ! Diderot avait raison ;
une femme nue n'est pas indécente, mais une femme sans
chemise, qui a une cornette et des mules, l'est beaucoup.
Ce gant est bien étrange ! La couleur de M. C. Boulanger
est fausse, recherchée, sans propreté et sans charme.
M. de Triquetti est coloriste. Son Galilée saisit au
premier aspect ; mais il ne faut pas s'approcher de la toile
pour regarder les figures: elles sont d'un dessin si lâché,
qu'elles font mal a voir. M. de Triquetti ne pourrait-il
dessiner un peu mieux? Rubens dessine; M. Delacroix
sait dessiner, et quand il ne dessine pas , il est moins bon
que lorsqu'il prend la peine d'être correct. C'est par leur
beau côté qu'il faut ressemJjler aux coloristes : je n'en
connais pas un, de ceux même dont le style est le moins
pur, qui ne dessine beaucoup mieux que la plupart de
nos romantiques. Ce n'est pas assez de faire des étoffes
brillantes , de riches effets de lumière , de fines demi-
teintes ; cette fascination n'est agréable qu'un moment :
le premier étonnenient passé, on en vient à l'examen, et
s'il n'y a sous ces larges empâtemens d'une belle couleur
que des êtres difformes, hideux, k qui la vie serait im-
. possible si par hasard Dieu venait a les animer ; si je n'y
découvre que des hommes semblables "a ceux dont cer-
tains miroirs brisent les os , allongent ou élargissent les
muscles , je fuis avec répugnance. Que M. de Triquetti
regarde les tableaux de Rembrandt, et qu'il dise si les
personnages y sont mal dessinés. Il a déjà trop de talent
pour qu'on ne l'avertisse pas des dangers d'un système
qui a perdu deux ou trois artistes, dont l'avenir pou-
vait être grand de succès. Tout système absolu est une
folie : on passe par l'exagération pour arriver au raison-
nable ; mais quelquefois on ne veut pas se dégager de ses
premières idées, et on se traîne quand on était né pour
s'élever. L'affectation du naturel , qui est le point de dé-
part de l'école nouvelle, est tout aussi ridicule que l'af-
fectation du sublime , qui a ruiné l'école classique.
Je ne veux dire qu'un mot de M. Bard : il est a M. De-
lacroix , dont il suit la bannière, ce que l'afiteur des
Armes de Cimon, M. Misbach, est à David.
Plusieurs fois l'Artiste a dit son opinion sur le talent
de M. Roqueplan ; il n'y a pas long-temps encore que nous
avons consacré un long article "a l'analyse du dernier AU
hum de ce peintre ; nous revenons avec plaisir "a lui , à
l'occasion du Salon, qu'il a enrichi de délicieux ouvrages.
Le morceau capital de son exposition est une Marine aux
eauxverdàtres, au cielcahotté, "a l'effet un peu cru : c'est
l'Océan, c'est le ciel de nos côtes du nord-ouest, c'est l'as-
pect de cette frontière de la France, si différente de celle
de la Méditerranée. Ce tableau, d'une étude conscien-
cieuse, est une fort bonne chose qui prouve un talent vrai,
solide. Les autres productions de l'auteur attestent sa faci-
lité spirituelle, son intelligence a faire la nature ou a imiter
les manières de certains maîtres. Il a fait entre autres
choses, un petit Wateau ravissant, auquel je préfère
toutefois ce qu'il a fait dans son sentiment particulier.
C'est Wateau et les paysagistes anglais qu'a cherché
M. Paul Huet comme M. le Poitlevin paraît chercher
M. Eugène Isabey. Il y a de jolis tons dansM. le Poittevin,
mais de la lourdeur; et puis on sent trop l'imitation.
M. Paul Huet est plus original en imitant ; il a de la force,
delà couleur, de la profondeur, une poésie méditative, si
je puis dire ainsi. Son exécution seule me paraît fâcheuse ;
elle est loiu-de, affectée, ses tableaux sont brodés de
pierres précieuses ; chaque touche est un rubis, un saphir
ou une émeraude ; ses paysages manquent d'air, tout y est
sur le même plan ; les masses sont adhérentes les unes aux
autres. Je suis loin d'aimer le détail de M. Victor Bertin
ou celui de M. Bidault : c'est la nature vue un peu trop
mesquinement ; mais entre la manière de ces peintres
classiques et celle de M. Paul Huet n'y a-t-il pas quelque
chose ? Ce sont deux conventions au milieu desquelles il
y a la nature, grande, belle, simple, riche. M. Bertin la
déguise pour la faire plus élégante, M. Paul Huet pour la
rendre plus poétique; l'un a une palette froide, grise;
l'autre a une profusion de couleurs brillantes qui se mêlent
pour composer un tout, beau comme ces anciennes étoffes
changeantes a l'œil , auxquelles la gorge du pigeon a
donné son nom. Certes, M. Paul Huet est un homme de
talent ; mais ce n'est pas un talent naïf quele sien. Il a de
la réputation , ses paysages réussissent : deux choses que
je me hâte de constater, parce qu'elles sont peut-être de
bons argumens contre mon goût.
Un peintre naïf et spirituel tout a la fois , c'est M. Gre-
nier. Son pinceau ne tapage pas, ses personnages ne
jouent pas le mélodrame; ses effets sont vrais et sans re-
cherche. Il est ingénieux, clair, correct, naturel. Sa Lai-
tière de Montfenneil est une charmante figure. La vérité
qui admet une certaine élégance est le type de prédilection
de M. Grenier. C'est aussi celui dont se rapproche M. Du-
val Le Camus. Les petites scènes de ce peintre, ini peu
moins bien rendues, je crois , que celles de M. Grenier,
sont très-gentilles ; elles obtiennent du succès, non pas
chez les partisans de l'école nouvelle, qui ne font pas
grand cas d'une peinture sans enluminure de poésie , mais
L'ARTISTE.
#''m|j^
211
chez les amateurs que la vérité toute nue frappe plus que
certains effoits de l'art. M. Duval Le Camus a exposé
de petits portraits en pied dont plusieurs sont très-agréa-
bles; quelques-uns sont touchés un peu sèchement ; il est
vrai que la dimension des têtes est telle qu'il est difficile
d'être ferme sans un peu de dureté.
M. Bellangé est de la section des peintres naïfs; il vise
cependant un peu plus 'a la couleur que MM. Duval et
Grenier. 11 y a de la bonhomie et de l'observation dans
son tableau de la Main Chaude, scène traitée d'un autre
style que celles de Greuze, mais conçue dans ce senti-
ment. Le Passade du Bac est un morceau non moins
estimable ; la nonchalance coquette de la paysanne, l'émo-
tion du vieux soldat qui revoit son village, où il va bien-
tôt descendre, sont des choses bien conçues et rendues
avec esprit. Il me semble que la réflexion du bateau dans
l'eau n'est pas d'un heureux effet. Il y a un bien bon des-
sin de M. Bellangé, représentant un Épisode du '^9 juil-
let "1830; c'est a peu près la même idée qu'a reproduite
M. Léon Cogniet dans le tableau où il a montré un
jeune ouvrier blessé défendant un Suisse.
M. Pigal est un faiseur de caricatures 'a l'huile. Ses
charges sont amusantes. On rit en regardant la Première
Entrecue et la Mère Noinrice, qui sont d'une vérité gro-
tesque, comme les tableaux du théâtre des Variétés, joués
par Odiy et mademoiselle Flore. J'ai entendu des artistes
se fâcher beaucoup de l'Orgie de M. Pigal, qui a porté,
disaient-ils, atteinte "a leur réputation. Je ne sais si l'Or-
gie est vraie , si cet amour public entre les artistes et leurs
modèles féminins est une réalité de quelques ateliers ; ce
que je sais, c'est que de pareils tableaux sont peu décens,
et que le jury aurait bien fait de les rejeter. Parny ne
récitait pas ses vers lubriques dans les rues ; quand on fait
du Pétrone en peinture, il faut trouver des acheteurs qui
accrochent bien vite vos tableaux dans leurs cabinets li-
bertins ; il ne faut pas venir au Louvre blesser les mœurs
publiques et effaroucher la pudeur des femmes.
'iéiyfô. tyivaM/t <y ^Lec/rM'rte.
t^
Lorsque nous entendons quelques critiques reprocher à l'é-
cole nouvelle comme une faute de chercher à se frayer des
voies neuves ; lorsque nous les voyons s'c'crier avec amertume
que l'art marche à sa décadence en s' écartant de la route tracée
par David, nous avons peine à croire qu'ils expriment une con-
viction sincère. Consciencieusement , pensent-ils que viser à
rendre à Li peinture les moyens et le but des anciens maîtres soit
une cause de perte pour elle; et n'est-ce pas là l'unique inten-
tion de DOS jennes norateanP'Eit-ce donc letir iaiite i enx , si
la nature qu'ils peignent telle qu'ils la trouvent n'a rien de com-
mun avec la nature de convention que leurs do-ancicr» faisaient
poser? Pour moi , tout désintéressé «pic je suis dans cette ques-
tion , je crains d'a|>ercevoir sous les regret» affectés que je si-
gnale la louange adroite de cette école guindée qui faisait des
bas-reliefs et de la sculpture sur la toile , qui , heureusement
pour les hommes qui sentent, se perd chaque jour davan-
tage, et que nous voyons au Salon de i83i, désertée par se»
plus anciens sectateurs. I/épo<jue marche dans une ligne de
progrès , quoi qu'en puissent dire ses détracteurs : laissons-la
marcher, et rappelons-nous qilc le grand David, que l'on veut
nous imposer aujourd'hui pour modèle, fut lui-même en butte aux
déclamations des soutiens du vieux siècle, lorsqu'il commença
la réforme en prenant une route opposée à celle des peintres
venus avant lui. David fut un divin artiste, mais sa mission
est remplie : à nous la nôtre! Lorsqu'il disait qu'il lui faudrait
deux existences d'hommes |)our accom])lir la révolution dont la
peinture avait besoin , n'est-on pas autorisé à j)enscr qu'il aurait
consacré la seconde existence aux principes que proclament au-
jourd'hui ce que l'on appelle, à tort ou à raison, les romanti-
ques? 11 comprenait que la peinture , si avilie sous les suc-
cesseurs du grand roi, comme ils disent , avait besoin d'être
régénérée, et qu'avant d'aller à l'imitation compK-tc des scè-
nes de la vie, il fallait apprendre à dessiner. Il imposa donc
à la peinture , en France , les mêmes conditions que l'on imjwse
à un élève; il voulut qu'elle apprit à faire de bonnes académies,
parce qu'il savait que c'était le seul moyen d'arriver .i les bien
habiller ensuite, et l'on doit croire qu'il ne choisit Rome et la
Grèce pour tvpe que parce qu'il y trouvait des corps nus à
modeler. Le beau idéal se montre aussi bien dans la cathédrale
de Louviers que dans le Parthénon d'Athènes. Ceci est une idée
que nous livrons à la méditation des lecteurs , parce que nous la
croyons sim])le et vraie ; elle s'appuie d'ailleurs sur la puissance
d'un fait difficile à contester. Gros fut sans contredit le meilleiu'
élève , le plus digne rival de David , et cependant Dieu sait si
ses magnifiques et admirables peintures ressemblent à celles de
son mailre. N'en doutons pas, c'est dans Napoléon sur le
champ de bataille d'Eylau qu'est la naissance de l'école ro-
mantique , et cependant David , le despote , ne contraria jamais
les inspirations de Gros, parce que, dans son génie, il sentait
qu'il aurait enlevé à la France un puissant peintre pour ne lui
donner qu'un imitateur de plus. Il n'est aucune réforme qui
n'ait commencé par de grandes exagérations , c'est une condition
de la faiblesse humaine de ne comprendre que ce qui frappe
violemmem son imagination, et c'est un grand bonheur d'avoir
acheté le perfectionnement de la peinture au prix de quelques
ridicules tableaux. La révolution musicale coûta des Ilots d'encre
et quelques gouttes de sang ! Il y a à peine quelques années que
Géricault a paru, et déjà la peinture est en plein courant de n^é-
nérescence ; c'est que nous vivons dans un temps raisonneur qui
rend moins rétif à accepter les améliorations qui se présentenj«^'&SJ
Après avoir fait cette profession de foi , on ne manquera "» ^*
de nous accuser sans doirte de romantisme, et les classiques^
s'inscrire en faux contre notre jugement; essayons de leur
212
L'ARTISTE.
ver que nous ne cherchons que la ve'rite', et que, de'gage's de
toute influence , ennemis de toute intrigue , nous ne demandons
que justice. Il est temps à la fin de renoncer à louer les noms
avant d'avoir vu les œuvres; et si nous n'avons pas craint,
malgré notre ignorance , de prendre la plume en cette occasion ,
c'est que nous e'prouvons quelque chagrin à voir certains jour-
naux louer les médiocrités les plus désespérantes de leurs amis ,
pour se taire sur les ouvrages les plus remarquables de ceux
qui n'appartiennent à aucune coterie. Nous croyons d'ailleurs
que la plupart des personnes qui font le Salon dans les journaux,
comme on dit, raisonnent trop dans le sens pur des arts; presque
tous , venant avec des systèmes auxquels ils veulent soumettre
les artistes, ils apportent dans leurs jugemens, quelle que soit
l'honnêteté de leur caractère , des préventions toujours dange-
reuses , et ils écrivent plutôt pour les ateliers que pour le pu-
blic. Je crois, en un mot, qu'ils sont beaucoup trop raisonna-
bles , et sans avoir la prétention de faire mieux qu'eux , nous
tâcherons du moins de ne pas imiter de tels défauts. C'est pour nous
autres bourgeois qu'on fait de la peintm-e ; en vain les artistes
s'en défendent , ce sont les bourgeois qui les jugent et achètent
leurs ouvrages : c'est donc aux bourgeois qu'il faut en rendi-e
compte. Cai- si on ne les avait pas toujours dédaignés , si les
hommes qui ont l'honneur d'écrire dans les journaux s'étaient
un peu plus occupés de cultiver leur éducation et de former
leur jugement dans les arts, on ne serait pas en droit aujourd'hui
de mépriser leur ignorance , et les artistes , mieux compris ,
mieux appréciés par le public , ne seraient point livrés comme
ils le sont aux influences de quelques coteries qui les perdent
par la louange outrée ou les découragent par une aveugle en-
vie. Ils prendraient alors leur véritable place ; au lieu de se
traîner en imitateurs, comme ils le font, à la queue de la
société , ils se mettraient en créateurs à sa tête , et n'en appel-
leraient de leurs œuvres qu'au pays.
Après avoir lu cet exposé de nos principes, que nous soumettons
avec confiance à nos concitoyens et aux artistes, on ne sera pas
surpris que nous nous étonnions de l'espèce de dédain avec lequel
les journaux ont traité M. Sigalon : à peine lui ont-ils accordé
quelques mots. Ce peintre, éminemment novateur, partage avec
M. Delacroix l'honnem- d'avoir donné le mouvement à la ré-
forme ; et si son jeune rival s'est quelquefois laissé entraîner à
des écarts que la fougue de son génie ne lui laisse pas réprimer,
lui du moins , toujours sévère et consciencieux , nourri de l'é-
tude profonde des anciens ; lui , dis-je , n'a-t-il jamais mérité ce
reproche ? Serait-ce donc , nous ne dirons pas sa supériorité sur
son antagoniste , mais l'avantage qu'il a de moins prêter à
la critique , qui lui aurait valu celte indifférence ? Ces motifs
m'ont fait particulièrement jeter les yeux sur les ouvrages de
M. Sigalon. Quoique les partisans du classique n'aient rien épar-
gné, au dernier Salon, pour le décourager par une âcreté de
critique que les passions de parti peuvent à peine justifier, il a
trouvé en lui assez de force pour leur résister; et, sans rien
abandonner de sa manière , il a produit cette année deux
grandes pages qui donnent la mesure d'un talent supérieur. Je
suis persuadé que les artistes sincères me sauront gré de rendre
cette justice à un homme qui parait rempli d'une conviction
respectable. C'est dans les arts surtout , si bien faits pour en-
noblir l'ame, que l'on doit pouvoir différer d'opinion sans cesser
de s'estimer. Qu'il me soit permis de dire ici que je ne me lais-
serai point animer d'autres sentimens que ceux-là dans le revue
raisonnée de l'exposition que je me propose de faire. Je reviens
à M. Sigalon.
Dans son Christ en croix , il nous semble avoir pris le mo-
ment où Jésus , prêt à expirer , recommande les hommes à son
père. Au pied de la croix la vierge est évanouie , la tête ap-
puyée sur un genoux de la Madelaine qui la soutient du bras
gauche et élève le bras droit vers le divin sauveur, comme pour
implorer ses secours. Près de ce groupe, une femme témoigne
son effroi en regardant la Vierge, et, appuyé contre la croix,
saint Jean debout , les bras abattus , les mains jointes , les yeux
levés vers son maître, est abîmé de désespoir. Il y a dans l'en-
semble de cette scène un sentiment de tristesse et tout à la fois
un grandiose qui vous pénètre et vous exalte. C'est bien un
Dieu qui expire, ce sont bien des femmes qui pleurent; et ce
sujet, tant de fois répété, est traité ici d'une manière neuve et
pathétique; la douleur est diversement répandue sur tous les per-
sonnages avec une vive expression , et la tête de la Vierge nous a
particulièrement frappés. Disons-le, nous connaissons fort peu de
chose d'un style plus noble et plus vrai. M. Sigalon n'emploie pas
ordinairement une couleur aussi brillante que celle que nous
avons remarquée dans ce tableau; mais on y retrouve ses princi-
pales qualités : la puissance du modelé et le ressort extraordi-
naire des figures; en se plaçant à distance, eUes font relief sur la
toile, et leurs draperies sont dignes des plus grands maîtres. Nous
reprocherons seulement, dans le torse et dans la cuisse du Christ,
quelques contours peut-être un peu prononcés; il est d'une na-
ture trop athlétique, et nous croyons aussi que les chairs du bras
gauche ne sont pas assez tendues par le poids de la tête mou-
rante qui s'est affaissée sur l'épaule. Disons encore que la figure
de saint Jean a un caractère trop féminin. INIais c'est surtout
dans la Fision de saint Jérôme que M. Sigalon a déployé
toute l'énergie de son beau talent. Le saint est endormi dans le
désert , et au-dessus de sa tête planent trois anges qui lui pré-
disent la fin du monde. Ce sujet difficile est conçu et exécuté
avec une étonnante sagacité, et le groupe d'anges a quelque chose
de terrible et de surnaturel qui rappelle involontairement les
beaux morceaux de Milton. Le raccourci de l'ange qui se trouve
à la gauche du tableau est rendu avec une hardiesse , une vi-
gueur de dessin vraiment admirables , et montre que l'artiste
ne sait point reculer devant les plus grandes difQcuItés de
l'art. L'ange de la droite, qui lève les bras en l'air comme pour
appeler les amcs au jugement de Dieu , est plein d'élan et
d'un feu divin. Le saint Jérôme est parfaitement senti; il se
tord bien sous cette effrayante vision , et l'expression de la tête
ne laisse rien à désirer. Je ne lui ferai qu'un seul reproche,
c'est d'être non pas trop académique, mais trop musculeux,
trop anatomique; la vigueur du modelé lui donne, selon moi,
un trop grand caractère d'étude; mais je crois du reste que ce
défaut est un mérite aux yeux des artistes. Quelques vieux
amateurs m'ont assuré que la pose du saint Jérôme était trop
inspirée du même sujet traité par le Guerchin; mais M. Siga-
L'ARTISTE.
2^3
Ion a prouve qu'il n'avait pas besoin de mémoire pour travail-
ler, et cette réminiscence, si c'en est une, est bien rachetée par
les solides qualités de son tableau. M. Sigalon, après tout, a
exposd plusieurs portraits qui suffiraient pour lui faire une
grande lejmtation- la longueur de cet article ne me pcnnet pas
de m'en occuper.
Il est temps de pailcr de M. Decaisne, qui est au nombre
des hommes qui se sont particulièrement distingues. II y a
long-temps que l'on connaissait cet artiste comme un des meil-
leurs coloristes de l'e'poque. Son portrait de M. le duc d'Or-
Ic'ans et sa Mort de Louis XIII doivent , sous ce rapport ,
désespérer ses antagonistes. Ce dernier tableau, qui le met
aussi au nombre de ce que l'on appelle les peintres d'his-
toire , est une œuvre fort remarquable. Louis XllI est assis
dans un fauteuil, sa tête pâle et déjà livide est bien appuyée
sur un oreiller; d'une main il tient celle de son frère Gaston et
lui fait promettre de défendre les droits de sa femme et de ses
deux cnfans qui sont à ses pieds. Ce groupe est trace avec beau-
coup d'esprit et d'adresse. A quelques pas on voit s'avancer le
cardinal de Mazarin , les yeux à demi fermés et les lèvres pin-
cées, comme un méchant qui épie dans cette mort l'avenir de
sa puissance. Le fond est occupé par quelques courtisans qui
se détachent merveilleusement bien sur les draperies du lit.
Tout cela est traité avec art. La lumière est distribuée en maî-
Irc; elle frappe sur Louis XIII avec un rare bonheur, et le ton
général est plein d'harmonie. C'est un beau tableau enfin , et il
est fiîcheux qu'il ait, dans le dessin, une certaine faiblesse
qui fait craindre que le peintre ne néglige un peu trop cette
j)artie de l'art pour se jeter dans la couleur; il faut regretter
aussi que la scène n'inspire pas plus de tristesse : il y a
dans l'ensemble une atmosphi'rc de froideur dont on sait d'au-
tant plus mauvais gré k M. Decaisne, que dans la figure du
cardinal il a jirouvé qu'il savait rendre aussi jusqu'aux nuances
des passions les mieux dissimulées. Le petit Louis XIV et sa
sœur sont des enfans d'une naïveté charmante. Anne d'Autriche
a peut-être les chairs un peu molles , quoique l'histoii'c nous
dise que c'était une femme grasse et blonde. Quant aux costu-
mes, ils sont d'une exactitude scrupuleuse ; on sait que les ou-
vrages de M. Decaisne sont recherchés à cette égard comme des
modèles infaillibles. Nous aurons occasion de prouver que nos
peintres méprisent trop cette partie importante de l'art ; ils ne
devraient point oublier que leur principale mission est de nous
instruire. Comme portraitiste, M. Decaisne est très-supérieur :
il y a un goiit parfait, un tact infini dans l'arrangement de ses
femmes, une sévérité et une franchise précieuses dans ses
hommes. Jamais ses modèles ne posent ni ne présentent le sourire
griitfflcc de convention ; il semble qu'ils soient saisis au moment
où ils s'y attendaient le moins , et c'est toujours celui-là où ils
sont le mieux. C'est encore une remarque à faire que M. De-
caisne, tout en restant dans la plus exacte nature , sait donner à
SCS portraits un je ne sais quoi d'aitiste, comme un parfum poé-
lique qui cliaime. Sa tête de fcuune ayant une rose dans sa robe
blanche réunit ces qualités au suprême degré. Le jiortrait
de madame Malibran est une Desdemona ravissante. Je ne
sais s'il faut absolument (comme on nous l'a dit ) avoir été en
Italie pour peindre une tête méridionale, mais je sais que le
j)cintre a jeté dans cette délicieuse figure, qui a le malheur de
n'être point assez ressemblante, une grâce -ndicible. Pour moi,
jamais je n'ai pu'la regarder sans rêver doucement, long-temps
encore après l'avoir quittée.
L'espace qui nous est accordé ne nous j>ennel pas de conti-
nuer cette revue : nous la reprendrons dans un prochain niimérr>.
V. ScaOELCHt.».
LETTRES SUR LE SALON DE 1831.
DEUXIÈME LETTRE.
Premier peintre <)e Sa Majesté Britannique, etc., etc., elr.
A LOXDIES.
Monsieur ,
II est des choses qui , dites une fois, se redisent sans cesse :
La critique est ai(ë« et l'art est difficile.
^'oilà un des plus spécieux axiomes de ce genre. Oui sans doute,
s'il s'agit d'une mauvaise critique ; mais une bonne critique des
œuvres d'artistes vivans est presque aussi difficile que l'art lui-
même. C'est là , ce me semble, une vérité incontestable, j>our
peu qu'on veuille se donner Ja peine d'y réfléchir; et d'alwrd,
il faut, pour la comprendre, tout autre chose que le savoir of-
ficiel de l'expert-juré en fait d'ail, [mesurant le"génie au picd-dc-
roi comme valeur mercantile, et cotant le maitre comme on
cote la rente. Si , prenant la diosc au sérieux , le juge ne veut
point parler en aveugle des coulcui-s , il lui faut appliquer son
intelligence à de sévères et longues études préliminaires. I^s
hautes conceptions des maîtres qui ont fleuri dans les arts de-
viennent , en quelque sorte , autant de problèmes particnlirrs
dont il doit chercher la solution. Il faut d'abord qu'il les appiT>-
fondisse une à une, puis ensuite qu'il les compare entre elles,
en ramenant tout au même princijte , foyer lumineux dont l.i
clarté devra se répandre un jour siu- tout l'ensemble de ses tra-
vaux critiques, l'imitation de la nature. Instruit de la foé-
tique particulière de chacun des maîtres, il faut qu'il sache se
plier à devenir homme du moyen âge devant une œuvre tlii
moyen âge , comme il se fera grec devant une scène dos Irm
héroïques , comme il redeviendra moderne en présence
s(:ène contemporaine. Il doit , en un mot . acquérir la qu
âu
L'ARTISTE.
précieuse et si rare de savoir se placer au point de vue qu'avait
choisi l'artiste pour mettre sa pensée en liunière ; il doit enfin
ne se point refuser aux jouissances que peut lui procurer tel
ou tel système de l'art, si, dans cette manière d'interpréter la
nature , il se trouve quelqu'une des grandes qualités du talent
pittoresque : dessin , caractère , vérité ou couleur.
Supposons maintenant un homme doué de tous ces avantages :
il prend la plume j il arrive devant les tableaux, sans esprit de
coterie, sans faire acception d'écoles ni d'individus; quelles
difficultés ne l'altendent-elles pas dès son entrée dans la car-
rière I Les vieux souvenirs d'enfance , d'atelier ou de salon sont
là qui , malgré lui , le pressent et l'assiègent ; il veut cire indé-
pendant parce que c'est un devoir autant qu'un droit : il l'est ;
il l'est même au prix d'amiliés qui lui sont chères : Eh bien !
comme si l'impartialité était monnaie courante et vulgaire , on
ne lui en sait aucun gré; et puis, par une injuste contradiction,
quand, d'une part, on le prend au mot dans ses critiques, de
l'autre , on cesse de le croire dans ses éloges ; et les amours-
propres s'irritent, et les inimitiés grondent autour de lui; et les
sollicitations , les prières , les considérations de tout genre pieu-
vent et se croisent pour gcncr son allure , émousser sa plume et
faire pencher sa balance. C'est vraiment le sujet de l'un de ces
bas-reliefs gothiques sculptés par nos bons vieux pères sur le
fronton de la cathédrale de Paris , et qui repre'sentait Thonncte
archange saint Miche! occupé , le jour du jugement dernier ,
à peser les âmes dans la balance de la justice divine, tandis
qu'un démon , se glissant en face , posait le doigt sur l'un des
plateaux pour le faire pencher de son côté.
La critique peut rendre aux arts de très-grands services.
C'est elle qui est appelée à faire l'éducation du public. Sa mis-
sion est de lui faire comprendre que c'est de l'imitation de la
nature que découle toute poésie; que tout est beau, que tout a
sa poésie, dans l'ordre naturel , parce que tout est à sa place et
concourt à i'hannônie générale; que tel objet enfin ne nous cho-
que au premier coup d'œil par une sorte de difformité que pour
être sorti de cet ensemble harmonique , comme une fausse note
blesse l'oreille , comme une couleur trop tranchée inquiète la
vue. Le sentiment fin et délicat qui sait choisir et mettre chaque
chose à sa place constitue le goût, don plus rare encore que
le talent. Et pour ne parler que des portraits qui doivent faire
l'objet de cette lettre , une chose qui n'est pas assez remarquée
des gens du monde, et que la critique leur fera sentir, c'est
qu'on peut introduire de l'idéal dans ce genre de peinture, sans
prendre pour cela de licence avec la vérité ni l'exactitude. Il y
a dans Velasquez , dans le Titien , dans Rembrandt , dans Van-
dyck, dans son maître Rubens surtout, et encore plus dans
Raphaël , un je ne sais quoi qui saisit fortement , qui élève le
spectateur, sans cependant, je le répète, nuire à la ressemblance
ni exclure la naïveté. C'est ce qu'on appelle le caractère; c'est
un grand style , une sorte de cachet énergique imprimé à l'ou-
vrage , qui émeut les organisations sensibles à la peinture , indé-
]>endamnient des mérites vidgaircs du portrait.
Holbein , si fin qu'il en est sec , est d'une élévation qui rem-
plit l'ame de grandeur quand on regarde ses têtes si vraies , si
vivantes et à la fois- si nobles malgré les traits les plus com-
muns. Outre ceux que possède notre Musée , j'ai vu grand
nombre de ces portraits en Angleterre , soit à Hampton-Court ,
soit au palais de Kensington , soit dans les collections privées
de votre gi-acieux monarque George IV, et toujours j'ai été
frappé de la même puissance de grandeur et de vérité saisis-
sante , dans les productions du peintre de Bâle, J'ai passé par-
ticulièrement des heures délicieuses à examiner sa collection de
quatre-vingt-neuf dessins d'après les principaux personnages de
la cour de«Henri VIII. C'est cette même collection dont parle
Horace Walpole , et dont j'ai le bonheur de posséder les in-é-
cieux fac-similé par le fameux graveur Bartolozzi. Que sont
ces dessins pour la plupart ? de simples traits aux deux crayons,
exécutés à peu de frais , mais d'une force et d'une vivacité qui
les égalent aux plus beaux finis. Telles sont les mines de plomb ,
croquis sublimes de caractère , que M. Ingres en se jouant laisse
écliapper de sa main savante. Telles sont aussi les admirables
dessins à la seppia, que madame de Mirbel exécute , le soir, à
la lampe , d'après ses amis , et dans lesquels elle se laisse aller
davantage à ce que son sentiment lui demande.
Ce haut style est refusé à la foule de nos peintres de portraits ;
mais le besoin s'en fait moins senlii- de la majorité du public ,
qui se paie facilement de conventions plus ou moins séduisantes.
Ne le voit-on pas s'éjouir devant les portraits mignards , léchés
et si incorrects de dessin , du Demoustier de la peinture ,
M. Kinson , qui peint des espèces de miniatures affadies, vues
au verre grossissant? N'a-t-il pas fait son enfant gâté de M. Du-
bufe, à qui les gravures qu'ont faites d'après lui les Anglais
ont tourné la tête. M. Dubufe a pris au mot ce mauvais sujet de
La Fontaine , qui nous dit quelque part , dans un de ses contes
moraux , quune grisette est un trésor. Il l'habille et la désha-
bille sous toutes les faces , et le public pleure de tendresse. De
dessin, de vérité , de nature, pas l'omlire. Naturellement pourvu
d'un certain sentiment de grâce que nous révèlent peut-être des
intentions quelquefois heureuses , cet artiste a dédaigné la cul-
ture des maîtres , et s'éloigne chaque jour davantage de la na-
ture. Et il faut le proclamer à haute voix , c'est en restant dans
la nature , toujours dans la nature , qu'on peut devenir un
peintre , et s'élever jusfpi'au caractère.
AvecIngres, le seul Lawrence parmi les modernes, et avant lui
Josuah Reynolds, ont possédé cette qualité des peintres sublimes.
Qui est plus fin que Lawrence? qui dessine mieux les contours
d'une tête? qui en modèle mieux tous lesdétails? Et cependant,
comme on sent partout le grand artiste et non pas le copiste scrvile !
C'est ce grand caractère , c'est, le je ne sais quoi de lui-même, de
la fantaisie qui lui est propre, qu'il introduit dans ses fonds, dans
l'arrangement des habits et de tous les accessoires, qui fait de ses
portraits des tableaux , de véritables objets d'art. Votre National
Galery offi-ait , l'année dernière , un brillant spectacle , la réu-
nion des plus beaux portraits de ce pinceau magique et fascina-
teur. Combien de fois n'ai-je pas regretté qu'un plus grand nom-
bre de ces productions n'aient point passé le détroit ! quand
elles n'eussent fait qu'apprendre à ceux de nos peintres qui
l'ignorent , l'art de trouver de la grâce dans nos mesquins ajus-
temens modernes ! quand elles n'eussent fait que prouver une
bonne fois pour toutes que ces ajustemens à l'antique des por-
L'ARTISTE.
ft»
traits de l'cinpirc n' étaient en général que des aveux d'impuis-
sance.
Notre célèbre Gérard n'a rien exposé au Salon de celte année :
l'un des liomines les plus fins et les plus spirituels du royaume,
il sait faire retraite de la scène quand il en est temps; mais l'es-
time du public doit le suivre dans sa retraite. 11 a su faire com-
prendre l'essence divine de la Psyché, la Tjyr. , l'ame des anciens;
et où est l'homme aujourd'hui qui saurait arranger une grande
l>agc comme son entrée de Henri IV? car M. Gros, le génie le
plus vaste en peinture des temps modernes, le seul qui ait su
am'mer sur la toile le génie formidable en qui la révolution
s'était faite homme, M. Gros a égaré les pinceaux d'Aboukir,
de Jaffa, et du champ de bataille d'EyIau.
Bien différent de M. Gérard, qui est pourvu du calme d'nne
intelligence égale et progressive, M. Gros est, si je puis m'ex-
primer ainsi, un génie d'instinct, et par conséquent inégal dans
son essor. Tel jour la lave de cet ardent génie coulera sur la
toile en traits de feu : quelques jours encore et le volcan sera
éteint. Voilà ce qui explique l'inégalité de ses productions,
même dans les j)lus beaux temps de sa glorieuse carrière. Les
portraits du général I.ariboissière et de son fi!» , par exemple ,
apprennent à quelle hauteur il pouvait monter, et ceux qu'il a
exposés au Salon de i83i, jusqu'où il pouvait descendre. Ho-
mère dort : il a rimniortalitc au Luxembourg : allons au Luxem-
bourg lui porter des couronnes.
Le nombre des portraits est immense au Salon, et le prome-
neur a de quoi monter et descendre tout à sa guise l'échelle du
docteur Kampcr , depuis le poisson jusqu'à l'Apollon du Bel-
védère. Ma lettre à mon ami M. Brockedon vous a fait connaître
mon opinion sur les portraits de M. Hersent , et les brillans dé-
buts de M. Champmartin. Je suis obligé de l'avouer encore ,
les portraits officiels ne sont pas heureux cette année. M. Schef-
fer en a donné deux équestres, l'un de Henri IV, l'autre de
Louis-Philippe. Cet artiste , que ses productions annoncent
comme un homme de talent, et surtout d'esprit et d'adresse,
ne s'est inquiété là ni du vrai ni de l'idéal. Le dessin est in-
correct , les tètes sont dépourvues de noblesse et d'élégance ,
et les chevaux, d'une exécution sale et heurtée, semblent boiter
sur le j)lan trop incliné du terrain. Un combat est engagé au
fond de la scène où figure Henri , et son cheval , loin de res-
pirer le feu des batailles , jette ses oreilles en arrière , indigne
qu'il est d'un si noble fardeau. Dans toutes les productions de
M. Scheffer on remarque un abus étudié de teintes bitumi-
neuses , un imitation affectée des effets rembrancs(pies. Or,'
comme le remarque judicieusement Reynolds dans un de ses
exccllens discours sur la peinture , « on doit plutôt voir ce que
les tableaux des grands artistes ont été que ce qu'ils sont, si
l'on veut rendre à ces peintres la justice quijeur est due. » En
effet , est-ce bien comprendre Rembrandt que de s'étudier à
gtand'pcinc à le reproduire dans ses défauts et tel que le temps
nous l'a fait? M. Scheffer n'aurait qu'à gagner à être lui-même.
Ce défaut d'imitation malheureuse se remarque dans son por-
trait de M. Dupont de l'Eure , dont les carnations rembrunies
et enfumées nuisent à la ressemblance , exacte du reste , quant
aux plans généraux de la fîgur*. U est sensible encore dans
le portrait de M.dcTallcyrand, celte vieille ruine qui sert à tour
de rôle d'appui à tous les empires. Sans doute ces traits, dont
la cauteleuse finesse et l'aracre ironie se disputeraient l'expres-
sion , si le diplomate n'avait pas su 1rs réduire à uoe impéue'-
trable immobilité, étaient difficiles à rendre avec succès. Un
croit voir même que l'esprit de l'artiste a compris ta liche ; mais
sa main a mal obéi à sa pensée, et n'a réussi à produire , au
moyen de touches bcurtécs, sales et bitumineuses, (|ue des cbairs
désertées depuis long-temps par la vie. Mais en ne considérant
ces deux portraits que comme des esquisses , je n'aurais plus
guère à leur donner que des éloges.
Combien différent s'est présenté M. Horace Vemct , si roai-
ti'C dans les riens qu'improvise son pinceau, et toujours si adroit,
même dans ses erreurs ! Il s'essaie aujourd'hui avec moins de
bonheur dans de vastes compositions , mais il nous a donné en
même temps deux portraits dignes de remarque : celui de la
belle Vittoria d'.\lbano , figure à mi-corps , et celui d'une char-
mante paysanne d'Aricia, vue en buste. Les mains, les ajuste-
racns, tous les accessoires de ce premier portrait sont traités
avec un rare talent. Quanta la jeune paysanne , si l'exécution
n'en était pas un peu trop lisse , polie et lustrée ; si l'ensemble
de la figure n'annonçait pas une j)rétention trop évidente à un
effet raphaélesquc , ce serait le chef-d'œuvre de son auteur.
M. Horace Vernet, l'un des hommes les plus aimables, J'un des
peintres le plus laborieux de l'école française, loin de se laisser
éblouir par ses succès populaires, aspire à une gloire durable,
que son talent, pour>u de tant de ressources, s;nira lui mériter.
Le portrait en pied du maréchal Maison , jMir M. Léon Co-
gniet , est d'un grand mérite , d'une couleur soUde et d'une
exécution ferme et consciencieuse. Devant un pareil ouvrage
je ne puis résister à faire, au nom du public, un reproche à l'ar-
tiste : pourquoi n'ofl'rc-t-d au Louvre que desi rares j)roductions?
Le même reproche peut s'adresser à M. Court , qui n'a donné
que deux jmrtraits de femmes , et semble s'être éteint tout entier
dans son tableau de la Mort de César. Je me trompe , deux
fois il a reparu sur la scène aux concom-s ouverts pour les ta-
bleaux de la chambre des députés. Trop souvent sans doute la
faveur conitisanesque avait présidé à la distribution des travaux
dans les arts; et cependant j'avais peu de penchant pour les
concours , pierre de touche si trom])cuse ; mais l'aspect des der-
niers et les décisions étranges du jiuy me donnent aujourd'hui
pour eux un véritable éloiguement. Qu'un concours soit ouvert
pour une médaille ou une monnaie, à la bonne heure : vous
aurez un fini , un dernier résultat , et les juges pourront pro-
noncer en connaissance de cause entre les rivaux. Mais que sur
une esquisse peinte , premier jet où la pensée n'est écrite qu'il
demi , et qui doit subir tant de modifications heureuses ou mal-
heureuses suivant le génie du pcLitre , on décide à coup sûr
du mérite possible d'un fini , c'est là une de ces rêveries d'hon-
nêtes gens , dont la révolution de juillet a forcé de tenter l'essai
[tour satisfaire à quelques scrupules. Consolez-vous, M. Court,
dont le talent et les efforts laborieux devaient s'attendre à im
meilleur sort ; consoler.-vous , car si vous avez été vaincu . il
n'est pas honteux de l'avoir été avec des hommes tek que
MM. Delacroix et Dcvcria,'eL le pâle savoir-faire de vos tnstcs
âiG
L'ARTISTE.
rivaux s'est cliargc de reste de votre vengeance que l'opinion
des gens de goût a commencée à l'avance.
MM. Rouillard et Rouget ont soutenu leur réputation de
peintres habiles de portraits , tout en laissant la palme à l'heu-
reux deliutant, M. Champmartin. M. Langlois a donne' un
l)on portrait de son maître David, dont l'e'cole a rendu tant de
services et fait à la fois tant de victimes. J'ai toujours revu avec •
im nouveau plaisir un portrait de vieillard chauve , tenant en
main une canne à pomme d'ivoire : l'auteur, M. Steubcn,
s'y est surpasse. Inclinez - vous avec respect devant cette
femme à la taille gracieuse et svelte; mais vous, M. Bouchot,
qui en avez peint le portrait , daignez alle'gir vos fonds et vos
accessoires ; donnez à cette robe un ton moins cm , à ces mains
une couleur plus légère et plus vraie ; vous avez donc oublié
que celte dame est une des perles de notre Athènes, qu'cHe a
tous les talens et toutes les grâces.
Deux dames se sont présentées aussi comme peintres habiles
de portraits , mademoiselle Saint-Omer, dont la touche est natu-
relle et simple , et madame Haudebourt-Lescot, dont le pinceau,
devenu en quelque sorte caressant et tendre , pour nous rendre
les traits de l'une des plus belles personnes de la capitale , est,
malgré son talent , restée si loin de son modèle.
M. Camille Roqucplan se joue heureusement avec tous les
genres : il a donné deux charmans portraits en pied , dans de
petits cadres : fmesse des têtes , légèreté des fonds , hai'monie
générale, est-ce quelque chose qui doive étonner quand on a
nommé cet artiste? Quelques jeunes gens, doués de facilité, et
parmi lesquels se remarque M. LépauUe , marchent sur ses
traces. IM. Schwiter , que j'ai eu l'honneur de vous présenter
l'année dernière , est entré dans la lice avec deux portraits , le
sien et celui d'un artilleur , qui dénotent de grands progrès; il
comprend Lawrence et à su profiter des confidences savantes
que vous avez bien voulu nous faire dans votre atelier. Courage,
jeunes peintres , faites une étude sévère des maîtres et de la
nature; mais défiez-vous d'une facilité décevante.
L'imitation de I>a\vrence a produit un peintre de beaucoup
de mérite, M. Decaisnc, qui a exposé des portraits de femmes
généralement fins de ton et d'une couleur agréable. Son plus
beau morceau est un portrait de femme, placé à la malhcure,
près d'une fenêtre , et qui vaut la peine qu'on cherche à le voir,
en faisant écran avec son chapeau. En revanche, celte même
imitation a fait une victime dans M. (ieorge Haytcr, esq. 11 est
dur , mais il est juste de dire que ce peintre est au-dessous de la
critique , et je lui aurais fait la courtoisie de taire son nom, si
je n'avais à venger les belles dames du noble faubourg , trop
puiyes d'avoir cru pouvoir donner la mode pour un peintre
comme pour une couturière, et qui n'ont reçu de lui, pour prix
de leur patronage, que des friperies enluminées, renouvelées
du siècle de LouisXV, que des portraits de quelques courtisanes
échappées duParc-aux-Cerfs. Il n'a pas su observer de Conrard
le silence prudent, il s'est présenté à l'exposition : c'en est
fait , le voile est déchiré.
La Miniature , à laquelle un artiste français , M. Rochard , se
livre avec tant d'éclat en Angleterre, a été cultivée ici par des
hommes d'un vrai talent. Petitot , qui a peint toute la cour de
Louis XIV, nous a légué des émaux recherchés par les gens de
goût , et qui se soutiennent à de hauts prix dans les ventes pu-
bliques. Hall , par ses charmantes miniatures, a recueilli , sous
Louis XV, la succession de cette cele'brité. Mais c'était madame
Lizinka de Mirbel qui était appelée à porter le plus haut cet
art encliantcur. Avant de nous arrêter devant ses œuvres déli-
cieuses, parcourons celles de ses devanciers et ses émules.
M. Augustin, travailleur consciencieux et intrépide, acquit
une réputation qui de la France passa à l'étranger. Compre
nant la peinture d'une manière un peu étroite , il pensa qu'ar-
river .i un fini prodigieux était atteindre les limites de l'art.
Ses miniatures , quelquefois fort belles , mais trop souvent atta-
quables sous le rapport du dessin et de la couleur, sont des
merveilles d'exécution patiente , et c'est en vain que l'œil armé
de la meilleure loupe essaierait d'en deviner le travail. On
doit à M. Aubry, vétéran de la miniature , un grand nombre de
portraits remarquables, et plusieurs élèves distingues. Com-
prenant mieux la véritable vocation de la peinture, plus ar-
tiste, en un mot, que M. Augustin, il n'a pas joui cependant
d'une réputation égale,
M. Isabey , père du jeune artiste si plein de talent , de
ressources et de vérité , exposa sous l'cmjjire des miniatures
fort belles, qui lui valurent la renommée populaire sur laquelle
il vit aujourd'hui. Depuis , il quitta l'imitation de la nature
pour se jeter dans un océan de gaze que le mauvais goût adopta
avec ardeur , et la mode crut voir la grâce' dans ces visages de
femmes se jouant au milieu d'un nuage, et coquettement à demi
voilées , derrière un tissu vaporeux. Chaque joiu- Isabey
s'éloigna davantage de la nature qu'il avait cependant su com-
prendre. Plus de caractère dans le dessin , plus de vérité dans
lacovdeur; et cet artiste , si justement aimé, est arrivé à nous
donner le cadie de miniatures du Salon de i83i, haute leçon
pour les jeimes artistes qui seraient tentés de sortir des voies
de la nature, mère de toute beauté dans les ai'ts.
M. Saint est plus ferme et plus sévère de dessin qu'Isa-
bey, et sa manière d'envisager l'art est tout opposée : il ne
met pas l'adresse à la place de la vérité. Artiste studieux et
plein de conscience , mais observateur souvent peu habile, har-
monieux à la manière de David, il aljuse un peu trop de la
touche ; il manque de légèreté dans ses accessoires , et ses ajus-
temens , faits à la manière de Gérard, semblent être calqués sur
ceux de cet artiste. Ce cachet puissant et fort qui accuse à la
première vue, l'individualité ne me semble briller ni dans son
Aodclé , ni dans sa couleur ; il met toujours quelque chose de
lui dans ses modèles : à toutes les bouches , à tous les yeux , à
tous les nez , il donne un air de famille, et un perfide souvenir
de la bosse vient se placer entre ses yeux et la nature. Enfin ,
' rien dans [ses ouvrages , trop positifs , si je puis m'exprimer
ainsi , trop dépourvus de cet idéal que j'invoquais plus haut ,
ne sent le caprice , ne rappelle ce vague mystérieux dont abonde
la nature : il veut tout rendre et tout dire. Et cependant
M. Saint est un homme d'un vrai talent; mais la critique doit _
être sévère en proportion de la renommée. H
Au Salon précédent , madauic Rouillard avait un portrait
d'enfant d'une naïveté charmante; cette année elle semble avoir
L'ARTISTE.
i^r
travaille dans la manière de M. Saint , mais son imiution n'est
pas heureuse. M. Carrier a un cadre de miniatures oii se trou-
vent de bons portraits que l'on peut comparer à ceux de M. Saint
pour la science des contours, et qui nciuan([ucnt pas de ve'rile' de
couleur. M. Millet, d'un talent moins fait peut-être, a cette année
une exposition nombreuse , on remarque particulièrement le por-
trait fort ressemblant d'un peintre amateurj son défaut est l'ab-
sence de souplesse dans les chairs j sa qualité, une certaine
ferraclc et quelquefois delà grâce. M. Duchesnes se fait grandhon-
neur par ses deux charnians portraits des ])rinccsses d'Orle'ans.
M. Mcurct enfin a fait de grands progrès depuis le dernier Sa-
lon; il a de la grâce et les dispositions les plus heureuses. Qu'il
se familiarise avec les maîtres flamands, rhc7, qui l'extrême fini
ne fait rien perdre au sentiment de l'artiste; qu'il aille à rÉIyscc
étudier la Paix de Munster, diamant de Terburg , dernier
degré où puisse arriver l'homme dans les arts d'imitation. Dans
Terburg , dans Mctzu , il trouvera des têtes admirables de
vérité, d'harmonie et de profondeur; miniatures délicieuses
comme en fait madame de Mirbcl , comme en ferait la nature.
La perfection à laquelle cette dame a porte son art serait en-
core inconnue si ces deux maîtres n'c'taient pas venus avant
elle. Klle laisse derrière elle et bien loin le petit Vandyck , et
le mielleux Van der Weif si prises de leur vivant ; et Nctcher,
et Gérard Dow si habile aux tours de force en petit; mais qui,
froid et guindé', laisse au connaisseur une impression fâcheuse.
I<a ressemblance parfaite est la qualité essentielle des portraits
de madame de Mirbel. Elle se dislingue par le dessin le plus
exact cl une couleur très-vraie qu'elle sait varier avec goût sui-
vant la complcxion des modèles qu'elle a sous les yeux. Son
modèle est d'une délicatesse extrême; et personne ne connaît
comme elle la charpente d'une tête humaine; personne comme
elle ne possède l'art d'adapter à chaque partie un travail qui
donne une idée de sa texture particulière. La chair a la sou-
plesse qui lui est propre , les cheveux ont le moelleux de la na-
ture , et les yeux , unissant la finesse au fini , deux qualités si
distinctes dans l'art , appellent la vue et peignent la pensée du
modèle.
L'un des caractères les plus admirables de son talent,
c'est qu'elle oublie tout système quand elle va se mettre à
l'œuvre , c'est qu'elle arrive sans manière devant la nature ,
c'est qu'enfin elle cherche avant tout à la prendre sur le fait , et
se livre au bonheur de l'inspiration. Comme elle le dit elle-
même dans un écrit élégant et plein de sens où elle apprécie
son art comme elle le traite : « La nature est assez féconde en
effets variés pour offi'ir au peintre habile les moyens de faire
valoir ses figures sans s'écarter du vrai. » Elle a dotmé à la
fois l'exemple et le précepte. Aussi , le profond caractère qui
respire dans ses têtes est-il d'un effet toujours sûr. Elle rend
aussi bien la pureté virginale d'une jeune lillc, comme dans le
délicieux portrait des filles d'un célèbre amateur des arts, que
l'expression de malice parisienne dans telle autre tète , que
celle de franchise naïve dans telle autre, que celle de grandeur
et de noblesse comme dans le portrait de cet illustre général
Lamarque infesté de l'amour du bien public , ainsi quedirait
madame de Motteville. Son chef-d'œuvre, à mes yeux, est le
portrait d'un jeune Anglais en cravatte noire : c'est un mor-
ceau inestimable où tout est d'accord; et je ne connais rien de
plus parfait.
Madame Lizinka de Mirl>el ne pouvait être vaincue que par
elle- même ; chaque jour , il lui est donné de faire faire des pas à
l'art dont elle est l'orgueil, et si elle jetait le» yeux en arrière ,
elle s'e'tonnerait elle-même de ses immenses progrès. Il est à re-
gretter que cet artiste semble garder pour elle ses pinceaux, et
ne forme point d'élèves à ses grands principes sur l'imilatiou
de la nature. Dans ces confidences de l'atelier où le talent se li-
vre davantage à ce que l'entrain lui dicte, où il se révèle naï-
vement dans foute sa puissance et dans tous ses secrets , peut-
être l'heureux génie de madame de Mirbel ouvrirait-il la car-
rière à quelque héritier de sa gloire. Qui, de sa gloire, car ses
œuvres feront époque dans l'École française : elles- seront un des
plus beaux fleurons de notre couronne dans les arts; et moi ,
Monsieur , si ce n'était avec un Wilkie , avec le peintre national
et l'honneur de l'Angleterre, que ma plume fût occupée à con-
verser , je regretterais de passer , loin d'ouvrages si neufs et si
admirables, un temps que je voudrais consacrer à les aller ad-
mirer encore.
Leaves de Conçues.
Parif.SSmai 4831.
Ctttcraturf.
ax» tyfioTUceur ùD (pne-vauer ae t/e.
eratme ,
maithe e!i fait d'auui, à sameille.
CETTE LETTRE TAIT PARTIE DE lA C0U.ECTI0W d'aOTOGRAPHES
DBS MDSICIEKS CÉLÈBRES, RECUEILLIE PAR M. CASTIL-ELAZE.
P>ri«,l«1Snùi;0<.
Mon cher maître ,
Mon imprudence t'a fait trembler ; bien que la tendre
sollicitude , les chagrins de ton cœur m'aient touché vi-
vement, il faut t'avouer pourtant que j'en ai ri. Comment
se peut-il que tu aies douté de mon adresse et de la réus-
site d'un projet conduit par une main dont lu connais
toute l'habileté ? Un arrêt de la Cour papale m'a condam-
née au feu pour des espiègleries de couvent que ma posi-
tion rendait excusables ; pour une action entreprise et
menée à fin de la manière la plus brillante et la plus heu-
218
L'ARTISTE.
reuse, puisque j'ai brisé les fers de mon amie. Les pala-
dins , les héros que l'on applaudit tous les jours à l'Opéra,
pourfendent les géans, embrasent les châteaux pour dé-
livrer la beauté captive; je n'ai pas montré moins de ga-
lanterie et d'intrépidité que Renaud, Tancrède , Amadis.
• Pouvais-je me présenter devant notre roi vieux et dévot ,
pour lui demander, a genoux et les yeux baignés des
larmes du repentir, la grâce d'une incendiaire, d'une
sacrilège qui a mis le feu au monastère de Saint-George
d'Avignon? Cette manière de procéder était trop vulgaire;
I je n'aurais pas voulu réussir avec de tels moyens, et le
succès d'ailleurs me paraissait douteux.
Je brave le danger , il a pour moi des charmes ,
ai-je dit avec Renaud. C'est sur la grande scène de l'Opéra
que je me suis montrée a mes persécuteurs ; c'est la qu'ils
ont pu me voir sous les traits de la fièrePallas, delà belle
Clorinde; c'est la que je devais chercher un triomphe, et
c'est l'a que je l'ai trouvé. Ma victoire a passé toutes mes
espérances. J'ai charmé, séduit, enivré ces bons Parisiens ;
je suis l'objet de leur admiration. A la cour, on prône,
on exalte ma beauté , mes talens ; les seigneurs les plus
puissans m'offrent leur protection , puisque tu exiges
que je ne te cache rien, les billets doux arrivent chez moi
par centaines, et les témoignages de satisfaction qui les
accompagnent me prouvent chaque jour combien la ga-
lanterie française est ingénieuse. Le directeur de l'Aca-
démie royale de Musique entendait trop bien son affaire
pour ne pas m'attacher a son théâtre ; mais peut-être
■voulait-il un second début ; peut-être espérait-il profiter
du désir qu'une actrice de province a toujours de devenir
premier sujet de l'O^a , afin de m' obtenir a des condi-
tions plus avantageuses. Il n'a pas eu le temps de mettre
en jeu sa tactique : le comte de Melun et vingt seigneurs
que je ne puis te nommer ont obtenu , enlevé de vive
force mon engagement. Je n'avais droit qu'a 700 livres
et mes appointemens ont été portés "a ^ 000 livres par an ,
faveur insigne qui a fait naître bien des jalousies. On
craint que de nouveaux succès ne me placent bientôt au
premier rang, et j'arriverais alors au plus haut degré de
fortune auquel une actrice de l'Opéra puisse prétendre :
iSOO livres par an.
Tu penses bien que je me suis empressée de signer un en-
gagement aussi avantageux. M. de Francine, gendre de
Lulli et son successeur dans la direction de l'Académie
royale , est très-content de l'acquisition qu'il a faite et me
l'a témoigné. « Me voila donc rangée pamii vos prin-
cesses, lui ai-je dit; vous croyez qu'un acte dans lequel
toutes les formes ont été observées m'engage envers vous
et met ma personne et mes talens à votre disposition. —
Qui pourrait en douter? — Je suis désespérée de troubler
une aussi douce sécurité , mais il faut que je vous pré-
vienne de quelques petites difficultés qui pourraient
m'empècher de tenir mes promesses avec toute l'exacti-
tude convenable ; je vous réponds de ma bonne volonté,
et pourtant cela ne suffit point : il faut encore que la jus-
tice du roi, quelquefois inquiète et peu sensible aux
chai-mes d'une jolie femme, aux séductions de la scène
et de l'art musical , ne vienne point appréhender au corps
Arcabonne ou Pallas pour la traîner en place de Grève
et la réduire en cendres. "Vous pensez qu'un pareil acci-
dent ferait manquer le spectacle et j'en serais vraiment
désolée. — Juste ciel ! que me dites-vous ? — La vérité.
Madame Maupin n'est autre que Madeleine d'Aubigny,
condanniée au feu par la Cour d'Avignon. Jusqu'à ce
jour, j'ai regardé cet arrêt comme une bagatelle peu di-
gne de mon attention ; mais il faut maintenant que je
songe aux intérêts de mon directeur et que je l'engage
à prendre tous les moyens nécessaires pour qu'il ne soit
pas troublé dans la possession de ses acteurs. Peut-être me
conseillerez-vous de me présenter devant le lieutenant-
criminel , de lui chanter quelque complainte bien tou-
chante , de l'attendrir, de le séduire au point qu'il s'op-
pose lui-même a l'exécution de la sentence fatale. Ce
moyen n'est pas neuf : il suffit que Phryné l'ait employé
jadis pour que je le dédaigne. Vous connaissez la légèreté
de mon caractère et mon hiuneur insouciante et capri-
cieuse : qu'ils me brûlent, si telle est leur fantaisie, qu'ils
renversent ou détruisent l'idole du public, s'ils en ont le
courage ou la barbarie, cela m'est fort indifférent ; mais
je dois vous avertir du danger qui menace votre théâtre
et prévenir ainsi des malheurs qui le ruineraient infailli-
blement. »
Ce bon Francine ouvrait de grands yeux et doutait si
je parlais sérieusement ou si c'était une plaisanterie ; je le
persuadai pourtant. Il s'occupa sur-le-champ d'une af-
faire dont il connaissait toute l'importance , et joignant
son crédit "a celui des gentilshommes que l'enchanteresse
Armide, la sensible Oriane a déjà subjugués, il obtint
ma grâce du roi. Te voila rassuré sur ce point , je vais te
faire part de mes nouveaux succès et des intrigues . des
difficultés qu'il m'a fallu combattre pour me placer et me
maintenir au premier rang parmi les actrices de notre
Académie de Musique.
Les demoiselles Antier et Journet ont fait tous leurs
efforts pour empêcher ma réception : c'est bien naturel ;
elles voulaient éloigner une rivale qu'elles redoutent
beaucoup. Leurs menées ne pouvaient réussir auprès du
directeur et des gentilshommes : ces messieurs étaient
trop prévenus en ma faveur. Désespérant du succès de
cette attaque , elles ont eu recours a d'autres moyens.
L'ARTISTE.
249
Duiiiénil, Thévenard, qui tiennent toujours le premier
emploi Je haute-contre et de basse-taille, cédant aux sol-
licitalions de ces intrigantes, affectaient de déprécier ma
voix et mes taleiis. Toutes les fois que je devais jouer ,
ils étaient malades et se faisaient remplacer par Piton et par
Dun, leurs doubles. La Desmàtins, la Duverdier m'ont
encouragée et se sont montrées bonnes camarades ; mais
tu sais que ces deux actrices n'ont plus l'affection du pu-
blic et qu'elles songent a se retirer. 11 serait temps : la
Duverdier passe la soixantaine et compte quarante-cinq
ans de service "a l'Opéra ; elle a bien gagné sa pension.
Duménil s'est décidé pourtant à jouer le rôle de Tancrède
pour mon troisième début ; mais cet ivrogne était pris de
vin au point qu'il ne pouvait se tenir sur ses jambes. Dans
la scène du combat, j'ai failli le jeter a terre d'un coup
de revers ; j'étais obligée de m' éloigner de lui a chaque
instant pour éviter les bouffées de ses soupirs amoureux.
On lui avait cejjendant administré, selon l'usage, une
triple dose de café , pour le mettre "a même de se présenter
décemment sur la scène. Le public reconnaît son état
d'ivresse, mais il y est accoutumé et veut bien pardonner
cet ignoble défaut a son acteur favori. Duménil n'a guère
que cinq a six tons dans la voix , il les gouverne avec
art •; ces notes sont pleines et sonores ; elles ont im charme
puissant , et les compositeurs disposent sa partie de
manière a ne pas le faire sortir des bornes que la nature
lui a tracées. La voix de Boutclou est plus étendue, mais
ce chanteur manque d'énergie ; il se fait vieux et ne pa-
raît plus que dans les personnages secondaires ou bien
dans les prologues et les divertissemens.
Un prévôt de salle doit être sûr de son épée ; cette arme
peut aussi rendre des services a une débutante; l'aventure
que je vais te raconter t'en donnera la preuve et me four-
nira l'occasion de te remercier de nouveau des leçons que
tu m'as données. Les caprices de notre première haute-
contre commençaient a rae fatiguer, ils pouvaient me
nuire si je n'avais pris le parti de corriger l'impertinent
Duménil. Ce chanteur fait les délices de la haute société;
les grands l'invitent a leurs soupers et .se plaisent a lui
voir exercer tour 'a tour la prodigieuse facilité qu'il a de
boire et de chanter. 11 n'y a pas de festin qui mérite d'être
cité si Duménil n'a régalé les convives d'une vingtaine de
chansons a boire : c'est la seule musique a la mode pour
le grand monde. Quelques amateurs essaient des airs
d'opéras lorsqu'ils trouvent des musiciens assez habiles
pour les accompagner sur le théorbe ou sur le clavecin ;
mais ces concerts sont trop rares pour que l'on doive les
citer. Duménil boit comme Silène et chante comme Apol-
lon ; cette double qualité l'a poussé bien avant dans les
faveurs de la cour ; on lui permet d'aller a Londres , et les
Anglais enchantés l'ont comblé de richesses. Je crois
pourtant qu'il a renoncé à ces voyages : une froupe de
chanteurs italiens représente maintenant des opéras dans
cette capitale , et les nouveau-venus semblent avoir pris
le dessus de manière a ne laisser que peu d'espoir aux
chanteurs français. Mais revenons a la leçon que j'ai donnée
a Duménil.
Il soupait chez le duc de la Feuillade. Habillée en
homme et l'épée au côté, j'allai l'attendre sur la place
des Victoires. Comme il était probable qu'avec un héros
d'opéra tel que Duménil je n'aurais pas besoin de l'arme
des chevaliers français, j'avais pris un bâton : tu vois que
je sais tout prévoir. Vers minuit la société du duc se re-
tire, on se sépare à la porte de l'hôtel, et Duménil , que
tout le monde avait abandonné , se dirige vers l'endroit
où je l'attendais. Je le reconnais a sa démarche incertaine,
aux éclats de sa voix qui laissait échapper encore quelques
fredons; peut-être avait-il peur, car il se mit à chanter,
plus fort quand il fut près de moi. « Plus bas, lui dis-je,
va chanter au cabaret, je n'aime pas ta musique. — Mais
je ne croyais pas vous avoir offensé. — Tu te trompes,
lui repliquai-je avec ma grosse voix, et la preuve, c'est
que tu vas m'en rendre raison ; vite l'épée à la main. »
Je mets flamberge au vent ; le poltron se garde bien de
suivre mon exemple, il veut prendre la fuite. Je l'arrête,
et la crainte que lui inspirait mon épée mepennetde faire
jouer le bâton sur son dos avec autant de force que de vi-
vacité. « Me voila satisfait, j'ai vengé mon injure, et
pour preuve de ma victoire, je ne te demande que ta mon-
tre et ta tabatière d'or. » Le pauvre diable m'avait déjà
présenté sa bourse.
Le lendemain on répétait Jphigénieen Tauridcj opéra
sur lequel on fonde de grandes espérances. Les paroles
sont de Duché et Danchet , la musique de Desmarets et
Campra. La vieille Desmâtins a su se faire donner le rôle
d'Iphigénie , j'ai dû me contenter du personnage assez in-
signifiant de Diane, mais j'espère en tirer bon parti. La
répétition était commencée et Duménil ne paraissait pas ;
il arrive enfin. « Qu'avez -vous donc, M. Duménil?
vous avez l'air effaré, vous êtes pâle comme un mort , se-
riez-vous malade? — Non, pas précisément; cependant
je n'ai pas fermé l'œil cette nuit. Paris est infesté de bri-
gands , je ne sortirai plus sans être armé d'un mousqueton.
Imaginez-vous que trois grands coquins ont eu l'audace
de m'arrêter hier, "a minuit, sur la place des Victoires.
J'ai fondu sur eux l'épée "a la main , je me suis défendu
comme un lion , mais ils étaient trois , il a fallu céder au
nombre : ils m'ont dévalisé. — Et vous n'avez pas été
blessé, lui dis-je en lui passant la main sur les épaules. —
Fort heureusement non. Vous le voyez , j'en ai été quitte
pour l'émotion qu'une rencontre de ce genre doit causer 'a
^ l'homme le plus brave. — C'est bien singulier, d'autres
ââO
L'ARTISTE.
personnes ont déjk parlé de cette aventure et la contaient
d'une autre manière. Elles prétendent qu'uu seul adver-
saire vous a menacé , et que cet adversaire, si redoutable
en apparence , était une femme. Elle vous a roué de coups
lorsqu'elle a vu que vous ne vouliez pas lui donner satis-
faction avec l'épée. — Mais je suis bien sûr de ce que je
dis , je le sais mieux que personne, puisque j'y étais. — Et
moi aussi. — La preuve? — Voilà votre montre et votre
tabatière , c'est un emprunt que je vous ai fait hier au soir.
Vous voyez que ces objets précieux sont tombés en bonnes
mains, je vous les rends avec plaisir, et vous prie de chan-
ger de conduite envers une jeune débutante qui ne sau-
rait vous inspirer de jalousie. Ne la forcez pas "a vous
donner une seconde leçon. »
Thévenard était présent a celte explication , et s'effor-
çait de rire avec ses camarades , mais la scène était moins
plaisante pour lui que pour les autres. Sa conscience lui
reprochait les mêmes torts , il s'attendait a la même cor-
rection que j'avais infligée à Duménil. ïhévenard chanta
son rôle d'Oreste tout de travers , et sortit avant la fin de
la répétition. Le lendemain il ne parut point au théâtre
et fit dire qu'il avait la fièvre. Le médecin de l'Opéra se
rend chez lui pour constater le fait et ne trouve pas son
malade. Dix jours se passent ; Iphige'nie en Tauride était
arrêtée au moment où l'affiche annonçait sa première re-
présentation. Le directeur ne savait comment se tirer d'un
si cruel embarras; le vieux Dun pouvait seul jouer le rôle
d'Oreste en l'absence de Thévenard, mais Dun avait
déjà un rôle dans la pièce , celui de Thoas. On demande
Thévenard à tous les échos d'alentour ; point de réponse.
Tout Paris était en émoi d'avoir ainsi perdu ce bel acteur,
cette basse-taille si puissante et si gracieuse. M. de Fran-
cine, désolé de voir son répertoire bouleversé et son opéra
nouveau démonté , s'adresse au lieutenant de police pour
qu'on lui trouve Thévenard mort ou vif, et promet une
récompense honnête à celui qui découvrira ce trésor.
Le lendemain la mèche fut éventée et le secret révélé par
un aide de cuisine de Monsieur, frère du roi. Théve-
nard, frappé d'une terreur panique, s'était réfugié dans les
combles du Palais-Royal , et peut-être ne serait plus sorti
de cette retraite si le marmiton qui lui portait chaque jour
sa ration ne l'avait trahi.
M. de Irancine, précédé de son guide, escalade le
grenier, va trouver le reclus , et lui demande la cause de
cette bizarrerie. « Je ne vous trompe pas , dit Théve-
nard , j'ai la fièvre , et tant que vous aurez des actrices
comme cette enragée qui s'escrime de l'épée et du bâton ,
je ne pourrai plus paraître sur votre scène. — Rassure-
toi, mon ami, tout est fini; bien qu'elle joue le rôle de
Diane , madame Maupin n'est pas implacable comme
cette déesse. Viens, mon cher Oreste, ne crains pas le
sort de Duménil : comme Pylade il s'est dévoué pour son
ami; ne crains plus les coups de bâton, Duménil les a
tous acceptés. Deux mots d'excuse suffiront pour désar-
mer le courroux de notre amazone , et demain le succès
d'Jphi'genie en Tauride va rétablir nos affaires et donner
assez d'occupation aux malins des coulisses pour qu'ils
n'aient pas le loisir de parler de ta mésaventure. »
En effet, M. de Francine me présenta le prudent
Thévenard, qui me salua très-respectueusement, et je ne
lui donnai pas le temps de continuer sa harangue.
Soyons amis , Cinna , c'est moi qui t'en convie ,
lui dis-je en lui tendant la main d'un air de princesse.
Thévenard s'est marié ; les circonstances de cet hymen
sont si singulières que je veux te les conter. Je suis allée
à Sertrouville rendre une visite à la sublime Le Rochois ;
je te parlerai de cette femme célèbre et des conseils qu'elle
m'a donnés. Mais c'en est assez pour aujourd'hui.
Adieu , je le dirai le reste une autre fois.
Madeleine Maupiw.
La réouverture de l'Opéra aura lieu le i'"' juin prochain.
La salle a été refaite tout entière : de nouvelles peintures , un
plafond nouveau , une nouvelle disposition des loges , telles sont
les améliorations importantes opérées en si peu de jours. Autant
que nous avons pu en juger au milieu des échafaudages , Paris
n'aura pas eu de salle de spectacle aussi belle et aussi riche.
Outre le lustre , dont la clarté n'était pas suffisante, on a ajouté
deux rangs de bougies à chacune des colonnes dorées , ce qui
donnera un air de fête et un éclat inconnu à cette vaste enceinte.
L'administration ne s'est pas bornée à ces travaux d'embellis-
sement extérieur. L'opéra de Guillaume Tell a été réduit en
trois actes , ce qui pciinettra de le faire suivre d'un ballet.
L'Opéra nous promet, dans le courant du mois de juin, la
première représentation d'un opéra en deux actes, le Philtre,
musique de M. Auber et paroles de M. Scribe. Le ballet est de
MM. Scribe et Coraly, et la musique de M. Caraffa, il est inti-
tulé l'Orgie.
La première représentation de Rohert-le- Diable , grand
opéra de MM. INIeyerbcrr, Scribe et G. Dclavigne, aura lieu
vers les premiers jours de septembre. M"" Schroedcr-Devrient,
cette cantatrice si dramatique , et dont le concours sera si utile
au théâtre , vient d'être engagée par M. Véron , et fera ses pre-
miers débuts dans Robert-le-Diable. Ce sont là sans doute de
brillantes promesses; mais nous pouvons, en fait de goût, de
zèle et de sacrifices de tout genre , nous en fier à la nouvelle
administration. ]\
r
L'ARTISTE.
22<
I3faur-:7lrte.
SALON DE 1831.
SCULPTURE,
Nous ne chercherons pas a expliquer l'espèce d'indif-
férence que la majorité du public semble témoigner en
France pour les productions de la sculpture , et bien
convaincus de tout l'intérêt qu'inspire à nos lecteurs le
bel art que de nos jours Canova a fait briller d'un si vif
éclat , nous entrons de suite en matière et allons essayer
de rendre compte des impressions qu'ont fait naître en
nous les divers ouvrages de sculpture exposés cette année
au LoHvrc.
En entrant dans la salle, le premier qui attire les re-
gards est le Spartacus brisant ses fers de M. Foyatier.
Déjà il la précédent* exposition, où l'auteur nous avait
montré le modèle en plâtre de ce grand ouvrage, nous
avions pu remarquer les qualités qui le distinguent et le
placent toul-"a-fait hors de la ligne commune. En effet,
l'expression de la physionomie du prince de Thrace bri-
sant ses fers et saisissant son glaive est pleine d'énergie;
la haine, la fureur, des projets de vengeance se peignent
dans ses regards comme dans chiique trait de sa figure,
comme dans tout le mouvement de sa personne. L'idée
sous l'inspiration de laquelle l'auteur a créé sa statue
est fortement sentie et fortement rendue; il y a delà
poésie, de l'enthousiasme dans l'ame de l'artiste à qui l'on
doit ce bel ouvrage, aussi ne peut-on le regarder sans
éprouver une émotion profonde, émotion dont aucun
défaut ne vient vous distraire, car le style de M. Foyatier
est aussi pur que son dessin est sévère, son exécution est
large et pourtant soignée, en un mot, Spartacus, que
iléja nous avions admiré avant qu'il fût amené au degré
de perfection auquel le statuaire, éclairé par quelques
conseils comme aussi par ses propres observations, s'est
efforcé d'atteindre, est aujoiu-d'hui une îles belles pro-
ductions de la statuaire moderne.
Une statue moins grandiose , mais d'un genre plus
gracieux, qui me paraît mériter une attention toute parti-
culière, cstleil/erf«;ede M. Duret. Une idée pleine de
TOME I. <8* LIVRlISOn.
grâce et de poésie anime toute cette charmante composi-
tion. Le jeune dieu a tendu en se jouant une corde sur
un coquillage, et sis doigts légers l'ont effleurée... un son
harmonieux est venu frapper son oreille... l'étonnement,
le plaisir, la surprise, se peignent sur la naïve physio-
nomie du jeune immortel ; il écoute la lyre résonne
peut-être encore. — La pose du divin adolescent est
simple et naturelle; ses fonnes sont pures; les yeux
glissent sur ces contours d'un modelé si fin, et le dessin en
est d'une correction extrême : la statue entière est un mo-
dèle de grâce et d'élégance.
Du Mercure de M. Duret au Tigre de M. Barye la
transition est brusque, il faut en convenir; mais, nous
l'avouons franchement, l'admiration est un sentiment au-
quel notre ame s'ouvre si volontiers que nous ne pouvons
nous onpècher de rechercher de prime abord les ouvrages
qui peuvent le faire naître, quand même devrait s'y mêler
cette espèce d'effroi, de resserrement , qu'il est impossible
de ne pas éprouver devant le groupe que M. Barye a re-
produit avec tant d'énergie et de vérité. Un tigre a saisi
un jeune crocodile, l'étreint entre ses pâtes et s'apprête h
le dévorer : vainement il s'est débattu ; ses écailles cra-
quent déjà sous la dent meurtrière du monstre , le mal-
heureux reptile se replie sur lui-même, et il y a tant de
douleur , une douleur si vraie dans tous ses mouvemens,
que l'on croit entendre ses cris d'angoisse, en même temps
que le rugissement sourd et concentré du tigre. Rien
n'est effrayant comme ce groupe; la vie et la soufTrancc
sont exprimées avec tant de force et de vérité que l'illu-
sion est complète. On souffre réellement soi-même en le
regardant, cependant il est impossible de ne pas revenir
le voir et l'admirer.
Critiquer un ouvrage aussi remarquable serait réelle-
ment faire preuve d'un mauvais esprit. Cependant nous
dirons a M. Barye, plutôt pour lui prouver l'attention
avec laquelle nous avons examiné son œuvre que pour
y trouver un défaut , que 1? partie postérieure du tigre ne
nous parait pas aussi animée, aussi pleine de vie que le
devant du corps: par-devant, griffes, nerfs, tout est en
contraction , tout agit , tandis qu'en arrière tout est calme,
tranquille , les pâtes ne sont pas même cramponnées par
terre, comme on devrait le supposer dans un mouvement
aussi énergique, aussi général. Mais du reste, pours'aj>-
percevoir de ce défaut, il faut étudier cet étonnant ou-
vrage comme nous l'avons étudié. Et d'ailleurs notre ob-
servation fût-elle juste, le Tigre de M. Barye n'en serait
pas moins une oeuvre admirable.
Bien qu'ayant a traiter un sujet d'un ordre supérieur
dans le martyre de saint Sébastien, ftL Barje ne s^l WSTûe^V.
élevé si haut que dans le groupe dont nous venons 4WH'^'-^^ -^
1er. Cependant cet ouvrage , quoique moins foifrmcui
h-Jf
222
L'ARTISTE.
conçu, n'en est pas moins fort remarqualile. La pose est
pleine de simplicité et de naturel , et n'eùt-il exposé que
cette statue, M. Baiye n'en tiendrait pas moins une des
premières places au salon. ,
Un jeune homme qui déjà en ^ 827 avait exposé mi
Amour tourmentant l'ame , charmante statue , modèle de
finesse et de naïveté , M. Duraont, a envoyé cette année
un ouvrage plus important. Son groupe en marbre de Zez<-
cotlioë et Bacchus est une preuve certaine de ses progrès
et des pas qu'il fait dans la carrière. Le public et surtout
les artistes ont porté sur le talent de M. Dumont, lors de
l'exposition des envois de l'école de Rome, un jugement
qui lui est tout-'a-fait favorable, et ont remarqué aussi un
buste de lui, celui de M. Guérin, qui, parla finesse de
sa touche et son extrême ressemblance, mérite bien une
attention toute particulière.
J'ai parlé de bustes, il en est un qui , par la célébrité de
l'homme qu'il représente, par la réputation que lui ont
fait les amis de l'artiste , qui avaient pu le voir dans son
atelier, excitait une curiosité bien vive, d'autant plus
qu'il n"a été placé au salon qu'assez tard, et qu'on savait
que cet hommage d'un sculpteur célèbre a un grand poète
ne devait y rester que peu de temps : c'est le buste co-
lossal de Goethe , exéciué en marbre français , par M. Da-
vid , membre de l'Institut.
Plus que personne, nous admirons le beau talent de
l'artiste a qui l'on doit le tombeau de Botzaris, la statue
et les bas-reliefs qui ornent celui du général Foy, et une
foule d'autres œuvres marquées au coin du génie ; et ce
n'est pas sans quelque hésitation que nous allons nous
hasarder a faire quelques observations sur l'unique ou-
vrage qu'il ait encore exposé cette année. Mais nous nous
faisons un devoir d'examiner un.e œuvre , abstraction
faite de tout antécédent, et d'oublier, s'il se peut, le
prestige , l'intérêt qu'ajoute a un, ouvrage le souvenir
encore récent du plaisir , de l'admiration qu'ont fait
naître les précédentes productions de l'auteur.
Les nombreux portraits de Goëihe et les récits des voya-
geurs nous ont appris que le front de l'auteur de Faust
et de Goëtz de Berlichingen a acquis , par la constante
habitude d'une pensée forte et puissante , un développe-
ment peu ordinaire; mais quelque vaste qu'il puisse être,
le front de Goethe devrait-il jamais rappeler le front
d'un hydrocéphale?... M. David, qui, plus que per-
sonne , est "a même de connaître et d'apprécier les savan-
tes observations dont le docteur Gall a consigné le sou-
venir dans son immortel ouvrage sur la physiologie du
cerveau , est-il bien sûr de n'avoir pas dépassé la vérité
eu donnant a l'auteur de Werther un front qui sur-
plombe?... J'ai long-temps considéré le buste du célèbre
poète, et je ne puis me persuady, je l'avoue , qu'il n'y
ait pas d'exagération , exagération que je serais tenté de
m' expliquer par le peu de temps que M. David a passé
auprès de Goethe, et qui ne lui aura permis de faire,
d'après son modèle , qu'une ébauche sur laquelle il n'aura
pas aperçu un défaut devenu plus saillant alors que la
finesse du travail , qui permet d'en mieux apprécier les
beautés, en dévoile aussi les défauts. A celui-là près, il
est impossible de ne pas être frappé d'admiration et
de respect devant cette image colossale du Nestor de la
littérature allemande. L'auteur a imprimé "a cette phy-
sionomie un caractère de grandeur et de majesté qui en
impose et qui cependant n'exclut point tout-a-fait l'ex-
pression un peu ironique qui doit se trouver parfois sur
la figure du créateur de Méphistophélès.
Il est un autre buste qu'il nous tarde de signaler, et
qui mérite une distinction toute particulière , tant par
son extrême ressemblance que par la manière grande et
noble dont il est conçu et exécuté, c'est celui que M. Ra-
mus , jeune artiste provençal , a fait d'après M. le comte
de Forbin. C'est la première fois, je crois, que M. Ra-
mus met au Salon ; mais son premier pas dans la car-
rière me paraît lui faire le plus grand honneur.
Nous ne dirons rien d'une petite statue en plâtre en-
voyée par M. Eugène Devéria, le jeune peintre à qui
l'on doit le tableau de la Naissance de Henri IF, qui au
dernier Salon fit événement ; mais en revanche, je vous
signalerai comme une des productifs les plus curieuses
du Salon de sculpture un bas-relief de M. de Triqueti ,
jeune artiste dont on a remarqué plusieurs tableaux daus
les salles de peinture , et notamment Galilée abjurant ses
prétendues erreurs devant V inquisition. Non content des
suffrages flatteurs que lui a mérités ce tableau brillant de
couleur et d'un effet très-harmonieux , il a recherché
aussi la gloire du sculpteur, et s'est présenté dans la lice
avec un bas-relief en bronze , dont les figures se détachent
presque entièrement du fond : il représente la Mort de
Charles-le-Téme'raire . Vaincu "a la bataille de Nancy , le
duc de Bourgogne cherche son salut dans la vitesse de
son cheval , mais un cavalier le poursuit, l'attaque, et
perce de son épée, au défaut de la cuirasse, le dernier
des ducs de Bourgogne de la seconde race. Il y a quelque
chose d'étrange, de fantastique, dans cette composition,
a la fois si neuve et si originale. C'est plein de vie, d'ame
et de mouvement, et l'exécution en est d'autant plus a
remarquer que « cet ouvrage de fonte est présenté, dit
le livret, tel que le bronze est sorti du moule, et sans la
plus légère retouche ou ciselure. »
Un cadre n'est ordinairement qu'ime bordure, qu'un
ornement qui sert "a décorer le travail qu'il renferme.
M. de Triqueti a su donner a celui qui entoure le bas-
relief dont je viens de vous entretenir, et qu'il a sculpté
L'ARTISTE.
22.1
►
lui-même sur bois, style d'architecture bonrguignone ,
un intérêt tout spécial et qui se lie intimement an sujet
principal qu'il a traité. A gauche du spectateur est
sculptée, dans l'épaisseur du cadre, la statue de Phi-
lippe-lc-llardi , premier des ducs de Bourgogne de la
maison de Valois, et a droite celle de Marie de Bour-
gogne, fille de Charlcs-le-Téméraire, en qui la famille
s'éteignit. Au bas du cadre , quatre compartimens , re-
présentant les emblèmes des quatre ducs, et dans le haut
sont des figures emblématiques ayant trait a leur histoire ;
enfin les écus limlués qui se trouvent dans diverses ca-
ses, tout autour du tableau, représentent l'histoire hé-
raldique de la maison de Bourgogne , ainsi que ses al-
liances.
:^^^iiv.v7^^7- ^
LETTRES SUR LE SALON DE 1831.
TROISIÈME LETTRE.
McmitiT (if l'Acndtîinic de l'cinlui-o «rAnfiloU-rrr . etr. , ptr.
A LONDRES.
MONSIEUH ,
Grâce à l'c'tude que vous avei faite de notre roman de Gil
Blas , traduit par vous en compositions si brillantes , vous ave/,
pris goût il notre litte'r.iUirc , et vous êtes devenu le familier de
ces auteurs du bon vieux temps qu'aucuns ont la superstition
d'adorer encore. Vous souvenez-vous do celte scène des Plai-
deurs de Riicinc, où le bon Dandin , juge-modèle »'il en fut ja-
mais , possédé du dc'mon de la Justice , cl g.ird^ à vue par m
famille et ses (,'ens, s'en va sur les jçoulliifrcg ou s'crhapjic par
les soupiraux de sa cave, en criant à tue-tête : « Je veux aller
juger? » Et il juge en effet, et d'une façon si bouffonne qui-
c'est merveille de le voir, merveille de l'ouïr.
« Eli bien ! maintenant , c'est au tour de notre académie des
Beaux-Arts à donner sa petite romédie. Les entrée» des saUe» de
l'exposition sont suspendues : de nouveaux tableaux sonlfounû
aux jures-experts pour remplacer ceux qui jouissent depuis un
mois de l'ovation du Louvre. Et les 'jurés s'assemblent : la
table au tapis vert, le fauteuil et la sonncUv du président, 1<-
greflier au grave maintien , rien n'y manque. Silence I vou.s
dis-je, ils sont en travail : ils jugent: ils vont sauver les art»
comme les Quarante ont sauvé les lettres; comme les oiseaux
sacres ont sauvé le Capitole »
Voilà ce qu'bier , à l'entr'acte d'une représentation de la pièce
de Racine, grondait entre ses dents un jeune homme à qui une
place mal commode avait donné de rbumeu.r, et qu'à son air
vif et spirituel, à sa barbe dii seizième siècle et à son langage,
j'avais tout d'abord reconnu pour un artiste. Il me donna le mot
de sa boutade énigmatique. D'exceptions en exceptions je cher-
chai à obtenir grâce dans son esprit pour quelques-uns des im-
mortels dont j'aime le haut talent et la personne ; mais il s'agi-
tait sur sa banquette étroite , et son humeur allait croissante.
« Oui, sans doute, poursuivit-il, parmi ces juges il est de
rares génies qui couvrent l'académique aréopage de l'éclat de
leur nom; mais autour d'eux se groupent trop de médiocriu»
triomphantes par qui le talent s'indigne d'être jugé. Qu'un jurj-
d'admission soit nécessaire, d'accord; mais pourquoi n'est-il
composé que des seuls élémens d'une académie patentée , sou-
tien du droit divin dans les arts? Pourquoi la formation n'en est-
elle pas laissée à l'élection des artistes, sous telles ou telles
conditions de justice distrilnilivc généralement consenties? Car
de quel droit de flagrantes mtyiocrilés s'arrogent-ellcs le privi-
lège de juger les Robert et les Delacroix , les Schnetz et les
Dclarochc, les Decanips et les Dupont.' De quel front osent-
elles ne pas décliner sur-le-champ leur compétence ! Elncore si ,
croyant en lui-même, ce jury faisait son devoir; encore si son
excessive indulgence n'ouvrait pas la porte à des productions
détestables sous le rapport de l'art , et , qui pis est , aux nu-
dités , aux équivoques orduricres de la régence , aux orgies qui
calomnient les ateliers , et où le peintre et son modèle roulent
dans la double ivresse des sales voluptés et du vin. Mais non,
tout s'entasse pêle-mêle sans distinction de sujet. Ce n'est pas
d'ailleurs que je sache à Bayard le moindre gré de sa conti-
nence; mais, entre nous, si vous n'êtes pas seul dans votre
alcôve , tircz-en les rideaux , et gardez-en piur vous les secrets.
Voltaire a bien pu communiquera Ninon , Rocbester à ses amis.
Parny à son Éléonore, les débauches d'une muse bbertine; mais
ils n'ont (ms appelé la cour et la ville , tous les sexes et tous les
âges à les entendre. Qu'est-ce , après tout , que la rcser\ e chez
un peuple poli comme le nôtre? L'ne gr.îce, une poUtcsse de
plus. Kt puis, c'est Ie-pa1ais du roi lui-même qui s'ouvre à nos
œuvres : que l'art rende en gloire , et avant tout en décence . à
2âi
L'ARTISTE.
notre monarque , ce qu'il en reçoit en protection. Gardons que
sa jeune famille , placée de nos propres mains à la tête de notre
pays, ne puisse sans rougir se mêler dans ces galeries au milieu
de nous. Enfin ne devons-nous pas nous-mêmes respect à nos
propres mères , à nos sœurs et à nos filles ?...!. Le genre Dubufe
nous saisira donc partout à la gorge ! Rien ne manque à sa
gloire , pas même les imitateurs ; et telle personne , dont le nom
au livret ne peut être qu'une erreur , risque un œil pour nous
donner aussi sa petite Régence demi-lascive!.. »
A ces mots , la toile se levant coupa court à cette conversa-
lion , que la fin de la soire'e dramatique et les flots de la mul-
titude sortant de la salle nous empêchèrent de reprendre , en
nous empêchant de nous rejoindre.
Sa colère était fonde'e sans doute; mais s'il faut proscrire les
priapées , il faut mettre le même empressement à accueillir le
nu qui a sa de'cence , et qui est l'une des belles ressources de
l'art. L'e'tude d'une jeune Baigneuse, où IM. Rioult s'est montre'
coloriste habile , en est un exemple : la tête de celte charmante
étude est pleine d& naïveté', d'innocence et de grâce, et les formes
de ce corps , où brille l'enfance en sa fleur voisine de l'adoles-
cence, n'e'veillant dans l'imagination que des ide'es tranquilles
et douces. Il y a dans le spectacle des formes surhumaines des
statues antiques quelque chose qui saisit fortement l'imagina-
gination , qui va puissamment au cœur, qui ravit l'ame vers une
sphère de grandeur et d'e'lévation , vers un ordre d'idées nobles
et pures comme les objets qui les enfantent. C'est la même pcn-^
se'e qu'exprimait Winckclmann , quand il disait que la contem-
plation de l'Apollon du Belve'dère le rendait meilleur.
Une chose qui rassure , c'est que les vrais talens de notre
e'cole prêchent d'exemple contre le mauvais goût renouvelé'
des gouaches de Baudouin. Voyez comme le pinceau pur
de notre Ingres sait captiver l'imagination sans la souiller, de-
vant les contours raphaélcsques de son Odalisque. \oycz comme
Gérard fait doucement rêver quand il réfléchit la sensibilité de
l'Amour sur l'ame candide et pui*e de sa Psj'chè ; comme Her-
sent a parlé , dans un sujet difficile , le naïf et chaste langage de
la Bible.
Les mœurs religieuses ou populaires de l'Italie fournissent à
Robert et à Schnctz de nobles ou d'heureuses inspirations j à
Delaroche , à Delacroix , le Dante ou l'histoire ; a Decamps , les
scènes familières de la vie. Alfred et Tony Johannot , à leur
tour, savent puiser aux sources fécondes des romans de Walter
Scott, qui sont aussi de l'histoire; et leur crayon spirituel et
facile vient en aide à l'art du typographe , et se joue pour illus-
trer, suivant votre expression anglaise , les monumens du génie.
Ces deux jeunes artistes méritent une mention particulière; mais
leur nom se mêle à trop de souvenirs de ces dernières années ,
pour que vous ne me permettiez pas d'arrêter un instant vos
regards sur cette époque transitoire qu'ils ont marquée du cachet
de leur talent, soit qu'Usaient reçu, soit qu'ils aient donné l'im-
pulsion dans les arls, comme graveurs, dessinateurs ou peintres.
Depuis vingt-cinq ans , votre pays avait donné un essor ex-
traordinaire à la librairie, en associant les arts du dessin au
succès de cette branche d'industrie. Ators que la paix rouvrit
le continent, l'Europe devint sur-le-champ tributaire de la
Grande-Bretagne pour ses splendides éditions à illustrations ,
et il se fit sentir en France une émulation qui nous valut de
beaux ouvrages typographiques et chalcographiques. Déjà, il
est vrai, les Didot^ les Renouard et les Crapelet avaient pro-
duit en ce genre des monumens immortels; mais rien n'avait
encore paru qui pût rivaliser avec les Mille et une Nuits, dont
les ravissantes compositions auraient suffi pour vous placer au
premier rang parmi les artistes. Votre Gil Blas et votre Don
Quixote vinrent ajouter encore à l'enthousiasme comme au
désespoir de nos dessinateurs et de nos graveurs de vignettes à
qui cependant notre admirable Prud'hon avait donné des leçons
heureuses.
Jusque-là, Moreau le jeune, si peu puissant dans ses effets,
mais si admirablement habile à reproduire les scènes des siècles
de Louis XIV et de Louis XV, était le point de mire des ar-
tistes qui cidlivaient le même genre. Seul digne d'être cité ,
Alexandre Desenne avait succédé à Moreau sans le remplacer,
et tenait alors le sceptre de la vignette. Il fit des efforts pour
dérober à vos ouvrages quelque chose de leur supériorité incon-
testable; et, sous ses yeux, quelques bons graveurs se formèrent
à ses principes nouveaux : les frères Johannot furent du nom-
bre; et, depuis ce moment, on les trouva partout où il y avait
des progrès à faire et des éloges à recueillir.
Cependant , un homme , doué de la plus heureuse organisa-
tion, sachant d'un tour de main triompher de toutes les diffi-
cultés de l'art, au gré d'un talent improvisateur, M. Achille
Devéria, marchait sur les traces de Desenne; et , à la mort de
cet artiste aimable, restait seul en possession des illustrations
bibliographiques. Long-temps il y déposa les trésors de son
imagination féconde, que parfois l'abus d'une facilité excessive
déparaît de quelques négligences; et si la lilhographie ne l'eût
rendu infidèle à sa première vocation, il eût occupé, dans cette
branche, de l'art, le rang qu'il eût daigné y choisir. Sa voca-
tion, je me trompe :*la brillante imagination d'Achille Devéria
n'était pas faite pour mourir dans le cadre étroit de vignettes de
livres : il lui fallait , pour s'accuser tout entière et prendre un
libre essor, un hôtel Lambert à embellir, un palais de Versailles
à décorer, comme en avait eus Le Brun.
D'après" Devéria , les frères Johannot s'essayèrent encore de
la manière la plus heureuse dans la gravure de vignettes. De
grandes planches , qu'ils donnèrent aussi à la même époque ,
prouvèrent la souplesse de leur talent ; et ce n'étaient là
que les préludes de succès d'un autre genre. Impatiente de
se produire, leur vive imagination ne voyait dans la gravure
qu'un moyen d'écrire sa pensée. Interprètes d'abord des œuvres
d'autrui, ils voulurent bientôt voler de leurs propres ailes, et
gravèrent les compositions dont ils étaient les auteurs. L'eau-
forte cultivée d'une façon si brillante par les maîtres anciens et
quelques modernes , l'eau-forte où votre Wilkie , votre Edwin
Landsccr, votre Cruickshank déposent, chacun suivant sonstyle,
les confidences de leurs heureux génies , devint leur gravure
favorite ; et des collections de vignettes pour les œuvres de
Walter Scott et celles de l'américain Coopcr virent le jour.
Presque à la fois ils trouvaient le temps de publier encore une
multitude d'autres vignettes ou l'imagination, l'esprit et la grâce
L'ARTISTE.
225
se disputaient le mciite de l'exécution. C'est alors qu'ils s'es-
sayèrent dans la peinture où leurs coups d'essai furent des coups
de maîtres. C'est alors aussi que le plus jeune des frères,
M. Tony, associant son nom à toutes les publications intéres-
santes de l'époque , les illustra de dessins sur bois que grava
Porrct. C'est alors particulièrement (|ue son crayon spirituel et
■prote'iforme lutta de verve et d'originalité avec l'auteur du livre
bizarre du Rni de Bohême et ses sept châteaux, deliauchc
d'esprit, mais d'un esprit supérieur.
M. Tony Jobannot, et avant lui M. Acbille Devcria, ont
à mes yeux bien mc'rite de l'art en rendant la gravure sur bois
rivale en quelque sorte du burin. Ce genre, qui a eu ses périodes
d'éclat et de décadence , mérite de ne point être relégué à des
usages subalternes , et son mode expéditif d'exécution et d'ira-
pression l'appellent à d'importans résultats. Les premiers es-
sais de gravure sur bois remontent jusqu'au temps où Char-
les VI régnait eu France et Richard II en Angleterre : ils furent
appliqués à l'impression des cartes à jouer. Reproduction gros-
sière des costumes de l'époque , ces cartes se sont conservées
d'âge en âge sous leur forme gothique jusqu'à nos jours, et si
les gardiens de quelques-uns de vos Musées et ceux de votre
Tour de Londres ont l'air, à. s'y méprendre, de valets de pique
ou de carreau , c'est qu'ils sont fidèles à leur costume primitif
dessiné par les ciseaux grotesques d'un tailleur du quatorzième
siècle.
Ce fut dans le quinzième et non loin de l'époque de la re-
naissance que les arts du dessin tirèrent parti de la gravure
sur bois. D'abord elle servit à décorer les abécédaires de l'en-
fance : sur des cartes marquées chacune d'une lettre de l'alpha-
bet , on grava d'informes figures de saints , d'anges et de dé-
mons , sujets favoris de nos bons vieux pères. Puis, comme on
peut le voir au cabinet des estampes de la Bibliothèque royale ,
où le savant et obligeant M. Duchesne aîné' apprend aux ama-
teurs à savourer avec délices la précieuse odeur d'un bouquin ,
la gra\-ure sur bois suivit l'art dans ses révolutions diverses :
gothi(pic sous les Bernard Milnet en France; les Burgmair , les
Albert Durer , les Schaufclein en Allemagne; et s'offrant avec
les formes de la renaissance sous le tranchant des Coriolano ,
des Andreani , des Jackson en Italie. Telle fut sa marche jus-
qu'au temps où sa sœur cadette la gravure sur cuivre, venant à
naître en Allemagne , prit de plus en plus faveur, la fit négliger
chaque jour davantage et presque livrer à l'oubli dans le dix-
septième siècle. Ce n'est guère que depuis quarante ans qu'elle
a repris une existence nouvelle en Angleterre; mais cette exis-
tence est brillante. L'idée de graver sur bois debout au lieu de
suivre comme autrefois les fibres ligneuses a valu plus de soli-
dité à ce genre de gravure, et donné les moyens de produire les
merveilleux tours de force de finesse dont les Har\'ey , les
Thompson, les Branston et les Wright en Angleterre, et les
Pori'et en France , étonnent les yeux de l'amateur.
Remercions donc M. Tony Johannot d'avoir puissamment
contribué, pour sa part, à rajeunir une branche intéressante des
arts du dessin. Ainsi que son frère , il a , je le sais , bien d'au-
tres titres à nos éloges; mais aucune des fantaisies, aucun des
caprices de ces talens aimables n'est indifférent à étudier. Des-
sins , gravures, tableaux, tout sort avec une cfgale facilite de
leurs mains habiles, et partout ils laissent l'cmpreinle du plus
heureux talent. Leurs talileaux savent à la fois séduire la vue et
captiver la pensée , et , dans ces deux cadres où leurs produc-
tions confondues décèlent par l'air de famille de leur touche
une origine fraternelle , la vérité de costume est le moindre mé-
rite. Bonheur des poses , justesse des expressions , finesse des
têtes qui plus d'une fois rappellent celles d'Holbein , voilà bien
des qualités du talent pittoresque. Et si parfois une critique
grondeuse réclame un dessin plus sévtre, un modelé plus
ferme et plus de relief, elle s'oublie devant l'admirable vérité
de la pantomime , le jeu spirituel et fin des physionomies , le
sentiment qui met d'accord toutes les parties de l'œuvre ; si en-
fin elle regrette l'absence de la vigueur du coloris , elle la trouve
rachetée par la séduction de , l'harmonie la plus parfaite. Ces
qualités se reproduisent surtout dans les tableaux de fFood-
stock , de Giijr Mannering , de l'Antiquaire; elles brillent
encore dans \' Officier de Fortune , dans Manfred et le Chas-
seur , et dans une Halte de soldat devant une auberge ,
charmante composition de M. Tony, et chef-d'œuvre de son
auteur.
Pour un peintre, l'un des moyens de populfa-ité, c'est d'être
multiplié par la gravure. MM. Alfred et -Tony Johannot le
savent mieux que personne , eux qui ont prêté à d'autres
renommées le passe-port de leur burin. Il était tout naturel
d'abord qu'ils se rendissent ce ser^'ice à eux-mêmes : ils l'ont
fait; mais aujourd'hui les plus habiles graveurs de vignettes de
la capitale , les Bumct , les Tavernier, les Revel , les Mauduit ,
les Cousin , se disputent l'honneur de leur servir d'interprètes.
A cette liste manquent et le beau nom de Henriquel Dupont et
ceux de Prévost , Forster et Vallot; mais aujourd'hui les veilles
de ces graveurs sont consacrées à de grandes planches , et leur
talent aimé regrette sans doute de ne pouvoir attacher quelques
fleurons de plus à la couronne des deux jeunes artistes qu'ont
adoptés le public et les gens de goût.
. Leaves de Conches.
Paris, f'juin 1831.
226
L'ARTISTE.
Quelque présomptueuses que paraissent cos paroles, osons
dire que le public ne nous semble pas avoir compris toute l'im-
portance des expositions du Louvre , et surtout de celle de cette
anne'e, où la lutte des romantiques et des classiques se décide.
La grande question des arts est là tout entière cependant; et iJ
faut blâmer ce cruel et impitoyable esprit de critique avec le-
quel on juge des tableaux comme d'e'phe'mères vaudevilles:
quelque peu de conviction qu'il y ait aujourd'hui chez les ar-
tistes^ c'est jouer avec du sang ; et beaucoup de ceux qui nous
rendent compte du Salon , en cherchant plutôt à nous amuser
qu'à nous instruire , oublient que le trait d'esprit qui nous fait
rire jieut aller jjercer le cœur de celui qu'il frappe. Par goût,
par esprit de justice, et dans l'espoir d'être plus utiles, nous
serons plus sc'rieux, quitte à être moins attrayans. Sans doute
MM. Laucrenon , Vincent , "Latil , Caminade, Ansiaux, La-
fond , Bordicr, Brocas , Dassy , Lcfebvre , Vauchelet , et quel-
ques autres , manquent d'inspiration , et quoique nous puissions
nous tromper, nous convenons qu'il est peu croyable que l'art
leur doive jamais rien; mais pour cela, nous ne voyons pas
leurs œuvres avec mépris : on y trouve le fruit de trop sérieuses
études pour n'en pas respecter les défauts , et si l'on a droit de
regretter leur peu de portée , c'est mal servir les arts que les
outrager, car souvent on ne les comprend pas , et nous devons
l'avouer, avec un jeune artiste qui l'écrivait dernièrement :
« Pour bien juger un tableau , il faudrait être sûr de saisir tou-
» jours parfaitement l'esprit dans lequel il a été composé. »
Nous savons bien qu'il y a des hommes si indignes du titre de
peintre , que l'on ne saurait trop châtier la fatale manie qu'ils
ont de barbouiller de la toile, comme M. Dumont, par exemple,
qui nous a fait un Louis-Philippe en meilleure des républiques,
c'est-à-dire au juste milieu, entre Lafayctte et Gérard; mais
ces homraes-là sont plus rares en peinture que les ignorans am-
bitieux ne le sont en politique , et comme après tout leurs vices
sont moins dangereux, on peut absoudre un coupable pour ne
point envelopper dans d'injustes rigueurs tant de gens qui n'en
peuvent mais. En revanche, en ne saurait trop honorer ces vé-
ritables artistes, forts et courageux, animés d'une conviction
])rofonde , qui vont à leur t)ut d'un pas ferme , entraînant leurs
détracteurs à leur suite. Personne ne niera, je pense, que
M. Delacroix ne soit de ce nombre : c'est un génie novateur,
plein de fougue et d'adi-esse , énergique et gracieux tout à la
fois , et puis im peintre universel , comme un ancien maître
voulait qu'ils fussent tous , un peintre qui n'a pas de genre , qui
saisit ce qu'il voit dans la nature, et sait le poétiser. Nous
le disons en conscience , après avoir analysé attentivement ses
tableaux, il nous paraît impossible de l'accuser raisonnablement
de s'écarter de la vraie route , qui n'est autre à nos yeux que la
route du vrai. Dans ses ouvrages , nous n'avons toujours vu que
l'intention de rendi-e la nature avec autant de vérité que de no-
blesse, et c'est là ce que. nous demandons à la peinture : non
point celte vérité qui trompe l'œil, qui n'a qu'un étroit mérite
d'imitation et de patience, sans jjorter aucun intérêt avec elle;
mais la vérité pure , attachante , empreinte enfin du génie ar-
tistique.
Nous sommes ennemis de la glaciale correction des imitateurs
de David, qui prétendent continuer sa peinture sculpturale, et
qui ramènent la forme à la plus stricte régularité , comme si la
vie n'excluait pas cette perpétuelle régularité. Mais nous ne
sommes pas moins ennemis du laid tel que vient de nous en donner
M. Lethicre. C'est incontestablement un consciencieux ouvrage
que sa Mort de Firginie; on y voit avec satisfaction qu'il
cherche , et rien n'est plus à son éloge que la facilité avec la-
quelle on peut reconnaître qu'il a abandonné dans cet immense
tableau les principes de ses contemporains ; mais en voulant
éviter le type davidien , il est tombé dans un vice contraire ,
dans le trivial. Ses honorables efforts n'en porteront pas moins
de bons fruits, et instruiront les jeunes gens. Le laid même a
pour le poète et pour l'artiste un caractère de beauté qu'il ne
faut jamais lui enlever; Michel- Ange et Raphaël en ont fait
dans leurs sublimes ouvrages , il y excite la haine ou la terreur;
mais jamais la répugnance ni le dégoût. C'est que le génie de
l'artiste consiste à rendre sous des formes poétiques l'expres-
sion même des passions les plus abjectes qu'il n'a au reste le
droit de représenter que pour nous en inspirer l'horreur. On voit
que classique ou romantique sont des dénominations qui nous
sont indifférentes ; nous demandons des ouvrages qui jiuissent ,
comme ceux de MM. Delacroix, Delaroche, Decamps, Sigalon,
Schnetz ( nous prenons les modèles que nous avouo "^ous les
yeux ) , être étudiés et médités avec fruit sans égarer le goût
des élèves ni fausser le jugement des masses.
Il est inutile de faire observer que cette digression nous ra-
mène naturellement à M. Delacroix. Du petit nombre d'ou-
vrages exposés qui retracent les mémorables journées de juillet,
sa Liberté guidant le peuple est sans contredit le plus remar-
quable. Nous ne décrirons pas ce tableau, plein d'énergie , parce
que tout le monde le connaît déjà. Avouons d'abord que loin de
partager l'avis général nous admirons beaucoup cette alliance de
l'allégorie au réel que nous y trouvons. Il ne faut pas oublier que
la peinture , comme la musique et les lettres , est faite jwur agir
sur les masses , et les perfectionner en transmettant à la posté-
rité l'image de ce qui est grand et beau. Les arts dominent le
peuple à son insu , et les véritables artistes briseraient leur pa-
lette s'ils croyaient n'avoir d'autre mission que d'amuser les
yeux de quelques riches: or n'est-il pas certaines actions que l'on
est obligé de personnifier pour les rendre ajipréciables? La fiction
est une puissante ressource pour un grand peintre , qu'il faut se
garder de tarir , sans crainte de jeter dans l'erreur les hommes
inférieurs. Chacun répond de ses œuvres, et l'homme de génie
ne saurait être passible des sottises que font ses imitateurs : de
I)areils moyens d'ailleurs n'appartiennent qu'au génie, et le gé-
nie seul osera les employer, précisément parce qu'il faut une
grande force et un immense talent pour franchir la distance
qu'il y a du ridicule au sublime. M. Delacroix, par exemple,
ne voulait pas ( je pense du moins ) traduire un épisode des
L'ARTISTE.
S87
trois journées j prenant son vol de plus baut , songeant à nos
fils, il voul.iit personnifier la rc'volution de juillet. Qu'avait-il
donc de mieux à faire que de montrer le peuple suivant la Li-
berté sur une barricade ? Les bons tableaux sont ceux qui s'ex-
pliquent sans livj-ct. En admettant la critique que l'on veut
introduire , nous n'aurions jias l'admirable collection de la
Ivie de Médicis , par llubens ; le Dante ne serait qu'un rêveur
au lieu d'être un profond moraliste , et cette année nous
serions prives de la belle création des Anges, du saint Jé-
rôme. Vive donc la forte pensée de M. Delacroix, vive aussi
l'accent de vérité et d'enthousiasme qui remplit sa com-
position. La figure principale, la Liberté, me parait bien con-
çue, quoi qu'on en ait dit. Sans doute M. Decaraps a eu raison
de faire de sa Françoise Liberté condamnée au carcan
une jeune fille du peuple avec des formes de jeunesse, de vigueur
I et d'amour ; mais à celte jeune fille soumise à son sort avec la
Wk résignation courageuse d'un grand cœur, que l'on donne une
arme, qu'elle se mette à la tête du peuple grondant, qu'elle cUt
tende crier vive la Charte, qu'elle monte inspirée sur une bar-
ricade fumante, et nous aurons la belle figure de M. Delacroix I
I^_ Oui , sa Liberté est bien celle du 29 juillet , elle est debout , un
^■> fusil à la main ; celle de 98 , à laquelle on a prétendu la com-
parer, était assise sur im écliafaud ! On reproche, je crois , avec
plus de raison aux morts du premier plan leur couleur livide et
l|v c'pidémique. Ces liommts là n'ont point succombé sous un
•^ coup de feu j mais, en revanche, comme l'enfant qui suit la déesse,
armé d'un pistolet , est caractérisé ! Comme on retrouve en
lui cet enfant de Paris , vif, intrépide, aux formes écourtées, le
sang vicié par les maladies que lui ont transmises ses malhcu-
l^fcreux parens , le corps déjà abîmé peut-être de libertinage 5
^^^ comme on reconnaît bien cet homme de la grande ville au clia-
pcau sur l'oreille, au nez d'aigle, aux joues creuses , à la re-
dingote toujours volante; il y a de l'habitude de queue de bil-
lard dans la manière dont il tient son arme! et puis encore cet
enfant blesse qui rampe sur la barricade et regarde la déesse
avec une si touchante expression d'héroïsme , comme il y a
du faubourien dans son mouvement ! Tout cela est vrai, tout
eela dans la nature n'est pas beau , la scène par elle-même est
laide et douloureuse, et pourtant en passant par le pinceau du
peintre, elle est devenue belle , puissante, poétique, elle inspire
pour l'avenir et console du passe ! Voilà comme j'entends la
peinture! A-t-on le droit de reprocher à M. Delacroix, qui
offre aussi deux tigres si brillans de couleur, d'avoir jeté un ton
si terne sur sa barricade? Il y était!!
Combien ne doit-on pas s'étonner ici que la révolution de
juillet ait trouvé si peu d'écho dans les ateliers; qu'après l'ffô-
tel-de-Fille de MM. Mozin et Beaume , rempli d'intércssans
détails, on trouve à peine, sur ce sujet , huit ou dix tableaux
dont l'infériorité est telle qu'on ne peut en parler ! D'où vient
donc cette indifTércnee qui accuse cruellement les sympathies de
nos peintres? La postérité, en ne trouvant non plus d'autre poète
(pi' Auguste Barbier sur la brèche de ce grand événement poli-
ticpic , ne va-t-elle pas s'écrier que nos artistes étaient bieu peu
dignes d'un peuple aussi généreux! Faut-il le dire , chez nous,
toujours si exaltés pour tout ce qui est grand, la sublime révo-
lution de Pologne n'a produit, avec le beau concert du Wauxhall,
qu'un petit tableau d'un pied nous représentant un de ces Fran-
çais du Nord tout couvert de sang et le visage triste et sr*érc
. comme pour nous reprocher notre ingratitude. Honneur à
M. Léon Co^iet! lui du moins n'a point oublié les Polo-
nais , et son brillant pinceau s'est retrouvé là , élégant et
pur comme dans son bon religieux qui regarde d'un air
méditatif l'orage qui se forme au loin sur la crête de» mon-
tagnes , comme dans sa Rébecca enlevée par un Templier
qui attire tous les regards malgré l'espèce de coquetterie répan-
due dans cette scène de désordre, de feu et de fumée. I^cs trois
chevaux y sont bien lancés ; leur tête est brûlante d'énergie , ils
savent qu'il faut aller vite ; le nègre est très-beau , et la tête du
templier respire bien cette colère qui rend immobile. Malheu-
reusement le personnage le plus intéressant de l'ouvrage en est
la partie faible : Rcliecca est froide ; ce que l'on voit de sa poi-
trine est dans une ombre qui lui donne un ton de cuir d«»a-
gréable; nous croyons d'ailleurs qu'elle devrait être plus ef-
frayée et tenir les crins du cheval avec plus de force : elle n'a
pas assez peur de tomber. Quoi qu'il en soit , ce tableau sou-
tient la haute réputation de son auteur et fait regretter qu'il
n'ait rien produit de plus considérable.
Quelque antipathie que nous ayons pour les termes de louan-
ge absolus, nous sommes obligés de dire que les rares et ex-
quises qualités des petits tableaux de M. Decamps les mettent
au premier rang des meilleures productions du Salon. Remar-
quons à ce propos comme le génie , quelque sujet qu'il alwrdc ,
sait tout embellir et vivifier. Certainement on ne pouvait rien
faire de moins noble qu'un hôpital de chiens galeux , qu'une
caricature à' Arabe sur son âne, ou que la Halle d'un pauvre
Auvergnat avec ses animaux savans:ch bien! qui pourtant n'^
pas admiré ces deux bassets qui semblent dire, d'un air jibiloso-
phe : Voilà donc où nous en sommes réduits ! Qui n'a pas écbté
de rire en voyant le calme , l'importance orientale et grotesque
de notre Aiahc juché sur un .-îne ; et dans la halte des animaux
savans, que d'expression, quelle vigueur de coloris; comme
tous ces petits chiens habillés ont des mines plaisantes et bouf-
fonnes, et de quel air spirituel et câlin le singe tend son bras
pour avoir un morceau de pain ! L'Auvergnat et son âne sont
encore de vrais chefs-d'œuvre. 11 est impossible de voir rien de
plus joli , de plus drôle que tout cela. Je n'ai {«s l'honneur de
connaître M. Decamps, mais je suis sûr qu'il doit être bien
heureux lorsqu'il est à son chevalet. Quand on est doué d'ime
aussi merveilleuse organisation d'exécution , quand on est si
vrai , si facile et si plein de charme , il me semble qu'on doit
produire un tableau comme un arbre porte un fruit. J'ai en-
tendu quelques hommes avoir le courage de reprocher, d'un
côté , de la lourdeur , de l'autre de l'absence du modelé , ou
bien l'uniformité de ce moyen qui consiste à procéder toujours
par des tons vigoureux sur des fonds blancs. Il y a des carac-
tères chagrins qui ne veulent jamais jouir de rien, qui gâtent
leur joie à toute force , et qui n'admirent une chose qu'à condi-
tion de lui tiouver un défaut. Regrettons plutôt que M. De-
camps ne se soit pas chargé de faire le portrait du bon Médor ;
il lui appartenait à lui (Je montrer à la postérité le chien fidèleet
ï/
2^28
L'ARTISTE.
triste, qui n'a point oublie la grande semaine et qui veille encore
au Louvre sur la tombe des martyrs de la liberté, en attendant
le monument e'ternel que leur doit la nation! Nous ne pouvons
quitter les ouvrages de M. Decamps sans parler des bons petits
chiens de M. Goureau; ils sont d'une excellente couleur et font
honneur à ce peintre qui nous a donne' d'ailleurs d'assez bonnes
vues. Madame Dalton a aussi exposé un beau chien de chasse
qui garde du gibier.
Parmi les hommes inconnus jusqu'ici , on peut citer comme
s'e'tant distingue' M. Jeanron , qui a signe' un petit tableau de
chevalet tout rempli de me'rite. On voit sur une barricade trois
enfans jouant avec une gravite' charmante aux soldats de juillet.
L'un est assis, fumant sous un schako de lancier une pipe qu'il
vient de trouver. Il s'amuse se'rieuseraent , les enfans même ne
riaient plus alors , et rêve insouciant comme un vieux soldat
qui se repose de la bataille. Un autre dort couché sur la pierre,
et le troisième debout , la tête couverte d'un chapeau de gen-
darme souillé de poussière , le corps gentiment embarrassé
d'une giberne qui lui bat sur les mollets, et tenant un fusil
droit au port d'armes , il veille; il veille sur ses deux amis et
il s'efforce de donner à sa jolie petite mine l'air attentif qu'il a
vu aux factionnaires. Ce drame, qui est composé avec infiniment
d'esprit, de grâce et de spontanéité, annonce dans son auteur les
plus brillantes dispositions. On y remarque un profond senti-
ment de couleur, un dessin naïf et sûr, enfin une manière de
peindre large ,■ franche et courageuse. A vous, hommes riches, ne
laissez pas perdre de si belles espérances ! L'injustice m'a tou-
jours révolté , elle m'irrite, m'exaspère et me conduirait pour
la punir jusqu'à la barbarie , je ne puis donc passer sous si-
lence un fait révélé par un journal. S'il faut l'en croire, et j'y
suis bien disposé puisque le jury d'admission n'a pas réclamé,
on aurait refusé deux petits tableaux de M. Jeanron, l'un inti-
tulé i83o, représentant un homme blessé sur une barricade ,
et l'autre sous le titre i83i, nous montrant le même homme
expirant dans son galetas moins des suites de sa blessure que
de la plus affreuse misère I En vérité on ne peut contenir son
indignation devant un pareil refus , et l'on ne saurait stig-
matiser de traits trop sanglans la lâcheté et l'egoïsme des mem-
bres de la commission dont nous regrettons de ne pas savoir
les noms pour Içs livrer au public. Il y avait cependant dans
la conception dfi M. Jeanron une pensée morale, profonde,
incisive , une pensée utile pour la société ; la peinture accom-
plissait là sa v(|ritable mission : elle flétrissait l'ingratitude, elle
nous intéressait au sort de ceux qui se sont dévoués pour la
patrie. Qui peut oser dire qu'un pareil tableau , traité avec au-
tant d'amc que M. Jeanron en a mis dans ses petits patriotes,
n'aurait pas ouvert bien des bourses en faveur du malheureux !
Messieurs du jury auraij-ils donc peur que les riches ne pris-
sent trop -de sympathie pour le peuple en voyant sa misère?
Pour revenir à des sentimens plus doux, parlons de la déli-
cieuse tête d'étude de M. Steuben. Quoique les chairs en
soient un peu dures , elle a un air de candeur , de pureté et
d'innocence vraiment enchanteur. C'est une bonne action qu'une
mage si tendre et d'une douceur aussi séduisante; on voit
qu'elle ramène le calme dans un cœur irrité. Anne d'Autri-
triche , accordant la liberté de Broussel et de Blancmenil , rae
paraît loin du mérite de cette tête. Ce tableau, qvii était, il est
vrai , assez difficile à traiter, est à mon avis dur et sec.
En vérité , je finirai par croire qu'il est plus facile de faire
un petit tableau qu'un grand, et qu'il y a beaucoup moins de
ridicule que je ne pensais à juger du mérite proportionnel des
ouvrages par les dimensions de la toUe. Outre la preuve que
nous en offre M. Steuben, nous citerons M. Larivière, qui a
donné deux moines vraiment beaux , comme conception et
comme exécution , et qui a été assez malheureux dans sa grande
Peste sous le pape Nicolas V. Témoin encore M. Dunipt,
dont la grande scène de Clodoalde est faible , quelque bon sen-
timent de couleur qu'on y trouve , et qui a fait comprendre d'une
manière forte et dramatique la mort de Front-de-Bœuf. Pour
mieux appuyer l'axiome tant soit peu bourgeois que nous avons
avancé , nous parlerons encore de M. Couder, qui a mis si peu
de poésie dans le sujet si poétique de V Adoration des Mages,
tandis que son petit tableau de Fre'dégonde et Chilpéric est
d'un ton chaud , d'un mouvement vrai et d'une pensée vigou-
reuse : pourquoi l'avoir gâté par ce cadre de charlatan ?
V. ScHOELCHER.
CONSTRUCTION
LA SALLE DES siANCBS ME LA CnAMBBE DES DiPtJTÉS.
L'architecture monumentale résulte toujours forcément
de la nature des institutions religieuses et politiques des
peuples. Lorsque les dogmes sont fixes, quand les lois
sont stables, les édifices que l'on élève pour le culte ou
pour le siège du gouvernement sont ordinairement très-
réguliers, fort simples et extrêmement massifs. Les tem-
ples et les palais de l'ancienne Egypte, de l'Inde et du
Mexique , ainsi que ce qui reste de raonumens dits cy-
clopéens , en fournissent des preuves nombreuses.
Ce qui caractérise au contraire les grandes construc-
L'ARTISTE.
229
lions monumentales exécutées chez les nations non-seu-
lement très-policées par elles-mêmes, mais qui de plus
sout héritières delà civilisation de deux ou trois peuples,
1^.^ comme la France par exemple qui a la Grèce, Rome et
Bla moderne Italie a califourchon sur elle, ce sont la
multiplicité des détails , la variété des styles qu'on em-
»^^ ploie, et l'incohérence des parties entre elles et avec le
Hitout, incohérence qui résulte naturellement des besoins
et des goûts différens qui se développent, pendant l'cs-
pace de temps qui s'écoule depuis la fondation jusqu'à
^■î'achèveinent d'un édifice.
H[ Ce défaut d'unité dans le plan et dans les détails est
^r manifeste dans la basilique de. Saint-Pierre de Rome ,
commencée à la fin du quinzième siècle par Nicolas V,
et qui n'a été entièrement terminée qu'en 1790. On le
retrouve dans presque toutes les églises dites gothiques ,
où les trois variétés de ce style peuvent être observées suc-
cessivement dans le chœur, dans les nefs et au portail.
Enfin tout le monde est ii même d'observer la même in-
l^fccohérence aux Tuileries et au Louvre. Ces disparates ne
doivent donc pas toujours être attribuées aux architectes,
mais fort ordinairement a la rapidité avec laquelle les
croyances, les mœurs et les goûts se modifient chez les
peuples qui cultivent leur intelligence, et où de grandes
révolutions ont changé plusieurs fois sa constitution et
ses lois.
Envisagé sous ce point de vue , le récit des vicissitudes
du palais Bourbon devenant successivement le palais du
Corps -Législatif, puis la Chambre des députés sous
Louis XVIII et sous Philippe I"-"'', ne serait pas sans in-
térêt même pour l'histoire de l'art, et il fournirait inie
preuve éclatante de ce qui a été avancé plus haut : que
rien n'est si rare chez les nations très-policées que l'unité
du plan et des détails , dans les grands édifices qu'elles
élèvent.
Eu efl'et rien n'est si irrégulier quant a la superficie
qu'il couvre, rien n'est si hétérogène relativement aux
parties qui le composent , que cet ensemble de bàtimens
au milieu duquel se trouve la salle des séances pour les
députés. L'alignement de la grande façade du côté du
pont forme avec celui qui est parallèle avec la rue de
l'Université un angle de trente degrés. Or comme les
constructions qui longent la rue de Bourgogne sont d'é-
qucrre avec la façade du bord de l'eau , il s'en suit natu-
rellement qu'elles ne le sont pas avec l'entrée méridionale,
ce qui est cause que la forme du plan pris en niasse de
cet édifice ne peut être indiquée , même approximative-
ment , par aucune figure régulière bien connue.
Quant aux parties d'architecture qui le composent ,
l'unité n'est pas plus facile à établir. D'abord on y a
conservé du côté de la rue de l'Université les avant-corps
qui appartenaient au palais Bourbon , dont le style ,
comme on sait, est celui du temps de Louis XV. Pour
éviter des dépenses superflues, on conserve une partie
des vestibules et des dépendances , où l'ordre dorique de
Pestum a été prodigué , comme c'était l'usage en l'an vi
et VII de la république. Enfin du côté du pont est le grand
fronton soutenu par douze colonnes d'ordre corinthien,
espèce d'entrée postiche construite aussi du temps du
Directoire.
C'est avec la condition de respecter tous ces élémens
divers, et souvent contraires , que M. de Joly, architecte,
a été chargé de construire au milieu d'eux la salle des
séances ainsi que les trois grandes pièces qui la précèdent ,
et l'entrée principale du côté de la cour d'honueur. Il
faut convenir que c'est un problème difficile à résoudre
que de ramener l'unité au milieu d'un tel désordre. Aussi
croyons-nous qu'il sera indispensable , lorsque le public
jugera l'exécution des travaux qui ont été confiés à M. de
Joly, de tenir compte de toutes les entraves et de toutes
les conditions onéreuses qu'il lui a fallu accepter. Pour
nous , nous ne perdrons pas de vue les difficultés que cet
artiste a eues a vaincre en essayant de donner une idée de
l'ordonnance de ses projets et de l'exécution de ses tra-
vaux.
En visitant les travaux de la Chambre des députés,
nous avons été agréablement surpris de les trouver bien
plus avancés que nous ne supposions qu'ils ne le fussent.
Après avoir traversé la grande cour et quand on arrive à
la cour d'honneur, on peut de lii saisir d'un coup d'œil
la nouvelle entrée principale dont AL de Joly a été obligé
de raccorder les deux,galeries latérales avec les deux ailes
conservées qui forment celte cour d'honneur. Sous un
péristyle de quatre colonnes d'ordre corinthien ( celui de
Jupiter Stator ) , surmonté d'un fronton , et auquel on
parvient a l'aide de douze marches, est la porte princi-
pale. De chaque côté de celle entrée sont trois arcades
séparées par des pilastres d'ordre corinthien, beaucoup
plus petits que les colonnes du péristyle. Ces arcades re-
posent sur un soubassement dont la hauteur est égale a
celle des douze marches. Au-dessus de leur entablement
règne une balustrade dont le goùl n'est pas.bien sévère ,
mais que l'architecte a été forcé de rappeler pour meure
quelqu'harnionie entre ces constructions nouvelles et
celles de la cour d'honneur bâties du temps de Louis XV.
Lorsque l'on a franchi le seuil de la porte, ou se trouve
dans une galerie transvei-sale qui donne entrée aux trois
grandes salles ; l'une d'introduction, l'autre, à droite,
de distribution , et la troisième , 'a gauche, qui doit servir
pour les réunions. A l'extrémité de ces trois pièces sont
des issues par lesquelles on entre dans une seconde gale-
rie parallèle cl toute semblable à la première. Cette der-
250
L'ARTISTE.
nière galerie, plus rapprochée de la salle des séances, est
presque terminée.
La disposition générale de la salle des séances est tou-
jours telle qu'elle a été jusqu'ici : c'est vui demi-cercle.
Au centre du diamètre est la tribune, la place du pré-
sident et celles des secrétaires. Au-dessus et sur toute la
longueur du mur se trouvent les trois espaces où seront
placés les trois tableaux pour lesquels on a ouvert der-
nièrement des concours. Au-dessus des gradins circu-
laires où doivent s'asseoir messieurs les députés s'élèvent
tm soubassement, des colonnes d'ordre ionique ( sembla-
bles a celles du temple d'Érectée, a Athènes), et leur
ental)lement sera surmonté par une voûte surbaissée.
Entre les colonnes et le mur circulaire d'enceinte de la
salle seront pratiqués un ou deUx étages de tribunes.
L'accroissement des tril)unes sera facultatif, par l'usage
de petits planchers en fer qui se monteront et se démon-
teront "a volonté , au moyen d'un mécanisme fort simple
et très-solide.
Déjà toute la construction de la salle est terminée , et
les colonnes en marbre vont être coiffées de leurs chapi-
teaux en bronze dont la fonte a été confiée a M. de La-
fontaine. La charpente en fer , travail conçu et exécuté
avec autant d'intelligence que de hardiesse , est posée.
Les deux grands escaliers demi-circulaires et a doubles
rampans produisent lui fort bon effet.
Nous nous abstiendrons de parler de la décoration in-
térieure proprement dite, dont nous n'avons vu que quel-
ques croquis et qui ne peut être jugée qu'en place ; seu-
lement nous ferons observer qu'il y a peut-être quelque
incohérence de composition dans l'tmploi que l'artiste a
fait de l'ordre corinthien romain pour le portique , les
salles et les galeries, tandis que la colonnade circulaire
de l'intérieur de la salle des séances est d'ordre ionique
grec. Peut-être trouverà-t-on que nous poussons le goût
de l'homogénéité du style jusqu'à la pédanterie; mais
nous faisons cette remarque dans l'intérêt de l'art , per-
suadés d'ailleurs que nous sommes que les disparates qui
bigarrent déjà l'ensemble des anciennes constructions ré-
servées rendront le public et les artistes peu sévères à
propos de ce-léger défaut.
Dans l'intérieur de la salle des séances , les colonnes
sont en marbre , les chapiteaux en brotize , les tribunes
seront en fer , et probablement que le mur d'enceinte sera
enduit intérieurement de stuc. Toutes ces matières réper-
cutent bien durement les sons; M. de Joly a dû y pen-
ser , et nous supposons qu'il connaît assez bien les lois de
l'acoustique pour avoir calculé les effets de la voix d'un
orateur , au milieu d'une salle telle qu'il l'a construite.
Au siu'plus, il est encore temps de faire des expériences,
et nous nous empressons d'éveiller l'attention de l'archi-
tecte a ce sujet , afin de nmltiplier dans la décoration les
matières qui amortissent les sons, dans le cas où ce
local serait en effet trop sonore.
Quant aux détails de la construction de tout l'édifice ,
ils sont fort intéressans a visiter en ce moment pour les
hommes de l'art. Les voûtes sont toutes formées avec de
la poterie, système également favorable a la solidité et
à la légèreté. Pour la charpente en fer, c'est un ouvrage
qui fait honneur aux connaissances de M. de Joly et que
les artistes verront sans doute avec intérêt avant qu'elle
ne soit enveloppée par les toits et les enduits.
On croit pouvoir assurer que la Chambre des députés
pourra être occupée au jmois d'avril 1 852 , époque où
seront terminés les tableaux et les sculptures qui doivent
servir a sa décoration.
Delécluze.
:2lpfrçu îrrei |)ubUctttt0n0.
LEÇONS
S«l
l'histoire et la THÉOpiE DES BEAUX-ARTS,
P&B A. G. SCHLEGEI,.
Tiiiiluction de Couti:bier , île Vieunc.
Schlegel doit être regardé comme un des plus fermes appuis
de l'e'cole nouvelle , comme un des apôtres les plus ardens de
la re'forme littéraire. Déjà en 1H07 il avait lancé son fameux
manifeste , son Parallèle de la Phèdre de Racine avec
l'Hippolyle d'Euripide, profession de foi qui lui valut pres-
que les honneurs du martyre : l'Institut , qui allait lui ouvrir
ses portes , se hâta de l'excommunier; cela ne doit pas surpren-
die. Mais ce qui est beaucoup plus piquant , la police impériale
prit l'alarme; la liberté avait paiu , dans une brochure , il est
vrai , dans un pamphlet purement littéraire , mais enfin c'était
la liberté, c'était son allure franche et ficre. Schlegel fut banni
du sol de la France. Cet exil n'était du reste qu'un éclatant hom-
mage rendu à la puissance de la littérature.
L'ARTISTE.
23f
A cette e'poqiic , Schlcgcl avait déjà traduit Shakespeare ;
et certes ce n'était pas après avoir vécu dans l'intimitc d'un si
iiidc jouteur qu'il se serait laissé convertir par l'orthodoxie de
l'Institut ou de la police impériale. Aussi, de retour à Vienne ,
(lonna-t-il, comme réjionsc à l'accueil peu pracieuT qu'il avait
reçu en France , son Cours de littérature dramatique; c'était
le développement des doctrines disséminées dans ses précédens
-^uvrages, et comme la protestation d'une conviction intime que
■ ^Bk persécution n'avait pu eliranlcr.
Quand l'I'^urope toute entière se souleva contre Napoléon, et
que le cri de liberté retentit des bords du Rhin jusqu'à la Vis-
Iule (liberté que les rois trahirent lâchement après avoir vaincu
])ar elle), Schlegel abandonna ses travaux et sa polémique lit-
téraires pour descendre dans l'arène plus agitée des intérêts po-
jtiques. Sa plume fut des lors dévouée .\ l'affranchissement de
n pays. Le défenseur courageux des frtlnchises littéraires ne
j>ouvait êti-c un tiède champion de la liberté.
On comprend tout ce que cette vie de combats , cette longue
lutte soutenue en l'honneur (le ce qu'il y a de plus noble sur la
icrre, dut remuer d'idées fécondes et généreuses dans cette amc
d'artiste , et ce que ce doit être qu'un coup d'œil jeté par cette
haute intelligence sur l'histoire de l'art ; l'art , son plus cher
aiiiourl Résume vif et rapide de ses dévcloppcmens chez les
|:euples qui lui ont voué un culte, aperçus ingénieux et pro-
tonds, revue pittoresque de toutes les illustrations pour les-
(|uelles la posléiilé a commencé depuis long-temps , sages con-
seils aux cék^rités modernes , partout des trésors de science et
une finesse de critique que l'érudition heureusement n'exclut
pas toujours , c'est ce qu'offucnt aux méditations des artistes les
Leçons sur l'histoire et la théorie des beaux - arts. Le tra-
ducteur, M. Couturier, de Vienne, a joint au mérite d'une tra-
IH^uction élégante et consciencieuse des notes étendues, qui, en
^^^complétant l'ouvrage du savant professeur allemand , se rappro-
chent souvent , par l'originalité du stylo et des vues , du modèle
qu'il avait sous les yeux.
Nous recommandons cet ouvrage à tous ceux qui sentent et
aiment les arts , à ceux qid cherchent dans leurs annales ces no-
tions précieuses que l'historien s'occupe trop peu de recueillir.
L'histoire des arts n'est autre chose que celle de la civilisation;
c'est l'histoire de l'esprit humain. Rassemblez des faits , accu-
mulez des dates, décrivez des batailles : que m'apprencz-vous?
Il faut autre chose aujourd'hui à l'avidité de connaître qui nous
tourmente; c'est riioninie que nous demandons à l'historien :
.issez long-temps l'histoire n'a été faite que pour les rois.
UftJitc Dramatique.
THÉÂTRE DE L'ODÉOM.
^e tyfé otite, Sjr(t)/ie <-/* cmo i/c/r./ e/ rit /iraje,
VSM. M. rOITlil.
Une bonne fois pour toutes , le diable n'est nullement diabo-
lique sur le théâtre; passe pour un roman fantastique lu le soir
au coin du feu , lorsqu'il pleut ou qu'il neige : ici l'écrivain a
SCS coudées franches , il prépare «i loisir tous les ressorts de la
superstition , se sai it des prt^ugés du lecteur, le fascine à son
gré , lui découvre , dans la fantasmagorie du silence , tout un
mond« imaginaire : c'est au mieux. Mais que pouvcz-vous es-
pérer du spectateur parc, coquet, discourant, entouré d'une
foide immense , dans une salle joyeuse et resplendissante de lu-
mières. La musique et le bruit, cette multitude et cette splen-
deur tiennent son esprit dans une assiette de bien-aise telle qu'il
ne lui faudrait pas moins qu'un véritable incendie ou que les
rugisscmcns d'une insurrection pour lui faire battre le coeur
d'effroi.
Examinez aussi que ce que vient ordinairement et suÏTant
vous opérer le diable chez ces pau>Tes humains vaut rarement
la peine qu'il se donne de quitter l'enfer. IMc'phistophélcs , par
exemple , donne à Faust le pouvoir de séduire Marguerite et de
tuer le frère de sa langoureuse bien-aimée. Beau mirade! L«-
velace, sans mauvais génie, séduit bien autre chose, ma foi ,
qu'une nonchalante villageoise : il lutte même avec toute une
famille et contre les lois de son pays. Mon Lovclace est plus
diabolique tent fois que votre Mc'phistophélis : Goiithe en con-
viendrait devant Richardson.
Je m'étonne que notre bon ange ne soit pas encore persotf-
nifié pour la scène : cela viendra, comme dans Homère, comme
dans les Légendes; et pour nous faire du drame, au lieu de laisser
l'homme seul , à sa conscience qui le retient, à ses passions qai
le saisissent, à son libre arbitre qui tranche la question, on le
produira sans doute bras dessus , bras dessous , entre Satan et
Jésus-Christ, qui se chercheront noise .i son sujet. De telle sorte
que, dans ce conflit , l'homme sera un automate indifférent que
s'arracheront tour à tour un infernal agent provocateur et un
céleste philantropc. La bascule des passions est bien plus belle
que toute cette mythologie. ,
Restons dans l'humanité, surtoiit au théâtre, car là vous
voyez si nettement le diable face à face , prenant sa prise au be-
soin et buvant un verre d'eau pour se rafraîchir, que c'est pitié.
C'est surtout c^ilomnier Sal.in que de le faire venir sous les traits
de Dclaitre : où voit-on de l'archange précipité dans cet ac-
teur-là ?
Après tout , c'est un grand et important ouvrage que celui du
Moine ; j'entends l'original , le Moine de Lcvis , car celui de
252
L'ARTISTE.
M. Fontan , cette maigre copie , en est à mille lieues. La petite
mesm-e du drame n'est pas cre'e'e pour contenir ces ouvrages de
ge'ant : on les disloque , on les brise , et puis on montre avec
joie un de leurs membres déchires. C'est un meurtre I
VAUDEVILLE
aL.eo7)àn<t , Sl}m?ne en d'oui ac-f&f ^
PAR H. AIICEI.OT.
L'abondance des matières nous ayant empêches de donner
dans notre pre'ce'dente livraison l'analyse du drame de Léonline
qui continue de remplir chaque soir la salle du Vaudeville,
nous acquitterons aujourd'hui la dette que nous avons contractée
envers nos lecteurs.
C'est beaucoup, en défigurant Diderot, d'avoir sauvé une
forte portion de son idée du naufrage : M. Ancelot mérite des
éloges pour ce tour de force. Qui ne sait par cœur ce joli conte
si bien narré par une bavarde hôtesse , à travers le rédt des
amours de Jacques le Fataliste ? Une mère livre sa fille pieds
et poings liés : elle l'a façonnée au vice , elle stipule les intérêts
de la corruption. Diderot et M. Mérimée dans ses Espagnols
en Danemarck ont élevé ce portrait à l'énergie d'une haute
leçon morale. Il fait frémir 5 mais le vaudeville ne peut offrir
au public assemblé que la corruption qui intéresse j le public
la supporte jolie , en larmes et sur le seuil du repentir : autre-
ment il ferait baisser la toile.
Orpheline donc , et par la mort de son premier amant , tué
en duel , réduite à la misère , Léontine a volé pour vivre :
poursuivie par la police elle s'est réfugiée chez madame de Cé-
roni. Madame de Céroni, jeune et brillante veuve italienne, fut
long-temps la bienfaitrice de cette coupable fille qui revient près
d'elle aujourd'hui. A l'aspect de la malheureuse qui avoue ses
fautes et embrasse ses genoux , la veuve conçoit un horrible
projet. Elle chercliait en ce moment à se venger de l'indifférence
d'un amant, du comte d'Arcyj c'est sur Léontine qu'elle attirera
l'attention de son infidèle. Léontine s'y refuse d'abord; mais
que pourrait-elle contre sa bienfaitrice , contre une femme de-
venue vindicative par dépit , et qui peut d'un seul mot la jeter
sur la sellette et la livrer à un arrêt infamant? L'intrigue se noue :
un mariage en résulte , et lorsque d'Arcy se croit au comble de
SCS vœux, près d'une épouse vertueuse, madame de Céroni dé-
chire impitoyablement le voile qui couvrait cet odienx mystère
de déshonneur et de vengeance. D'Arcy éclate. Léontine, trem-
blante , humiliée , lui dit avec désespoir comment elle fut la
complice involontaire de cette perfidie. Dans son abaissement ,
l'infortunée laisse percer alors une résignation si profonde, un
repentir si déchirant, que peu à peu, revenu à la compassion ,
puis bientôt à l'amour, le comte s'écrie tout à coup, en ten-
dant les bras à Léontine : « Relevez-vous, madame la comtesse.
— Ils seront donc heureux ! » s'écrie, avec le ressentiment d'un
mécompte bien amer , l'Italienne désappointée dans ses projets.
Après avoir vu cet ouvrage, on relit avec plus de plaisir
l'œuvre de Diderot , et pourtant la traduction infidèle qu'on en
donne au -vaudeville amène à la rue de Chartre la foule de
Marie Mignot. M. Ancelot en doit quelque reconnaissance à
madame Albert.
U0m)flU!9.
La salle de l'Opéra vient d'être rendue au public, toute
brillante d'or et de fraîcheur. Nous examinerons, dans notre
prochain numéro , les principaux points de celte restauration ,
qui est due au talent original de M. Lesueur.
L'exposition des modèles en plâtre de la statue de Napoléon ,
destinée à la colonne de la place Vendôme , vient de s'ouvTir
dans les salles de l'École des Beaux-Arts. Cette exposition im-
portante sera également l'objet d'un examen sérieux dans notre
feuille.
La troupe du théâtre du roi , à Londres , se compose presque
uniquement de sujets bien connus des Parisiens : on y applaudit
tour à tour Rubini, Santini, madame Pasta , et la diva Ta-
glioni^ qui vient d'obtenir une représentation à son bénéfice.
Le graveur Pietro Folo vient de publier à Rome une nouvelle
planche du Mariage de la Fierge , d'après Raphaël , et que
l'on dit supérieure à la belle estampe de Longhi.
L'émule de Sgricci , la célèbre improvisatrice Rosa Taddei ,
qui se rend à Gênes , vient de faire ses adieux à la ville de Tu-
rin, par une brillante soirée dans laquelle elle a traité différens
sujets assez délicats dans la bouche d'une jeune et jolie femme;
savoir, si la pâleur n'est pas un mérite chez les dames ; le plai-
sir aux prises avec la vertu , et les sentimens de deux cœurs
amans.
Il
L'AUTISTE.
253
i^ca\iï-2itt&.
SALON DE 1831.
REOUVERTURE.
'^. ^rtorn-H.
»
I
I
eo/iOi
Après une semaine de clôture , le Salon vient enfin de
se rouvrir ; tous les yeux cherchaient avec empressement
le Cromwell de M. Pavd Delaroche. L'attente du public
a été trompée : un accident grave arrivé a ce tableau a
forcé l'auteur d'en différer l'exposition.
Un excellent portrait de madame de M , par
M. Cliampmartin , et qui achève de placer eet artiste au
premier rang des peintres de portraits ; ime marine de
M. Eugène Isabey, remarquable dans plusieurs parties
par la finesse et la légèreté des tons ; quelques brillans
paysages improvisés par le pinceau transparent et facile
de M. Théodore Gudin ; une scène touchante , par
M. Grenier , tels sont , parmi les tableaux nouvellement
exposés , ceux qui ont les premiers attiré nos regards.
Mais un morceau vraiment destiné a faire époque dans les
fastes de la peinture , a surtout captivé notre attention :
nous voulons parler du bel ouvrage de M. Léopold Ro-
bert.
Depuis long-temps déjà l'auteur nous avait accoutumés
a des compositions pleines de vigueur et de vérité ; et
sans rappeler ici les trois ouvrages qui figurent encore au
Salon, et dont nous avons récemment entretenu nos lec-
teurs, l'on avait remarqué surtout aux précédentes expo-
sitions son Lazzarone improvisant sur le môledeNaples, et
sa famille nypolitaincrevenant delà fête delà Madonna deW
iirco ; mais jusqu'à présent les artistes avaient cru trou-
ver, même dans ces ouvrages, je ne sais quel arrangement
un peu symétiique sentant le bas-relief, et surtout une
certaine sécheresse d'exécution rappelant la première pro-
fession de l'auteur'. Aujourd'hui tous ces défauts ont
disparu , et jamais les brillantes qualités de l'auteur ne
s'étaient élevées si liaut que dans le dernier ouvrage dont
nous allons essayer de donner une idée.
Un fermier entouré de sa famille , des moissonneurs
' M. Robert olilinl , il y a quinze ans , le second {>T«ncl prix de gra-
vure, el partit pour Itome.
TOME I. Cl* uvRAtson.
portés sur un char rustique t rat ué prdcs buffles, s'arrêtent
au milieu d'un champ de blé ; le soleil darde avec force
ses derniers rayons; c'est l'heure de X Ave Maria ,\ mu
des villageois prépare déjà les tentes où la troupe lalx»-
rieuse va passer la nuit ; un autre, accroupi sur le dos d'un
buffle, se croise nonchalammentles jambes; celni-ci, épuisé
par la chaleur, s'appuie sur le joug de son attelage tandis
que ses camarades, heureux de voir approcher l'instant du
repos, du sommeil, peut-être de l'amour, dansent en
s'accompagnant du piffero ou gesticulant avec leurs fau-
cilles; puis, parmi tout cela, des femmes, de jeunes filles,
aux tailles élégantes, au maintien pudique , aux costumes
variés , aux tètes angéliques et raphaëlesques. Il suffit
d'avoir vu ce bel ouvrage pour se faire l'idée la plus par-
faite de l'Italie , de son ciel , de sa lumière, de ses plaines
brûlées, de ses villageois, de leurs mœurs graves jusque
dans les choses les plus frivoles, frivoles jusque dans les
choses les plus graves : tout est exprimé avec une vérité
telle qu'il est impossible de parler de la partie technique
et matérielle ; c'est la nature elle-même qu'on a sous les
yeux, une nature forte, puissante, où la vie, la lumière
et la chaleur débordent de toutes parts.
Heureux l'artiste studieux et modeste qui sait choisii
ainsi ses modèles et qui sait les reproduire ainsi ! Heu-
reux l'artiste, qui, sans intrigue, sans coterie, sait du
fond de sa retraite paisible et lointaine captiver ainsi l'at-
tention publique , et voit chaque année grandir sa répu-
tation et son talent !
UN ARRÊT DU JURT DE PEINTURE.
Nous comptions voir à l'exposition du I^ouvrc un grand des
sin à l'aquarelle , qiie sa nouvcaiitc rt son cxactittidc historii
auraient infailliblement recommande à l'attention du puj
surtout des artistes. C'e'iail une vue perspective de la
de Limburg en Allemagne , telle qu'elle était intc'rir'
treizictae siècle , c'est-à-dire revêtue du liant en \\
turcs et de dorures. Les peintures à cette c'poque,
dans un ordre et d'après des lois toutes canoniques
duisaicnt pas moins par leur symétrie et par leur éclat
pittoresque admirable. Chaque partie principale de la grai
ordonnance architecturale d'une église étant distinguée par une
U
â31
L'ARTISTE.
couleur qui lui était propre, un seul coup d'œil suffisait pour
faire saisir aussitôt l'unité et l'harmonie de cet ensemble im-
mense. Le bleu, le rouge, le vert, couleurs hiératiques par ex-
cellence , avaient pour ainsi dire leurs places réservées , et l'or
venait par là dessus , répandu à profusion , scintillant comme
le soleil sur un parterre émaillé de fleurs. Alors les églises
étaient vraiment une grande et belle chose , une image vivante
et colorée de la nature , une maison digne de Dieu.
Le dessin dont nous parlons donnait une idée fidèle de cette
décoration des églises du moyen âge t composé sur des don-
nées positives et non sur des conjectures , il était à la fois ori-
ginal et vrai , choses assez rares à concilier. L'auteur, M. Da-
niel Ramée, jeune architecte, s'est livré à ce sujet aussi bien
que sur les diverses branches de l'architecture du moyen âge ,
aux recherches les plus consciencieuses.
Pourquoi donc ne voyons-nous pas ce dessin à l'exposition ?
Demandez-le à la quatrième classe de l'Institut. Le jury acadé-
mique a refusé au jeune artiste une pauvi-e petite place dans cet
immense bazar de notre peinture moderne. Si prodigue d'in-
dulgence envers de si prodigieuses médiocrités qui n'apprennent
rien à personne et font rire tout le monde , il a réserve l'ostra-
cisme pour une page historique, qui , à défaut d'autres mérites ,
avait au moins celui d'instruire. Et si encore l'on motivait de
semblables arrêts ! Mais non , refusé sans phrases , c'est plutôt
fait ; et d'ailleurs un pouvoir qui s'explique n'a pas l'air sûr de
son fait. Je vous exile, comprenez si vous pouvez.
Il ne nous reste qu'une chose à dire , c'est qu'il appartient à
M. le directeur des Musées de réparer en vertu de son pouvoir
à peu près discrétionnaire , cette rigueur immérité.
Le nombre des proscrits a été si faible cette année , qu'il
peut bien , pour s'assurer de la justice des arrêts , les passer en
revue : c'est un honneur que Napoléon rendait même aux pri-
sonniers ! Or nous ne doutons pas que s'il accorde cette grâce à
ceux que le jury a mis hors de combat, son tact délicat et son
goût exquis ne lui commandent de faire une exception en faveur
de notre jeune artiste '.
CONCOURS POUR LA STATUE DE NAPOLEON.
Fille de la victoire , mutilée par la trahison , notre co-
lonne nationale va bientôt enfin reconquérir sa glorieuse
idole; une ordonnance du roi rétablit sur son piédestal
la statue de l'empereur; un concours a été ouvert; près
de quarante candidats se sont présentés.
Quelques personnes avaient semblé craindre que l'image
du vainqueur d'Austerlitz ne reparût telle que nous l'a-
vions vue précédemment, drapée du pallium antique
ainsi qu'une divinité d« Rome ou de la Grèce; nous n'a-
' Cet article était écrit avmnt la seconde ouverture du Salon. Nous
voyons avec regret que le vœu exprimé par l'auteur ne s'est point
réalisé. ( IVote du rédacteur ).
Yons jamais partagé cette crainte. A l'époque dont nous
parlons, Napoléon vivait : il ne pouvait pas se dresser a
lui-même un autel ; Cliaudet reçut l'ordre de faire une
image du dieu des combats ; l'artiste obéit ; mais il
prêta au dieu les traits de Napoléon : la vanité du héros
fut satisfaite, et son apparente modestie n'eut pas a en
souffrir. Aujourd'hui, tout déguisement est inutile; Na-
poléon a cessé de vivre ; le temps , l'absence , l'infortune
et la mort ont divinisé l'homme et poétisé tout ce qui l'en-
toure ; sa redingote , sa cocarde et son chapeau , sont des
reliques ; il est iirdispensable de les conserver; le jury lui-
même Ta décidé , et tous les concurrens ont suivi les ter-
mes du programme.
Malheureusement la soumission la plus parfaite aux
termes d'un programme ne suffit pas toujours pour enfan-
ter des chefs-d'œuvre, et, nous le disons avec regret, au-
cun des modèles exposés jusqu'à présent ne nous paraît
complétemeat digne de devenir l'objet d'un choix défini-
tif : la plupart même nous semblent conçus d'après des
idées entièrement fausses. Ainsi , quelques-uns sont ap-
puyés sur un cippe ou sur la tige d'un laurier , et il ré-
sulterait forcément de cette disposition que la statue,
n'occupant pas le milieu delà plinthe, poserait "a faux
sur la colonne, qui doit lui servir de piédestal ; presque
tous sont d'une proportion commune , ou même ramas-
sée ; tandis que la statue, ne pouvant être vue qu'en rac-
courci , devrait être exagérée dans le sens de sa hauteur ;
la plupart portent la tête droite, ou même la lèvent vers
le ciel, tandis qu'ils devraient la baisser vers la terre, non-
seulement pour que les traits de la figure pussent être
vus ; mais encore, parce que telle était l'attitude habituelle
de Napoléon. Quelques-uns enfin sont accompagnés d'un
aigle , et cette alliance du réel et de l'allégorie nous pa-
raît ici d'autant moins heureuse qu'elle a l'inconvénient
grave de rappeler certain sobriquet de Jiipiter-Scapin,
dont un malicieux prélat avait baptisé le maître de l'Eu-
rope ; un vers burlesque a suffi plus d'une fois pour cau-
ser la chute d'une tragédie ; un burlesque souvenir pour-
rait aussi déprécier le plus bel ouvrage de sculpture ou de
peinture.
Comme il ne s'agit pas ici d'ouvrages achevés ni même
de modèles définitifs , nous ne parlerons ni de la ressem-
blance plus ou moins parfaite ni de la forme plus ou moins
pure ; nous nous bornerons a examiner le caractère gé-
néral du personnage, la pensée primitive de l'artiste. M
Le Napoléon de M. Emile Seurie nous paraît fort près ■
de remplir toutes les conditions que le goût et la vérité 'j^
historique peuvent imposer : ferme sur ses jambes, la tête
légèrement baissée et coiffée du glorieux chapeau , le frac
recouvert d'une redingote qui donne a la figure entière
un aspect moins grêle , la main gauche passée dans le gi-
L'ARTISTE.
233
let , i:ne lorgnette dans la droite , tels sont rallitude et
l'ajustement que l'auteur a donnés h son héros , dont l'as-
pect général laisse peu de chose "a désirer.
L'esquisse de M. Elshoecht ne nous semble guère in-
férieure ; l'empereur est également coiffé du chapeau mi-
litaire ; sa main s'appuie surla garde de son épée ; un man-
teau , négligemment jeté sur l'épaule gauche , suffit pour
donner a la figiue entière cette ampleur indispensable
dans la sculpture monumentale. Nous ferons a peu près
le même éloge du modèle de M. Jouffroy , qui a donné a
son personnage une attitude et un ajustement presque
semblables , "a cela près qu'il l'a représenté la tête nue.
L'esquisse de M. Després, et celle de M. Foyattier,
sont de charmantes statuettes , mais dont l'ensemble est
beaucoup trop grêle pour qu'elles puissent jamais produire
un bon effet sur un édifice de cent vingt pieds d'élé-
vation.
Les esquisses de MM. Pujol, Merlieu, Moyne, Droz,
et celle qu'ont faite en commun MM. Dumont et Duret ,
bien que supérieures a toutes celles que nous passons sous
silence, sont faiblement conçues. Nous pensions que le
grand homme qui a si vivement enflammé l'imagination
desByron, des Lamartine et des Béranger, devait inspirer
mieux celle de nos statuaires. Espérons qu'un second
concours , auquel seront appelés uniquement ceux des au-
teurs qui auront obtenu le plus de suffrages, permettra à
ces artistes de développer en travaillant sur une plus
grande échelle ce que des modèles d'une aussi petite pro-
portion n'ont pu qu'indiquer très-faiblement.
£\tUn\tnu.
I.A GRISETTE.
JULES.
Tiens, Georgctte, tu es si bonne fille que , malgré la
peine que tu auras a me comprendre, il faut pourtant
que tu m' écoutes.
GEORGETTE.
Est-ce que c'est encore de politique que vous allez me
parler?
J0LES.
Oui , ma petite Georgette.
GEOBGETTE.
Alors je vais prendre mon ouvrage ; ça vous est égal ?
JULES.
Tout comme tu voudras. Je t'aime beaucoup plus que
tu ne crois, Georgette.
GEORGETTE, SOUriotU.
Vous disiez que vous alliez me parler politique.
JULES.
Tu vas voir. La pension que me fait ma mère pour
suivre mes cours à Paris est bien juste; tu n'es pas lo-
gée comme je voudrais ; tu manques de mille choses dans
ta toilette , dans ton ménage. . . .
GEORGETTE , ut^cc inquiétude.
Oti voulez-vous donc en venir, monsieur Jules?
JULES.
On trouve que j'écris bien , que mon style a de l'ori-
ginalité, de l'élégance, du piquant.
GEORGETTE.
Je suis lâchée de ne pas m'y connaître.
JULES.
Je t'avouerai que, moi , je le crois.
GEORGETTE.
Vous devez savoir cela mieux que personne.
JULES.
Par malheur , j'ai trop de conscience.
GEORGETTE.
Est-ce qu'on peut en avoir trop?
JULES.
Si j'étais seul , ma chère Georgette, j'écrii-ais dans toute
la franchise de mes opinions; le public, a la longue,
V errait bien que je suis de bonne foi ; cela me suiBrait.
Mais je voudrais te rendre plus heureuse que tu n'es ; et
le sort d'un écrivain indépendant offre aujourd'hui pliu
de dangers que de ressources.
GEORGETTE.
Dites donc tout de suite ce que vous voulez dire,
monsieur Jules ; j'ai une peur affreuse.
256
L'ARTISTE.
JULES.
Quelle peur peux-tu avoir ?
GEORGETTE, pleurant.
Vous pensez a me quitter ; c'est clair comme le jour.
JULES.
Pas du tout; pas du tout; au contraire. Écoute-moi
donc.
GEORGETTE.
J'étais malade, dimanche dernier; vous avez été à
Tivoli sans moi ; j'avais quelque chose qui me disait qu'il
m'en arriverait mal.
JULES.
Si tu parles toujours....
GEORGETTE.
C'est ma punition ; je m'y attendais. Ça ne pouvait
pas finir autrement. Je l'ai mérité.
JULES.
Georgette! Georgette!
GEORGETTE.
Si quelque chose peut m' excuser, c'est que certaine-
ment il faut que vous m'ayez jeté un sort ; car , sans cela ,
je ne vous aurais pas écouté plus qu'un autre. Mais , dès
les premiers mots que vous m'avez dits, il m'a semblé
que je vous connaissais , tant je vous ai trouvé doux et
honnête. Les autres hommes sont si hardis ! Je ne vou-
drais pas vous répéter tous les propos qu'on me tient
chaque fois que je sors pour reporter de l'ouvrage , et ce-
pendant je me mets toujours bien simplement.
Tu es si jolie.
JULES.
GEORGETTE.
C'est un mot que cela. Je suis jolie ! Mais, si vous me
quittez, a quoi cela me servira-t-il? Croyez-vous que je
suivrai votre exemple ; que je ferai une autre connais-
sance? Ah! l'horreur!
JULES.
Tais-toi donc , Georgette ; tais-toi donc.
GEORGETTE , sanglotant.
Non, monsieur Jules, je ne me tairai pas. Je veux
que vous soyez bien sûr que jamais vous n'en retrouverez
une autre comme moi. Qu'est-ce qu'il y a que nous nous
connaissons? Il y aura déjà six mois le  du mois pro-
chain. Eh bien, je vous jure que je n'ai pas passé un seul
moment sans m'occuper de vous. J'étais trop heureuse ;
cela ne pouvait pas durer. Je n'avais pas assez d'esprit
pour vous ; je le sentais bien. Aussi quand vous m'avez
dit, en plaisantant, que vous pourriez bien finir par m'é-
pouser , vous rappelez-vous que je vous ai répondu :
« Non , monsieur Jules , ça ne conviendrait pas ; vous
avez de l'éducation , il vous faut une demoiselle de fa-
mille? » Croyez bien que je mourais en vous disant cela.
Être voU'e femme ! ô mon Dieu !
JULES, très-ému.
En vérité , Georgette , je ne sais plus ce que je voulais
te dire.
GEORGETTE.
Tenez , monsieur Jules , je vous demande une dernière
grâce ; écrivez-le moi plutôt. Vous m'avez tant aimée
que mon chagrin vous ferait trop de peine a voir ; moi ,
je me gênerais pour ne pas trop vous affliger ; quand je
n'aurai plus d'espoir, je veux du moins pouvoir pleurer
tout a mon aise.
JULES , lui mettant la main sur la bouche.
Ah! ça, Georgette, veux-tu bien finir? A quoi res-
semble tout ce que tu me dis ? Je te jure , foi d'honnête
homme, que je ne t'ai jamais chérie avec plus de tendresse.
Tu crois que c'est en plaisantant que je t'ai parlé mariage ;
tu verras un jour si c'était en plaisantant. Avec de l'es-
prit , puisque lu trouves que j'en ai , comment peux-tu
croire que je serais assez aveugle pour ne pas apprécier
un cœur comme le tien? Il faut laisser parler les gens
avant de se mettre martel en tête comme lu viens de le
faire.
GEORGETTE , aç'ec tous Ics signes de la j'oie.
Mon cher monsieur Jules ! Ah ! si je savais m' exprimer
comme vous , vous seriez étonné de la force avec laquelle
je vous aime. Vous ne pouvez pas vous en douter. Vous
parlez de ma toilette , de mon ménage ; qu'est-ce que
c'est que cela ? ce n'est rien du tout. .
JULES.
Nous autres hommes , Georgette , notre plus grand
plaisir , quand nous aimons une femme , c'est de lui faire
des présens.
GEORGETTE.
Vous me croyez donc coquette ?
JULES.
Tu en es a cent lieues. Je veux seulement l'amener
aux rêves qui me passent par la tête depuis quelque
temps.
L'ARTISTE.
237
GEORGETTE.
C'est drôle! moi, quand je suis contente, je ne rêve
jamais.
JULES.
Tu fais bien.
GEOUGETTE.
Et quels sont vos rêves , "a vous ?
JULES.
Tu te rappelles qu'il y a eu une révolution au mois de
juillet dernier?
geougetïe.
Est-ce que je puis l'oublier , avec la cicatrice que vous
avez a la main?
JULES.
Cette révolution a donné naissance à plusieurs partis;
mais surtout s. deux : l'un qui pense qu'il faudrait que
cette révolution eût franchement toutes ses conséquences,
l'autre qui voudrait au contraire qu'on lui donnât le
moins de suite possible.
geohgette.
Que vous avez de jolis cheveux !
JULES.
Tâche de suivre un peu ce que je te dis, tu verras où
je veux en venir.
georgette.
Oui, monsieur Jules; parlez tant que vous voudrez.
JULES.
Mon opinion a moi est du côté de ceux qui demandent
que le changement soit complet : cela me paraît plus net,
plus clair ; j'y vois moins de prise pour les intrigans ; et ,
ma chère Georgette , il y a tant d'intrigans !
GEORGETTE.
Je connais bien quelqu'un qui ne l'est pas, et qui ne le
sera jamais.
JULES.
Lionel , ce jeune homme que nous avons rencontré
l'autre jour sur le boulevard , est venu me voir hier
matin.
GEORGETTE.
Je ne l'aime pas ; il a l'air trop effronté. -
JULES.
Best lié avec plusieurs personnes qui, sans avoir rien,
trouvent pourtant le moyen de vivre de la manière la
plus agréable.
GEORGETTE.
Comment font-ils donc?
JULES.
Ils écrivent pour le gouvernement.
GEORGETTE.
Est-ce que vous pourriez écrire pour le gouvernement ,
vous?
JULES.
Oui , si je comprenais quelque chose à ce qu'il veut
faire.
GEORGETTE.
Vous y comprendriez bien autant qu'eux.
JULES.
C'est qu'ils n'y comprennent rien non plus.
( On entend fiapper. )
GEORGETTE , à VOix boSSC.
On frappe. Mon Dieu ! monsieur Jules, cachez- vous
un peu , je vous prie.
JULES.
Bah, bah , est-ce que tu ne peux pas avoir un cousin ,
un frère, un parent? Je puis être une personne qui t'ai
procuré de l'ouvrage.
GEORGETTE.
Pour peu que vous me donniez une raison , je la trouve
toujours bonne. Je vais ouvrir.
( Lionel entre. )
JULES.
Tiens ! p'est toi , Lionel ?
LIOHEL.
Oui , mon cher. Ne te trouvant pas chez toi , j'ai fait
tant d'instances auprès de ton portier , qu'il a fini par se
laisser arracher l'adresse de madame.
JULES.
Pas de mauvaises plaisanteries , Lionel.
LIONEL.
Elle est logée comme une divinité ! Un peu haut ; ma
l'Olympe n'était pas au rez-de-chaussée. Comme to
cela est bien tenu !
238
L'ARTISTE.
JULES.
Qu'est-ce que tu avais a me dire?
LIONEL.
La suite de notre conversation d'hier , mon enfant.
J'ai comme un remords de penser qu'avec le talent qu'on
te reconnaît, tu ne fasses pas une meilleure figure dans
le monde. Ah! si je savais seulement l'orthographe !
Tu es fou.
JULES.
LIONEL.
Les raisons ne me manqueraient jamais. Je n'ai pas
d'opinions. Je tancerais ou je caresserais tour a tour les
républicains , les carlistes , les vainqueurs de juillet ; ceux
qui veulent le passé , ceux qui espèrent dans l'avenir ; je
serais sévère ou tendre , suivant qu'on me le commande-
rait, et je roulerais sur l'or, et j'aurais une bonne voiture
dans laquelle je promènerais mademoiselle Georgelte.
(7/ se frotte les mains.)
JULES, remarquant l'embarras de GeorgeUe.
Ne l'écoutez pas.
LIONEL.
Laisse-moi seulement te faire faire connaissance avec
des lurons qui n'ont pas d'autre métier ; tu seras honteux
de toi-même. Tu verras de quelle manière ils traitent ces
misérables qui ont toujours été ennemis du trône et de
l'autel.
JULES, riant malgré lui.
Veux-tu finir?
LIONEL.
Qu'est-ce que cela leur fait ? Les trônes les paient très-
généreusement ; l'autel ne les a jamais beaucoup gênés ;
ils vont leur train. Tu veux que les journées de juillet
aient été une révolution ; pour eux révolution et restau-
ration ne sont qu'une comédie dont on a fait une nou-
velle distribution de rôles. Eh bien ! ce n'est pas gênant.
Ils traitent les nouveaux acteurs comme ils traitaient les
anciens ; ils leur donnent les mêmes louanges qu'ils don-
naient aux autres; je trouve cela un métier parfait.
JULES.
D'où je conclus que si tu savais l'orthographe, tu
n'aurais pas de conscience.
LIONEL.
Pas le moins du monde. La vie honorable est trop
chère a Paris. Quand on n'a pas de revenus , il faut se
vendre.
JULES.
Se vendre k ceux qu'on a vaincus !
LIONEL.
n n'y a pas de vaincus : il n'y a pas de vainqueurs ; il
y a un budget. Quand on peut en prendre sa part , on a
tort dé ne pas le faire. Toutes les utopies doivent viser
la. Malheureusement, mon éducation a été trop négligée
pour que je puisse me mettre sur les rangs ; mais j'y
pousse tous ceux de mes amis qui savent tenir une plu-
me ; cela m'assure au moins de bons déjeuners.
JULES.
Ce que je ne comprends pas , c'est comment ils peu-
vent se monter la tête pour écrire en faveur de sottises
qu'ils blâment intérieurement.
LIONEL.
Ils tâchent de se donner de l'humeur contre ceux qui
ne veulent pas être leurs dupes ; quand ils y sont parve-
nus, cela leur sert d'opinions.
JULES.
Et ces gens-lk sont fiers?
LIONEL.
Très-fiers tant que l'argent abonde, et gais comme moi
quand ils sont aux expédiens. Mademoiselle Georgette a
l'air de m' écouter avec attention.
JULES.
Je t'assure bien que non.
GEORGETTE.
Pardonnez-moi , monsieur Jules.
LIONEL.
A la bonne heure. Diable ! savez-vous qu'avec l'ordre
qu'il a , Jules pourrait bien un jour vous donner un bon
carrosse.
GEORGETTE, ai>ec e'motion.
Un carrosse , inonsieur ! Pourquoi me parlez-vous d'un
carrosse? Si je montais jamais dans un carrosse, il fau-
drait que ce fût celui de mon mari ; ainsi , voyez.
LIONEL.
Qu'elle est gentille ! Elle a ses petits préjugés. J'aime
les préjugés a la folie ; c'est si rare a présent.
I
II
I
L'ARTISTE.
239
JULES.
En voila assez, Lionel ; Georgette a autre chose a faire
qu'a écouter nos conversations : laissons-la libre. Si tu le
veux, je sortirai avec toi.
LIONEL.
Je comptais sur elle pour te décider ; c'est ce qui m'en-
chantait de pouvoir vous trouver ensemble. ( A Geor-
gette.) Vous l'aimez bien, mademoiselle Georgette, et
vous n'avez pas tort : c'est le meilleur garçon que j'aie
jamais connu ; il ne lui manque qu'un peu d'aisance.
Pourquoi voulez-vous qu'il s'en prive?
GEORGETTE.
Rien ne manque à monsieur Jules. ( Lionel sourit. )
Non, monsieur. Monsieur Jules ne demande rien, ni
moi non plus. S'il faisait le métier que vous lui vantez ,
il serait obligé d'aller dans le grand monde ; il aurait
toujours la tète occupée de choses dont il ne pourrait pas
me parler ; nous aimons mieux rester nous deux , rien
que nous deux. N'est-ce pas , monsieur Jules?
liouel.
Eu vérité , elle m'impose. Mais , mademoiselle Geor-
gette, ce métier-là, puisque nous avons commencé par
l'appeler un métier , se fait absolument comme on veut ;
chez soi, sans voir personne. Vous avez votre thème,
vous le remplissez; tout est dit. Il serait là, sur votre
petite table , à s'extasier sur des mesures qu'il ne com-
prendrait pas ; il se batterait les flancs pour vanter le mi-
nistre qui lui serait recommandé ce jour-là; et son travail
fini , il serait le maître d'en faire la satire et de l'envoyer
imprimer où bon lui semblerait , avec la simple précau-
tion de déguiser son écriture. C'est arrivé un million de
fois.
JXILES.
J€ conçois; cela soulage.
LIONEL.
Beaucoup. Il y a de quoi mourir de rire quand il leur
arrive de faire entre eux la charge de leurs patrons.
L'importance, la morgue, les airs capables qu'ils se don-
nent sont parfois du plus haut comique, parce qu'ils ont
soin de laisser percer la nullité à travers tout cela. C'est
d'un vrai , d'un naturel à tourner la tête. Tout ca con-
naît le genre ministre sur le bout de son doigt.
JULES.
Ce sont des serviteurs bien fidèles.
LIONEL.
Comme tous les serviteurs. On ne peut pas , non plus ,
abdiquer tout-à-fait son bon sens; il faut Lien s'entre-
tenir de temps à antre , sans quoi on finirait par devenir
tout-à-fait stupide.
JVLES.
Je rirais bien s'il leur venait ime Iwnne fois un véri-
table ministre , un Sully, par exemple.
LIONEL.
Ils flatteraient Sully comme un autre, jusqu'à sa dis-
grâce. Ces déplacemens continuels ont bien avancé les
esprits. Je voudrais que tu consentisses à te trouver seu-
lement une heure avec eux. Que risques-tu? N'es-tu pas
de force à te défendre? Viens ; je sais l'endroit où plu-
sicure d'entre eux doivent déjeuner ce matin ; ils t'amu-
seront.
GEOBGETTE à Jules , ijui a l'air de le consulter.
Monsieur Jules , croyez-moi , n'y allez pas.
LIONEL.
Je vous réponds , mademoiselle Georgette , qu'il y
trouvera beaucoup de plSisir.
GEORGETTE, soupirunt.
C'est égal , monsieur. Les choses qui font le plus de
plaisir, quand on sent qu'on a tort de les faire, c'est tou-
jours un grand tourment.
LIONEL.
Vous avez tous les deux des idées singulières ; il iàut
l'avouer. Vous voyez des ogres partout. {Il cherche dans
ses poches et en tire plusieurs papiers. ) Je voudrais re-
trouver une chanson qu'ils chantaient hier ; vous verriez
combien ces ogres-là sont apprivoisés. Elle est toute d'op-
position et de la méchanceté la plus bouffonne.... Ah!
voici une lettre que ton portier m'avait chargé de te
donner.
JULES , prenant la lettre.
C'est de mon oncle.
LIONEL.
Sans ma chanson , je l'aurais oubliée.
JOLEs , parcourant la lettre.
Lionel, laisse-nous ; j'ai à lui parler. Va-t-en, va-t-cn.
LIOUEL.
Écoute au moins....
JULES, continuant de lire.
De grâce, laisse-moi. C'est épouvantable.
2i0
L'ARTISTE.
• LIONEL.
Qu'est-ce qui est épouvantaLle?
JULES.
De chanter des chansons contre des gens qui vous
paient , et de rester ici quand tu vois que cela me con-
trarie.
LIONEL.
Ne te lâche pas, ne te lâche pas; je m'en vais. Made-
moiselle Georgette, j'ai l'honneur de vous saluer.
(// sort.)
JULES, à Georgette, qui suit tous ses mouuemens
d'un air d'incjuïe'tude.
N'aies donc pas l'air que tu as , Georgette. Cette lettre
est la plus heureuse lettre que nous puissions recevoir.
( // haise la lettre. ) Cher bon oncle ! Baise-la aussi, ma
Georgette.
GEORGETTE huise machinalement la lettre en regardant
toujours Jules d'ur^ air inquiet.
Je ne sais pas ce que je fais. Vous avez pourtant l'air
bien content.
JULES.
C'est la suite de la correspondance que j'avais avec
mon oncle. Je craignais de t'en parler tant que je ne sa-
vais pas comment cela tournerait ; mais a présent qu'il
n'y a plus rien a craindre , écoute. (// lit.)
« Mou bon ami, tu as répondu fort net à la question
» que je te faisais sur ta Georgette. Elle est dévouée et
» non passionnée. Tout était pour moi dans cette disr
» tinction. » — Comprends-tu Georgette ?
GEORGETTE .
Non , monsieur Jules.
JULES continue de lire.
« Je l'aime aujourd'hui presque autant que tu l'aimes;
» tu ne peux pas exiger davantage. D'après ce que tu
» m'en as écrit, elle me rappelle si bien ta pauvre tante
« que j"ai perdue ! Eh bien, mon ami , cette tante que tu
» as vue si distinguée , si remarquable par son bon es-
» prit , par son excellente conduite, un aveu que je n'ai
» jamais fait a personne , elle n'avait pas une position
). plus brillante que Georgette quand je l'ai épousée,
» et elle a fait trente ans le bonheur de ma vie. Sa re-
). connaissance pour moi ne s'est pas démentie un seul
» instant. C'f:st un avantage que j'ai eu sur beaucoup de
» maris dont les femmes croient ne rien leur devoir
» parce qu'elles ont apporté une dot qui, le plus sou-
» vent, ne suffit pas au quart de leur dépense.
» Je pars après demain pour Paris afin de connaître ta
» Georgette par moi-même , et je ne la quitterai qu'après
» votre mariage. »
GEORGETTE, ut^ec la flus vicc émotion.
Mariage !
JULES.
Mariage; oui, Georgette. Lis plutôt.
GEORGETTE
Attendez un instant. Mariage ! Bien sûr , je ne rêve
pas ; mes yeux sont ouverts , je vous vois , vous tenez
une lettre. ( Elle se laisse tomber a genoux. ) Ah ! mon
Dieu , que le bon Dieu est bon !
JULES, lui présentant la lettre.
Lis, lis, Georgette.
GEORGETTE, essujunt SCS yeux.
Je ne puis rien distinguer. Mais je m'en rapporte bien
à \ous , monsieur Jules ; vous ne m'avez jamais trompée.
JULES, refrénant sa lecture.
« Une fois ma résolution prise , j'ai voulu te l'écrire
« tout de suite ; je n'aime pas les coups de théâtre. Pour
» tanière , il est censé que Georgette a douze mille francs,
» et elle les aura, car je les lui donne au nom de ma
» pauvre femme. Ce sera un secret entre nous. J'ai
» compté qu'avecla succession de ton père, dont 11 est
» temps de te mettre en possession ; plus , deux mille cinq
» cents francs par an que j'y ajouterai ; si vous voulez
» rester k Paris , vous pourrez y vivre ; mais ici , com-
» bien, vous seriez riches !
» Je ne te dis cela qu'en passant. Je deviens vieux ;
» tu es mon seul enfant , mon imique héritier ; je suis
)) d'humeur facile ; tu le sais ; vous causerez de cela en-
» semble. »
GEORGETTE.
Et si j'allais ne pas plaire k votre oncle?...
JULES.
Est-ce qu'il ne te plaît pas , lui ?
GEORGETTE.
C'est une providence pour nous. Vous dites souvent
I
I
L'AUTISTE,
2ii
que je suis superstitieuse ; quand je rapproche cette lettre
de la conversation de monsieur Lionel , il me semble que
c'est Dieu qui est venu "a notre secours.
JULES.
Comme tu voudras. Ainsi nous quitterons Paris. Je te
préviens que ma mère est un peu difficile "a vivre.
GEORGETTE.
Et cela vous fait souffrir, peut-être?
JULES.
Oh ! non ; j'y suis accoutumé. Mais toi ?
GEORGETTE.
Si vous ne souffrez pas, de quoi souffrirais-je ?
JULES.
Bon petit ange ! Laisse ton ouvrage , habille-toi , sor-
tons. Ne nous quittons pas un moment jusqu'à l'arrivée
de mon oncle.
onOTkQTLiTE, joiffiant les mains.
Mon cher monsieur Jules, je voudrais être seule, ré-
fléchir à ma situation nouvelle. Comprenez-vous?
JULES.
Adieu, ma chère enfant, adieu, adieu. Tiens, garde
cette lettre ; c'est ton contrat.
( // lui donne la lettre et s'en va. )
Théodore Leclercq.
Hfuuf iltusicalf.
OPÉRA AIXEMAlfD.
MUSIQUE DE MOZART.
n y a des types éternels dans les arts comme dans'ia litlcra-
turc : point de mode pour eux, point de révolutions de goût;
on peut les ne'gliger, oublier même pendant un temps qu'ils
existent; mais il faut y revenir , les admirer , et s' étonner d'avoir
pu leur préférer d'éphémères productions. Petit est le nombre
de ces grandes conceptions qui survivent à tous les âges : U
musique ne nous offre que les œuvres de Palestrina , de Bacb ,
de Handel , de Gluck , de Haydn et de Mozart, et dans ces oeu-
vres , que quelques ouvrages privilégiés; c'est tout ce qui reste
pour la postérité de quatre siècles de travaux et des veilles de
plus de cinquante mille artistes. Don Juan est le plus jeune
des chefs-d'œuvre de ces grands hommes; il n'y a que quarante-
cinq ans qu'il a vu le jour ; mais depuis quarante-cinq ans , le
goût en musique a éprouvé plus de variations que dans les trois
siècles et demi prc'cédens , et Don Juan, qui a marqué l'une
des plus grandes révolutions de cet art , est encore plein de
jeunesse et de vie.
Pour la vingtième fois , cette étonnante comjwsition vient
d'être remise sur la scène à Paris; mais c'est sous un aspect
tout nouveau qu'elle est venue s'offrir à nous. Ce n'est plus trois
ou quatre morceaux chantés avec un goût délicat , ni un rôle
joué avec finesse au milieu de beaucoup de négligences et de
laisser-aller que les chanteurs allemands sont venus nous faire
entendre; parmi eux , il n'y a point de Malibran , de Zuchelli ,
de Bordogni ; il n'y a que des musiciens chantant avec (lassion
une musique qu'ils adorent , et une actrice inimitable. C'est un
Doti Juan ( Fischer ) dont la voix est mauvaise , dont l'édu-
cation vocale n'est pas meilleure , mais dont le sentiment est
plein de chaleur; qui est jeune, leste , et qui n'est jioint comme
le chanteur une grosse caricature de séducteur suranné. C'est
un Leporello ( Krebs ) aux accens durs et peu mélodiques ,
assez mauvais acteur , et néanmoins ne gâtant point une musique
qui est pour lui la tradition vivante , et donnant une idée assez
juste du personnage qu'il représente. C'est une donna Anna
passionnée , énergique et tendre (madame Schrœdcr Devrient),
qui, pour la première fois, nous donne une idée de la pensée de
Mozart lorsqu'il a créé ce rôle. C'est un Don Ottavio ( Hait-
zinger) qui d'im second rôle en a fait un premier par sa cha-
leureuse exécution et par le bel effet que protluit dans l'cnscm-
ble sa puissante voix de ténor. C'est une Zcriine qui n"a point
la grâce coquette de madame Mabbran , et qui ne jette point k
profusion des ti-aits charmans improvisés avec bonheur , mais
2^5
L'ARTISTE.
qui ne manque pas de finesse , et qui rend avec naïveté' les déli-
cieuses phrases dont ce rôle est tout brillant. Je n'ose dire ce
que c'est que Donna Elvire ; ce devrait être une cantatrice et
une actrice de premier ordre.... c'est madame Rosner. Joignez
à cela des chœurs excelJens , pleins de verve et de conscience
musicale , un orchestre moins bon qu'il ne le serait s'il n'était
privé de son chef, et vous aurez l'idée de l'exécution la plus in-
correcte de Don Juan , et pourtant la plus satisfaisante que les
'oreilles d'un musicien aient entendue à Paris.
Efimf Uramatiqitf.
THEATRE FRANÇAIS.
JxT ty&ifu^e aaf ijieminal , '~^omûue en u7t acle eé
en vent ,
PAR H. LAFITTE.
Moins que rien ! On doit trouver cent bluettes plus fortes
dans les vaudevilles endormis à jamais au fond des cartons du
Gymnase. Deux femmes vivent en paix; un homme survient ,
et voilà la guerre allumée ! C'est tout : l'analyse n'apprendrait
rien de plus. La versification est d'un négligé coquet; on y
trouve des intentions prises au Jpconde de M. Etienne ; un re-
ilet du Misantrope de M. dePoquelin, quelques épigrammesà
la Dcmoustiers, molles, émoussées , jolies. A côté de Camille
Desmoulins , c'est un bouquet de coquelicots sur la guillotine.
THEATRE DES VARIÉTIÉS.
•Sôataraii. ',
PAR M. SAmT-MARTIX.
Le public est, sauf respect, un drôle de corps. La sensibi-
lité le fatigue : après avoir applaudi avec fureur madame Dorval
et Bocage dans le drame de M. Dumas, quinze jours s'écoulent,
et , blasé sur ses émotions , il permet qu'on les lui travestisse en
éclats de rire : du sérieux il passe au burlesque; il souffre
qu'on désenchante impitoyablement tout ce qui l'a séduit ; et
cela réussit toujours , et il n'est si faible parodie , se traînant
terre à terre comme un misérable limaçon , qu'il ne tolère et
n'applaudisse en ce cas. 2?«farrf^ en est la preuve: allez écouter
les éclats de rire qui retentissent chaque soir aux Variétés , et
qui marchent parallèlement avec les bravos dont on salue le
diame à la Porte-Saint-Mai'tin : il y a là un mystère du cœur
humain bon à étudier ; mais , si vous avez de la raison et du
goût , vous passerez certainement un fort mauvais quart d'heure.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROTAL.
tA SALLE. — LES PREMIERES REPRÉSENTATIOKS.
LA TROUPE.
Lorsqu'il y eut pour la première fois une salle de théâtre sur
cet emplacement (c'était en 1784), ce fut en rivalité avec les
Ombres-Chinoises et les Fantoccini. On ne comptait alors pas
moins de cinq petits établissemens de ce genre au Palais-Royal.
Un peu plus tard , des enfans , comme aujourd'hui chez
M. Comte, y représentèrent des opéras comiques : la vogue y
vint. Le compositeur Rigel s'y essaya. Ces enfans ne jouaient
que la pantomime , mais dans la coulisse on parlait et on chan-
tait pour eux; cette innovation fit fureur. Le baron Grimm ,
juge à la mode et pédant littéraire, en écrivit d'un style fort
convenable à ses correspondans ; alors éclata la jalousie des Ita-
liens , qui virent dans cette concurrence une usuqîation sur leur
demi-privilége arraché, suivant l'usage, au grand opéra d'alors,
moyennant finances. Les gentilshommes de la chambre en eu-
rent du tracas, d'autant que les Italiens évoquèrent en leur fa-
veur l'ombre de Louis XIV et parlèrent avec force du bon goût
que l'on insultait par ce conflit , et des mœurs qu'il fallait pro-
téger avant tout. Vadé perdit une belle occasion de faire un
poème burlesque. Entre autres raisons, les demandeurs insis-
tèrent sur les périls de l'émulation , et offrirent de prouver sans
réplique que la concurrence tue l'art. On ne les écouta pas; le
théâtre de Beaujolais fit fortune; puis il la défit, et finalement
fut clos.
En 1 790 , pendant l'hiver , la troupe de mademoiselle Mon-
tansier vint y camper son bivouac. Elle comptait retourner à
\ersailles : le décret sur la liberté des théâtres vint assez tôt
pour s'opposer au déménagement. Tragédie , comédie , opéra ,
on essaya de tous les genres. L'innovation y eut ses aventuriers :
l'acteur Grammont vint un jour en vrai romain , jambes nues
sous la cotte romaine ; on le hua et il se le tint pour dit. Damas
y fit trembler sa tête et marqua du talon la mesure de l'hémi-
stiche; mais un fait qui ne s'est pas perdu dans la mémoire des
amateurs, c'est la célébrité que Baptiste cadet y gagna dans cette
éternelle comédie des Jocrisses , dont on a tiré , pour le moins ,
quinze ou vingt trilogies.
De cet espace étroit , la demoiselle Montansier prit son vol
vers la rue de la Loi et bâtit ce théâtre carré, maintenant histo-
rique, et sur la démolition duquel s'élève, pour le quart d'heure, .
un sarcophage interrompu.
La vogue fut ramenée , par cette fuite , à la petite salle si
étroite et incommode. Poignet y fit ses travestissemens , sous le
r
L'ARTISTE.
â43
Directoire; et Brunct, en prëliiflant à son immortalité' dcfiinlc,
se pcnuit alors celle courageuse opposition de calembourgs qui,
(:lia(|ue soir, de huit heures à onze, mil en e'checla couronne im-
j)en'aic. Les frondeurs ne man((uaienl ])asau gai rendez-vous, et
(:ha(liie applaudissenient de la Coule, en eiifaulant une excellente
hctisc dans la Louche de l'acteur favori , faisait froncer les sour-
cils de Dubois, le préfet de police. Les acteurs lâchèrent alors
la bride à leur humeur folle, et, de cette époque, commence un
répertoire extravagant A à mourir de rire, où l'élite de la so-
ciété de mauvais ton se reunissait de si bon cœur. A la paix
d'Amiens , Fox fit sa première visite à ce théâtre , avec un in-
terprète pour lui traduire la finesse du quolibet et la drôlerie
des jeux de mois.
Quand Brunet et Crctu fondèrent auprès du Panorama leur_
salle plus grande et plus commode, forioso vint se balancer
sur la corde lâche; les nécromanciens y devinèrent la carte, et
la muscade, disparue sous le gobelet de fer-blanc, fit ses e'vo-
lulions mystérieuses. Paillasse a])porta son c'chcUc et les œufs
de son poulailler, tendit la joue aux soufflets de Casstfndre,
railla Jeanuot, ce Diogènc du dix-huilième siècle, qui cherche
fortune et court après des papillons. I/CS chiens savans y tinrent
un cours de civilisation à l'usage des buveurs de bière , et la
fumée du cigarre acheva de noircir les dorures lances de la salle,
t ransformce en estaminet.
En i8i5, c'c'lait une tabagie patriotique. Là, pendant les
cent jours, s'improvisaient, sur l'air de la Marseillaise, des
(liants à faire gcniir Rouget de Liste. Bientôt une réaction
royaliste eut lieu , vers minuit , contre le raai'bre des tables, le
cristal des candélabres, et les glaces qui avaient réfléchi des
figures rouges de bonapartisme et de punch. Les assaillans furent
impitoyables à leur aise; ils brisèrent les chaises sur le genou,
jetèrent la vaisselle par les fenêtres , le tout sans obstacle , mais
non sans héroïsme. Un seul, en se précipitant avec fureur vers
une glace , aperçut un furieux s'élancer vers lui j il recula :
c'était lui-même.
Depuis , on n'y fut que pour déguster la bierrc de Flandre ,
gâtée par de mauvais intermèdes où se démenaient trois acteurs
à la fois. La partie de domino se mêlait à la voix grêle des pau-
vres diables qui sont enfin retournés aux Irclaux de la foire et
dans les carrefours. Quant au chapitre des mœurs, la popula-
tion éblouissante d'aimés , qui circule dans les galeries conti-
guës, y députait chaque soir une collection de choix, et plus
i, d'un nœud sentimental se formait et se déformait brusquement
" dans ce bazar, qui rappelait ce qiu: l'historien Hérodote a pré-
tendu des dames de Babylone, dans le temple de Milita.
Maintenant la chrysalide semble avoir accompli toutes ses
uiéfcnnorphoses : l'enceinte ovale s'est élargie; M. de Guerchy
1 a procédé à la régénération du local , et le pinceau de Cicéri a
If passé par là. S'il ne fallait que des corridors à un théâtre , peut-
être aurait-on à critiquer celui-ci; mais celte bagatelle du de-
hors ne sera rien quand on livrera au public les magnificences
(lu foyer. De là on embrassera la verdure symétrique du jardin,
■ sa multitude du soir, et le jet d'eau argenté à la clarté de mille
» jets de liuuière. Quant aux loges , elles sont sur trois rangs ,
jieu nombreuses, mais commodes et tapissées de ce bleu tradi-
tionnel, où la coquetterie trouve ses avantages. A l'avant-scène
montent jusqu'au ceintre quatre colonnes d'ordre cum|Knite ;
des colonncttes arabesques supjwrtcut le seccnd rang , et au der-
nier étage se déploie un large amphithéâtre ; un filet ou réseau
à jour, entremêlé de thyrses, de rinceaux en or et de camées,
se détache avec ses mailles écaillées sous le dôme du plafond ;
puis, de dorures en dorures et d'ornrmens en omcmcns, le regard
se fixe enfin sur la toile, où le jardin du Palais- Royal , un peu
miniature, préoccupe quelques instans, en atteudaut le signal
de l'archet.
Les conditions aujourd'hui sagement exigées d'une entreprise
théâtrale contre les dangers de l'incendie ont été littéralement
exécutées : il en est résulte un mur de bricjues tapisse' de fer, et
un escalier tournant d'une grande légèreté, d'une hardiesse
qu'on voudra voir. Chaque marche est en fonte et d'tm seul jet;
dans l'espace circulaire plonge un cordon de bronze avec des
touffes de flambeaux d'étage en étigc. Le gaz qui s'en p'vapore
est emprisonné dans des demi-globes en mailles d'acier, d'un
effet qui ne manque pas d'originalité; ceux du lustre , vus à la
distance des loges , peuvent être pris pour des coupes de cristal.
Cette économie pittoresque sera bientôt imitée partout.
Les critiques ne manqueront pas plus à ce théâtre qu'aux
autres : c'est le tribut obligé que paie un établissement de ce
genre ; il n'a de réponse à faire que par des succès , im bon re'-
pertoire et la composition de sa troupe. La jalousie des concur-
rences doit faire naître une foule de jolis mots sur ce chapitre :
c'est un droit et ce n'est pas un mal.
Nous avons entendu élever quelques plaintes sur les abords
du théâtre : ils sont assez favorables à notre sens; caries longues
galeries du Palais-Royal offrent des delwuchés précieux en
temps de pluie, et si les voilures n'aboi-dent pas dans l'encoignure
de la rue Montansier, les autres issues en dédommagent suffi-
samment. D'ailleiu^, c'est à la masse des petites bourses que
s'adressent principalement les prix modiques de cette nouvelle
entreprise, et n'a pas qui veut l'inconvénient d'un équipage.
Les acteurs qui.se sont montrés dans les pièces nouvelles , et
ceux qui doivent successivement de'buler, nous paraissent devoir
former un bon ensemble. Samson , ancien sociétaire de la Co-
médie-Française, rfa pas encore paru ; les succès qu'il a obtenus
sur des scènes plus élevées sont un sûr garant de ceux qui l'at-
tendent à son nouveau de'but. Lepeintre aîné , acteur de tant de
verve , a déjà créé plusieurs rôles. Paul , qu'on allait voir à
l'.^mbigu, joue, dans le prologue, un rôle de balayeur politique
fort amusant; les couplets qu'il adresse au public sur les croix
d'honneur et le nouvel instrument du comte Lobau, obtiennent
particulièrement chaque soir les honneurs du bis. Parmi les dé-
butans , on a remarqué Saiuvillc et Régnier: le premier a de la
gaieté, du naturel; nous ne pouvons pas en dire autant du se-
cond, son organe nous paraît affecté et désagréable : en revanche,
il a une grande habitude de la scène, et trouve des intentions
comiques, quoique souvent forcées
Mademoiselle Déjazet fait partie de la nouvelle troupe : dé-
placée dans les mélodrames des Nouveautés , elle tiendra le
premier rang à la salle Montansier. La verve de son jeu , sa
gaieté spirituelle, augmenteront beaucoup en étant convroa-
24A
L'ARTISTE.
Llcment placée dans des rôles selon ses moyens. Que de fois
n'avons nous pas déploré de voir une actrice aussi agréable,
d'un entraînement si parfait , perdre dans un théâtre oublié du
public un talent encore plein d'avenir et qui désormais doit
occuper une place brillante et méritée !
Madame Théodore fera sans doute des efforts pour soutenir
la réputation que le joli théâtre de M. Scribe lui avait acquise.
Madame Couturier a une jolie figure et une taille agréable.
IMademoiselle Pernon est moins jolie ; mais elle est meilleure
actrice , elle a l'habitude de la scène et chante avec goût. Tous
Ifs acteurs s'entendent parfaitement et jouent avec beaucoup
d'ensemble; on devait s'y attendre. M. Doi-meuil, qui a con-
tribué comme régisseur au succès progressif du Gymnase pen-
dant dix ans , devait redoubler de soins et d'activité pour
donner à sa troupe un ensemble qui ne peut sans doute égaler
celui qu'on remarque au théâtre Bonne-Nouvelle ; mais que l'on
trouvera toutefois plus complet et supérieur à ce qu'on voit sur
les théâtres de ce genre.
Ils n'ouvriront pas , tel est le titre du prologue. Un pro-
logue est toujours le bien-venu. Celui-ci est de bon goût, sinon
d'une forme absolument neuve. C'est une multitude de scènes
épisodiques pour dérouler la troupe et la faire passer en revue.
La scène est près d'un kiosque du jardin , d'abord entre des
lecteurs de journaux , puis entre des personnages qui s'inquiè-
tent du théâtre Montansier et s'intriguent tour à tour pour ou
contre son ouverture prochaine. Un vieil actionnaire de divers
théâtres veut cabaler; une habilleuse offre ses services, plus
utiles qu'on ne le croit ; un balayeur qui fait de la politique du
juste milieu parle du respect qu'on doit à ses supérieurs et
envoie promener le commissaire; une grisette inconsolable ac-
cepte un dîner dans un cabinet et une place dans une loge gril-
lée; un rieur qui fait des succès vient proposer son régiment
de figures patibulaires pour chatouiller et mettre en verve de
gaieté le public. A travers ce pêle-mêle de figures originales , on
répète incessament que le théâtre n'ouvrira pas ; quand , au
désappointement de quelques-uns et à la joie du plus grand nom-
bre , le régisseur vient annoncer que tous les obstacles sont
vaincus et que la foule se presse aux bureaux. Des bravos et
des éclats de rire ont récompensé l'esprit jeté à pleines mains
dans cette bluette, petite revanche de direction prise fort à
propos contre les mauvaises langues.
Les auteurs de l'^éudience du Prince, MM. Anicet et Vil-
leneuve, après un soirée singulièrement orageuse, ont fait mieux
que Candide : ils ont repris courage. Voici leur pièce. Un con-
seiller a traité sans scrupule son souverain, comme on assure
que Marie -Louise avait traité fort innocemment Cambacérès;
l'exil a puni l'incivil comte de Lensberg. Après la mort du
souverain , il revient en sournois chez sa femme, alors courtisée
par le fils du défunt. La comtesse implore la grâce de son mari;
le prince refuse pour l'honneur de son père: puis il apprend
d'un page curieux qu'un homme est caché près de la belle.
Celle-ci tremble pour l'époux, et se voit réduite à laisser passer
le comte pour un amant. Le prince veut confondre cette fière
comtesse, qui lui résistait en lui donnant un rival; il l'humilie
déjà par des reproches sanglans , quand le mari , qui ne saurait
tenir à cet éclat , se présente. Le prince , déconcerté , pardonne
et fait un ambassadeur du conseiller malin , qui n'est pas très-
corrigé de son penchant à l'impertinence.
Le Frotteur aura de la peine à sortir sain et sauf des mains
et des sifflets' du public. Il s'agit d'un M. Duversin, mari assez
gaillard, qui a laissé par mégarde, chez sa maîtresse, un porte-
feuille renfermant deux billets de mille^ francs; il le croit volé ,
ou par sa femme qui voulait avoir imc parure, ou par son frot-
teur qu'il grise pour le fouiller. Comme ses soupçons ne cessent
pas , quoiqu'il n'ait rien trouvé dans la poche du pauvre
diable , M. Duversin fait venir l'ami de la maison , un certain
procureur du roi, courtisan de madame, grand moraliste en
public, et donnant, à ce qu'il paraît, de son canif dans les con-
trats de mariage. Pendant l'interrogatoire, la maîtresse du soup-
çonneux mari lui renvoie son portefeuille vide avec un billet
gracieux plein de remerciemens sur sa délicate générosité. Les
obstinés du parterre n'en ont pas voulu savoir davantage , et
cependant l'affiche révélait deux noms qui méritaient un autre
accueil : ceux de MM. Bayard et Paulin.
Foliaire à Francfort a été mieux reçu. C'est le fameux
épisode , narré si gaiement par Voltaire lui-même , dans ces
fragraens de mémoires qu'il voulait anéantir, et qu'un dol méri-
toire nous consena. Lepeintre a bien le masque du philosophe,
et ce grand nom a sauvé de malencontre un quiproquo burles-
que. Cette idée d'un secrétaire pris pour son maître , d'un im-
bccille revêtu malgré lui du nom d'un homme célèbre , est un
peu surannée ; mais le suranné a di'oit de passage , et l'indul-
gence devient si rare , qu'il faut pardonner au public celle dont
il a fait preuve. On a nommé MM. Ourry et Brasier.
U0miflkô.
Les sculpteurs et peintres autrichiens établis à Rome [vien-
nent d'ouvrir dans le palais de Venise , résidence de leur am-
bassadeur, une exposition publique de leurs ouvrages.
Le Journal de Rome parle avec les jjIus grands éloges d'un
buste du pape , par M. Joseph Fabris.
r
L'ARTISTE.
Si:')
i3mur-:3lrt$.
SALON DE 1831.
SCULPTURE.
2" ARTICLE.
Il est dans la statuaire des exigences de l'art , élémens
indispensables de succès auxquels l'artiste est obligé de
plier son génie s'il veut atteindre à la perfection. Ces élé-
mens sont une gravité de poses et une sévérité de com-
position , sans lesquelles l'art se dégrade et perd toute sa
noblesse, toute sa grandeur primitive. Quelquefois, il est
vrai de le dire, la grâce ou bien un mouvement vif et
rapide ont pu faire pardonner l'oubli de ces principes ;
mais ce n'est que dans de rares exemples , ce n'est qu'entre
les mains d'honunes privilégiés que des écarts ont produit
des chefs-d'œuvre.
L'idée tout- a-fait inexacte que c'est se rapprocher de
la nature, que d'ôter a cet art le caractère grave qu'on
remarque dans les productions de la sculpture antique,
a égaré plusieurs de nos jeunes artistes. Les uns , visant
à la grâce, sont tombés dans le maniéré; d'autres, pour
donner a leurs figures de la vie , de l'expression , du mou-
vement, sont arrivés à l'exagération.
Dans ce dernier cas se trouve le Mirabeau à l'assem-
blée constituante de M. Pigalle. Une main appuyée sur
la tribune , de l'autre il intime l'ordre au grand-maître
des cérémonies de sortir de la salle. Le mouvement im-
périeux de Mirabeau et l'expression fougueuse de sa phy-
sionomie sont rendus dans cette figure a laquelle d'ailleurs
on ne peut refuser un mérite d'exécution distingué; mais
pour exprimer pins énergiquement cette scène , l'artiste
nous semble être allé , nous ne craignons point de le dire,
jusqu'à la grimace.
C'est aussi l'exagération, mais dans un autre genre,
que je reprocherai a IVI. Lemaire, dont on avait remarqué ,
a la précédente exposition , le Laboureur de Firgile. Les
formes de sa jeune fille effrayée par une vipère sont agréa-
bles ; les extrémités sont bien dessinées ; mais pour donner
plus de grâce et de mouvement h sa figure, il l'a rendue
maniérée , et ce défaut a le grand inconvénient de nuire
an développement de ses fonnes, quel que soit le côté par
lequel on la regarde. Je lui reprocherai en outre un air
TOME t. 20* LIVRAISON.
par trop naïf, et la fausse direction de ses regards : elle
ne peut voir la vipère qui rause sa frayeur, car ses yeux
ne portent point sur elle.
11 n'en est pas de même de M. Gatteaux. Un sentiment
bien exquis de son art l'a dirigé, lorsqu'il u conçu et
exécuté sa figure de Triptolème. Cette statue en marbre, .
d'un dessin sévère et parfaitement modelée, est une des
meilleures productions du Salon de cette année. Les
mêmes qualités se retrouvent dans un bns-rclief aussi en
maAre du même art'ste , et qui représente nne jeune bai-
gneuse , dont la pose est d'autant plus gracieuse , qu'elle
est plus simple et plus naturelle.
Ce sentiment vif et prononcé de l'art se retrouve au
plus haut point dans la jolie statue de Vénus de M. Molch-
necht. A part un peu de coquetterie , on ne peut rien re-
procher il la jeune et belle déesse. Les formes sont pures,
d'un dessin plein de finesse, d'élégance : il y a vraiment
de l'avenir dans l'oeuvre de ce jeune Allemand.
On trouve de la beauté fcl de l'expression dans la tète
de la Coronis mourante de M. Siinart; mais son corps ne
souffre point. Supprimez la tète, et son corps seni celui
d'une jeune femme qui repose. Il en est de mèiiie desex-
tiémités, auxquelles on peut aussi faire le reproche d'être
un peu fortes , et de manquer d'élégance.
Le défaut d'harmonie entre l'expression de la tête et du
corps se retrouve aussi dans la Fille de Niobe' mourante
de M. Petitot , figure en plâtre , dans laquelle on remar-
que de belles parties. La draperie qui couvre le bas du
corps est heureusement jetée ; mais ni dans la tête ni
dans les extrémités, il n'y a rien de cette douleur que
tous leurs membres, que tous leurs mouvemens expriment
si bien dans les Niobides de l'antiquité. A ces observations
j'en ajouterai une encore. La Niobide de M. Petitot est
couronnée de cyprès. Pourquoi? Pouvait-elle prévoir
son sort?
Le reproche que j'ai adressé a MM. Simart et Petitot
ne peut l'être a M. Grasse , qui a exposé un Icare es-
sayant ses ailes. Cette statue est pleine de mouvement ,
et ce mouvement de la figure entière se fait sentir jusque
dans les moindres détails. Sa tête est pleine d'expi-essioii
et reproduit parfaitement la physionomie présomptueuse
d'un jeune homme qui paraît ceitain du succès de son en-
treprise, alors même qu'il doit échouer.
U est encore plusieurs figures dont les sujets sont em-
pruntés k la mythologie antique. Nous signalerons entre
autres a rattcntion du public la belle statue de Le'da de
M. Emile Seurre. On recoiuiuit tellement dans ce mor-
ceau l'étude , le sentiment de la sculpture grea|ue , que
l'on croit parfois , en la considérant , y retmuver des ré-
miniscences. h'Eurydice de M. Cannois est aussi une
figure jolie et gracieuse, mais un peu maigre de f-mnes
S9
24G
L'ARTISTE.
dans certaines parties , les genoux surtout nous ont sem-
blé grêles.
Lk3Joit (l'j4jax , figure colossale en plâtre de M. Thé-
rasse , est une grande et lielle esquisse dans laquelle on
reconnaît aussi l'étude de l'antique. Ce morceau est lar-
. gement traite dans presque toutes ses parties, et modelé
pourtant avec un soin extrême. C'est le premier ouvrage
que M. Thérasse ait exposé en public, et ce début nous
paraît mériter des encouragemens.
Ujfnge rebelle de M. Maroclietti , autre statue colos-
salle, est aussi un début. Cette figure sort, dit-on, de
l'atelier d'un amateur; mais fût-elle le travail d'un ar-
tiste , elle mériterait des éloges pour la manière hardie
dont les plans sont indiqués ; mais il est une observation
grave a faire "a sou auteur : elle manque tout-à-fait
d'aplomb ; et il ne nous paraît guère possible de l'exé-
cuter en marbre.
Le même défaut peut être reproché a la figure colos-
sale de Louis-Philippe, de M. Jacquot. Cette statue,
d'ailleurs , me paraît manquer essentiellement de cette
noblesse , de cette gravité que l'on doit naturellement
supposer a un souverain , dans un moment aussi solennel
que celui dans lequel l'auteur l'a représenté.
Le même artiste a exposé une Odalisque entièrement
nue, dont les formes rappellent les exagérations de l'école
de peinture du Parmegianino. Mais ce qui est a peine
supportable dans un tableau ne peut l'être dans un art tel
que la sculpture , qui exige une bien plus grande sévérité
lie formes. Du reste l'ensemble en est gracieux et pourra
plaire, sinon aux artistes , du moins aux amateurs , qui
préfèrent la grâce, même un peu affectée, a une plus
grande pureté de dessin.
Parmi les productions de l'école de sculpture dans les-
quelles les auteurs ont traité des sujets modernes, on re-
marque, surtout "a cause de sa dimension, le groupe de
iM. Desbœufs représentant le génie de la Liberté' brisant
lépe'e du Despotisme. Avant la révolution de juillet,
c'était un Saint-Michel terrassant le démon ; la métamor-
]>hose s'est opérée a peu de frais : car il a suffi, k ce qu'il
nous a paru, d'ajouter une flamme sur la têle de l'ar-
change pour en faire un génie. Du reste ces exemples de
transformation sont moins rares qu'on ne pense : ainsi
l'on peut voir ii Naples , dans l'église de la Madoima del
Parto, deux statues antiques, une Pallas et un Apollon,
'iiélamorphosés la première en Judith et le second en
David. Mais pour celte fois , quel que soit le personnage,
' «ixibange ou génie , il manque essentiellement de dignité,
u.: jiiiijcslé, et son adversaire, Satan ou Despotisme, est
;• dépourvu de noblesse. 11 faut encore a un ange
, connue a un être allégorique quel qu'il soit , uli
<;.:;,; icre de grandeur modifié selon le rôle que l'artiste
aura voulu lui faire remplir, mais qui nous fasse sentir
son passage au travers d'une imagination poétique , et
nous ne pouvons trouver qu'une laideur et une bassesse
toutes vulgaires dans l'auge déchu de M. Desbœufs.
M. Flatters avait traité ini sujet a peu près semblable
dans une figure exposée au dernier Salon. Le Satan de
Milton était aussi l'ange rebelle, l'ange vaincu , foudroyé,
et cependant c'était avec noblesse, avec fierté qu'il tom-
bait. Nous regrettons que cet artiste n'ait pas envoyé, cette
année, d'ouvrage important. Il ne faut pas cependant
passer sous silence une jeune Jîlle endonnie, petite statue
en bronze fort gracieuse, et un buste de Dugay-Trouin
dans lequel on retrouve la physionomie fière et hardie de
l'illnslre marin.
M. Lemoyne, au dernier Salon, avait exposé une
charmante figure de l' Espérance dont la pose simple et
naturelle et l'exécution pleine de finesse lui avaient mérité
les suffrages les plus flatteurs et les moins contestés ; il a
envoyé cette année un jeune cheurier, groupe en marbre
qui est loin d'attirer les regards comme les attirait sa
statue. D'abord le sujet nous semble avoir trop peu d'in-
térêt pour motiver un groupe aussi étendu, et ce défaut
d'intérêt du sujet nuit a celui que pourrait inspirer le
travail. L'idée nous est venue en le regardant, que ce
morceau n'avait peut-être été exécuté que pour utiliser un
bloc de marbre que l'artiste aurait eu a sa disposition et
dont la forme un peu bizarre aurait nécessité la composi-
tion du groupe telle que nous le voyons. Du reste, plu-
sieurs parties de ce morceau sont traitées d'une manière
qui décèle une main habile et exercée.
M. Lemoyne a exposé aussi deux bustes : celui de
Massillon et celui de Nicolas Poussin. Dans le premier,
il est loin d'avoir rendu la physionomie franche et ou-
verte de l'évêque de Clcrniout auquel il a donné un
air sombre et une gravité tout-a-fait affectée que n'avait
pas Massillon. Nous reprocherons aussi k peu près les
mêmes défauts au second, qui est vme répétition de celui
quiornele monumentque M. de Chateaubriand a faitexé-
cuter a Rome en l'honneur du plus grand des peintres de
l'école française. Le beau portrait de Poussin que nous
avons dans les galeries du Musée présentait, par la ma-
nière admirable dont il est modelé, des ressources dont
le sculpteur ne nous paraît pas avoir tiré parti.
Nous ne terminerons point cet article sans jeter un coup
d'œil surles bustes faits d'après des personnages vivaus, qui
se trouvent en grand nombre k cette exposition ; mais au-
j)aravaut nous devons signaler encore a l'attention du
public un joli groupe de Daphnis et Cloë enfans, mo-
delés en plâtre par M. Chaponnière , et qui sont d'une
naïveté charmante ; un autre groupe en marbre de
M. Foyalier, représentant une petite fille qui joue avec
L'ARTISTE.
247
un chevreau, et dans lequel il nous semble avoir pris la
natuie siu- le (iiit ; luie petite statue en iiiarljie de M. Des-
près, l' Innocence , qui ebt d'un naturel, d'une simplicité
pleine de grâce et dont le torse et les exticniités sont mo-
dèles avec tni rare bonheur, et enfin une tète d'expres-
sion de M. Durct, la Malice, délicieuse figure pleine de
finesse et d'esprit, moins naïve que le Mercure^ mais
digne en tout de l'artiste a qui l'on doit celte admirable
statue.
Parmi les bustes qu'a exposés M. Dantan , celui qui
pique le plus vivement la curiosité est celui dans lequel
il a essayé de reproduire les traits de madame Maliliran
Garcia; mais il ne nous paraît pas avoir profité de toutes
les ressources que lui offrait la physionomie piquante de
la jeune et belle cantatrice : le souvenir de Ninetta, de
Rosine j et mieux encore celui de Desdemona et de Se'mi-
ramis, auraient dû mieux l'inspirer. Il nous semble avoir
mieux réussi dans quelques autres, notamment dans ceux
de Carie et d'Horace Vernei^
Il ne faut pas s'attendre a retrouver dans le buste de
madame de Genlis ces gracieux méplats dont elle a plus
d'une fois entretenu le ptiblic dans ses Mémoires , et sur
lesquels, nous dit-elle, tous les artistes se plaisaient h lui
adresser de si flatteurs complimens. Non. M. Romagnesy
n'a pas été galant, pas le moins du monde. 11 a dit la vérité
toutentière, aussi c'est lefront d'une octogénaireavec toutes
ses rides qu'il a représenté; mais s'il est peu agréable à
voir, ce buste a du moins le mérite d'une extrême res-
semblance. C'est en vérité tout ce qu'on pouvait lui de.
mander. M. Elshoecht a essayé aussi de reproduire une
tète presque octogénaire; son buste de M. Andrieux est
très-ressemblant ; mais il manque de finesse. L'artiste a
trop dissimulé les rides du spirituel auteur des Étourdis.
Il uous paraît avoir mieux réussi dans celui de M. Le-
sueur, l'illustre compositeur à qui l'on doit les opéras
iXOthon, des Bardes ^ etc.
Nous terminerons cet article par une réflexion impor-
tante. L'exposition de cette année nous a paru fort remar-
quable , tant par le nombre , la variété des productions
distinguées qui l'ont embellie , que par le mérite éminent
de quelques-unes d'entre elles. Mais auprès se sont trouvés
desouvrages dans lesquelsleursauteursnoussemblcnt avoir
complètement méconnu le but , les ressources et les exi-
gences de la statuaire. La sculpture est spécialement l'art
des formes, et dans leur reproduction elle exige luie no-
blesse, une pureté de style, comme aussi une sévérité,
une correction, auxquelles il n'est possible d'atteindre que
par des études longues et sérieuses. Les anciens nous ont
laissé des modèles de la manière dont il fallait sentir et
apprécier la nature; c'est a nous de suivre leur exemple,
de .marcher sur leurs traces , et de livaliser même avec
eux , s'il est possible. L'unique moyen d'y parvenir c'«t
l'étude constante de la nature. Sans cette étude, point de
forme», et sans formes point de sculpture.
A***.
LETTRES SUR LE SALON DE 1831.
QUATRIÈME LETTRE'.
Picmicr pei lire dtf .Sa Majiftie' Brilaprî ;■■ - -'■
A LOHDK^S.
Monsieur ,
Le premier jour de l'ouverture de notre Musée est un sprc-
tacle intéressant pour l'œil qui sait en jouir, instructif j>our
l'intelligence qni sait en profiter. De bonne heure les portes sont
assiégées par les artistes. A peine sont-elles ouvertes qu'ils se
prc'cipitcnt dans les siilles. Nulle part d'indifférence. Le génie
ou le talent , sortis de leur modeste retraite , ont pudeur d'être
livres à nu en proie à des milliers de. regards ; la médiocrité
ou l'incapacité flagrante ont seules l'attitude de la ccnfiancc.
Chacun d'abord cherche son œuvre, et , suivant le joiu- plus ou
moins heureux où elle est exposée, applaudit, se tait ou mur-
mure. A ce premier mouvement la curiosité ou l'amour de l'art
fait succéder le sien : les œuvres des rivaux sont cherchées ave»-
intérêt et commentées avec savoir, souvent avec malice. Heu-
reux l'amateur des arts qui , l'œil aux tableaux et l'oreille aux
écoutes, sait, en faisant la part des rivahtés individuelles <t
des partialités d'écoles , puiser à ces conversations où s'rJMUicLi!
en de vives saillies une instruction féconde .' ,•
Combien Léopold Robert n'aurait-il pas été heureux s'il eût
pu assister à la réouverture du I^uvrc qui vient d'avoir lieu il
y a quelques heures! Quelle douce récompense airtait goùtc^î
son génie en recueillant l'unanime concert d'éloges et d'accla -
matioas qui salua la splcndide et ravissante peinture dont il a
décoré les salles renouvelées .'
C'est l'arrivée de moissonneiu^ dans les marais Pontins, au
moment où le soleil à son déclin rase b terre et projette des
ombres plus douces. Un char traîné par des huflles s'airi'te à
l'endroit que le maître a fixé pour dresser les tentes. Le maître
parle, on obéit à sa voix. L'un des conducteurs est descen
il s'appuie sur le joug et commande le re]>os à son atteh
autre, assis encore sur sa monture paisible, et la mai^ârmê^'
de l'aiguillon comnie d'un sceptre, porte au front cq
' LVbondanre des malièret n'a pat permit d'inM'rrr si.
ni^ro cc'IcIcHre, «.rilc dà* !c premier jour de la nîouveruif e il
«iiion, ( Xolf J>i ixttiKtrnr
2i8
L'ARTISTE.
native , cacliet des habitans des régions méridionales : il regarde
deux hommes de la troupe qui dansent en s'accompagnaut du
piffero , la cornemuse du pays. Autour du char se groupent
des hommes armes d'instrumens de moissonneurs, et des fem-
mes au tablier gonfle' d'e'pis. Sur le char même , à côté du père
de famille , un jeune homme se dispose à déployer les toiles , et
une belle et jeune femme s'eUve tenant en mains son enfant en-
core à la mamelle. Des villageois des deux sexes peuplent le
second plan du paysage que couronne au loin l'an'cienne pres-
qu'île de Circé, Monte-Circello. Telle est l'analyse pâle et ina-
nimée de la vivante composition de notre artiste.
L'ensemble de son tableau est d'une vérité saisissante. Rien
de superflu entre la pensée et l'expression ; rien ([ui n'annonce
une heureuse imagination réglée par le bon sens. Est-il quelque
chose de plus imposant que la figure du conducteur arrêtant son
.ittelage ? Est-il une étude plus savante, des caractères plus pro-
Ibnds et plus variés de tètes? Une éloquence de pantomime plus
line à la fois et plus simple ? Sur les figures et partout on sent
le soleil dont l'atmosphère est embrasée ; et le fond si fin de ton
et si bien à son plan n'eût pas été désavoué par Claude le Lor-
1 ain. André del Sarto eût envié les têtes des pâtres qui font cor-
tège et qui sont dans la demi-teinte ; et Raphaël eût applaudi
aux deux jeunes femmes arrêtées auprès du char; il eût avoué
surtout cette jeune mère , vrai type de Madone , qui domine la
scène comme une majestueuse apparition.
Vous le savez , Monsieur , vous qui avez visité Rome , c'est
l'Italie, toujours la sainte. Italie, cette terre de pèlerinage pour les
artistes, que reproduit Robert; mais c'est elle avec toute la puis-
sance inspiratrice de sa belle nature , avec toute sa sublimité ,
loute sa simplicité homériques; et , grâce au talent du peintre,
loujours, comme dirait Montaigne, elle nous sourit d'une frai -
('he nouveauté. Comment , après avoir vu les tableaux de ce
grand artiste , ceux d'Ingres et de Sclinctz , ceux d'Overbéck de
Lubeck , de Cornélius de Dusseldorff et de votre confrère d'aca-
démie M. Eastlake , pourrait-on accuser encore les voyages en
Italie de funeste influence sur le talent des vrais peintres? Il est,
j'en conviens , dt^ hommes sur qui les circonstances extérieures
les plus heureuses agissent à contre-sens, et qui se moulent ma-
ladroitement sur ce qui les entoure; gens sans originahté ni
inspiration , véritable eau stagnante oii se reflètent tristement
les plus beaux modèles, les plus beaux effets de la nature Mais
l'esprit du vrai talent sait connaître son génie et distinguer la
roule qu'il lui trace. Tout en imitant, tout en passant par les
jjtands maîtres , pour apprendre .à lire dans le vaste répertoire
ouvert à son imagination, la belle nature, il reste original
quand , à son tour , il écrit sa pensée.
Ainsi se produit Robert, qui est essentiellement original et ne
revêt jamais les livrées de tel ou tel de ses devanciers. Compre-
nant l'Italie avec l'ame de Raphaël , on voit cependant tout
d'abord , à la manière dont il la rend , qu'il n'avait pas besoin
d'être venu après le divin peintre pour être ce qu'il se montre;
en voit enfin qu'il parle sa langue maternelle et non point un
idiome étranger qu'il ait appris. Si donc quelque chose de mo-
numental, quelque chose du grandiose des plus beaux antiques
icspire dans son œuvre , ce n'est pas qu'il soit un pastiche des
statuaires anciens ; c'est tout simplement que , servi par la belle
nature qui l'entoure , il se rencontre , quand il la rend , avec
ceux des aocifns qui ont été d'intelligence avec elle.
Sans doute son tableau n'est pas exempt d'imperfections
pour légères qu'elles soient ; elles sont inséparables des œuvres
sorties de la main de l'homme. Que si une critique , impatiente
de ses propres jouissances et inquiète des nôtres, s'en va dissé-
quant les petits détails et me presse de m'expliquer sur les dé-
fauts du maître , je les lui laisserai découvrir à la loupe ; elle
s'apercevra sans doute que, graveur il y a quinze ans, les sou-
venirs du burin lui ont laissé quelque sécheresse dans les con-
tours, et une silhouette trop découpée. Peut-être aussi pourra-
t-elle lui reprocher un arrangement trop symétrique , de la mo-
notonie dans l'exécution , de l'égalité de valeur dans les vête-
mens divers. Habitué à faire ressortir presque toujours ses
figures sur un fond clair où l'effet est, ce semble, plus facile à
obtenir, il paraît moins soucieux de donner à son modelé toute
la solidité, toute la perfection de finesse qu'exigeraient des figu-
res jetées sur un fond noir. Mais la critique se gardera bien de
voir là de l'impuissance; car dans le tableau des Pifferari de-
vant une madone , où il avait 'moins à compter pour son effet
sur le choix du fond , ses figures sont du modelé le plus admi-
rable et le plus complet. Mais qui en jugera du reste? Ce ne sera
pas le public , qui n'a pu jouir de ce délicieux tableau perdu au
fond des salles et à faux jour, durant la première partie de
l'exposition , et qui , je ne sais pour quel motif, n'y figure plus
du tout aujourd'hui.
Le style noble fut la prétention constante et le grand mot de
ralliement de l'école de David dont Robert est sorti ; mais d'ac-
cord sur le but , ils diffèrent totalement sur les moyens et les
résultats. L'école avait à soi une recette universelle, l'imitation
de l'antique ; et constamment un perfide et maladroit souvenir
des bas-reliefs et de la bosse s'interposait entre ses yeux et la
nature; tandis que lui, sans aller par des chemins détournés,
attaque franchement la question : au lieu de se faire le copiste
servile d'une copie, de reproduire sans cesse des marbrps et des
plâtres, il regarde la nature, la choisit, la copie, la coule en
bronze à son tour , et parvient ainsi à s'approprier au plus haut
degré cette noblesse qu'avaient rêvée les Girodet et les Pierre
liuérin, ce haut style qui atteste dans Ingres un peintre si savant
et si fin .
C'est là ce qui arracha ce cri soudain et unanime d'admira-
tion que poussèrent tous les artistes à la vue du tableau des
Moissonneurs de Léopold Robert. Il n'en est pas qui , en en-
trant avec lui dans la lice , ne lui ait fait de bon cœur le salut
des armes ; et leurs expressions flatteuses le disputaient en vi-
vacité à celles du public. Certes, quand je parlais, le mois
dernier , dans ma première lettre , de mon culte pour le talent
de Léopold; quand je le proclamais digne des grands maîtres
dans ses bons ouvrages , je ne m'attendais pas à le voir si tôt ap-
];uyer mon opinion d'une preuve si éclatante. J'entendais voler
de bouche en bouche les noms du Giorgione , du Poussin et de
Raphaël; et j'étais touché comme d'un bonheur personnel. Et
cependant je me méfie des comparaisons trop généralisées , sans
profit pour l'art ni pour le goût. Laissons à chacun sa place.
L'ARTISTE.
2W
Robert n'a la prétention d'être ni le Poussin ni Bapbacl. Si
son prodigieux talent rappelle quelquefois le leur; s'il a tonte
la pureté de lignes du second avec une palette plus riche; si du
premier il reproduit souvent les beaux airs de tête, le gran
gusto , le sublime caractère, il n'a pas montre' jusqu'à présent
qu'il eut dans la pensc'e le vol e'Ieve' de l'un ni de l'autre.
Comme je l'ai déjà dit, c'est un liomme qui a une volonté, une
puissance à lui. Les scènes qu'il représente ne sont que des scè-
nes de la vie commune , ses personnages que des paysans , que
les modèles dont est semée Li terre privilégiée de l'Italie ; mais ,
sans être Raphaël ni le Poussin , il a une assez belle part de
gloire celui qui sait tirer de toirt cela un si haut style , qui sait
prêter à ses héros vulgaires une noblesse virgilienne , et les éga-
ler en grandeur aux héros antiques; qui sait, eu un mot, voir un
monde où les communes intelligences ne voient que le cabos :
Si canimus sylvas , sylva: sint consule digna^!
M. Robert a donné plusieurs autres tableaux moins impor-
tans par la dimension et le sujet , et dont je vous parlerai quel-
que autre jour avec le même plaisir, notamment ime femme de
la campagne de Naples , pleurant les suites d'un tremblement
de terre. Ce tableau a gagné à la classification nouvelle des
peintures dans les salles : il étiit trop haut; maintenant qu'il est
à la portée de l'œil , il le captive fortement. A la vue de cette
femme assise sur les mines de sa maison , on ne peut se défendre
d'une émotion sympathique profonde. Absorbée , anéantie dans
une pensée de destruction et de mort , la pauvre mère , car un
enfant à la mamelle pose près d'elle sur les dtijris , est immo-
bile; et si l'enfant n'avait l'insouciance de son âge , il n'y aurait
là rien de vivant que la douleur. C'est toujours la même sim-
plicité d'invention , toujours le même ton local compris et rendu
en maître, toujours la même harmonie générale, toujours enfin
le même triomphe de l'art. La tête de la mère surtout est lin
chef-d'oeuvre de sentiment et d'expression.
Leaves de Conches.
Paris, 7 juin t83) .
CINQUIÈME LETTRE.
ty& ty^. f/'i^am tyvuan.,
Kcmbrc de l^Acadcinic de j'eintiue d'Anglelerre , etc. , elr.
A ^DIHBOtiaG.
Monsieur ,
Si le renouvellement a allongé les galeries de médiocrités de
plus, il l'a enrichi à la fois de productions belles ou reconiman-
dables qui donnent au Salon un piquant aspect, et réveillent la
curiosité de l'amateur. Nombre de tableaux anciens empruntent
même un air de nouveauté du meilleur jour où ils sont exposés,
ainsi qu'une œuvre brillante de l'esprit emprunte un charme de
plus d'une lecture bien faite. Telle est une belle marine de
M. Camille lloqueplan, et dont le mérite paraît à présent dans
tout «onjoar; te! est on portrait du maréchal Maison, fraocbe
et solide peinture, d'une belle couleur, d'une justets« extrême
de modelé, et qui fait le plus grand honneur à M. L^n Co-
gniet; telle l'énergique et puissante composition de M. Eauiar
Delacroix, où la Liberté de juillet guide le peuple cU Parài ;
telles sont encore les savantes peintures de l'un de on imitm ,
M. Scbnctz , dont les productions seront très -prochainement
l'objet d'un examen particulier. Je vous parlerai surtout aussi
d'un portrait nouveau de M. ChampmartiD, portrait délicieux
de madame de M*** , qui donne la plus charmante idée du mo-
dèle , et met le sceau à la réputation de l'artiste. Je tous en au-
rais envoyé sur-le-champ l'examen détaillé si je n'avais préfiM
vous en adresser en même temps l'eau-forte que prépare
ftL Hcnriquel-Dupont, pour scivir de passe-port à ma missive.
M. Delacroix, le peintre des barricades, M. Paul Delaroche,
spirituel et brillant auteur de compositions historiques , M. De-
camps, le premier coloriste de notre école , et M. Roqiieplan .
donneront matière à ma prochaine lettre adressée à votre il-
lustre ami M. Wilkie. Ils achèvent en ce moment des compo-
sitions telles qu'ils les savent faire , et bientôt notre Salon en
sera décoré. En attendant, M. Delaroche a gratifié les dilet-
tanti d'un jwrtrait plein d'expression de l'aimable virtuose ma-
demoiselle Sontag , l'une des idoles du public prisien, et des-
tinée à vivre long-temps dans notre souvenir. M. Eugène Isa-
bcy, qui porte un nom déjà honoré dans les arts et le rajeunit
d'un nouvel éclat, était moins satisfait que le public d'une Vue
du port de Dunkerquc, exposée par lui à l'ouverture du Salon ;
il vient de prendre sa revanche en homme de talent. Son nou-
veau tableau représente une plage de Normandie : j'en vais
écrire à M. Stanfield, à qui je rendrai compte en même temps
des autres productions d'Isabey et de celles de M. Gudin , talent
chéri du public et digne de l'être.
Voilà, Monsieur, les têtes de colonnes qui veillent à la gloire
de l'art et viennent de fournir un nouvel aliment à mes études.
Je n'omettrai pas d'y comprendre aussi M. Dupont que je vous
citais tout à l'heure , le même que sa magnifique gravure du
fFasa, d'après M. Hersent, va classer du premier coup parmi
les maîtres du burin. Il a débuté dans le portrait au pastel, et
en a deux exposés dans la salle d'entrée : l'un, d'une exécution
naïve , représente une enfant feuilletant un livred'images ; l'autre.
une jeune personne dont le caractère de beauté noble et pure et
la pose pleine de simplicité , d'élégance et de grâce , captivent
doucement le spectateur. Lutter avec une si belle nature était
une fâche difficile : M. Dupont en est sorti avec honneur , et il
a surloutconservé à la figure ce cachet d'individualité, cette grâce
féminine , si difficiles à exprimer. Ce qui avait précédemment
classé M. Dupont, c'est la finesse de dessin et le sentiment délicat
de ses ouvrages : ces qualités ne pouvaient l'abandonner ici.
' Malhenrmscnicnt , il nVn Mt pa.< de m^c d« tons In »■»!»(;«« de
ce |ifintre. Son tableau de l\-/sta$sinat de f^v^/ftie de LUge, ^op
roua arcz vu à Lnndrct , est placé à faon jour près d'une fendre,
au bout de Timmensc |;alrrie, et il est impossible de le voir. Ceat
mtiprise sans doute qu'il a (\é exilé en pareil lieu. Déa qacM. de
bin , le directeur . on M. de Cailleux , le secrétaire det Muaées
scr.i aperçu , l'erreur sera réparée.
âoO
L'ARTISTE.
Plusieurs portraits à l'huile par 1\I. Sigalon attestent la vi-
gueur de touche de cet artiste. Il en est un surtout , figure
d'homme à mi-coq)s , où la façon ferme et fière dont le modèle'
de la tête et des mains est attaqué fait souhaiter que le peintre
s'exerce plus souvent dans ce genre. M. Sigalon paraît sentir
de quelle importance peuvent être les études du portrait pour
la peinture historique. Qui rend si admirables de variété de
caractère les têtes des maîtres italiens et flamands ? C'est que
presque toutes sont des portraits.
L'une des nouveautés dont le mérite commande surtout en-
core l'examen attentif est un portrait de M. Robert Fleury, qui,
avec M. Eugène Lami, si distingué celte année, fait honneur à
l'école de M. Horace Vernet. On avait déjà vu avec plaisir son
petit portrait en pied des enfans de M. Vigier. La vive expres-
sion d'espièglerie et le geste animé du plus jeune, qui joue
avec une perruche , sont charmans d'obsen-ation et de justesse ;
mais en vain ai-je cherché à m' expliquer pourquoi l'artiste a jeté
ces deux figures sur un fond violet qui rentre trop dans le ton
des vêtemens.
Le portrait nouveau, de grandeur naturelle, est incomparable-
ment supérieur. La jeune femme qu'il représente est debout et
se détache en clair sur vm fond vigoureux ; la robe , d'un rouge
ardent , est l'une de ces audaces de pinceau qu'ici le succès poui^
rait justifier peut-êu-e si la nature de l'étoffe était plus légère-
ment étudiée. En revenant devantson ouvrage, l'artiste lui-même
trouvera , je le présume, qu'une dentelle ou tout autre ajuste-
ment, léger de couleur, eût fourni une heureuse transition de la
chair à la robe; que le fond, si beau d'ailleurs , serait mieux
calculé s'il n'était pas égal de tout point et se dégradait un
peu : on verrait à l'instant la tête se dessiner doucement avec
ressort au lieu d'apparaître trop en silhouette. Peu de travail
aurait bientôt fait justice de ces critiques. Mais les mains sont
charmantes et naïves d'exécution ; mais les aiguillettes de ruban
rouge qui retombent des manches sur les bras en font valoir
adroitement les lumières et le modelé; mais le fond, et un meuble
de Boule qui porte un vase de fleurs , sont peints , ainsi que le
vase lui-même, avec un rare talent; mais, en un mot, le tout
ensemble est plein de finesse et de couleur, et c'est l'œuvre d'un
homme de beaucoup de mérite , la preuve d'une excellente di-
rection d'études , le gage d'immenses progrès accomplis , et la
garantie de succès futurs. , > ..
Un jour, l'un des quarante dé notre Académie française,
homme tout naturellement célèbre, qui depuis ; mais alors
il était peintre , avait exposé l'un de ses tableaux à l'un des Sa-
lons qui précédèrent notre première révolution. Il est là dans
les salles , épiant les promeneurs et quêtant des regards à son
œuvre solitaire ; quand voici venir un amateur renommé qui
s'arrête devant le tableau , et , l'œil armé d'une lorgnette, reste
un instant immobile. Alors le prévenu s'approche, se fait petit,
se colle à son juge; mais soudain le bourreau se retourne et de
sa bouche s'échappent, au milieu d'un éclat de rire, ces mots
terribles qui vont tomber dans l'oreille du peintre : « Soyez
plutôt maçon si c'est voire talent. » Le condamné s'enfuit
de désespoir , retire bien vite son taljleau de l'exposition , jette
par dessus les moulins ses pinceaux et sa palette , et fait retraite
dans la littérature. C'est l'auteur dp poésies légères et d'un
poème épique, c'est M. P.... G.... , en un mot, homme de
beaucoup d'esprit d'ailleurs, qui conte lui-même sa lamentable
histoire, et depuis
Tomba de chute en chute au trâne académiqae.
Eh bien! il est au Salon plus d'un peintre à qui un juge in-
dulgent serait tenté de donner un pareil conseil , dût ce conseil
ne pas aboutir au velours d'un fauteuil ; mais il en est d'autres
qui manient aussi bien le pinceau que la plume , et que le goût
doit presser de ne déposer ni l'un ni l'autre. De ce nombre est
surtout le directeur-général de nos Musées , M. le comte de
Forbin, à qui des romans spirituels et des voyages écrits avec
goût ont acquis droit de cité dans la république des lettres , et
dont les nombreux tableaux d'intérieur ont consolidé la réputa-
tion étendue depuis long-temps hors des limites de- la France.
Voilà , mon ami , un de ces talens qui doivent exciter à un
haut degré votre intérêt : comme vous, peintre et voyageiu-,
comme vous également il a parcouru , ses crayons à la main ,
l'Orient , votre seconde patrie.
C'est à son imagination pittoresque et inventive , c'est à son
amour éclairé pour les arts , qui lui rendent en honneur ce qu'ils
en reçoivent en protection , qu'on est redevable des immenses
travaux d'art dont les fonds ont été arrachés par lui au mau-
vais vouloir de notre dernier gouvernement; c'est à lui enfin
qu'il £aut rapporter la pensée des erabellissemens du premier
étage du Musée. A la jeunesse qui languissait dans l'oubli , ces
travaux ont valu des encouragcmens multipliés , et au Musée
égyptien , au Musée maritime , les peintures qui les décorent.
Mais, dit-on, il a fait des mccontcns. Et quel homme en
place aurait eu le don de n'en point faire , assiégé comme il a
dû l'être dans son poste difficile , en butte à toutes les exigences
des plus divergcns amours-propres? Qu'on lui reproche d'avoir
entourage la médiocrité : à la bonne heure. Mais n'y avait-il
qu'à frapper du pied la terre pour en faire surgir le vrai talent?
N'était-il pas besoin , pour le découvrir au sein de la foule , de
répandre ces encouragcmens sur une large base , et d'en livrer
quelques-uns aux chances du hasard? Le succès enfin n'a-t-il
pas plus d'une fois justifié ses prévisions? Schnetz, Delacroix,
Delai'oche , Cogniet , Champmartin , Devéria , Sigalon, ont pris
aussi leur part à ces encouragcmens enviés. Nuldouteque, sans ce
marche-pied , leur talent n'eût pu se faire jour ; mais le choix
de M. de Forbin a facilité leur essor; mais il tendait à leur
rendre la vie plus douce dans la carrière , et les amis des ai'ts ,
à qui ces artistes sont chers à tant de titres , ne sauraient , non
plus qu'eux, en perdre le souvenir.
Avant le renouvellement, M. de Forbin avait une exposition
nombreuse au Salon. Un seul de ses tableaux y figure aujour-
d'hui : la Tentation de saint Dominique dans le cloître de Santa
Maria Novella à Florence. Par une détermination dont la cour-
toisie s'accommode mieux qiîe l'étude de l'art , il a fait retraite
dans son atelier sans doute , et laisse la place aux talens rivaux.
Le cloître de Santa Maria est, comme les auti'es tableaux de cet
artiste, l'œuvre d'un coloriste, remarquable par la finesse des
tons et l'art si rare de donner aux murailles une couleur solide
L'ARTISTE.
Soi
transparente sans être nacre'e. En général , quelques négli-
gences d'exécution déparent, il est vrai, ces ouvrages; mais
pes négligences sont rachetées par des qualités solides et une
elle invention où respire la poésie. 'En un mot, s'ils laissent
parfois quelque chose à désirer, ce n'est jamais dans la j)cnséc
mère , toujours fidi--le au contraire à l'esprit élevé du peintre ,
c'est dans les nuances de la langue pour l'exprimer sur la toile.
M. de Forbin est surtout habile à faire intervenir le soleil en
ses comjiositions. Ainsi, dans sa Vue du château de la Barberij
en Provence , la délicieuse fraîcheur répandue sur toute la scène
va bientôt faire place aux feux du jour. Ainsi , dans les ruines
i'Askalon, ])atrie du célèbre Hérode, l'astre imposant, vieux
tooin des malheurs de la terre, comme dit le poète, vient,
hassant devant lui les vapeurs légères d'une nuit d'Orient, jeter
les regards sur les monuinens muets du passé : — tableau d'un
ïet diflicile , réussi à merveille , aux tons argentins , ni jaune
rouge , écueil ordinaire des effets de ce genre. De même
Sans les ruines d'une église de Cësarée , encore en Syrie, un
rayon religieux se glisse à travers les vitraux comme pour as-
sister à la découverte du tombeau sacré des défenseurs de la
croix. De même , dans le cloître de Saint-Sauveur , à Aix , le
soleil se produit dans toute sa vigueur. De laêmc encore dans
celui qu'envahissent les eaux de la Méditerranée près de Massa -
Carrara, et où des religieux grecs donnent des seeours à des
naufrages , de ])àles rayons qui vont mourir sur les derniers pi-
lastres de rédifice prêtent à la scène une teinte de tristesse pro-
fonde ; — composition riche et poétique, où le plafond stirtout
fuit si bien à l'œil; où le portique et le fond sont différenciés
(Lins leur travail avec une si fine intelligence, et prennent cha-
cun la valeur et le plan qui lui sont propres.
Ce dernier ouvrage est le chef-d'œuvre de M. de ïorbin , et
l'on pourrait à côte placer sa Procession de la Ligue 'sortant de
Saint-Germain-VAuxerrois. Ce sont toujours les racraes qua-
lités de solidité imic à la transparence ; toujours la même har-
monie générale; le même passage, sans effort, des clairs les plus
\ifs aux ombres les plus profondes; ce sont toujours dans les
lignes niêmc noblesse et même grandeur; dans la pensée sur-
tout, même élévation.
Leaves be Conçues.
Paris, tO juin (831.
iTittcraturf.
UN VŒU.
Quand il y avait des croix de bois par les cheiuiiis , sur
le haut des murs, au coin des vieilles maisons, dans les
carrefonrs isolés, croyez-moi, cette croix était souvent
d'un {çrand secouys. C'était un gage d'espérance et de foi.
On allait au pas de son cheval , rêvant tout haut ; on al-
lait rejoindre ses enfans et sa femme; venait la croix à
votre occurrence , la tête chargée des bleuets de la mois-
son dernière et des épis les mieux remplis. A cet aspect
le voyageur ôlait son chapeau , comme s'il eût rencontre
un compagnon de voyage, un compagnon de bonne hu-
meur toujours prêt "a le secourir ! C'était encore de la
poésie parmi nous. La croix, c'était le dieu Tenue des
temps modernes ; elle attestait la limite de deux villages
en même temps qu'elle les invitait a la concorde, elle
servait de fanal pendant la nuit ; elle avait ses mystères et
SCS délicieuses histoires; elle prêtait son abri aux tout
petits enfans qui bénissent Dieu par leur folle gaieté;
elle attestait unecroyance plus que nationale, unecfoyauce
intime, une croyance de laboureurs.
Dans le paysage c'était merveille qu'une croix négli-
gemment jetée dans le coin du tableau , arbre aride qui
fait contraste avec le luxe de la végétation; on élevait
la croix partout au moyen âge. Voyez les grands peintres !
La croix au sommet des montagnes , la croix sur le bord
des fleuves, impérissable roseau qui ne sait pas plier; la
croix sur la chaste poitrine des jeunes filles, la croix sur
la tombe du chrétien surtout, dernier monument placé
sur les limites du monde matériel et du monde croyant ,
dernier vainqueur de la pourriture et des vers.
Surtout c'était aux passions du cœur qu'il était salu-
taire, l'aspect du bois consacré. L'innocence y donnait
des rendez-vous d'amour; elle y venait aussi tranquille
que si elle n'eût pas quitté le regard de sa mère. Là se
terminaient les unions heureuses, et venaient se conso-
ler les espérances. A ce sujet j'ai une histoire à vous ra-
conter.
C'était dans un village aux bords du Rhône. Le soleil
éclate, le fleuve jaillit comme un glaive, l'île semble
flotter aux caprices de l'onde qui gronde; la vigne s'é-
tend dans l'eau et se mire complaisamment. ïoutest vie,
l'dat, soleil, force; les hommes sont des génies, les pas-
252
L'ARTISTE.
sions sont des furies; on dirait des habitans d'un port de
mer, tant ils sont forts et intrépides. 0 large et infati-
gable nature ! Or "a toutes ces passions, a tout ce feu dans
le sang, a tout ce feu dans le cœur, dans la tête , on
avait jusque là opposé une croix de bois. Je la vois en-
core sur un morceau de pierre entourée de gazon vert ,
bénie, d'une physionomie tranquille, et chargée d'ex-
voto pieux.
A cette croix se faisaient les sermens d'amour de mon
village ; on y faisait aussi les transactions de commerce ,
on y convenait du prix des grains , de la paie des mate-
lots, des baux a renouveler; on y convenait de tout ce
qui fait la fortune ou le bien-être d'un village; puis le
dimanche on dansait en rond autour de la croix, puis sur
la croix on écrivait les dates mémorables. On y lisait en-
core la rentrée de Bonaparte, en chiffres flamboyans, il n'y
a pas deux mois ; la restauration n'avait rien pu contre la
croix : c'était une belle place pour une croix que la
mission enviait fort, mais la mission y perdit sa peine
et ses intrigues; c'était notre croix k nous, notre croix
sainte, chargée de reliques, de gages, de chiffres et de
souvenirs. Pauvre vieille croix!
Ce fut là, par une soirée de mai parfumée et douce,
qu'ils se rencontrèrent, mes deux héros ; lui grand , jeune
et fort, elle grande et belle, mais douce et faible de cœur,
les yeux humides, la voix tremblante, le sein qui bat.
Ils se parlèrent , et ce qui est plus éloquent , ils gardèrent
le silence long-temps. Il y eut des sermens donnés, un
serment d'homme , car a la femme qui aime on ne de-
mande pas le serment. Je crois qu'elle se nommait Adèle !
lui il attesta la croix, et il était sincère ; elle, elle appuya la
main sur son cœur. Dans mon village, au temps de la
croix , nous étions tous de bons et francs villageois ,
comme je vous le dis.
Or le Rhône étant cru, beau et large, que c'était
plaisir et navigable aux plus grandes barques, le patron
Jean dit un matin : ^ moi_, enfans! On vide la barque ,
on la lance, on la pare de flammes a quatre couleurs, les
vieilles flammes du saint; en revernit le saint de la
poupe, on lui fait une belle figure rouge, de belles
mains rouges, une bouche et une grande pipe ; puis on
lui met sur la tête un chapeau de paille 'a rubans roses ,
c'était le chapeau de son Adèle que Robert avait placé là,
comme pour porter bonheur au saint
Alors, adieu, bonsoir! Adieu, Madelaine la blonde,
Julie la brune, Louise la fantasque, Louison la guer-
rière, Emma la sombre, Golhon la rieuse, Fanny la
mauvaise, Agathe la cruelle. Adieu toutes, adieu tous!
On se prend la main , on se lance au bateau , on échange
de frais baisers. Adieu ! adieu ! adieu ! L'écho chargé de
pampres, l'écho de Côte-Rôtie, répond joyeusement :
Adieu! adieu! adieu! et le mot adieu s'étend jusqu'à
Lyon. Adieu!
Surtout adieu! adieu, Adèle! adieu, Robert! Mais ils
se disent adieu tout bas ; ils s'aiment encore trop pour
oser s'aimer. Adieu donc tout bas ! Tu reviendras à la
croix , Robert ; à la croix , Adèle ; à la croix je revien-
drai, tant que la croix sera là, là, brillante et seule
comme l'étoile du berger dans le ciel.
Et ainsi ils se quittèrent; et bien qu'ils se fussent dit
adieu tout bas, l'écho de Côte-Rôtie répéta tout haut;
Adieu, Robert, adieu, Adèle, adieu, adieu, adieu. Je ne
connais pas d'écho plus indi.scret que l'écho de Côte-Rôtie.
Ils partent, les jeunes filles restent seules; elles sont
tristes , puis elles chantent : car monter une barque sur le
Rhône jusqu'à Marseille, ce n'est pas un voyage sur l'Océan.
Le Rhône prend la barque et elle vole, il entraîne, il berce,
il endort ; il fatigue à force d'aller vite ; mais le Rhône
ne mord pas, le Rhône n'a pas de tempêtes redoutables,
pas de coups de vent qui brisent les mâts , pas de colères
sourdes et méchantes , pas de rages funestes comme en a
la mer; le Rhône comparé à l'Océan sans borne, c'est un
paisible courant d'eau. Dans tous les cas , c'est un
joyeux fleuve tout bordé de joyeuses hôtelleries, de grasses
cuisines, de cabarets bien déserts ; fleuve bouffi encadré
entre deux vignobles vermillonans. Vous levez la rame ,
vous la plongez dans une vigne qui se courbe sous le
poids, ou bien vous divisez les brebis d'un troupeau, les
maisons d'un village , les moissons de la plaine ; ou bien
encore des armées de quinze gardes nationaux qui s'a-
musent le dimanche à se boutonner jusqu'au col et à
marcher en cadence avec un fusil. Beau fleuve du Rhône !
quand je pense que le Tage de dom Miguel a une chan-
son pour lui tout seul et que toi tu n'en a pas , je suis
prêt à me trouver mal.
Et cependant qu'on les pleure en souriant , les mate-
lots de mon joyeux fleuve, ils vont, ils rient, ils pleurent ,
ils répètent leurs sermens joyeux. Bientôt ils découvrent
Marseille qui dort au soleil ; Marseille, le lazzarone pares-
seux de notre France; ils arrivent, puis ils reviennent.
Mais cette fois le saint de la poupe n'a pas été revemi,
ses mains n'ont pas été peintes de nouveau, et le chapeau
d'Adèle manque au saint de la barque ; il se brûle le
visage au soleil. On m'a dit, je ne le crois pas, que Robert
a fait la charité de ce chapeau à une pauvre fille parfumée
qu'il rencontra sur le port , la tète nue et chantant , d'une
voix enroué , de tendres refrains.
Plus de chapeau sur la tête du saint , il est perdu le joli
chapeau de paille et son ruban si frais. Allons , matelots,
entassez les fleurs et les fruits de la Provence dans votre
barque; ramenez les oranges aux doux parfums, l'olivequi
rappelle Athènes, la grenade déjà moins espagnole, mais
4
L'ARTISTE.
2o5
I
tnujour.ssavoiireii.se; accablez votre barque de fonnes, d'o-
deurs, de saveurs riantes, donnez au Nord a défaut du
.soleil tous les produits du Midi; ingrats, ne voyez-vous
pas que vous oubliez le palladium de votre barque, le
tpeau de paille d'Adèle sur le front du saint patron!
yèle cependant prie et pleure. Elle attend Robert sous
roix, elle attache ses vœux a la croix ; un matin les
villageois virent un cœur attaché a la croix , il était eu cire
frêle et blanche, transparente comme le cristal. A qui
est-il ce cœin- se dirent-ils? il n'est pas a Madeleine, il
n'est pas à Julie , il n'est pas a Louise, il n'est pas a Loui-
son , il n'est pas à Emma, il n'est pas a Gothon , il n'est
pas a Fanny ; puis on se disait tout bas, il est a Adèle,
c'est le cœur d'Adèle, candide, jeune, transparent, dé-
voué, craintif, qui tremble au moindre vent, c'est le
cœur d'Adèle, c'est son cœur; et l'Écho de Côte-Rotie,
répétait tout haut : Adèle ! son cœur !
IflUne nuit la liberté brisa la croix démon village. Pauvre
croix qui était d'une date si vieille : brisée, perdue, amon-
celée, pas \m morceau pour en faire une relique, plus rien ;
Que la place froide , triste, nue, désolée.
Plus de cœur, plus de chiffres, plus de date a la ren-
trée de Napoléon-le-Grand.
Adèle retrouva la place de la croix et vint y pleurer
attendant Robert.
Mais Robert !
11 ne vit plus la croix, et il ne chercha pas la place où
elle était, et il se crut délié de son serment, le méchant
sophiste!
Quel miracle rendra a mon village la vieille croix, la
vieille croix qui reçut le vœu d'Adèle ? car pour une nou-
velle croix nous n'eu voulons plus, M. le maire le per-
mît-il.
:Hpfrfu îrce publications.
LE GIESBACII,
SCiHBS DE LA VIE PAR ZSCIIUKKB,
mtCtllT DE L'ALLtMAKD PAR M. J. LAriUIE DE HEUrCIATlI.
ol. P.I
Audit
qiui de AogauliMS, »* iS.
Plus tm siècle est stérile en gcnies originaut , plus il est fé-
cond en critiques ingénieux. C'est ce qni arrive à notre pauvre
littérature que le monde extérieur .-ibsorbc cl qui s'épuise on
vain à le raconter; elle plie sous le fardeau d'un pareil sujet.
Au théâtre et dans les romans on essaie un autre tour de force ;
il s'agit d'intéresser par une fable des hommes tout préoccupés de
l'héroïsme des Polonais , ou de quelque révolution annoncée par
les journaux du matin. Les auteurs se donnent beaucoup de mal
et ne réussissent guère , parce qu'en fait de littérature le peu-
ple de Paris n'est plus badaud; il lui faut de véritables livres :
et combien en paraît-il par le temps qui court? Comment expli-
(pier ce dégoût , cette satiété? Pour les auteurs c'est chose fa-
cile : ils trouvent le public absurde. Rien de plus naturel ; car,
de mémoire d'homme , Sedaine est le seul , je crois , qui ait sif-
flé ime de ses pièces de compagnie avec le parterre ; encore <st-
il probable qu'il commença quand tout le monde cLiit en train.
Pour les critiques , c'était un problème digne de toute leur sa-
gacité : aussi l'onl-ils exploité à l'envi ; ils se sont demandé si
le génie était possible au jJix-ncuvième siècle; ils ont i-echerché
dans quelles circonstances parurent Homère , Dante , SLakes-
jieare, Corneille , Molière. On a traite h celle occasion la ques-
tion de l'influence du climat, des races et du siècle, sur le génie
d'un écrivain; puis à force de raisonner sur tous ces sujets,
quelques jeunes hommes se sont imaginé qu'ils avaient découvert
la pierre philosopliale et qu'ils connaissaient une recette infail-
lible pour avoir du génie : ils ont public des chefs-d'œuvre et
le public ne s'est pas ému. Que leur manquait-il donc? n'a-
vaient-ils pas deviné les inspirations de Dante et de Shakes-
peare? ne les avaient-ils pas traduits avec la dernière hardiesse?
Certes ils n'avaient rien épargne pour le succès : car jamais on
ne fut plus prodigue d'horreurs; et cela sous prélexlc que le
siècle était blasé et qu'il fallait du sang et de la frénésie pour
exciter , de nos jours , un peu d'attention ou de pitié. Jamais ,
je crois, raisonnement ne fut plus faux. Voici quatre voliunes
de Zschokke où je n'ai trouvé que des recils pleins de simpli-
cité. Pas une mort, si n'est dans la touchante nouvelle do Floretie;
et là c'est l'histoire ot non l'imagination de l'auteur qui s'est
chargée de ce tragique dénouement.
Pcnse-t-on que l'intérêt manque à ces esquisses que Fauteiir
appelle modestement àcs scènes de la vie? Ceux qui ont lu les
premiers contes de ZsrJiokke savent comme il séduit le lecteur
2oi
L'ARTISTE.
à foî-cc de nature! et de naircle'. Ne au sein des Alpes , il n'a
pas reproduit dans ses œuvres l'aspect sublime de leurs sommets
altiers et de leurs neiges c'ternelles; ce u'est pas celte nature
sauvage et toute puissante qui a fixe ses regards ou e'mu son amc
de j)oète. Il a vu autour de lui des hommes simples et naïfs , pré-
serves du contact de la corruption par ces remparts de glace der-
rière lesquels la nalure s'est relranclice comme dans un dernier
asile : tels sont les inod^es qu'il a e'tudics. Les joies et les dou-
leurs de riiumanite n'iicsitent point à éclater au milieu de ces
•régions sauvages où l'homme semble perdu dans l'immensité
Tics vallons et des montagnes. Il semble que cette pudeur de
l'ame, qui , effrayée par la civilisation et le tumulte des villes,
s'efforce de voiler le secret de ses émotions , se sente rassurée
par la solitude des Alpes , et se laisse aller sans crainte à des
épanchemens dont les cclios voisins et des oreilles chastes comme
eux seront les seuls confidens.
Dans ces régions oii la nature commande encore à l'humanité'
le poète peut e'tudier sans peine les mystères du cœur humain.
Et quand il consulte ses souvenirs pour leur emprunter quelque
tableau , il retrouve toujours des peintures fiaiches et naturelles.
C'est là qu'il faut clicrclier l'explication du talent original de
Zsehokke , si toutefois le talent n'est pas un fait inexplicable.
Quoi qu'il en soit, l'on trouve tout naturel qu'un homme éclairé
l)ar les lumières de la civilisation et entouré en même temps du
spectacle d'une nature vici-gc encore, ait allié dans ses ouvrages
la délicatesse à la franchise du coloris, et que de cet heureux
mélange de l'art et de l'iiispiratipu soient résultés des tableaux
pleins de grâce et de fraîcheur qui ont le double mérite-de la
science et de la naïveté. Tel est le caractère qui distingue les
anciens contes de Zsehokke. Ceux qui paraissent aujourd'hui
pour la première fois n'ont pas moins d'abandon et de naturel.
Cela nous rejette bien loin des intrigues pénibles el des horreurs
savantes dont l'école romantique nous a rassasiés depuis quelque
temps. Ici tout est simple et facile comme une inspiration : aussi
le succès de Zsehokke doit il s'accroître de jour en jour. Le
public lui-même y est intéressé plus qu'on ne pense : il pourra
dire que pour l'émouvoir on n'a pas besoin de recourir à la
frénésie du crime , ou à des rêveries fantastiques ; mais qu'il
suffit de lui présenter quelcjucs tableaux où brille l'originalité
d'un vrai talent. Je voudrais que les défenseurs de la théorie du
laid réfléchissent à cette vérité qui est incontestable puisqu'elle
résulte des faits , c'est qu'avec des sujets de la plus grande sim-
plicité, sans l'intervention des poignards ou des bourreaux, tous
les grands écrivains ont intéressé ces mêmes lecteurs qui restent
insensibles à notre liltér.iture d'enragés. Voici aujourd'hui une
observation de plus (ju'il faut joindie à tant d'autres ; c'est le
succès qu'obtient la nouvelle publication de Zsehokke. Pourra-
t-on s'en rendre compte si l'on se contente d'analyser tous ces
récits pour y trouver de grands effets de terreur ou de pitié?
Non sans doute. Quoi de plus innocent que l'intrigue du Trou
au coude? Un brave négociant qui n'aime l'argent que pour le
donner , adopte un jeune jiaysan et lui fait contracter l'habitude
du travail et de la bienfaisance. Puis, quand il l'a soumis à quel-
ques épreuves , il lui donne sa fortune. La Jambe n'est qu'un
trait d'originalité anglaise racontée avec esprit. L'histoire de
Florctte est assez connue pour que je me dispense de la rappeler
ici. L'auteur l'a racontée avec un style aussi simple que tou-
chant. C'est là son secret. Car toutes les scènes de la vie ,
qui deviennent sous la plume de Zsehokke si vraies , si atta-
chantes , ne seraient que de fades récits sans la sensibilité et le
naturel que l'on retrouve dans ses moindres ouvrages. Si je me
trompe c'est bien là le caractère d'un vrai talent ; c'est à ce
coloris de style , à cette vérité des détails , à cette vie répandue
dans toutes les parties d'un tableau qu'on reconnaît le véritaljle
artiste, l'homme qui a étudié la nature , qui sait créer à son
image et l'embellir des rêves de son imagination.
Nataijs de Waili.v.
JAcmit jPramatiqitf.
THEATRE FRANÇAIS.
«.i^ii/ ^yéenitex.- ''C'àuJ , ''éoméeuJe en //-ou) ac/cJ <'<'
eti /troae,
PAR H. AI.EXAHDRE DELONGPBÉ.
L'auleyr n'a qu'un genre , et ce genre est gai. Ses pièces ne
sont rienj mais elles sont divertissantes. 11 prodigue la grave-
lurc, il sème l'équivoque, il répand la gaudriole à pleines
mains. Je ne sais rien de si mauvais ton, et qui délasse mieux
de cette politique de carrefours dont on infecte les planches des
théâtres pour faire déserter les loges.
Il s'agit d'un bal masqué : une femme de président y donne
des rendez-vous à IM. le duc, n'importe les noms. La femme de
ce duc surprend le secret, et, sous le masque de la présidente,
donne des rendez- vous à tout le monde. Un abbé, un cavalier,
un duc, se trouvent ainsi à la piste de la présidente; de son
côté le mari de cette dame, si compromise par sa rivale, intrigue
avec des moyennes vertus du tiers-état ; de sorte que tout cela
se réunit au même lieu et dans la même chambre pour la même
chose. Feu de file de quiproquos , de cachettes , de mots à dou-
ble entente; intrigue mêlée qui ne se dévide pas sans qu'il y ait
quelques fils rompus ; mais à travers un peu d'obscurité , tout
ce qu'il est possible de s'imaginer de plus leste et de ])lus égril-
lard. Bref, bonne fortune. C'est de la régence toute pure , mau-
vaises mœurs de bonne compagnie, vice raffiné , et de l'esprit
comme on n'en a plus depuis que la Grève , la Morgue et l'é-
chafaud sont les indispensables élémens d'intérêt dont on abus.f
à la ronde.
L'ARTISTE.
233
THÉÂTRE DES NOUVEAUTES.
VAUDEVILLE.
PAR HH. FOUnXIEn ET ARXOUX.
j'cst le commentaire d'une page de Jean-Jacques Rousseau ,
un ouviafje fui cl ddlicat ne d'une loinarquc ingénieuse et pro-
fonde. Itous.seau étant aux environs de sa première communion ,
devint fuu d'amour pour une grande personne qui l'accepta pour
son ])ctit mari. Sons ce prétexte d'enfantillage, la demoiselle
mena de front une intrigue plus fondamentale , et ce fut un crève-
cœur bien amer pour le bambin que de voir un beau jour sa
future convoler à d'autres noces au mépris des scrraens et des
cngagemcns les plus solennels. Les auteurs ont spirituellement
étendu cette donnée. Qu'ils lisent toujours le Genevois : il y a
un magnifique répertoire dans ses mille et une analyses du cœur
humain. La manière dont ils ont traite celle-ci doit les engager
,'i ne pas rester en chemin.
I
■'Gauchement fait, et plus mal c'crit encore, ce demi-dfamc
flSvre les destinées du théâtre : en de'pil de tout, le sujet l'cm-
))orte.
1\T. Dlierbain , honnête et riche vieillard, a propose sa main
à la jeune orpliolinc Elise, dont le père est mort crible de dettes.
I5on gendre, Dlierbain paiera les dettes de son vieil ami défunt:
sur cette proposition , Elise sacrifie son amour pour Arthur, car
Arthur de Lussac est pauvre; et, d'accord sur ce point avec
elle, consent à cet acte d'héroïsme. Il s'éloigne navre'.
A quelque temps de là, revient à La llochelle ce triste Arthur,
qui n'a pas cesse d'aimer Élise , et qui n'ose s'en informer.
Élise est morte; elle doit être enterrée ce jour même. A cette
affreuse nouvelle, le desespoir du jeune homme e'dale. Un pau-
vre diable de fossoyeur, qui lui doit quelque reconnaissance ,
est conjure, par l'amant dcscspe'rc, de lui livrer a la nuit le
( .idavre. Tout s' exécute. O suqirise! cette mort n'e'tait qu'une
léthargie ! C'est avec l'éloquence d'- l'amour, avec les sophismes
de la passion, qu'il persuade à son amante de profiter d'un tel
événement pour fuir dans une autre partie du monde. 11 triom-
|>he : elle le suit.
Deux ans après , une tempête les rejette sur ce rivage de La
.Hocliellc. Élise est reconnue ])ar les habitans : une rumeur se
liropage dans la ville. Dherbain lui-même croit voir revivre sa
femme. Que faire? payer d'effronterie. Dherbain , préoccupé
d'une ressemblance chérie, veut attirer les voyageure clie7. lui?
Refuseront-ils? tout leur fait une loi d'accepter ; fuir, ce serait
se livrer, éveiller des soupçons, mctlrc tout le monde sur leur
piste. Au milieu d'une fête chez Dlierbain, Élise est entourée
de souvenirs contre lesquels clic s'arme de prudence rt de ft-r-
meté. Mais en tendant avec force son iina(;inntiou , piur parer
au péril , elle se livre sur une futilité'. Lu joueur manque de
jetions : ouvrez cette armoire, dit-elle , vous en trouverez.
Le mystère est dévoile': Id ville est instruite. Dherliain ac-
cable les criminels qui l'ont trompe; mais c'mu de leur deses-
poir, et par le tiiiiiiiitedu dehors, averti que l'indignation des
habitans de La Hochelle peut éclater d'une maqière tragique, il
renonce à dc'siuiir les deux amans, à rentrer dans des droib
méconnus : il leur prescrit la fuite , et par un noble mensonge ,
désabuse le peuple d'une vérité dont il reste convaincu [lour son
malheur.
Cette intrigue est tiraillée et mal chevillée. Le style est pourvu
d'une assez bonne dose d'emphase. On ne s'intéresse jias assez
à la lutte entre l'amant et le mari : la passion n'a pas de mon-
tant ni d'énergie; mais le fait est vrai, il est tiii; des Causes
célèbres; il triomphe de l'auteur et de ses petites combinaisons.
La vérité de l'aventure surnage enfin dans les maladresses ou
M. Ancclot l'a plongée , sans raison comme sans scrupules.
eit, Iroù /aiCeat4,r ,
PAR im. NASSOl ET FEBDISASD DE VIM.EXECVE.
Le Passé , c'est i8ai ; c'est la congrégation qui grandit, les
préjugés qui marchent à la victoire, la sottise qui croit à sa
durée. Le Présent, ce sont les irrésolutions après la victoire, les
conflits d'opinion dans les opinions qui s'avoisinent le plus, la
république enfin qui tire la couverture à elle et lutte plus pour
une forme arbitraire que pouf un progrès réel. \ï Avenir , c'est
l'Eldorado métaphysique des théories réalisées. Il y a du Mercier
et du lley-Dussueil dans cet ouvrage : V An 'i'j^o d" lireniier,
le Monde ancien et le Monde nouveau de l'autre, i'ar de^us
tout il y a de l'esprit. Les Nouveautés sont en veine.
THEATRE MOLIERE.
i£/i c/fyee ^2ufii,cat7tAoû;, ou l Cz-i'uuine <le tyfiuuetu:.
^a '^SuTfuJe de Tsartat.
L'origine des Mayeux ! Voilà qui est fier pour un lhé;itre qui
commence, et c'est un hardi début; car il y a de belles pages .i
faire surnotrc bon Mayeux, enfant gâté de la nature, qui lui
donna une tète énonne , un dos proéminent , des jambes ca-
gneuses , des vertèbres en zig-zag, l'esprit de Diogène, l'œil
d'un satyre, et tous les appétits démesurés. Mayeux a les sept
péchés capitaux , c'est l'humanité tout entière. Vicieux rt con-
trefait, bon enfant et fat, insolent, matamore et hargneux,
Mayeux cumule les défauts et n'en fait pas une sinécure. Il est
certainement aunlessous de ce factice polichinelle dont on .i fait
2o()
L'ARTISTE.
tant de Ijrnit, autant que la civilisation actuelle est au-dessus
du moyeu âge.
J'ai ouï dire qu'un soir, au sortir des Frères - Provençaux,
fous de cette bonne liberté' d'esprit qu'on trouve au fond du
Champagne à la glace, trois bons enfans, l'un auteur, l'autre
acteur , le troisième peintre , heurlcrent , sur les minuit , à la
porte fermée d'un estaminet qu'on leur ouvrit en enrageant. Ils
montèrent au billard désert où se trouvèrent inutiles et pêle-
mêle sur ce tapis vert des boules d'ivoire de toutes les couleurs
et des queues de toutes les dimensions. A la clarté' d'un méchant
quinquet qui charbonnait près de la tôle de fer battu , à la lueur
du punch qui se jouait , rose , pâle et violet tour à tour , dans la
coupe et sous la cuiller d'argent , ils se disaient de ces facéties
éclatantes dont on a le secret entre camarades quand on oublie
à la fois le fatal lendemain, ses créanciers et sa femme. Puis,
voilà qu'ils se jirirent à être créateurs , à formuler un type.
L auteur débita des facéties , l'acteur se gi'ima pour les répéter ,
le peintre enchérit sur le tout : il prit la craie , et sur l'ardoise
des joueurs esquissa un grotesque dont Calot fut mort d'envie ;
et il y eut pendant trois heures un bruit de possédé à mettre en
rumeur le voisinage. Une pluie de bons ou de mauvais mots ,
une série de contorsions absurdes et joviales , tant que l'ordre
public du temps , assez sérieux de son naturel , vint avec ses
baïonnettes pour leur imposer silence. Nos écervelés grisèrent
l'ordre public en la personne d'un caporal et de quatre fusil-
liers qui en eurent pour leurs quinze jours d'arrêt à la caserne
quand le commissaire éveillé se mêla de la chose. Enfin on jeta
nos trois fous dans la ruej rriais chancelans de punch , heureux
de leiu' création, et cherchant un nom original pour la com-
pléter , quand tout à coup au détour de la rue de Bussy, près
de la prison militaire, on leur jeta malhonnêtement du troisième
étage un homme sur la tête. 0- bonne fortune! ô douleur!
C'était leur type; celui qu'ils venaient d'iniagmer existait. Dieu
leur avait joué le tour d'être aussi fastasque dans sa haute sa-
gesse qu'eux dans leur folle conception d'après dîner. Il existait;
mais il rendit aussitôt le dernier soupir. Nos amis désolés s'en-
quircnt de l'infortuné, de son nom, de ses avantures. Sesavan-
tures sont inouies et composeraient deux gros volumes. On les
publiera tôt ou tard. Il avait nom Mayeux , et c'est de là sans
doute , c'est de l'investigation minutieuse qu'ils firent et aussi
de quelques indiscrètes confidences, que vinrent ces milliers de
caricatures qui ont défiguré, calomnié et vilipendé Mayeux. 0
Mayeux ! un jour nous livrerons à la publicité ta biographie
sans pareille , tes amours qui feront scandale , tes lettres auto-
graphes et tes mémoires de blanchisseuses que tu ne paies ja-
mais. Tes ennemis seront confondus dans leurs impostures; ils
rentreront dans leur néant , et toi dans ta gloire. A nous seuls
appartient de l'ouvrir le temple de l'immortalité. Eh que Dide-
rot eût raison de s'écrier quelque part : « La calomnie s'éloigne
à la inort de l'homme obscur; mais debout, auprès de l'urne
du grand homme , elle s'occupe encore après des siècles à re-
muer sa cendre avec un poiguard ! »
La calomnie que l'on a mise sur le dos de Mayeux, au théâ-
tre Molière , est du reste fort originale. Mais c'est surtout le
mélodrame qui a nom la Tireuse de carte auquel nous prédi-
sons un succès de fureur , une vogue aussi soutenue que méri-
tée. Ce théâtre ouvre sous d'excellens auspices. Son enceinte
ne vaut pas , il est vrai , ses acteurs , ses auteurs et sa direction ;
mais il vaut mieux avoir un mauvais local qu'un sot répertoire.
tîautJfllfô.
Le jury qui devait juger le concours ouvert pour l'exécution
de la statue de Napoléon destinée à orner la colonne de la place
Vendôme, s'est assemblé à l'École des Beaux- Arts , lundi der-
nier 1 3 juin ; il se composait de M. le comte de Bondy , préfet
de la Seine, président; le baron Fain; Cortot, David, Pradier,
Ramey père, Nanteuil, statuaires; Fontaine, Hugot, Lepère,
architectes ; Gérard , Gros, Guérin, peintres; Hippolite Roycr-
Colard et Edouard Bertin. Ainsi que nous l'avions prévu dans
l'article que nous avons consacré à ce concours, la majorité des
jurés s'est fixée sur l'esquisse de M. Emile Seurre , jeune sculp-
teur récemment arrivé de Rome , et dont plusieurs ouvrages ,
admis à diverses expositions , ont fait concevoir des espérances
qu'il ne manquera certainement pas de réaliser dans le grand
ouvrage qu'il est destiné à entreprendre. Il est bien heureux
poue un artiste de pouvoir , au déliut de sa carrière , attacher
son nom à un monument si glorieux, à une gloire si populaire;
l'immortalité lui est assurée s'il peut s'élever à la hauteur de
son sujet, et, nous n'en doutons point, il se montrera digne de
restituer à ce magnifique trophée de nos gloires militaires sou
plus bel ornement , la statue du vainqueur d'Austerlitz , du hé-
ros des Pyramides.
Le buste en marbre de Rossini que Bartholini , sculpteur
italien distingué, a fait à Florence d'après l'illustre maestro et
que les journaux italiens ont signalé comme une production
remarquable, vient d'arriver à Paris. On peut le voir chez
M. Troupenas , éditeur de musique , chez qui il est déposé dans
ce moment.
Il est impossible d'imaginer toute l'activité que déploie le
nouvel entrepreneur de l'Opéra- Comique. En outre du nouvel
opéra de M. Halevy qui doit être représenté vers le 'iS de ce
mois, on parle d'un opéra de MM. Scribe et Castil-Blaze , dont
la partie musicale est dit-on écrite par sept compositeurs célèbres
par de nombreux succès ; ce sont MM. Cherubini , Boïeldieu ,
Berton , Aubcrt , Hérold , Halevy et Paër. Ce sera un piquant
atti'ait pour la curiosité que la réunion de talens.si brillans et si
divers : aussi cet ouvrage, nous n'en doutons point, ne ])eiit
manquer d'obtenir un succès de vogue.
L'ARTISTE.
SÔ7
l3ertUjr-:Hrt0.
SALON DE 1831.
Depuis le Salon de \ 827, les progrès de M. Bonnefond
ont été immenses ; il est facile de s'en convaincre devant
ses derniers tableaux. Celui surtout qui représente une
Cérémonie iliins l'église grecque à Borne est un mor-
ceau fort remarquable. La composition en est sage et bien
ordonnée, la pensée pleine de sentiment. Les tètes du
patriarche grec et celle d'un prêtre assis à sa droite sont
fort belles ; la figure du vieillard infirme, et celles de
ses enfans qui le soutiennent sont pleines d'expression. 11
y a dans cet ouvrage une puissance de coloris , une éner-
gie de touche, une richesse de détails, une réunion enfin
de qualités brillantes qui ont fait distinguer ce tableau par
tous les artistes. Quelques voix cependant se sont élevées
pour lui reprocher quelque chose de lourd dans certaines
parties ; mais ce défaut me paraît tenir plutôt aux objets
que M. Bonnefond avait k représenter qu'a la manière
dont il les a reproduits.
M. Bonnefond a exposé encore d'autres ta!<lraux ,
mais moins importans. La Sorcière tirant les cartes à une.
Jeune femme de l'île d'Ischia nous semble celui dans
lequel il a le plus approché du mérite qui distingue son
patriarche grec. On y retrouve toute la richesse de tons
et le beau caractère de tètes que nous avons remarqués
dans son grand ouvrage.
Le tableau de M. Mauzaisse, représentant saint Vin-
cent-Ferrier préchant le christianisme aux injidèles,
est une grande et belle composition. Il y a réellement de
la pensée et un sentiment exact des diverses nuances que
produisent les discours du saint prédicateur sur les in-
fidèles qui l'écoutcnt. On voit de l'émotion chez les
femmes, une espèce d'enthousiasme, même dans les
yeux de la jeune fille vue de profil , et qui s'appuie sur
un homme dont la tète est d'uu beau caractère, et dans
TOME 1. i\' LIVRAISOIV.
la physionomie de qui l'artiste a su nous montrer les
combats d'une croyance obstinée et de la conviction
qu'impriment dans son ame les paroles du missionnaire.
Le dessin a de la correction , et la couleur est vive et
brillante : c'est bien le ciel de l'Orient.
n y a une entente réelle de l'art et surtout de son su-
jet dans le tableau de M. Lugardon , qui nous montre les
Suisses s'emparanten i508 du château deRoizberg, ré-
sidence du gouvernement autrichien. Un jeune homme
escaladait chaque nuit, au moyen d'une échelle de'conle,
les murs du château pour arriver auprès d'une jeune
fille qui l'aimait. Il introduisit de la même manière plu-
sieurs de ses camarades; ils se rendirent maîtres de la
place et chassèrent les étrangers de leur pairie. Les mou-
vemens, l'expression de la physionomie des divers con-
jurés, sont vrais; ils se pressent d'arriver, d'agir, mais
sans bmit. Le dessin des figures , étudié avec soin , est
rendu avec vigueur , et la couleur a quelque chose de
sombre, de mystérieux, qui convient parfaitement au
sujet.
M. Grenier , peintre d'un talent si vrai et si fin , et
dont la jeune Laitière de Montfermeil a fait tant de plai-
sir au public , a exposé un ouvrage plus important, su-
périeur encore a notre avis à la jolie et gracieuse villa-
geoise. C'est le Mauvais sujet et sajamille. Ce tableau ,
qui rappelle une scène du Joueur , mélodrame de dcclii-
rante mémoire , dans lequel Frederick et madame Dorval
firent preuve d'un talent si dramatique, est conçu forte-
ment. Sourd aux prières et aux lannesde sa petite fille
pendue à sa redingote, les mains dans ses poclies, le
mauvais sujet, dont l'accoutrement annonce la misère,
chemine d'un air insouciant sur une grande route , et sa
compagne infortunée qui le suit , bien qu'abîmée par la
fatigue , est chargée de ses deux autres enfans. Elle porte
l'un , qui a l'air consumé par la fièvre; l'autre, les bras
serrés autour du cou de sa mère, passe sa petite tète sur
son épaule. Pauvre enfant, il sourit !. . . . Ce tableau est
charmant ; il est plein de finesse, de sentiment et de pathé-
tique. C'est peut-être le meilleur ouvrage qu'ait produit
M. Grenier. L'exécution ne laisserait rien à désirer s'il
y avait nu peu plus de vigueur dans certaines parties.
Mais une parfaite haimonie générale rachète ces taches
légères ; mais le jeu de physionomie des tètes et la jus-
tesse de la pantomime de toutes les figures dénotent les
habitudes d'un esprit observateur.
Quand le Cromwetf deM. Delarocheparaitra-t-il?...
C'est une question que tout le monde s'adresse au Salon.
Nous croyons pouvoir répondre que bientôt les vœux des
amateui-s seront satisfaits à cet égard, et nous attendons
ce moment pour rendre compte de cette production que
S4
238
L'ARTISTE.
If'S artistes placent encore au-dessus des précédens ouvra-
ges de l'auteur. Nous ne parlerons aujourd'hui que du por-
trait de mademoiselle Sontag. M. Delaroche a fait preuve
de tact en donnant a la célèbre virtuose le costume de
doinia Anna, rôle dans lequel cette jeune et belle artiste a
déployé un talent si remarquable. La copie est digne en
tout du modèle. La tcte, le cou, la poitrine, sont d'un
modelé parfait, et les accessoires sont traités avec ini soin,
inie perfection , qu'on retrouve dans tous les ouvrages de
cet artiste.
11 y a dans le talent de M. Ary Sclicffer ini tel charme
de sensibilité, de mélancolie, qu'il est impossible de ne
pas être doucement ému , attendri , devant quelques-mis
de ses tableaux. Parmi les derniers qu'il a envoyés se
trouvent la Sœur de Charité et la Ronde des enfans ,
délicieuses compositions dont les sujets sont tirés des
chansons de Béranger. Dans le premier , la jeune fille qui
soutient sa mère , malade dans son lit , tient beaucoup,
comme sa Marguerite jàe ce type si giacienx qu'on revoit
souvent dans les tableaux de AL Scheffer , et dont le
charme est tel que c'est toujours avec un nouveau plai-
sir , un nouvel intérêt qu'on le retrouve. L'expression
des deux enfans qui regardent la religieuse avec une cu-
riosité si timide est pleine de naïveté et d'innocence. L'au-
teur k nouvellement exposé aussi une scène des journées
de juillet, et plusieurs portraits, panni lesquels on re-
marque celui de M. le comte Alexandre Delaborde, et
l'ébauche de celui de David le statuaire.
M. Léopold Robert a envoyé aussi une Etude dune
jeune fille de la ville de Sezze. On croirait aisément
que cette admirable figure est un tableau du Pérugin ,
de Raphaël ou de fra Bartolomeo , retrouvé après de
longs siècles tel qu'il était sorti de l'atelier de ces maî-
tres célèbres , et conservant, malgré le temps, toute sa
beauté, toute la fraîcheur primitive de son coloris. C'est
pur, sévère; c'est la nature, mais la nature grande et fière
de l'Italie, rendue dans toute son austère et grave beauté.
Cette étude , en un mot, est digne eu tout de son magni-
lique tableau des Moissonneurs. C'est en faire le plus bel
éloge.
LETTRES SUR LE SALOIV DE 1831.
SIXIÈME LETTRE.
Membre (le la Suciet!! îles arts «l'Angleterre , elc. , etc. , etc.,
A LONDRES.
MONSIEUK ,
Jaloux de marcher sur les traces de votre père , de savante
et vénérable mémoire', à votre tour, vous vous livrez ardem-
ment , avec vos collègues , à des investigations artistiques et
scientifiques. Votre Société', dont le patronage soutint les pre-
miers pas de sir Thomas Lawrence, a rendu aux arts, aux
sciences et à l'industrie agricole et manufacturière , d'impor-
tans services de plus d'un genre. Je suis heureux d'avoir e'ie'
quelquefois ici votre intermédiaire dans vos utiles recherches ,
et je répondrai toujours avec empressement à votre appel. Au-
jourd'hui, vous me demandez quelques réflexions sur nos ma-
nufactures royales instituées pour servir de modèles aux établis-
scmcns industriels particuliers, et qui n'ont d'éclat qu'autant
que l'art les guide et les soutient. Je les ai visitées dans tous
leurs détails à votre intention : et les Gobclins crées en 1 45o
par les frères de ce nom ; et la Savonnerie fondée par Henri IV,
ateliers réunis à ceux de tapisseries des Gobelins ; et la ma-
nufacture de Beauvais qui dut sa naissance à Colbert, et celle
enfin des porcelaines de Sèvres dont le duc de Lauraguais dota
la France, sous le règne de Louis XV. Mais vous le savez ^
mon cher ami, le Salon de i83i m'occupe exclusivement au-
jourd'hui! Je vous demanderai donc la permission d'en attendre
la fermeture pour mettre en ordre et faire passer sous vos yeux
les notes que j'ai recueillies sur le triple objet de vos questions.
Je puis toutefois, dès à présent, sans sortir du sujet habituel
de mes études, vous entretenir de l'un des produits les plus
intéressans de la manufacture de porcelaine de Sèvres. De tous
tes étahlisscmcus que couvre la protection royale, c'est celui
dont l'utilité est le moins équivoque et dont les continuels es-
sais font faire incessamment de nouveaux pas à plusieurs bran-
ches des arts alliés à l'industrie. Ce produit est la peinture
sur verre. Des échantillons remarquables en sont exposés à
noU-e Musée".
' M. Winsor père est l'inventeur de l'application du (jaz liydrogènc
h Teclairarjc des villes. Ses premiers essais, auxquels ilconsaera d'énor-
mes capitaux, eurent le sort de toutes les inventions nouvelles : le suc-
cès rencontra d'abord de pénibles obstacles dans l'incrédulité publique
et celle même des savans; puis, quand révidencc eut brillé avec éclat
"a tous les yeux, il plut des panipblets où chacun voulait ravir à
.M. Winsor l'honneur de son invention. [^lYole tlu Rédacteur.^
" An fond de la jj.iterie d'Apollon ^vis-a-vis la porte de sortie.
\Note du IMacteur.)
t'ARTISTE.
230
Cotte exposition se cotn|iosc fie fablcaux de petite dimension
et de deux grandes croisées oîi la (igure de V Espérance et celle
de la Foi sont représentées au milieu d'entourages (jui, pour le
dire en passant , visent à ranti(pic, mais n'atteignent tpi'à la se'-
elieresse.
II fiiut l'avouer, l'effet de ces ])cintures est d'une el)lonissante
magie , qui résulte non du dessin , malheureusement dépourvu
de caractère et d'originalité , mais de l'éclatante richesse des
couleurs, mais de la perfection de l'exécution, mais, en un
nmt , de l'art manufacturier qu'on a tente de jjousscr à ses der-
nières limites. Dans ces deux vitraux sont allies , atcc une
adresse infinie , le verre peint et le verre colore' en pâte ; et
leur alliance forme un tout-ensemble des plus satisfaisans. C'est
enfin ime ve'ritable résurrection de l'art du jicintre sur verre ;
et il faut en rapporter l'honneur, justement uicrifc, aux recher-
ches de l'haljile M. Robert, chimiste de la manufacture, comme
aussi à l'heureuse direction qu'imprime aux travaux M. Bron-
gniart , chef et régénérateur de cet établissement vraiment royal.
En de pareilles mains, la peinture sur verre, considérée sous
le double aspect de l'art et de l'industrie , peut devenir une
des gloires et des soui-ces de richesse de la France; elle mérite
à ce titre d'arrêter les regards attentifs de l'amateur.
La découverte du verre se perd dans la nuit des temps, et les
souvenirs historiques confondent dans une même obscurité l'ori-
gine du verre lui-même et celle de sa coloration : belle occasion
pour le narrateur d'en faire remonter l'usage jusqu'au déluge.
Dans leur langage figuré , les saintes Ecritures font souvent al-
lusion au verre, et tr'moignent ainsi de sa haute antiquité. Au
livre de Job , comparant la sagesse aux substances les plus pré-
cieuses , elles citent \c verre h côté de l'or, parmi ces substan-
ces ; et dans les Proverbes de Salomon , le sage , un peu rigoriste
])cut-ctre, blâme les gens sensuels qui contemplent avec délices,
nu travers de leurs verres , la riante couleur du vin.
Le verre coloré se retrouve dans l'ancienne Egypte , où on
l'appliquait à imiter le brillant , la couleur et la transparence
des pierres ])rccieHScs. Il se retrouve encore chez les Phéniciens,
qui excellaient dans l'art de lui donner toutes les formes en le
coulant au moule. Aussi cette fameuse colonne du temple d'Her-
cule à Tyr , que le vieil et bon Hérodote et que Théophrastc van-
tent comme une seule émeraiule jetant un éclat extraordinaire,
n'était-elle tout simplement qu'un vaste tube de verre de couleur
d'émeraude que l'artificieuse industrie des prêtres rendait lu-
mineux pendant la nuit, au moven de nombreux lampions allu-
més à l'intérieur.
On sait que le verre de coidcur servait chez les anciens à for-
mer les yeux de quelques statues et à jouer la pierre jirécieusc
dans des bijoux , des vases ou des ornemens d'architecture. Le
célèbre architecte catanais, Sebastiano Itlar, qui vient d'ex-
]ilorcr la Sicile et la Grèce , m'a rapporte' de Girgenti plu-
sieurs vases de ce" genre. Il m'a donne aussi des morceaux de
verre de différentes ccudciu's tires par lui des chapiteaux de
colonnes du temple d'Érechtée , antérieur , ainsi que son style
le prouve , au temps de Périclès.
Dans l'Inde, selon Pline, on fabriquait du verre de toutes
ks couleurs. Ce naturaliste nous apprend encore que les Gaidvis i
et les Espagnols tenaient des fabriques de verre colore, avant
celles qui s'établirent à Rome sous Néron, et dontjarlc aussi
Sénè(pic. Le verre blanc fut toujours d'un usage moins familitr
aux anciens que relui des vcitcs de couleur. Les cou|>cs, duut
la blancheur et la transparence imitaient celles du crystal, se ti-
raient d'Egypte : objets d'un grand luxe, qui remplacèrent les
vases d'or et d'argent siu- la table des heureux du jour, cl se
payaient dos sommes excessives. Ainsi la petite tasse à deux
anses que Néron brisa dans un nioiivemcot de colère Jui avait
coûté six Diitle sesteices , sept à huit cents livres de notre
monnaie.
La connaissance pratique des vitres monochromes aux fenêtres
date de la fin du troisième siècle ou du commencement du qua-
trième. Plusieui's auteurs contemporains , tels que I^actince et
saint Jérôme, s'expliquent nettement à cet égard. Ce ne fut
guère qu'au onzième siècle que la preraièi'e pensée des vitraux
à teintes diverses reçut son application. D'abord c'était un as-
semblage de morceaux nuance's , sans dessin trace' à l'avance ,
caprices plus ou moins agréables à l'œil , et complète imitation
en transparent du travail des verriers-mosaïstes, connus cluz les
Latins sous le nom de (juadratarii. L'ait se perfectionnant en-
suite passa de dessins informes à des oi-nemens , puis à des
figures ; et il était en plein courant de progrès quand le quin-
zième siècle le livra au suivant, qui devait lui faire subir une
si heureuse révolution.
Partie des vitraux de la cathédrale de Saint-Denis , de la
Saintc-Chapellc et de Notre-Dame de Paris , remontent jus-
qu'au douzième siècle ; on n'a rien en France d'antérieur à celle
époque. Leurs effets , tout merveilleux qu'ils soient déjà , sont
pourtant , comme on peut le voir , obtenus avec des ressctircfs
extrêmement bornées. Ce n'est qu'un assemblage de portions
de verre coloré dans Infusion , et ne donnant par conséquent
que des teintes plates , où les artistes modelaient ensuite des
têtes et des draperies avec une couleur brune constamment la
même. Cet ensemble de pièces de rapport avait à soi son mys-
tère et son charme; mois il était loin encore de l'art d'appliquer
sur verre blanc des colorations diverses , en im mot de la véri-
table peinture sur verre , laquelle joint aux premiers ^avan-
tages la ressource d'ell'ots plus variés et ]>lus complets. 11 était
réservé au quinzième siècle de donner les premièi'-i hiopc (\c
cet art nouveau.
On ignore le nom des peintres-vitriers qui ont vciu avant
cette époque. Le premier et le plus connu de la renaissance est
le religieux dominicain qui naquit à Ulm , y mourut en odeur
de sainteté , et fut canonisé sous l'invocation de s.iint Jacques
l'Allemand. Dans ce siècle où il se faisait encore dos miracle»,
il s'en fit sur son tombeau, et, depuis, les vitriers n'ont pas
manqué de le prendre ]>our leur patron. Vinrent apris lui
Henri Mellein et Robert Pinaigrier, qui fleurirent en Francr,
et en même temps Albetl Dui"er en Allemagne, génie admii^bi£[^B~-:
qui s'essaya dans tous les genres . et leiu- valut à tous da'^^ ■'*'
grès. Ce fut toutefois Enguerrand le Prince , nu>rt en
Beauvais , sa patrie, qui fit ' d'après les cartons de Ri
de Jules Rouiain , les plus belles peintures sur verre i
ele. Quelques autres hommes de génie tels que Jean
260
L'ARTISTE.
Bernard Palissy ( ce dernier à la fois chimiste habile pour son
temps ) , marquèrent de leurs noms illustres le siècle qui suivit.
A la renaissance des arts , les peintres sur verre avaient senti
la nécessité d'étendre le nombre des couleurs , et de découvrir
le secret des demi-teintes; mais malheureusement la véritable
chimie n'existait pas encore , et l'alchimie, qui exploitait avec la
pharmacie la science incomplète qui en tenait lieu , se montra
impuissante à venir d'une manière bien efficace à leur secours.
On obtint cependant quelques résultats heureux ; mais de degré
en degré depuis cette florissante époque , ce genre de peinture
pencha vers sa décadence ; et dcsormsis les vitraux peints ne
furent plus que de pâles souvenirs de ces couleurs si vives, bien
qu'harmonieuses dans leur accord , dont huit siècles ont respecté
l'éclat et la fraîcheur. L'invasion du style grec et romain, seul
fruit de nos guerres sanglantes d'Italie, vint, il est vrai , per-
fectionner les arts du dessin; mais ce que l'on gagna en pureté
de contours , on le perdit en coloration , et bientôt le secret des
beaux vitraux , négligé et sans honneur vers la fin du seizième
siècle , se perdit dans un entier oubli.
J'ai entendu professer , à Londres et à Paris , de nombreux
mais stériles regrets sur cette perte. Il appartenait à un royal
établissement comme la manufacture de Sèvres de la réparer
en donnant une nouvelle vie à cet art de prodiges. Rien , à mes
yeux , de plus facile que de le naturaliser au sein de notre civi-
lisation moderne , qui n'a pas les dédains affectés du dix-huitième
siècle et des premières années du dix-neuvième sur les lettres ni
les arts du moyen âge. Il suffit de donner à cette peinture une
destination moins restreinte. Qu'elle soit revendiquée par les
églises^ riendemieux : les vitrauxy sont merveilleusement à leur
place ; leurs teintes vives et sombres versent dans le saint lieu
une lumière tranquille et mystérieuse qui impose à l'incrédulité
mcrac et ouvre l'ame au recueillement religieux. Mais moins
austères dans leurs dessins , moins heurtés dans leurs couleurs ,
ils trouveraient également leur place dans les palais , dans les
musées, dans les bibliothèques et nombre d'autres établisse-
mens nationaux : mine nouvelle ouverte à l'imagination des
peintres et des architectes, et qui deviendrait brillante et fé-
conde s'ils s'étudiaient avec goût à en faire cadrer les trésors
avec la destination spéciale et le caractère particuUer de chacun
des monumcns. Et certes , l'art rajeuni de la peinture sur verre
ne bornerait pas là ses conquêtes; bientôt on le verrait se glisser
dans nos habitations, et, revêtant tour-à-tour des nuances vives
ou tranquilles , délicates ou austères , sévères ou riantes , com-
pléter le système de décoration du boudoir de la dévote, du
cabinet de l'homme studieux et de la somptueuse villa du
financier. .
Un vitrail exécuté à la manufacture de Sèvres sur le dessin
de M. A. Chenavard, pour l'hôtel de l'un des hommes de goût
les plus distingués de notre capitale, l'honorable M. Turpin de
Crissé , offre déjà l'exemple d'un heureux essai en ce genre.
Je l'ai vu en place : l'efl'et en est séduisant. Ce morceau, qui
figurait à l'une des dernières expositions annuelles de la manu-
facture royale , est dans le style des peintures de la renaissance
et d'un dessin plein de richesse et de goût. Si l'art du peintre
sur verre accomplit un jour les brillantes destinées auxquelles
je le crois appelé, MM. Turpin et Chenavard auront l'honneur
d'en avoir , des premiers, favorisé l'essor. Mais à présent, hé-
las ! qui nous rendra , pour les seconder , ces passionnés ama-
teurs des arts dont les encouragemens animaient et soutenaient
les artistes , et dont la volonté forte entraînait après elles les vo-
lontés vulgaires ?
M. Chenavard est du nombre de ces artistes d'une instruc-
tion étendue et solide qui vont fouillant le moyen âge , et déga-
gent à nos yeux son art gigantesque du sein de sa confusion
apparente. Il existe au Salon une grande aquarelle de ce jeune
artiste , que le livret annonce comme destinée à être exécutée en
verres de couleur , à la manufacture royale de Sèvres , pour
garnir une croisée en ogive. Ce dessin , d'un aspect extrêmement
brillant et coloré, représente le jugement de Salomon , dans le
style des peintures du quinzième siècle. Les personnages , bien
entendu , sont revêtus des riches et sévères costumes de cette
belle période de la renaissance ; car alors on ne se faisait faute
des anachronismcs de ce genre. Saints , héros , dieux du paga-
nismes , tous pêle-mêle , anciens et modernes , étaient habillés
à la mode du jour. Monseigneur saincl Michel ou monsei-
gneur sainct Martin avaient le pot en tête , la lance au poing,
la dague au côté; et les seigneurs Jasa ou Spolia , travestis
en seigneurs suzerains, portaient écus blasonnés de leurs armes.
Dans tous les pays, avant ou pendant cette époque, tous les
peintres , même les plus beaux génies d'entre eux , payèrent
leur tribut à cet usage ; et si quelques-uns essayèrent de modi-
fier les costumes, ce ne fut point pour y introduire la vérité,
mais de la fantaisie , mais , si l'on veut même , de l'imagination ;
et toujours en laissant dominer la mode de leur temps.
Ce mélange fantasque de convention est venu jusqu'à nous.
Le mérite de l'exactitude prit cependant faveur aux yeux de
quelques hommes , et des essais de réforme furent tentés dans
le siècle dernier. Cependant le théâtre , qui sert si puissam-
ment à former le goût public , tenait encore , en 1 780 , pour les
grotesques oripeaux de la vieille routine : Adam se' promenait
en bas de soie dans le paradis terrestre; Eve venait au monde
avec des paniers ornés de peaux d'animaux et de feuillages , et
les divinités de l'Olympe figuraient en satin , la tête poudrée à
l'oiseau royal. C'est ainsi qu'on a vu dans l'ingénieux ballet de
Manon Lescaut, oh défile sous nos yeux cette société frivole
qui menait si gaîment , comme on l'a dit , la monarchie à sa fin ,
la plus jolie danseuse de notre Académie royale de musique ,
mademoiselle Louisa , jouer le rôle de l'Amour en culottes et en
brodequins de soie , la taille élégamment emprisonnée dans un
corset garni de dentelles et de satin.
Revenons au vitrail. Dans le dessin de M. Chenavard, le
roi , environné de sa cour , siège sur son trône et va donner
l'ordre fatal. La foule peuple le fond du tableau. Pour remplir
la partie supérieure de sa composition , le peintre l'a semée
d'essaims d'anges et de séraphins qui chantent les louanges du
roi prophète en s' accompagnant de divers instrumens ; cepen-
dant qu'un messager aux ailes dorées se détache de la troupe
divine , et , dans une niche placée au-dessus du siège royal , dé-
roule la légende obligée où se lit le Gloria in excelsis.
Au-dessous est un soubassement qui coupe d'une manière
L'ARTISTE.
261
heureuse la prodigieuse hauteur de la croisée. Monseigneur sainct
Michel , à cheval et aimé de toutes pièces , y combat le dragon
sorti des enfers. A droite et à gauche, des anges en costume
de diacres et des cierges à la main semblent ccléljrer la victoire
du saint chev.ilicr.
Déjà nourri de l'étude sévère de tous les maîtres qui nous ont
légué des peintures sur verre , M. Chonavard , comme tout
l'atteste en son œuvre , a fait aussi une étude réfléchie des ma-
nuscrits de la renaissance. Ces délicieux dépôts des conCdences
de ce bel âge , trop délaissés jusqu'ici , ouvrent une source
intarissable d'inspirations à l'imagination du peintre; le par-
fum de simplicité et de grâce naïve qu'ils respiient , et si sau-
vent aussi le caractère élevé qui y brille, en font des chefs-
d'œuvre et des monumcns du plus haut intérêt comme du plus
haut prix. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'y savoir
lire, de savoir en élaguer avec goût ce qu'ils ont quelquefois
de bizarre pour n'en conserver que le beau caractère et l'origi-
nalité. «
Or précisément une haute qualité, de toutes celles de
M. Chenavard la plus brillante et la moins contestable , la
linesse de goût, se manifeste dans ses ouvrages ; elle frappe déjà
dans le choix de son sujet , comme ensuite elle captive dans
l'exécution. Chaque art a ses limites; la peinture sur verre sur-
tout a les siennes : limiles étroites dans lesquelles ii faut, sans
se montrer à la gêne, parler éloqucmment aux yeux et à l'amc.
Un artiste qui déjà une fois en ce genre s'était fait si bien l'écho
du moyen âge ne pouvait se démentir en cette occasion nou-
velle. 11 sentait donc, on le voit, qu'il fallait avant tout pour
vitraux de ces sujets qui permissent l'emploi des tons pleins et
entiers quoique clairs ; il sentait que la transparence ôtant la fa-
culté de produire des trorape-l'œil, il fallait que la peinture sur
verre se résignât à rester la seule chose qu'il lui soit donné
d'être, peinture de décoration ; qu'en un mot le moyen infail-
lible de manquer de caractère dans une brandie quelconque des
arts était de sortir de sa vocation réelle et de tenter avec des
ressources insuffisantes de produire des effets complets.
M. Chenavard connaissait les écueils et les a évités. Nul
doute qu'exécutée en vitrail , sa vaste composition n'offre un
magnifique aspect j car de toutes parts elle accuse une belle
entente du pittoresque , de toutes pai'ts elle resplendit de ces
couleiu's éclatantes et néanmoins harmonieuses , si favorables
aux effets de la peinture en transparent.
Leaves de Conches.
Paris, 20 juin 1831.
FRAGMENS INÉDITS DE DIDEROT'.
y<» /«
■?our.
Je sortais du salon , j'étais fatigué ; je suis entré chez
de la Tour , cet homme singulier qui apprend le latin a
cinquante-cinq ans et qui a abandonné l'art dans lequel
il excelle pnur s'enfoncer dans les profondeurs de la mé-
taphysique qui achèvera de lui déranger la tète. Je l'ai
trouvé payant un tribut "a la mémoire de Restout dont il
peignait le portrait d'après un autre de lui dont il n'était
pas satisfait. « Oh, le beau jeu que je joue! me dit-il; je
ne saurai que gagner. Si je réussis , j'aurai l'éloge d'iui
bon artiste ; si je ne réussis pas , il me restera celui de bon
ami. « 11 m'avoua qu'il devait infiniment aux conseils de
Restout , le seul homme du même talent qui lui ait paru
vraiment communicatif ; que c'était ce peintre qui lui
avait appris ii faire tourner une tète et a faire circuler
l'air entre la figure et le fond , en reflétant le côté éclairi!
sur le fond et le fond sur le côlé%nbré ; que, soit la faute
de Restout, soit la sienne, il avait eu toutes les peines du
monde a saisir ce principe malgré sa simplicité; que lors-
que le reflet est trop fort ou trop faible , en généial vous
ne rendez pas la nature, vous peignez que vous êtes faible
ou dur, et que vous n'êtes plus ni vrai ni harmonieux.
De la Tour travaillait , je me reposais ; en me reposant
je l'interrogeais et il me répondait. Je lui demandai pour-
quoi dans un morceau aussi parfait que la petite Fille aii
chien noir de Greuze , où l'on voyait le talent difficile des
chairs porté au suprême dcgre, l'artiste n'avait pas su
faire du linge : car le bout de chemise qui couvre un des
bras de la figure est un morceau de pierre sillonné en
forme de plis. « L'origine de ce défaut , me dit-il , l'est
aussi d'une infinité d'autres plus essentiels. Cela vient de
ce qu'on prêche de trop bonne heure aux enfans d'em-
bellir la nature, au lieu de la rendre d'abord scrupuleti-
sement. Ils se livrent "a ce prétendu embellissement avant
que de savoir ce que c'est ; en sorte que quand il s'agit
d'imiter servilement , comme il faut s'y résoudre dans les
petites choses, ils ne savent plus où ils en sont. »
Je voulus savoir ce qu'il entendait, lui, par embellis-
sement , et j'eus la satisfaction de voir qu'un homme qui
avait vaincu une nature ingrate qui s'opposait a ses pro-
grès , et qui n'avait exc( lié qu'à force de travail et de rc-
' Ces fra{pnrni sont extraits des manuscriu qui apparliennrni à
M. Paulin.
S65
L'ARTISTE.
flexion, était précisément dans les mêmes idées que moi.
« Les professeurs de notre école , me dit-il , font deux
fautes graves : la première-, c'est de parler trop tôt aux
enfans de ce principe ; la seconde , c'est de le leur proposer
sansy attacher aucune idée. D'où il arrive, qu'entre ces
enfans, les uns s'assujétissent en esclaves aux proportions
de l'antique, a la règle et au compas, d'où ils ne se tirent
plus et sont a jamais faux et froids ^ et que les autres s'a-
bandonnent a un libertinage d'imagination qui les jette
dans le faux et le maniéré, d'où ils ne se tirent pas da-
vantage.
A'"oici donc ce que j'entends, continua-t-il, par embel-
lir la nature. Il n'y a dans la nature, ni par conséquent
dans l'art, aucun être oisif. Mais tout être a dû souffrir
plus ou moins de la fatigue de son état.
Il en porte une empreinte plus ou moins marquée. Le
premier point est de bien saisir cette empreinte, en sorte
que s'il s'agit de peindre un roi, un général d'armée, un
ministre, un magistrat, un prêtre, ini philosophe, un
portefaix, ces personnages soient le plus de leur condition
qu'il est possible ; mais comme toute altération d'une par-
tie a plus ou moins d'influence sur les autres, le second
point est de donner a ch^une la juste portion d'altération
qui lui convient, en sorte que le roi, le magistrat, le
prêtre , ne soient pas seulement roi , magistrat , prêtre de
la tête ou du caractère, mais soient de leur état depuis la
tête jusqu'aux pieds. Ajoutez a cette étude longue, péni-
ble, difficile, a ce goût qui n'est pas si déterminé qu'il
ne laisse a la fantaisie de l'artiste une assez grande marge,
un peu d'exagération , assez pour que la scène et les per-
sonnages qui la composent soient merveilleux , et l'on dn^a
de vos figures comme de celles de Raphaël , que , quoi-
qu'elles n'existent peut-être nulle part, il semble pourtant
qu'on les ait toujours vues Vous voyez que c'est la
exactement ce que j'établissais dans mon préambule du
Salon de i 767.
Mais il ne faut rien vous céler. Il me confia que la fu^
reur d'embellir et d'exagérer la nature s'affaiblissait à me-
sure qu'on acquérait plus d'expérience et d'habileté, et
qu'il venait un temps où ou la trouvait si belle , si nue ,
si liée même dans ses défauts, qu'on penchait a la rendre
telle qu'on la voyait ; penchant dont on n'était détourné
que par l'habitude contraire et par l'extrême difficulté
qu'on trouvait à être assez vrai pour plaire en suivant
cette route ; autre principe, qui comme vous savez
m'était venu d'instinct, comme vous vous en assurerez
en relisant le premier chapitre de mon petit Traité de
peinture.
Mais venons aux morceaux de cet artiste. Savez-vous
cje que c'était? Quatre chefs-d'œuvre renfermés dans un
châssis de sapin, quatre /)0,'Vm/f5. Ah! mon ami, quels
portraits , mais surtout celui d'un abbé! c'était une vérité
et une simplicité dont je ne crois pas avoir encore vu
d'exemples; pas l'ombre de manière, la nature toute pure
et sans art, nulle prétention dans sa touche, nidle affecta-
tion de contraste dans sa couleur, nulle gêne dans sa posi-
tion. C'est devant ce morceau de toile grand comme la
main quelhomnie instruit qui réfléchissait s'écriait: Que
la peinture est un art difficile ! Et que l'homme instruit
qui n'y pensait pas s'écriait : O que cela est beau !
C'est évidemment pour faire acte de suzeraineté qu'il
avait exposé ces têtes ; c'était pour nous montrer l'énorme
distance de l'excellent au bien , et il est siîr qu'au sortir
du coin où on l'avait relégué, il était difficile de regarder
d'autres ouvrages du même genre.
Mais, puisqu'il me reste du temps et de J'espace, il
faut que je me débarrasse et vous aussi d'une demi-dou-
zaine de pauvres diables qui ne val?nt pas ensemble une
ligne d'écriture : d'un Milet Francisque , fort honnête
homme, a ce qu'on dit, mais mauvais paysagiste ;
Diderot.
Hetiuf iîluôicaU.
ACADÉMIE aOTALE DE MUSIQUE. .
L'Opéra éprouve déjà les heureux effets de l'administration
de M. Véron. Depuis la restauration de la salle, le public
court en foule à l'Académie royale de Musique; et l'essai que
l'entrepreneur a tenté , de naturaliser la gaîté au sublime
Opéra , vient de réussir à merveille : aussi, nous n'en doutons
point , le public qui , séduit par la nouveauté de la décoration
de cette superbe salle , a recommencé à s'y porter , n'oubliera
plus en chemin un terme auquel il sera sûr de trouver du plai-
sir. Les dames surtout, qui, jusqu'à présent, redoutaient ce
théâtre à cause de la situation peu favorable dans laquelle les
plaçait le système adopté jusqu'à ce moment , sûres de paraître
avec tous leurs avantages , seront jalouses de venir y déployer
leurs charmes , de s'y offrir à notre admiration ; et à leur suite,
sans aucun doute , viendront élire domicile à l'Opéra leurs nom-
breux adorateurs.
Des moissonneurs , des blanchisseuses sont réunis à l'heure
de midi et cherchent sous la verdure im abri contre la chalcuF,
Lorsqu'ils ont chanté les douceurs du repos , Thérésine , jolie
villageoise , leur raconte l'hisloritltc d'un fomcux enchanteur
L'ARTISTE.
205
qui fil boire un philtre au heau Tristan de Léonais; liqueur
uiagique
Dont la vertu secrète
IiMpirait d'éterncii amours.
Cependant Joli-Cœur , sergent fasliionablc , et qui, dit-il,
Mène tambour battant
Et la gloire et le sentiment,
.Idli-Cœur, dis-je, conte fleurette à la coquette villageoise dont
il flatte la vanité , tandis que le pauvre (luillaïunc , amant plus
modeste , plus timide, il est vrai , mais bien jiliis épris, n'ob-
tient pas même un regard. Le jeune paysan se désole et clicrchc
tous les moyens de prévenir le malheur qui le menace , lorstpic
arrive au village le grand docteur Fontanarose , charlatan qui
court de village en village vendant son élixir , remède si'ir à
tous les maux. « Folie , mélancolie , jalousie et mal de dents I »
Mais ce n'est point là le mal de Guillaume; le docteur n'a point
j)arlc de celui qui l'affcclc. Guillaume prend courage , et , ce
qui mieux est encore, prend sa botu'se avec laquelle il s'adresse
au docteur , lui demandant par grâce , au prix de tout ce qu'il
possède, un philtre qui puisse le faire aimer de la jolie villa-
geoise. Fontanarose le lui donne, et de fait la liqueur opère.
Guillaume reprend sa gaîlé; il chante, il boit, il mange, et de
plus il devient aimable. Mais au milieu de ses joyeux refrains
arrive Joli-Cœur donnant la main à Thérésinc qui lui a promis
de l'épouser dans huit jours. Guillaume ne s'en inquiète : avant
vingl-([iialre heures le philtre aura produit son effet; Tlicrésine
doit l'aimer. Mais hélas ! le sergent rcroit l'ordre de partir tout
de suite, et presse tellement sa belle qu'elle consent à l'épouser
le soir même. Que faire?... s'adresser encore au docteur et lui
demander un philtre jilus juiissant et plus prompt.
Mais autre embarras. Guillaume a tout donné la première
fois , et Fonlanrose tient à être payé complant. H ne reste plus
au villageois d'autre ressource que de prendre im engagement ,
pour lequel Joli-Cœur lui compte vingt écus. Le docteur livre la
seconde potion, et Guillaume, sûr dorénavant de la conquête
de sa belle, revient auprès d'elle , parmi les jeunes villageoises.
Toutes s'empressent autour de lui , le cajolent , veulent danser
avec lui. Thérésinc même devient aimable , tendre , et lui
rend l'engagement que par amour pour elle il a signé, et qu'elle
a su retirer des mains de Joli-Cœur. Guillaume attribue tout
ce changement aux fioles magiques du docteur, qui ne com-
prend rien à leur vertu inerveillcusc; mais qui ne tarde pas
à la concevoir lorsqiu^ bientôt après il apprend qu'ini héritage
a rendu Guillaïune le plus riche propriétaire du village. Le
s<;rgent pliilcsophe cède la main de la jolie Thérésinc à l'heu-
reux Guillaume , et tout se termine le mieux du monde par le
mariage des deux amans.
C'est stir ce canevas , arrangé par M. Scribe , qne M. Au-
beit a fait une musique simple et gracieuse, et parfaitement
adaptée au sujet. L'ouverture est bien , l'air du sergent est plein
de gaîté, de mouvement. Les coiq)lets qne chante mademoi-
selle Jawureek sont trè.s-jolis, les duos de Guillaume et de Joli-
Cœur, celui de Guillaume et de Thérésinc nous ont paru très-
Lien; mais c'est surtout dans les deux finales que l'auteur nous
semble avoir tiré le plus de parti des idées gracieuses, des niu-
lifs heureux que M. Aubert rencontre si aisément. A ces tlé-
mens de succès, il faut ajouter que l'opéra a été j<iuc et chante
à merveille. Nourrit s'est montre excellent comédien dans tout
le rôle de Guillaume. Il est charmant dans la scène où croyant
boire une liqueur magique, il avule le flacon de vin vieux que
pour ses trois louis lui a cédé Fontanarose. Levasseur est fort
drôle dans ce dernier rôle , et bien des fois sa gravité , son
élonnemeut surtout , lorsqu'il voit les prodiges qu'opère son sa-'
voir , ont provoqué une hilarité générale.
Les amatem's doivent savoir doublement gré à la jolie made-
moiselle Dorus , pour la manière dont elle a chanté le rôle de
Thérésinc. C'est presque à l'improviste qu'elle en a été cliar-
gée, et cependant elle n'a pas eu un seul moment besoin de
cette indulgence qu'elle avait fait réclamer. Quant à mademoi-
selle Jawureek , elle a su tirer très-bon parti du j>ersonnage de
Jeannette , rôle peu important , mais auqtiel clic a su donner
un véritable intérêt.
Rien n'a été négligé pour la mise en scène; les costumes sont
charmans , et les décorations fort bien exécutées.
îlanif JDnimatiquf.
VAUDEVILLE.
^ùii Ui/e e(o //la C/iiniine, ■'câufievule <vt len <i</e .
PAR MM. XAVIER ET EltlIBST.
M. Fotiinct a les passions vives. Il adore sa femme , mais il
l'adore de loin , car pour le moment elle est à Soissons. Vient
la Sainte-Agathe , anniversaire chéri qu'il fêtait de tout son cœur
d'ordinaire. Comment passer seul la fête de sa femme? Il ima-
gine de descendre le portrait de madame Fouinet et de diner en
tête à tête avec cette copie de l'originale épouse. Un voisin
trouve l'idée bonne et veut être de la partie, d'autant 'que le
dîner est confortable. Un ami de ce voisin arrive : on invite
l'ami. Pltis on est de fou plus on rit. Deux maîtresses de ces
messieurs arrivent encore : « Elles seront des nôtres, » s'écrie
M. Fouinet, qui a de l'usage et sait vivre. D'ailleurs il ne sait
pas ce que sont ces dames , qu'on lui présente comme des étran-
gères de distinction. Mais le diable s'en mêle, et déjà le senti-
mental mari conte des doucciusà la modiste, fait la guerre aux
prunelles et soupire comme un libertin pour une de ses deux jolies
convives. Il est pressant, galantin , entreprenant comme Ché-
rubin en personne, et finalement il escamote tin renilez-vons
dont il fait bonnement confidence à son voisin qui prend l'a-
larme.
Voilà que de Soissons , par la voiture de M. Touchard, d«-
m
L'ARTISTE.
barque l'épouse inattendue. Elle apprend de jolies choses et
projette avec la belle séductrice de M. Fouinet une petite leçon
de sagesse à son libertin. Rien n'est plus simple : on convient
d'une substitution. C'est toujours ainsi au théâtre depuis le Ma-
riage de Figaro.
De son côté le voisin, qui veut dérouter l'aventure, fait de
la morale à Fouinet. Fouinet sent son immoralité profonde ; il
frémit , il se signe , il se corrige , et le voisin court au rendez-
vous , ou il trouve pendant une nuit sombre la femme de Foui-
net qui a pris la place de sa princesse.
Parvenue là , cette pièce devient plaisante à l'excès entre les
mains d'Amal , de Fontcnay et de mademoiselle Wilmcn. Les
quiproquos pleuvcnt , les explications se croisent ; l'esprit du
public marche sur les cendres chaudes de la gravelure; enfin le
dénouement an-ive avec toute la décence nécessaire, et le rideau
se déroule sur des salves d'applaudissemens.
Arnal! toujours Arnal! mais aussi quel acteur! Quel dom-
mage s'il avait la grippe comme je l'ai!
THÉÂTRE DE LA GAITÉ.
'^y «■ >^eii^ aiij , iy(weioara?iie ,
P&B H. VICTOR DVCA-tGE.
11 y a en effet seize ans que mademoiselle Amélie est devenue
enceinte , sans doute par l'intercession du Saint-Esprit j car elle
a beau consulter sa mémoire, il s'y trouve table rase sur les dé-
tails de l'épisode. Amélie en prend son parti. Elle élève son
enfant et compte bien ne pas jeter l'amour conjugal à travers
l'amour maternel; mais comment compter sur quelque chose en
ce monde ! Voilà que le père de celte pauvre vierge-mère est
forcé de payer une dette au baron de Saint- Val , qui lui avait
confié jadis un demi-million , ce demi-million a été volé. Le père
offre au baron sa fille et ses biens pour obtenir quittance. Le
baron accepte et signe au contrat. La pauvre femme , qui est un
peu vieille , a le crêve-cœur de se voir dans l'obligation de ren-
voyer son fils; car que dirait le baron! Elle lui donne sa béné-
diction , un écrin et quelques écus. Il part. En route il fait l'au-
mône à une compagnie d'incendiaires qui le dévalise et lui met
une incendie sur le dos; le tout pour gagner trois livres dix
sous. On arrête ce pauvre jeune homme. « Qui es-tu ? oii vas-
tu? » et autres questions. Félix, de se taire, pour ne pas com-
ju'omeltre sa mère nouvellement mariée. Il sent bien qu'elle
risquerait d'être malheureuse en ménage , il aime mieux cire
pendu , ce qui est d'un logicien profond et d'une bonne ame de
fils. Je n'en ferais pas autant à sa place. Son procès s'instruit ,
car on croit tenir par le bon bout le secret des bandits qui brû-
lent la France à tant par ferme. Or voici le beau de l'histoire.
Notre Félix est amené devant sa mère. Sa mère frémit de le
voir avec des gendaimes : elle s'écrie : « Mon fils!.» et la so-
ciété , les gendarmes , le mari , le père , tous s'écrient comme
un écho : « Sou fils ! n Je vous laisse à penser la stupéfaction.
lia dessus le mari est furieux de se voir parvenu avant le ma-
riage au sort de Sganarelle. Après, passe! il appelle Cham-
pagne. « Champagne, selle mon cheval! — Oui Monsieur. »
Pendant ce temps il injurie Amélie , qui dit avec simplicité le
peu qu'elle sait de sa triste aventure d'il y a seize ans ; le mari
pâlit , se rapproche , fait des gestes de surprise , sourit , se
frotte les mains , saute de joie , embrasse sa femme , dit à
Champagne : « Remets mon cheval h l'écurie » et déclare à la
face d'un chacun que ce charmant jeune homme n'est pas un in-
cendiaire ; mais bien son propre fils , et l'aîné de la future fa-
mi le qu'il est fort capable d'avoir par la suite. Ce mélodrame
a réussi au milieu des trépignemens de la joie. Il s'y trouve par-
ticulièrement un second acte détestable.
1tomifllf0.
Le 1 2 juillet prochain , l'administration des ponts-et-cbaus-
. sces adjugera , à la préfecture de la Seine , la constniction d'un
pont en face du guichet du Louvre, près la rue des Saints-Pères.
Deux systèmes de construction sont au choix des soumission-
naires : le système de suspension et celui de pont fixe au
moyen de culées et piles en pierre avec cintres en fer. Laissant
de côté la question d'utilité de ce pont , nous applaudirons à
l'administration qui , pour satisfaire au vœu général , n'exclut
pas, cette fois, de la concurrence, les projets [de ponts fixes,
qui seuls devraient être admis dans" cette localité où un pont
suspendu sera toujours d'un effet mesquin et pénible. Devant
le monument le plus considérable de l'Europe, un pont de ce
genre serait réellement un pont de marionnettes qui aurait en-
core le désagrément de détruire la belle perspective dont on
jouit maintenant. Espérons donc qu'un projet de pont fixe ,
étudié de manière à ne point gêner le port Saint-Nicolas , si
mile au commerce , sera préféré par l'administration à" un pont
suspendu , qui , encore une fois , ne peut être admis dans cette
localité.
Le siècle marche : la banlieue est progressive. On y a joué
Bon Miguel. C'est un résumé de gentillesses, de l'horreur à
plein collier. On a beaucoup applaudi. Ce petit monstre,- comme
disent les hommes d'état , est peint en pied avec de bonnes cou-
leurs; on lui a dit son fait très-durement et comme il faut.
Toutes ses barbaries sont souffletées d'un fier style. C'est du
romantique, de l'échevelé , tout ce qu'il y a de plus fantastique
depuis Hofljnann. Au sortir de là,- il faut prendre garde de
passer devant des jeux innocens : tels, par exemple , qu'une oie
vivante pendue par le cou à un tréteau et qu'on vise avec d'é-
normes tringles, jusqu'à ce que le volatile ne remue jilus les
ailes. J'ai remarqué aussi une souris qui sert de buta des boules
de bois : on les tue en moins de quinze coups ; elles souffrent
beaucoup et c'est fort amusant. INIalgié ces petits inconvéniens
de passage , en choisissant , pour traverser la promenade , l'in-
stant oîi l'oie est morte et où la souris est écrasée par un habile
du cercle , on peut , sans risquer sa jambe ou sa tête , assister
au cours d'humanité qui résulte du drame dont nous parlons.
Nous avons remarqué aux premières galeries un des meurtriers
de l'oie qui applaudissait à tout rompre chaque fois qu'il se dé-
bitait une admirable maxime contre le plaisir de faire souffrir
son semblable.
L'ARTISTE.
96»
I3fauir-:2lrt0.
SALON DE 1831.
OPINION
iziat hrMeà) d'oncou/raaetneiU reiei-ve!) (Uub t/eirtùieà,
A L'OCCASION DU SALON.
Des lettres nombreuses de nos abonnés nous pressent
d'indiquer notre opinion sur la distribution prochaine des
récompenses et des encouragemens qui vont , suivant
l'antique usage, marquer le Salon de \ 831 et personnifier
dans quelques lauréats les progrès des arts en France. La
question est grave , délicate et difficile comme toutes
celles qui mettent les rivalités en présence et font marcher
sur les charbons ardeus des noms propres. Mais après
tout, l'Exposition n'est qu'un concours public, un vaste
champ-clos où les champions descendent dans l'arène et
se mesurent corps a corps. S'ils se jettent dans la mêlée,
on doit admettre qu'ils ont librement accepté a l'avance
l'éventualité des revers; et libre aussi doit être sur eux
l'examen du public qui met les couronnes aux mains des
juges du camp. Honneur "a ceux qui remportent la vic-
toire! respect aux vaincus! Et si l'Artiste s'est toujours
plu a servir de héraut à la gloire des premiers, du moins
aussi doit-on reconnaître , a l'égard des autres , qu'il n'a
jamais été infidèle a l'indulgente réserve dont il s'est fait
un devoir.
Il ne faut pas perdre de vue que ces encouragemens
sont des récompenses nationales. Jusqu'ici néanmoins,
dans toutes les commissions qui se sont arrogé le droit
de les dispenser, im vice radical s'est toujours fait sentir,
a savoir qu'on en a constamment puisé les élémeus au sein
d'une corporation privilégiée, taudis que le choix eût dû
en être laissé 'a l'élection des artistes, sous telles ou telles
conditions de convenance et d'utilité, généralement con-
senties. Aussi , trop souvent, que n'a-t-on pas vu ? ces
commissions rendre des services plutôt que des arrêts , et
les commandes officielles , et les décorations s'égarer chez
des médiocrités ou même des nullités flagrantes, comme
TOME I. S2* LIVKAISOA.
ponr les consoler des risées publiques. Le directeur gé-
néral des Musées, art'Ste lui-même , est le juge-né du
camp dans ce tournois des art ; eh bien ! sous le dernier
gouvernement, ses lumières n'étaient qu'obscurité pour
des gens qui n'avaient pas d'yeux pourvoir; et parla
profusion des récompenses, sans nul prix dès lors pour
les talens , on s'est aperçu de reste que ses jugemens et ses
directions avaient été méconnus. Mais aujourd'hui que
notre régénération politique doit se faire sentir dans toutes
les parties de l'administration, le public, a défaut d'une
commission élue, s'attend a voir reprendre au direc-
teur, dans cette giave circonstance, un ascendant qui ja-
mais n'aurait dû être affaibli. Naguère, à la faveur du
chaos des autorités rivales qui disposaient des arts, les
actes blâmables échappaient à la responsabilité : aujour-
d'hui le rôle de chacun est connu et livré 'a l'examen gé-
néral. A l'administration du Musée sera donc tout l'hon-
neur des justes encouragemens que les beaux-arts vont
recevoir, et sur elle la critique répandra son amertume,
si, a présçnt comme autrefois , des influences étrangères
venaient a se placer entre elle et l'équité : le public inexo-
rable revient si difficilement d'une erreur, et se préoc-
cupe si aisément après un premier acte qu'il a désapprouvé!
Que les travaux officiels aillent constamment trouver
le vrai mérite ; que nos première talens , les Ingres , les
Schnetz, les Delacroix, les Dclaroche, les Cogniet, les
Devéria, les Chanipniartin, les Chenavard, soient appelés
avec les autres habiles de noire jeune école a peindre ou
"a décorer ces plafonds du Louvre qui déposeront sur nous
devant la postérité ; que l'étoile de la Légion-d'Honneiu-
rentre dans l'esprit de son institution , et reprenne la
gloire qui s'y rattache en n'étant plus prodiguée ; qu'elle
soit le prix du talent long-temps éprouvé ou débutant
avec éclat , au lieti d'aller tomber au pied du talent qui
n'est plus , de celui qui n'est pas encore ou de celui qui
ne sera jamais : tels sont les vœux du public ami des
arts.
Lesbrillans succès de M. Paul Delaroche appellent sur
lui une distinction particulière achetée au prix de labo-
rieux efforts. D y aurait justice "a trouver dans l'ordre de la
Légion-d'Honneur le moyen de la lui conférer. 11 est déjà
simple légionnaire : la voix unanime du public le décore
de la croix d'officier.
Celle de chevalier est acquise a MM. Robert et Dupont :
c'est la une chose triviale i» force-d'ètre vraie.
La même justice est a rendre , dans la numismatique ,
a M. Domard , dont la monnaie qui a remporté le prix
est égale en mérite a celle de Louis XIII , la plus belle
qu'on ait produite dans les temps modenies.
Mais notre conviction nous le dit encore, et eu cela
nous sommes a la fois l'écho des artistes et du public : si
85
tm
L'ARTISTE.
plus de trois croix de chevalier sont distribuées , comment
MM.Champmartin,Decamps, Eugène IsabevjChenavard,
Roqueplan, Johannot ctRaiye, n'auraieut-ilspas, aux yeux
des dispensateurs de la faveur nationale des droits in-
contestables a cet honneur? D'autres noms ne semblent
pouvoir passer qu'a la faveur de ces premiers noms.
Nous reviendrons plus longuement sur cette question
importante.
•^4Wt^W. tyÙf>-ed ryo/M/niioi, (/yc^ùià , ^o
A l'ouverture d'un Salon, les avis paraissent divergens
sur le mérite des ouvrages , et il est curieux d'observer
comment les groupes de public se divisent dans les salles
et vont donner l'ovation ou le grand triomphe a leurs
œuvres de prédilection. Mais les esprits graves et attentifs
étudient en silence, avant de blâmer ou d'applaudir. De
degré en degré les opinions se modifient sur la leur pen-
dant le cours de l'Exposition ; et qnariîl les salles se fer-
ment, les jugeniens des artistes et des connaisseurs ont
triomphé : tout le monde se trouve k peu près d'accord.
Que les médiocrités se pressent donc de jouir de leur fu-
gitive célébrité! Le temps approche où chaque chose va
être mise a sa place ; ce temps même est déjà venu.
L'injustice des admirations exclusives n'est pas la seule
que la peinture ait à subir au commencement des Expo-
sitions. Quelques bouches ne manquent guère de s'écrier
tout d'abord : « Le Salon est médiocre ; ce n'est qu'une
galerie de portraits sans intérêt pour l'art. » Langage
commode qui épargne la peine de raisonner une opinion.
Mais a présent que l'Exposition tire k sa fin , le goût a fait
justice de ces arrêts de la légèreté et de la paresse, et toutes
les voix se confondent en un concert d'éloges sur le Salon
delSSI , le plus remarquable qui ait eu lieu depuis 1808,
époque où virent a la fois le jour le Couronnement de
Napoléon j par David , la Bataille d'Ejlau, par M. Gros,
celle i'JusterUtZj par M. Gérard, la Justice et la Ven-
geance diwine poursuivant le crime, par Prudhon, et
YyJtala, de Girodet.
Mais , dit-on , une foule d'ouvrages médiocres ou dé-
testables ont été jetés dans la mêlée. Eh! qu'importe?
Passez : il reste suffisamment de productions pour faire la
gloire de notre école, appeler nos regards et fournir à nos
études. S'il est vrai que notre admirable artiste, M. In-
gres, de qui on attendait la savante composition d'un
Martyre, ne doive point, cette année, répondre a l'appel
des amateurs ; s'il est vrai que le peintre habile du Wasa,
M. Hersent, ne doive point se retirer du commerce des
portraits pour rentrer dans l'histoire dont naguère il était
l'honneur, MM. Léopold Robert et Schnetz sont la qui
maintiennent l'École française dans la voie du beau et de
la nature ; M. Delaroche, qui la dote des fruits de sa haute
intelligence; M. Granet, chez qui la nature se reflète
comme en un miroir, naïve, simple et forte ; M. Delacroix ,
qui fait passer sur la toile l'énergie de son ame ; M. Champ-
martin , qui traite le portrait en peintre d'histoire, et ma-
dame de Mirbel, dont le talent pour exprimer la physiono-
mie humaine ne connaît point de rivaux. Certes, serait-ce
à côté de ces maîtres que l'on pourrait nier l'éclat de
l'Exposition de \ 831 ? Le pourrait-on devant la plupart
des tableaux d'Horace Vernet, devant le portrait que
M. Léon Cogniet a donné du maréchal Maison? devant
les œuvres hardies et naïves, spirituelles et fines, bizarres
parfois, mais toujours riches de ton et fortes de couleur, de
M. Decanips? Le pourrait-on "a côté des peintures de
MM. Eugène Isabey, Camille Roqueplan? des composi-
tions architecturales de M. Chenavard? du groupe char-
mantdes Grâces, de M. Pradier; des sculptures non moins
délicieuses de MM. Després , Duret et Chaponnière ;
et des groupes d'animaux où M. Barye, trop modeste pour
comprendre toute la force et les ressources de son propre
talent, a produit des chefs-d'œuvre qui n'ont de modèles
que dans la nature? Pourrait-on enfin contester l'éclat
d'une Exposition qui a toutes ces richesses joint encore
les gravures de M. Boucher-Desnoyers , savant traduc-
teur de Raphaël et de ses élèves , et celle du fVasa , qui
prépare a M. Henriquel-Dupont les voies de l'Institut?
De nouveaux tableaux encore sont venus enrichir
le Musée ; d'abord la tragique conception du Cromwell ,
solide et puissante peinture , belle et terrible à voir de
loin , belle et profonde a étudier de près , et dont l'article
spécial , imprimé a la suite de cette note , fera connaître
tout le mérite. On voit aussi un tableau de M. Decamps,
que M. Leaves de Conches s'est réservé de décrire en
même temps que les autres ouvrages de cet auteur, dans sa
prochaine lettre adressée "a l'un des membres de l'Académie
de peinture de Londres. Une marine nouvelle de M. Gas-
L'AKTISTE.
Sai-
sies attire également l'attentioii du public. C'est une vue (les
rivages de Calais , prise par un temps de brouillard. Il y
a dans cette marine, bien entendue de composition, les
élémens d'iui bon tableau , et avec quelque vigueur et
plus d'étude dans les premiers plans, l'artiste ferait xuie
œuvreirréprocliable. M. Gassiesest un houunede talentqui
s'essaie dans tous les genres. A son OJa/;^ près, figure d'une
nature pauvre et nullement orientale, ses ouvrages estima-
bles plaisent généralement et méritent leur succès. Son
Bwonac de la garde nationale , que je préfère a tout ce
que lui doit l' Exposition, est sans contredit l'un des
plus jolis tableaux de chevaletqui la décorent. Le moment
choisi par l'artiste est celui où , livrés a la fraternité du
bivouac, les gardes se chauffent a des feux improvisés.
Nous tous , soldats-citoyens qui , fi^onnés depuis un an
au harnais militaire, avons eu plfltîl'une fois siih dioVoc-
casion de demander au ciel la fin des maux de la patrie ,
nous pouvons comprendre tout ce qu'il y a de charme ,
d'intelligence, d'esprit et de vérité dans l'œuvre de notre
frère d'armes M. Gassies. Ou dit, et l'ceil s'en aperçoit a
la naïveté d'étude et d'expression des tètes, que presque
toutes sontdes portraits. 11 est facile d'y reconnaître M. Jal,
l'homme de lettres , MM. Eugène Isabey, Gudin , Mau-
zaisse, avec quelques autres artistes et l'auteur lui-même.
Galerie amusante, composition heureuse , charmant ta-
bleau.
M. Alfred Johannot, l'aîné des deux frères, talens
jumeaux qui, dans les genres différens cultivés par eux
avec honneur, gravure, dessin et peinture, ont contri-
bué si puissamment de concert a populariser les arts en
France, n'avait encore abordé, comme son frère Tony,
que des toiles de petite dimension. L'essai qu'il vient de
faire sur une plus grande échelle est un nouveau fruit de
l'émulation excitée par l'Exposition , et mérite un sérieux
examen. Pour un espri t progressif la comparaison est la
source de vives lumières. Ce tableau en est une preuve
saillante et fait honneur au tact délicat de M. Alfred.
Parfois peut-être une certaine sécheresse de contours rap-
pelait un [)eu trop aux sévères amateurs de l'art d'an-
ciennes habitudes de burin ; peut-être eussent-ils aussi
désiré dans les figures un modelé plus solide, un res-
sort plus prononcé, peut-être enfin, en général, une
peinture attaquée plus hardiment en pleine pâte et un co-
loris plus vif. Mais « un défaut senti est déjà corrigé, »
disait Géricault : aussi, dans le nouvel ouvrage, est-ce
l'imagination et la sagesse de pensée du jeinie artiste, avec
sa justesse de pantomime et d'expression, moins les taches
légères qui déparaient, aux yeux de la critique, ses œuvres
intéressantes.
IVL Johannot a pris son sujet dans les derniers temps du
règne du cardinal de Richelieu , vers l'année 1 G39. A cette
époque où répiu'.sement total des finances suggéra au mi-
nistre la pensée de mesures fiscales vexatoires, il ima-
gina entre autres choses de rendre tous les habitans de
chaque paroisse solidairement i-esponsahles pour le paie-
ment des tailles. L'exéciuion rigoureuse de cette mesure
rencontra de nombreux obstacles et souleva des émeutes.
La haine que nourrissait en secret la cour contre le cardi-
nal descendit alors des grands jusqu'au peuple, et de-
vint la ])ensée générale. Tous firent cause commune pour
s'affranchir du joug dont toute la France sentait le poids.
Un gentilhomme duDauphiné, Jean de Crespierre, offi-
cier dans les armées royales , fut du nombre des nobles
qui prirent parti pour le peuple et qui osèrent blâmer
ouvertement les injustes violences du ministre. Bientôt la
juotectidn qu'il accorda a ses paysans, le courage qu'il
montra dans maintes circonstances en protestant contre
l'arbitraire, le rendirent suspect. Accusé de conspiration,
il fut arraché, au milieu de son château, des bras de sa
famille, jeté d'abord a la Bastille, traîné ensuite impitoya-
blement de prison en prison , pour payer enfin de sa vie ,
terminée dans les angoisses d'une réclusion rigoureuse, sa
noble résistance a la tyrannie d'un prètre-roi.
La donnée était belle et féconde. Une grande leçon
morale et politique devait en sortir; telle a été la pensée
du peintre. Voyons comment il a su la rendre.
C'est le matin : toute la famille, M. de Ci-espierre et
ses vieux parens , sa femme , sa fille et deux jeunes enfans ,
est assise au premier»epas, une journée de bonheur devant
elle. Soudain la porte s'ouvre ; les agens du minisire ap-
paraissent et réclament leur prisonnier. Crespierre se lève;
et l'on démêle, a travers la fierté dédaigneuse imprimée
soudainement sur son front , les combats que livrent eu
son ame lès sentimens de la n-.ture. Par un mouvement
spontané , sa femme , qui prévoit ime séparation cruelle,
l'étreint dans ses bras , tandis que le jeune fils , agité
d'émotions tumultueuses, et la timidité de son âge, et
les cris du sang, et les mouvemens d'un cœur d'homme
qu'il sent déjà battre en son sein , saisit la main de son
père , et comme fort de cet appui , jette im œil de colère
vers les agens du cardinal. Voila un premier groupe.
De l'autre côté , la grand' mère, tout hors d'elle, tombe
aux genoux du crhef de l'escouade; la Bible qu'elle tenait
s'échappe de ses mains tremblantes, et une petite fille qui
ne voit dans tout cela que des hommes inconnus et armés,
enfant naïve que le geste de son aïeule épouvante encore,
se précipite avecterrcur entrescs bras. Cependant le vieux
père, éproiwé aux combats de l'adversité, garde son sang-
froid, et, comme tous les vieillards, essaie d'argumenter.
L'officier montre son mandat pour toute réponse. Une jeflne
personne, debout entre les deux groupes, sert de lien à
la scène : presque sans passé dans la vie , sans nulle pré-
â68
L'ARTISTE.
vision de l'avenir , sans donnée sur la politique , elle ne
connaît pas comme sa mère toute la cruauté du minis-
tre , et sur ses traits se peint la vague expression d'une
crainte et d'une douleur dont elle ne s'est point rendu
compte. Derrière l'ofEcier, les soldats impassibles cau-
senttoutbas entre eux en attendant les ordres de leur chef.
Dans le fond opposé, un vieux serviteur, la menace a la
bouche et le poing fermé , exprime a sa manière sou in-
dignation et sondévoùment.
Cette façon simple et judicieuse de comprendre et de
composer son sujet a porté bonheur au peintre. Son ta-
bleau s'explique tout d'abord de lui-même, sans pro-
gramme ni commentaire , bien différent de ces composi-
tions où l'intérêt principal ne gisant point dans l'action,
mais dans quelques paroles des personnages , il faudrait
mettre a toutes les bouches la bandelette obligée des gra-
viu'es anciennes. En choisissant un drame dont chaque
personnage pût avoir un geste expressif, M. Johannot a
rempli l'une des premières conditions de la peinture histo-
rique, la clarté dans le sujet ; mais en mettant aux prises
la dignité de l'homme et du citoyen avec l'arbitraire de
la tyrannie, en personnifiant dans son Crespierre la vertu
civique , il a presque élevé sa composition "a la hauteur
et a la dignité de la véritable peinture d'histoire.
Comme je l'ai dit , elle est le gage de grands progrès
accomplis. On voit que l'esprit judicieux quirèglel'imagi-
nation de notre jeune artiste l'a dirigé dans l'exécution.
Le groupe principal , revêtu de couleurs éclatantes,
est en pleine lumière pour attirer la première vue, tandis
que le ton des vieux parens, qui sont vêtus de noir, est
sacrifié a l'effet général. Des touches vives, jetées ça et là
sur la cuirasse de l'officier de justice, raniment la couleur
sombre de cette figure, et rappellent avec adresse l'atten-
tion sur cet important acteur de la scène de deuil. Quant
aux soldats , secondaires dans l'action , ils sont confon-
dus dans des tons analogues et s'effacent dans la demi-
teinte. Les critiques ne s'attachent guère qu'a des détails
dans l'examen de ce tableau : elles ont découvert , par
exemple , qu'il faudrait y consacrer une heure de plus de
travail pour donner un modelé plus solide , un souvenir
plus précis de la nature 'a quelques jambes ; mais tous les
connaisseurs s'accordent pour louer les accessoires , pour
admirer surtout le caractère des têtes et leur finesse de tou-
che et de ton. Il en est particulièrement deux , celle du
vieux père et celle du soldat , qui s'approchent de près
de l'exécution de ïéniers. L'expression sans grimace et
le cachet d'individualité , ces écueils où vont échouer
tant de peintres, brillent dans toutes les figures. Enfin
l'habitude du corps de chacune d'elles est rendue avec
variété et justesse, et dénote, comme les autres qualités du
tableau , l'étude attentive des maîtres de l'école flamande
et des productions naïves , spirituelles et profondes du
célèbre peintre anglais David Wilkie.
Avoir k donner des éloges est une. bonne fortune pour
la critique consciencieuse. C'est un plaisir qui console du
chagrin d'avoir si souvent le blâme a répartir ailleurs. '
CROM'WEI.I..
» A des titres divers, le gouTerneracnt était »i
odieux que des mitllers d'Iiomtnes , divers aussi
de rang , de fortune , de denseins, se détachaient
de la patrie ; un ordre du Consei] interdit cp>
émigrations. A ce moment , huit navires prêts à
partir étaient à Taucre dans la Tamise ; sur run
étaient déjà moutés Pym , Haslerij , Hampdcu
et CroiuweJl. »
(GuiZOT, Bét'otutloiu d'AtigL^terre,)
La hache d'un bourreau s'est teinte encore une fois du sang
des Stuarts. Charles 1" vient de recueillir le dernier héritage
de son aïeule , et Whitehall l'a reçu sans vie au sortir de l'é-
chafaud. Placée sur deux énormes chaises de velours , éclairée
par ce que des volets à demi ouverts laissent arriver de lumière,
une bière de quelques pieds de longueur renfeime en ce mo-
ment toute la royauté' d'Angleterre. Un repos de mort règne au
milieu de la silencieuse poussière de cet appartement j point de
cierges , d'encens , de serviteurs et d'amis en prières auprès du
cercueil de l'infortuné Charles V ; mais un homme que certes,
lui vivant , il n'eïit point supporté si près ; un homme d'un ex-
térieur froid , lourd et commun , a soulevé la draperie de velours
et le couvercle de la bière, sans scrupule et sans terreur ; il a
voulu voir si la mort ne s'était point trompée , et si le bourreau
avait bien fait son devoir; enfin, il est venu chercher près du
cadavre de son roi l'indication de sa route future, et cet
homme c'est Cromwell. »
Cromwell, accusateur et juge, Cromwell, ordonnateer du
supplice, a voulu toucher la large plaie et le sang qui en dé-
coulait, comme si chaque goutte de ce sang emportait, en s' écou-
lant, les débris de la royauté anglaise. C'était là un corps
L'ARTISTE.
2C9
bien constitué, a-t-il dit , et qui promettait une longue vie.
Puis le silence du lieu , le respect de la mort , et peut-être des
superstitions d'enfance sont-elles revenues au cœur de l'homme
(jui, s'elcvant au-dessus de tout Israël, a ose se charger des ven-
geances du peuple; son frout s'est incline', tout ride' de pensers
soucieux , comme pour rendre hommage à la majesté empreinte
sur la face royale. C'c'tait un magniCupie et beau spectacle que
cette dernière entrevue du vainqueur et du vaincu , l'aristo-
cratie et la reforme , le pouvoir absolu et le régime démocra-
tique.
On ne sait quelle sorte de fascination retint , sans respiration
et saps mouvement, Cromwell près du cadavre de Charles 1''',
mais' il y resta long-temps, immobile comme une statue de
raausole'e. Adressait-il à Dieu des prières pour celui (pie l'im-
placable nécessite' l'avait forcé de rejeter de sa route ? était-ce
de l'orgueil 'satisfait, de la pitié, ou quelque ardent désir de
surprendre à la mort quelqu'un de ses impénétrables secrets ?
Cromwell était seul , dépouillé de son manteau d'hypocrisie , et
la main d'un bourreau empreinte sur le cou d'un roi , le sou-
venir de la singulière destinée qui l'avait enchaîné à l'Angle-
terre ; lui , fugitif et partant pour l'exil, il y avait à peine onze
ans , l'avait pris par la main , l'avait poussé, détruisant et ren-
versant jusque sur les marches du trône , où il n'avait osé pren-
dre une place encore tachée du sang de son dernier maître. Tout
cela fi-appait l'ame de for de Cromwell d'une grande impression,
cl le laissait vaincu de toute son émotion , lui fort et puissant ,
auprès d'un cadavre découronné.
Ce drame, d'un si haut intérêt, est à peine indiqué dans
l'histoire par quelques lignes sans commentaires". « L'écha-
» faud , demeuré solitaire , on enleva le corps : il était déjà
» enfermé dans le cercueil. Cromwell voulut le voir, le consi-
» déra attentivement, et soulevant de ses mains la tête, comme
» pour s'assurer qu'elle était bien séparée du tronc : C'était là
» un corps bien constitué, dit-il , et qui promettait une
» longue vie. » M. Delarochc , saisi à la lecture de ce pas-
sage de la grandeur de cette scène , s'est chargé d'écrire pour
nous la hairte poésie d'un tel sujet. C'est au Louvre qu'il a ex-
posé celte page d'histoire , et nous n'avons fait que transcrire
fidèlement ce que nous avons lu dans son ouvrage. II y a dans
cette peinture le résumé bien senti, le dernier acte bien expli-
qué , de celte longue agonie de la royauté , se débattant contre
l'échafaud; cl si quelque Bossuet jetait encore, du haut de la
chaire , toute la puissance de sa parole aux croyances des peu-
ples , il eût pris l'éloquence du peintre , et à la vue de celte
grande image, fantôme d'une révolution passée, jetée san-
glante au milieu des révolutions nouvelles, à côté do l'échafaud
de Louis X\ I , il eût soulevé l'auditoire de la puissance de ces
uiblimcs émotions dont il avait le secret.
C'est à une éjioquc telle que la nôtre , dans un siècle où les
destinées des rois sont trouvées sans poids dans la balance des
grands intérêts des peuples que le tableau de Cromwell arrive,
fra[)pant de toute sa haute moralité. Nous aussi nous avons eu
Gnizot , Révolutions d Anj^Utcrre , tom. II , p«g. 4Î5.
notre Charles r', notre place de Wbitefaall , et notre Cromwell,
se croyant obligé de sceller son pacte de révolution de tout I^
sang d'une personne royale. Nous avons vu, comme l'Angle-
terre, une restauration de quelques années; puis no» Stuarti ,
allant hors de la terre de France chercher un Louis XIV qu'ils
ne trouvent point dans l'ancien palais des Sluarte d'Angleterre.
Qui sait si dans des nuits sans sommeil , l'homme du fossé do
Vincenncs ne s'est point montré sanglant, et la lanterne sur la
poitrine, à l'homme de Sainte-Hélène? Mais qui ne penserait ,
en voyant cette dernière entrevue de Charles et de Cromwell ,
qu'elle seule tourmentait l'usurpateur quand, dans les dernières
années de sa vie, il promenait sa coudie brûlante dans toutes
les chambres de son palais, fuyant les reproches muets de cette
tête sans vie qu'il avait voulu peser de sa main?
Le Cromwell àe M. Delaiochc, placé dans le grand salon
carré près de la porte d'entrée, arrête tout d'alwrd le public ,
qui reste silencieux des heures entières, étonné des idées pro-
fondes et mélancoliques que ce tableau fait nailn; en lui. Près
de là sont /« Moissonneurs de M. Robert, chef-d'œuwe d'exé-
cution, et qui, avant l'arrivée du nouveau-venu, allirait presque
seul l'altenlion de la foule; mais qui aujourd'hui, sans pci-drc
rien de son immense mérite , nous parait quelque églogue de
Virgile à côté des poèmes du Dante. Et d'où provient une telle
différence ? de ce que l'un à pris son tableau tout fait, par quel-
que beau soir d'été, dans les campagnes de Rome où tout est
sujet pour les peintres; et l'autre , poète, chargé d'une mission
du siècle , est venu , animant les héros de nos histoires moder-
nes , leur donner pour nous un corps , et jeter au travers de
nos révolutions la moralité de celles d'autrefois. M. Dclaroche,
dans son tableau des Enfans d'Edouard, avait arraché quel-
que belle miniature d'une ancienne chronique dont la touchante
simplicité nous avait profondément émus; mais aujourd'hui c'est
avec le large burin de l'histoire qu'il a gravé son sublime sujet.
C est la tragédie et sa proportion giganlcsqne placée dans un '
cadre et jouée entre deux personnages.
Toutes les parties de ce tableau sont étudiées avec soin et
scrupule , et l'on se demande si Cromwell lui-même ressuscité
leurrait être plus vrai à nos imaginations que celui de M. De-
laroche. Quelques personnes , induites en erreur par des por-
traits de Cromwell existant en Angleterre , le supposaient
grand, élégant, et d'une tournure moins lourde et moins épaisse ;
mais il est bon de prévenir qu'après la mort de Charles I",
l'on crut, dans plusieurs de ses portraits, devoir remplacer,
par la tête du lord protecteur, celle que le malheureux roi avait
laissé tomber sous une hache. Économie et entente des beaux-
arts dont nous avons vu dans notre siècle de frappns exemples.
Cromwell, puritain et soldat, était peu soigné de sa personne;
un lai^e feutre qui couvrait ses tempes laissait échapper quel-
ques mèches grisonnantes de ses cheveux plats; une vieille plume
rouge , un justcaucorps de velours uni , une large épée , un
hausse-col d'acier , des bottes de buffle noircies par le frotte-
ment , des gants usés , et sur sa poitrine , mais cachée à tous les
yeux, la cuirasse de l'usurjiateur inquiet : tel était le cos-
tume de Cromwell , du reste d'une taille moyenne (cinq PJï'JSf B^S
deux, pouces de France), épais, et la têtetrcs-pcu hors d^énaiteL /*<
270
L'ARTISTE.
les. Tout en lui montrait et marquait d'un cachet inefïaçable le
représentant du puritanisme. C'était une ve'ritable tête ronde ,
un homme du peuple ; mais cet liomme du peuple avait ren-
verse de son trône l'élcgant, le noble Charles V^, malgré toutes
ses qualités et son courage.
L'effet de lumière est liien compris dans ce tableau ; ce jour
triste tombant sur le cercueil de velours est d'un effet admi-
rable : on sent ce calme solennel, la froide sueur de la mort, à
côté des vivantes passions de Cromwell , que tout ce spectacle
rend muet et pensif. Les accessoires sont peints largement et
avec esprit. Enfin dans cette œuvre M. Delaroche a encore
franchi quelques degrés de l'échelle de sa réputation , et a pris
rang parmi les peintres les plus élevés de toutes les écoles.
L'on peut compter ce tableau comme une victoire importante
de la nouvelle école , de l'école dramatique : car en effet jamais
le dramatique ne fut mieux entendu , à moins de frais et plus
complètement. Un homme immobile, un mort et un cercueil ,
et ces trois jioyens , cette simple composition , remuent l'ame
d'une manière étrange. Représentation et pensée, tout y est ad-
mii'able et complet j c'est enfin un tableau de palais de roi des-
tiné à être gravé pour les peuples avec cette simple légende :
Et nunc fntelligite.
Le comte Hobace de Viel-Castel.
t.ym't^'é). ^eau^jie, 3oe//ana.e, ^etiâoucÂed, a^ue/:.
'i^ac ,
A mesure que nous avançons dans l'œuvre que nous avons
osé entreprendre , nous nous sentons faiblir.
Rendre compte au public de l'exposition du Louvre , exa-
miner quels progrès elle peut faire faire à l'art , quelle influence
elle aura sur les ateliers , prétendre juger les Robert , les Siga-
lon et les Delacroix; oser critiquer des hommes aussi conscien-
cieux que les Decaisne et les Delaroche , soumettre des conseils
à des artistes aussi spirituels que les ficres Johannot et les Ro-
queplan , il faut bien l'avouer , c'est là un colosse à embrasser,
une tâche immense à remplir ; et certes si nous avions eu la
prudence de l'envisager, nous ne l'aurions pas abordée , car les
beaux-arts renferment une si haute question qu'il faudiait être ,
il nous semble , historien , poète et écrivain tout à la fois, pour
la traiter dignement. A ce propos, nous demanderons pourquoi
les artistes aussi n'apportent point au public le tribut de leur
expérience. Ils ont prouvé, dans ce journal même, qu'ils sa-
vaient écrire. La réflexion , la tension perpétuelle de leur esprit
sur l'objet qui nous occupe , ont dû leur fournir des idées , des
vues , que les hommes du monde ne sauraient avoir : s'ils les
produisaient au grand jour , ils simplifieraient singulièrement
les théories des jugeurs de tableaux; ils instruiraient le peuple,
et leurs lumières réciproques, en se réfléchissant dans les ate-
liers, ne manqueraient pas d'y porter la méditation, le respect de
l'art , et la conviction d'un grand rôle social à remplir, qui dou-
blerait les forces , tant le but est généreux et beau. Alors les ar-
tistes , rendus à leur propre considération , ne seraient plus de
petits hommes victimes comme nous des moindres passions,
pauvres marchands de tableaux , ambitieux d'une croix qu'on
jette comme des pierres dans la rue , et soumis , ainsi qu'en ce
moment , à la dialectique du premier écrivasscur qui s'aviserait
de prendre la plume.
Tout cela nous fait éprouver le besoin de demander ^ràce
pour les erreurs dans lesquelles nous tomberions , et de prier
les artistes que nos paroles pourraient froisser de ne s'en point
laisser décourager, s'ils se sentent quelque chose au cœur. Sur-
tout que l'on n'aille point nous accuser de présomption, en nous
voyant prêter tant de poids à nos avis : le jugement , quel qu'il
soit, d'un homme sincère, n'est jamais à dédaigner, et si nous
sommes pleins de respect pour l'art consciencieux, nous croyons
aussi qu'il n'est rien de plus respectable que la critique con-
sciencieuse.
Revenons maintenant au Salon. En parlant, dans notre der-
nier article, de V Hutel-de-Ville , de MM. Bcaumc et Mozin,
dont nous voulions louer davantage la belle couleur, l'ententede
scène , et la manière remarquable dont est traitée la partie d'ar-
chitecture, nous n'avons pas eu le temps de regretter que ce
magnifique combat de la liberté contre l'injustice ne soit pas
écrit sur une plus grande échelle; il en valait la peine. Quelque
talent que les artistes y aient déployé, l'œil se perd dans ces
innombrables détails si rapprochés l'un de l'autre, et ils ont
tant d'intérêt , ces détails , ils inspirent tant de sympathie , ils
excitent déjà tant de souvenirs, qu'ils méritaient d'être traduits
au moins en demi-grandeur naturelle. Ce défaut, que .je re-
proche au aS Juillet de l'Hôtel-de-Fille , ne se fait pas sentir
dans le Maître d'école endormi de M. Beaume , et la nature
du sujet le laisse facilement concevoir. C'est une scène char-
mante, où il y a beaucoup d'esprit, d'unité et de savoir faire. Le
maître d'école est d'un type excellent , et les petits espiègles
qui profitent de son sommeil pour lui faire des farces sont
tous gentils à embrasser. Cet ouvrage fait beaucoup d'honneur
à M. Beaume, et rappelle les enfans des admirables lithographies
de Charlet. Parler de Charlet , c'est venir naturellement à
M. Bcllangé, déjà connu par ses spirituelles compositions. Outre
une aquarelle magnifique sur les évcnemens de juillet , M. Bel-
langé, auquel on reproche de faire des figures qui se ressem-
blent toujours un peu trop , a exposé un Passage de bac qui
offre un groupe fort attachant , et une Main chaude d'une
couleur harmonieuse et vraie. Le sujet a de l'agrément , de la
naïveté , et les mœurs villageoises y sont accusées plus franche-
ment et avec bien plus de verve que dans les deux Greuze de
M. Destouches. Il est incontestable que ces ouvrages témoignent
d'un talent doux et joli et d'un sentiment vrai de pantomime ;
mais les figures sont comme éparpillées sur la toile, manquant
d'unité et d'ensemble. Il nous paraît surtout que c'est une grande
maladresse d'avoir laissé, dans le Contrat rompu, la jeune mariée
L'ARTISTE.
274
s'cVanouir sans que personne vienne à elle : dans un pareil mo-
ment, cette pauvre fille devait particulièrement appeler l'atten-
tion. M. Destouclics est coupable d'employer les moyens qu'il
montre à copier un maître comme Greuz.c ; car c'est toujours
une faute grave de se faire le coj)iste , même d'un homme dis-
tingue. Ce que j'ai ose dire à M. Destouches, je le rc'pe'tcrai à
mademoiselle Pages : elle sait faire une têlc^ et c'est savoir beau-
coup, mais elle est perdue sans retour si elle ne fuit l'école
Dubufc, dont le charme n'est qu'erreur et mensonge. Loin de
nous à jaui.'iis les succfjs d'alcôve !
Je voudrais bien parler de MM. Pigal et C. Boulanger, dont
j'estime le talent; mais j'ai trop de regret que Messieurs de
l'Institut , qui ont tant de haine pour les allusions politiques ,
aient si peu de respect pour nos femmes et nos filles que d'ex-
poser les sujets dont ces peintres ont souille' leurs pinceaux.
C'est un tout autre motif qui m'engage à ne pas parler des de'-
licieuses compositions des friires Johannot. Il y a quinze jours
que la plume facile et savante de M. Leavcs de Couches a trop
bien su faire ap[)re'cier leur mérite pour que je me hasarde à
rien ajouter.
Si j'étais peintre, ou si je jugeais en peintre, j'estimerais
peut-être beaucoup la Jeanne d'Arc de M. Deve'ria, car elle
contient de fort belles parties d'exécution. Je sais , il est vrai,
qu'un tableau n'est bon qu'à rouler lorsqu'il n'a point cette qua-
lité', quehpic profonde pensée qu'il contienne d'ailleurs; mais
j'ai le malheur de ne pas y être sensible quand l'ouvrage
n'a que celle-là. J'ai déjà annoncé que j'écrivais ici pour
nous autres bourgeois. Indifférent sur les moyens, sur le mé-
canisme de l'art , je me plante devant un tableau et je lui de-
mande de m'inléresser, ou de m' émouvoir, ou de me plaire à
l'esprit tout simplement , ou même de me faire rire. Je veux
enfin qu'il soit utile d'une façon quelconque. Utile ! Que les ai--
tistcs ne se révoltent point à ce mot prosaïque. On peut être
utile à la société en faisant autre chose que des bottes ou de la
faïence. L'utile n'est point une froide, une sèche spéculation ,
il ne tue point les arts; il les anoblit au contraire si cela 'est
possible , en les faisant CQncourir au bonheur commun : nous
rhcrrhcrons à développer celte vérité dans un prochain article.
Donc , quoiqu'en sachant gré à M. Eugène Dcvéria d'avoir
choisi le beau sujet de Jeanne d'Arc, je ne ferai pas l'éloge de
son tableau; car tout remarquable qu'il est comme peinture, je
n'y ai vu qu'une assez froide madone vêtue de blanc , entourée
d'Iiorauics fort tranquilles, et non pas la sublime fille du peuple
qui chassa les Anglais de France, qui ramena le roi Charles
dans sa bonne ville de Reims, et que des fanatiques brûlèrent
avec de grands cris de joie et de rage !
Tout le monde s'accorde à dire que le Coadjuteur récla-
mant la liberté de Broussel, et surtout le Bal où Louis-
Philippe d'Orléans se laisse choir, sont deux ouvrages peu
dignes du talent de M. Deve'ria. On demande beaucoup à qui
peut donner beaucoup. Mais il faut convenir , au reste , que
S. M. a été fort malheureuse dans la singulière histoire qu'elle
fait faire de la vie de son Palais-Royal. Elle a employé pour la
retracer les hommes les plus connus de l'époque , et ils ont pres-
que tous échoué.
Sans rappeler le Mathieu Mole de M. Sieuben , dont il a
déjà été question , on avouera que le cardinal de Richelieu
disant la messe, par M. Delacroix, est certainement un des
moins lx)ns ouvrages de son auteur. L'Incendie de la salle de
l'Opéra, de M. Cottereau, déplaît aussi généralement que la
Prise de possession de M. Gosse, la colère brutale à' Anne
d'Autriche, par M. Scheffer aîné. Enfin il n'est personne qui
ne dise que M. Drolling ne s'est pas surpasse dans le Richelieu
donnant son palais à l'indifférent Louis XIII , motif, après
tout , qu'il était assez difficile de rendre. La manière dont il a
été traité par un maître prouve qu'il ne faut demander à la pein-
ture que ce qu'elle peut donner; évitons, autant que possible ,
les sujets qui ne s'expliquent pas d'eux-mêmes. Heureusement
M. Horace Vernet ne s'est point démenti dans son Arrestation
des trois princes , où l'on admire beaucoup d'esprit , d'adiesse
et de couleur; si tout cela était moins propre et moins co<piet,
il y aurait du parfum du temps. Ce que nous avons au Salon
de cet artiste essentiellement distingué est déjà jugé. Génie
capricieux et varié, talent hardi et Protéc, doué de la plus heu-
reuse organisation pour saisir et rendre les moindres traits de
la nature, on lui a toujours reproché de manquer de conviction,
de travailler au hasard, d'abuser de sa facilité, et de garder ses
spectateurs froids devant ses ouvrages comme devant une femme
qui ne serait que jolie. Mais aujourd'hui , chacim sait que
M. Horace étudie,' qu'il travaille sérieusement; et sa Paysanne
d'Aricie suffit pour montrer qu'il n'a pas besoin de conseib.
Après cette œuvre exécutée avec tant de bonne foi , il a dû re-
gretter , plus que nous encore , d'avoir si odieusement calomnié
l'histoire sacrée , en faisant une fille de théâtre de la veuve de
Béthulie, de cette Judith aimée de Dieu, qui, mettant sa con-
fiance dans le Seigneur , sauva les enfans d'Israël , et à laquelle
les anciens de la ville disaient : « Il n'y a rien à reprendre dans
» vos paroles ; nous vous supplions de prier pour nous , parce
» que vous êtes une femme sainte. »
Si nous revenons maintenant aux grandes pages , nous trou-
vons le Sixte-Quint de M. Monvoisin, qui est trop haut de trois
à quatre pieds; le Moïse enfant présenté à Pharaon, travail
religieux de M. Orsel ; le Saint Etienne lapidé de M. Guille-
mot , qui est bien composé; enfin le Bqyardo et le Pépin de
MM. Rioult et Auvray, qui ont de l'imagination. Tous ces hom-
mes-là ont exposé des ouvrages estimables , mais ib doivent
faire mieux qu'estimable : attendons. M. Bouchot a envoyé de
Rome un Silène surpris par des bergers , qui serait bien plut
goûté s'il n'était pas d'une couleur aussi généralement rose; on
en parlait déjà dans ce sens lorsqu'il parut , il y a six mois , à
la salle de l'Institut. Tout en tenant compte des difficultés que
M. Odicr a évitées , puisqu'il n'a_ traité son sujet qu'à mi-corps ,
je préfère son Pâtre mourant à ces immenses tableaux. C'est
le fruit d'un talent mûr et qui paraît plein de resjwct pour son
art. J'aime surtout cette étude sérieuse d'exécution qui ne sent
pas la peine. L'n pâtre mourant étendu sur sa natte reçoit la
communion des mains d'un vieux capucin assisté d'un enfant
de chœur; la tête de l'agonisant a de la foi, du caractère; celle
du vieillard est très-belle d'onction et de fcr\eur, et l'enfant re»
garde bien le moribond avec ce sentiment de curiosité mêlé d'tt.
272
L'ARTISTE.
froi que nous avons à cet âge devant la mort. Ce tableau, comme
celui du Chien qui défend son maître, contre un vautour,
place avec honneur M. Odicr au rang des hommes qui sortent
de la foule. M. Hcsse nous paraît avoir e'te moins heureux dans
sa Françoise de Rimini : on ne sent pas l'enfer dans son ta-
bleau ; le groupe des deux âmes malheureuses a de la grâce ,
mais il s'envole avec lourdeur. Le Dante est mal tombé , et il
ne me scmljle pas qu'il dût être couronne' de laurier lorsqu'il
fit ce voyage.
On a pu voir , dans la troisième travée de la galerie , un
portrait de M. Lecurieux représentant un homme nain pri-
vé de bras et peignant avec son pied : c'est W. Ducornet.
Ce jeune homme , que son infortune rend doublement intéres-
sant, est auteur du Sai/it Louis sous le chêne de Fincennes,
dans lequel on remarque une touche légère, mais un lâché qui
choque dans l'ensemble. Il faut espérer que M. Ducornet abu-
sera moins désormais de sa facilité.
Trouvez-moi , trouvez-moi
Quct^uc asile sauvage j
Trouvcz-lc moi bien sombre,
Bien cahiic, bien dormant,
Couvert d'arbres sans nombre ,
Danj le silence et l'ombre
Caché profondément.
C'est sur cette donnée que M. Paul Huet a fait son grand pay-
sage, et je ne puis mieux en faire l'éloge que de dire qu'il a
bien rendu toute la poésie, tout le charme mystérieux, tout le
silence de la douce pensée de M. Victor Hugo. On entend les
feuilles bruir et l'eau couler. M. Huet a beaucoup d'imagina-
tion ; il fait du paysage en poète , aussi , pour bien juger ses ou-
vrages, il faut avoir soin de les regarder de très-loin. « Que vous
» importe ma touche et la manière dont je travaille , semble-t-il
» s'écrier, moi je méprise les détails j je vise à de grands effets,
» je veux que la vue de mes paysages ou vous calme ou vous im-
» pressionne comme les belles scènes de la nature. Si j ai réussi,
» ne me demandez plus rien. » Bien , M. Paul Huet, je suis con-
tent, n est entendu que je ne parle ici que du grand tableau de
M. Huet. Je suis obligé d'avouer que les autres petits ouvrages
qu'il a exposés sont inexplicables d'exécution.
Les vues de ville ne demandent pas beaucoup de poésie,
mais elles exigent du moins une grande entente de la perspec-
tive et de la couleur, et celte puissance de vérité qui en est la
première condition : là il faut créer des masses avec d'innom-
brables détails , et produire de l'effet sans aucun aitifice ;
M. Dagnan nous paraît posséder toutes ces qualités dans la Fue
de Paris que l'on voit au Salon. Sans doute ce tableau n'est
point irréprochable J le peintre s'y est abandonné à une trop
grande verve de coloriste ; son atmosphère n'a pas ce ton froid
qui plane toujours sur la ville de boue et de fumée , comme
l'appelait Jean-Jacques , et les maisons sont restées , par suite
de cette erreur , trop brillantes et trop propres ; mais l'effet de
soleil couchant est bien observé et rendu avec une extrême ha-
bileté; les eaux, et surtout celles à di'oite, où viennent se con-
fondre les deux branches de la rivière, ont un mouvement qui
fait illusion. Faire sentir la surface plate des eaux est un écueil
où l'on vient souvent échouer, M. .Dagnan, à qui du reste on
accorde , je crois , assez généralement le mérite de les bien pein-
dre, l'a surmonté avec bonheur, et les siennes ont une transpa-
rence parfaite. J'ai beaucoup à louer aussi le travail conscien-
cieux et adroit qu'il y a dans ces nombreux bateaux qui cou-
vrent la rivière. Je pense que l'on ne saurait trop encourager
l'artiste dans lequel on trouve une si intelligente persévérance
à chercher la nature.
S'il est un genre de peinture où la vérité soit une qualité
essentielle, indispensable, c'est bien certainement celui du
paysage. Sans justesse de couleur, sans air, sans ton de nature,
il perd tout son charme , et quelles que soient la beauté du site,
l'adresse de la composition, l'habileté de la main, il ne reste tou-
jours qu'un ouvrage assez médiocre; or n'y a-t-il pas à l'expo-
sition plusieurs tableaux, même de nos artistes qui jouissent
de la meilleure réputation , tels que MM. Watclet , Villeneuve,
Régnier, Girault, Rémond, etc., qui peuvent avoir tous les
brillans défauts que nous venons de citer, mais qui, malgré leur
talent d'exécution , manquent des mérites réels que nous deman-
dons ? Ces messieurs , qui se Cent probablement sur leur répu-
tation , semblent ne faire d'études que dans leurs ateliers , et se
livrent à des routines d'école , à des partis pris , à des recettes
de peinture, pour ainsi dire, qui les perdent. Il est temps que
la révolution qui s'est opérée dans la ligure gagne le paysage ,
ce n'est qu'en se rapprochant de la nature que des hommes de
ce mérite peuvent reprendre leur place.
Les ouvrages de M. Allgny ont bien la manière que nous
critiquons; mais ils se rachètent par une grande hardiesse et un
caractère assez précieux d'originalité. M. Jollivard nous semlile
dans une meilleure route; ses forêts ont un grand sentiment de
vérité et d'observation; il s'éloigne des traditions convenues, et
si toutes ses feuilles se ressemblent, on n'a que des éloges à
donner à l'aspect vrai , pittoresque , plein de mouvement et de
végétation de ses sites. On doit aussi classer M. Gué parmi les
chercheurs de nature. \\ est toujours juste et fait du bon soleil,
quoique son pinceau soit en général un peu gris. Sa J'ue du Puy-
de-Dôme, et particulièrement son Eglise de N.-D. du Puy,
lui assignent un rang distingué au Salon. C'est peut-être parce que
son cadre n'est pas doré qu'on n'a point parle de la Fue exté-
rieure de S.-Nicolas-des-Champs , par M. Darche; il n'en
est pas moins vrai que c'est un morceau fort estime des ar-
tistes , qui voient un long avenir dans ce talent qui se décèle
avec tant de vie et de couleur. J'ai remarqué également une vue
de mademoiselle Faguet qui s'annonce assez heureusement ;
elle marche aussi dans la roule du vrai. H faut encore citer une
Fue des environs de Rome , par M. Fleury. H y a de la per-
spective aérienne dans cette composition.
Voici venir encore un nom que l'on ne connaissait pas, M. de
Lansac; il s'est placé haut dans sa Forge de maréchal ferrant.
Tout y est bien senti , et la nature est rendue là avec une volonté
ferme et une grande intelligence. Le cheval qui s'en va monté
nonchalamment par un gros garçon de ferme fuit très-bien , quoi-
que le ciel n'enfonce pas assez, comme disent les peintres. Tout
L'ARTISTE.
275
jMrte à croire q»ie M . de Lanzac se fera bientôt une réputation mé-
ritée. Pour en finir avec ce que l'on appelle le paysage, c'est
ici l'occasion de parler des beaux animaux de M. Brascassat.
Ils se distinguent par une étude consciencieuse et des entourages
trcs-pil^res(pies. Il y a aussi de la clialeur et de l'air dans le ta-
bleau de M. Verbœck-Hoven. Le grand taureau, à droite,
nous paraît très-beau ; et nous avons eu plaisir à regarder de
jolis petits canards dont les habitudes sont parfaitement obser-
vées. On peut néanmoins reprocher k cet ouvrage quelque
chose de sec et de mesquin.
Y. ScHOELCHER.
Uwm Bramatiquf.
THÉÂTRE DE L'ODÉON.
PAR M. ALFRED DE VIGIHY.
Ce ne serait pas une petite chose que de suivre pas à pas le
fil d'un drame moderne , si l'on voulait faire étalage d'érudi-
tion sur les anachronismcs , les manques d'étiquettes , et les pe-
tites libertés qu'un auteur s'adjuge raisonnablement. Charge
trop lourde pour nos épaules , par ce temps de drame, où l'on
a cinq heures d'histoire a débrouiller tous les huit jours.'
Au premier acte , nous sommes au Louvre , parmi des cour-
tisans chamarrés d'or et de plumes , forcenés joueurs , et plus
intrigans encore. Le maréchal d'Ancre, en [dépit du vendredi
B et de l'anivcrsaire de la mort de Henri IV, insiste auprès de son
^R Italienne et superstitieuse Éléonore , pour faire arrêter le prince
^K de Condé. La maréchale cède ; il lui parle aussi de Michael
^B Borgia , Corse dont elle fut aimée , et dont la présence toute ré-
^K cente à Paris inquiète sa tendresse d'époux. C'est avec dignité
I
qu'elle repousse cette crainte : Concini s'éloigne. Condé, rail-
leur et satirique, vient insulter son ennemie en face. Le gant
de la maréchale tombe , et à ce signal des épées brillent hors
des fourreaux; le prince est conduit à la Bastille. Micbaei
Borgia se retire , blessé de n'avoir pu parler à cette ambitieuse
fille d'un menuisier, plus reine aujourd'hui que la reine de
France. Premier acte froid , mais plein de faste.
Le juif Samuel Montable, sorcier qui se mêle d'usure, con-
fident universel des partisans qui s'agitent pour s'arracher le
pouvoir, nous offre alors chez lui toute une galerie de meneurs
politiques , qui défilent et se succèdent. Concini a fait croire à
son Eléonore qu'il partait pour la Picardie; mais en secret il
se rend chez cet israélite, où loge IVIichael Borgia. Cette visite
est dans le double dessein de lui dérober sa jeune femme , et
particulièrement une lettre à Ravaillac , par l'existence de la-
quelle est compromise incessamment une fortune tjop rapide
pour n'être pas incertaine et enviée. A son tour, Borgia revient ,
humilié de l'accueil de glace de la maréchale , qu'il voulait ce-
pendant avertir d'une sédition populaire tramée dans l'ombre.
Mais un message lui est en cet instant remis : c'est une lettre
d'Eléonorc ; c'est un rendez-vous. Alors il rassure sa jetme
femme, qui boudait à la nouvelle de leur prochain départ; il
lui promet de ne pas la ramener tout de suite en Corse , et vole
avec joie où l'attend la maréchale. Second acte, pêle-mêle, mais
indispensable.
Borgia est auprès de la maréchale : il lui démontre avec des
reproches d'amant la vanité de ses illusions de femme siu- la
solidité de ce piédestal de cour, au-dessous duquel fermente en
ce moment une conflagration populaire. Eh! sans doute, ce n'est
pas elle qu'il accuse des crimes que l'ambition du maréchal a
voulus; mais il falit s'éloigner : il ne faut pas se fier à ce sol
qu'un tremblement va bouleverser sous ses pas. Eléonore sourit
et doute. Soudain les mille voix de la populace ont hurlé dans
la rue ; des coups d'arquebuse brisent les croisées , et des gens
du roi s'emparent de la maréchale d'Ancre qui , avant ces scènes
de confusion et de pillage, vient de confier ses enfans à la géné-
rosité de Michel Borgia. Troisième acte , plein d'intérêt et de
force.
Cependant Concini courtise la pétulante Isabelle, cette femme
de Borgia. Par un mutuel éclair, né d'un double doute et d'une
explication simultanée , tous deux entrevoient que , tandis qu'ils
trompaient les absens, ceux-ci prenaient du moins leur revan-
che. Tous deux se quittent donc avec ardeur, pour courir à la
vengeance. Isabelle court à la Bastille où la maréchale fait rougir
ses juges , et l'accusation de magie se mêle à cette ignoble pa-
rodie judiciaire, qui n'est qu'un duel entre des bourreaux lâches
et une femme désarmée : scène de jalousie et d'amour, de rage
et de folie furieuse, que mademoiselle Noblet a dramatiquement
comprise. Luynes triomphe ; il brave la favorite condamnée
qui devine enfin d'où partent les accusations d'Isabelle, et se
prépare à la mort. Ce quatrième acte est large et magnifique.
Le cinquième est plus compliqué d'incidcns que de faits :
c'est Concini qui erre dans les rues pour chercher Borgia, pour
le tuer. Les sourdes rumeurs de l'émeute rugissent encore dans
la cité nocturne; il y a des feux qui resplendissent dans le ciel.
27>4
L'ARTISTE.
CuDcini a peur, car on profère son nom, car des flots de foule
passent et se proposent de le massacrer. Enfin Borgia paraît , et
un duel acharné s'engage dans les ténèbres : tous deux tombent.
Des coups de mousquets achèvent le maréchal expirant. Puis au
milieu de ces cadavres s'avance , à la lueur des torches , Eléo-
nore , que l'on conduit au supplice, et qui fait jurer à ses enfans
de la venger. Il y a de la recherche et de la gène dans le jeu
des ressorts de ce dénoùment.
Pour rendre équitablement justice , il faudrait parler de tout
le mondej de Frederick et de Ijigier, qui se sont surpassés tour
à tour ; de mademoiselle Noblet , qui marche avec progrès sur
une ligne excellente; de mademoiselle Georges surtout, qui les
domine , et par l'intention de l'auteur, et par le développement
des plus riches moyens tragiques. Au total, durable succès: ho-
norable pour M. Alfred de Vigny, productif pour l'Odéon.
GYMNASE DRAMATIQUE.
^e !2ûcfU /toluiauc , '^(JâutievuCe en un ac/r,
PAR M. DDPIV.
Un sot s'est donne' sous la restauration l'importance du mar-
tjrre en publiant je ne sais quel rogaton de pamphlet qu'il n'a
pas seulement lu ; mais qui est à lui , car il l'a payé. Pendant
sa retraite, je ne sais où , la révolution de juillet s'accomplit
sans qu'il en sache rien. De cachette en cachette il rentre chez
sa femme qu'il n'a épousée que devant un prêtre, je ne sais
comment. Un colonel, amoureux de la dame, se trouve là, et
se fait passer pour le premier mari lui-même , je ne sais pour-
quoi. Le pauvre mari n'ose long-temps dire le contraire , tant
les procureurs du roi lui trottent par la cervelle ; enfin on
rompt le mariage ecclésiastique , et le sot en apprenant les trois
journées de juillet a un pied de nez. Cette pièce est un je ne
sais quoi.
PAR HH. BATARD, JCUEI ET PHILIPPE.
C'est une anti-phrase, une contre-vérité. M. Rambert est un
tyran hypocrite, un despote dissimulé. Il entoure sa femme de
précautions injurieuses avec toute la délicatesse possible. La
peur de se voir enrégimenté dans la catégorie des époux mal-
heureux lui fait déployer un luxe de précautions machiavé-
liques. Il a l'infamie, en vérité fort prudente, d'éloigner les
amies et les amis. Mais il périt de l'excès de politique , d'un
trop plein d'habileté. On parvient à faii-e voir clair à sa femm,e
sur ces terreurs désobligeantes , et lorsqu'elle sait que la mé-
fiance est la base de tant de soins , qu'il entre tant de mépris
dans ces manifestations empressées, elle est piquée au vif; on
peut deviner quelle vengeance naîtra d'une telle découverte
dans un esprit féminin et outragé. Cette comédie est ISne , le
cadre en est ingénieux. C'est un charmant succès.
VAUDEVILLE.
liS^/t QDevorce, Mj-raf/ic • (comécue e/i tut tic/e ,
PAR M. ARCELOT.
Voilà un nom qui nous revient; qui nous revient souvent,
toujours avec une idée, remplie bien ou mal. Celte fois mal, si
M. Ancelot a voulu nous dépersuader du divorce. Mais un
mauvais argument ne prouve rien contre une bonne thèse.
Comme argumentation, d'autres trouveront mieux; comme vau-
ville , celui-ci ne manque pas d'intérêt : il s'y trouve une
petite part de sensibilité qui fait plaisir. On y pleure décem-
ment.
Emmelinc a divorcé. Lord Clifford est aux eaux de Bade
avec le rejeton de ce mariage; il s'y rencontre avec elle et son
nouvel époux Murville. Ce tête-à-tête ne plaît ni à l'un ni à
l'autre ; tous deux demandent des chevaux de poste pour mettre
entre eux un plus large segment de la circonférence terrestre.
On ne saurait trop se voir de loin en pareille occurrence. Mais
le fils de Clifford est malade , et ce départ brusque nuirait à la
santé de l'enfant. Emmeline , attendrie , demande à .le voir , à
lui prodiguer les soins de mère. « Non , Madame , objecte Clif-
ford ; il vous croit morte : car j'ai voulu qu'il honorât la mé-
moire de sa mère. » Et sur cette dureté, des explications com-
mencent entre l'ancien mari et cette femme qui n'est pas heu-
reuse dans son dernier ménage. La douleur la rend naïve : elle
dit indiscrètement le caractère et la conduite de Murville, le
tout avec des larmes. Cliflord consent à ce qu'elle voie son fils.
Évidemment il y a là une passion qui se renoue , un péril d'in-
fidélité : c'est ainsi qu'en juge Murville. Emmeline ne le reverra
plus : et une lettre laconique lui apprend cette résolution bru-
tale au moment où Clifford , qui redoute , pour sa délicatesse
d'homme d'honneur , le danger de ce voisinage , disparaît éga-
lement. Elle restera seule entre des souvenirs aussi chers que
funestes. C'est tout.
La critique d'un divorce maladroit n'est en réalité que l'apo-
logie du divorce bien raisonné. Sur la thèse qu'il osait contro-
verser , M. Ancelot pouvait évidemment prendre de plus haut
les choses. Mais il y a de jolis détails et deux rôles gais plaqués
dans l'intrigue.
L'ARTISTE.
z<o
PORTE SAINT-MARTIN.
tj/uiTttc/i /e tytv/aiifti, ^mi/iec'ii'iroo) acicà ^ eii, veM,
PAB M. VICTOR ESCOVSSE.
Un esclave africain , Farruck , a tu sa fille pe'rir : elle s'est
suicidée pour échapper à la poursuite d'un séducteur. Cet es-
clave nourrit une passion secrète pour la fiancée du meurtrier
de sa fille. En dédommagement de sa douleur de père, il veut
(juc le libertin don Alphonse lui cède la coquette dona Isabelle.
Proposition fantastique et mal reçue, qui serait même cliâtic'e
d'un coup d'cpée si l'acier d'une brave lame portugaise pouvait
se souiller d'un vil sang noir. « Du sang noir, s'c'crie Farruck
en ouvrant son bras d'un coup de poignard. Vois ! n'est-il pas
aussi rouge que le tien. « On le chassej mais en partant il laisse
entendre des imprécations sourdes. Bientôt, à la veille des fian-
çailles, dans im incendie, Isabelle disparaît. Deux jours après
elle est rendue à don Alphonse. Ils vont à l'autel , ils se ma-
rient; mais une mélancolie secrète ronge cette infortunée : cflc
dépérit. Alphonse s'inquiète de ce changement qu'un certain
ennite du voisinage interprète assez mal pour l'honneur du
mari. Puis vient la confession d'Isabelle aux pieds de cet ermite,
(!t le mari , témoin prémédité de cette jonglerie sacrilège, la
poignarde quand il sait qu'au milieu des décombres et des flam-
mes, c'est Farruck qui ravit Isabelle , et qu'elle n'est entrée dans
le lit de noces qu'avec une couronne flétrie. L'ermite se décou-
vi'e alors , et Farruck , car c'est lui-même , rit au nez d'Al-
phonse avec la funeste joie d'un père qui s'est vengé.
Poésie pâle , semée ç.i et là de vers énergiques , mais rares ;
fabulation rajustée de quelque légende dont on a pris la violence
j)0Hr de la force , et l'insolite pour de la sève ; au total , drame
plus satisfaisant (ju'on ne pouvait l'attendre d'un début de rhé-
toricien , imitateur des errcraens du jour , parce que c'est le
premier penchant quand on commence j le tout si bien joué par
Bocage tout seul , qu'on a demandé V auteur avec des rugisse-
mens, et qu'on l'a, séance tenante, mis indécemment au carcan
d'une comparution forcée, contre laquelle il a protesté par sa
plleur , ses efforts , et l'agitation qui faisait trembler tous ses
membres.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROT AL.
eiv (ieua! â'cvCeaiuD ,
PAR MM. DUP» ET GRATIE3I.
Une puissante famille a perdu un de ses enfans; lord Charles
de Saint-Ronan cherche partout son frère. Voilà qu'im maître
d'école du village s'ingère tout à coup qu'il est ce frère perdu :
il se rend au château , s'y installe en maître, se grise, devient
insolent et tarabuste ses anciennes connaissances , Jacques Je
charpentier comme les autres. A la fin c'est Jac([ues qui est cet
enfant si curieusement cherché ; et en ^érité c'est fort heureux ,
car le maître d'école est un fieffé drôle très- bien représenté par
Samson , qui , du Théâtre-Français , s'est élancé au théâtre
Montansier. Samson est plein d'esprit et de gaîté ; c'est une
bonne emplette du directeur. La troupe commence à se caser ,
à se reconnaître. Nous conseillons au comité de cette administra-
tion , si elle a un comité, de s'insurger contre la sensibilité et
de se faire un répertoire plus bouffon que moral. Théàtrale-
racnt parlant , les bons cœurs et la morale sont d'assez sottes
choses , surtout dans un emplacement qui offre un tel voisinage.
^(H tytùoeun/ (U /^éo, au, ca ilCrauyenie ^' t tyCvoe.
0 manie des dates ! pourquoi 1760 et non pas 17J9? Mettez
régence, dix-huitième siècle, ou plutôt ne mettez rien du
tout. C'est le proverbe de Collé, La vérité dans le vin : char-
mant , et sifflé d'ailleurs , car il y a chez nous une secte qui ne
reconnaît pas la littérature si elle a plus de dix ans de date.
Vous savez ce que c'est ; un mari trompe par son ami ; c'est la
grande loi sociale. Puis cet ami, abbé, prestolet, buveur de
Champagne, qui fait son med culpd dans l'ivresse, prenant le
mari pour confesseur , et s'avouant le plus grand scélérat du
monde. Pour quoi le bon époux, édifié , gris , sensible à tant de
repentir, ne veut plus quitter l'honnête et désesjiéré coupable,
et projette , en trinquant , les larmes aux yeux , d'être le Pylade
de son Oreste. Sifflez, bonnes gens ; j'applaudirai , moi. Dia-
logue franc, celui de Collé; jolis couplets de l'arrangeur.
PAR MM. aRAZISII, BATARD ET TARKCR.
N'allez pas demander aux auteurs 'de ces sortes de bleuettes
la moindre étincelle de ce saint enthousiasme pour les arts , qui
aide à leurs progrès par de loyaux conseils , pr de justes et
276
L'ARTISTE.
profondes considc'rations. La fronde du vaudeville n'est chargée
que de cailloux, et au risque de balafrer un chef-d'œuvre, ou
de meurtrir un artiste , il est de rigueur que le soir , entre la
table que le spectateur abandonne et l'alcôve où son repos l'at-
tend , on lui donne un échantillon plus ou moins le'ger de notre
urbanité connue. Tel rieur du balcon , qui se réjouit de si bon
cœur à ces facéties , a d'ailleurs posé dans l'extase au Salon le
matin , et c'est parce que les arrêts du vieux fou de Momus ,
paillasse classique , avec sa marotte fanée et ses grelots de car-
naval , sont absolument sans justice , qu'on peut les laisser pas-
ser sans conséquence. On ne serait pas gai si l'on se faisait
juste , et avant tout il faut que le parterre rie.
Or le parterre a ri. Il a ri de cette fable d'un pâtissier dont
on a mis le portrait au Salon , avec l'indication au livret que
c'est lejac simile d'un pair de France. De là une question en
quiproquo sur l'hérédité de la pairie, où les mots de prochaine
fournée et de brioches sont plaisamment agencés. Chacun des
deux interlocuteurs croit que son partner le comprend à mer-
veille. Jouée avec esprit , cette pièce qui n'en manque pas, au
contraire , a obtenu un franc succès de rire. Tonnerre de calem-
bourgs et de bravos.
XiomtiU^,
La gravure du tableau représentant Gustave-TVasa aux
états-généraux de Stockholm, peint par M. Hersent, membre
de l'Académie des Beaux-Arts , et qui fait partie de la galerie
privée du roi , vient d'être terminée par M. Henriquel-Dupont.
■ Une épreuve en est exposée au Musée , dans \si. salle d'entrée ;
la planche est actuellement au tirage. Nous ne tarderons pas à
rendre compte de cette œuvre importante et remarquable qui
fait sensation au Musée et donjt la publication est prochain,e.
M. Girard , artiste d'un mérite fort distingué, vient de ter-
mine, à Vaqua tinta, d'après M. Paul Delaroche, le portrait de
la célèbre virtuose mademoiselle Sontag. Il paraît que cette
charmante gravure , actuellement exposée au Salon , va être in-
cessamment mise en vente. Avis aux dilettanti.
L'auteur du tableau des Moissonneurs , qui a obtenu un si
brillant succès au Salon , M. Léopold Robert , est anivé à Pa-
ris , il y a quelques jours , venant de Florence. Sa résidence
habituelle est Rome. On parle d'un banquet que des artistes se
proposaient d'offrir à ce peintre pour céle'brer son retour dans
une ville où il a fait toutes ses études comme graveur et peintre.
• Le célèbre Kemble, directeur d'une troupe anglaise, va louer
à Paris une salle de spectacle pour quelques représentations qui
combleront le vide laissé entre le prochain départ des Allemands
et le retour au mois d'octobre de la troupe des Italiens.
Il est question de mettre à exécution le grand projet de Na-
poléon , de percer une rue qui communiquerait du Louvre à la
place de la Bastille.
Le Salon restera ouvert jusqu'à la fin de juillet : c'est à cctle
époque que seront décernées les récompenses.
Mémoires, correspondances et ouvrages inédits de Di-
derot, publiés d'après les manuscrits confiés , en mourant , par
l'auteur, à Grimm; 4 vol. in-8°. Prix, 28 fr. Chez Paulin,
éditeur, rue Neuve-Saint-Marc, n° 10.
Théâtre <^e Goethe , nouvelle traduction; 4 ^^^- in-8".
Prix, 8 fi". ; chez le même.
L'ARTISTE.
27Î
I3faur-:2lrt0.
SALON DE 1831.
OPINION
K L'OCCASIOJi DU SAI/>N.
(suite.)
En conscience, grâce a l'usage qu'on en a
fait depuis quinze Innées , qu'est devenue cette belle et
noble création de la Légion-d'Honneur , dans la balance
de l'opinion publique? Unhocbet de vaniteuse ambition
jioui- la médiocrité, une distinction frivole que cette mé-
diocrité seule sollicite, et que le vrai mérite qui sait l'at-
tendre repousserait avec mépris si la main royale qui la
distribue ne rendait "a cet insigne un peu de valeur à ses
yeux.
Dans nn temps moins turbulent et moins agité, l'on
pourrait s'amuser peut-être de ces vains jouets de cour;
mais c'est bien de cela qn'il s'agit "a présent que les arts
ont jeté le cri de détresse, prêts à périr sans secours au
milieu de cette mer débordée de productions innombrables
qui s'étouffent mutuellement ! Car, que l'on ne s'y trompe
point, c'est dans cette clfroyable quantité d'artistes qu'il
faut chercher la source de leur profonde misère en général.
Du sein de ce déluge se détachent , comme des phares,
quelques êtres privilégiés par l'inspiration , la force et le
talent : artistes de conviction, qui sentent au cœur la
sainte vocation de l'art. Mais le reste, troupeau sans
boussole, sans chaleur et sans foi, l'adopte et l'exploite
connue un vil métier. Ce sont ceux-fa qui crient le plus
fort, ceux-là qui assiègent et encombrent les avenues de
l'autorité dispensatrice des faveurs et des travaux ofii-
ciels; ceux-là qui trop long-temps ont ravi au vrai ta-
lent le prix de son génie et le fruit de ses veilles ; rcux-la
enfui qui presque de vive force se sont glissés dans nos
musées il côté du génie, et se sont arrogé le triste privi-
lège de barbouiller les monuuiens qui feront rire de nous
il moqueuse postérité.
C'est par le dernier gouvernement que les beaux-
TOME I. 23' UVHAISOB.
arts ont été blessés au cœur, livrés qu'ils étaient 'a l'igno-
rance d'un homme qui demandait d'Ingres s'il peignait
l'histoire , et de Cherubini s'il était musicien. Des sommes
énormes s'écoulèrent en encouragemens. Quelques-unes
même, grâce aux avis du directeur-général des Musées,
payèrent de beaux ouvrages; mais distribuées en général
sans intelligence, sans goût et sans choix, elles firent
pulluler les artistes médiocres ; et dès lors des statues dé-
nuées de nature et de vie allèrent peupler nos monumens
et nos places publiques, en même temps que des vierges
sans divinité, des saints et des martyrs sans inspiration
et sans foi inondaient le monde chrétien. Ce ne sont donc
pas des décorations qu'il faut aux arts; ce ne sont pas non
plus des sommes jetées avec profusion ; c'est du discerne-
ment dans les acquisitions 'a faire ; c'est encore du discer-
nement dans les distributions de travaux publics. Si l'on
a le bon esprit de n'appeler 'a ces faveurs que le vrai mé-
rite, l'art est sauvé. Ces distinctions en effet seraient une
leçon de goût pour le public, un avertissement sévère,
mais paternel , pour les artistes sans génie que des encoi -
r^gemens maladroits ont trompés jusqu'ici sur leur voca-
tion. N'ayant plus désormais dans le gouvernement un
complice de leur désespérante médiocrité , l'heureuse
idée leur viendrait peut-être d'aller demander à d'autres
professions les ressources que leur refuseraient les amis des
arts.
Mais ces acquisitions, mais ces distributions de travaux,
ces encouragemens enfin, qui devrait donc en décidera
l'avenir? Je l'ai déjà dit , ce ne peut être un corps privilé-
gié, cène peut être non plus une commission d'artistes sans
mission de leurs pairs. L'esprit d'impartialité pourrait d'a-
bord inspirer la pen.sée de ce dernier système ; mais l'ex-
périence a prouve combien il est vicieux, combien le plus
souvent il conduit tout droit à l'injustice.
Il est un fait incontestable duquel il faut partir, c'est la
dissidence qui existe ii présent dans l'école française.
Or, des juges, quels qu'ils soient, pris dans les rangs
des artistes , seront nécessairement intolérans en l'un ou
l'autre sens; car dans cette religion d'ariistequi jette d'aussi
profondes racines, allume des haines aussi vigoureuses
que les croyances théologiques , la conscience, à tort ou h
raison, pousse aux excès de l'intolérance les meilleurs
esprits. On doit sentir en outre qu'il est inconvenant dans
une circonstance si délicate et si importante, qui remue
l'art jusque dans ses entrailles et décide la question de vie
ou de mort pour quelques hommes, de faire juger des ar-
tistes par des artistes, des rivaux par des rivaux.
Que si donc, à l'aurore de notre régénération poli-
tique, l'autorité put méconnaître les nombreux incon-
véniens de cette différence tranchée qui séj^are les
nions en fait d'art, une récente expérience les a reu
•X
278
L'ARTISTE.
palpables a ses yeux. En effet, quand il y a plusieurs mois,
les artistes s'émurent pour réclamer des réformes, quelle
lumière tira-t-on de leurs demandes contradictoires? Un
jour, une majorité décidait dans un sens : le lendemain,
autre demande, autre résolution. Deux sociétés rivales ,
nées de ces débats, se sont formées qui résumèrent, ou peu
s'en faut, les exigences des artistes. De bonnes idées fu-
rent émises sans doute, idées que les lumières d'une ad-
ministration impartiale peuvent rendre fécondes ; mais
enfin un fait a constamment dominé , la différence de foi
et l'intolérance, dans les arts.
Or, voici venir l'une de ces Sociétés de peinture (celle
des soi-disant classicjues) , qui, pour confisquer à son
profit ce système controversé des commissions, cberche à
le faire prévaloir et propose sans façon que partie en soit
prise dans son propre sein et partie dans l'Institut, comme
chacun sait, le grand palladium, la vraie Sorbonne des
doctrines de cette Société ; — proposition captieuse, mo-
querie sans doute, dont on devine au premier coup d'œil
toutes les conséquences.
La prédonn'nance de tel ou tel système est également a
éviter; c'est donc dans le gouvernement seul que la con-
fiance doit se réfugier, aujourd'hui surtout que la direc-
tion des Musées nationaux n'a plus les mains liées par
l'ignorance de cour , et que l'autre administration , appe-
lée, comme la première, a l'honneur de protéger les arts,
offre de notables capacités.
Tel est notre avis sur cette question importante : car il
nous semble démontré qu'au travers des opinions diver-
gentes et a défaut d'une commission élue par tous les
artistes , l'administration , impartiale et sans émotions
personnelles , peut seule tenir la balance égale entre les
deux camps. L'opinion publique est la qui veille, prête à
la juger.
VfjSitiJ.
LE LA FONTAINE DE M. FÉLIX FEUILLET,
E]Lemp]aire unique orne de dessins originaux exécutes
par les meilleurs artistes de tous les pays'.
Parler de cet ouvrage, que l'originalité de sa conception
et le bonheur de son exécution rendent si intéressant aux
yeux des amateurs, c'est rappeler presque tous les noms
■ Une soixantaine de ces dessins est exposée en dcox c.-idrcs dans la
salle d'entrée , sons le n" 758. Ils ont été plusieurs fois renouvelés pen-
dant le cours de l'Exposition.
contemporains qui jouissent de quelque célébrité dans
les arts. En effet, il en est peu qui ne figurent dans ce
merveilleux exemplaire des œuvres complètes de La Fon-
taine, vrai monument élevé à la mémoire du génie origi-
nal qui peignit la nature et garda ses pinceaux .
Partout où il restait une place blanche , a la suite de
chaque fable , conte , pièce de théâtre ou opuscule ,
M. Feuillet eut l'idée de faire dessiner à la plume, sur la
feuille même de texte , une composition qui s'adaptât à
chaque sujet. Alors il fit tirer l'ouvrage sur papier collé,
propre a recevoir des dessins , et se mit a l'œuvre. Il ne
se borna point a réclamer le secours des artistes français ,
il fit voyager ses feuilles a l'étranger ; et les peintres d'An-
gleterre, d'Ecosse, d'Allemagne, de Belgique, d'Italie,
de Suisse et de Saint-Pétersbourg, les lui renvoyèrent
ornées de leurs dessins. Les renommées naissantes et les
noms déjà illustres furent mis a contribution par cet
amateur , et je ne serais pas étonné qu'il se fût surpris ,
un beau jour, rêvant s'il n'y aurait pas moyen d'évoquer
les Géricault et les Bonington , talens contemporains trop
tôt ravis a leur gloire et a la nôtre , tt dont les noms au-
raient figuré avec tant d'éclat dans ce congrès des arts.
L'Orient n'a point encore de peintres : la religion mu-
sulmane s'oppose même à -ee qu'un vrai croyant ait chez
lui la représentation d'aucun être vivant. Le sultan Mus-
tapha III , qui fit venir le portrait du grand Frédéric, se
donna l'air d'un esprit-fort aux yeux des sectateurs de
Mahomet; et l'on sait que le portrait du fameux Ilussein-
Pacha, peint par M. Champmartin à son voyage à Cons-
tantinopîe, y occupa les cent voix de la renomitiée, et
devint presque une affaire d'état. Mais si les réformes
qui cherchent à s'introduire dans la moderne Bysance y
font naître aussi des peintres, soyez sûr que le créateur
de l'exemplaire unique du La Fontaine h pour eux une
feuille toute prête.
En Amérique , la civilisation républicaine se montre
rebelle encore au goût des arts. Quelques peintres cepen-
dant essaient de le naturaliser au Brésil et surtout aux
États-Unis : des feuilles du La Fontaine sont donc allées
visiter le Nouveau-Monde.
Ainsi conçu et exécuté , cet exemplaire des œuvres du
fabuliste , où les dessins se comptent par centaines , est
donc un exemplaire vraiment unique j une curiosité bi-
bliographique des plus piquantes. Ce n'est pas qu'une
fois achevée, cette suite de vignettes puisse , dans son
ensemble, donner une idée complète de l'état des arts "a
l'époque où nous vivons ; car tel peintre , habitué a
travailler en grand , ne peut qu'avec peine se réduire aux
proportions du cadre étroit d'un fleuron de livre. C'est
pour lui comme le lit de Procuste, où son génie se sent a
la gène. Alors , ne trouvant pas dans sa main l'adresse
lUrtiste.
§79
nécessaire pour toucher finement de minutieux détails ,
il peut , dans l'exécution , rester inférieur a tel autre ar-
tiste d'un ordre moins élevé , a qui une vaste toile ferait
peur, mais qui fait merveille en petit. Et puis la nécessité
d'écrire sa pensée sur une page blanche, dans les limites
d'un texte dont il ne faut pas sortir, avec une plume dont
tout coup porte, voila encore autant de sujets de crainte
pour qui n'a pas l'habitude d'un pareil mode d'exécution.
Aussi le génie le plus hardi et le plus ferme, quand il est
a l'aise sur la toile, se produit-il parfois avec timidité
dans la galerie du La Fontaine ; mais on y retrouve tou-
jours sou invention, sa pensée, sa composition, quelque
chose de son cachet en un mot. Et d'ailleurs je ne sais
quel vif intérêt de curiosité s'attache à ces autographes des
grands talens ; les cartons, les plus simples croquis même
échappés aux loisirs des maîtres anciens , sont pour nous
de précieux souvenirs et comme d'intimes confidences de
leur génie.
Fabuliste inimitable, conteur piquant et fin, sachant
presque toujours éveiller l'imagination sans la souiller,
La Fontaine, peintre a la fois des fables élégantes X Adonis
et de Psjché, puis encore auteur de comédies , poète di-
dactique, élégiaque ou religieux, semblait appeler de
lui-même le crayon du peintre et ouvrir carrière, dansles
arts, à tous les genres et a tous les styles. Les fables par-
ticulièrement et les contes offrant chacun autant de petits
drames avec les acteurs et les scènes les plus divers , nul
ouvrage n'était mieux choisi pour être enrichi d'un nom-
bre considcrableet d'une variété prodigieuse d'illustrations;
aussi rien de plus varié que la collection dont quelques
spécimen figurent au Musée.
La c'est Phile'mon et Baiicis. Devant la table rompue
dans l'un de ses supports, et que Baucis étaie du débris
d'un vieux vase, autre injure des ans, comme dit La
Fontaine , Jupiter et Mercure vont prendre le repas cham-
pêtre qu'offrent les vieux pasteurs. L'oiseau que ces der-
niers veulent immoler 'a leurs hôtes s'enfuit et cherche un
asile entre les pieds du maître du tonnerre. La divinité
de Jupin se révèle , et les saints vieillards tombent a ge-
noux, émus d'épouvante et de respect : composition noble,
simple et pure, ainsi qu'un camée antique, et propre à
démontrer comment un talent élevé sait demeurer grand,
même dansles petites choses. Ce dessin est de M. Ingres.
Ailleurs c'est le Satyre et le Passant, par l'illustre
peintre anglais , David Wilkie. Le voyageur morfondu
soufile le chaud et le froid ; et le satyre , qu'entoure sa
grotesque famille, l'accable de reproches. Un chien,
qu'effraie l'orage , va se cacher tremblant sous la table.
Avec cette composition et la précédente , il y aurait de
quoi faire deux délicieux tableaux
Ailleurs encore, c'est une scène antique où la coquette
Alcimadure, guidant les choeurs de ses compagnes, brave
l'Amour , danse autour de sa statue , et soudain tombe
frappée de mort au pied du dieu. Au bas de ce charmant
dessin se lit le nom de M. Léopold Robert , le peintre
des Moissonneurs.
M. Edwin Landseer, de Londres, notre Eugène De-
lacroix, notre Horace Vemet, notre Champmartin et
notre Raiye , qui ont dessiné des lions et des tigres ;
M. Fielding, des cerfs, des oiseaux et des lièvres;
M. Volmar et M. Lory de Berne, M. Verboeckhoven ,
de Bruxelles, M. Roger, de Rome, M. Orlowski , de
Saint-Pétersbourg, qui ont représenté des chevaux , des
chiens , des cerfs et des troupeaux , n'ont pas été moins
heureux dans leurs compositions. M. Delécluse, si connu
comme habile critique dans les arts, et qui manie le
crayon en homme d'esprit, s'est chargé, avec notre cari-
caturiste Grandville, d'égayer la collection de M. Feuillet.
Le premier a traité allégoriquement la fable de la Cigale
et la Fourmi : c'est un corps de cigale à la tête éventée
d'une danseuse qui s'en vient d'un air demi coquet et
demi suppliant , crier famine ii la fourmi sa voisine ^ tète
de grave et sage ménagère, sur un corps de fourmi.
Pour Grandville, ce sont des dessins dans le genre de
ses Métamorphoses, mais finis avec un goût et une adresse
qui le disputent "a l'esprit de l'invention. On ne peut se
défendre de rire devant sa traduction du Rat de ville et
le Rat des champs. Un valet de grande maiison convie
un campagnard de ses amis à des reliefs d'ortolans. Les
personnages sont des corps humains avec des têtes de rats :
celle du citadin, fine et musquée, indique un valet qui
sait son monde , et celle du rustique a les airs sans façon
du village. Soudain un bruit se fait entendre : c'est ime
femme a tête de chatte qui paraît , et les rats s'enfuient
épouvantés. Leur pantomime est des plus amusantes.
Il faudrait un volume pour examiner en détail ce que
les cadres de M. Feuillet ont successivement offert d'in-
téressant au public : le mieux est d'y renvoyer les ama-
teurs. Ils y retrouveront avec plaisir la hauteur de pensée
de M. Martin, la facilité de M. Briggs, le beau style
de M. Smirke , la vérité naïve et forte de MM. Stanfield
et Copley-Fielding , de Londres ; le talent puissant et
souple de notre coloriste, M. Decamps; la finesse du
Molière des casernes, M. Charlet, celle de M. Bellangé,
et celle enfin d'Henri Monnier , qui nous donnait na-
guère des caricatures-vaudevilles, et qui, laissant aujour-
d'hui le crayon , s'en va mettre ses vives caricatures en
action sur nos théâtres, et remplir la lacune laissée par
le départ de Perlet.
Les connaisseurs admireront surtout de M. le général
Atlhalin, amateur, ou plutôt artiste habile, un dessin
meneilleux de figures et d'animaux , vrai tour de force
S80
L'ARTISTE.
d'exécution et d'effet, et qui n'a d'objet de comparaison
que dans les vignettes anglaises du fini le plus délicat.
Ils retrouveront aussi la main facile de M. Eugène La-
mi, le talent improvisateur de M. Devéria, l'esprit et la
sagesse d'exécution de M. Grenier, l'énergie savante de
MM. Sigalon, Saint-Evre et Grevenich, la souplesse
et l'imagination protéiforme des frères Johannot et de
M. de Triqueti; enfin, la pureté de goût de l'architecte
ornemaniste, M. Chenavard, et celle de dessin de
MM. Pradier , Calamatta , Mercuri , Delorme et Turpin
de Crissé. Un dessin encore attirera l'attention, par son
exécution spirituelle et facile : il est de M. Ziegler, à
qui le Musée doit une jolie vue de Venise , prise par un
clair de lune.
Traiter toujours les sujets au positif eût conduit à la
monotonie. Reproduire ainsi, par exemple, la fable du
Cierge, Empédocle de cire qui se jette dansjes Hammes,
eût été sans intérêt. Une allusion que fait le poète dans le
cours de cette fable a fourni a M. Schnetz l'idée d'une
composition originale : c'est Empédocle le philosophe qui
se précipite dans le mont Etna. Nombre d'autres sujets
ont été pris sous ce point de vue par d'autres artistes, et
toujours au profit de la variété et du goût.
En résumé , cette collection des plus intéressantes est
le fruit d'une persévérance qui tient presque du prodige.
On ne peut engager personne a entreprendre une pareille
tâche , à courir ainsi a la conquête de la toison d'or ;
mais les éloges attendent celui qui aura su mettre l'aven-
ture à fin. Ce sont bien des soins a se donner, bien des
flots d'encre h répandre pour faire comprendre son plan
dans les pays divers; pour réunir ensuite, comme avec
la trompette du jugement dernier, toutes les feuilles épar-
ses aux quatre coins du monde. Mais enfin après le succès,
on ne peut avoir regret au temps perdu : car d'abord une
collection charmante en est le fruit, et puis, chemin fai-
sant, on a eu la jouissance d'apprendre par cœur son
La Fontaine , de devenir soi-même la meilleure édition
des œuvres de son auteur, pour diriger sûrement les ar-
tistes dans l'accomplissement de l'entreprise.
.J&.J6. SUirccL. ^Ju:jfe2-, Çremer. Mo/^.
tydaéey, Utu/iii,, 'ÎSaim^e â^ionue/i/an,, S^cÂnei^,
Quelque journal que vous lisiez, quelques hommes
que vous écoutiez , vous entendrez dire : « Le Salon est
bien mauvais cette année, » et cependant il renferme plus
de trente tableaux remarquables qui le rendent certaine-
ment supérieur aux expositions précédentes; trente bons
tableaux sur deux mille cinq cents. Où trouve-t-on autre
part une proportion aussi consolante ?
Quel est donc le motif du mécontentement général et
de l'indifférence publique ? Avouons-le , c'est que les
trente bons ouvrages dont nous parlons sont étouffés,
écrasés sous une nuée de tableaux , véritables produits
industriels dont il faudrait à tout prix parvenir a nous
débarrasser, car rien dans ces œuvres ne porte le cachet
de la conviction , tout y est froid comme le décourage-
ment et la médiocrité. Leurs auteurs , artistes sans amour,
ne travaillent au milieu d'un peuple sans foi que pour
gagner de l'argent ; devenus ouvriers , ils se traînent terre
à terre, ils sacrifient a nos faux dieux , et s'épuisent a ex-
citer notre curiosité blasée , plutôt que de remuer les fibres
sentimentales de notre ame.
Si l'on me demande où l'on peut prendre des in-
spirations dans une société aussi profondément corrom-
pue , aussi froidement égoïste que la nôtre , je répondrai
que si nous étions parfaits, nous n'aurions pas besoin
d'artistes. Ces hommes marqués du doigt de Dieu sont
accordés "a la terre pour nous grandir "a nos propres yeux ,
pour nous donner l'estime de nous-mêmes, pour alléger
le poids de nos maux en élevant notre ame au-dessus des
misères de la vie. C'est la ce qui me fait dire que , loin
de se mettre comme ils le font a la queue de la société ,
les artistes devraient en occuper le sommet pour éclairer
nos ténèbres des rayons de leur génie ; et par ce mot d'ar-
tistes ainsi pris au général , je n'entends pas seulement
les peintres , mais sussi les poètes , les littérateurs , les
musiciens, les sa vans, qui, chacun dans leur sphère,
ont une égale mission a remplir, car tous les arts se tou-
chent et se lient par une affinité spirituelle, qu'il est donné
aux organisations délicates de comprendre , et c'est
de leur concours vers un même but que peuvent sortir
les bienfaits qu'ils doivent au monde. Depuis le com-
mencement des siècles, les masses, inertes de leur na-
ture , sont accoutumées a être conduites par les artistes ;
pourquoi faut-il donc que les nôtres nous abandonnent?
Ce n'est pas une idée spéculative que j'avance ici , ce
n'est pas du poétique fait a plaisir , c'est une profonde
L'ARTISTE.
281
vérité devenue aujourd'hui si saillante qu'elle perce par-
tout, et que j'en ai trouvé des lueurs chez les hommes 1rs
plus habiles qui aient écrit cette année sur le Salon *.
Que de nouvelles lumières n'eussent point jailli de lem-
plume exercée, s'ils avaient mieux appuyé sur cette doc-
trine, s'ils en avaient démontré l'excellence, s'ils avaient
enfin envisagé les arts sous ce point de vue, dans l'exa-
men éclairé qu'ils ont fait de l'exposition !
Ici l'on pourrait me demander jusqu'à quel point la
société vaut-elle tant qu'on s'occupe d'elle : je con-
viendrai donc tout d'abord que les hommes ne deviendront
jamais meilleurs qu'ils ne sont ; mais du moins en cher-
chant a perfectionner l'état social, on améliorera le sort
du peuple , il sera moins malheureux ; et alors nous au-
tres en habits fins, qui ne sommes point du peuple, nous
serons plus heureux, car c'est de la prospérité de chacun
que dépend la félicité de tous. 11 y a peut-être encore un
fonds d'égoïsme dans l'opinion que je cherche à répandre ;
mais les artistes disent, pour s'excuser, qu'ils trouvent
aussi peu d'argent que d'amateurs, et que s'ils travaillaient
comme nous le disons, perspnne n'achèterait leurs ta-
bleaux ! Trois mille ouvrages qui envahissent les salles
du Louvre témoignent assez qu'on a de l'argent pour les
peintres , et si on ne leur en donne pas davaBlage , c'est
qu'ils ne savent point nous toucher , et que leurs œuvres
n'étant plus que des meubles bons à couvri* la nudité
des murs, on les achète seulement par luxe. C'est a eux
qu'il appartient de mettre les arts a la portée du peuple
ou plutôt d'élever le peuple jusqu'aux arts, et je voudrais
voir les copies de leurs tableaux populaires se retrouver
jusque sous le chaume de nos campagnes, h' Enlèvement
des Salines est déjà oublié de ceux qui ne sont pas sta-
tuaires; le Serment du jeu de paume, inachevé encore,
brille déjii, pour la postérité, de tout l'éclat de la révo-
lution.
Je proteste, des ce moment, contre le ridicule et l'exa-
gération que les incrédules vont prêter a mes principes ;
ils ne manqueront pas de dire que je veux faire des pein-
tres autant de moralistes ou de précepteurs le pinceau à
la main ! jNon ; mais je crois, avec M. de Chateaubriand,
que dans un pays civilisé, les bonnes mœurs dépendent
du ban goût. Il n'y a aucune idée morale que je sache
dans ime symphonie de Beethowen , dans un final de Mo-
zart, dans un morceau dcVVeber; et cependant je regarde
de telles œuvres comme éminemment utiles a la société.
' Le but «les ans csl irt-mouvoir et d'agrandir l'amc, d'exciter , d'é-
lever rimaf.iiiaiioii , en nourrissani le cœur cl l'cspril {_ Le Nattonn!. )
Ce qui nous inlcrcsse, nous autres spcclalcurs, ce sont les senll-
mcns, les passions j c'est la pensée d'un fait hislurique. [Le Temps. )
Il faut que la pcinlurc nous donne à rcllécliir. ( Les Ddhats. \
Ces chants suaves qui pénètrent, ces effets incisifs d'or-
chestre qui exaltent , ces fanfares qui donnent tant de
courage a celui qu'elles précèdent au coniliat; tonte cette
électricité harmonique enfin ouvre l'anie aux passions gé-
néreuses ; et pour moi , je ne suis jamais sorti d'une bonne
séance musicale sans une vague impression d'optimisme
et de bienveillance pour tout le monde. En me voyant
avouer ces effets impalpables de la musique , il est facile
de reconnaître que ceux que j'exige de la peinture se
trouvent autant dans l'esprit de la conception que dans
le sujet lui-même. Je veux que ccux-la qui ne sont point
les privilégiés de la nature, heureux créateurs, quelque
sujet qu'ils traitent , de ces types nobles, élégans, gra-
cieux et purs, fiers ou énergiques; qui accoutument noti*
esprit au beau et au grand ; je veux, dis-je, que ceux-là
qui ne se sentent point quelque chose dans la tète comme
Chénier , appliquent leur talent à des motifs qui puissent
servir au développement de la civilisation par une mora-
lité ou iMie instruction quelconque. Loin de moi la pen-
sée d'enfermer les artistes dans un cercle absolu , de leur
interdir tout sujet qui plairait a leur imagination et qui
ne tournerait point au profit immédiat de l'hinnanité : je
demande seulement qu'ils dirigent le plus souvent possi-
ble leur esprit vers ce but. Où peuvent nous mener les tur-
pitudes dorées des marquis de Régnard et les gentillesses
de Scapin, sinon an mépris des choses les plus sacrées
et à la mort sociale ? Oui certainement , ma pensée est
bonne ! Si je ne porte point la conviction dans l'esprit de
ceux qui me liront, c'est que j'aurai mal exprimé, c'est
que j'aurai été au-dessous de cette grande vérité que je
proclame ; il me restera du moins l'honneur d'avoir ap-
pelé sur ce sujet latlenlion des écrivains que je recon-
nais humblement pour mi>s maîtres.
Les artistes ont le malhein' de croire qu'ils ne vivent
que de superflu , et cette proposition , à laquelle ils n'ont
point assez réfléchi , leur paraît tellement incontestable ,
qu'ils ne pensent pas même qu'on puisse songer a la com-
battre. Disons-leur qu'ils s'estiment trop peu. Les arts,
au contraire, sont une nécessité de la société; sans les
arts, la société tomberait épuisée sous son propre poids.
Il ne faut pas que de la terre et de l'eau pour faire viviv
luie fleur : privée de soleil , elle périrait bientôt, même
entre les mains du plus habile jardinier. Ce n'est point non
plus une maxime a dédaigner que celle de l'Evangile :
« L'homme ne vit pas seulement de pain ; mais d'intel-
ligence. »
Encore une fois, la peinture n'est point nu métier,
c'est une poésie en relief qui peut et qui doit avoir la j)lus
grande influence sur les mœurs; mais elle a besoin de
dévouement et de conviction , et il faut bien nous plain-
dre de n'en pas trouver davantage dans un artiste aussi
11.
282
L'ARTISTE.
excelleinment artiste que M. Camille Roqiicplan , par
exemple, dont les tableaux fins et spirituels ont, si je
puis m' exprimer ainsi, l'air distingué d'une jolie Pari-
sienne. Hélas! qu'y a-t-il dans le cœur d'une jolie Pari-
sienne ! Je ne parlerais pas de la sorte si je ne jugeais
M. Camille Roqueplan capable de me comprendre. Je
dirai la même chose de M. Lane, de Londres, qui , dans
sa Baigneuse, a su allier une grâce délicieuse au faire le
plus savant; de M. F. Dubois, de M. Roger; enfin de
M. Biard, qui a dépensé une verve brûlante a célébrer
d'ignobles sorcières. CertainementMM. Grenier, Scheffer,
Colin, Gassies aussi , ne sont point supérieurs comme
peintres aux hommes que nous venons de citer, et pourtant
leiu'S ouvrages ne sont-ils pas toujours plus recherchés ?
C'est qu'il y a dans leurs compositions une pensée douce ,
tendre, dramatique, une idée du peuple ou bien une
création d'amertume et de douleur qui attire, qui charme,
et qui trouve des sympathies dans tous les cœurs. Vrai-
ment la Famille du Maiwais Sujet que vient d'envoyer
M. Grenier a redoulilé l'horreur que m'inspire le vice.
Cet homme n'est encore qu'un mauvais sujet, un coureur
de tabagies , un habitué du mont-de-piété ; mais regardez-
le , il assassinera demain sur la grand' route. N'éprouvez-
vous pas de compassion pour sa pauvre jeune fi^nime,
les yeux en pleurs et fuyant avec lui , chargée de ses en-
fans ? Terrible effet des punitions de la société qui frappe
le coupable jusque dans ses enfans ! Peut-être un homme
s'arrêtera un jour sur le bord de l'abîme en voyant dans
le tableau de M. Grenier où ses désordres peuvent entraî-
ner sa famille tout entière? C'est ainsi que M. Scheffer
aîné, en dépit de ses femmes de soie, de sa touche mai-
gre, de sa couleur fausse etmoisie, sait commander l'ad-
miration , tant il y a d'ame et de génie , oui de génie dans
tout ce qu'il fait. Le Faust et la Marguerite sont im-
menses de profondeur et de sensibilité , et son Retour de
l'année est sous ce rapport un chef-d'œuvre délicieux.
Pourquoi faut- il qu'un homme de cette force se laisse en-
traîner 'a un SYStcme si extravagant qu'il produit l'hor-
rible portrait de M. David ! N'est-ce pas l'antipode de la
nature? On a beaucoup loué M. Scheffer de la prétendue
copie qu'il a faite de Rembrandt, dans Je'sus-Christ , qui
appelé les petits enfans; mais quand même il aurait
mieux rendu son vigoureux modèle, quel mérite y a-t-il
donc "a imiter aussi servilement un maître ? Il faut
s'inspirer d'ime école , sans doute ; mais la copier
n'est-ce point avouer une impuissance que !i'a pas
M. Scheffer, et ne voit-on pas M. Cuny épuiser un bel
avenir d'artiste , à faire d'inutiles pastiches de Paul Vé-
ronèse? On ne peut concevoir, en vérité, de pareils éga-
remcns chez des hommes auxquels il a fallu de sérieuses
et intelligentes éludes pour arriver à d'aussi stériles l'ésul-
tals. Je n'ajouterai rien aux critiques qui ont été faites du
portrait du Roi , par M. Scheffer : il se console peut-être
en vojant que ceux de MM. Hersent, Mozaise , Gosse,
ne valent guère mieux que le sien.
Comme dans M. Scheffer aîné , il y a toujours aussi
une pensée grave, profonde , historique, qui domine les
beaux ouvrages de M. Paul Delaroche , et les fait parti-
culièrement remarquer; car, a notre insu même, nous
sommes captivés par tout ce qui nous donne a réfléchir,
par tout ce qui nous plonge dans la méditation. M. Paul
Delaroche a un talent consciencieux ; sans le connaître ,
je l'aime et l'estime de sa personne en voyant ses tableaux;
mais si l'on peut blâmer la hardiesse des artistes que je
préfère, oudoit lui reprocher, a lui , cette timidité qui lime
avec une patience et une propreté dont la nature a droit
de se plaindre : ce défaut frappe surtout dans ses Jeunes
princes anglais, que l'on aime cependant, que l'on plaint,
et qu'on ne se lasse pas d'admirer, tant il est vrai que
celui qui a créé la tête du pauvre Edouard V est un
puissant artiste.
Le Cromwell accuse , "a cet égard, un progrès sensible ;
mais son auteur s'y montre toujours plus philosophe que
peintre; et pour moi je ne l'en estime pas moins, car
ce sont le9>'Y)enscurs qui manquent aujourd'hui dans nos
ateliers. Si les louanges sans réserve qui ont été données
"a la figure de Cromwell , par des hommes de mérite, ne
me laissaient croire que je me trompe, je lui reprocherais
d'être froide et sèche. Le protecteur, sans doute , était
hypocrite comme tous les grands hommes politiques, et
il savait dissimuler ses moindres sensations; mais l'his-
toire nous le montre avec de la sensibilité au fond du
cœur. Je pense donc , qu'agité par tous les sentimens
qui l'amènent dans cette salle déserte pour contempler
le royal supplicié , et en présence de son ennemi mort ,
seid, sans témoin sur la terre , au milieu du silence ,
il devait éprouver plus d'exaltation devant toutes les
idées de passé , de sang et d'avenir qui bouleversaient
son ame eu ce moment suprême.
En venant aussi tard, nous devons nous borner ainsi à
des observations générales , et c'est un regret pour nous ,
car il y a plaisir h s'occuper d'un talent au.ssi sincère.
Osons dire, néanmoins, que M. Delaroche s'est trompé
dans le Portrait de mademoiselle Sontag : le costume
noir de la pauvre doua Anna ne justifie point ces tons de
chairs violacés , qui lui donnent l'air d'une pauvre
femme battue pendant long-temps ; mais il faut admirer,
dans sa physionomie , la douleur calme , poignante, et
sans espoir de consolation, qui doit accabler la victime
de don Juan. Le peintre a compris et rendu profondes
ment l'air sublime de Mozart. M. Paul Delaroche a pris
d'ailleurs sa revanche, comme portraitiste, dans au
L'ARTISTE.
285
dessin au crayon noir et ronge, qui est une des plus
belles choses <le ce genre qu'on connaisse. Quant aux
précieux tableaux de liiclielieu et de Mazarin, que
M. Delarocbe se méfie de* leur succès, j'ai vu trop atla-
clié, le lundi, ce lier lundi, qui admire M. Kinson, et
qui refuse de se mêler au peuple ! Il n'est que trop vrai',
en 1851 , le directeur du Musée nous en a fermé l'entrée
tout un jour de chaque semaine, pour le réserver a ce
qu'on appelle la bonne société, et il nous a fait dire ofii-
cielleraent dans les journaux que ce jour était consacré
à balayer les salles! Comment pouvait-il s'excuser, en
effet , de sa condescendance ? Il sait comme nous que
les amateurs de tableaux n'attendent pas le lundi pour
venir les acheter. Ce fait n'est pas seulement une injure
pour le peuple , c'est un trait de mauvaise compagnie,
car l'aristocratie nobiliaire a certainement trop bon goût
pour refuser aujourd'hui de se mêler a nous autres, qui,
épris des beaux-arts, sacrifions nos affaires pour venir
passer deux ou trois heures au Salon ; et quant a l'aristo-
cratie d'argent , celle des banquiei-s , des ministres, de
l'état-major de la garde nationale et des généraux de
l'empire, en vérité elle est encore trop jeune pour mériter
qu'on satisfasse ainsi ses étroites vanités.
Courons bien vite aux admirables tableaux de M. Léo-
pold Robert , ils nous rendront l'optimisme des sympho-
nies de Belhowcn ; c'est le don du génie de faire des
miracles. Artistes et public célèbrent à l'envi le magni-
fique talent de M. Robert : ou n'entend qu'un concert
unanime de louanges et d'admiration devant ses ouvrages;
et quel triomphe n'est-ce pas de vaincre ainsi tous les in-
térêts particuliers, toutes les passions d'école! Ses Mois-
sonneurs pouvaient seuls effacer ce que nous avions vu de
si beau de sa main au commencement de l'exposition.
Beauté raphaolesque , sentiment neuf et vrai de l'antique,
grandeur, puissance, tout est dans cette œuvre de génie,
où l'on ne trouve pas les tons terreux et la sécheresse de
contours, qui déparent souvent les tableaux de M. Ro-
bert. Tout en regrettant que ces figures manquent un peu
de vie, hàtons-nous d'inscrire les Moissonneurs sur la
liste des chefs-d'ccuvrc de l'école française.
C'est un grand témoignage de supériorité pour
M. Schnetz, qui travaille aussi a Rome, de n'être point ef-
facé par un aussi redoutable adversaire que celui dont
nous venons de nous occuper. Si l'on prend les ouvrages
de M. Schnetz morceau par morceau , on verra que per-
sonne ne fait mieux un pied, une tête, un bras, une
main ; mais on a'a point le même éloge a donner ii l'en-
semble. Il manque d'uni té et d'air ; ses corps sont découpés,
et ses figures n'ont point cette simultanéité qui agite ton-
jours les personnages d'une même action. Trop soigneux
des détails, il ne me paraît pas assez songer aux masses;
c'est au reste un défaut que l'on peut également reprocher
il M. Robert. Quoi qu'il en soit, M. Schnetz est un grand
artiste qu'il faut honorer. La Présentation à la Madone,
et surtout V Inondation , sont remplies de beautés du
premier ordre. Il y a du feu sacré dans le petit tableau de
la jeune raére effrayée par un taureau , et la moissonneuse
attentive au chant d'im pasteur est une composition
pleine de volupté champêtre : aussi a-t-on peine a croire
qu'il soit auteur de la jeune fille assassinée ^our un bou-
{/uet , dit le programme. Ces couleurs tranchantes lui ap-
partiennent Lieu , mais cette laideur et ce dessin barbare
ne sont pas de lui.
Parlons maintenant de M. Th. Gudin : c'est une bonne
connaissance que l'on aime h retrouver, quoique celte année
il ne soit pas généralement digne de lui-même ; je crains
qu'il ait manqué de ce grand courage dont lis hommes ont
besoin pour soutenir les éloges qu'on lui a prodigués. Tout
le monde s'accorde a dire que la mer occupe trop de plaa-
dans sa grande marine ; les personnages de la Jnlia , si
intéressans a regarder de près, se perdent dans la distance
à laquelle on doit voir un pareil tableau. On n'a point
assez peur de cette tempête a l'eau filtrée , comme l'appe-
lait un méchant de mes amis, et chaque vague, pour
ainsi dire, fait face aupartcrre ; la nature dans ses boulc-
versemens s'accuse avec une plus horrible franchise. Je
ne sais si je me trompe , mais je crois que le talent de
M. Gudin est trop gentilhomme pour chanter de pareils
exploits. L'effet ravissant et plein de poésie de son so-
leil couchant sur les côtes de Normandie ne pourrait-il
justifier mon opinion ? L'attaque d'Alger par mer sou-
tiendra mieux la réputation de son auteur; c'est une
œuvre d'impression ; on sent que le ton de couleur doit
être bien local ; on a trop chaud pour ces pauvres diables
de soldats qui se battent a l'ardeur d'un soleil brûlant. Il
faut me pardonner si j'ai mal jugé le talent de M. Th. Gu-
din , c'est que je regarde un tableau plutôt avec mcn cœur
qu'avec ma tête, et je crains que cette bonne habitude ne
m'empêche aussi de bien apprécier son redoutable rival
M. Isabey. Il y a, je l'avoue, une adresse prodigieuse
dans les nombreux ouvrages dccejeune peintre, et ce n'est
pas un léger mérite ; mais il me semble qu'ils .sont beau-
coup trop jolis. La nature n'a pas tant d'esprit ; elle ne s'ar-
range point avec des effets de couleur aussi coquettement
recherchés. M. Isabey est cependant appelé "a faire de la
peinture sérieuse et profonde ; a travers sa mandiic faci-
lité qui l'entraîne, on reconnaît, comme chez M. Camille
Roqueplan , de la vcr\e, de lame , du sentiment darliste
qui joue au lieu de travailler; voyez plutôt comme sa Vne
prise sur la côte' de Normandie est supérieure à son Port
de Dttnkerqne. On dirait qu'il a compris ses dcfa
Cette plage aride , ces falaisc-s elfravantcs , cctl
28A
L'ARTISTE.
froide et verte, et celte pauvre petite qui regarde et qui
dehiande quelque chose au ciel. 11 y a delà foi la-dedans,
c'est vrai, c'est étudié ; aussi cela est beau et fait impres-
sion. J'ai raison de juger avec mon cœur : c'est un heu-
reux don sans doute que de jeter un tableau sur la toile
en quelques minutes ; mais ces tableaux-la couduisent
rarement a la postérité , et alors ou est responsable de
toutes les erreurs de ceux qui vous imitent. Je n'a-
dresserai point de pareils reproches a M. de Forbin ,
qui est peintre consciencieux et grand coloriste. 11 a ex-
posé plusieurs ouvrages fort honorables, et ses intérieurs
se distinguent par des qualités essentielles et des tons
vrais, que l'on remarque surtout dans le Portail de
Saint-Germain-t ÂuxeiTois . Une fois que l'on a passé
sur ce corps sanglant du premier plan , qui n'est ni homme
ni femme ; une fois que l'on a consenti à ne point s'en-
quérir de l'action , on loue avec plaisir l'air qui circule
sous les voûtes profondes du vieux monument et la lu-
mière générale que l'artiste y a répandue avec tant d'a-
dresse. Je voudrais que le bon goiit me pennît d'écrire : Aux
derniers les bons, car j'appliquerais certainement ce pro-
verbe "a M. Granet. C'est un maître qui a un cachet a lui,
que l'on reconnaît au moindre coup de pinceau, signe
évident d'une grande supériorité, témoignage certain
d'un talent incontestable. Qui n'admire depuis long-
temps les intérieurs de M. Granet? et cependant il faut
que j'avoue "a ma honte que je ne comprends pas toujours
.eur beauté ; j'y sens bien, il est vrai, toute la puissance
du clair- obscur , mais j'y trouve des tons si unis et
un faire si perpétuellement noir que je ne puis être com-
plètement satisfait ; cela tient peut-être 'a mon organisa-
lion; leurs immenses mérites d'exécution n'y excusent
point "a mes yeux l'absence totale d'action et de philo-
sophie. J'ai découvert dans je ne sais plus quel coin , un
bel intérieur de M. Dardel, deux autres de iVI. Fouquet,
fort remarquables , et une petite bataille de M. Narcisse
Diaz, qui annoncent d'heureuses dispositions. Ces Mes-
sieurs paraissent suivre les traces du maître que je viens
de citer, ils sont a bonne école.
V. ScHOELCHEil.
iTittr'raturf.
I^'HISTOIRE DE GERVAIS.
L'histoire de Gervais est une charmante histoire; c'est
l'histoire d'un homme d'esprit ; mais comme je l'ai lue
dans un gros livre riche et rare, peu ii notre portée a
nous, pauvres artistes , je vais vous raconter l'histoire
de Gervais, a ma manière, sans façon, si je puis : ce
qui est difficile terriblement*
Gervais, aveugle et inconsolable , est assis tout le jour
a la même place, sur un rocher couvert de mousse, sous
le tilleul en fleurs ou chargé de neige ; il faut que Gervais
vienne s'asseoir chaque jour a cet endroit qu'il chérit.
Pluie ou vent, orage ou doux zéphyr, qu'importe a Ger-
vais? Gervais est fidèle a ce tendre souvenir qui lui reste
l'a dans le cœur , la dans l'ame, l'a sous les nerfs ; car c'est
tout ce qui reste a Gervais : l'ame et le cœur. Gervais a
perdu la vue. Plus de paysage pour Gervais ; plus d'au-
rore, plus de soleil couchant, plus de fleuve ondulant
L'ARTISTE.
285
qui circule, plus d'étoiles dans le ciel, plus de frais vi-
sage qui vous sourit tendrement : Gervais est aveugle !
Heureusement reste h Gervais ce rocher couvert de
mousse , ce vieux arbre et le joyeux écho de la montagne ,
qui répète trois fois le moindre bruit : Hélène! Hélène!
dit le rocher a chaque instant du jour; Gervais est l'écho
du rocher. Pauvre Gervais !
Heureusement qu'à ce sens perdu, Gervais a su ajouter
un sixième sens, i>.. sixième stns ^ui marche devant lui
et qui lui parle et qui lèche ses mains et qui l'aime ; un
sens à lui qui n'est jias un sens ; un être entier qui voit
pour lui , pour lui seul , qui le guide et qui l'aime par des-
sus le marché, qui l'aime comme uu frère. Grâce à son
chien, Gervais est moins aveugle, moins malheureux,
jnoins seul. Gei-vais sent la tète de son ami qui se relève
quand l'écho dit : Hélène ! Hélène! Bon animal, joli, doux
et calme ; méchant pour les méchans; qui ne vit, qui ne
marche, qui ne pense que pour Gervais.
Quand ils sont tous deux, lui assis sur son rocher
et son chien couché a ses pieds, rêveur, méditant, cha-
cun de son côté, vous diriez d'un sommeil commun,
d'un rêve qui se partage, d'un bonheur double et simple.
Le villageois passe et salue, le chien de Gervais rend le
salut le premier, et son maître le rend ensuite pour n'être
pas rebelle à la leçon. Ou plaint Gervais, on flatte le
chien de Gervais ; on leur apporte à dîner a tous deux ,
et le soir, quand ils rentrent, ils ont le même feu, le même
accueil, le même lit et le même sommeil ; seulement le
chien de Gervais s*éveille moins souvent que son maître :
Gervais est brûlé d'une si profonde blessure dans le
cœur!
C est que Gervais a joué avec l'amour des grands et des
riches. Le malheur de Gervais, c'est de n'avoir pas été
jtoujours aveugle. Quand Gervais allait aux champs jeune
inifant, il trouvait une petite fille enfant comme lui ; les
Ideux enfans allaient ensemble, l'un en rude habi t de paysan,
jlauti-e en robe de soie déjeune comtesse ; ils couraient,
|j1s riaient , ils se bridaient au soleil ; ils étaient jeunes et
ous. Ce qui les unit plus que les fleurs, les nids d'oi-
eaux et les rayons de miel, ce fut un danger conunun.
Jn jour ils troublèrent un loup qui dormait ; le loup
s'éveilla. Les enfans se sauvent : Gervais fait passer Hé-
lène la première ; Gervais arrive le dernier, appelant son
ère. Gervais allait être dévoré , quand son père sauva
Hélène. Hélène ! c'était a cette même place, sur cemèiuc
rocher où vous voyez Gervais et son chien . Gervais ne son-
geait guère a être aimé d'un chien , dans ce tenips-lii.
Depuis l'aventure du loup , Gervais se mit "a aimer
Hélène, sérieusement, en homme. Il n'osa plus l'appeler
que mademoiselle Hélène. H se mit a prendre tous les jours
ses habits du dimanche; a peine croit-il que c'est la même
petite fille, jamais il ne lui parla ni du loup, ni du coup
de hache de son père. Hélène cependant , vive et folâtre ,
était toujours avec Gervais, toujoure a lui faire je ne sais
quelles joyeuses et adorables malices. Va ici, va là, grimpe
a cet arbre, monte "a cheval, nage, grimpe , saute , cours ,
marche à quatre pâtes. Gênais. Gervais obéissait a Hé-
lène comme un esclave n'obéit pas. Cela dura jusqu'à ce
qu'Hélène devint grande dame : elle avait seize aus. Un
jour, elle donne rendez-vous à Gervais, rendez-vous au
rocher couvert de mousse. Gervais fut le premier au ren-
dez-vous ; il était là debout, l'œil dressé, la poitrine
haletante , la bouche ouverte. O douleur ! ù pauvre Ger-
vais! dans cet angle étroit et retire de la route, il vit passer
l'ingrate Hélène, souriante et jolie. La voiture était dé-
couverte, elle allait au pas ; Hélène était penchée sur un
jeune colonel qui lui pressait la main. Gervais tomba
raide mort : il était tué sur la mousse du i-ocher.
Il a tant pleuré depuis ! Sa vieille mère s'est tant Ci-
4*fm 0fi'A m u^m^ H «m mitm -, m mtt le \mm
àûm fMe Otnim M mrét immk. Va émm, ten'm,, «t
trfMVMM Qtmm fikurmt, il «Mr k «(«iuii {4m -, il* p)«W'
Mvsmt OM^ttbk; k»tf miAu*m€ *\i¥!Mf, ; il* rf//mowf»t
«mtaàie U* lieux ^«'il* ii*»i*M fmKfmmt »««« dk,
l3teeq>fliAM»t^fi€iit<stfcdk» awwéxtojfiKtK!» femmt
tout^^4ut, miivak'tl» 'yjk, k tmumf m» fmtmm,
ÇkâAtê Vttikr Urk mjfmm m'tiku «Tm Mioa
mj^kaUmnt i «Hé âmmki fMU€ «t me, die ^iMt
flowfée Aw gette Inwwe weryeiMe , à àAn mt fewi»
<{ni tt'âimeni^, T/NMeomMlMczlMier, <f«ft tmhammt
kénetf^ et de ftniott, «joi déttfie n» nMwrii» eamr
pÉftont <>à 11 «é tmire'^ lf^««r iA\tmf ¥ tmmmut, #i
triMe, « Ibu, m «erant, m mùru\nmmtl ïxm iMMMMe, fl
rit Hâibie 4111 d«D«iiit.
Et emnMe U avait m pteumr Gerrai» «t «00 dbim f
Ijittv^a'W ifapproda d'ttélkae, et cmm nvnftir <^'il
Uw$tA»it um tke, fem^Hn mètm ptfsee ((ti'il trooMait
vue fHe, il cria umt \m Si fonâlk d'Haine ; Qi^a*^
\^)itnt4t Ufoia i-\'4»fMm t/,m k lutut iamifr^vi'.
iU
: '??>
Jk^jWê ce fonp», Mâéae cM bien nntam de m fn*
mi^re ttayettri 4k /«M fdevér, efle ciiaote, «Hé dame ,
die vît, (Hé aime, ^ «it beweafe, die ae féfanmt
fim fom M pca de dM«e ; Cerrai* eft encore fttr f on
rwiMT, «'il fl'eit (lÉ* mort.
11 (iMttmtMd$^ nemner f^"- *
immamClÊm/ktffpim,
■'■ ■■.'it:^: içhU;, pj
JVL«* iàMlM.
L^VRTISTE.
»7
3^6mx %/éùofi
II*
*Mur,
Henri Moiuiier est iléjù aussi iH)pulairc comme corné-
ilieit (lu'il l'ctait connue dessinutcur. 11 {virah, le rire
tat »l«ns toutes l(>$nutos; ou le voit, ou iipplauilit. La
raie couiwlic est j-ctituivée ; la comédie sévère el triste ,
conuxlie hal>ilU'<', la cojurdie capricieuse, la coniêiiie
li va en bas , qui se glisse dans les jn-tits ixToins ivhajv-
i» Molière, qui ramasse les miettes tombées de ce
praud festin comique. Nous ne jiarlerons pas de Monuier
.uijoui\rhui : tout le moudc eu parle ; il u'^- a »|u'iu»e
voix sur cet admirable talent. Notre sens dramatique,
èmoussê depuis si loug-temj»s, s'est n-veillé à l'aspect de
atte ap{)4U'itiou si nouvelle. Lu avant doitc, Mounier
lotre ami ! 11 marche eu maître tlans la nouvelle carrière
'qu'il s'est ouverte, lulaiii'able railleur et au fond boa
iKUume, il est inqH»ssil>le il'éilHipjH'r ii ses traits, il est
imjH>ssible de ne pas l'aiuMT. CAumnlien et auteur comi-
que, il se pare de la double j>«lme thèàtnde; il occupe
toutes les voix, tous les respiixls, toutes les âmes. Paris
^'auuise et applaudit au sacrifice que vient de liùre Mon-
nier; Paris l'adopte iH>ur sou acteur de pmlilectiou : dq«
les autres théâtres chantent des ctniplels eu, sou honneur.
L'Artisïk diuuu>r« dans huit jours l'imaj^cde Mouuier
vlans les attributs de .sji nouvelle scène. Vieillarxl libertin
et unistiué, maître d'ivriture jovial et beau ji«rleur , bou-
V ier i-ourmc on n'eu voit qu'à Poissy , puis vieille lemnie
ii'unne vous en irv>u\c/ (>artout, ehei vi« iHwtièn^s ou an
1 iimuitiiu- <i.(;;i' lie \o> maisons, Mouuier est tout cela;
Mounier le j;rand artiste, k qui seuls nous ne {«ieroiis
(\»s notre tribut tout entier aigourvl'hui.
Wfiuu* Dramatique.
TBiATlUE nUNÇAn.
I^W H. «LkitttkttV.
Il .<^'.*v;>i, dwuui «tt vunr.^«>. d'un Ward wiiHirwimwMUt
I kwwi^e h«>uuiK- a d(\ ewMtrfw k ft(«* în rifh'r sw de-
voir vu silence à «es risques rt périls , tt sans se laisser d^oor-
ntr d'une seule lipie jMir la dameur univrrsrUr : héros qu'on
foule aux pieds ! martyr de l'houneur tiA qui «acrilie sa rryn-
taliun extérieure à la vui\ intinir de sa eoBScience ! Ce n'est
donc pas , à bien dire , la mtiqne de l'upinion que M. Bar-
rant a tentée ; car lorsqu'elle est daM l'erreur , H à moins de
dirt- que l'erreur soit un crime , son alMohition doit se trouver
littéralement écrite au footl du cwiir de l'homme vertueux
qu'rlle .iccable. Juge de »r« j"?^ • »l coraprew.1 que l'opinion
soit ju.sten)ent son bourreau , pnistpie c'est an nom de la moralr
qu'rlle le fr.ippe. Les atiions qu'elle réprwuvf n'érhap|>mical
|iasà s;» pr\>pre réproKition s'il ne .savait d'un autre .io-useq«e
ce qu'on sait généraleuH-nt de lui; courbé sous l'obli-^alioQ dn
silence , en face de la s^ociété , il reconnaît sa bonne loi mène
en succomlunt sous ses ciHqvi , et puisqu'il ne s'agit , eatre eOe
r< lui , que d'un niaWnlemlu , d'un uivstrre mi d'une énigne .
turcc lui est de s'avouer que la moindre explication qu'U es-
quive , q\ie la moindre Iwuière dans cette situation de ténèbres
serait toni aussitôt le signal d'une réconciliation cordiale, èda-
l«ttle. AssturémeDt la critique des gens pusillanimes . qui s*a{^
iH>uillrnl devant les uioimlres rumeurs de la foule . n'est p«s là.
Il faudrait donner un tort pusitif . une injustice réfléchie 4 cette
voix des uudtitiHles prnir que la satire fût recfvahle rt juste.
I.e (H>èle l'a te4leiueut compris , i ■ti<lieniin . qu'd a mêle à
son roman de la vertu contraiiMe à dévorer l'oppriibre , à cette
exce)>tion si rare . la digression phts lart>e et plus pluliw<>plii>|ue
du dud : terrain sur Ictpiel il a toutes ses aises pour flArir de
laute lice ce préjugé frenéti<pie qui déride du caractère à pile
ou tm* , le pistolet à la nuin , o« saboadonae Thonneur et la
eonsidmiiou à l'atiresse d'un coarew de saBes d'anaes. Stnpi-
ditc de la civilisation uuHleme , qui en rougit : mais i|m Temji
rait cent fois jJus de n'y [vas souscrire. Aussi ce détail l'em-
jKurte sur l'ettsemlJe ; et la thèse que luromet le titre est mille
lois mieux prouvée par un fuitif épisode que par le canevas
stu- le«|uel .se déroule le drame ]>riuci|val. La jeune iille enceinte
qui se tait avorter a» s«ci«l . l'or^ieiUeux qui vole à sa ruine
|wur étaler un luxe iiuvosiiléré . celui qui . tombé de la ri-
ctMTfse dans la misère . se suicide pour ne )ws survivre k l'aban-
don de ses parasites et déserte la vie plutôt que de se rési^ioer
au travail , ofli-aieut des cadres pliu vigounwx , une •oralité
plus iivstructive et jJus {«\\foiMle.
Qaci est la critique. Faisoiu l'elo^.
Et d'aUW il T a de la bravoure «t du «M-ur a t^mpiuser la
basse publicité qui ne vit q«ie du aaal . qui n'a de revrou qjar
celui du scamlale jotumalier . et qui UKHimùt de c««MaHiliaa
dans l'ordre et la («aix. M. Barraul l'a £ùt avec «M» saîade
énec^^ie de jeune houa» 4|iù dMwer» ses advtmàrw tl bs
maialicndni sur le;» liaùles du respect q«ie l'on a pour un*
puissaw», i\MM-^tre le tnùt est-U trop durement accusé ; pewl.
te* w tMwve-t>il une vt««lence de lequisitoirv dans cette Injai
nlila «oMt*. L'excet^ion l'a |>réoi-uivé ; mais dans l'WMraUe
fmtèi* im lettres c'est à ttvup sûr ]'exvY}<tiwi qu'il bnl Ht-
UKvIer.
Rewioatt juatic» e'gJtntm à sa veniha«iw. wpwîam de
verdeur et d'«^wt|^ , où sont Rwtntdées de» «aaxiaws â^^aalM .
288
L'ARTISTE.
roncises et fortes , Pt qui a du mouvement , du rliythme et du
pittoresque. C'est l'œuvre d'un homme de bien et d'un exceU
lent poète. Le dialogue en est franc , les caractères sont de've-
loppe's avec la sagacité d'un observateur qui a de la sève et qiii
sait les liommes. Et si, au lieu de puiser dans une fable de Pi-
card , M. Barraut avait porte' sa pense'e sur des faits plus or-
dinaires , moins tourmentés et romanesques , son drame , car
ce n'est pas une comédie , aurait assurément une des premières
places dans le liant répertoire de la Comédie-Française. C'est un
raallicur pour nous que ses fonctions parmi les adeptes de la
religion saint-simonienne l'enlève aux lettres, qu'il était né pour
ramener , par son exemple , à la dignité d'un professorat phi-
losophique , à la puissance d'un moyen de civilisation.
Je dirai, pour toute analyse, qu'il s'agit d'un fidéi-commis
de 400,000 francs légué par un ami. Or les lidéi-commis sont
nuls devant nos lois. Renneval se laisse accuser de captation
par les héritiers du défunt : on le traîne au tribunal , et il gagne
son procès en taisant l'usage qu'il a promis de faire, au lit de
mort du testateur , d'une somme si considérable. Cette somme
est pour le fds naturel du mort. Renneval la remet, et c'est la
reconnaissance qui se charge de lui rendre la considération.
Certes , le testateur avait im autre moyen de léguer sa for-
tune , et il n'est peut-être pas d'un héros de vertu de se faire le
complice d'un libertin pour frustrer des héritiers légitimes. Là
est le vice de la fabulation ; mais ce vice se dérobe sous un style
si éclatant, sous des pensées si judicieusement présentées , sous
des scènes si fortes d'obsen'ation et de poésie , qu'on est tenté
de le passer sous silence. Espérons que Saint-Simon nous ren-
dra M. Barraut , et que le devoir de veiller sur les fondations
d'un nouveau temple ne l'arrachera point au devoir non moins
sacré, suivant nous , de fertiliser l'esprit philosophique sur les
cerveaux contemporains.
THÉÂTRE DES VARIÉTÉS.
PAR HII. GÉRAS, IJIGRIC ET BRUNSWICK.
Quand on est possédé d'une maladie incurable , le parti le
plus philosophique est de vivre avec elle , et de s'en accommo-
der. Notre maladie , ce n'est pas encoie le choléra-morbus, c'est
la politique : elle n'aspirait d'abord qu'à former notre éducation ;
elle en veut aujourd'hui à nos amusemens. De la tribune, elle
est descendue au salon , du salon elle est sortie dans la rue ; et
là , elle a pris place au café , sur la borne de pierre , dans la
caisse de l'orgue j et brochures, pamphlets, romans, histoires ,
chants ou paroles , elle a tout dit ; elle vient d'envahir le vaude-
ville, jusqu'au vaudeville de Panard et de Scribe ; là si vrai , si
pastoral, si libertin; là si musqué, si collerette , si boudoir. Il
y est : qu'y faire? On ne le chassera pas avec du bismuth.
Et ce n'est pas ici un vaudeville d'à-côté , qui dit le ridicule
sous un éventail, et regarde le vice avec un lorgnon. C'est la
satire crue de nos mœurs ; non de celles de l'an passé , m.iis de
celles d'aujourd'hui , de ce matin , du moment. Le vaudeville
se fera bientôt dans la salle; on l'improvisera dans l'entr'acte.
On vous voit : cachez-vous derrière la colonne. Est-ce un bien ,
est-ce un mal ? je n'en sais rien. Voici la pièce :
C'est une jeune fille qui aime un militaire; ce militaire re-
vient d'Alger avec une blessure et pas une croix. La.jeune fille
aime les croix ; et elle l'a dit , elle l'a juré , elle n'épousera qu'un
décoié. Cinq qui doivent l'être se présentent : tous ont des droits
à la faveur rouge. Ces droits sont fort comiques; nous ne les
dirons pas , car c'est la pièce , c'est le ridicule , c'est le plaisant,
c'est le succès. Tandis qu'ils vont ramasser les croix sous les
pieds du ministère , l'amant évincé , qui a lu les journaux des
départemens , organise un charivari , et se place sous la fenêtre
du futur beau-père : ce beau-père aime sa fille et les souvenirs
de la grande armée ; il est en retraite et en boutique. Puisque
sa fille veut un décoré , qu'elle en ait un ! Toutefois , comme il
faut épargner une impolitesse à ceux qui n'auraient pas le hasard
de l'être , ordi'c est donné au portier de ne laisser entrer qu'un
homme décoré. La recommandation est suivie à la lettre; mais
il en vient cinq : embarras, pourparlers , couplets; bref, chari-
vari : tout s'explique. Comme on ne peut se marier avec cinq
hommes , même décorés , la jeune fille consent à la fin à prendre
M. Gustave. M. Gustave ! dit avec étonnemcnt le juste milieu,
personnifié dans un garde national , qui est tombé en syncope ,
tant il lui fallu présenter de fois l'arme aux nouveaux décorés.
M. Gustave ! mais il est décoré aussi : sa nomination est au
Moniteur. Honneur à ce brave ! il a pris deux drapeaux sur les
Algériens. On l'attache à la croix et à sa maîtresse, et tout est
dit.
De l'eprit , de la gaîté , du moment , du Champagne dans les
couplets , de la verve dans les acteurs : que voulez-vous de plus
à un vaudeville ?
tXomdUfSi.
Le chef-d'œuvre de M. Léopold Robert, le tableau des Mois-
sonneurs , ne sera pas perdu pour la France : on assure que le
Roi en a fait l'acquisition pour sa galerie particulière du Palais-
Royal, où figurent déjà V Improvisateur, du même peintre ;
plusieurs tableaux magnifiques de M. Granet , et la belle com-
position du Gustave fVasa de M. Hersent.
Le tableau de Cromwell, par M. Delaroche, appartient au
ministère de l'intérieur. Les amis des arts paraissent craindre
qu'il ne reçoive une destination qui l'éloigné de la capitale.
Espérons que ces craintes seront sans fondement , et que ce ta-
bleau , l'un des plus remarquables de notre jeune école , restera
pour servir d'ornement à la galerie du Luxembourg , et d'objet
d'étude à nos jeunes élèves en peinture.
L'ARTISTE.
S89
BumX'TlvU,
m
DES BEAUX- ARTS.
Les arts peuvent-ils exister indcpendans de toute pro-
tection? Dans le cas contraire, quel protectorat l'autorité
doit-elle exercer sur eux ? De la solution de cette impor-
tante question dépend l'avenir des beaux-arts en France :
aussi chacun de ceux qui s'occupent d'arts cst-il iudis-
pensablement obligé d'apporter son opinion , comme ren-
seignement dans cette discussion intéressante. Jusqu'ici
l'autorité n'a envisagé, dans les secours ou la protection
qu'elle accordait aux artistes, qu'un moyen politique de
s'attacher cette classe importante ; alors elle est constam-
ment restée eu dehors de la question de principes qui
demandait a être débattue. Depuis Louis XIV, la même
routine, invariablement suivie par tous les gouvernemens
qui se sont succédés, a laissé , d'abus en abus , s'encroû-
ter des vices de système que l'ou croit aujourd'hui être
devenus d'indispensables nécessités; ainsi une école et
un directeur entretenus somptueusement à Rome , une
place de premier peintre du Roi , une Académie de pein-
ture, des croix et des titres : tels étaient les lots du grand
mat de Cocagne offert aux artistes , et qui , joints aux
commandes que le gouvernement , sans Nécessité , se
croyait obligé de faire , jetaient tous les ans , dans le
malheureux métier d'artiste , cinq a six mille infortunés
affriandés par l'appât de tant de hochets et d'élémens de
fortiuie offerts a leurs yeux , comme l'or des boutiques de
changeurs aux regards de tous les pauvres diables se
chauffant au soleil du Palais-Royal. Enfin l'on en était
venu a ce point qu'un père de plusieurs eiifans affublait
l'un d'eux de la destinée d'artistes, après avoir décidé
que les autres seraient tout bonnement d'honnêtes coi^
donniers ou tailleurs , lots tirés au sort et pour lesquels il
semblait qu'il ne fût pas plus besoin de vocation pour le
cordonnier que pour le peintre : d'où il vient que tant de
malheureux barbouilleure , après avoir commencé sur les
bancs des Géricaut, des Delaroche ou des Robert, venaient
ensuite expirer de faim en peignant la lettre ou la grappe
de raisin sur les portes d'un cabaret.
D'autres, plus acharnés à tounnenter l'art qui leur
Infusait ses inspirations, trouvaient la misère en s'escri-
mant de toute leur nullité sur des toiles de vingt pieds ,
et , dans le désespoir de leur impuissance , disaient aux
TOME I. 24" LIVRAISON.
gouvemans : « Vous avez ouvert la carrière à tous les
combattans, nous nous sommes présentés, nous avons
travaillé dans vos écoles et .sous vos auspices : après tant
de labeurs , nous abandonnerez-vous aux jours de dé-
tresse? M Et le gouvernement placé, par .sa propre faute,
dans une fausse position , jetait une commande d'art à la
faim, comme le riche jette une aumône au pauvre qui
crie : Du pain, du pain, je me meurs d'inanition! Alors
peu a peu nos Musées regorgèrent de détestables peintures;
nos églises s'embellirent de toutes les mé<liocriiés et les
pauvretés que l'on se croyait dans la nécessité d'acheter
après chaque exposition ; et l'art pour lequel on dé{>en-
sait si inutilement tant d'argent restait ignorant les dé-
penses faites pour ceux qui se disaient ses repré.sentans ,
et faible et souffrant de tous les moyens de vivre accordés
aux prétendus artistes qui se couvraient de son manteau.
Des médailles se distribuaient , des prix s'accordaient
par considérations d'ateliers ; puis quand il se trouvait
quelque favori d'Académie capable de mettre côte à côte,
pour la première fois, cinq ou six Grecs ou Romains,
composition presque toujours médiocre ou détestable ,
vite les professeurs s'assemblaient et l'on envoyait bien
fêté, bien choyé, bien embrassé, le malheureux élève a
Rome , aux frais du public ; et cette farce se renouvelait
une fois par an. Peinture d'histoire, de paysage, sculp-
ture, architecture, gravure et musique, chaque classe
avait son élu ; chaque année il en fallait un. Puis au re-
tour de Rome, au premier grand tableau exposé, la
croix de la Légion s'accordait , et pour peu qu'il se trou-
vât de protection ou d'intrigue, les commandes arrivaient
et les honneurs pleuvaient. Sûrement nous ne prétendons
pas dire que de tous ces tripotages il ne sortit pas quelque-
fois, par hasard, luie heureuse exception ; mais prenez
la liste des grands prix et voyez que de médiocrités mortes
en naissant pour un heureux choix , et.que de grands ta-
lens , confirmés aujourd'hui par la voix publique, n'ont
jamais été jugés dignes des faveurs du concours.
. Il nous semble a nous qui , n'étant point à la tète des
affaires et du ministère des beaux-arts ( car il faut que
l'on sache que les beaux-arts , tant cuisinés, ont fini par
former un ministère), n'avons point à nous occuper des
criailleries et des importunités qui épouvantent les nova-
teurs en place ; il nous semble, dis-je, qu'il serait temps,
et pour l'art et pour le gouvernement , que ce dernier
expliquât uettement ses intentions et la position qu'il dé-
sire garder vis-à-vis des arts et des artistes. 11 est bon de
dire d'abord ici notre manière de voir en fait de secours
ou de protection accordés par le gouvernement. La pein-
ture se divise en plusieurs classes : peinture d'histoire , , -,
puis peinture de genre , dans laquelle nous comprenons 4*^
le paysage , la marine , le portiait , et toutes les pciutur
1
290
L'ARTISTE.
qui , par leur dimension et la nature de leurs sujets, n'ap-
partiennent point "a la peinture historique ; la sculpture ,
l'architecture et la gravure, telles sont les différentes di-
visions qui rentrent dans l'art du dessin , et dont nous
devons nous occuper. Pamii ces cinq classifications , deux
seulement , placées hors de l'encouragement et la portée
du public par leur nature, nous semblent devoir fixer
la sollicitude du gouvernement : ce sont la peinture his-
torique et la sculpture. Les autres, telles que la peinture
de genre, l'architecture et la gravure, se trouvant conti-
nuellement recevoir accueil et encouragemens du public,
par le besoin que la société éprouve de leurs productions,
.soit pour son luxe, soit pour ses plaisirs, soit pour son
utilité, paraissent naturellement destinées a vivre de leur
propre travail, "a se soutenir seules de leur propre force
et sans le secours d'aucune protection royale ou ministé-
rielle. Mais la grande peinture morale, historique, la
sculpture , travaux hors des proportions de la vie ordi-
naire de notre siècle, rapetissée de mécaniques, entre des
murailles de plâtre , des tentures de coton , et la latitude
de quelques pieds carrés accordés au développement
de chaque individu , dans nos grandes villes , aux petites
maisons; la grande peinture historique et la sculpture ne
peuvent plus exister que sous l'indispensable patronage
de quelque royale protection. Les croyances mortes
n'offrent plus d'églises a décorer ; les fortunes, diminuées,
plus de palais, de châteaux à orner ou de salons bien dorés
a enrichir pour le plaisir des grands du jour. Les révolu-
tions sont arrivées, détruisant les cours et leur luxe, et
ne laissant plus aux arts , qui vivent de richesses et de
luxe , que des miettes de leurs anciens festins. Aussi le
gouvernement a-t-il hérité de l'aristocratie le soutien
d'une des parties de notre gloire nationale, qu'il ne peut
répudier sans dommage pour la civilisation, a laquelle
elle concourt, et sans honte pour l'époque qui la laisse-
rait ainsi périr.
Dans un tel état de choses , l'administration actuelle ,
saisissant l'occasion du Salon de i 851 , qui finit , devrait
dire franchement aux artistes : Vous qui viviez des be-
soins du public et "a ses frais, n'attendez rien de moi ; je
ne vous dois rien et ne vous promets rien ; ainsi allez ,
a vos propres risques et périls ; courez les chances d'un
succès ou d'une chute, votre carrière ne me regarde pas-;
ce n'est point pour vous que l'argent de l'état m'a été
confié : seulement, si un talent dominant parmi vous
arrive a l'une de ces réputations dénoncées par la clameur
générale, j'accorderai a ses longs travaux et a son génie
quelque distinction honorifique , comme marque de l'es-
time où chacun le tient. Puis aux peintres historiques et
aux sculpteurs , qui n'ont de public encourageant que le
gouvernement, il faudrait aussi annoncer que la carrière
est ouverte, mais qu'on ne s'engage en aucune façon vis-
a-vis de personne ; que de prix d'élèves , d'argent a titre
de secours , il ii'en est plus question ; que l'on attendra
des succès bien formels , bien prononcés , pour accorder
un prix qui confine le peintre, non à Rome pendant cinq
ans, mais qui l'envoie où son génie lui commandera
d'aller, et exiger de lui des copies des beaux ta-
bleaux qu'il rencontrera dans ses voyages. Alors on
pourra, a moins de frais, arriver a de plus heureux ré-
sultats, donner a la France une bonne école de peinture,
et détourner chaque année d'une route où aucune voca-
tion ne les appelait quelques malheureux, mieux em-
ployés ailleurs, et qui se jetaient périodiquement dans
les misères du métier d'artiste , alléchés par l'espoir des
faveurs et des secours de l'administration. Il faudrait en-
core annoncer positivement que même toutes ces difficultés
vaincues , et le talent de l'artiste bien établi , il ne serait,
h moins d'une indispensable nécessité , fait aucune com-
mande ; que le Salon , seul révélateur des véritables ta-
lens, indiquerait au gouvernement sur qui devrait se
porter et son argent et ses faveurs. Le cas d'une commande
écherrait- il , il faudrait encore que le public artiste sr\t
bien qu'au talent seul appartiendraient ces commandes ;
et que, n'y eùt-il que deux bons artistes, sculpteurs ou
peintres , s'il fallait au gouvernement de la sculpture ou
de la peinture , les deux grands , les deux bons artistes ,
auraient tout au détriment de la foule des médiocrités ;
car en fait d'arts, il ne peut exister qu'un principe pour
faire fleurir et fructifier les écoles : honneur, richesse et
gloire au talent, indigence et mort a la médiocrité. Le
gouvernement , l'esponsable de l'argent qu'il donne aux
artistes , doit le représenter par de bons tableaux , et ne
point encombrer les musées de France de tous les écriteaux
de misère sur lesquels il se croit obligé de jeter l'aumône.
Ces principes sont sévères ; mais il est temps d'arrêter
les effets de cette pensée commune qui , faisant de l'art
un métier, en ouvre les portes a tous ceux qui, se sentant
incapables d'aucune vocation, adoptent celle des beaux -
arts pour venir y déposer leur paresse , leur nullité et
leur impuissance. Arrière ! vous tous qu'un instinct de
génie ne pousse pas d'une manière invincible et qui
n'acceptez point , avec la résolution de les surmonter et
le courage de les envisager, les difficultés et les misères
de la vie d'artiste; arrière enfin, vous tous qui n'avez
point sondé votre cœur et vos forces et qui ne vous êtes
pas persuadés que non-seulement beaucoup étaient ap-
pelés et peu étaient élus , mais plutôt que peu étaient
appelés et encore moins étaient élus.
Du leste, plus de premier peintre, d'Académie, d^P
cole française à Rome; il est temps de rejeter les vieux
oripeaux de systèmes incompatibles avec notre manière de
L'ARTISTE.
291
voir et de sentir. Qu'un grand artiste se décèle et gran-
disse tout "a coup de la hauteur d'un immense talent , il
ne sera besoin , pour le recommander a l'admiration gé-
nérale, ni de lettres de noblesse, ni de titres d'Académies;
il \iendra aux regards du public, ses ouvrages en fron-
tispice, et s'il se trouve être quelque Raphaël, quelque
Micliel-Ange ou quelque Rubens, la foule battra des
mains et le proclamera le prince de la peinture.
Comte Horace de Viel-Castel.
SALON DE 1S3I.
<J'/wtcù) i/e)ià'eJ , yc/ie^er ïeiMie , ^^or ,
jluaamiin , ^e^wùevm,, ê/it»i<wara , ^^enru-
Si l'on veut bien se rappeler les principes que nous avons
professes , on ne sera point e'tonne' qu'à nos yeux ce soit un grand
mérite chez un peintre , de savoir non-seulement copier les cos-
tumes du temps qu'il reproduit , mais encore de nous en retracer
les mœurs pittoresques , d'en deviner les habitudes, pour ainsi
dire , afin de nous les faire comprendre, et de nous rendre en
quelque sorte l'époque historique de laquelle il tire son sujet.
Ainsi la peinture vient naturellement s'unir aux lettres , pour
nous instruire ; elle fouille les manuscrits , elle interroge les
vieux monumens, elle se donne la peine de lire , d'étudier , de
rcflecliir, et ce que l'histoire nous apprend, elle le montre à
nos yeux. Les hommes amoureux de leur art trouveront , dans
rettc nouvelle source , qui leur offre mille trésors , des moyens
d'effet dont l'esprit studieux de la jeunesse ne manquera pas de
leur savoir gre'. Madame Deherain semble avoir compris quel-
que chose de cela dans sa Toilette de Ninoit , de cette fille cé-
lèbre du grand siècle , caractère unique dans les temps moder-
nes, génie détestable qui rend la corru|)tion séduisante , femme
de plaisirs et ])hilosophe sceptique tout à la fois, venue jusqu'à
nous, comme le type des Aspasies de l'antiquité; madame De-
herain , dis-je , a bien compris ce personnage : c'est en effet
nous rendre mademoiselle de Lenclos et un petit coin de son
siècle , que de nous la représenter occupée des soins de sa toilette,
au milieu de gros livres epars, et entourée d'un officier unis-
quc, d'un gros abbè , d'un élégant marquis et d'un cordon bleu.
On trouve encore , dans les ouvragesde madame Deherain , des
tons d'une grande finesse; mais elle doit s'attacher à mettre
plus de fermeté' dans sa touche, et surtout moins de faiblesse
dans son dessin : le dessin est une condition de vie en peinture.
Citer une dame qui ait expose', et ne rien dire de madame
de Mirbcl, voilà à quoi l'on est condamne' lorsqu'on e'crit le
dernier, et c'est à peine si je puis re'pe'ter que ses miniatures ri-
valisent avec ce que l'e'colc a produit de plus beau en portraits.
On ne savait pas ce que c'était que la miniature avant que ma-
dame de Mirbel parût. Nous serons moins erabarrasse's pour
parler de M. Rouillard et de M. Rouget. Les portraits qii'-ils
ont mis au Salon brillent des mêmes qualités : ce sont des têtes
Tivantes , modelées avec art , dont les accessoires sont toujours
traitc's avec goût et talent ; c'est enfin de h bonne ])einture sans
charlatanisme, et l'on voudrait retrouver plus .souvent ces rares
mc'ritcs dans les portraitistes même de renom qui ont encombre'
le Louvre des produits de leur manufacture. Je citerai encore
deux enfans peints dans le style anglais, par M. Fleury, arec
un ton charmant de grâce, de bon cir et de couleur. M. Bou-
quet, dont le nom, je crois, était inconnu jusqu'ici, a également
exposé un excellent Debureau. Malgré toute l'expression que
l'admirable mime des Funambules sait donner à sa physiono-
mie, il y a encore du talent à avoir faite aussi ressemblante cette
figure mobile et couverte de farine.
Si l'on doit craindre que les hommes consciencieux , qui sont
ordinairement si impressionnables, et que les hommes de génie ,
toujours si pleins d'amertume, ne se découragent facilement
lorsqu'ils se voient méconnus , il ne faut pas se garder avec
moins de scrupule de louer à l'excès les artistes qu'on préfère :
je dis cela parce qucj'ai peur que l'entliousiasme dont M. Champ-
martin est l'objet ne nous le gâte. Sans doute on a justement
loué ses chairs si bien senties , son exécution courageuse , ses
beaux tons de couleur, en im mot , toutes ses magnifiques qua-
lités; mais enfin il faut bien que quelqu'un le dise, tous ses
grands personnages posent , à commencer par le général La-
marq-.ie , qui semble si fier, et M. Méncchet , qui parait si inso-
lent. Quoi qu'on en veuille répéter, c'est aussi évidemment une
faute que d'avoir fait la figure de M. de Fitz-James coideur de
rose , comme ses deux jolis enfans , qui jouent si mal sur ses
genoux , que l'on a toujours peur de les voir tomber , et assu-
rément ils se blesseraient , cir leur père est trop occupé de (aire
tableau pour songer à les secourir : et puis à quoi bon l'insigni-
fiant manteau des ordres dans cette scène de famille ? Nous sa-
vons comme tout le monde qu'il n'y a rien de parfait , et que le
plus bel ouvrage , même dans 'es arts , est celui où la somme
du bien l'emporte sur la somme du mal; mais les défauts que
nous atta([uons sont de ceux que l'on peut corriger, et l'atten-
tion qu'il nous a fallu pour les découvrir est la meilleure
preuve de l'estime que nous avons pour le talent de M. Champ-
martin.
Si nous pouvions être ennemi d'un artiste , nous dirions à ce
propos :
Rien n'est |ilus dangereux qu'un imprudenl tmi ,
Mieux vaudrait un sii(;e ennemi.
M. Francis fait aussi des portraits , mais ce sont des portails
de chevaux : il y a déjà de l'esprit à exploiter ainsi une des ma-
292
L'ARTISTE.
nies de nos ele'gans , qui aiment plus aujourd'hui leurs chevaux
que leurs maîtresses , et qui donneraient deux femmes pour un
damas turc ou un cigarre de la Havanne; mais M. Francis n'en
montre pas moins dans la manière hardie dont il saisit la phy-
sionomie pittoresque d'un cheval ; il a un grand bonheur d'exé-
cution , et ses petits tableaux , quoique un peu mous , se distin-
guent par une couleur Irès-agre'able. Si Poney n'est point flatte,
c'est un fort bel animal , et, sur mon ame , M. Ernest Leroy a
i-ai'Son de vouloir conserver son image, car il fait le plus grand
honneur à ses écuries. Mais passons à des morceaux de plus
haute importance.
M. Senties vient d'envoyer une Scène de juillet, prise au
moment où un homme du peuple, vainqueur du Louvre, est
dépose mourant sur le trône de Charles X. Ce beau sujet est
bien senti , bien compose' ; le dessin en est d'une pureté' remar-
quable; malheureusement ce tableau est gâte par une grande
prétention à reflet et une étude d'arrangement qui le rend gla-
cial : on dirait que l'auteur a pris des leçons à l'école de Rome.
Quand donc nos peintres se convaincront-ils qu'il n'y a rien de
plus beau que! la nature ! M. Senties a échoué dans sa noble et
vaste entreprise , peut-être parce que les dimensions d'une aussi
grande page étaient au-dessus de ses forces; mais il ne doit pas se
décourager, il y a quelque chose dans son œuvre qui ne nous
abandonne jamais , c'est de l'ame. Je regrette de ne m'être pas
occupé encore de la Charlotte Corday de M. Scheffer jeune :
l'acceptant telle qu'il l'a conçue, et pardonnant l'absence d'air
qui vous étouffe dans cette chambre sans profondeur, on ne peut
que donner des éloges à son stylo , à son heureux coloris , et au
mouvement qui agite tous ses personnages. Mais essayons de
dire ce que nous aurions voulu. Dans ce drame terrible, Marat
partage incontestablement le principal rôle; on songe toujours à
lui, c'est lui qui souvent vient le premier à la pensée. Ainsi ,
quoiqu'on en ait loué généralement M. Scheffer, nous regardons
comme une faute grave d'avoir rejeté cette importante figure
sur le dernier plan , et nous sommes persuadés que le peintre
sent aujourd'hui qu'il s'est privé d'un immense moyen d'impres-
sion et d'intérêt , en ayan' ainsi peur d'un corps sanglant. C'est
là qu'était la péripétie de la scène, et M. Scheffer jeune sait
comme nous que l'on peut montrer un homme assassiné , sans
heiuler notre délicatesse. Qu'il nous soit permis de dire
encore que nous aurions autrement senti Charlotte Corday.
Cette courageuse fille , fanatisée par deux amours , se résout à
un crime dans le silence de sa chambre; elle le raisonne; elle
fait un long voyage pour le consommer; elle arrive, se présente
chez le tribun du peuple et le poignarde! Alors, elle avait
refoulé au fond de son cœur tous les sentimens d'éducation , de
lois , de femme même ; elle croyait être utile à son pays en ven-
geant celui qu'elle aimait, elle devait donc être heureuse d'avoir
si bien accompli son dessein. Le sang de son ennemi , loin de la
faire pâlir, devait au contraire porter son exaltation au dernier
degré de paroxysme; et, entraînée par le peuple, encore bouil-
lante d'une vengeance satisfaite , elle devait célébrer son triom-
phe I II y avait long-temps que le sacrifice de sa vie était résolu,
et qu'elle envisageait la mort. Ce n'est que refroidie par les
réflexions de la Conciergerie que son cœur de femme a dû
faiblir; ce n'est qu'en face du supplice qu'elle a pu avoir la
belle expression d'insensibilité que M. Scheffer jeune lui a
donnée. Gluck, nous dit-on, ne commençait jamais un opéra avant
d'avoir long-temps étudié son poème : nous voudrions que les
peintres fissent comme Gluck. Le grand musicien a prouvé que
sa méthode était bonne.
Un enfant malade est couché tout habillé sur un grabat ;
pauvre enfant ! il n'a pas même de drap; il ne peut dépouiller
ses membres souffrans des vêtcmens grossiers qui les gênent ,
et les mains jointes , il regarde encore avec ferveur un Christ
suspendu au-dessus de sa tête. Son petit frère, la figure morne
et abattue, est assis à côte de lui. Infortunés! qui connaissent le
malheur avant d'avoir vécu ! Voilà le Jeune frère malade,
par M. Lessor. C'est, comme on voit , une composition simple,
pure , touchante , et qui vous perce le cœur à la vue des misères
du peuple, de ce peuple que les riches abandonnent à ses souf-
frances , quoiqu'ils aient causé tous ses maux !
Revenons donc à l'œuvre puissante de M. Lessor, et osons lui
recommander de se rappeler toujours que la peinture a mission
d'embellir la réalité de son prisme artistique ; tout en restant
dans le vrai , le plus vrai.
M. Lugardon est également un artiste d'une haute portée :
pleins de franchise et de simplicité dans leur exécution , ses ta-
bleaux se distinguent par un esprit de vérité très-originale, et
surtout par l'absence d'imitation de qui que ce soit. M. Lu-
gardon est lui , et ce mérite est rare aujourd'hui ; aussi , sans
parler de ses Suisses du château de Rotzberg, qui décèlent
tant de force , mais dont la touche est généralement un peu dure,
tout le roonde admire le sentiment de vie et le beau caractère
qui frappent vivement dans sa Famille napolitaine : deux
femmes agenouillées et un homme debout sont en prières devant
une madone. Il faut bien du talent pour produire de l'effet dans
un motif aussi simple et aussi usé. De tels hommes ont'iin grand
avenir. C'est M. Lepaulle , il veut arriver et il arrivera. Qui
veut, peut : c'est presqu'en peinture comme en morale. Dois-je
avouer que j'aime moins M. Bonnefond? il est généralement
estimé, et il fît en 18.27 un si beau tableau , les Pèlerins , que
j'éprouve de l'embarras à dire qu'on remarque dans ses ouvrages
exposés cette année un manque de feu sacré qui désespère chez
un praticien aussi habile. Je ne saurais expliquer si c'est pré-
occupation des études sévères auxquelles se livre , dit-on ,
M. Bonnefond; mais je croirais plutôt que le soin qu'il met à
perfectionner sa peinture , à la polir, à la rendre jolie , lui en-
lève cette spontanéité , cet élan , sans lesquels on meurt bien vite
dans les arts. J'entends , il est vrai , répéter que la Cérémonie
de l'eau sainte eit charmante; mais, selon moi , c'est la meil-
leure critique (jue l'on puisse faire de cette scène qui , prise dans
le sentiment religieux qui a présidé à son exécution , devrait
être si solennelle et d'une si profonde impression ! N'est-on pas
en droit d'adresser le même genre de reproche à M. Eugène
Lami , cet artiste dont le pinceau élégant et facile sait trop
nous charmer? Pourquoi un homme de cette capacité ne sent-il
pas qu'il est temps d'abandonner le genre épisodique des ba-
tailles de notre école, et qu'au lieu de nous amuser par de
piquans détails, il lui appartient de nous effrayer, de nous exal-
L'ARTISTE.
toj-, en nous rendant toutes les .terreurs , toute la jniissance de
cet liorrible jeu de la guerre , où les cartes sont des hommes ;
les t<iblcs , des mares de sang; les mises, des peuples, et les
joueurs , des faquins couronnes qui ont besoin d'c'motions ?
Il y a encore un artiste, M. Lepoitevin, que je suis fàclic'de
n'avoir pas nomme. On peut dire, en termes d'atelier, qu'il a
l)caucoup de main ; sa facilite annonce de l'esprit , mais peut-
être pas assez d'étude. Je vois bien que ses marines et ses pay-
.sagcs ont la vie et l'abandon de la nature, et ne sont pas faits
avec les partis pris de l'école de l'empire; mais je leur repro-
cberai une couleur fauve et rousse, qui est évidemment chez
M. Lepoitevin de la manière. Qu'il y prenne garde , la ma-
nière a toujours conduit les peintres à leur perte : c'est une
liqueur fcrmcntce, que l'on aime d'autant plus qu'on en boit
davantage, et qui linit par nous ôter l'usage de la raison. A
j)ropos de paysage, nous n'avons pas parlé de ceux de M. Re-
noux , parce qu'a tort ou à raison nous ne les avions pas jugés
assez saillans; mais V Intérieur d'une chambre au seizième
siècle, qu'il vient d'envoyer, mérite une mention particulière:
c'est une œuvre de conscience , longue et finie, qui montre un
talent fait ; tous ces petits détails de décors sont d'une délicatesse
parfaite , et s'il est juste de confesser que les figures accessoires
sont maigres et froides , tout le reste du moins mérite des éloges.
Il a beaucoup été question, cette année , de M. Mauzaise , et
la seule chose à mon sens que l'on aurait dû citer de lui est une
étude à laquelle personne n'a songé. D'un aspect assez igno-
ble d'ailleurs , et couchée on ne sait comment, celte figure dort,
oh mais elle dort profondément, admirablement ! Jamais on n'a
vu le sommeil , celte vie insensible du sommeil , cette mort qui
respire , exprimé d'une manière plus absolument vraie. La
nature est rendue là avec un sentiment de vérité indicible. Il y
a pourtant de l'artiste là-dedans I 11 nous semble aussi que la
Diseuse de bonne aventure , que M. Boucoiron a exposée de-
puis peu , le produit avantageusement dans les arts. Sa palette
est fine et jolie , et ses trois figures sont bien composées ; mais
on remarque néanmoins une faiblesse de modelé qui perdra
M. Boucoiron s'il n'y songe.
Nous ne pouvons terminer notre revue du Salon sans dire un
mot des beaux dessins qu'a exposés M. Chenavard ; nourri
d'heureuses études du moyen âge, il joint une exécution su-
perbe à une brillante imagination , et sait employer ses teintes
avec un rare talent. Son aquarelle du Jugement de Salomon,
faite pour être copiée sur verre à la manufacture nationale de
Sèvres , est d'imc magnificence de couleur qui doit produire le
plus grand effet. J'aime moins le modèle de vase destiné à être
exécuté en porcelaine, quoiqu'il soit composé avec beaucoup
d'adresse : outre son extrême lourdeur, quant à la forme , il est
couvert de plusieurs ordres de décors qui se marient diffîcile-
ment ensemble, et ne me paraissent point d'un goût très-épuré.
Lors(ju'on est dans la salle des dessins et (pi' on a loué les beaux
effets des aquarelles de M. J. Roberts, et la magnifique couleur
de celle de M. Fontalard, on ne peut s'empêcher de citer les
deux sépias de M. Henri Monnier, où l'on retrouve loul le la-
lent de cet artiste , élégant traducteur des moralités de La Fon-
taine, inflexible bourreau des vices ou des lâchetés de nos plits
hommes d'état , et (léau des ridicules de nos grands bourgeois. ,
Mais ce nom, déjà si populaire, d'Henri Monnier, le va d^^
venir bien davantage. Le peintre créateur, l'écrivain spirituel,
vient de se faire comédien : -victime d'une fortune injuste , il a
pris toute son existence d'artiste, sa vieille existence d'artiste ,
et il l'a jetée courageusement sur un théâtre , comme une pièce
de 5 fr. qu'on jette en l'air, en criant ybce.' Heureusement la
pièce est tombée face , et l'acteur improvise , soutenu par son
brave camarade Lcpeintre jeune , vient d'obtenir au Vaude-
ville un succès inoui. L'homme doux et mélancolique que nous
connaissons tous , que nous aimons tous , nous a fait rire aux
larmes sans jamais sortir des règles du meilleur goût , et la salle
de la rue de Chartres est trop petite , depuis quinze jours, pour
contenir ceux qui veulent applaudir une organisation aussi
complète de comique et de vérité. L'histoire de M. Henri Mon-
nier restera inscrite dans les fastes des arts, comme un long
combat où le courage et le talent ont à la fin vaincu le sort.
J'ai de fortes raisons pour être grandement disposé à parler
des peintures sur porcelaine , que personne n'a vues au Salon ,
et auxquelles nul journal n'a daigné accorder un mot ; mais en
vérité , elles sont toutes d'une si inconcevable faiblesse que
j'ose à peine appeler l'attention publique sur cet objet. Combien
ne doit-on pas regretter de voir ainsi al>andonné un art déjà
poussé si loin malgré tous les obstacles qu'il eut à vaincre ,
malgré l'indifférence qu'on lui montra toujours chez nous et que
l'on peut à peine expliquer en le voj-ant tomber dans le do-
maine industriel î La peinture sur porcelaine pouvait cependant
arriver peut-être à (juclque degré de la puissance de la j)eiDturc
à l'huile , et elle avait pour elle l'immense avantage d'être in-
destructible et de résister même au temps ; mais elle fut étouf-
fée des son origine par le monojx)le'. Les peintres sur porce-
laine , enfermés sous les voûtes de la fabrique de Sèvres, comme
autrefois dans leurs monastères les enlumineurs de saintes
Bibles et de Missels de roi , produisirent bientôt des die&-
d'oeuvre de patience ; mais jamais le génie ne vint les pousser
en haut de son souffle vivifiant, parce que le régime de plomb
d'une manufacture royale tue manifestement le génie ; et cela
est si vrai, que la porcelaine compte à peine deux peintres dans
ses annales , Charles de Velly , je crois, et Béranger, tandis
qu'elle a raille copistes d'un talent admirable. Chaque fois
qu'un homme de quelque portée s'annonça dans cette branche
des arts , il l'abandonna bientôt , parce qu'une entreprise par-
ticidière ne pouvait lui payer son talent , et que , trop libre de
son allure pour soumettre ses inspirations à une autorité direc-
toriale , il ne pouvait profiter de la protection que le gouverne-
ment concentrait sur l'établissement entretenu à sa charge.
Quant à traiter directement avec le public , la chose est presque
impossible : car nous avons déjà dit que la porcelaine était
' Quoiqu'il soit exact de dire que le gouvernement n'a jamci» auftthé
tel artiste ou tel manufacturier de tenter tout ce qu'il lui plaidait de
tenter pour le propres de la porcelaine , il est facile de démontrer q
ce mot de monopole n'a rien d'eiagéré. La fabrique de S*>Te» , ei
livrant .tu commerce avec $on (5norme subvention et la protection
cialc du chef de l'état , a nécessairement brisé toute cnacurTcncc.
29A
L'ARTISTE.
tonibc'c, à SCS yeux, dans un tel discrédit, qu'il la méprisait.
Quoique les procèdes d'exécution de cette peinture offrent de si
grandes diiïicul es qu'elle a besoin d'être soutenue par des
moyens supérieurs , si c'était ici le lieu et si je ne craignais de
prêcher dans le désert , il me serait facile de démontrer , par
de plus amples développemens , que c'est le monopole de la
manufacture de Sèvres qui a étouffé les progrès de la porcelaine ;
mais il me paraît suffisant aujourd'hui de signaler cette réforme
à faire aux jeunes gens éclairés, dit-on, qui sont, en ce moment,
à la tête du département des beaux-arts. Ils ne manqueront pas
de plus habiles que moi pour les guider s'ils le veulent.
Une faljrique royale était une i^oble générosité quand on eut
la pensée d'introduire la porcelaine en France; aujourd'hui,
elle devient nuisible , autant que les langes d'un enfant seraient
préjudiciables à sa croissance si l'on s'obstinait à ne pas les lui
enlever. La porcelaine est grande fille à présent ; elle n'a plus
besoin de lisières , et c'est prolonger son adolescence que de
les lui laisser. 11 faut donc désirer que l'administration soit
assez ennemie des abus pour détacher la porcelaine de la manu-
facture dite royale. Il y aura économie pour le Trésor autant
que profit poiu' les arts , et cet établissement , sous le savant
minéralogiste qui le dirige aujourd'hui , conservera encore une
haute importance , en propageant les branches plus jeunes des
arts céramiques , et en continuant surtout à nous rendre dans
toute leur beauté, comme il le fait chaque année, les admirables
peintures sur verre dont on voit de si magnifiques échantillons
au Salon. Les artistes eux-mêmes que Sèvres emploie gagneront
à ce changement; il sera facile, je crois, de leur sauver les
chances effrayantes de la cuisson, d'avoir un atelier particulier
où ils retrouveront tous les moyens mécaniques indispensables
pour parfaire leurs précieux ouvrages , et libres de leur essor ,
encouragés, protégés par l'intérêt public, excites par la rivalité
des concurrens qui naîtront , leur juste émulation portera les
plus beaux fruits. Quand on voit leur sève pousser de si vigou-
i-eux rameaux dans un terrain aussi aride, à quelle hauteur ne
peut-on pas croire que se seraient élevés les Constantin , les Ja-
cotot , les Robert , les Langlacé , et tant d'autres artistes supé-
rieurs, s'ils n'avaient pas subi ce terre-à-terre qu'il y a toujours
pour le génie comprimé sous une volonté étrangère ? Oui , cer-
tainement , disons-lc ici pour terminer, le coloris et la hardiesse
de pinceau qu'on remarque dans la copie de la Psyché de
Prud'hon par madame Debon , la touche délicate et nerveuse
de la copie de Sainte Thérèse :par madame Ducluzeau , la per-
fection des camées de IM. Parent, l'énergie qu'il y a dans la
Folle et la Druidesse , d'après Horace Vernet , par ma-
dame Laurent, tous autant d'ouvrages inappréciés au Salon de
cette année, annoncent des germes de talent et de force qui s'é-
teindront dans l'oubli, et qui, pour éclore et produire de belles
choses , n'ont besoin peut-être que d'un peu de considération
et de grand jour.
V. ScHOELCHER..
LETTRES SUR LE SALON DE 1831.
SEPTIEME LETTRE.
t^ tyrW. £renronneâ ^nuoj ,
Membre (le rAcadcniie de peinture d'Angleterre , etc. , etc.
A LOKDBE9.
Monsieur ,
Dans les arts comme dans les autres branches des conn.iis'
sances que cultive l'intelfigence humaine , tout ce qui jette
quelque lumière sur l'histoire de la personne" et celle des ou-
vrages des grands talens , tout ce qui explique et fait ressortir
l'une par l'autre, s'empreint d'un puissant intérêt aux yeux de
l'observateur. "Les œuvres d'Horace Walpole sur les artistes les
plus célèbres de votre pays ont tout le piquant de véritaWes
anecdotes; et la correspondance intime du Poussin, dont ce
grand peintre ne pouvait prévoir que la postérité reçiit jamais
la confidence , souvenirs instructifs, pleins de bonhomie et
de finesse , où il n'épargne à ses amis ni paresse ni abandon ,
se fait relire avec tm plaisir toujours nouveau. Rien ne serait
plus facile que de multiplier les exemples sur ce même sujet ;
que de peindre Raphaël allumant son génie au feu de ses pas-
sions , et faisant taire à la fois les scrupules religieux de son
siècle en parant sur la toile toutes ses maîtresses de l'auréole
de la Vierge. Rien ne serait plus facile que d'ouvrir en imagi-
nation le cloître où s'était renfermé Lcsueur : dans ces tranquilles
• enceintes au pied desquelles venaient expirer tous les bruits
d'une société qui s'agite, où l'ame du peintre n'était émue que
de passions douces, on le verrait puisant cette sage simplicité,
ces chastes et nobles inspirations qui le conduisirent sans efforts
au sublime. Ainsi , passant de noms anciens à des noms mo-
dernes , on étudierait l'influence delà position sociale, de l'édu-
cation , des circonstances extérieures sur la direction du talent
de nos artistes. De degré en degré, s' élevant d'observations in-
dividuelles à des considérations générales , on serait entraîné à
constater la réaction mutuelle dec arts sur la civilisation , et de
la civilisation sur les arts , vaste et brillant sujet que je tente- '
rais peut-être d'approfondir un joiu-, s'il n'offrait trop de diffi-
cultés à mon insuffisance.
Que le génie du poète s'éveille au bruit des agitations civiles ;
qu'il s'enflamme au feu des passions publiques ; qu'à son tour
l'imagination du musicien jette ses plus vifs éclairs au milieu
de l'éclat et du tumulte des fêtes : cela se peut , sans doute , et
l'antiquité , comme les temps modernes , en offrent de nombreux
exemples ; mais il n'en est pas de même dans les arts d'imi-
tation. Les grandes et belles productions ne peuvent s'en-
fanter que dans le calme et la retraite. Sans, Dieu merci! se
condamner comme Lcsueur à la dure réclusion de la vie mona-
cale, il faut que le peintre sache à propos s'isoler des intérêts
L'ARTISTE.
295
(lu siècle ; et pliitik que de se laisser entraîner au courant d'une
facilité décevante , plutôt que d'éparpiller ses dons naturels et
son savoir en milliers d'essais éphémères, il faut qu'il sache
demander à la solitude et à la méditation de mûrir sa pensée.
Telle a été la marche des Ingres et des Granet , des Schnetz et
des Robert , des Delaroche et des IJelacroix. Sans quitter la
capitale, les deux derniers ont su, pour produire avec matu-
rité, s'arracher du sein des tumultueuses distractions. Mais
l'Italie est devenue le vaste cloître des autres , l'Italie à la belle
nature, où tout, présent et souvenirs, respire le saint amour
des arts; tout, jusqu'à la moindre pierre, jusqu'au moindre ves-
tige , semble en célel)rer la gloire.
Ainsi , comme je l'indiquais à notre ami Brockedon , tandis
que, d'un côté, l'école soi-disant classique , minée de toutes
parts dans l'ojjinion, tombait de sa piopre faiblesse ; tandis que
tous les jours isolée davantage , au milieu d'une génération nou-
velle , hostile et vigoureuse , elle n'avait plus de défense et de
protection que dans l'obstination a veugl e et l' ignorance rétrograde ;
tandis (|ue , d'une autre pail , le premier choc du roman-
tisme clak plutôt une guerre ai jVrtto qu'une véritable conquête;
tandis que ses partisans, égarés sur les pas des génies novateurs
qu'ils n'avaient pas su comprendre, détruisaient sans rccon-
'«truire, et se livraient aux témérités les plus étranges, au dé-
vergondage le plus effréné ; en un mot , tandis qu'une aveugle
fluctuation emportait le train habituel des choses , on aimait à
voir se conscjTer à pai't et se perpétuer, chez quelques hommes,
le privilège de la raison et de la force morale , comme le dépôt
des lumières dans les mains des pieux solitaires , au temps du
moyen âge; on aimait enfin à reconnaître dans leurs ouvrages
quelque chose de cette vocation , de cette conviction profonde ,
quelque chose de cette suite et de ce concert qui manquait à
tout le reste.
C'est ainsi que M. Granet fondait et consolidait sa juste ré--
))utalion par ses nombreux tableaux d'intérieur. Exécution se-
crète et originale, fiutc et rigoureuse; coloris solide, générale-
ment juste et vrai; parfois abus des oppositions du blanc et du
noir; touche fine et hardie, disposition simple, caractère dans
les figures et les accessoires , miroir exact de la nature de l'Ita-
lie, sa nature de prédilection, tel est le cachet distinctif des
productions de cet homme de génie. Ce n'est point un talent
brillante qui fasse tapage, qui prenne aux yeux tout d'abord;
appuyé sur la méditation des ressources de l'art et sur une
théorie profonde qu'il a inventée à sou usage , il veut être et il
est vrai avant tout. Sa Religieuse gardant Fert-Tert n'est ,
a proprement parler, (pi'unc eliauche; mais sa Justice de paix,
sa pawre Famille italienne , sa Beligieuse malade , sa
Messe à un autel privilégié , sont des tableaux charmans où
se retrouvent la plupart des qualités d'un peintre qui a rendu le
public si difficile. Les tableaux sont comme les pièces de théâ-
tres : de tous ceux qui paraissent sur la scène, il en est peu qui
n'aillent pas grossir la liste mortuaire des vieux catalogue».
Les productions de M. Granet sont du petit nombre de celles
Iqui passeront à la postérité comme l'une des gloires de l'école
p-ançaise du dix-neuvième siècle ; car elles font aimer la pein-
lure pour la peinture même , car elles ont ce qui fait vivre les
1
œuvres des arts comme celles de l'cspnt : la science et le stvie.
M. Schnetz est, sans contredit, l'un des peintres les plus
habiles de notre é|)oque; son cx[H>sition est nombreuse et
brillante , et l'on reconnaît aussi dans ses ouvrages l'heureuse
influence du séjour en Italie. Difficilement, dans la pensée,
peut-on le séparer de M. Léopold Robert , à qui une sorte de
fraternité de goûts , d'existence et d'études , l'attache sur le nA
de la mère-patrie des arts. Toas deux, simples dans leurs con»-
positions, sévères dans leur style, solides, puissans et vi-
goureux d'exécution , reproduisent les scènes {amilières que
sèment sur leurs pas les mœurs |)opulaires on religieuses de
l'Italie. Puisant donc à la même source leurs inspirations, nour-
ris du même principe, « l'imitation de la nature choisie; » asseï
forts de leur éducation pittoresque pour n'avoir de modèles
qu'en eux et dans la nature; assez riches de leur propre fonds
pour rester eux-mêmes au milieu des vestiges de l'antiquité et
des productions des maîtres de l'école italienne, ils forment à
eux deux une sorte de faisceau compacte et indestructible; à
eux deux , ils constituent une sorte de svstèmc de peinture ori-
ginale et unique dans l'histoire de l'art. Facilement, on conçoit
donc que leurs noms s'accouplent comme d'eux-mêmes , soiis la
plume; mais à mes yeux , M. Léopold Robert est un artbte
plus complet. Déjà, dans ma première lettre , j'avais caractérise
le talent de chacun de ces grands artistes , et les derniers ou-
vrages de Léopold sont venus donner gain de cause à mon opi-
nion.
Peut-être pourrait-on dire de M. Schnetz qu'une grande fa-
cilité à imiter la nature l'entraîne par le chanue que celte faci-
lité donne à ses études, et sous sa main habile, la composition,
l'invention semblent parfois être négligées comme à son insu.
Peut-être aussi pourrait-on reprocher généralement à ses chairs
un ton rouge briqucté; mais ce défaut, particulièrement remar-
quable dans ses Baigneuses du lac de Némi , se rachète
par des qualités immenses que peu d'aitistes possèdent au même
degré. Des Malheureux implorant le secours de la fierge et
une famille de Contadini surprise par un débordement subit
des eaux du Tibre, sont ses ouvrages les plus importans.
Le premier est une vaste composition de grandeur naturelle
où le talent d'exécution de M. Schnetz se déploie dans toute sa
force, où des parties traitées en maître donnent de grands en -
seigneraens aux autres artistes par leur étude profonde et leur
étonnante perfection. Mais tout en admirant les beautés de dé-
tail, un choix noble, un grand caractère, une imitation fidèle,
la critique se surprend à chercher, dans l'ordonnance générale,
celte spontanéité de conception qui lie entre eux tous les per-
sonnages , qui fait circuler l'ame et la vie dans toute la scène ;
en un mot , elle regrette que la Minerve ne soit pas sortie , ar-
mée de toute pièce, du cerveau du peintre.
C'est une chapelle de la Vierge dont l'autel est tout charge
de fleurs et d'ofù-andes votives. Une famille , inclinée devant
l'image ac la mère de Dieu, adresse à Marie de ferventes prières
en £iveur d'un jeune malade d'une belle et intéressante figure ,
gisant là presque dénué de sentiment et de vie. Un feu dévorant
déchire et consume sa j>oitrine. Impuissant à prendre |>art à la
scène pieuse , il tombe affaissé dans les bras de sa mère éploréc ;
296
L'ARTISTE.
il va s'c'teindrc, pareil à ces belles lampes tumulaires qui ne jet-
tent plus que des lueurs pâles et mourantes. Son père est à
genoux derrière lui, et sur sa figure se mêlent à l'expression de
la ferveur une inculte énergie , une sorte de férocité; ses lèvres
prient , mais sa prière est presque une menace. Voilà le groupe
principal.
Autour se dessinent des personnages accessoires. Ici c'est
un pèlerin et un moine, puis un jeune aveugle; là c'est une
jeune fille que le repentir d'une grande faute semble appeler
aux pieds de la Vierge , et qui répand en secret sa prière sans
oser approcher de l'autel. La tête du vieillard et celle de l'en-
fant du groupe principal sont des chefs-d'œuvre de l'art. On ne
peut rien imaginer de plus fortement conçu , de plus fortement
exécuté.
DmsV Inondation , figures également de grandeur naturelle,
les eaux du Tibre deliordé se répandent et montent dans la cam-
pagne : une jeune femme, à qui la peur laisse à peine le temps
de se vêtir , s'enfuit portant sur sa tête le plus jeune de ses en-
fans couché dans une corbeille; elle tient l'autre par la main.
Incertaine dans sa marche , et cherchant à échapper aux eaux
qui la gagnent , elle s'élève sur un tertre. Son mari qui em-
porte sur ses épaules sa vieille mère malade , la rappelle et lui
montre un chemin plus court à travers les eaux. Ce morceau
est , à mon sens , plus complet que le précédent. Resserré dans
les limites d'un cadre plus étroit, il est mieux entendu de com-
position. On trouve, il est vrai, quelque négligence dans la
perspective aérienne; mais la vérité des attitudes, la vigueur du
coloris et du dessin , l'absence presque totale des tons briquetés ,
et surtout la prodigieuse puissance d'expression du groupe de la
vieille mère et de son fils , ont fait dire à juste titre de ce ta-
bleau qu'il rappelle la manière exacte et savante des bons ou-
vrages du Dominiquin.
C'est ainsi, comme je vous le disais. Monsieur, 'qu'on re-
connaît dans les œuvres de M. Schnetz comme dans celles de
notre autre romain M. Léopold Robert , combien le calme de
la retraite tourne au profit de la pensée , combien en quelque
sorte l'air qu'échauffe le ciel privilégié de l'Italie contient de
poésie simple et forte.
Leaves de Conches.
Paris, (5 juillet 1831.
M. Camille Roqueplan n'a pas encore donné son nouveau ta-
bleau proaiis au Musée. Je le regrette, car c'est un artiste dont
j'aime beaucoup, comme le public, les charmantes productions.
Je regrette surtout qu'il n'ait pas exposé ici trois ou quatre ta-
bleaux importans que j'ai vus dernièrement à Londres , entre
les mains d'un amateur français , et qui lui eussent £iit le plus
grand honneur. L'un est la sortie , l'autre est la rentrée d'une
procession. Un troisième représente une diligence qu'entourent
les vagues furieuses d'ime haute marée. Les chevaux s'abattent;
l'orage gronde dans l'air , et les dangers s'accumulent sur les
voyageurs épouvantés.
L'Exposition possède de lui beaucoup de petits tableaux, por-
traits , études de paysages , puis deux marines , puis des pastels
délicieux. C'est un talent souple et protéiforme, qui s'essaie
avec goût , dans tous les genres. La délicatesse ; une
touche vive et spirituelle ; des compositions ingénieuses , rem-
plies d'heureux contrastes , pittoresques dans l'ensemble, et
toujours ornées de détails agréables et de jolis paysages : tels
sont les mérites de cet aimable artiste. On peut dire qu'il est en
peinture l'expression de la société actuelle, comme le spirituel
Watteau l'était de la sienne , comme Scribe l'est à son tour sur
le théâtre; mais Watteau ne brillait que dans un genre, M. Ro-
queplan a plus de souplesse et de ressources sur sa palette.
Sa Marée d'équinoxe , sa Vue de Basse-Bretagne , par
un soleil couchant ; sa Mort de l'espion Morris , tableau
de grande dimension, avaient appelé sur lui les suffrages
des connaisseurs et la faveur du public , au dernier Salon.
Aujourd'hui les amateurs des arts prisent surtout une scène
familière où figurent une jeune femme et un gentilhomme du
temps de Louis XV, faisant la lecture sous une charmille. Ils
recherchent encore une vue prise aux environs de Paris , et qui
a tout l'accent de la nature. Ils remarquent enfin une grande
Vue des côtes de Nonrwndie , œuvre capitale de l'exposition
de notre. jeune artiste. La perspective linéaire et les fonds de
cette marine sont parfaits de légèreté et de finesse , et si
M. Roqueplan donnait plus de profondeur à la toile, en consa-
crant quelques heures à terminer et allégir davantage son ciel ,
cette œuvre pourrait se placer parmi ses meilleures productions,
Leaves de Conçues.
L'ARTISTE.
S97
£itth*aturf.
JENNT I.A BOUQUETIERE.
L'histoire de Jenny est une histoire extravagante et
bizarre ; elle a fait un métier que je ne saurais trop vous
expliquer, Mesdames. Cependant comme Jenny avait un
bon cœur et une belle ame, il faut qu'elle ait, elle aussi,
sa biographie a part, moins que rien, une page dans
Klk notre recueij d'artistes. Jenny a été si utile a l'art !
i^ Je dis Jenny la bouquetière parce qu'elle vint a Paris
f vendant des roses et des violettes paies comme elle , la
pauvre enfant. Pour le débit des fleurs, il n'y a que deux
ou trois bonnes places a Paris : l'Opéra, le soir, quand
l'hai-monie étincelle, quand le gaz éclate, quand les
femmes riches et parées s'en vont en diamans, en den-
telles , se livrer aux molles extases de l'harmonie'; alors il
fait bon avoir un magasin de roses et de violettes , le dé-
bit est sûr. Mais quand vint Jenny a Paris , elle ne put
vendre ses fleurs que sur le pont des Arts , des fleurs
sans odeur et sans couleur , image trop réelle de la poésie
académique ; des fleurs de la veille a l'usage des grisettes
qui passent. Avec mi pareil commerce , il n'y avait au-
cune fortune Ix aspirer pour Jenny.
Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y
eut des vieillards, des roués de la bourgeoisie qui firent
des quolibets a Jenny, qui l'accablèrent de mots a double
sens ; mais Jenny ne les comprit pas : le bourgeois liber-
tin est trop laid! La pauvre fille cependant vendait ses
fleurs , mais le commerce allait mal ; il fallait sortir de ce
misérable état a tout prix.
Quand je dis a tout prix je me trompe : non pas au
prix de l'innocence, pauvre Jcuny; non pas au prix de
cette fortune éphémère et misérable qui s'en va si vite
et qui se fait remplacer parla honte. Ne crains rien pour ton
joli visage, ma bouquetière; il y a quelque chose d'in-
nocent a faire avec ta jeunesse et ta beauté ; quelque chose
d'innocent a faire, entends-tii bien, avec ton visage si
frais, tes doigts si déliés, ton port si noble, ta taille si
»svelte, et ce pied fait au tour qui donne une forme char-
mante a tes mauvais souliers.
Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tiens-toi
il distance. Tu n'as pas même a redouter mon souffle.
Pose-toi la, ma fille, sous ce rayon de soleil qui t'enve-
loppe desa blancheur virginale. Oh! soismuette et calme.
laisse-moi l'envelopper d'art et de poésie; tu seras mon
idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger
autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les
formes légères , les ravi.ssantes apparitions de mon voyage
d'Italie. Reste la, reste, Jenny, so»s mon pinceau, surma
toile, dans mon ame, sous mon regard ; que de métamor-
phoses tu vas subir ! "Vierge sainte, on t'adore, les hommes
se prosternent a tes pieds; jolie fille au doux courire, les
jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus grave,
relève tes sourcils arqués, réprime ce sourire : jeté fais reine
et grande dame ; après quoi , si tu veux poser ta tète sur ta
main, si tu veux mollement me sourire, si tu veux t'a-
bandonner à la poétique langueur d'une fille qui rêve,
je fais de toi plus qu'une vierge : je te crée la maîtresse de
Raphaël ou de Rubens. Pauvre fille, c'est beaucoup plus
que si je te faisais la maîtresse d'ini roi !
Jenny! inépuisable Jenny! Qu'elle vienne, l'in.spira-
tion me saisit et m'oppresse ! la fièvre de l'art est daus mes
veines ; ma palette est chargée pèle-mèle , ma grossière
palette en bois de chêne ; ma brosse est a mes pieds ha-
letante comme le chien de chasse qu'on tient en laisse ;
viens, il est temps, Jenny. Et Jenny vient, docile comme
l'imagination , docile et souple et pirte à tout , à tout ce
que l'art a d'innocence et de poésie. Allons, Jenny, pose-
toi ; je veux voir en toi une belle fille grecque , comme
celles que vit Appelles quand elles posèrent pour la statue
de la déesse; tu es belle ainsi, ma jolie Grecque, ma sé-
vère beauté, mon Athénienne aux formes ravissantes. Et
si je veux changer ma beauté cosinojwlite, ma beauté
change : la voila Romaine, Romaine de l'empire. Ro-
maine comme les Romaines de Juvénal. Allons , Jenny,
sors du festin , prête l'oreille aux chants des buveurs,
relis-moi l'ode d'Horace a Glycère , a Néera ; sois belle
et riche, étends-toi dans ta litière portée par des esclaves
gaulois ; remplace les bagues de l'hiver par l'or de l'été.
Mais avant tout, avant de représenter l'ivresse, as-tu
déjeuné ce matin , Jenny ?
Vous autres vous ne vous figurez pas ce que c'est
qu'une pauvre fille qui rêve tout éveillée, et qui rêve
jx)ur vous ; vous ne vous imaginez pas tout ce qu'il y a
de péril et de difficulté dans cette position fixe d'une
pauvre femme qui reste des heures entières immobile,
muette, arrêtée; il faut qu'elle unisse la passion au calme,
la colère au calme, l'ivresse au calme, l'amour au calme.
La plus grande des comédiennes, c'est une pauvre fille
qui sert de modèle tout un jour ; qui est comédienne tout
un jour, comédienne pour un honmie tout seul , comé-
dienne à huis-clos, comédienne qui se drape avec une
guenille; reine, dont un foulard forme la couronne; dan-
seuse, dont un tablier noir fait la robe de bal; sainte
hiartyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une
I
298
L'ARTISTE.
chanson de Béranger. Pauvre, pauvre femme ! elle passe
par tous les extrêmes , selon le caprice de l'artiste : on la
brûle , on l'égorgé , on l'étouffé , on la met en croix , on
la plonge dans mille voluptés orientales ; elle est en en-
fer, elle est au ciel ; àrshange aux ailes d'or, prostituée a
l'air ignoble , elle esftout ; elle passe par toutes les ha-
bitudes de la vie : grande dame, bourgeoise, majesté,
divinité de la fable, que voulez-vous? Et cela sans que
personne l'applaudisse, sans un battement de mains,
sans une part dans l'admiration accordée au chef-d'œuvre.
On voit le tableau : que cette femme est belle ! quel re-
gard ! quelles mains ! que d'inspirations véhémentes dans
cette tète ! On porte l'artiste aux nues , on le comble d'or
et d'honneurs : il n'y a pas un regard pour la pauvre
Jenny ; c'est Jenny qui a fait le tableau !
Etrange assemblage de beauté et de misère, d'igno-
rance et d'art, d'intelligence et d'apathie! Prostitution a
part d'une belle personne qui peut sortir chaste et sainte
après avoir obéi en aveugle aux caprices les plus bizarres !
C'est que l'art est la grande excuse 'a toutes les actions
au-delà du vulgaire; c'est que l'art purifie tout, même
cet abandon qu'une pauvre fille fait de son corps ; c'est
que l'art est aussi favorisé que l'opérateur a qui on livre
le cadavre sans repentir et sans remords; c'est qu'aussi
Jenny était douce et modeste , autant que jolie , Jenny
était soumise a l'artiste, aveuglément soumise tant qu'il
s'agissait de l'art; mais la s'arrêtait sa vocation. L'arliste
redevenait-il un homme, Jenny quittait son rôle bril-
lant, elle redescendait des hautes régions oîi l'artiste
l'avait placée comme a dessein, Jenny redevenait une
simple femme, pour se mieux défendre ; Jenny recouvrait
ses bras si blancs , elle rejetait sur son beau sein son pau-
vre mouchoir d'indienne; elle rentrait sa jambe nue dans
son bas troué ; on n'eût pas respecté la reine ou la sainte,
on respectait Jenny.
Ce qu'est devenue Jenny ? Vous voulez le savoir !
Elle a parsemé nos temples de belles saintes qu'adore-
rait un protestant ; elle a peuplé nos boudoirs d'images
_ gracieuses qui font plaisir a voir, de ces têtes de femmes
qu'une jeune femme enceinte regarde si avidement;
elle a donné son beau visage et ses belles mains aux ta-
bleaux d'histoire, sa bienveillante influence s'est faite
long-temps sentir dans l'atelier de nos artistes ; avoir
Jenny dans son atelier c'était déjà un gage de succès ,
Jenny dédaignait l'art médiocre, elle s'enfuyait a s'éche-
veler quand elle était appelée par nos modernes croûtons ,
elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au génie, elle
n'avait foi qu'au génie ; quand l'artiste favorisé était pau-
vre, Jenny lui faisaitcréditbien volontiers. Aimable fille!
elle a plus encouragé l'art "a elle seule que nos trois der-
niers ministres de l'intérieur "a eux trois! Mais hélas!
l'art a perdu Jenny , perdu le charmant modèle , perdu
sans retour, l'art est livré 'a lui-même sans vertu , sans
pouvoir, sans avenir, sans fortune, sans idéal !
Ce qu'est devenue Jenny ? Elle est devenue ce que de-
viennent toujours les femmes très-belles et très-jolies,
heureuse et riche ; elle est a présent ce que seront toujours
les femmes très-bonnes , elle est très-aimée, très-respectée,
très-fêtée. La grande dame a conservé son amour d'artiste,
son dévouement d'artiste , elle est restée artiste. Elle a
quitté , il est vrai , ses pauvres habits , son simple foulard
et son chàle de hasard , elle a chargé son cou de dia-
mans , les tissus de cachemire couvrent ses épaules , sa
robe est brodée, ses bas de soie sont encore "a jour, mais
troués cette fois par le luxe et la coquetterie, elle a des
gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs
de l'Orient pour cette peau si parfumée et si douce, elle
a un titre et des laquais. Eh bien! ne craignez rien, ap-
prochez, la grande dame est toujours Jenny, Jenny la
bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes grand artiste, si
vous vous appelez Gérard , Ingres , Delaroche ou Ver-
net, arrivez, dites-lui : Jenny, il me faut une main de
femme , Jenny vous jettera au nez ses gants de Venise ;
dites-lui : Jenny, il me faut de blanches et fraîches
épaules, il me faut un sein qui bat, Jenny ùtera son ca-
chemire et vous montrera son sein et ses épaules; dites-
lui : Jenny, je fais une Atalante, il me faut la jambe et
le pied d' Atalante, Jenny, grande dame, vous prêtera sa
jambe et son pied comme Jenny la bouquetière ! Bonne
fille! et simple, et ingénue, et dévouée "a l'art, aimant la
beauté pour elle-même , se félicitant tout haut d'être belle ,
parce qu'elle est belle partout, sur la toile , sur la pierre ,
sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite et en plâtre,
toujours belle. Que l'art ne s'afflige donc pas de la fortune
de Jenny, Jenny appartient toujours k l'art, elle est son
bien, elle est toute sa fortune. L'art veut bien la prêter à
l'hymen d'un grand seigneur, mais ce n'est qu'un prêt
qu'il lui fait, il faut que ce grand seigneur soit toujours
disposé k rendre Jenny k l'artiste, c'est une stipulation
écrite tacitement dans le contrat de mariage de Jenny.
Jules Jamiw.
L'ARTISTE.
299
%nnu dramatique.
THEATRE DES NOUVEAUTES.
m^e ^^uUeau, ae h/atfU-^7-ù>, Qùi-aine ejv (leiuc actoj,
P*» M. AXCEI.OT.
IB Encore de la littérature à coups' de ciseaux , du gaspillage de
roman. M. Ancelot n'en sort pas. Il n'est point de livre qui ne
lui doive droit de péage , pas d'écrivain qui ne soit à sa glèbe.
C'est le déprédateur le plus rapace , le plus déterminé jiillard,
et loin d'y mettre un peu du sien , de s'approprier les plagiats
par la manière d'en tirer parti , c'est beaucoup s'il ne les dé-
flcure , s'il n'estropie les gens en les dévalisant sans pitié. N'a-
t-il pas défiguré Diderot? C'est au moins une consolation pour
M. de Mortonval , s'il peut mettre quelque vanité' à périr en si
bonne compagnie.
Un mot du sujet. Le pétulant René de Monlbron est sur le
«point d'épouser la blanche Marie de Noirmoutiers. Mais tout
à coup il apprend par hasard qu'il a un rival , et que ce rival a
lu sans scrupule ses lettres d'amour; aussitôt il rompt avec la
douce et inconsolable Marie , et vole à de nouvelles fiançailles
avec INIargueritc de Saint-Bi'is. Puis , excité dans sa jalousie
par Catherine de Médicis, il poursuit le troubic-fète de son
bonheur jusque dans la chambre de celle qu'il croit perfide. II
le tue, et Marie, trop tard justifiée , s'écrie avec désespoir que
la victime était son père.
Deux scènes passables et un joli décors ne composant pas un
drame , M. Ancelot fera bien de retourner à la bibliothèque.
Mais il y a lire et lire , et à moins qu'un excellent sujet ne lui
tombe des nues tout complet , sa grande fabrique de drames me-
nace de ne pas prospérer.
^e ^(Jouaae ae Ca- iLioerle.
li
v^M Chapelet do patriotisme, mots sonores qui résonnent avec
^^ftforce dans le cœur j la liberté parée des couleurs de France, et
^^Bicourant de ville en ville comme l'écho de juillet; force traits
^^' éncrgi(|ucs ou paroles gaies; scènes burlesques surtout où sont
counnciUées en action ces retentissantes paroles d'un tribun :
Les rois s'en vont. Les phases diverses de l'Italie , de la llel-
Kgique et de la Pologne : voilà cet ouvrage dont l'analyse est im-
possible. La critique se tait sur ces créations d'à-propos, fètcs
de fiiniillc beaucoup plus que solennités de l'art. Avec le nom
de l'unlan , etc , .i l'invocation de tant de phénomènes, de tant
de souvenirs historiques, le succès était inévitable. Il a été
complet. Au milieu de plusieurs salves d'applaudisscmens , les
auteurs ont été nommés.
THEATRE DES VARIÉTÉS.
^Lttf (ûomiteà févùaUcoftftairai , ïtavUttu. nùioriaue ,
PAK M. DUCAICBL.
Ouvrage de la réaction thermidorienne, invective de la ven-
geance , qui d'un juste ressentiment passe aux écarts de la fureur.
Cette pièce , d'ailleurs détestable et stupide , n'est aujourd'hui
qu'un outrage sans raison , qu'une spéculation dont le dégoiit et
la raison publique feront justice.
Où en sommes-nous , bon Dieu ! si l'on a pu s'imaginer qu'il
y eût quelque à-propos dans une diatribe passionnée, convulsive,
ignoble; dans un canevas dont le succès inconcevable, aux jours
sanglans et fashionables de la jeunesse dorée , ne fut certaine-
ment du qu'à la bande de Fréron et consorts. Il y a là calom-
nie ; il y a pis , il y- a maladresse.
Que l'administration des Variétés reste frondeuse et ressuscite
gaiement le système d'opposition avec lequel , au commencement
de l'empire , elle amena tout Paris aux calembourgs de Brunet ;
que dans Cagnard on raille la peur; dans les Croix, la manie
de décorations qui tourmente jusqu'à nos plus ardens républi-
cains , on le conçoit : c'est de l'à-propos ; c'est le ridicule du
jour pris en flagrant délit , le caractère spécial de la quinzaine,
chansonné comme de droit. Les circonstances doivent sans doute
leur tribut à ce gai théâtre , dont la troupe est si bonne, dont
le genre est si délassant : qu'il réfléchisse les facéties du feuil-
leton ; qu'il soit le foyer des mordantes épigrammcs du jour ;
qu'il glane des mots neufs dans les salons et dans la Quoti-
dienne, c'est à mer^'cille; mais aller fouiller à l'arsenal des
insultes violentes, transporter gS en i83i , imaginer entre ces
deux époques , séparées par un siècle d'expérience , ime sorte
de similitude outrageante , une analogie qui n'est pas , ce n'est
plus de l'habileté , ce n'est plus comprendre les limites décentes
de la bonne foi , c'est vouloir faire de la salle im club ou un dé-
sert : c'est presque arborer le drapeau blanc.
Les vicissitudes de cette pièce sont assez curieuses. En 1 796,
on voulut la reprendre , et la censure dictatoriale la recommanda
très-vivement comme un ouvrage digne de rappeler l'esprit
public à l'exercice des vertus républicaines. Le ministre de
la justice, M. Cochon de Lapparent, en défendit toutefois la re-
présentation.
M. Duconccl ne se découragea point. L'attentat de la rue
Saint-Nicaise , mis tout d'abord , par quelques crédules, sur le
compte des jacobins , lui parut un excellent à-propos. Fouché
refusa.
En i8i4, à la restauration, même refus de M. d'André;
bien que dans une épîtrc , l'auteur présentât son ouvrage comme
capable de soutenir puissamment la monarchie.
En i8i5 , M. Decazes en interdit très-poliment la reprise.
Enfin , après l'assassinat du duc de Bcrri , l'auteur accourut
et se heurta, mais en vain, contre la volonté de fer de M. Fran-
chet , qui ne voidut pas donner à cette œuvre déjilacée , et dans
300
L'ARTISTE.
une pareille circonstance , l'autorité d'un réquisitoire contre les
opinions libérales.
Aujourd'hui que le théâtre est libre, ouvert au mauvais goût
comme aux progrès dramatiques, M. Ducancel est venu jeter
cette parade usée sur la scène , et l'on ne sait ce qu'on doit ad-
mirer le plus , ou de sa persévérance à présenter son éternelle
et prétendue comédie , ou du consentement de MM. Danois et
Crétu à cette insulte gratuite faite à la génération qui les sifflera.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.
PAR MH. LEUVEN ET LAt'ZAM.
C'est le mot à mot aussi fidèle que possible d'un charmant
proverbe de M. Théodore Leclercq , moins le titre , et l'on a eu
tort; plus, le principal personnage mis en scène, et c'est un
tort de plus.
Dans son proverbe du Brigand, M. Théodore Leclercq pré-
parait au moins une surprise et une contre-vérité délicate. Grâce
aux éclaircisscmens préliminaires , ce titre de maudit et de ré-
prouvé s'effaçait peu à peu et faisait place insensiblement à
l'idée d'un homme de parti , vaincu pour le moment par le
hasard des luttes civiles, et par conséquent intéressant pour
tout le monde : le mot aidait à la chose. Ensuite en le déro-
bant avec prudence à la scène , en le cachant aux yeux des
spectateurs, l'ingénieux moraliste mettait plus favorablement
en liberté l'intérêt assez équivoque des diverses femmes , jeunes ,
vieilles , laides ou jolies , qui voulaient tirer le malheureux de
sa prison. L'absence du brigand gazait le péril d'un sujet déjà
fort égrillard ; et c'est bien mal à-propos que les arrangeurs ont
fait sortir de la coulisse leur guérillas, pour le mettre à même
de répéter à sa manière , c'est-à-dire avec moins de charme et
de finesse , des détails épisodiques dont les réticences féminines
laissaient deviner la portée. Il y a dans cette correction , osée sur
ce petit chef-d'œuvre, un véritable manque de goût , et nous pen-
sons qu'en tailladant sur le patron obligé les emprunts forcés dont
nos arrangeurs ne sont pas chichcs , ils doivent , en tout état de
cause, se bien pénéti-er des considérations d'artiste qui ont pu
détei-mincr le maître dans l'arrangement de ses matériaux. Là
est l'énigme de sa pensée, le mot et la raison des choses qu'il
se refuse à montrer et à dire.
Après tout , M. Théodore Leclercq se fait jour à travers son
œuvre démantibulée. Son esprit domine les défauts de ses co-
pistes , et cet ouvrage est assez joli de sa première origine pour
échapper au malheur de sa métamorphose.
On a vivement applaudi. Nous conseillons en conséquence à
l'admuiistration du Palais-Royal de courre sus à tout le réper-
toire de M. Théodore Leclercq , sauf nos réclamations en cas
de besoin et dans l'intérêt de l'art dramatique.
tt0UDflIf0.
Nous avons annoncé que le i a juillet prochain , on allait
procéder à l'adjudication du pont des Saints-Pères; nous avons
en même temps émis le vœu que la préférence fût donnée à un
système de construction fixe étudié de manière à ne pas gêner
le port Saint-Nicolas, si utile au commerce. Aujourd'hui , nous
avons malheureusement de foftes raisons pour croire que le sys-
tème de suspension l'emportera sur l'autre. Notre devoir est
de faire connaître nos craintes , afin que M. le comte d'Argout ,
ministre du commerce et des travaux publics, soit averti.
Assurément , il faut faire en général les travaux au meilleur
marché possible; mais il est évident ici que ce n'est ni le pu-
blic ni le gouvernement qui en profiteront : au contraire , tout
le monde y perdra , et le nombre d'ouvriers sera beaucoup
moins considérable que pour un pont fixe. Nous venons, comme
artistes, dire sincèrement nos appréhensions. L'administration
nous saura gré d'un conseil que donneraient tous les amateurs
éclairés. Nous verrions avec douleur se propager le style bar-
bare du pont de la Grève , surtout devant le monument de la
galerie du Louvre.
Le Roi vient de commander à M. Brongniart, directeur de la
manufacture royale de Sèvres , un vitrail pour la chapelle du
château d'Eu. Le directeur en a demandé les cartonsà MM. De-
larochc et Aimé Chcnavard.
Horace et Carie \emet sont à Paris; les artistes, leurs amis, '
es]:èrcnt que leur séjour se prolongera jusqu'à la clôture de ]
l'exposition. i
Parmi trois tableaux nouveaux et très-remarquables qu'IIo- i
race Vernet vient de faire placer au Salon, on distingue un ;
portrait de sa jeune fille , d'une excellente couleur et d'une
exécution ferme et facile.
Le Roi a fait ses choix au Salon pour sa galerie particulière.
Le gouveniement va faire les siens à son tour. Des on dit cir-
culent à ce sujet. On parle de tableaux de MM. Delaroche ,
Scheffer, etc. On cite encore la Liberté de M. Delacroix.
Mais si les bruits disent vrai , avec quelles médiocrités , bon
Dieu, doit être marchandé ce grand artiste.' Après quelles pau-
vres productions doit passer cette magnifique peinture, la seule
imposante, la seule à la hauteur du noble sujet qu'elle a retracé?
Quel prix mesquin pour une si grande valeur ! Non , c'est une
erreur sans doute : car ce serait une trop sanglante ironie au
peuple de Paris et au peintre.
L'ARTISTE.
30i
6mur-:Hrt6.
SAINT-G£RMAIN-L'AUXCRROIS.
Deux vieilles églises, débris d'illustres abbayes, tradi-
tions des temps passés, jetées vivantes dans le siècle pré-
sent, restent debout après douze cents ans sur les deux
rives de la Seine, et paraissent, avec Notre-Dame , pyra-
mide de la Cité, les trois vieux témoins de Paris, chargés
d'attester à tous les siècles la haute antiquité de ses
croyances. Ces deux vieilles églises sont Saint-Germain-
des-Prés et Saint-Gerniaiu-l'Auxerrois; toutes deux, pe-
tites-filles de Clovis, ont vu passer trois races de rois qui
les ont saluées de leur couronne, et les deux Charlemague
de notre histoire y secouèrent la poussière de leurs san-
dales, en inclinant leurs fronts sous les voûtes qui, dans
leur silence , semblent garder les secrets du passé et de
l'avenir. Nées pour ainsi dire avec Paris, ces deux églises
devaient mourir de sa mort, et toutes les révolutions du
temps et des hommes n'avaient osé toucher les deux arches
saintes Sccurs, elles dormaientdans la sécurité, quand
une voix sinistre est venue leurannoncerla ruine de l'une
|H| d'elles; et cette voix de mort est arrivée, alors qu'un
conservateur-général des monuraens historiques vient
d'être nommé, et, qu'après un voyage dans nos pro-
IK vinces, il rend compte de ses sollicitations en faveur de
tous les monumens d'art voués a la destruction et préser-
vés par son heureuse entremise. Certes, de quel droit
irons-nous dorénavant blâmer le vandalisme de nos pro-
vinces, quand elles nous verront peu a peu nous dépouiller
des derniers Ueurons de notre couronne historique? A qui
pourrons-nous adresser des reproches , quand on verra
notre superbe mépris pour toutes nos vieilles richesses, et
Paris veuf en peu d'années du trésor amassé en tant de
siècles? Demandez où sont retournés les monumens des
I^_ Petits- Augustins, qui vous répondra? Et si vous cherchez
^ff à travers les constructions nouvelles dont on comide les
jardins des vieux cloîtres, vous trouverez brisés et défi-
1^- gurés les deux nobles portails de Caiilon et d'Auet, plan-
ai ches mises pour clore les bàtimcns qui s'élèvent , et pro-
bablement destinés a disparaître avec les échaufaudagcs ;
I^_ puis dans chaque coin oublié de ces amas de bâtimens ,
^P quelque tète de roi mutilée, quelque portion de monumens
du moyen âge qui semble amenée lii pour y figurer des
I ruines. Quelle singulière et triste destinée, Paris envoie
ses artistes recliercher et conserver par toute la France les
TOME I. 25' LIVKAISOn.
curieux débris des siècles passés; elle onvre ses musées à
ce qu'elle peut en recueillir, et, dans ses rues, sur «es
places, vivent encore de nombreux monumens qu'elle
laisse dégrader et détruire.
Aujourd'hui l'idée d'embellir les abords du Louvre est
venue a l'étroit cerveau de nos faiseurs patentés, il leur a
semblé qu'il y avait quelque idée sublime à faire regarder
face a face le Louvre et l'Hôtel-de-Ville, et SaintGermain-
l'Aiixerrois, encore tout blessé des fureurs populaires, a
été condamné à la destruction. La place sera nettoyée et
ses vieux murs noircis disparaîtront devant quelques rues
de plâtre et de moellons, amasdcmaisonsnue! etalignces
au cordeau où s'iront enterrer les pierres des pilastres , des
portiques et des voûtes de la vieille église. Que faut-il
pour arrêter cette rage destructive , pour emj)êcher les
architectes actuels, dans leur fureur d'eml)ellissement,
de porter la main sur la vieille chronique nrchitecUi-
rale de nos premiers siècles? Est-ce quelque honte de
voir effacer leur science tant civilisée par la science de
ces temps que nous appelons barbares, ou b!eu le senti-
ment de leur impui.'îsance qui se manifeste visiblement a
eux, quand il s'agit d'embellir sans détruire, et de con-
server dans leur projetle vieux Saint-Germaiu-l'Auxerrois
entre la colonnade du Louvre et le portail de l'Hôtel-de-
Ville? Eh bien! s'il est définitivement arrêté qu'une large
rue doit conduire du palais des rois au palais populaire,
percez cette large rue, mais, entre elle el le Louvre, faites
une immense place, où comme une fontaine, une co-
lonne, ou un mausolée, vous laisserez Saint-Gerraain-
l'Auxerrois, vieux représentant de la vieille Lutèce dans
Paris la moderne.
Trop de monumens ont déjà disparu depuis quelques
années ; assez détruire , il est temps de conserver: sauvons
ce qui reste d'églises, de maisons , de témoins de notre
histoire. N'est-il point assez de places pour les travaux de
notre siècle, pour le génie de nos artistes? Hélas! les fu-
reurs de nos révolutions n'ont que trop laissé leurs pas-
sages il travers les monumens de nos villes , qu'avons-uous
besoin d'y ajouter encore ? La mission des hommes d'art
aujourd'hui est de retarder de quelques jours la chute
de ce qui reste et de nos premiers temps et de notre
moyen âge; c'est quelques !-upports qu'il faut mettre a
nos vieilles murailles afin d'éloigner l'époque où, sans
traditions du passé, ne trouvant plus sur notre terre la
trace de nos aïeux , nous serons comme les Hébreux près
des fleuves de Babvione.
Que si l'on a besoin de travaux 'a donner, d'embellisse-
mens îi entreprendre , recherchez, recherchez dans les
mille détours de nos rues les restes de la muraille et des
tours de Philippe- Auguste; découvrez, au Marais et dans
le vieux quartier latin , ces maisons encore debout, dé-
t8
302
L'ARTISTE.
coupées comme des dentelles, empreintes du cachet duquin-
zième siècle; tirez-les de leur obscurité, entourez-les d'ar-
bres et de grilles , et vous aurez bien mérité de tout ce qui
porte un cœur d'artiste. Avez-vous besoin d'autres travaux?
voulez- vous sauverde leur ruine quelqu'un de ces vieux
monuraens que les siècles laissent arriver jusqu'à nous
comme héritage sacré? faites-vous ouvrir les vieilles caves
de Saint-Denis , et sortez-en avec respect les vitraux où
sont inscrits les hauts faits de nos croisades ; amenez-
les à Saint-Germain-l'Auxerrois , vieux temples qui pria
pour toutes nos nobles guerres , depuis celles de Karl-
Martel, pour chasser les Maures de France, jusqu'à celles
de nos dernières années, pour délivrer la Grèce et dé-
trôner sur les côtes d'Afrique les descendans des Maures
de leur règne de piraterie ; enchâssez ces anciennes vitres
couvertes de leurs peintures dans les anciennes fenêtres
de Saint-Germain ; réparez pierre a pierre , avec un res-
pect religieux , toutes les meurtrissures de cette noble
église ; et si vous la voulez consacrer pour une nouvelle
destination, en présence de. la colonnade du Louvre,
faites-en la chapelle des morts des journées de juillet; ce
sera le vieux Paris priant pour les destinées du nouveau.
D'ailleurs , puisque vous avez créé un inspecteur des
monumeus historiques , cousultez-le en présence de votre
œuvre de destruction ; certes il n'a pas été appelé a vos
conseils, car il vous eût montré, il vous eût convaincu
de quel sacrilège historique vous voulez vous rendre-
coupables. Etes-vous donc résolus , artistes sans m'ssion ,
a renouveler les incroyables barbaries de ces vieux
moines des premiers siècles , qui grattaient de précieux
manuscrits pour y inscrire leurs psaumes ou les notes de
leur plain-chant? Non, cela n'est plus possible dans le
siècle où nous vivons; ou si, contre toute attente, un
tel projet s'exécutait, votre nom, sur lequel chacun jette-
rait tout son mépris d'artiste, passerait a la postérité
comme celui de quelque ridicule Omar des siècles mo-
dernes. Laissez le vieux Paris, si vous ne pouvez rien
pour lui , et sa trinité d'églises primitives, et contentez-
vous de nous montrer, dans ce que vous ajoutez de nou-
veau k celte vieille ville, l'ensemble le plus dépouillé
d'art, d'élégance et de physionomie, que jamais siècle
ait laissé k ses successeurs.
Quant a nous, dans notre amour de conservation et
notre respect des vieux souvenirs, nous sollicitons du
gouvernement de réfléchir long-temps avant de dépouiller
Paris d'un de ses plus anciens édifices; qu'il songe que
les arts demandent "a être entourés de tout ce qui peut
parler puissamment a leur génie; que la civilisation a
besoin de tous les bâtons de l'échelle qui firent arriver
jusqu'à elle, et que les monumeus des siècles passés sont
pour l'histoire, comme les vieilles chroniques, des livres
dont la lecture forme l'historien. Paris, malgré ses doutes,
son manque de foi et son mépris des choses saintes , pos-
sède encore un reste d'amour pour les belles cérémonies
de l'église catholique ; quelquefois le cœur si rude de ses
enfans se laisse toucher aux prières des morts ou aux
cantiques des communians. Rendez, rendez Saint-Ger-
main-l'Auxerrois a sa première destination ; que l'orgue
retentisse encore sous ses voûtes maintenant solitaires.
Les morts enterrés sous la colonnade veulent des prières
et des lampes brûlant devant le Seigneur; donnons-leur
comme chapelle la vieille église d'où sortit le premier
prêtre qui vint jeter un peu de terre, répandre l'eau
sainte et réciter ses mystérieuses prières, sur leurs cadavres
encore seignans.
Comte Horace de Viel-Gastel.
'K>/( \:d)frec/eitr ae c e^'Ô7'//,j/e.
^ytOH
Monsieur , je viens de lire le rapport au Roi et l'ordonnance
qui le suit , sur le monument projeté à Ja place de la Bastille.
Jetons les yeux sur Paris. A la Bastille même, à la place
Louis XV, à l'ancien Ope'ra, au Louvre, au Palais-Bourbon ,
au rond-poiut des Champs-Elysées , à la Madeleine , au quai J
d'Orsay, au Panthéon , partout ce ne sont que monumens an-
nonces ou non achevés. En scra-t-il de même de celui qui vient
d'être décrété? Il y a peut-être là une question politique que je
me garderai bien de chercher à résoudre.
En effet, les monumens élevés à l'époque où les sentimens
qu'ils consacrent vivent dans les esprits acquièrent , comme
enseignement historique, une valeur qu'ils perdraient si leur
oxénilion e'iaft remise A une génération snivante , parce que la
L'ARTISTE.
303
tradition manquerait alors pour les expliquer aux masses. L'em-
pereur Napoléon croyait que la France c'tait redevable d'une
grande partie des actions qui l'ont illustrée aux scntimcus dont
Corneille s'c«J fait l'interprctc. Combicu donc la mission de
l'artiste , dont les ouvrages parlent incessamment aux yeux, est-
elle plus large et plus puissante que celle du poète ! Nous sommes
tcmoitis de l'admiration qu'inspirent encore, pour le nom ro-
main , les travaux des arts laisses par ce peuple sur la surface
de l'Europe. Le catholicisme ne se soutient-il pas encore sur
l'appui de ses vieilles basiliques? Quand les hommes de la
convention décre'taient son abolition , ainsi que celle de la
royauté, ils ne faisaient qu'une vaine proclamation en laissant
debout les e'gliscs et les palais royaux : tant que le catholique
aperçut le dôme de son temple , quoique souille' , il crut à la
pcipeluite de son culte, et les demeures de Louis XIV et de
Catherine de Mc'dicis offraient une tentation continuelle et une
position au premier qui oserait y pc'ne'lrcr pour y relever le
trône renverse. Napoléon appela à lui les beaux-arts pour exal-
ter les esprits à la hauteur de son ge'nie militaire : sa colonne
a popularise' ces ide'es, avec son nom, jusque dans les hameaux;
aussi s' est-elle clcve'c quand les bulletins de la grande armée
enivraient encore toutes les tètes. Ceux qui renversèrent la statue
impériale , à la place Vendôme , devaient , plus courageux dans
leur vandalisme , renverser aussi le piédestal, dont le veuvage
les accus;iit sans cesse , en rappelant ce que l'historien dit de
l'absence des images de Cassius et de Bj-utus. Les travaux exé-
cutes dans les arts, sous l'empereur, reçurent de leur de'nomi-
nation ou delà date de leur cre'ation, quelle que fût leur nature,
un tel caractère de nationalité' , que le peuple identifia, d'abord
par la pensc'e , son existence avec la leur; et, chose bizarre, la
mine impuissante que les Prussiens faisaient jouer sous le pont
d'Ie'na eut peut-être dans Paris un retentissement aussi doulou-
reux que le canon de de'tresse de Waterloo. Nous avons vu
plus tard l'ignorance des scntimens, des sympathies du peuple,
se montrer dans la résurrection de quelques monumens renversés
par la révolution , et l'inauguration de gloires aussi étrangères
IB[ à notre époque que celles de Richelieu et de l'abbé Suger.
Henri IV pouvait seul esjiérer que sa statue serait saluée tivec
enthousiasme par le peuple , deux siècles après sa mort ; mais
Ile nom de Louis XIV n'avait pas besoin qu'une statue fût re-
levée aiMimicu de Paris , pour que le peuple se le rappelât
avec i^^bdmiration pénible, au milieu des enchantemens de
Versailles , avec respect sous les voûtes des Invalides , et .i la
vue des utiles travaux auxquels son souvenir est attaché du nord '
au midi de la France. Si jamais le peu de valeur des monumens
qui ne se rattachent directement à aucune tradition populaire
pouvait être contesté, ces géans historiques qui se dressent sur
le pont de Louis XVI en fourniraient la preuve. Même dans
cette classe de la société que son éducation a familiarisée avec
I notre histoire, combien peu se soucient en passant de lever les
yeux sur ces marbres , qui ne leiir rappellent qu'en masse les
noms de Coudé, Bayard, etc.! SuflVen nu'me, qui fut presque
notre contemporain, est enveloppé dans cette indifférence aussi
bien que ceux qui le précédèrent dès long-temps dans la tombe.
Mais je m'aperçois , Monsieur, que je vous entraine tout-à-fait
hors du domaine des beaux-arts; je vous laisse y rentrer, me
promettant d'y venir vous retrouver, pour vous faire part en-
core de quelques réflexions sur le sujet dont j'ai commencé à
vous entretenir.
A. P.
SALOIX DE IS3I.
PAYSAGES.
M. Edouard Bertin vient d'exposer au Salon un paysage de
grande dimension qui attire tous les regards. I^e peintre appar-
tient à la nouvelle école qui fait vrai avant de faire beau. Dans
ce système le vieux paysage disparait. Plus de fleurs colorées .
plus d'eaux transparentes , plus de ciel bleu , plus de scènes
champêtres toujours riantes , plus de pâturages dressés comme
des sophas , ]>lus de nuages étincelans , plus rien de ce fard , de
ce joli , de celte grâce , devenues si fatigantes et si vulgaires. Le
paysage a changé complètement. A présent c'est de la terre ri-
che, c'est du soleil qui brûle, c'est de la pierre, ce sont des
ronces , ce sont des rochers en pierre , c'est noir , c'est terne ,
c'est gris, c'est violet , trop gris souvent et trop violet , comme
dans le paysage de M. Edouard Bertin.
M. Edouard Bertin s'est montré grand dessinateur dans son
dwnier tableau. Il a trouvé de belles lignes; ses seconds plans
sont admirables ; ce n'est pas un peintre qui s'en va avec enthou-
siasme cherchant les beaux sites et les jours éclatans , c'est un
tenace dessinateur qui se pose au premier endroit venu , ir
quelque place riche , bien aride , morne et triste , et qui se dit :
je ferai quelque chose de ce chaos , et qui vraiment en fait quel-
que chose. Et cela ie fait patiemment , longuement , savamment ,
richement surtout ; et quand cela est sur la toile , vous vous
étonnez qu'il y ait du charme à voir ce rocher si rocher , ces
ronces si parfaitement ronces, cette nudité si nue, et vous
comprenez que la vérité a passé du tableau d'histoire au paysage,
qui est bien aussi un tableau d'histoire; le tableau d'une histoire
toujours vivante, toujours visible, toujours docile à l'étude de
l'artiste et à la comparaison des amateurs.
C'est parmi les rochers friables et les grès de Fontainebleau
que M. Edouard Bertin a été chercher son paysage. En général.
ses rochers sont peu éclatans, sans une parcelle d'or ou d'argent,
sans aucune de ces luisantes pierreries aux mille couleurs dont
nos faiseurs de rochers ont abusé si souvent ; en général aussi
cette teiTe glaise , matic et comjwcte comme elle est , est j)ch
favorable à la peinture. Jusqu'à présent , les peintres qui s'en
( Uiient servis s'étaient vus forcés de les charger de fleurs ou de
gazon, ou de personnages m repos; au pis-aller on v plaçait le
berger et son troupeau. M. Edouard Bertin a montre son ro-
mÂ-
L'ARTISTE.
clier comme il l'a vu, tout nu, isolé, triste, long, haut, de'sole';
il l'a fait terne et gris , il n'a pris aucun soin de le parer ou de
l'entourer d'ornemens; pour tout ornement, il a placé auprès
de sa glaise un chardon aux couleurs changeautcs et des ronces
qui rampent. C'est tout-à-fait la terre de Fontainebleau.
Seulement , sur le second plan le peintre a dessiné quelques
voyageurs en repos. Il a donné à ces voyageurs le costume du
moyen âge : il a senti que si quelque chose méritait d'être peint
dans un paysage , ce n'était pas le rocher nu , c'était l'homme j
il a peint l'homme et il a bien fait. Dans ce groupe, qui est fort
heureusement jeté sous un arbre, on distingue surtout deux per-
sonnages : l'homme debout et la jeune femme couchée , couchée
simplement par altitude , et non pas , comme les héros de pay-
sages, pour admirer le paysage qui les entoure. Tout cela est
d'un goût exquis.
Ce tableau , dans son genre , est l'un des plus remarquables
du Salon. Vérité, dessin, énergie, profond mépris pour les tra-
ditions reçues , sentiment inné de la nature et du vi'ai : tout est
là. On ne peut adresser qu'un reproche à M. Berlin, c'est l'ha-
bitude qu'il a prise de faire trop gris. A force de vouloir éviter
celte lumière marfiérée et fantastique qui n'existe nulle part,
cette fade couleur du prisme, il est tombé dans l'excès contraire.
On dirait qu'il n'a jamais vu un de ces beaux jours francs et
])urs qui éclatent partout , même en France , même dans les car-
rières de la forêt de Fontainebleau.
Nous sommes en retard avec les paysagistes ; plusieurs pro-
ductions remarquables rendaient notre négligence inconvenante.
Dans un prochain article nous parlerons de MM. Aligny,
Jolivard , Jadin, Coignct, Ricois, etc., etc.
£\tthatxitc.
I.i:OPOI.D SPENCER.
Spencer a existé. Cette histoire n'est pas un apologue
qui cache une moralité adressée aux artistes. Si la mora-
lité s'y trouve, ce n'est pas ma faute.
Spencer était fils unique. Il naquit k peu près vers 85.
A l'époque de la terreur, un affreux événement faillit
l'empêcher de vivre : son père fut guillotiné sur la place
de la Révolution, et sa mère, témoin de ce spectacle, le
laissa tomber de ses bras sous les pieds de la foule ; il
manqua être écrasé. Toutefois Spencer eut le bonheur
ou le malheur de vivre; et pauvre enfant, il s'éveilla
plus d'une fois au bruit du canon des Sections; plus
d'une fois la république ne donna pas assez de pain a sa
mère.
Dieu marque les artistes au front ; dans un jour de
naissance il découvre un berceau, fait luire tfn éclair, et
il attend; quelquefois il veut se tromper. C'est un scélérat,
c'est un fou au lieu d'un artiste. Qu'importe ! toutes les
exceptions viennent du ciel et y retournent. — Dieu sait
pourquoi.
A peine âgé de six ans, Spencer était intelligent et sen-
sible plus qu'on ne l'est ordinairement "a son âge. Quand sa
mère l'envoyait à la porte des boulangers chercher , avec la
carte de civisme, le morceau de pain noir que la l'épubli-
que décrétait, il montait sur une borne, et, de la, il obser-
vait , sans arrière pensée d'étude : en naissant un chat
nage, un aigle vole, un poulain piaffe; c'était le mèrc.e
instinct : il observait de belles figures, pâles de faim et
de patriotisme , ces hommes qui montraient tant de cons-
tance dans le malheur que quelques-uns, ceci est his-
torique , sont morts debout , leur bon k la main ; grand
bonheur pour la foule! c'était un tour de gagné.
Spencer voyait ces figures et mille autres ; et s'il aper-
cevait une jeune fille de son âge , dont les petits pieds
étaient écrasés , meurtris par la multitude affamée , il allait
vers elle, lui laissait son bon en nantissement, et avec
l'autre , avec celui de son obligée , il élaguait les jambes,
serpentait k travers ces broussailles animées, et, arrivé au
comptoir, il jetait son bon, emportait sa ration comme
un vol, et puis ,.avcc des larmes dans les yeux , dans les
paroles , les lèvres tremblantes , il remettait le pain a la
jeune fille, et remontait sur sa borne.
Voilk Léopold en âge d'étudier. Quel temps pour s'in-
struire ! Les pères conscrits, voulant ramener les beaux
temps de Saturne et de Rhée , selon leur affection my-
thologique, avaient réduit la jeunesse k se passer de latin ,
de collège, de professeurs. Un vieux prêtre caché dans
samaison venait la nuit, et, k la lueur d'une faible lampe,
il initiait Léopold k toutes les richesses de Virgile et
d'Horace. Ce contraste frappa l'élève ; car c'en^^it un
bien grand d'entendre et de voir sous les rideaiBpkouf-
fés de l'alcôve , près d'un vieux lit , entre la ruelle, un
*vieux prêtre, sans passions, presque privé de la vue,
poursuivi, la guillotine en regard, chanter Virgile,
Mantoue, Brindes , Tibur, Tusculanum, et Horace, et
les soupers de Mécène , et les farces de Crispinus , et les
loses cueillies le soir, et toute la mauvaise société du
'I,"ibre entrant, et se jouant dans l'inflexible poésie; et le
prêtre et l'enfant, riaient, pleuraient, étaient poètes cha-
cun a leur manière ; l'un avec les souvenirs de collège,
raulre avec ses espérances : seulement, quelquefois au
milieu de la belle poésie : Odi prqfanum vulgus et arceo;
ou Venus, regina Gnidi ; l'élève arrondissait précipitam-
L'ARTISTEJ
505
ment sa main sur la chandelle , et l'on entendait dans
la nie: F'isite domiciliaire! morl aux prêtres! mort à
ceux (jui en recèlent !
Alors on remettait la leçon au lendemain.
Quinze ans arrivèrent et Spencer se développa. Je suis
désespéré de le dire, Léujiold était laid; sa houche était
grande, son nez ouvert et liirge, ses joues sans éclat,
sou corps petit , sa poitrine étroite ; mais il avait nn front
de taïueau fortement sculptée et où était accusé une dis-
position prédominante. Laquelle? il l'ignorait lui-même.
Vienne h l'artiste prédestiné une émotion quelconque,
elle ne lui échappera pas. Que ce soit la chanson popu-
laire qui traîne dans les carrefours "a l'heure où le vent
de la nuit l'éparpillé hien loin; que ce soit In voix de la
belle actrice qui éclate, qui monte, qui s'épanouit sous
les arceaux d'or de l'Opéra ; que ce soit, au soleil, la
prière du pativre qui marche seul sur le grand chemin ;
que ce soit, mou Dieu, un rien que tout le monde foule,
un spectacle commun pour tous ; un soleil qui se fond ,
qui crève à l'horizon ; l'étoile perdue , la lune qui écla-
bousse des rayons sur un dôme d'église , cela n'est rien
pour vous, pour moi; mais pour l'artiste, à celte voix
de pauvre, a. cette voix de femme, à ce jour, à cette
H nuit, il aura des sensations froides "a son cœur, brûlantes
à sa tète, et s'il est pauvre, s'il a faim, s'il aime, si on
l'ignore, malheur a lui! le voila dieu! le voila artiste!
Spencer ramenait toutes ses idées à une marchande de
bas de la rue de la Verrerie qu'il avait vue en passant.
Pauvre iille qui ouvrait sa ijoutique a cinq heures et la
fermait ii minuit; toujours sur pied; l'été sans rideaux,
l'hiver sans feu , et avec cela une figure de cloître , pâle ,
blanche et dédaigneuse ; mais de ce dédain qui s'attache
aux lèvres , non après la funeste connaissance de ce
ly inonde , mais en y arrivant. On sentait que l'ange sans
nom qui marque au-dessus de la bouche humaine l'em-
preinte de son doigt, qui creuse le sillon mystérieux où
l'ordre de taire ce que nous avons vu la-hant est imprimé;
on sentait qu'il avait presque oublié chez elle cette inef-
I facable empreinte : de la un mot qu'elle savait sans le
^B pouvoir dire, de là ime étrange expression a son vi-
sage.
._, Spencer était fou de la marchande de bas. Mais com-
Hpmentlui parler? mais comment la voir? Un petit bonsoir
seulement lorsqu'elle fermait ses volets , un petit bonjour
1^^ le matin lorsqu'elle les ouvrait !
^K> Afin de l'admirer a toutes ses heures, il avisa de se
]ilncer comme ouvrier chez un marbrier exactement situé
1»^ vis-"a-vis la céleste iiiarchandc de bas.
Wtr Savez-vous comment, pourquoi , le hasard , si c'en est
un , répond si consciencieusement a une vocation ? car
si l'artiste réussit dans un art, et qu'il l'ait embrassé for-
tuitement, où est la prédisposition? S'il y a prédisposi-
tion , à quoi bon le hasard? Pa.ssons.
. Le voila sculpteur, c'est-a-dirc lavant les outils, sciant
des marbres de cheminée, nettoyant la boutique, polis-
sant des mortiers pour les pharuiaciens ; mais qu'il fut
lycn récompensé pendant trois ans ! Il aima la marchande
de bas, il eu fut aimé, puis elle mourut de la poitrine,
et lui fut appelé par Napoléon au service de l'armée :
c'était a l'époque de la guerre d'Espagne.
La nuit qu'elle mourut fut un coup de hache donné à
l'existence de Léopold. Alors il se sentit seul : sa mère
était n;orte aussi ; il n'avait pas d'état , pas d'ami , pas
'le parèns; seulement un vieux sculpteur italien pour
maître, un ignorant qili aurait retouché sans scrupule la
tête du Laocoon , et préféré un pilon de marbre au torse
antique.
Ayant appris que sa maîtresse avait été jetée dans la
fosse commune au cimetière du Mont-Pamasse, il y fut
avec de la glaise, franchit le mur, fLiira tous les trous,
trouva le grand; y descendit, et remua une vingtaine de
cadavres ; il en mit sur le côté , sur le dos, sur le ventre,
debout , contre la parois ; enfin , entre un maçon crevé
en tombant d'un échafaudage, et un noyé a qui les pois-
sons avaient mangé les yeux , il trouva sa petite amie, la
marchande de bas; il l'assit sur ses genoux, la baisa au
front, écarta ses cheveux noirs, et la couvrit de glaise.
L'opération fut longue, car il pleurait, car la morte s'en
allait de ses bras tant elle était flasque, et puis les morts
qui le regardaient faire...
Enfin quand son commerce fut achevé il sortit du ci-
metière , alla chez lui et se mit a l'œuvre.
OEuvre de démon ! car il avait faim, et au jour son
maître l'attendait. Pourtant avec un outil volé, un mor-
ceau de marbre volé, il frappa, brisa, écailla, tira à
force de sueur, de cette pierre, une tête de femme ! Elle
dut être parfaite , car il n'y retoucha plus.
Au matin il alla mettre du plâtre a une cheminée qui
fumait : c'était chez un ambassadeur. En entrant on lui
fit ùter ses souliers ; en soitant ou fouilla dans ses
poches !
J'ai dit qu'il avait quinze ans, et qu'il allait a l'armée
d'Espagne. Quelle existence pour une agitation d'artiste
que cette symétrie de marches, de mouvemens, d'obéis-
sance ! Au lieu de pouvoir, voyageur pensif et distrait,
s'asseoir sous le grand arbre pour mesurer le grand i
zon ; se faire le centre de toutes les solitudes d'yj
montagnes , d'eau ou d'espace qu'on «înconlre ; dé noti^
voir, arrivant par une nuit de lune dans une ville aiiH>r-
mie, s'arrêter au milieu de la grande pljjce, et,V]1prtj;ii -
ficence impi-évuc, ressentir l'indicible effroi d'unâitE^lié* ,
drale qui se voile et se découvre sous sa gaze de brùiM|^|jj_Vt-'*'
^
306
L'ARTISTE.
de pouvoir épuiser tout ce qu'on a d'amour , de religion
et de science, à suivre ces ondulations , ces jets, ces py-
ramides, ces fantaisies, ces caprices, ces coquetteries,
ces diadèmes, ces roses, ces arbres , ces lyres , ces
échelles, ces forteresses, ces cloîtres, ces niches, ces
monstruosités, ces merveilles , cette bible , cette épopée ^^
cette apocalypse de pierre ; au lieu de pouvoir tout cela ,
avoir un fusil de fer sur les épaules, un chapeau de fer
sur la tète, des souliers de fer aux pieds ; obéir à un
rustre , manger avec un goujat , coucher avec un imbé-
cille , et repondre a un numéro ou au sobriquet expressif
de Sournois ou de la Tulipe.
A cinq lieues par jour, a cinq sous par jour, il par-
courut toute la France; il vit, pour toutes choses remar-
quables, quinze cents mairies, quinze cents capitaines
de garnison.
Pauvre Léopold! qui sait, hormis Dieu et celle qui
repose dans la fosse commune , que tu as une ame cé-
leste, une imagination ailée, et mille fois plus de valeur
intelligente que l' Attila corse qui te conduit? Pauvre
Léopold !
A lui les reproches sanglans • de paresseux , de négli-
gent , de mauvais compagnon ; "a lui les pénibles corvées,
a lui à aller chercher le bois qui déchire les épaules , le
suif qui infecte , la soupe brûlante qui tombe surles pieds,
la place du bout au lit de camp, près de la porte, la fac-
tion longue, lointaine et méprisée.
C'était aussi par une faction dans une gorge des Py-
rénées, où bivouaquait son régiment, qu'il fut oublié
un jour entier. Il avait faim , il avait froid ; quelques
balles catalanes venaient mourir à ses pieds dans la neige;
car il y avait de la neige, une bénédiction. La diète ,
qui irrite, l'exaltation des souvenirs, et je ne sais quel
orgueil de soi-même que donnent un ciel qu'on touche
et luie terre qu'on ne voit plus , le rappelèrent à toute
son énergie intérieure , a ses affections prédestinées. Il
jette son fusil a terre, dégaine son sabre, et le voila sé-
parant , de sa lame glacée, de ses mains bleues et engour-
dies , des monceaux de neige , nivelant de larges places ,
abattant des cônes, ouvrant des tranchées ; et puis, a
deux mains, modelant, ébauchant, équarrissant des pa-
lais, des temples, des dômes, des murailles, des bas-
tions. L'a marchent les innombrables armées d'Alexandre;
Ta celles de Darius; là les Grecs; la les Perses; là les
chevaux, les léopards, les tigres; là les éléphans , leurs
tours, les arbalétriers qui se penchent ; là les chars, leurs
roues sans rayons ; les soldats avec des massues , des ja-
velots, des dards droits, obliques, en faisceaux; et plus
loin le choc de la mêlée , le clair-semé de la fuite ; les
tours brisées ; les éléphans traînant leurs jambes ; Darius
jetant ses bras au ciel ; victoire , défaite , l'Europe , l'A-
sie , la guerre et la conquête , tout était là. Il croyait voir
tout cela.
Et au milieu de cette population qu'il avait créée,
il se promenait parlant aux uns, aux autres, et puis re-
tombant abattu, satisfait, comme l'artiste après l'inspira-
tion , comme la mère qui vient d'accoucher , comme Dieu
après un prodige accompli.
Au soir il se rappela qu'il y avait quatorze heures qu'il
était en faction; il se dirigea vers le campement, et son
premier cri fut pour appeler tous ses compagnons et les
rendre témoins de son ouvrage.
Les uns le crurent fou , les autres égarés par la faim :
on le suivit.
Arrivé sur les lieux, le soleil avait tout détruit. Palais,
éléphans, rois et soldats, étaient en eaux. Tout fondu !
C'était pourtant un bel ouvrage !
Les chefs lui infligèrent une punition ; à'ia veillée on
le chansonna.
En garnison à Madrid, au lieu de s'endormir dans les
séductions du repos , il visita les musées , pénétra dans
les profondeurs des couvens et les mystérieuses obscurités
des églises, pour agenouiller son admiration devant les
tableaux et les statues que la piété y a cachés. Le senti-
ment religieux et la foi des arts s'unissaient en lui dans
l'effusion de ses extases ; et quelquefois le doidjle culte
qu'il exprimait était si intime qu'il adorait l'artiste à l'égal
de sa pieuse création. Magnifique sacrilège !
Speucer était arrivé, par son âge, par ses malheurs,
par la contrainte d'une profession antipathique à ses
goûts, à ce nœud de l'existence qu'il faut briser pour en
laisser sortir la sève. Il touchait à cette époque de crise
où la débauche des rêves , la fatigue des désirs , la faim
de solitude, les voluptés d'isolement, jusqu'alors déje-
tées et trop ardentes pour produire autre chose que du
feu, des cris et des douleurs, se ramassent en puissance,
attaquent une idée, et résument en elles l'amour, la re-
ligion, la vertu, les vices, tout ce qui fait l'homme, tout
ce qui fait l'artiste.
Son corps d'armée fut rappelé en France. A travers
les combats partiels que leur livraient chaque jour,
chaque heure, les guérillas , il fut blessé à la poitrine.
Transporté en France , à Paris , il guérit de cette bles-
sure.
Sous ce beau ciel qu'il revoyait, sous le charme d'une
liberté d'intelligence qu'il sentait d'autant plus qu'elle
avait été si horriblement comprimée , son ame s'ouvrit à
la révolte des passions. Quelques circonstances fortuites le
poussèrent dans une maison de jeu.
D'abord il joua par délassement , puis par goût , puis
par habitude, puis par passion. Alors, adieu le bonheur
naïf de vivre dans la pensée , de goûter le plaisir sans re»
L'ARTISTE.
307
mords d'un beau soleil qui blanchit votre mansarde le
matin, qui allume vos quatre carreaux le soir ; la volupté
d'ouvrir sa croisée aux étoiles, d'entendre rouler a deux
cents pieds au-dessus de son niveau îe fiacre de minuit ,
ou d'entendre les chiens qui conversent avec les ruis^
seaux.
Il veut de l'or pour avoir des meubles, des rideaux à
tentures, des fauteuils à roulettes, des pantoufles vertes ,
des dîners a Champagne, des femmes aimables; et quand
les cartes et les dés ont ramené ces belles choses , il revend
les meuijles , les tentures et la femme pour de l'or. Il ap-
pelle tui marchand d'habit qui lui cède une veste "a la
hussarde , des bottes a revers et un chapeau de noyé. Cela
sufHt.
C'est lui qui vous attend au pied des halles , sur la
place de la Bourse, dans le jardin du Palais. Prèlez-lui
vingt francs ; "a défaut, cent sous ; h défaut , vingt sous ;
a défaut, payez-lui un petit verre et un cigarre.
Oh! pourtant, que d'étonnantes merveilles voyagent
avec des ailes , des couleurs , des diamans , des palmes ,
dcsépées, des voiles, dans la mythologie de son cer-
veau !
Cependant son hôtesse ne veut plus de lui. Il sortira
demain de son cabinet situé rue de la Calandre, pour
aller Dieu sait où. 11 fait son paquet : tout tient dans
un bas, et son bas dans son chapeau.
Le voilii assis a côté des maraîchers de la place des In-
nocens ; dormant avec les maraichers , mangeant la soupe
à trois heures du matin avec les maraichers. O Jean
Goujon ! In as vu Marmontcl descendre a minuit pour
remplir "a la sourdine sa cruche "a ta naïade bienfaisante;
mais qui t'eût dit qu'un artiste, qu'une anie belle comme
la tienne, qu'un génie qui eût jeté ta coupole dans les
airs et la Seine sur cette coupole, dormirait le long des
marches de ton monument.
Spencer admirait ce panorama vaporeux , endormi,
éveillé, arrivant, s'arrètaut autour de lui; ces pavillons
où luisaient des lanternes; ces femmes gaies, pâles, bâil-
lant, comptant des choux, écossantdes pois et buvant de
l'oau-de-vie. C'était la poésie d'Ossian, deTéniers,de
Remlirandt, fouettée ensemble. Cette poésie était celle de
Léopold.
En s'éveillant il vola une botte de radis et six pommes
a un maraicher. Licence poétique.
A quelque temps de là , il y eut la distribution des
prix de peinture. Il sortait du Louvre ; mais comme il
n'avait littéralement pas le sou pour aller à l'Institut, il
fut obligé de renoncer au pont des Ans pour remonter le
quai et traverser le Pont-Neuf. Sans la rapidité du cou-
rant il aurait passé la Seine a la nage.
Il y avait foule. Les grands seigneurs , les grands pein-
tres, les femmes à plumes, les hommes de lettres, en-
traient, descendaient de leurs équipages, prenaient place
sur les banquettes , le jury s'asseyait.
«Vous n'entrerez pas pour trois raisons, lui dit le
portier, d'abord vous n'êtes pas artiste ; secondement vous
n'avez pas de carte; troisièmement vous n'avez pas de
souliers. » De ces trois motifs d'exclusion, le premier le
blessa davantage.
Il attendit au soleil , assis sur la croupe chaude d'un
des quatre lions de bronze de l'Institut, le résultat de la
séance. On lut un discours, ou en lut deux, on en lut
trois; il faillit tomber dans le bassin. Ensuite des ap-
plaudissemens bruyans retentirent. On couronnait l'artiste
qui devait être envoyé a Rome, et ce n'était pas lui,
Léopold Spencer ! Alors sa tête se perdit, il déchira
sa chemise, maudit le sort, maudit l'oisiveté, maudit
le -1-13 et partit pour Rome.
Comment y alla-t-il? demandez a Gilblas, a Gusinan
d'Alfarache.
Arrivé à Rome, il alla se loger dans les écuries de
l'ambassadeur de France. Les chevaux et les palfreniers
ne le voyaient pas trop mal. Il amusait beaucoup ces
derniers en dessinant au charbon leurs images sur le
mur.
Il essaya de se lier avec quelques artistes de l'école
française, mais ces messieurs avaient la plupart deux
chemises , une paire de bottes, et mangeaient de l'excel-
lente vache "a l'auberge del Granilo Urhino ; leur fierté fut
inabordable.
A quelque temps de là , il fit connaissance d'une belle
Toscane, chez laquelle il avait été appelé pour vernir
deux tableaux. La Felicina , c'était son nom , aimait les
artistes. Soit pitié , soit contresens sur l'énergie des traits
du jeune homme, elle s'attacha Léopold, sous condition
qu'il consentirait à ne jamais se mêler à la conversation,
lorsque serait réunie chez elle l'élite de la peinture. I!
promit et fut installé.
Comme il dut soufrrir! Parmi les illustres comm^sanx
les uns passaient leur temps à médire de leurs confrères ,
au lieu de les éclipser par des ouvrages , comme si la
critiqtie n'était pas le talent de ceux qui le cherchent ;
les autres étaient en continuelle génuflexion devant l'an-
tique et ne juraient que par l'Apollon. Païens !
Ceux-ci étaient pour David, ceux-là pour Raphaël, et
comme ils prenaient du tabac dans l'or, on n'o'^ait pas les
contredire.
Ceux-là avaient passé quarante ans de leur vie à
faire des profils droits, des grands pieds et des drape-
ries sévères. Ils ne concevaient pas différemment l'hu-
manité.
Les plus jeunes, c'est-a-dire les plus hardis, les plus
308
E'ARTISTE.
novateure, osaient croire que les sujets modernes n'étaient
pas tous a dédaigner. Néanmoins ils tenaient encore au nu ;
sans le nu , ils ne concevaient pas de beau possible. Ils
auraient représenté Pierre-le-Grand dans le chantier de
Saardain , ou traversant le Volga, nu, avec une feuille de
vigne. En Russie !
Ensuite, les exagérés allaient jusqu'à la cuirasse; mais
ils s'arrêtaient la. Le nu ou l'acier, mais pas le drap ni le
coton! Ceux-là faisaient pitié. L'acier, de marbre!
Après ces grands astres venaient les satellites : ceux
qui copiaient, parlaient, se damnaient d'après le maître,
étaient "a genoux, se faisaient bas-reliefs. Ceux-là étaient
déjà médiocres dans le genre historique, ils faisaient des
tableaux historiques ; des paysages historiques ; de ces res-
pectables paysages en perruque et eu toge , où les arbies
ressemblent a des présidens a mortiers , où tout était si
noble que cela ne ressemblait ù rien ; mais ils étaient dans
la bonne voie. Ainsi faisait Poussin.
Pauvre Spencer! non-seulement obligé de moucher les
bougies , de versera boire a ces gens-Ia , mais de se taire. . .
Un jour il n'y tint plus !
Ainsi qu'à l'ordinaire, les sculpteurs elles peintres
célèbres s'étaient réunis chez la Felicina. Il y fut
question d'un monument que le pape allait mettre au
concours , le tombeau du Dante. Merveilleux sujet de
discussion !
Les plus savans parlèrent les premiers : il fallait que
le poète florentin fût représenté debout , couronné d'é-
toiles , un livreà la main , entre l'Italie qui lui présente-
rait un épée , et la Poésie qui lui offrirait une palme de
marbre.
L'idée fut trouvée miraculeuse.
Un second , pensionné par l'empereur d'Autriche et
décoré par l'empereur de Russie , soutint que le Dante
devait être assis , les poètes n'ayant pas l'habitude de tra-
vailler debout. On l'assiérait dans le fauteuil d'aca-
démie.
L'gbjection fut trouvée divine.
On assit le Dante dans un fauteuil.
Arriva un troisième , qui trouva inconvenant de lui
mettre un livre à la main, parla raison que ce livre serait
le sien ou celui d'un autre. Dans le second cas, l'inci-
dent serait flétrissant pour le Dante , dans le premier on
supposerait le poète sans modestie.
La réflexion fut reconnue sublime.
On ne mettrait pas un livre à la main du Dante, qu'y
mettrait-on?
Les plus hardis répondaient: une lyre, une harpe,
une trompette , une flûte , celle de la Renommée.
Mais par cela même que chacun citait un instrument ,
chacun voulait faire prévaloir le sien. Spencer , qui
pendant cette conversation avait la sueur au front ,
s'écria :
« N'y a-t-il pas dans la vie du poète quelques-uns de
» ces traits qui soient tout l'homme? Dante fut écrivain,
» soldat et théologien. Quand un argument ne pouvait
» être soutenu à la pointe de l'épée , il aiguisait un vers,
» le rougissait dans sa tête, fournaise ardente, le trem-
» pait et tuait. »
Ecoutez !
« Dante, fatigué de la monotonie de ses inspirations,
1) distrait par le bruit que faisaient à ses côtés un amour de
)) quinze ans et les troubles de la guerre civile des Guelfes
» et des Gibelins , voulut exciter en lui une exaltation
» en dehors de tout ce qu'il avait habitude d'éprouver.
» Ni les caresses fondantes de sa Béatrix , ni l'éclat du
» soleil florentin, ne lui parurent assez puissans pour
» remuer fortement son imagination ; il voulut connaître
>) l'amour comme on l'éprouve au ciel, et la douleur
» telle qu'elle est aux enfers : sur la terre il était trop
» loin de cet idéal. Un historien bolonais rapporte qu'il
» prit un narcotique si violent que pendant quarante-
» huit heures il dormit d'un sommeil léthargique. Lors-
» qu'il s'éveilla il s'écria : Je viens de V enfer , je l'ai vu!
n Pourquoi ne pas choisir ce moment pour représen-
» ter le poète de la Dit^ine Come'die? Quel parti à tirer
)) de cette tête endormie où passent et passent encore tous
» les cercles du séjour des maudits ! Et Capanée blas-
» phcmant le ciel que lui cachent des langues de flamme ;
» et le comte Ugolin , et Mainfroi l'excommunié-, et Fa-
» rinata, debout sur son tombeau, riant à scandaliser
» les damnés! Quelle poésie d'effroi et de désespoir le
» ciseau de l'artiste pourrait répandre dans les lèvres
» convulsives, dans les yeux à demi ouverts, dans la
)) poitrine haletante du poète ! Faut-il former un groupe ;
» au pied du Dante mettez Béatrix attendant son réveil,
» le provoquant par ses larmes, par ses cris, par son
)> désespoir. Deux instans sont à la disposition de l'ar-
» tiste : celui où le Dante rêve de l'enfer, et celui où , en
» rouvrant les yeux, il rencontre Béatrix. Quel admirable
» contraste! ces deux figures, l'une encore toute chaude
» de sa vision , l'autre attentive et belle. Humanité , poé-
» sie, idéal , tout est la. Eh ! vite un ciseau! que je fasse
)) jaillir du sang du marbre ! »
La Felicina se leva furieuse , fit un signe expressif à
Spencer, et les domestiques le mirent à la rue.
Il était chassé.
Il n'avait pas fait vingt pas qu'un homme grand, pâle,
'a figure vénitienne, accourut, le pressa en pleurant dans
ses bras et lui dit: Je vous ai entendu, je vous ai compris;
L'ARTISTE.
309
vous avez pleuré , vous êtes artiste ! Grand sculpteur , vos
gestes taillaient du marbre; j'en taillais avec vous tandis
que vous parliez. Nous sonunes l'un et l'autre couverts
de poussière. Vous êtes pauvre et je suis riche. Avant
de partir, car je- pars demain pour la cour du duc de
Toscane, acceptez ces cinquante louis. Adieu , frère ! je
ne vous oublierai pas.
Spencer avait peine 'a se remettre de toutes ses sensa-
tions. On l'avait chassé ; mais qu'était ce léger malheur a
côté de l'ineflable joie d'avoir été compris? L'artiste qui
est compris, mon dieu ! c'est l'homme que la faim dévore,
que la foule écrase, éclabousse, et qu'une femme vient
consoler ; qui lui dit : « Je t'aime ! On te trouve laid ,
repoussant , plein de défauts, et moi je t'aime ! Tu n'as
ni abri, ni pain, ni ami, ni souliers, et moi je t'aime!
Pour avoir ta part d'existence , tu as été obligé de voler ;
tu as entendu la loi te déclarer infâme et senti le bourreau
te passer un carcan de trois heures autour du cou ! et moi
je t'aime ! je t'aime ! tu es sauvé ! » Voila l'artiste qui est
compris.
Il faisait ces réflexions lorsqu'il entendit un corps qui
plongeait dans le Tibre ; il le suivit , il le retira. C'était
une femme, une jeune fille.
« Pourquoi vous noyer?
— Je n'ai pas de dot pour me marier.
— Et il vous en faut une?
— C'est le seul moyen de racheter mon futur.
— Que ne le disicz-vous plus tôt? Avant de se noyer on
doit toujours parcourir la longueur du pont. La fortune est
peut-être au bout. La voilà, mariez- vous. Seulement ap-
pelez votre premier enfant, si c'est un garçon, Léopold,
et Maria , si c'est une petite fille. »
H donna la somme qu'il avait reçue.
Il pensait encore a la marchande de bas. — Ilélas!
deux ans s'écoulent et il ne fit rien. Léopold , pendant ce
temps, vécut aux dépens des artistes de Rome. Tous les
jours a midi on le voyait sur la place d' Annonziata , lui
et un chien dont le maître, jeune artiste, était mort. Le
chien et lui vivaient aux frais de l'école. Plus d'un voya-
geur sait cela.
Léopold s'était abruti avec la boisson. Après le jeu,
après l'amour , après la bassesse, après l'oisiveté, l'ivresse
était venue. Ce n'était que dans le vin qu'il trouvait une
consolation ou plutôt un étourdissement à ses maux , à
ses illusions déçues.
Bref, a pied , comme il y était allé , il revint de Rome
a Paris. Oh ! alors, il jura d'être sage , de sculpter, d'a-
voir ses heures de travail et de repos auxquelles il ne dé-
rogerait pas. On l'estimerait, on le louerait; l'art qui avait
fait toute son adoration , l'art ferait sa fortune ; il aurait
donné des fleurs à sa jeunesse, il i-empliraitd'or ses vieux
jours.
A ses vieux jours ! effrayant retour sur lui-mêraes !
Spencer jeta les yeux sur une glace , et alors il s'y vit
ridé, vieux, sans dents, l'œil éteint, les cheveux blancs!
Malheur! malheur! malheur! Spencer était fini. Oh!
combien alors de vipères entortillèrent son cœur ; ce
cœur de feu dont il n'avait tiré que de la cendre.
Par une journée sombre de janvier, une longue diète
rétendit sur un lit de paille moisie ; et il y mourut.
Spencer fut enterré aux frais de. la ville, c'est-a-dire
jeté dans la fosse commune; personne n'alla prendre sou
empreinte.
Mais, fatalité désolante ! le lendemain de sa mort une
lettre , arrivée de Venise, timbrée de cent pays diflërens,
reçue et chassée par tous les bureaux de poste, maculée de
rouge, de bleu, de noir, bardée de lignes, parvint enfin
au grenier de l'artiste.
Le commissaire de police du quartier l'ouvrit et y lut
ces quelques lignes.
Monsieur ,
« Je vais mourir, et je meurs sans avoir achevé mon
» groupe de la religion; c'est mon plus cher ouvrage. On
» m'a parlé de Thorwaldsen , mais Thorwaldsen est alle-
» mand ; il a du génie , mais pas de chaleur ; je l'ai re-
» fusé. En Europe, il n'y a que vous digne et capable
» d'achever mon groupe. Venez, Spencer, venez! je
» mourrai content.
» Adieu , frère ! — Canova. »
.1
Léoh Gozlan.
u*
C--
3i0
L'ARTISTE.
%s\>m Dramatique.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
P4R HM. SCRIBE ET COKALY.
MUSIQUE DE M. CABAFA , DÉCORATIONS DE M. CIcéBl.
L'orgie ! voilà un mot qui sonne fortement à l'oreille , un
titre qui promet du désordre , et l'ivresse en tumulte , et l'em-
portement des passions en délire ; mais le nom d'un auteur ha-
bitué à se jouer, sur toutes les scènes , avec les sujets les plus
scabreux et les plus difficiles, promet à son tourqu'un tact dé-
licat et fin , éludant les écueils avec adresse et ne levant qu'un
coin du voile, saura éveiller l'imagination sans la souiller. Et
de fait, dahs le ballet nouveau, l'orgie n'est que sur l'affiche
et derrière les coulisses ; et tout , sur la scène , se passe le mieux
du monde en enti-cchats. Les auteurs se sont souvenus sans
doute des spirituelles leçons de Beaumarchais sur l'influence de
l'affiche , la moitié d'une œuvre de théâtre , comme le titre est
la moitié d'un livre.
C'est le soir. Aux environs de Sévillc , dans la vaste salle de
l'hôtellerie du Soleil d'or, posadu fameuse et bien servie, no-
tez ce dernier point, lecteurs, et n'oubliez pas que c'est là une
Espagne pour rire , une Espagne d'Opéra , moines , soldats ,
paysanes et joyeux villageois , se livrent pêle-mêle au plaisir
bruyant. Le vin cliasse le souvenir des fatigues , et les voûtes
retentissent au bruit des refrains , des castagnettes et des vo-
luptueux fandangos de l'Andalousie. Arrivent à cheval quatre
officiers, parmi lesquels se distinguent don Carlos et Fernand.
Ils descendent, s'élancent avec aisance au milieu de la scène
joyeuse , et sans façon prennent des danseuses au nez des villa-
geois qui se fâchent et dont ils se moquent. Animés déjà par ce
plaisir improvisé , ils entrent dans une salle voisine où les at-
tend un splendide repas , et là ils noient dans des flots de Xé-
rès et de Pacarète les restes de leur raison.
Tandis qu'ils font voler en éclats assiettes et verres, don
.luanito , vieillard retiré du service , entre appuyé sur sa fille
Marie et Philippe son fils , soldat qui va rejoindre son régi-
ment. Après quelques instans de halte , ce dernier prend son
sac , part , et son père et sa sœur vont lui faire la conduite un
bout de chemin. Avec eux sortent tous les villageois , dont les
bruyans ébats ont ouvert la scène.
Cependant nos hidalgos rentrent animés plus que jamais de
celte ivresse que Figaro appelle la bonne ; ils lutinent les deux
nièces de la senora Gaetana , l'hôtcllière , et le punch brûlant
circule , et les têtes s'échauffent encore, et les danses recom-
mencent avec plus de vivacité. En vain à grand'peine mettent-
ils l'hôtellière elle-même de la partie , ils n'ont toujours que
trois danseuses pour tenir tête à quatre cavaliers. C'est Car-
los qui n'a pas la sienne. Piqué des plaisanteries de ses ca-
marades, il jure qu'il aura aussi sa danseuse, dût-il aller l'en-
lever sur le grand chemin. La porte s'ouvre ?*et voici venir don
Juanito et sa fille , qui ont quitté Philippe. Don Carlos se pré-
cipite sur Marie. Le père, qui a mis flamberge au vent , est
bientôt désarmé. Grand désordre, grand tumulte; la garde ar-
rive; mais trop tard; déjà les quatre cavaliers ont pris la fuite,
et la jeune fille est enlevée.
La scène change , et nous transporte à Séville , chez don Car-
los. Son oncle , don Henriquez , qui lui tient lieu de père, lui
apporte , avec un ordre de départ , les épaulettes de colonel , et
lui réserve à son retoiu- la main de sa cousine Hcrmance. Le
Iront de Carlos est chargé d'ennuis et de remords : d'ennuis ,
car il lui faut sourire à un hymen que n'a pas approuvé son
cœur; de remords , car il n'a point respecté l'honneur , l'inno-
cence et la faiblesse , et sa captive est là sous le verrou , dans
la chambre voisine , près du salon oîi les visites d'Henriquez le
font incessamment trembler d'effroi. Resté seul , il a soin d'é-
teindre toutes les bougies avant de faire sortir sa victime.
Marie paraît. Hors d'elle , échcvelée , la douleur peinte en traits
«ffrayans sur la figure, elle se jette sur l'épée de son ravisseur
et veut se donner la mort. Lui , cherche à la calmer, à se ré-
concilier avec elle , à la réconcilier avec elle-même : un geste
d'indignation et d'horreur est la réponse de la jeune fille. La
seule chose qu'elle veuille accepter de lui , c'est la liberté d'al-
ler retrouver son père. Il y consent , et pendant qu'il va véri-
fier si elle peut sortir sans être vue , un rayon de la lune jette
sa lumière fugitive dans l'appartement, et permet à Marie
d'examiner les lieux. Peut-êlre quelque indice trahira-t-il
le coupable. Les tableaux, l'ameublement , se grayent dans
sa pensée. A peine a-t-elle eu le temps de se saisir d'un riche
chapelet offert à ses regards , que Carlos revient , lui attache
un mouchoir sur les yeux , la reconduit et la rend à la liberté.
Voilà les deux parties du- premier acte.
Vivent Lope de Véga , Calderon , Schiller et Goethe , qui
nous ont appris à nous amuser en narguant les règles de !a
vieille routine ! Quand le second acte commence , cinq ans se
sont écoules ; nous retrouvons notre héroïne mère d'une char-
mante petite fille et riche fermière. Oii? Précisément dans le
village de Ximenès , à la porte du château de l'oncle de don
Carlos , de don Carlos devenu général. Le château ! Notez
encore , lecteurs , mais qu'importe ce mensonge de théâtre ?
Qu'un écrivain de libretto bâtisse des châteaux en Espa-
gne , où il n'y en a point , qu'importe encore une fois , pourv u
qu'il nous amuse? Ce n'est pas la vérité qu'on va chercher
à l'Opéra. Or donc Carlos et Marie se voient sans se recon-
naître ; ils s'aiment , ils se le disent , ils voudraient bien
aussi se le prouver par un mariage; mais il est toujours ques-
tion de celui de Carlos avec Hermance, qui, de son côté,
aime Fernand; et puis un grand seigneur et une fermière!...
N'est-ce que cela? Attendez un instant , Marie est noble : voilà
Philippe devenu capitaine , qui arrive tout à propos de l'armée
L'ARTISTE.
3^<
pour nous l'apprendre. Il arrive donc : grande joie de sa sœur ;
jalousie de l'amant, qui ne le connaît point; puis, quand tout
s'explique, grande joie nouvelle, à laquelle tout le monde pren-
drait part, si Marie acceptait la main de Carlos , dont l'ardeur
est devenue pressante ; mais jwur im motif qu'elle veut garder
secret, elle refuse avec obstination. Ce motif, c'est l'existence
de sa fille, confiée aux soins d'une femme dans une maison
voisine , de sa fille dont j)crsonne ne sait qu'elle est la mère.
Au milieu de ce combat de l'amour et de la honte , la fête
du village commence. Les danses sont suivies d'un feu d'arti-
fice : une tuse'e s'égare , et l'incendie éclate tout à coup avec
fureur dans la chaumière où repose la fille de Marie. Voir le
danger, s'c'lancer au milieu des flammes , sauver sa fille au péril
de sa vie, tout cela est l'affaire d'un instant pour la pauvre
mère ; mais l'élan de son cœur a trahi sa raatcmile ! Philippe
veut tuer sa sœur ; Carlos l'abandonne pour aller de nouveau
s'offrir aux chaînes de sa cousine Hermance , et le rideau
tombe.
Au troisième acte , qui est fort court , nous nous retrouvons
dans l'appartement de don Carlos ; son mariage va se conclure,
au grand déplaisir de sa pauvre cousine et de l'amoureux Fcr-
nand. On danse , puisqu'on est presque à la noce , et puis l'on
se retire. Vient Pliilij)pe avec sa sœur : ils ne peuvent plus rester
dans le pays après l'éclat de la veille , et Philippe offre sa de'-
mission , et demande son pcmiis de départ. Pendant que Carlos
le signe , Marie a reconnu les lieux témoins de son déshonneur.
Alors , péripétie : Carlos repentant tombe aux pieds de la
belle éperdue, et le bon llenriquez, qui survient avec toute la
noce, et qui voit là le moyen de' faire quatre heureux , marie
les deux couples à qui l'amour lient au cœur.
Une intrigue siuqilc et bien filée, des situations fortes et pa-
(heti((ues , caractérisent cette nouvelle œuvre de M. Scribe.
Nouvelle , non , je me trompe , car le type en est dans le conte
de Cervantes, la Force du sang, source où Corneille a puisé
Théodo e ; Colardcau , Caliste ; Beaumarchais, Eugénie;
Klorian, Claudine, et le même M. Scribe, de société avec
M. Mélesville, l'opéra-comiquc de Léocadie. Pourvu qu'on
sache, pour un ballet, rajeunir avec goût, dans ses formes, un
sujet de théâtre , tant mieux que la pensée première en soit
connue , l'esprit en saisit plus facilement l'analyse , à travers les
mouvemcns continuels de la scène^et les jeux chorégraphiques.
C'est enlever la peine pour ne laisser que le plaisir.
Par la même raison , j'aurais aimé peut-être que l'action s'ex-
pliquât davantage parla musique au moyen de ces motifs -an-
ciens, de ces airs àtyerms, proverbes , tout notés dans notre es-
prit , et qui doiment sur-le-champ la clef des situations par les
souvenirs qu'ils éveillent. Lu homme de goût, tel que l'auteur
du SoUldirt! et de Mazaniello , sait où doivent s'arrêter de
pareils emprunts. Il est à regretter qu'il n'en ait pas fait da-
vantage aux airs nationaux de l'Espagne , pour donner à sa mé-
lodie plus de caractère et de couleur locale.
fcn somme, la musique appliquée à l'Orgie ne manque ni de
chant, ni de variété, ni de grâce; mais elle est .ibsoluraent dé-
Inuéc de force et d'originalité. M. Caraffa savait trop que la mu-
sique n'a dans un ballet qu'un rôle secondaire à remplir, comme
;
les paroles dans un opéra. Il a joue' avec son sujet , et s'ctt ré-
servé de prendre sa revanche dans une œuvre plus impoitaale.
Hâtons-nous de le dire , on doit de grands éloges au dioré-
graphe. Il amène d'une manière heureuse les choeurs sur la
scène , il distribue avec une sage richesse les ressources de son
art , il ne fatigue pas surtout de pas interminables les pauvres
spectateurs , qui n'ont point la faculté de voir autant de cboces
que Vcstris dans un menuet. C'est à nos yeux une grande amé-
lioration. 11 y a de la fraîcheur dans la scène où Marie joue avec
son enfant, et du pathétique et de la force dans l'ensemble de
toutes les scènes. Les ingénieux détails qui ouvrent le spec-
tacle au milieu de la foule joyeuse , où figurent la jolie dan-
seuse mademoiselle Louisa et sa compagne mademoiselle Ro-
land , ont été remarqués avec plaisir. Le charmant l)oléro ex»-
culéau troisième acte parCoulon et Mazillier avec mesdemoiselles
Julia , Brocard et Legallois, avait mérité d'unanimes bravos.
On croyait 1 danse finie , quand un villageois , c'e'tait Perrot ,
et de jeunes villageoises, sous la figure de mesdames Montessu
et Alexis Dupont, parurent siu- la scène : des salves d'applau-
dissemens ont accueilli l'arrivée et salué le départ du trio aérien.
Perrot surtout , souple avec grâce et léger sans effort , aurait eu
les honneurs de la soirée , si mademoiselle Legallois , qui oc-
cupe presque continuellement la scène dans le rôle de Marie ,
n'avait su ravir tous les suffrages par la chaleur, la décence et
la noblesse d'un jeu qui sait prêter une ame à la pantomime et
d'éloquentes paroles au silence.
Les décors de M. Cicéri 'n'ajouteront rien , mais ne dimi-
nueront rien non plus à la juste réputation de cet artiste. Il a
saisi et rendu à merveille le contra^e que devait offrir ceux
d'une pièce qui conduit successivement le spectateur d'une sim-
ple hôtellerie dans les salons d'un grand seigneur. Pour les
costumes, ils sont totalement dépourvus de richesse : ou bien il
fallait choisir une époque antérieure , plus propre au dévelop-
pement théâtrale et pittoresque , ou bien il fallait moins se sou-
cier de l'exactitude; car, après tout, l'Opéra n'est point le tem-
ple de la vérité , mais un palais de féeries et d'illusions , mais
un monde à part dont on accepte à l'avance toutes les ficti«u
brillantes et les amusans mensonges.
Succès complet néanmoins et succès mérité.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROTAL.
PAR MM. M^LESTlIXe ET BRAUER.
C'est mieux qu'une parodie : c'est plus qu'une imitation.
Après avoir vu l'opéra de M. Scribe, on voudra voir le vau-
deville de MM. Mélesville et Brazier. Succès de fureur, car les
jolis ouvrages sont rares, et mademoiselle Déja/.rt est dor-
mante dans toute la force du mot. *
C'est Catherine la fermière, heureuse, fière et courusee à la
su
L'ARTISTE.
ronde. Parmi les candidats de la belle se trouvent le perruquier
du canton, Gobergeot, et le jeune Eloi. L'un fasbionable de
dernière classe , impudent et hardi ; l'autre timide comme un
premier communiant. Ali! s'il avait un pbiltre pour se faire
aimer I La mère Michelin, vivandière et gaillarde, lui fait
avaler en guise de philtre un flacon de Champagne : electrisc
par ce breuvage mystc'rieux, Éloi s'émancipe et n'est pas de-
courage' ; Catherine n'est pas insensible , et même de son indif-
férence de la veille, elle passe vivement à la jalousie en voyant
son nouvel amoureux embrasser la gentille Georgette sa cou-
sine. Gobergeot arrive alors j il a aussi tâté du philtre pour
être plus aimable encore, s'il est possible. Le vin produit sur
notre fat un effet tout contraire; il s'est grisé; il s'endort, et
tandis qu'il rêve mariage , Éloi , justifie de l'infidélité dont on
l'accusait , triomphe par devant notaire des scrupules de sa ja-
louse amie.
Des mots piquans, de la gaieté, des couplets délicieux,
Sarason qui est d'un comique achevé , Paul dont la timidité et
la hardiesse ont tour à tour égayé le public , et surtout made-
moiselle Déjazet , fine , sensible , colère , excellente sur tout et
partout; voilà les élémens d'une vogue qui aura de la durée.
La modicité des prix ne concourt pas seule, comme on voit, à
faire loiis les soirs chambrée complète au théâtre du Palais-
Royal.
JtauufUfô.
— On pourrait croire qu'il y a maintenant dans l'air je ne
sais quelle injluence querelleuse. Sans parler des débats de
la chambre des députés qui va se réunir, et de ceux de la
chambre des pairs qui , dit-on , ne se réunit pas , nous avons
des querelles de tous côtés. Querelle de mademoiselle Mars
avec la Comédie-Française au sujet des delsuts de madame Mo-
reau-Sainti; querelle poétique entre M. Barthélémy le sati-
rique et M. de Lamartine le lyrique; querelle par huissier en-
tre le directeur de l'Odéon et l'auteur du drame le Clerc de
la basoche : celui-ci veut retirer sa pièce, l'autre prétend
avoir le droit de la faire jouer; il lui faut pour cela arrêt de
la justice , puis arrêt du parterre. La justice vient de décider ;
la pièce ne sera pas jouée. Querelle encore à la salle des Varié-
tés; jouera-t-on, ne jouera-t-on pas les Comités révolution-
naires ? Ici la chose s'est décidée dans les foi-mes parlemen-
taires, par assis et levés; la majorité s'est prononcée pour la
représentation. Vingt autres querelles, sérieuses, bouffonnes,
tristes , curieuses , effrayantes , se sont élevées ces derniers
jours , mais ce serait aborder la politique que d'en parler, et
nous ne voulons pas toucher ce point-là.
— M. Bras travaille à un buste du comte de Saint-Simon, '
auteur et patron de la religion nouvelle. \
— Un drame intitulé la Favorite vient d'être mis en répétition j
à la Comédie-Française ; il s'agit de madame Dubarry, repré- j
sentée par mademoiselle Brocard. Une nouvelle Charlotte Cor- \
day vient d'être reçue au même théâtre.
— Un paysan a trouvé près d'Âubusson , en labourant son " '
champ , 5a pièces d'or. Ce sont des monnaies du quatorzième '
siècle , des deniers à l'aguel d'or fin , des écus à la couronne , !
des royal d'or fin , des florins d'or, etc. Voilà delà pâture i
pour les érudits. En voilà pour les désœuvrés : on vient de (
faire paraître un livre intitulé Mémoires du duc de Norman- i
die , fils de Louis XVI, et écrits par lui-même. *
— Le Roi vient d'acheter pour le Palais-Royal le tableau de
M. Alfred Johannot , une Arrestation sous Louis XIII,
— Le Possédé , joué vendredi soir au Théâtre-Français, a
été accueilli par d'unanimes applaudissemens. Voilà enfin un j
succès réel , un succès mérité. Le piquant des situations, la
gaieté des détails , la verve comique de Monrose , chargé du :
rôle d'un homme qui se croit possédé du diable : tout cela !
réuni a enlevé les suffrages et assuré la réussite complète de
l'ouvrage, qui est de MM. d'Espagny et Dupin. Nous en re- j
parlerons dans notre prochaine livraison. \
— On vient de découvrir a Orléans plusieurs des tourelles du
vieux pont, qui sont si souvent citées dans les relations du siège .1
de cette ville, lorsque Jeanne d'Arc y fut venue pour la déli-
vrer. Il faut espérer que ce monument historique ne se trou- \
vera pas dans la ligne de percement de quelque rue- nouvelle- ,
ment projetée. !
— Le navire le Luxer est parti le 1 5 juin d'Alexandrie j
pour Rosette, il va chercher les obélisques égyptiens qu'on
doit apporter en France. Ne serait-ce point pour leur faire
place qu'on a décidé d'abattre Saint-Germain-l'Auxerrois?
— Béranger le chansonnier a enfin rompu le silence au- 1
quel il avait voulu se condamner. Il vient de nous donner deux *!
chansons sur la Pologne , Poniatowski et Hâtons-nous. Ainsi
la France aura chanté et dansé pour les Polonais.
— M. Edgard Quinet a adressé un rapport au ministre des
travaux publics sur les épopées françaises du douzième siècle ,
restées eu manuscrit dans les Bibliothèques du Roi et de l'Ar-
senal. Nous retrouverons en ces merveilleux poèmes tous les
types les plus purs du génie de la France ; ils rejettent en
arrière de près de cinq siècles la grande ère littéraire et
poétique. Grâce donc soit rendue à M. Quinet!
— On annonce une pièce nouvelle qui doit ramener la foule
à rOpéra-Comique.
L'ARTISTE.
3io
&U,.'.yr:,.
i3faitr-:3lrtÊi.
SALON DE 1831.
SCULPTURE.
i.-/é>.yiu/. ^yâmye , t,,ïéoii'iie , ^urel ,
Tontes les idées ne sont pas des vérités , mais elles sont tou-
jours lionnes à émettre lorsqu'elles viennent d'nne él,il)oratiun
sérieuse et sincère de l'esprit. Or il est possible qnc mon idée
ne soit pas la meilleure ; m.iis en dépit dçs rétrogiades de
tonte espèce, je |iense que le mouvement est aussi utile , aussi
nécessaire, aussi indispensiihie dans les aris que dans l'ordre
social. C'est une loi de nature, car le progrès n'est que la mise
en commun de rcxpéricnee de ceux qui sont venus avant nous
avec le fruit des découvertes qui nous sont jnopres et que nous
faisons chaque jour. Celte alliance doit immaurpiablement nous
faire avancer; et puisque le Créateur a bien voulu nous donner
la faculté de comparer, la seule qui nous dislingue des autres
animaux; puisqu'il est vrai aussi que cette faculté nous fait
tendre incessamment vers la perfection , il faut legaitler comme
«ne absurdité ( si ma ])ro|iosition est juste ) de vouloir rester
stationnaire. J'avais besoin de ce petit préambule métaplivsiquc
pour arriver à dire que mon thème rac paraît si essentiellement
bon que, dans le cas où la majorité ne me donnerait pas raison ,
c'est qu'elle serait elilouie par la mode, le ton, rusa|;e, la rou-
tine, les conventions, la vanité, les illusions de métier, et sur-
tout l'intérêt personnel; mais (pie m'importe : celui qui cherche
à montrer la vérité au peujile est (ligne dés siècles futurs, a dit
éloqiiemment M. liarraud; faute de mieux, j'accepte cette noble
parole et j'attends. On voit que je ne veux pas avoir tort.
1^^ f-a peinlureest un art , un presli'^e; tout y est illusiim; la sta-
^« tiiairc est une science , tout y est réalité. On compte cent peinires
pour un statuaire ; d'oii l'on pourrait peut-être logiquement in-
férer qu'il est cent fois plus difficile d'être l'un que l'autre ;
mais nous ne discuterons ]ias ce jioint : c'est, en effet, la cliose
la moins intércss.inic du monde à savoir. La statuaire est supé-
I^_ rieure à la peinture, ]iarce (pie la réalité est supciicure .i l'illn-
HEsion, comme la vérité au mensonge; elle lui est matérielle-
ment jiréférable parce que l'antiquité nous a légué ses sla-
^^tues, et qu'elle n'a pu nous transmettre ses tableaux. Pour-
|^fi(|uoi donc la sculpture a-t-ellc perdu aujoiinl'liui tous ses
'^'^ avantages? poiinpioi ses œuvres sont-elles oubliées ou mé-
connues? C'est qu'elle n'(\st plus vraie, c'est qu'elle n'est plus
TOME I. 2C* tIVRAISlIX.
nous, c'est qu'elle ne nous appartient plus , c'est que des fcnamn
en robe de mousseline des Indes, et d<s hommes en h.ibit de
drap de I.ouviers, n'ont .souci, et sont même embairassés de
personnages tout nus , qui ne vivent pas comme eus et n'ont
rien de commun avec eux. Pei'sonnc ne nie, je pense , que la
statuaire , comme la ])eintiirc , ne soit, en définitive, la représen-
tation de la vie. Eh bien donc , pourquoi nos sculpteurs pren-
nent-ils au contraire tant de soins, pour s'éloigner de notre vie.
de nos mœurs ? Nos collerettes, nos cravallcs , les gants même
qui couvrent nos mains , ne protestent-ils pas à chaque instant .
au nom de la chasteté naturelle (|u'ils impriment à notre esprit,
contre tous ces corps dont la nudité est antipathique à nos habi-
tudes? Je me flatte, grâce au ciel , de n'être pas meilleur qu'un
autre, comme on-dit; mais en vérité je ne saurais m'empêcher de
désapprouver une école dont je ne puis montrer les produits ni à
ma sœur ni à ma fille, à moins qu'elles n'aient trente ans. \ji
sculpture , telle que nous la gardons , est un contre-sens , une
anomalie dans nos mœurs; et les statuaires le sentent si bien
qu'on les voit se tourmenter , se tordre l'esprit et souvent
même gâter leur œuvre, pour cacher pileuscment les excès du
nu sous des fourreaux de sabre ou des pointes de manteaux. lis
n'ont pas même le courage de rester complètement stationnaires.
Les anciens, qui marchaient les jambes et la poitrine décou-
vertes dans les rues ; les anciens , accoutumés à voir le nu cou-
rir dans les carrefours , prier dans les temples , s'asseoir .i table
et monter les escaliers , les anciens , dis-jc , pouvaient très-bien
s'arranger de leurs stctues dépouillées; c'était de la vie de tous
les jours pour eux , tandis que pour nous, au œntraire , ce
n'est qu'une convention qui choque et nos goûts et le bon sens.
l*"n effet , j'en demande pardon à mon patron , le grand saint Di-
derot; mais l'Odalisque si fine de M. Jacquot, quoiqu'elle
n'ait point de cornette, ne raéritc-t-elle pas justement son nom?
Kst-il riei^le plus ridicule après cela (pic celle statue assise que
l'on nous donne pour le général Foy? Je vois bien une académie
nue comme un ver; mais le général, 'e député, l'or.iteur que
j'ai tant admire à la tribune, et que j'ai* rencontré sur les bou-
levards , où est-il? Quelle extravagance n'est-ce pas encore que
ce Roland le Furieux , ce chevalier que nous nous repr(%en-
tons toujours caparaçonné et bardé de fer de pied en cap depuis
que nous avons lu l'Arioste, et que M. Duseigneur nous mon-
tre se démenant comme un ]iauvrc voyageur que des brigands
ont attaché sur une grande route après lui avoir volé jusqu'à
son vêtement le plus intime.
Personne n'admire l'antique avec plus d'enthousiasme (pie
moi ; mais nous ne vivons plus à Athènes, ayons notre statuaire
comme les anciens avaient la leur; nous ne sommes ni Gr<?r»
m Romains, restons Français; jierdons celte sculpture on de-
hors de la vie humaine, ces corps nus qui nous sont (orangers,
et nous aurons au moins le mérite d'être nous. Pour moi j'es-
liiue mieux aujourd'hui des cuirasses «t d(s brodequins , que
des lorses (î des jambes , je l'avoue ; et l'n'uvre lianlie, chaude,
animée, de M. Triqiietti; ces deux cavaliers ImnilUns et agis-
sant avec des mouvcmens si dramatiques; cette lungne e'pée du
soldat bourguignon que l'on frémit de voir entrer sous le hau-
bert du fameux Charlcs-le-Téincruii-e ; ces ten-ihles cl cuiieuv
2<J
L'ARTISTE.
costumes du qualoraième siècle ; tout cela (sans que je prétende
(•tablir du reste aucune espèce de rapport entre des ouvraç;es
nussi opposes ) , tout cela , dis^je , me paraît bien préférable aux
corps froids et communs des Trois Grâces de iM. Pradier, pro-
duit d'un grand talent malhenialiquc, d'un fini merveilleux,
d'une savante expérience, mais dépourvu de toutes les qualités
d'idéal et de suavité que devraient avoir les trois plus belles
femmes de l'Olympe.
Si , malgré le bon effet de la petite fille liabiilée , que M'. E.
Deveria aurait dû rendre mieux encore , on persiste à soutenir
qu'il est impossible de faire de la sculpture en.frae, en uniforme,
en robe ou en manteau, je suis presque tenté d'y renoncer : car
enfin , il faut en convenir , la consciencieuse statue du brave
Lannes , par M. Gortot , toute glacée qu'elle peut être , excite
bien plus de sympathie et nous intéresse bien davantage que le
magnifique Spartacus de M. Foyatier, là , debout , posant dans
son admirable exécution comme un beau modèle d'étude , dc-
])ouillé de tous les accessoires qui nous feraient connaître et lui
et son action, privé enfin du costume qui lui fournirait une in-
dividualité! Toutes ces grandes statues, qui ne semblent faites
(jue pour décorer des jardins, sont des généralités qui n'intéres-
sent ni le cœur ni l'esprit; et cependant, quel mérite d'exécu-
tion , quel talent de sculpteur ne trouve-t-on pas dans la pudique
Léda de M. Seurre, dans la douce et mélancolique Psj-ché de
M. Tenérani, dans la gracieuse Fénus de M. Molchneclit ,
dans le style mâle du Lazaroni de M. Rude, dans lasouplesse
de la Baigneuse si vivante de M. Roman, dans l'élégante com-
position de la Le(icot/)oe de M. A. Duraont; tous autant d'ou-
vrages supérieurs qui attestent que cette année nos statuaii-es se
sont peut-être plus distingués encore que nos peintres. Mais au mi-
lieu des hommes qui se font remarquer , il faut citer particidière-
nient M. Moine : son bas-relief de la Chute d'un cavalier, encore
asseï sauvagement nu , est superbe d'expression , eLses Lutins
en voyage nous paraissent une de ces créations fantastiques et
bizarres pleines de fougue et de génie qui placent leur auteur
au premier rang. DeuS. réprouvés , emportés par un cheval des
enfers, dont Za croupe 5e recourbe en replis tortueux, s'amu-
sent pour passer le temps ; ils jouent comme des, tigres, ils se
déchirent , et dans leur sourire infernal , dans leur laideur démo-
niaque, on trouve encore un caractère de jeunesse inexprimable.
En examinant les ouvrages de M. Moine, il est facile de recon-
naître qu'il fait assez peu de cas des principes reçus de l'Ecole ;
il va où son inspiration le conduit, il étudie la nature et il foit
vivant. Ses petits médaillons respirent, et son portrait d'une
jeune personne, «ju'ou prentb'ait pour une naïve figure du
moyen âge , est un chef-d'œuvre de vie. L'audace que met
M. Moine à traiter artistiquement des cheveux bouclés , des cols
de chemise , des collerettes et des habits , nous promet un de ces
hommes indépendans , forts , dominateurs , qui comprennent
que le génie sait tirer parti de tout ; aussi je ne désespère pas
de le voir nous faire bientôt de la sculpture dont il prendra les
sujets dans notre histoire , ])our livrer enfin à la postérité ces
pensées sublimes que le temps , comme jaloux de la pcilèction
sociale , efface trop vite de la toile. Les anciens statuarisaient
des dieux pour les adorer : il est digne de nous, qui n'avons
plus de dieu que la sainte morale, de statuariser nos grands hom-
mes, de couler en bronze leurs hauts-faits pour servir d'exemple
à nos fils et nous inspirer nous-mêmes en les ayant chaque jour
sous les yeux. A quoi bon la sculpture , si ce que je demande
est impossible? Mais je ne crois pas qu'on puisse raisonnable-
ment arguer d'impossibilité , car \' Épisode des journées de
Juillet, par M. Grevenich, sans être autrement remarquable,
prouve du moins que l'on peut encore faire un groupe imposant
et noble avec des gilets, des pantalons et des fusils; et si le
Mirabeau de M. Pigale ne produit pas plus d'effet, malgré son
mouvement dramatique, c'est que, trop soumis aux traditions
de l'école , le sculpteur l'a enveloppé d'un manteau de bois ou
de raétal qui lui enlève toute grandeur. Je ne sais plus quel bar-
bare vola le manteau d'or de la statue d'un dieu puissant ; je
l'absous dès aujourd'hui si ce manteau était de la force de celui
de M. Pigale : il devait peser la fortune d'une nation ; et vrai-
ment , tant d'argent ne doit pas être employé à couvrir un dieu,
fût-il de Phidias, qu'autant que le peuple n'a plus faim.
A propos de sculpture historique, plaignons-nous de voir les
statuaires modernes négliger autant l'étude des bas-reliels , puis-
que c'est le seul moyen qu'ils aient de représenter une action de
quelque étendue, et sachons gré à M. Caudron d'avoir fait ce-
lui que nous avons au Musée. 11 a représenté Louis XIV au
moment où, allant visiter la ville d'Arles, accompagné de la
reine-mère et du cardinal Mazarin , il est reçu par quatre ma-
gistrats de la ville. Le roi , à cheval ainsi que toute sa suite, s'est
arrêté devant les quatre notables qui lui offrent les félicitations
de l'endroit. Ce sujet , assez peu intéressant par lui-même , est
compose avec ime simplicité antique ; on n'y trouve rien de guin-
dé, et la foule de personnages enfermés dans cet espace étroit s'y
remue à l'aise. I^cs costumes du temps y sont employés avec nn ,
tact infini, et les divers sentimens des figures sont heureusement
exprimés. Je citerai surtout le gentilhomme qui est le plus
avancé : il a bien , dans sa pose et dans tous ses traits , le ser-
vilisme d'un préfet ministériel qui court au devant de son roi.
La figure de Louis XIV est pleine de noblesse, et le coureur qui
ressort en -saillie derrière son cheval a un mouvement de course
qni est parfaitement senti. Je ne reproche enfin à l'ensemble de
ce morceau, qu'un peu de froideur et des extrémités beaucoup
trop courtes.
Nous devons citer ici plusieurs petits bas-reliefs de M. Feu-
chère, d'un beau style; on voit que cet artiste étudie les maîtres
avec goût. Sa Judith me parait bien entendue , et son Ange
jouant du violon est une élégante réminiscence du moyen âge.
Pour mieux louer M. Feuclière, attendons de lui des composi-
tions plus achevées et qui lui appartiennent davantage. IM. Klag-
mann a exposé également une esquise de l'attaque des Titans
contre Jupiter qui promet une belle chose.
Si je ne suivais que mon caprice dans l'ordre que je mets à par-
ler des artistes, M. Barye aurait droit de se plaindre de n'avoir
pas été déjà nomme , car c'est assurément le premier parmi ses
rivaux. Des le commencement de l'exposition , tout le monde a
été frappé de la beauté de son Tigre dévorant\un Crocodile :
Buffon ne nous avait pas dit , il est vrai , que les tigres aimaient
à manger du crocodile ; mais rebii-ci est d'espèce assez rate pow
t'ARTISTE.
.•ïr:
il voir pu icnlor son voracc ennemi. Quoi qu'il en soit, ces deux
.iniin.iiix sont ji.ilpit.ms de vie: Jamais, avant M. Raiyc , on
n'avait rendu la nature avec une expression plus admirable, lui
sentiment plus profond. l,c tigre respire la rage ; le crocodile ,
dans sa gueule sanguinaire , e'îend les pâtes et se tord avec une
horrible soulïV.ince; il semble que l'on voit ses veux tourner
et se voiler sous l'excès de la douleur. De tpiel ge'nie ne faut-il
pas être donc' pour animer à ce ])oint deux ou trois sacs de
plâtre !
M. Rarye vient d'envoyer depuis peu, au Louvre , deux nou-
veaux groupes d'animaux peut-être encore supérieurs au pre-
mier; il nous montre sans cesse le fort qui de'cliirc le faible : je
veux convenir (|u'il ne nous montre que ce qui est vrai , et le
peuple est là pour l'attester 5 mais outre qu'une telle mo-
ralité est assez désespérante, on peut justement l'accuser de
rendre ainsi toujours la même pensée , de peindre toujours la
même sensation. M. Barye n'a jicut-être pas songe' .i cela; il
suffira de le lui faire observer pour qu'il ne retombe pas dans
la même faute. Comme si cet habile sculpteur voulait acquérir
tous les genres <le gloire , il a expose' aussi un Murtyr de saint
Séliaslien, aucpicl on ne reproche que de la lourdeur; mais
le sentiment de vie qui s'éteint , et l'affaissement du corps
sons la souflVancc , si bien exprime's dans cette grande figure ,
en font un ouvrage de jiremier ordre. Pauvre saint Sébastien !
est-ce la mort (|ui penche déj.i sa belle tête, ou la honte qu'il
éprouve de se voir ainsi exposé tout nu aux yeux des passans ?
Si M. Barye excelle à peindre la nature souffrante, M. Duret
,1 des qualités opposées, ([ui ne sont pas moins dignes d'éloges :
la Malice est une tête d'une finesse et d'une légèreté délicieuse.
Cotte jolie création est icndue sur le marbre avec im rare bon-
heur ; elle restera connue type. Son Mercure a les mêmes méri-
tes; on sent doucement frémir tout le corps de l'inventeur de la
musique, aux sons harmonieux de la lyre qu'il compose. L'In-
nocence , statue en marbre, de M. Després, n'est pas moins
remarquable ])ar son caractère de candeur et de timidité, plein
d'une grâce ravissante. Les ouvrages de ces deux artistes ont une
délicatesse exquise qui prête à la rêverie. M. Chapionnière est
encore un sculpteur d'expression : deux cnfans , qu'il appelle
Daphnis et Cliloe , sont couchés à côté l'un de l'autre, les bias
enlacés avec une naïveté enfantine. Le jeune Daphnis offre un
oiseau à sa chère C<hloé (pii , par un petit mouvement empressé ,
semble dire : Prends garde de lui faire mal. C'est une scène d'une
pureté et d'une fraîcheur charmante. Disons , cependant, que
le corps de la petite fille nous a paru trop court , et que l'on est
choqué de la longueur démesurée de ses jambes.
ScBQEl.CHFII.
LETTRES SUR LE SALON DE «831.
lll.rrlEME LE'rTBE.
Memtfre do i'AcacIt'mîe de peinture d*.\ng1etcrre , etc. , ctr.
k UXDIIEI.
Monsieur ,
Le temps me gagne de vitesse; il s'échappe incessamcnt entre
mes doigts, comme dit le proverbe de votre vieille Angleterre.
Le jour fatal de la fermeture du Musée approche, et si je n'entre
sans préambule dans l'examen des ouvrages qu'il me reste .i
passer en revue , déj.i le Salon aura fermé ses portes que je se-
rai bien loin en arrière et que mes comptes seront encore à ré-
gler avec la plupart des artistes dont les |)roductions font l'or-
nement du Louvre. C-î n'est pas qu'il me soit jamais venu à
l'esprit de faire subir à mes amis d'outre-mcr une description
minutieuse et cataloguée des œuvres sans nombre qui , dans des
salles interminables, c'blouissent les yeux, épouvantent la pensée.
Non , non , Dieu me garde de les noyer dans cet océan de bleu
et de rouge; j'ai trop regret au temps que j'ai perdu, aux. écueils
où je me suis brisé avant de m'être fait une boussole. Que mes
amis recueillent donc le profit de mes naufrages, et n'aljordons
eascroblc que les sommités dans les arts.
A M. Decamps aujourd'hui. Aussi bien , dès qn'on arrÎTc
près des œuvres de cet homme à part , je ne sais quel charme
vous y attire , je ne sais quelle puissance vous y enchaîne , tant
elles portent l'empreinte d'une vigueur native, d'une vérité
naïve et saisissante! tant elles c'tincellent des vivantes qualités
du grand coloriste! tant l'auteur sait disparaître à propos pour
laisser parler seule la nature! tant, en un mot, solide, large et
non brillante dans sa touche, il semble peu dite au s|>cctateur :
« Voyez comme je suis jicintre! » et sait attendre qu'on s'en
aperçoive.
Toujours dans les premiers essais des grands talens , la cu-
riosité s'évertue à tirer , après coup , le facile horoscope de
leur destinée future. Elle serait ici bien en défaut , cjr rien de
j)lus humble et de moins prophétique que les premiers pas de
Decjmps dans la jieinturc; il ne montrait )iour elle qu'un goiit
assez prononcé. C'est à un voyage en Suisse qu'il dut «le sentir
sa vocation réelle. Il comprit alors clairement qu'il n'était pas
appelé à peindre l'histoire de l'antiquité d'après des livres, à
reproduire l'image de ses grands hommes au moyen de^juelgne
Romulus moderne improvi.sé à cinq francs la scancc.Xa nature,
telle qu'elle se déploie en Suis.se, si variée de foiW|^#)f^as-
pects, si ridie d'étoniians contrastes, le pénétra dAf'tçijnt&-
sion profonde; et dès ce moment, il fut peintre |^"îlr< '■•»>'■ ■>-
ment , ses études , fruits de celte première impreskio:
510
L'ARTISTE.
remarquées. Dès lors aussi Dccamps sembla prendre le parti de
ne plus travailler que d'après nature, celte nature de tous les
temps , de tous les instans , que l'on rencontre partout sur ses
pas. Doue' d'organes fins, il saisit avec rapidité' le côte' saillant
d'une scène ou d'un effet, et son esprit oliscrvateur, tourmente à
son insu d'une puissance extraordinaire d'ironie et de verve co-
mique , sait fouiller d'un coup d'oeil ce vaste répertoire de la
nature , et découvrir des trésors précieux de caractère et d'ori-
ginalité qui écliappcnt aux communes intelligences.
C'est ainsi que paitout, dans les scènes les plus simples et
qui échappent à l'observation par leur vulgarité même, il voit
des sujets , et des sujets heureux; et sa mai'n facile [les fixe
sur la toile avec un tel élan, une telle énergie , une vérité si
parlante et si magique que ses personnages, vous fussent-ils in-
connus , vous semblent néanmoins autant de vieilles connais-
sances. Puis , la réalité vient-elle à s'offrir sur votre cliemin ,
peinture et scène réelle , présent et souvenirs , tout cela se con-
fond dans votre esprit, et l'on s'écrie sans y songer : « Voilà
un Dccamps! »
A la chasse aux alouettes , par un temps brumeux d'octobre ,
il trouve le sujet de l'une de ses plus jolies peintures. A son
retour, il entre dans un chenil : d'un coup d'oeil il y a vu son
opital des galeus. Deux bassets, tristes et pensifs, h l'œil sen-
timental et philosophe , semblent s'écouter vivre et s'apprendre
à souffrir; dans le fond, un petit peuple de l'espèce canine se
délasse, en babillant, des ennuis du cloître. Notez le bien, ce sont
des bassets , chiens aux formes grotesques ; et notre artiste , qui
])cint du reste à sa guise, avec une égale supériorité , les chiens
de toute race, choisit celle-là de préférence , poursuivi qu'il est
de son esprit mordant et satyrique. Les bassets, il les aime de
prédilection , il les aime comme tvpe , comme caractère , comme
couleiu', et il les peint comme il les aime, avec leur tête naïve ,
leur poil brillant et coloré, et cet air d'humilité et de tristesse
mélancolique qui les caractérise. Quiconque aura vu des chiens
et les aura étudiés au cheinl , sentira tout ce qu'il y a d'obser-
vation dans celte peinture une comme une épigramme, et vraie
comme la nature.
Un autre jour, il ouvre sa fenêtre, voilà encore un sujet tout
fait : ce sont les Singes et les Chiens savans, dont toutes nos
rues connaissent l'amusant cortège. L'àne porteur de la troupe
prend son modeste repas que le maître, directeur en plein vent,
vient de jeter à ses pieds. Singes et chiens , tous affublés des
oripeaux dont les pavés de la ville n'ont guère respecté l'antique
splendeur , sortent la tête de leurs paniers pour se mettre au
balcon. Un singe descend près du maître et de son second ;
celui-ci, jeune gars haut en couleurs et d'un vigoureux appétit,
s'assied sur une pierre et prend son repas dont le singe, premier
comique de la troupe, sujet privilégié qui fait recette après la
chulp du rideau, sollicite les restes. Pour le gros de la troupe,
il se met à l'aise dans le bât du grisou. Le carlin, père noble,
lève la tête avec gravité; tandis que la jeune première, éja-
gneule an minois piquant , fait la coquette avec ses voisins. —
Tableau des plus amusans , devant Icciucl le rire communicatif
vous vient tout d'abord. C'était là une idée bien simple sans
doute, un sujet qui courait les rues; mais il fallait tout l'esprit,
il fallait tout le talent de M. Dccamps pour y trouver un tableau
si complet.
L'imagination ne suffit pas pour décider dans les arls d'imi-
tation : je n'en voudrais pour preuve que le jugement que j'ai
entendu porter A'une Famille turque sur le chemin de
Smyrne : c'était , disait-on, une charmante caricature; comme
si, au rapport des personnes qui connaissent l'Orient, cet hon-
nête et grave mahométan , juché sur son âne et portant devant
lui sa progéniture , avec une comique tendresse, n'offrait pas
tout simplement le caractère, les lignes, l'habitude de corps, et
une nuance des mœurs de ces tranquilles asiatiques, plutôt
qu'une charge destinée à faire rire les curieux. Ce n'est pas la
faute du peintre si L's figures qu'il rend avec exactitude parais-
sent étranges et originales. La caricature est le comique exagéré;
la caravane smyrniote n'est que comique.
Or précisément , c'est cette vis comica , c'est cette verve
d'instinct et d'inspiration , ce profond sentiment de nature , qui
constituent le génie de M. Decamps comme ils caraclériscnt
celui d'Hogarth , comme ils forment le cachet distinctifdu gé-
nie de Charlet et de celui de Cruickshank. Et ici j'insiste sur
ma distinction entre le vrai comique et la caricature ; car je suis
importuné d'entendre sans cesse donner ce dernier nom aux dé-
licieux dessins du Molière de la lithographie, M. Charlet , qui
peint les enfans avec les crayons gracieux de la nature comme
le Dominiquin , et perpétue avec un accent si plein de verve, de
vérité, d'esprit et d'originalité caustique, la vivante tradition
des mœurs des camps et des mœurs populaires. Certes il n'y a
qu'un esprit délié qui sache ainsi jouer à propos avec tous les
sujets qu'il traite, quelques graves qu'ils puissent être; les pas-
sions humaines ont un côte si ridicule quand on les met à dé-
couvert .'
Sous le règne despotique de la dernière école , toute indivi-
dualité s' écartant d'un certain type de vérité abstraite, de beauté
idéale et conventionnelle , encourait l'anathèmc; chaque peintre
devait se rattacher à un système général et marcher sous la
même bannière. De là cette triste uniformité de physionomie
de toutes les productions du premier quart de ce siècle. L'école
nouvelle, dans la révolution (|u'elle a opérée, a du moins accom-
pli ce bien incontestable qu'elle a rendu à chaque intelligence
sa valeur et son cachet personnels. On a compris enfin que
chaque imagination d'homme possède à soi son idéalité sublime
et comique, sa puissance et sa faiblesse, sa perfection et sa dé-
gradation.. De cette théorie , fille du temps et de la raison , l'art
moderne est né; de là résulte aussi cette remarquable diversité
d'intentions et de volontés, d'études et de manières dans
la plupart des innombrables productions du Salon. Bonne ou
mauvaise, chacune du moins est le reflet de l'amc de son
auteur, et celte volonté d'être soi, est déjà un grand pas dans
la bonne route. Arrière les pastiches qui gâtent tout ce qu'ils
touchent. Hélas! malheureusement sans regarder de très-près ,
on trouverait bien encore quelques-uns de ces talens de serre
chaude; précisément, même, il faut le dire, ÎM. Decamps en
a un à sa suite ; jeune peintre qui donnait naguère d'intéres-
santes espérances. Il a de la main, comme on dit en terme d'a-
telier , et , singe des maîtres , cette habileté d'exécution il l'em-
L'ARTISTE.
51"
ploie à nous donner, à sa manière, des Dccamps et des IsaLey.
Vraiment il semblerait qu'il en eût là tous prêts des tiroirs éti-
quetes.
Vouloir imiter Decainjis est folie sans aucun doute. Si c'était
un de ces talcns calmes et tranquilles qui se soignent à loisir et
se comprennent parfaitement eux-mêmes , à la bonne heure ;
mais son éxecution est le fruit de combinaisons savantes inces-
samment suboidonnees à la fougue de l'inspiration. Gomment
alors se faire à son image une énergie intime, une e'motion spon-
tanée , une sève bouillonnante et capricieuse? Quand vous aurez
saisi avec un certain effort de peinture, ce qui fait le caractère
matériel de celle de Decam|)s : des effets heurtes, des opposi-
tions de tons tranchées , des touches brusques et antithétiques ,
il ne vous manquera plus qu'une chose , une seule, et la moin-
dre.... c'est l'ame du modèle pour donner la yie à votre œuvre
inanimée.
Nul n'est au cœur plus profondément artiste que M. Decamps :
peintre par accès, ne se sent-il point en veine? crayons et pin-
ceaux , tout reste oisif : aucune puissance au monde ne pourrait
les lui mettre en main. ÎMais vienne l'inspiration qui le rende à
ses affections prédestinées, soudain impatient devant des pin- {
ceaux, il s'en saisit avec une invincible ardeur, et li\Té sans
partage à l'en train qui l'emporte, il ne dépose la palette qu'au
moment où celte fièvre d'artiste s'est retirée de lui. Aussi toutes
ses œuvres jiorlcut-elles une sorte de cachet d'improvisation.
Mais qu'on n'en infère pas toutefois qu'il ne prenne point conseil
de la réflexion; personne au contraire ne travaille ses ouvrages
avec plus de patience, plus d'amour, plus de conscience, et
souvent l'art lui vend cher les succès que l'on croit qu'il lui
donne.
Est-il exempt de défauts ? Non sans doute. Faillir est la con-
dition de l'humanité; c'est un partage inévitable qu'il faut ac-
cepter même sans rougir, puisqu'aussi bien, comme le dit
l'immortel cvcque de Cambrai , « l'on ne peut tenir la vérité
que par morceaux. » Ainsi parfois il semblerait qu'il y eût deux>
hommes chez cet artiste : le peintre devant la nature et le pein-
tre qui travaille de souvenir. Devant la nature , il n'est acces-
sible à aucune exagération dans les formes , et joignant sa ma-
gni(i(iue couleur à l'imitation intelligente et sévère, il produit
des tableaux délicieux , tout près d'être des chefs-d'œuvre; té-
moin son Jne avec les Cliiens savans expose cette année; té-
moin surtout encore sa Chasse au l'anneau qui fait partie du
riche cabinet de M. du Somnierard et passe pour la meilleure
production de notre peintre. Mais livré seulement à ses souve-
nirs, l'ironie, son démon familier, l'assiège, et, malgré lui, l'en-
traîne au-delà du vrai. C'est le défaut qui se remarque dans le
dernier tableau qu'il a mis au Musée, le Chef de ta jiolice de
Smyrne, Cadji-Bey, faisant sa ronde.
Cadji-Bey, monté sur son cheval lancé au grand trot, est pré-
cédé et suivi des hommes de sa patrouille (pii l'escortent à pied ;
ils courent , ils volent comme un toiirbilKin emporté par le vent.
Ministres de justice expédilive, ils vont pour rançonner sans
doute, ou clouer par l'oreille à la porte de sa boutique, quel-
que marchand qui a vendu à faux poids. Doux coureurs, dé-
signant de la main le but de la patrouille , précèdent armes de
ces bâtons qu'ils lancent dans les jambes d'un délinquant, «'il
cherche à prendre la fuite. D'autres entourent , d'autres sui- j
vent le cheval du chef. Attirées par le bruit , des femmes jettent ;
un coup d'œil du haut d'une terrasse et de leurs fenêtres. ï
D'énormes têtes sur des coqis gicles , telle est l'exagération j
que la critique reproche, et pour la reconnaître on n'a pai
besoin d'avoir vu l'Orient. « La forme avant la couleur , » (
disait l'école expirante et avec elle l'un des gais personnages
immortalisés par le crayon de Charlet. a La forme a^cc la -A
couleur , » dit le bon sens de notre époque , et voilà ce qu'on ;•, ^E
voudrait trouver partout dans le nouveau tableau d'un peintre '"^p
qui a fait ses preuves en l'une comme en l'autre. Et puis tous
ces hommes lancés qui suivent à pied l'impulsion du cheval ,
n'ont plus à l'examen attentif qu'une factice agiUte' : ils posent i
plutôt qu'ils ne courent. Le mouvement du soldat nègre, dont »
la tête d'ailieurs est si éncrgiqucment belle , ne s'explique pas \
bien clairement. Enfin le terrain , au lieu de s'aplanir et d'aller 1
se perdre horizontalement .dans le cadre, semble s'élever en
ligne verticale. Mais si dans ce tableau il y a le plus des défauts
de l'artiste, il offre aussi le plus de ses qualités; et je parierais ^
([u'à ce double titre, t'est son œuvre de prédilection. On voit en
effet qu'elle a été faite avec passion , entraînement et délice.
Nulle part Decamps n'a déployé au même degré cette puissance j
de couleur , ces tons si fins , si solides , et. si fermes qui lui sont
propres, cette entente du pittoresque qui en fait un homme pri- \
vilc'gié ; nidlc part il n'a attaqué la toile avec plus de franchise \
et de hardiesse. On se surprend , il est vrai , à regretter qu'une
main pour\-uc de tant de souplesse jetle en silhouettes toutes ses
figures sur un fond blanc qui , trop vif de ton , ne reste pas assez
à son plan, s'avance au niveau des personnages et privi le peintre ~.
de l'artifice des demi-teintes. !
Déjà celte négligence s'était fait sentir dans les tableaux de î
l'Âne et les Chiens savans et l'Opitaldes galeus ; dans J
ce dernier surtout , l'artiste badinant avec les ressources de sa ^
riche palette , avait fait à la fois abus et admirable usajje de ;
l'empâtement. De larges coups de brosse en pleine pâte jouaient J
à ravir le poil des bassets et les faisaient ressortir en vigueur au ■*
premier pl^n; mais la muraille du fond, traitée dans le même
système et dans le même ton, prenait malheureusement aussi
la même saillie. <
* . . . î
Toutefois, en dépit des critiques de détails, cette patrouille 1
de Cadji-Bey est l'une de ces productions originales qu'on ne j
peut se lasser de regarder. J'ai vu de grands ailistes s'arrêter ;
devant elle , et , captivés par le talent vivace et fascinateur qui • ;
y brille , y revenir plusieurs fois [loiir y rester long-temps J
enchaînés encore. En effet, la plupart des têtes sont empreintes J
du plus beau caractère ; la tête du cheval , les costumes, les ar- ■
mes sont traités de main de maître. Et puis dans tout l'ensem-
ble , quelle simplicité de manière ! quelle décision I quelle puis- !
sance de pinceau ! quelle verve de coloriste I quelle vie ! quel i
ton local! Comme la stupide iin])orlance du chef, comme l'a- i
veugle et grossier esclavage d'une population abrutie SÎ>l<rBH"ÏN.
peints avec dnei-giquc colère ! comme ce tableau présente bi(^. —
dans un étioit espace , le [>oétique résumé des voyages i
peintre en Orient ! comme ces femmes au teint frais
318
L'ARTISTE.
là pour contraster avec les féroces figures qu'elles ont sous les
yeux ! elles regardent , et l'expression de leurs traits est celle
de l'indifférence, accoutumées qu'elles sont au spectacle de
l'asservissement , elles qu'un despotique usage retranche de la
civilisation , elles qui n'ont pas , comme les femmes de notre
Occident, l'apanage de faire les mœurs quand les hommes font
les lois.
M. Decamps a donne' trois autres tableaux encore : la Fv-e
dune cour dejerme, celle d'un canal près de je ne sais quelle
ville de Yile de Candie , et enfin des Enfans effrayés par
une lice. Des deux premiers tableaux , tous deux de fort petite
dimension, la Cour de ferme ne figure plus au Muse'e; le
troisième, d'une dimension plus grande, ne fait que d'y pa-
raître : c'est celui qui , des trois , peut sembler le moins com-
plet.
Le sujet comme ceux que traite M. Decamps , esprit clair et
sans manière , s'explique de lui-même. De petits chiens ani-
ment leur faible voix contre deux enfans qui les agacent dans
une basse-cour. Éveillée par le bruit, alarme'e pour sa proge'-
niture , la lice s'élance en grondant hors du chenil. Les enfans
effrayes se blotissent contre la muraille, tandis que les doguins,
sur leurs jambes mal assurées, se roulent vers les audacieux
pour essayer contre eux leurs dents impuissantes. Il y a du
piquant dans ce tableau. Nul doute aussi qu'on n'y retrouve
dans la plus grande partie le prodigieux talent d'exécution du
peintre. Ainsi , par exemple , tout le groupe des chiens est
d'une chaleur de coloris au-dessus de tout e'ioge; la tète de la
lice est parfaite d'observation , d'étude et de force , et l'on
reconnaît à l'instant l'inspiration immédiate de la nature. Mais
peut-être ce mérite même fait-il ressortir davantage l'absence
de nature dans la touche des chairs des enfans , figures trop
grandes pour n'être exécutées que de souvenir. Soyons vrais et
nature surtout et partout dans la reproduction d'ime scène de la
vie commune : c'est le mérite essentiel d'un tableau de ce genre.
Peut-être voudrait-on aussi que l'expression muette des traits
des enfans répondît plus complètement à celle d'un geste qui
peint l'effroi. Peut-être enfin une critique sévère aurait-elle ai-
mé , dans le fond, plus de fraîclicur et de légèreté.
La Gourde ferme était perdue au milieu d'oeuvres médiocres
dans un endroit obscur du salon , et il fallait presque de l'esprit
pour la découvrir. C'était un charmant tableau dans le goût ,
trop dans le goût , de l'école flamande , et que peu de chose
eût rendu digne des bons temps de Wouvormans.
Pour la Fue de l'île de Candie, voilà de tout point une
ravissante peinture, vrai diamant qu'on ne saurait se lasser
d'admirer. Ce sont de hautes murailles crayeuses d'une éton-
nante vérité d'effet , d'un ton solide bien que transpai-ent , et
dont un canal que des Turcs et des Grecs ont transfornjp en la-
voir baigne le pied. La limpidité des eaux tient du prestige.
Les murailles semblent prendre plaisir à s'y mirer , et des bar-
ques y glissent et s'y balancent à ravir. On a dit, on a imprimé
même qu'en cette œuvre légère, Decamps s'est montré supérieur
à Canaletti. Peut-être en effet chercherait-on en vain , dans les
belles vues de ce peintre, des parties exécutées avec une égale
supériorité de palette^ mais quelle analogie si frappante peut-on
trouver entre un tableau de si petite dimension , entre une sim-
ple étude de couleur oh l'invention n'est presque pour rien , et
les grandes compositions du Vénitien célèbre ? La part de gloire
de notre grand coloriste demeure encore assez belle sans qu'on
lui sacrifie en holocauste d'autres réputations.
Decamps est donc placé haut comraepcintre ; mais que serait-ce,
mon cher Monsieur, si , pour vous donner de lui une idée com-
plète, je vous citais les jeux et les caprices de ce talent multifor-
me? Ici , ce sont les dessins à la plume pour le La Fontaine de
M. Feuillet , et que les connaisseurs classent au nombre des
meilleurs de cette collection précieuse et vraiment unique. Là
ce sont des seppia et des aquarelles j ailleurs des lithographies :
tous ouvrages empreints d'une gaieté à part, ou d'une véiité
naïve, ou d'une vigueur inexprimable, et constamment revêtus
d'un coloris énergique et fin. Mais c'est surtout dans ce qui reste
du brillant cabinet du célèbre amateur Coutan , dont les arts
portent encore le deuil ; c'est surtout dans le cabinet de mes
honorables amis MM. Carron et de Metz , légitimes héritiers de
son goût et de sa réputation , qu'il faut aller juger combien l'art
borné de l'aquarelliste, obéissant et souple dans les mains de
Decamps , lui fournit de ressources inconnues et d'effets pi-
quans et variés.
Veut-on enfin goûter tous les trésors échappés à son crayon
facile? Qu'on ouvre les collections lithographiques de M. le
chevalier Bruzard , l'amateur le plus distingué en ce genre de
notre capitale. Si la plupart de ces lithographies ont passé sous
les yeux du public, quelques-unes des plus délicieuses d'exécu-
tion, nées de circonstances fugitives, ont disparu avec elles, et ne
vivent plus que dans les cartons des curieux. C'est de là qu'elles
seront tirées un jour pour servir à l'histoire de l'art , et déposer
avec les magnifiques dessins , avec les brillantes peintures de
M. Decamps , de la richesse de coloris et de la souplesse de
talent de ce puissant artiste.
Leaves de Conches.
Paris, SB juillet 1831.
occ/wps.'
L'ARTISTE.
319
dttcraturc.
LE CHEF-D'ŒUVRE INCONNU.
(êorUe ^UnicmUaue- J
S I"-
MAITRE FRENHOFER.
Vers la fin de l'année -1612, par une froide matinée
de décembre, un jeune homme dont le costume était de
très-mince apparence, entra dans une maison de la rue
des Grands- Augustins , après s'être long-temps promené
devant la porte avec l'irrésolution d'un amant qui n'ose
se présenter a sa première, a une facile maîtresse.
Enfin, il demanda cependant si maître /^rançow Porbus
était au logis, et, sur la réponse affirmative que lui fit
une vieille femme occupée a balayer une salle Lasse, il
monta les degrés, mais lentement, en s'arrètant de mar-
che en marche comme quelque courtisan de fraîche date,
incertain de l'accueil que le roi va lui faire. Quand il
parvint en haut de la vis, il demeura sur le pallier, ne
se décidant pas "a prendre le heurtoir grotesque qui ornait
la porte de l'atelier.
Il éprouvait cette sensation profonde qui a fait vibrer
tous les cœurs des grands artistes , quand , au fort de leur
jeunesse et de leur amour pour l'art , ils ont abordé cer-
tains hommes de génie, ou quelque chef-d'œuvre.
Il existe dans tous les sentimeus humains une fraî-
cheur vierge, une fleur primitive , enthousiasme qui va
toujours faiblissant jusqu'à ce que le bonheur ne soit plus
qu'un souvenir, et la gloire un mensonge ; or, parmi
nos émotions fragiles, rien ne ressemble a l'amour comme
la passion primordiale et jeune d'im artiste commençant
le délicieux supplice de sa destinée de gloire et de
malheur , passion pleine d'audace et de timidité , de
croyances vagues et de découragemens certains.
A celui qui , léger d'argent , adolescent de génie , n'a
pas durement palpité en se présentant devant un maître,
il manqiiera toujours une corde dans le cœur, une touche
de pinceau , un sentiment dans l'œuvre, une certaine ex-
pression de poésie. Il y a bien des fanfarons, bouffis d'eux-
mêmes, qui croient trop tôt ii l'avenir; mais ceux-là ne
deviennent gens d'esprit que pour les sots.
A ce compte, le jeune inconnu avait certes un vrai
génie, si le talent doit se mesurer sur la timidité pre-
mière, sur cette pudeur indéfinissable dont les gens pro-
mis à la gloire et les jolies femmes se défont un jour dans
l'exercice de leur art. — L'habitude du triomphe amoin-
drit le doute, et la pudeur est un doute peut-être!
Le pauvre néophyte, accablé de misère et surpris en ce
moment de son outrecuidance , ne serait pas entré chez
le peintre auquel n(»us devons l'admirable portrait de
Henri IV, mais fort heureusement , un secours extraordi-
naire lui fut envoyé par le hasard.
Un vieillard vint à monter l'escalier. A la bizarrerie de
son costume , à la magnificence de son rabat de dentelle,
à la prépondérante sécurité de sa démarche , le jeune
homme devina que ce personnage était un prolecteur ou
un ami du peintre.
Se reculant alors sur le pallier pour lui faire place, il
l'examina curieusement , espérant trouver en lui la bonne
nature d'un artiste ou le caractère serviable des gens qui
aiment les arts.
Hélas ! il y avait quelque chose de diabolique dans cette
figure, et surtout cey'e ne sais quoi dont les artistes sont
friands. Imaginez un front chauve, bombé, proéminent,
retombant en saillie sur im petit nez écrasé, retroussé du
bout comme celui de Rabelais, ou de Socrate ; une bouche
rieuse et ridée ; un menton court, légèrement rélevé, mais
garai d'une barbe grise , taillée en pointe ; des yeflx vert
de mer , ternis en apparence par l'âge , mais qui , par le
contraste du blanc nacré dans lequel flottait la prunelle
devaient jetter par fois des regards magnétiques au fort
de la colère ou de l'enthousiasme. Du reste, le visage était
singulièrement flétri par les fatigues de l'âge et plus en-
core par ces pensées qui creusent également l'ame et le
corps ; les yeux n'avaient plus de cils et à peine voyait-on
quelques traces de sourcils sur l'arcade saillante où ils
roulaient.
Mettez cette tête sur un corps fluet et débile, entourcz-
1à d'une dentelle élincelante de blancheur et travaillée
comme une truelle à poisson, jettez sur le pourpoint noir
du vieillard une lourde chaîne d'or?... et, vous aurez
une image imparfaite de ce personnage auquel le jour
faible de l'escalier prêtait encore une couleur fantastique.
C'était une toile de Rembrandt qui marchait silencieuse-
ment et sans cadre , dans l'atmosphère noire créée par ce
grand peintre.
Il jeta sur le jeune homme un regard empreint de sa-
gacité , frappa trois coups à la porte , et un homme valé-
tudinaire, âgé de quarante ans environ, étant venu ou-
vrir :
— Bonjour, maître Porbus!... lui dit-il d'une voix
cassée.
1
3â0
L'ARTISTE.
Porbus s'inclina respectueusement et laissa entrer le
jeune homme eu le croyant amené par rinconuu.
Ce serait chose assez importante, un détail artistement
historique, que de dépeindre l'atelier de maître Porbus;
mais l'histoire nous prend tellement à la gorge, et les
descriptions sont si cruellement difficiles "a bien faire,
sans compter l'ennui des lecteurs qui ont la* prétention d'y
suppléer que, vous perdrez, ma (oif ce morceau par moi
peint à l'huile, et peint sur place, où les jours, les
teintes, la poussière, les accessoires, les figures possé-
daient un certain mérite...
Il y avait surtout une croisée ogive coloriée, et une
petite fille occupée a remettre ses chausses, exécutées
avec un fini vraiment regrettable. C'était aussi vrai,
aussi faux , aussi peigné, léché , qu'une croquade d'a-
mateur ; mais les arts sont si malades , qu'il y aurait
crime à faire encore des tableaux en littérature : aussi nous
sommes généralement sobres d'images par pure politesse. . .
Le jeune homme resta debout, immobile, devant un
tableau qui, par ce temps de troubles et de révolutions ,
était déjà devenu célèbre, et que visitaient quelques-uns
de ces entêtés auxquels nous devons la conservation du
feu sacré, pendant les jours mauvais. A toutes les époques,
il s'est rencontré des gens soigneux d'enterrer les dra-
peaux et de sauver les dieux en déroute !
Cette belle page ( le mot n'était pas encore inventé
pour désigner une œuvre de peinture; mais j'aurais pu
tout aussi bien vous dire cette pourtraicture saincte et
mignonnement paracheuée; mais le placage historique me
semble • fatigant , outre que beaucoup ne comprennent
plus les vieux mots) ; celte page donc , représentait une
Marie Egyptienne acquittant le passage du bateau. Ce
chef-d'œuvre , destiné 'a Marie de Médicis , fat par elle
vendu à Cologne, aux jours de sa misère; et, lors de
notre invasion eu Allemagne (180G) , un capitaine d'ar-
tillerie la sauva d'une destruction imminente, en la met-
tant dans son porte-manteau. C'était un protecteur des
arts qui aimait mieux prendre que de voler. Ses soldats
avaient déjà fait des moustaches à la sainte protectrice des
filles repenties , et allaient , ivres et sacrilèges , tirer k la
cible sur la pauvre sainte, qui, 'même en peinture, de-
vait obéir a sa destinée. Aujourd'hui cette magnifique
toile est au château de la Grenadière , près de Saint-Cyr
en Touraine, et appartient "a M. de Lansay.
— J'aime ta sainte!... dit le vieillard a Porbus, et je
te la paierais dix écus d'or de plus que ce que t'en donne
madame la reine ; mais aller sur ses brisées ! du
dialde!
— Vous la trouvez bien....
— Heu ! heu !... fit le vieillard. Elle ne vit pas! En
la regardant long-temps , je ne saurais croire qu'il y ait de
l'air entre ses bras et le fond de la toile... Je ne sens pas
la chaleur de ce beau corps, et ne trouve pas de sang dans
les veines. . . Les contours ne sont pas vrais. . . N'analysons
rien, ce serait faire ton désespoir !...
Le vieillard s'assit sur une escabelle, se tint la tête dans
les mains et resta muet.
— Maître, lui dit Porbus, j'ai cependant bien étudié,
surlenu, les lignes du corps...
— Oui... oui... répondit le vieillard, un mois ou
deux... et vous vous êtes arrêté la ! ... Vous avez fait un
admirable vêtement de chair a votre femme; mais, où est •
la vie?.. Une femme a certes cet air de tête, ce regard de
douce résignation et doit tenir sa jupe ainsi !... Mais où
est le plus? Vous avez le moins dont se contente le vul-
gaire.... O Mabuse!... Omon maître! ajouta ce .singu-
lier personnage, tu es un voleur, tu as emporté la vie
avec toi!...
— A cela près, reprit-il , cela vaut mieux que les pein-
tures du sieur Rubens... Au moins, avez-vous la, cou-
leur , sentiment et dessin , les trois parties essentielles de
l'art...
— Mais cela est sublime, bonhomme!... s'écHa d'une
voix forte le jeune homme sortant d'une rêverie profonde,
et les deux figures ont une finesse d'intention ignorée
des peintres d'Italie
— Et qui êtes-vous?... lui demanda Porbus.
Le pauvre néophyte rougit.
— Hélas, maître, pardonnez 'a ma hardiesse, je suis
barbouilleur d'instinct , inconnu, arrivé depuis peu dans
cette ville, source de toute science —
— A l'œuvre!... a l'œuvre!... lui dit Porbus en
souriant, et lui présentant un crayon rouge et une feuille
de papier.
L'inconnu copia lestement la Madelaine au trait —
— Oh! oh! s'écria le vieillard, votre nom?...
Le jeune homme écrivit au bas ; Nicolas Poussin !. . .
— Allons déjeuner?... dit le vieil inconnu a Porbus.
Venez tous deux à mon logis , j'ai du jambon fumé, du
bon vin , et malgré le malheur des temps , nous causerons
de peinture ; nous sommes de force ! . . . Voici un petit
i)onhomme, ajouta -t-il en frappant sur l'épaule de Nico-
las Poussin , qui a de la facilité ! —
Apercevant alors la piètre casaque du Normand , il tira
de sa ceinture une bourse de peau , y fouilla, prît deux
pièces d'or; et, les lui montrant.
L'ARTISTE.
321
— J'achète ton dessin '... <lit-il!
Poussin tressaillit.
I^" — Prends, prends, s'écria Porbus. 11 a (l;ins son cs-
cnrccllc la rançon de trois rois !
lîienlùt ils descendirent de l'atelier et eliemiiièrcnt en
devisant sur les arts , jns(|u"a une belle maison de bois,
située près du pont Saint-Michel, et dont Poussin admira
les ornenieus, le heurtoir, les eneadrenicns de croisée,
les arabesques sculptées; puis il se trouva tout a coup
dans une salle basse , devant un bon feu , près d'une table
chargée de u.ets appétissans; et, par un bonheur inou!
dans la compagnie de deux grands artistes sans morgue.
—Jeune homme !. lui dit Porbus, en le voyant ébahi
devant un tableau, ne regardez pas trop cette toile, vous
tomberiez dans le désespoir!...
C'était Yjtilam que fit Mabnse pour sortir de prison on
ses créanciers le détinrent... Et en effet, il y avait, dans
celte figure, une telle puissance de réalité, (juc Nicolas
Poussin , commença des ce moment "a comprendre le vé-
ritable sens des paroles dites parle vieillard.
Celui-ci, regardait le tableau d'un air satisfait, mais
sans entliousiasnie.il seiublait dire u j'ai fait mieux!... »
— Il y a la de la vie !... dit-il ; et mon pauvre maître
s'est surpassé ; mais il y manquait encore de la vérité dans
le fond <Ie la toile... L'homme est bien vivant, il se lève
et va venira nous... Mais l'air, leeiel, le vent que nous
respirons, voyons et sentons n'y est pas. Il n'y a encore
Ih qu'ini homme!.. Mabuse le d'salt lui-même avec dépit
quand il n'était pas ivre !
Poussin regardait alternativement le vieillard et Porbus
avec une inquiète curiosité. Il s'approcha de Porbus
comme pour lui demander le nom de leur hôte, mais le
j)cintre se mit un doigt sur les lèvres d'iuiair de mystère,
et le jeune homme vivement intéressé garda le silence,
espérant que tôt ou tard , quelque mot lui permettrait de
deviner le nom du son hôte, dont la richesse et les talcns
étaient suffisamment attestés parle respect que Porbus lui
témoignait, et par les merveilles entassées dans cette salle.
Poussin, voyant siu' la sombre boiserie de chêne un
beau portrait de femme s'écria :
— Ceci est uu Giorgion !
— Non i répondit le vieillard , c'est un de mes premiers
barbouillages !...
— Tndieu !... dit naïvement le Poussin, je suis donc
chez le dieu de la peinture !...
Le vieillard sourit comme un homme familiarisé depuis
long-temps avec cet éloge.
Il
— Maître Frcnhofer! dit Porhns, ne sauriez vous
faire venir un peu de ce bon vin du Rhin , pour moi....
— Deux pipes, repondit le vieillard. Une pour m'ac-
quitter du plaisir que j'ai eu ce malin en voyant la jolie
pécheresse , et l'autre comme un présent d'amitié.
— Ah! ... si je n'étais pas toujours souffrant , reprit Por-
bus , el si vous vouliez me laisser voir votre maîtresse , je
pourrais faire une peinture haute, large et profonde, «ù
les figures seraient de grandeur naturelle.
— Voir mon œuvre '... s'écria le vicllard tout ému.
Non , non , je dois la couver encore... Hier, dit-il , j'ai
cru, vers le soir, avoir fini... Ses yeux me semblaient
humides , sa chair agitée, les tresses de ses cheveux re-
muaient... LUe respirait!... Ce malin, an jour... j'ai
reconnu uu)n erreur!.. Je n'ai pas encore saisi la ligue
vraie, la courbure exacte des formes de la femme...
Le vieillard fit une panse, puis il reprit :
— Voila dix ans, jeune homme, que je travaille;
mais qu'est-ce que sont dix ans pour lutter avecla na-
ture ! . . . L'on ne nous a pas d il le temps que le sculpteur
Pygmalion a mis a faire la seule statue qui ait marché !...
Le vieillard tomba dans une rêverie profonde resunt
les yeux fixes , cl jouant machinalement avec son cou-
teau.
— Le voila eu conversation avec son esprit!... dit
Porbus a voix basse.
A ce mot , Nicolas Poussin se «entit sous la puissance
d'une inexplicable curiosité d'artiste. Ce vieillard et ses
yeux blancs , attentif el stupide , était devenu pour lui
plus qu'un honnne , un génie fantasque vivant dans quel-
que sphère inconnue. Il reveillait mille idées confuses en
l'ame, et le phénomène moral Je cette espèce de fasci-
nation ne se définissait pas plus que l'émotion excitée par
les sons d'une orgue parisienne criant un air delà |>atrie
au cœur de l'exilé.
Le mépris que ce vieil homme affectait d'exprimer
jxjur les plus belleo tentatives de l'art , sa richesse ,
ses manières, les déférences de Porbus pour lui, celle
œuvre tenue si long-temps secrète, œuvre de palienee,
œuvre de génie, sans doute, s'il fallait en croire la tète
de vierge que le jrinie Poussin a\ ait si franchement ad-
mirée et qui était lii , belle encore près de l'Adam de
Mabuse; potn- tontes ces singularités, lidiome modenie
n'a qu'un mot : c était iiulffiiiissable!... Admirable ex-
pression ! elle résume la littérature fantastique ; elle dit
tout ce qui échappe aux perceptions bornées de notre
esprit ; et, quand vous l'avez placée sous les yeux d'un
lecteur, il est lancé ilans l'espace imaginaire; alors, IcIJMi-
552
L'ARTISTE.
tastique se trouve tout germé, il pointe comme une herbe
verte au sein de l'incomprébensible et de l'impuissance...
Donc ce vieillard, maître Frenhofer paraissait indé-
finissable , incotliprébensible , et , tout ce que la riche
imagination de Nicolas Poussin put saisir de clair et de
perceptible , en voyant cet être surnaturel (surnaturel est
encore une belle expression ! ), c'est qu'il était le type le
plus complet de la nature artiste , de celle nature capri-
cieuse et folle , à laquelle tant de pouvoirs sont confiés et
et qui, si souvent en abuse, emmenant la froide raison ,
les bourgeois et même quelques amateurs, 'a travers mille
chenn'ns pierreux, où ils ne voient rien, taudis que la fo-
lâtre fantaisie de la jolie déesse découvre des épopées,
des châteaux , des œuvres d'art. — Nature mocqueuse
et bonne, féconde et pauvre!
Ainsi, poiu- le pauvre Poussin, ce vieillard était de-
venu par une transfiguration subite, l'art lui-même,
l'art avec son secret, ses fougue, avec ses rêveries.
— Oui, mon cher Porbus, reprit Frenhofer, il m'a
manqué jusqu'à présent de rencontrer une femme irré-
piochable!... — Un corps dont les contours soient d'une
jjeauté parfaite, et dontla carnation Mais où est-elle
vivante, dit-il en s'interrompant , celte introuvable Vé-
nus des anciens, si souvent cherchée et dont nous rencon-
trons à peine les beautés cparses 0! pour voir un
moment, une seule fois, la nature divine, complète, l'i-
déal enfin , je donnerais ma fortune ! . . .
— Nous pouvons nous départir d'ici, dit Porbus a
Poussin, il ne nous entend plus, ne nous voit plus
— Allons k son atelier?... répondit le jeune homme
émerveillé.
— Oh ! le vieux reître , a su en défendre l'entrée. Ses
trésors sont trop bien gardés , pour que nous puissions y
arriver... Je n'ai pas attendu voire avis et votre fantaisie
pour tenter l'assaut du mystère...
— Il y a donc un mystère...
— Oui, repondit Porbus. Le vieux Frenhofer est le
seul élève que Mabuse ait voulu. — Se faisant son ami ,
.son sauveur, son père, Frenhofer, a sacrifié des trésors
pour satisfaire les passions de Mabuse, et Mabuse, recon-
naissant, lui a légué le secret du relief, le pouvoir de
donner aux figures cette vie extraordinaire , cette fleur
de nature, notre désespoir éternel , et dont il possédait
si bien le faire , qu'vm jour ayant vendu et bu le damas
à fleur, dont il devait s'habiller a l'entrée de Charles-
Quint , il accompagna son maître avec un vêtement de
papier, sur lequel il avait peint le damas. L'éclat parti-
culier de l'étoffe portée par Mabuse, surprit l'Empereur
qui, voulant en faire compliment au protecteur du vieil
ivrogne, découvrit la supercherie!... Freidiofer est un
homme ivre de notre art et qui vit dans la couleur !...
— Nous y pénétrerons!... sécria Poussin n'écoutant
plus Porbus, et ne doutant plus de rien.
Porbus sourit a l'enthousiasme du jeune inconnu et ils
se quittèrent.
Nicolas Poussin revint a pas lenls vers la rue de la
Harpe et dépassa même sans s'en apercevoir la modeste
hôtellerie où il était logé.
Montant avec une inquiète promptitude son misérable
escalier, il parvint "a une chambre haute, située sous
cette toiture en coloml)age, naïve et légère couverture
des maisons du vieux Paris. H vit , près de l'unique et
sombre fenêtre, une jeune fille qui , au bruissement de
la porte, se dressa soudain par un mouvement passionné,
car elle avait reconnu le peintre à la manière dont il le-
vait le loquet.
— Qu'as-tu? dit-elle.
— J'ai, j'ai!.. ']a\, s'écria-t-il en étouffant de plaisir,
que je me suis senti peintre !...J'avaisdouté de moi jusqu'à
présent, mais ce matin j'ai cru en moi-même, je puis être
un de ces hommes-la!.. Va! Gillette, nous serons riches,
heureux ! Il y a de l'or dans ces pinceaux...
Mais il se tut soudain, et sa figure grave et vigoureuse
perdit son expression de joie quand il vit la médiocrité
de ses ressources matérielles. Ses murs étaient couverts de
simples papiers ornés d'esquisses au crayon. Il ne possé-
dait pas quatre toiles vaillantes. — Les couleurs avaient
alors un haut prix , et le pauvre gentilhomme voyait sa
palette 'a peu près nue.
Au sein de cette misère, il .sentait d'incroyables riches-
ses de cœur, une surabondance de génie qui le dévorait.
Il avait été amené a Paris par un gentilhomme de ses amis
et peut-être par son génie; puis, il avait rencontré soudain
une maîtresse, une de ces amcs nobles et généreu.ses qui
viennent souffrir près d'un grand homme en épousant ses
souffrances , et qui s'efforcent d'en comprendre les ca-
prices; fortes pour la misère et l'amour comme d'autres
sont intrépides a porter le luxe et l'insensibilité.
Le sourire errant sur les lèvres de Gillette dorait ce
grenier et rivalisait avec l'éclat du soleil ; le .soleil ne bril-
lait pas toujours, tandis qu'elle était toujours la, recueillie
dans sa passion , attachée a son bonheur , a sa souffrance,
consolant le génie qui débordait dans l'amour avant de
s'emparer de l'art et de la gloire.
— Ecoute, Gillette!... viens !...
01)éissante et joyeuse , elle sauta sur les genoux du
L'ARTISTE.
325
I
peintre. Elle était toute grâce, toute beauté ; jolie comme
un printemps, pure, blanche, toutes les richesses fémi-
nines, et une belle ame !
— Oh, Dieu ! s'écria-t-il, je n'oserai jamais lui dire !..
— Un secret , reprit-elle. Oh ! je veux le savoir.
Le Poussin resta rêveur.
— Parles donc!...
— Gillette ! pauvre cœur aimé !
— Oh ! tu veux quelque chose de moi ! . . .
— Oui.
— Si tu désires encore que je me mette devant toi ponr
èlre dessinée , reprit-elle d'un petit air boudeur , je n'y
consentirai plus jamais.. Cela est mal.
— ■ Aimerais-tu me voir copier une autre (femme?...
— Peut-être dit -elle, si elle était bien laide
— Eh bien , reprit le Poussin d'un ton sérieux , si pour
ma gloire a venir, si pour me faire un grand peintre, il
fallait aller poser chez un autre....
— Tu veux m' éprouver.... dit-elle. — Tu sais bien,
que je n'irais pas !
Le Poussin pencha sa tête sur sa poitrine comme un
homme qui succombe à une joie ou a une douleur trop
forte pour son ame.
— Ecoute, dit-elle en tirant Poussin par la manche
■de son pourpoint nsé, je t'ai dit, Nick, que je donnerais
ma vie pour toi ; mais je ne t'ai jamais promis de renoncer
a mon amour , à toi ... .
— Y renoncer!... s'écria le Poussin attendri.
— Si je me montrais ainsi a un autre qu'a toi , tu ne
m'aimerais plus... et moi-même, je me trouverais indigne
de toi !... Quand j'obéis a tes caprices, il n'y a rien que
de naturel, et j'en suis heureuse et hère. Mais pour un
autre!... fi... donc...
— Pardonne, ma Gillette, dit le peintre en se jetant
a ses genoux. J'aime mieux être aimé que glorieux!...
Tu es plus belle que la fortune et les honneui-s. Va,
jette mes pinceaux, briile ces esquisses. Je me suis
trompé — ma vocation c'est de t'aimer. Je ne suis pas
peintre, je suis amoureux ! . . . Périsse l'art et tous ses se-
crets!...
Elle l'admirait , heureuse , charmée!... Elle régnait!
Elle sentait iustinctivement les arts ruinés pour elle, je-
tés Il ses pieds comme un grain d'encens.
— Ce n'était pourtant qu'un vieillard!... reprit Pous-
sin. Il ne verra pas la femme en toi , il verra la beauté :
tu es parfaite...
— Il faut bien aimer!... s'écria-t-elle prête à sacrifier
ses scrupules d'amour pour récompenser son amant de
tous les sacrifices qu'il lui faisait. — Mais non, reprit-
elle , ce serait me perdre. — AJi ! me perdre pour toi !.. .
Oui, mais tu m'oublieras... Non, c'est une mauvaise
pensée ! . . .
— Je l'ai eue et je t'aime! dit-il avec une sorte de con-
trition; mais je suis donc un inlàme!...
— Consultons le père Hardouin dit-elle.
— Oh, non! que ce soit un secret entre nous deux !...
— Eh bien, j'irai... mais ne sois pas l'a, dit-elle...
Reste à la porte, armé de ta dague ; si je crie , entre et
tue le peintre —
Ne voyant plus que l'art, le Poussin pressa Gillette
dans ses bras ! E"ils d'un gentilhomme, d'un soldat, il y
avait une épée parmi ses pinceaux .
— Il ne m'aime plus!... pensa Gillette quand elle se
trouva seule.
Elle se repentait déjà de sa résolution ; mais elle était
en proie à une épouvante plus cruelle que son repentir ;
elle s'efforçait de chasser une pensée affreuse qui s'élevait
dans son cœur. — Elle croyait aimer déjà moins le
peintre en croyant le trouver moins estimable.
DK Balzac.
(La suite à la prochaine livraison.)
îlfiiuf Dramatique.
Çy^ H
THEATRE FRANÇAIS.
Vî, W>vime en éroù actot A' en /irajr,
PAR MU. D'KPACW ET Ol<PIX.
A la naissance de l'art dramatique en FniKc , c'était à <it■^
esprits ignor.ins , simples et crédules qu'on vmilait plaire. Tout
naturellement le fantastique, le surnaturel, deTinrent le res-
sort ordinaire des repré.scotations lUeàtrales. Ensuite W pu-
oU
L'ARTISTE.
blic , se trouTant plus c'clairé , -se fit plus difficile , et l'on
paya tri'jiit à sa vanité , en lui offrant , non la peinture de
la socield, mais la rc'pctition des leçons du collège : des images
de la niytliologie , des tableaux de l'iiistiiic ancienne. Nous
lions en sommes lasses enfin , et avant de pouvoir trouver mieux ,
voilà qu'on pense à exploiter de nouveau l'ancien genre
fondé sur les croyances superstitieuses , il s'offre du moins avec
l'attrait de l'inaccoutumé. Peut-être qu'en ce tcinps-ci où tous
les esprits, plus ou moins livres à un état de malaise et d'inquié-
tude , éprouvent ce besoin de changement , ce désir d'innova-
tions qui nous agitent, peut-être avons-nous quelque involon-
taire propension à nous laisser aller à ces idées vagues, indéfinies,
insaisissables que le merveilleux sait faire naître dans l'imagi-
nation , et qui , la berçant de vains songes , la reposent de l'en-
nui de la triste réalité. H a déjà été fait plusieurs tentatives sur
de tels sujets, et cortirae elles avaient obtenu quelque succès,
lorsqu'on annonça le Possède, on put croire que la Comédie-
Française avait à son tour voulu faire un essai sur cette donnée.
Déjà de graves dissertations étaient méditées sur l'aventureuse
entreprise d'un théâtre qu'aucuns voudraient bien faire con-
damner aux représentations classiques à perpétuité. Cependant
les auteurs du drame nouveau ayant eu l'heureuse idée de ne
point prendre leur sujet au sérieux , les prévisions déçues du
public ne furent ])oint défavorables à la pièce, qui parut d'au-
tant plus gaie, qu'on s'attendait moins à la trouver telle. Comme
les moyens surnaturels n'y sont employés qu'en apprencc,
comme ce n'est qu'un diable fictif et une sorcellerie imaginaire
qui sont rais en scène , il en résulte qu'on nous amuse aux dé-
pens de la crédulité et de la superstition , sans iious demander
de les partager. Ainsi donc l'ouvrage , sous ce point de vue , ne
sort pas du genre de la comédie , et la conccjition du per-
sonnage qui se croit possédé est une idée originale que le bon
goût ne peut désavouer.
Nous ne donnerons pas l'analyse de la ])ièce après tous les
journaux , nous répéterons .seulement qu'elle a obtenu un
plein succès dès le premier jour, et que les représentations sui-
vantes l'ont confirmé. Sans doute la critique trouverait beau-
coup à reprendre daiis l'enscmlile de l'ouvrage si on l'examinait
froidement, mais la gaité des détails vous désarme, et vous
vous laissez entraîner par les ingénieuses combinaisons d'une
foule d'incidens bizarres et plaisans qui viennent sans cesse en-
tretenir l'illusion dont le principal per.sonnage est le jouet.
Dès que le ]iauvre déserteur s'est persuadé que le diable lui
est apparu et l'a lié par un pacte , tout ce qui lui arrive doit
lui sembler la conséquence naturelle de son associatiou avec
l'enfer. Les malheurs même qu'il éprouve coup sur coup, mais
auxquels il échappe dès qu'il en exprime le désir, deviennent
pour lui une preuve évidente delà protection surnaturelle qu'il
a obtenue, cependant tandis que le crédule Dominique est ainsi
entretenu dans son erreur, les faits qui lui paraissent si merveil-
leux s'expliquent toujours tout naturellement par le S];ectaleur.
On voit comment un jeune homme , surpris dans un rendez-vous
d'amour , se sauve sur les toits et se montre à la lucarne du dé-
serteur tout juste au moment oîi celui-ci, aigri par la misère,
s'emporte en imprécations et invoque le diable. Et quand Do-
minique, qui a demandé de l'or, en reçoit une bourse pleine;
quand, suivant son désir, il voit entrer le gentilhomme à qui
il a sauvé la vie; quand sa maîtresse se présente à lui dès qu'il
la souhaite, quand la liberté lui est rendu dès qu'il la demande,
quand un bon déjeuner lui est offert dès qu'il en témoigne
l'envie, toutes ces heureuses chances qui lui arrivent à point-
nommé, sont toujours aux yeux du spectateur, amenées par
des moyens simples et qui ne sortent ])oinl de la vraisemblance.
Ajoutez à cela l'attrait d'un diologue facile et naturel , plein
de saillies piquantes , de mots naïfs , de vives réparties , et l'on
concevra comment d'unanimes applaudissemens ont accueilli un
ouvrage non pas irréprochable , mais spirituel , amusant et gai ,
et qui, chose extraordinaire aujourd'hui, n'emprunte rien ni a
l'histoire, nia la politique, ni aux mauvaises mœurs.
La pièce est jouée avec beaucoup d'ensemble. Monrose , dans
le rolc du Possédé , qui soit de la classe de ceux qu'il rem-
plit habituellement , a donné de nouvelles preuves de son talent
à la fois plein de finesse et de verve. Tout en nous faisant rire
aux dépens du pauvre mj'stifié, il a su nous intéresser conti-
nuellement à lui , en nous laissant toujours deviner , à travers la
peur qu'il a de l'enfer, le courage, la présence d'esprit et le
bon cœur du soldat qui jusqu'à ce jour avait mérité d'être ap-
pelé le résolu.
Mademoiselle Anaïs représente avec beaucoup de vérité une
jeune fille simple et naïve, et nous peint avec autant de gentil-
lesse que de naturel l'éionnement où la jettent les transports
bizarres de Dominique qu'elle aime , lorsque celui-ci ne croit
voir en elle qu'un vain fantôme que Satan a envoyé pour lui
faire illusion. Mademoiselle Anaïs, que le public accueil tou-
jours avec une bienveillance marquée, le mérite par son jeu
gracieux, facile et spirituel ; mais il faut qu'elle fasse ses efforts
pour soigner sa prononciation et se défaire d'une sorte d'accent
nazillard qui donne de la monotonie à son dcliit.
Les autres acteurs s'acquittent convenablement des rôles se-
condaires dont ils sont chargés , et la pièce est jouée avec beau-
coup d'ensemble.
n0uiifiif0.
— M. Mercuri grave pour I'Abtiste le beau tableau des
Moissonneurs de M. Léopold Robert.
La fermeture du Salon est irrévocablement fixée au i ."i
août.
— Demain lundi , la Peau de Chagrin paraîtra. Une indis-
position de M. de Balzac a malheureusement retardé la publi-
cation de ce livre, destiné, selon toute apparence, à un grand
succès.
É\Er.AT, linjirÙDuur, rue <iu Cdraii , u* IG.
JVirHale
l3muir-:Hrt0.
. SALON DE 1831.
PAYSAGES.
Une révolution s'est opérée dans la peinture de paysage
comme dans les autres branches de l'art. Ces paysages de
nature de convention , ces respectables paysages bien ba-
TOME II, )" LIYRAISOH.
layés , bien époussetés , sans ronces et sans épines , à li-
gnes bien compassées , bien guindées , bien cadencées ,
ont disparu a peu près du Salon. C'est la nature, la na-
ture telle qu'elle est, que le paysagiste s'essaie à rendre
aujourd'hui, et chaque œuvre, au lien d'itre jetée dans
un moule toujours analogue, marqué de la contre-façon
du cachet du Poussin , porte l'empreinte individuelle du
talent du peintre ; en un mot , chaque œihre en général
est un filon plus ou moins bien exploité de la mine si
riclie de la vraie nature.
Parmi les artistes qui travaillent dans ce noUveau sys-
tème , on compte d'abord M. Jolivard. 11 a orné le Musée
de nombreux paysages où se remarquent de grandes et
rares qualités. Ce n'est point un homme qui voie la nature
a travers le prisme d'une imagination brillante et fé-
conde ; qui l'embellisse, qui l'idéalise. Il la reganl
fixe sur la toile : copiste exact et vrai , mais h
de son talent souhaiterait plus de verve peut-
d'clan, plus de richesse dans la pensée.
Ces dernières qualités constituent le talent d
s
L'ARTISTE.
gny, dont la belle et sévère imagination s'est déployée
d'une manière si remarquable dans son Massacre des
Druides. L'exécution de ce tableau porte le cacbet d'une
main habile. Nombre d'autres peintures encore forment
avec celle-ci l'exposition de cet artiste distingué. Elles
offrent constamment un beau choix de nature, un ca-
ractère élevé," un faire simple et large; mais plus de fini
et de modelé ne leur messiéraient pas. Toujours conçues
et exécutées avec assez de vigueur pour frapper tout
d'abord, trop souvent aussi elles éveillent plutôt l'ima-
gination , elles font plutôt désirer et deviner qu'elles ne
satisfont complètement. Le dernier tableau qu'a exposé
M. Aligny est une vue des bords du lac d'Albano , fraî-
che et riante peinture , riche et brillant résumé d'un
voyage pittoresque dans cette partie de la belle Italie.
Les amateurs prisent surtout , du même artiste , deux
paysages dessinés a la plume d'une main ferme et fière,
dans le goût des anciens maîtres.
Le talent de M. Corot le porte dans une voie analogue
a celle que suit M. Aligny. De nombreux paj^sages attes-
tent la fécondité de cet artiste ; mais , ce qui vaut mieux ,
ils sont tous empreints d'un grand mérite. L'imagination
de M. Corot a quelque chose de grave, mais l'on aimerait
qu'il lui demandât une nature moins nue, moins sèche,
moins monotone , et qu'il cherchât sur sa palette de plus
riantes couleur s.
M. Coignet a exposé de bons ouvrages d'une exécu-
tion facile , solide et agréable. Son talent est connu depuis
long-temps et ne se dément point cette année. Il en est de
même de M. Dupressoir.
M. Gué, qui occupait déjà une place si hororable dans
les arts comme habile auxiliaire de notre célèbre décora-
teur Ciceri , s'est classé du premier coup a un rang élevé
comme peintre depaysage. Sa Fue d' ylui>ergne esx. un des
beaux ouvrages du Salon.
M. Rémond est doué d'une exécution facile, trop fa-
cile mènie, et il serait a désirer qu'il pût en échanger l'ex-
cès contre ce qu'il lui manque de naïveté d'imitation et de
légèreté dans la touche. C'est malheureusement le défaut
de l'école de Rome , dont il est un des élèves les plus dis-
tingués. On ne saurait trop rappeler a la natufe les paysa-
gistes dont le talent s'égare sur les pas de Michalon. Cette
nature , cette mère de toute beauté dans les arts , tend les
bras a qui veut aller a elle franchement ; elle seule peut
ouvrir la route à une gloire durable.
M. Giroux est dans la bonne route, et recueille les fruits
de son voyage en Italie. Outre de grands paysages pleins
de goût et de vérité , le Salon a de lui plusieurs cadres ,
sortes depasse-partout remplis de nombreux sujets , études
charmantes , vrais portraits delà belle nature de l'Italie,
et devant lesquels , voyageurs amoureux de ce jardin de
l'Europe, nous aimions "a retremper nos souvenirs et ra-
fraîchir nos admirations.
Payons le même tribut de gratitudeâ M. Smargiassi pour
ses belles vues italiennes pleines de ton local , et surtout
pour sa vue charmante du Port de Naples. C'est bien
Naples au ciel d'azur , a l'air embaumé ; c'est bien la ville
privilégiée , riche de fleurs , de fruits , d'insouciance et
de poésie. En regardant cette peinture, il nous semblait
encore descendre sur le port Napolitain , au milieu de
l'enivrant parfum des orangers.
L'étude de la nature est aussi l'objet de M. Ricois, ta-
lent aimable qui rachète en grâce et en vérité ce qu'il
laisse désirer en vigueur. Il y a de lui au Salon une Fue de
Suisse peinte avec goût, animée de soleil, et bien entendue
de composition. Cet artiste semble avoir la conscience de
ce qui manque encore "a son exécution, et, dans un der-
nier paysage exposé par lui , l'œil le moins exercé peut
remarquer les efforts du peintre pour triompher de son
défaut , la timidité générale et l'absence de force dans les
premiers plans. M. Ricois a fait de bons élèves parmi les-
quels M. Le Rée donne d'intéressantes espérances.
On éprouve du plaisir a citer les beaux ouvrages de
M. Brascassat. C'est un peintre consciencieux, solide et
vrai. Les bestiaux dont il anime ses paysages sont étu-
diés avec une rare exactitude ; et ces accessoires , qui suf-
firaient pour lui donner dans les arts une place distinguée,
attestent l'inspiration immédiate de la nature.
Voulez-vous respirer un air plein de fraîcheur? vous
abriter du soleil sous une verdure ondoyante qu'un vent
léger caresse? promenez-vous par la pensée dans le déli-
cieux paysage où M. Jadin a saisi la nature sur le fait avec
tant de naïveté. On voudrait peut-être plus d'étude dans
les premiers plans, plus de fini dans le ciel, pour lui don-
ner plus de profondeur ; mais le second plan, mais le fond
ne laissent rien à désirer ; mais la teinte légère qui sépare
les deux rideaux de verdure fait à ravir, et l'on dirait que
l'air se joue et murmure entre les feuillage?.
M. Jadin est le même qui a peint avec une grande vé-
rité de couleur de nombreuses études dénature morte. Ce
sont là des études profitables au talent d'un peintre , et qui
font une palette pour de plus importans sujets.
Les derniers jours de l'exposition ont été signalés par
l'apparition de tiflis paysages dignes de l'attention des
connaisseurs. Les deux premiers sont de M. Horace Ver-
net. Il n'est point de genre que n'ait essayé cet artiste
extraordinaire , qui triomphe en un tour de main de toutes
les difficultés. Passant, avec une égale aisance, d'une
sévère composition à un léger croquis, d'une grande
peinture "a un petit dessin , il est toujours habile et quel-
quefois admirable. Mais cette excessive facilité l'empêche
trop souvent de mûrir ses conceptions.
L'AUTISTE.
La dernière œuvre dont nous ayons a nous occuper au-
jourd'hui est une Vue de Caen, par M. La Berge. Ter-
miner cette revue rapide par une peinture si remarquable,
ce n'est certes pas finir dans l'ordre des mérites respectifs.
C'est un ouvrage de longue haleine, où l'entente du pit-
toresque saisit tout d'abord le spectateur. Conscience ,
vigueur , vérité dans l'ensemble et dans les détails , tels
sont avec l'originalité, avec l'absence de toute routine
d'école dans la manière, les qualités principales de cette
belle peinture. Une diligence est arrêtée dans une rue :
hommes , femmes , enfans , tout le monde s'empresse au-
tour des voyageurs. C'est le matin , et le soleil dore de ses
pâles regards les toits des habitations. Cet accident lumi-
neux est rendu avec un bonheur surprenant; et si le pein-
tre eût moins négligé l'artifice des demi-teintes, s'il eût fait
circuler l'air dans toute la scène, s'il eût donné moins
d'égalité de ton a l'arbre qui en sépare les deux parties ,
ce tableau, qui rappelle beaucoup l'exécution de Ruy.s-
dael, pourrait se citer auprès des belles productions de
cet artiste.
Si l'espace nous l'eût permis , nous eussions aimé a
citer encore d'intércssans ouvrages qui attestent de bonnes
et constantes études. M. A. Faure , auteur de deux bons
portraits , eût trouvé tout naturellement sa place sous no-
tre plume. Sa Vue de Loches a du mérite. Elle est bien
entendue de composition et d'effet général ; mais l'exé-
cution, dépourvue de vigueur, décèle dans l'auteur une
timidité contre laquelle de nouveaux efforts l'appren-
dront a se prémunir. Nous aurions donné à M. Léon
Fleury des conseils analogues ; et M. Ulrich aurait eu
également sa part de criticfues et d'éloges. On a distingué
sa Vue des côtes d'Amalfi. Il y a la de la conscience et
du courage. Les fonds sont à leur plan , la perspective
aérienne est bien entendue, et cette peinture qui déjà fait
honneur a ce laborieux artiste ne laisserait plus de prise
a la critique si les premiers plans étaient, touchés avec
plus de vigueur et de fermeté.
SCULPTURE.
^Menaye à^éraC, Q,ra^e, f^acauM, t/vni»r.
Avant de terminer aujourd'hui l'article de sculpture qui a ëtë
si brusquement interrompu dimanche dernier , l'honneur de
ma littérature exige que je rectifie un des passages qu'il con-
tient. Dans ma chaste colère, j'ai vivement pris à partie M. Du-
seigncur, pour nous avoir montre' le terrible chevalier Roland
complètement nu. Il est clair que je n'attaquais que le sujet, que
le moment choisi par l'artiste ; nous savons tous que Roland
s'était dcjMJuilIc lui-même de ses anncs, cl que dans l'accès de
la plus horrible et de la plus furieuse folie, comme dit le poète,
i^frracha jusqu'à ses derniers vctcmcns; je ne prétends donc
pas accuser M. Duseigneur d'avoir violé l'histoire , et ma cri-
tique porte uniquement sur l'action même qu'il a représentée.
Il ne faut pas s'étonner du reste que je me sois plutôt attaché à
M. Duseigneur qu'à un autre, carie sentiment d'cflbrts et de
rage qui jaillit dans toute sa figure , fait regretter qu'il n'ait pas
secoué davantage les vieux principes : elle manque sans doute
d'un peu de noblesse et de pureté, mais V outré même que l'on
doit reprocher à l'expression de la physionomie , annonce des
intentions fortes , énergiques, qui eussent été bien mieux em-
ployées, je crois, pour l'art et pour notre instruction, à retra-
cer mille faits non moins dramatiques du Roland caparaçonné
et bardé de fer que nous citions. C'est là tout ce que j'ai voulu
dire'. Je reviens maintenant à mon examen général.
Le Daphnis et Chloé de M. Desbœufs, d'après le tableau
tant soit peu glacé de Gérard, est moins heureux que le
même sujet traité par M. Champonnière , et je suis sûr que
M. le baron ne l'en remerciera pas .- heureusement , il s'est
relevé dans son groupe du Génie de la Liberté brisant
l'épée du despotisme : composition au-dessus de nature , assez
fortement accentuée. On dit que le génie de la liberté était ,
avant la révolution de juillet, celui de la religion qui terrassait
le vice. Si l'on dit vrai , j'aurais j)einc à pardonner une sem-
blable métamorphose : outre qu'elle me semble indigne d'un
artiste , elle nuit toujours à son œuvre. C'est ainsi que le despo-
tisme a aujourd'hui , dans l'ouvrage de M. Deslxeufs , un net
aplati , un front anguleux , une physionomie basse et ignoble ;
type d'une laideur qu'on pouvait prêter au vice , mais qu'on ne
saurait appliquer au despotisme , puisque loin de là il n'est aussi
redoutable que par ses formes de beauté, de gloire et de prestige,
qui e'bluuissent et fascinent la multitude. L'v/nge rebelle de
' J'ai bien encore à nie reproclier certtine peiite satur que yti prclM,
dant le temps, ii I.oui> XIY, à propos du tabieau de M. Decaisne ;
maia ceue faute esi déjà $t vieille , que je oe me croit oblige de U tai>~
peirr que poui' l'acquit de m* ronicicDcc.
L'ARTISTE.
M. Marochetti est encore une création prise dans le surnaturel :
c'est une statue colossale , qu'il ne faut conside'rer que comme
une Bljauche; mais dans laquelle on trouve du feu, de l'élan et
une grande hardiesse de conception. Attendons la mise à exécu-
tion.
M. Legendre He'ral a exc'cute' en marbre son plaire d'Eu-
rydice piquée par un serpent. Ce morceau conserve encore
de belles parties , mais d'un aspect disgracieux ; il est loin de
ressembler à son beau modèle. On ne peut se défendre d'un sen-
timent pénible en voyant échouer ainsi, devant des difficultés
pour ainsi dire matérielles, un homme d'un pareil mérite. Nous
désirons que M. Grasse, lorsqu'il traduira en marbre Icard
essayant ses ailes , ne perde pas d'une manière aussi fatale la
vie et la force qu'où trouve si bien senties dans le mouvement
d'ascension du pauvre fils de Dédale , auquel il s'attachera sans
doute à donner une figure moins classique , c'est-à-dire plus ex-
pressive et plus vivante.
Tu Homme dévoré par un chien est une fort belle chose , quoi-
que le chien ressemble trop à un loup : la figure souffre saps
grimaces , et le corps et la poitrine sont bien haletans de dou-
leur j cette statue fait honneur à M. Jacques. M. Gechter s'est
aussi distingué dans son Castor^ qui dompte un cheval en le
tenant fort tranquillement par la bride. Ce groupe , pour être
très-remarquable , ne manque que d'un peu de l'animation qui
caractérise les œuvres de M. Moine. A propos de M. Moine ,
j'ai oublié de parler du cadre de M. A. Barre, dans lesquels
on retrouve, sans imitation pourtant, sa manière de procéder :
c'est assez faire l'éloge des petits médaillons de M. Barre. Je
voudrais bien parler de son Triomphe de la Liberté , mais je
n'ose : je craindrais de l'accuser de carlisme.
M. Allier a exposé plusieurs portraits parmi lesquels on doit
citer celui du vénérable Labbey de Pompières j il ne fallait pas
moins que la vigueur du talent qu'il a déployé dans cette belle
tête pour faire oublier la nature commune de son Enfant en
marbre et de sa jeune Fille effeuillant une rose. Quelques-
uns des dix ou douze bustes qui portent la signature de M. Dan-
tan jeune sont néanmoins à mon avis supérieurs à ceux de
M. Allier. Il est vrai de dire que M. Dantan semble s'être fait
une spécialité du portrait; il saisit avec une adi'esse extrême les
plans les plus fins de la physionomie , et il fait d'une ressem-
blance frappante. On apprécie particulièrement ce mérite dans
le plâtre de M. Cicéri , où nous avons retrouvé le sourire mo-
queur et la physionomie malicieusement bonhomme du célèbre
peintre décorateur que nous admirons tous les jours. M. Dantan
' Je ne comprends guère ces noms amhiticuiL doniiiis à do véritables
éludes. Qu'a donc de commun avec Castor, ce modèle tout nu, qui nous
montre son dos comme le Romulus de David? Pourquoi M. Legendre
Jléral a-t-il appliqué le nom d'Eurydice à la femme qui se prend le
pied , et qui pourrait aussi bien s'appeler Javotle ou Olympe. Ces mes-
sieurs, et tant d'autres qui les ont imités, devraient, il me semble, .se
contenter d'appeler leurs ouvrages de simples études , et n'avoir pas
^inutile prétention d'en faire des sujets, puisqu'il est impossible d'en
trouver un dans des corps nus qui vont tout autant à M. Charles ou 'a
mademoiselle Pauline, qu'à Daphnis et Cbioé.
jeune manque cependant d'un peu d'élévation daijs le style : il
est trop prosaïque, si je puis m'exprimer ainsi, et je dénonce un
tel vice sans ménagement parce que j'ai vu, chez un des amis de
ce sculpteur, quelques charges de lui si pleines d'imagination
et de verve qu'on serait tenté de croire que le raisonnable de
ses portraits n'est qu'une fausse route prise à dessein.
La tâche si au-dessus de nos forces que nous avions entre-
prise est accomplie : il est temps de nous arrêter. C'est assuré-
ment une idée fausse que de se faire un cas de conscience de
mentionner tout le monde , aussi nous n'avons parlé que des
hommes qui nous paraissent devoir exercer quelque influence
sur l'art , d'une façon ou de l'autre , parleurs qualités ou leurs
défauts. Les gens sans foi , sans portée, sans avenir, qui font de
la peinture et de la statuaire comme ces honnêtes personnes qui
vendent des petits couteaux , de la porcelaine , des vaudevilles
ou des brioches , parce qu'il faut vivre et qu'ils ne savent pas
faire autre chose; ces gens-là ne valent pas la peine qu'on s'oc-
cupe d'eux. Laissons-les gagner tranquillement leur vie ; puis-
sent-ils avoir de longs jours , une bonne femme qui fasse bien
leur ménage et des enfans qui n'usent pas trop leurs souliers!
Quant à ceux qui ne méritent pas de rester ainsi dans la foule ,
quant à ceux qui se sentent artistes , qu'ils nous pardonnent
si nous les avons oubliés ; mais nous le demandons , au milieu
de trois mille cent cinq ouvrages , est-il possible de découvrir
tous ceux qui se distinguent , et ne faut-il pas nous estimer heu-
reux d'avoir encore pu discerner hier , à travers cet effrayant
chaos, les études de nature morte de M. Jadin, d'un effet si sûr
et si vrai; la Fue de Fontainebleau de M. Ed. Berlin , qui
promet un vrai paysagiste ; les scènes intéressantes de M. Jol-
livet , la couleur finement prestigieuse de M. J. Coignet , les
deux tableaux si secs , mais si spirituels de M. Caries Vernet ,
enfin le pinceau fort et hardi qui se révèle dans le paysage de
M. Rousseau? Espérons que l'adniinisli-ation, en ouvrant enfin
tous les ans les salles de notre Louvre aux ateliers , nous mettra
bientôt à même de réparer les fautes que nous pouvons avoir
commises.
V. SCHOELCIIER.
L'ARTISTE.
I
Ctttn-aturc.
I^'ENFANT PERBU.
C'était le dernier des trois jours, un jour de joie! Vous
savez quelle fête ! La même fétc perpétuelle qui com-
mence par d(;s distributions de viandes , et qui se termine
par quelques fusées jetées dans l'air et qui brillent Irois
secondes , image trop vraie de la satisfaction d'un peu-
ple. Nous étions donc arrivés, 'a travers tant de mauvaise
musique et de mauvais vers, au dernier des trois jours.
La foule s'assemble et se presse; on se heurte, on se
renverse, tous les yeux sont levés vers le ciel comme si
on attendait un miracle. Que va-t-il donc descendre de
ce ciel? Quelle rosée bienfaisante? Quel saint ange doit
nous apporter le calme et la paix? Pourquoi toute cette
population attentive et recueillie? Demandez-lui à elle-
même, elle ne vous le dira pas.
La foule sait-elle ce qui la pousse, ce qui l'appelle !
La foide marche comme le flot marche ; elle regarde en
haut parce qu'on regarde en haut; elle n'a ni foi, ni es-
pérance , ni crainte ; on l'appelle aujourd'hui pour regar-
der , elle regarde ; il y a un an on l'appela pour briser un
trône, pour défendre les lois , pour rétablir la constitution
de France, pour réclamer les droits de l'homme, la foule
vint au premier appel. Elle brisa, elle renversa, elle exila,
elle se rua dans la vengeance; aujourd'hui elle vient voir
des fusées qui volent ; sublime foule ! stupide foule !
Or donc elle regardait bouche béante , attendant qu'il
plût a l'artificier de venir.
L'artificier ne se gênait pas ; l'artificier était 'a table ,
joyeux et tranquille : que la foule attende, le plaisir en
sera plus vif. D'ailleurs tout est prêt. Les fusées qui s'élè-
vent en l'air et qui retombent en étoiles tricolores , la
bombe qui tourne sur elle-même et qui éclate , le soleil
fixe et mobile donnant iin éclatan* démenti au problème
de Galilée, puis la gerbe qui monte, qui hurle, qui
crie, qui se démène; échevelée, bizarre, bondissante,
joyeuse , poussée par les éclats du peuple et se perdant
dant le nuage comme se perd une pensée poétique dans
un peuple en révolution.
Quand l'artificier eut dhié il s'avança au lieu de l'exé-
cution. Un feu d'artifice , c'est comme un houmie "a im-
moler. C'est la même attente solennelle , c'est le même
battement de cœur. A savoir si l'homme mourra bien , a
savoir si les fusées seront de poids et monteront bien haut
dans les airs. Ajoutez que c'est nu plaisir d'un instant
qui passe vite, le temps de couper une corde ou d'appro-
cher une mèche ; ici quand tout est fait c'est du silence,
au feu c'est de l'obscurité ; je ne crois pas que jamais de-
puis le commencement du monde on ait entrepris une
pareille comparaison.
J'en demande pardon à l'artificier.
Enfin , enfin, dans l'obscurité de la place publique,
là- bas, Ib-bas, a travers ces ponts suspendus, sur ces
bords on l'onde éclate et se brise, entre ces statues colos-
sales , moruunens sans proportiqii et sans actualité , à
travers cette place delà Révolution si ensanglanlée , et
qu'attendent des jardins et des groupes d'eaux jaillissantes,
voyez-vous cette faible lumière qui scintille, vacillante
clarté qui paraît et disparaît inégalement, capricieux fol-
let qui se joue autour de la poudre , ame rapide de cet
artifice muet encore. Silence ! Il faut du silence pour bien
voir. La scintillante lumière va donner le signal. La pâle
clarté va faire étinceler tout ce ciel. Vous allez dire que
le soleil n'est pas couché et que les étoiles boudeuses se
sont enveloppées dans leur voile gracieux de la nuit,
boudeuses déesses qui échappent a ces astres inusités!
Et le feu recommence. Vous entendez comme le râle
d'un mort. L'incendie éclate et hurle! il crie! il éclate!
Tout le ciel est changé. Le peuple bat des mains. O pouvoir
de la poésie sous toutes les formes ! Cette poésie colorée de
la poudre, facile a comprendre comme une caricature en
plein vent; cette poésie des yeux, qui dure ime seconde ,
mais qui va droit au regard, laissant le spectateur maître
de se faire son drame a lui comme ii une pantomime d'o-
péra ; celte poésie de l'artificier n'a pas d'égale. L'arti-
ficier est le poète populaire. L'artificier est l'enchanteur
le plus puissant des temps modernes. Vous qui sou-
riez, savez-vous un peintre plus étudié? savez-vous un
chansonnier plus chanté? savez-vous un refrain plus ré-
pété ? savez-vous , dans ce monde artiste , quelque chose
plus fêté, plus vivement, plus naïvement senti, avec plus
de passion et de cœur, que celte simple fusée qui sillonne
les airs? Tout un peuple regarde et applaudit. A ce spec-
tacle , la pensée de tout un peuple est suspendue. Il y
a un instant, instant rapide, où le peuple aux mille
formes, aux désolantes colères, aux passions terribles,
aux sentimens multiples, n'est plus un peuple; ce peu-
ple n'est qu'un seul homme, abusé, oublieux, flâneur,
curieux, innocent, cl qui regarde en l'air. Ce peuple qui
regarde, c'est le grand flandrin de vicomte, dans Molière,
qui crache dans un puits pour faire des ronds; oh! si c»;
moment de béatitude et de contemplation sile
prolongeait seulement un jour, qu'il serait
verner !
Dans les airs , la fête enflammée est à sq
L'ARTISTE.
moment. Tout im pont de feu s'étend dans les nuages ;
sur ce pont des armées sont en présence ; c'est le pont
d'Arcole, c'est le pont des trois jours, c'est la bataille pa-
risienne. Voyez ! voj^ez ! et la pensée est suspendue de
nouveau. 0 miracle! dans cette grande ville, volcan qui
gronde incessamment et qui éclatera quelque jour, inon-
dant l'Europe de venin et de bitume , dans cette capitale
des trois couleurs tout se tait, passion, colère, ambition,
douleurs, désappointemens cruels, misères profondes ; on
n'entend plus rien , pas même les voix des mourans , les
plaintes des captifs, les gémissemens de l'hôpital; la vie
sociale est suspendue, la vie réelle fait silence, cœurs et
âmes sont tous dans les airs, voltigeant après l'étincelle
enflammée. Ou dirait des peuples croyans qui écoutent
une religion nouvelle. A la dernière fusée il n'y avait
plus dans Paris qu'un seul désir, c'était de voir le der-
nier éclat de cette fête dans le ciel. Alors, quand tout ce
peuple quitte la terre, il n'y a plus sur la terre ni époux ,
ni père, ni maîtresse, ni haine, n'y amour; il n'y a plus
qu'un regard, qu'un simple regard, morne et terne comme
tout regard après lequel il n'y a plus rien a désirer.
Mènieje vous le dis, une mère, ce jour-là, s'est telle-
ment perdue au ciel, quelle oublia son enfant, son joli
petit enfant , qui était a' ses pieds.
Elle oublia son enfant la pauvre mère ! elle l'oublia
(un instant , cet instant fera le chagrin de sa vie. Excu-
sable peut-être , car c'était son premier moment de poésie,
la pauvre femme ! c'était le seul plaisir qu'elle eût eu en
sa vie , c'était la seule page qu'elle eût ouverte, le seul
spectacle auquel elle eût assisté , le seul vers qu'on eût
murmuré a ses oreilles ; c'était son premier tournoi, sa
première loge a l'opéra , ses premiers contes des 3Iille et
une Nuits; c'était son premier voyage dans la rue.Vi-
vienne , sa première entrée dans les Wauxhall éblouis-
^ sans ; c'était son premier cachemire , son premier bonnet
" ■■ de gaze , sa première déclaration d'amour ; c'était sa
première débauche dans la nuit, a la lueur des lustres,
au son des instrumens , au bruit du vin de Champagne ;
c'était son premier moment de repos et de calme, et
d'illusion décevante , a cette pauvre femme si fort
plongée dans les réalités de la vie laborieuse ; pardonnez-
lui donc, si vous pouvez , d'avoir oublié un instant son
enfant.
Cela fut prompt comme l'éclair du ciel, quand le ciel
fut redevenu ciel , rien que ciel ; son regard se porta
vers la terre , il alla tout d'un coup de l'étoile a l'enfant;
quand il n'y eut plus dans le ciel que des étoiles , vous
imaginez bien qu'elle revint "a son enfant. O quelle nuit
profondé! au même instant plus de fusée dans le ciel,
plus d'enfant sur la terre, plus d'enfant "a ses côtés,
adieu la poésie ! elle oublie sa poésie , son bonheur, son
idéal, son rêve, son drame, son extase, le ciel bril-
lant: elle est sur la terre, sur la terre nue, déserte,
triste, sombre, sans jour et sans nuit en même temps,
éclairée par un pâle crépuscule, tout pâle; une om-
bre décolorée, une couleur ombrée, un doute conti-
nuel, un mouvement inégal. Tout tremble devant cette
mère saisie d'effroi : le ciel s'électrise , la terre s'agite ,
la foule, devenue compacte et occupée, n'a pas d'oreille
pour ces cris déchirans, elle n'a pas de mouvement pour
cette tendi-e mère éplorée; la foule, devant cette étrange
douleur qui commence, qui se dompte, qui ne veut pas
se livrer encore a son explosion ; la foule, c'est un mur
de fer, un mur inaccessible, infranchissable, un mur sans
portes, sans issue, sans une ruine, sans un trou pour
qu'une mère puisse y passer ; le mur est debout devant
sa douleur !
Oh comme elle s'agite ! Mais où s'agiter? où courir, où
ne pas courir? Quel conseil? A qui parler? Il n'y a pas
un liomme, pas une femme, pas une mère dans cette
foule. Qui est mère? Qui est père? Quia des enfans? —
Alors elle crie, écuniante et altérée , et a voix palpitante
et enrouée : « J'ai perdu mon enfant? Mon enfant blond
aux blonds cheveux ; mon enfant frêle et riant qu'on va
étouffer, qu'on va écraser, qui va mourir : mon enfant qui
se glisse comme un serpent au soleil ; mon enfant qui s'ébat
devant ma porte ; mon enfant qui joue avec son agneau et
qui boit du lait dans ma tasse tous les matins; mon enfant
joyeux qui chante et qui sourit. Mon enfant ! mon enfant !
Parlez donc! Dérangez- vous donc, messieurs et mesda-
mes! 11 me faut mon enfant. Que regardez-vous donc
dans le ciel? Une mauvaise fumée, une mauvaise étin-
celle, une flamme qui grimace, une salamandre sans
queue, une folie qui est ivre et qui se traîne dans les nua-
ges; mais a vos pieds, messieurs, à vos pieds est mon
enfant ; regardez a vos pieds, messieurs, un pauvre enfant,
joli comme un soleil ! :> Et elle se tordait les mains , et de
courir ça et là appelant à haute voix son enfant, courant
et. ne s' éloignant pas du cercle où elle l'avait perdu. Pau-
vre mère! Le peuple insensible regardait le ciel. Il criait
de joie , il applaudissait. Le feu roulait en flocons ; il y
avait des châteaux de ^\i , des étendards de feu ; la foule
regardait de toute son ame, de tout son cœur, de toute
sa passion , que pouvait faire cette pauvre femme pour
faire descendre tout ce peuple du ciel !
Quand le dernier feu éclata, il y eut une lumière , elle
en profita avidement. Elle se précipita sous les rayons de
ce soleil factice! Point d'enfant. Le dernier feu brûlé, le
uuir s'ébranla, la foule redevint foule, mobile, agitée, fria-
ble, flexible ; alors la mère désolée se précipite dans la foule
qiù s'écarte, nonchalamment obéissante; la foule s'en
alla ne regardant plus le ciel , la foule revint chez elle
L'ARTISTE.
en
haletante, fatiguée, écrasée, elle but de la bière a la
orte des calés; rentrée chez elle, elle se déshabilla, elle
son habit et son chapeau , elle se mit en chemise , elle
souffla, elle ne se lava ni les pieds ni les mains, elle ne
fit pas sa prière, elle ne pensa a rien, elle se coucha,
s'endormit, et elle ne rêva à rien.
Paris, cet insensible Paris, ne songea pas un instant a
accident funeste : une mère a perdu son enfant.
Ce que devint la pauvre mère ! Hélas ! Ilélas ! Il y avait
en son chemin des bourgeois qui rentraient en parlant
lilique , ccux-la ne regardaient pas la mère éplorce ;
lux-ia pourtant sont des hommes bons et humains des
^grandes villes ; mais aussi il y avait des enfans, spectateurs
cruels, sans mère et sans père, égarés et curieux, libres
comme l'air, qui, entendant la pauvre mère appeler son
fils, lui criaient : Le voilà! le voilà! voilà l'enfant! et
la mère radieuse courait , point d'enfant ! A la place du
pauvre égaré, elle trouvait un gamin de Paris qui riait
aux éclats ; le gamin de Paris, race à part, race Bohème,
qui se sème et qui pousse comme une plante parasite; le
gamin qui s'accroche a la ville comme de l'herbe aux
vieux murs, le gamin qui grimpe comme le lierre, plante
tenace, crochue, parasite, joyeuse à voir, facile à pous-
ser, inoffensive, pas méchante, rarement nuisible, un
fruit & part de la civilisation; ceux-là dont les mères ne
s'étaient jamais inquiétées ne comprenaient pas qu'une
mère pût pleurer et s'écheveler parce qu'elle avait perdu
son fils. Si elle eût perdu son sac, son cliàle ou sa bourse,
ils lui auraient aidé a chercher, ils auraient été sensibles;
mais \n\ enfant perdu, qu'est-ce que cela pour un gamin
'àt Paris ?
Hf J'ignore si la pauvre fennne a retrouvé son enfant.
J)ans tous les cas elle se souviendra des jours de fête de
uillet quand même nous les aurons tous oubliés.
Jules Janin.
LE CIIEF-D'WXVRE INCOIVIVU.
(0onU Sritn/ajàaue' J
SU-
CATUERINK LESCAULT.
eux jours aprèsla rencontre du Poossim et de Pobbus,
celui-ci vint voir maître Freuhofer.
Le vieillard était alors eu proie ifcl'un de ces découra-
cns profonds et spontanés dont la cause est, s'il faut
■n croire les mathématiciens de la médecine, dans une di-
gestion mauvaise, dans le vent , la chaleur, ou quelque
empâtement des hypocondres ; et , suivant les spiritua-
listes, dans l'unperfection de notre nature morale. Un écri-
vain moderne exprimerait cet état phénoménal en disant
que Freuhofer avait fait une prodigieuse dépense d'ame ;
mais laissons là le prétentieux jargon de notre époque ,
le bonhomme s'étiit purement et simpk>ment fatigué à
parachever son mystérieux tableau.
Il était donc languissamment assis dans une vaste
chaire de chêne sculptée, garnie de cuir noir ; et, sans
quitter son attitude mélancolique , il lança sur Porbiu» le
regard engourdi d'un homme qui s'est établi dans sou
ennui.
— Eh bien! maître, lui dit Porbus , \ outremer que
vous avez été chercher à Bruges était -il mauvais?
Est-ce que vous avez pas su broyer notre nouveau blanc?. . .
votre huile est-elle méchante, ou les pinceaux...
— Hélas ! s'écria le vieillard, j'ai cru pendant un mo-
ment que mon œuvre était accomplie; mais je me suis
certes trompé dans quelques détails , et je ne serai tran-
quille qu'après avoir éclairci mes doutes... Aussi je me
décide à voyager et vais aller en Turquie, eu Grèce, en
Aîie, pour y chercher un modèle et comparer mon ta-
bleau "a diverses natures... Peut-être ai-je lii-haut, reprit-il
en laissant échapper un sourire de contentement , la na-
ture elle-même.... Parfois, j'ai quasi peur qu'un souille
ne me réveille cette femme, et qu'elle ne disparaisse...
Puis il se leva tout 'a coup, comme pour partir.
— Oh ! oh ! répondit Porbus, j'arrive à temps pour
vous éviter la dépense et les fatigues du voyage.
— Comment? demanda Frenhofer étonné.
— Le jeune Poussin est aimé par une femme dont
l'incomparable beauté se trouve sans imperfection au-
cune!... Mais, mon cher maître, s'il consent à vous la
prêter, au moins faudra-t-il nous laisser vo.'r votre toile. . .
Le vieillard resta debout , immobile , dans un état de
stupidité parfaite.
— Comment!... s'écria-t-il enfin douloureusement,
montrer ma créature, mon épouse!... déchirer le voile
dont j'ai chastement couvert nmn bonheur?... Mais ce
serait une horrible prostitution!... Voilà dix ans que je
vis avec cette femme ! Elle est à moi, à moi seul !... Elle
m'aime. Ne m"a-t-elle jias souri a chaque coup de pinceau
que je lui ai donné? Elle a une ame, l'ame dont je l'ai
douée ! .. . Elle rougirait si d'autres yeux que les miens s'ar-
rêtaient sur elle — La faire voir!... mais quel est le
mari, l'amant as.sez vil pour conduire sa femme au déshon-
neur !... Quand tu fais un tableau pour la Cour, tu n'v
L'ARTISTE.
mets pas toute ton arae, tu ne vends aux courtisans que
des mannequins. Ma peinture n'est pas une peinture,
c'est un sentinienl , une passion ! Née dans mon atelier,
elle doit y rester vierge , et n'en peut sortir que velue.
La poésie et les femmes ue se montrent nues qu'a leurs
amans !.. Possédons-nous les Vierges de Raphaël, l'Angé-
lique de l'Arioste, la Béalrix du Dante... Non! nous n'en
voyons que les formes ! Eh bien ! l'œuvre que je tiens la-
haut sous mes verroux est une exception dans notre art —
il n'y a plus de peinture : c'est une femme!., une femme
avec laquelle je pleure, je ris, je cause... je pense. Veux-
tu que , tout h coup , je quitte im bonheur de dix années
comme un manteau? que, tout a coup, je cesse d'être père,
amant et dieu? car cette femme n'est pas une création, c'est
une créature !.. Vienne ton jeune homme, je lui donnerai
mes trésors ; je lui ferai voir des tableaux du Corrège , de
Michel- Ange , du Titien ; je baiserai la marque do ses pas
dans la poussière ; mais en faire mon rival. . . honte a moi. . .
Ha ! ha ! je suis plus amant encore que je ne suis peintre !
J'auiai la force de brûler ma toile h mon dernier soupir,
mais lui faire supporter le regard d'un homme, d'un jeune
homme, d'un peintre... non, non... Je tuerais le lende-
main celui qui l'aurait souillée d'un regard !... Je te tue-
rais k l'instant, toi , mon ami, si tu ne la saluais pas a
genoux !.. Veux-tu maintenant que je soumette mon idole
aux froids regards des imbéciles... Ah! l'amour est un
mystère, il n'a de vie qu'au fond des cœurs , et tout est
perdu quand un homme dit "a un autre : — Voila celle
que j'aime ! . . .
Le vieillard semblait êli-e redevenu jeune; ses yeux
avaient de l'éclat et de la vie; ses joues pâles étaient
nuancées d'un rouge vif, et ses mains tremblaient.
Porbus, étonné de la violence passionnée avec laquelle
ces paroles furent dites , ne savait que répondre à un sen-
timent aussi neuf que profond.
Frenhofer était-il raisonnable ou fou? se trouvait- il
subjugué par ime fantaisie d'artiste, ouïes idées qu'il
avait exprimées procédaient-elles de ce fanatisme inex-
primable produit en nous par le long enfantement d'une
grande œuvre? Pouvait-on jamais espérer de transiger
avec cette passion bizarre ?
En proie à toutes ces pensées, Porbus dit au vieillard :
— Mais n'est-ce pas femme pour femme?... Poussin
ne livre-t-il pas sa maîtresse k vos regards !
— Quelle maîtresse! répondit Frenhofer. — Elle
le trahira tôt ou tard, et la mienne me sera toujours
fidèle !
— Eh bien ! reprit Porbus , n'en parlons plus ! . . . Mais
avant que vous ne trouviez, même en Asie, une femme
aussi belle, aussi parfaite, vous mourrez peut-être, sans
avoir achevé votre tài)leau...
— Oh ! il est achevé. . . , dit Frenhofer. . . Et qui le ver-
rait croirait apercevoir une femme couchée sur un lit de
velours, sous des courtines Près d'elle, un trépied
d'argent exhale des parfums. — La lumière est douce —
Tu serais tenté de prendre le gland d'or des cordons qui
retiennent les rideaux , et il te semblerait voir le sein de
Catherine suivre le mouvement de sa respiration. —
Cependant je voudrais être certain —
— Va en Asie!... répondit Porbus, en apercevant
une sorte d'iiésitation dans le regard de Frenhol'er.
Et Porbus fit quelques pas vers la porte de la salle.
En ce moment , Gillette et Nicolas Poussin étaient ar-
rivés près du logis de Frenhofer. Quand la jeune fille fut
sur le point d'y entrer, elle quitta le bras du peintre, et se
reculant en arrière comme si elle eût été saisie par quelque
soudain pressentiment :
— Mais que viens-je donc faire ici?... demanda-t-elle
k son amant, d'un son de voix profond et en le regardant
d'un œil fixe.
Étonné , le Poussin lui prit la main en dbant avec une
vive émotion :
— Gillette, je t'ai laissée maîtresse et veux t' obéir en
tout. Tu es ma conscience et ma gloire... reviens au logis?
— Suis-jek moi, quand tu meparles ainsi?.. Oh! non,
je ne sm"s plus alors qu'une enfant. — Allons, ajouta-t-elle
en paraissant faire un violent effort, si notre amour périt
et si je mets dans mon cœur un long regret, ta célébrité
ne sera-t-elle pas le prix de mon obéissance k tes désirs?. . .
Entrons, ce sera vivre encore que d'être toujours en sou-
venir sur ta palette ! . . .
Les deux amans se rencontrèrent avec Porbus en ou-
vrant la porte de la maison, et celui-ci, surpris par la
beauté de Gillette dont les yeux étaient pleins de larmes,
la saisit toute tremblante , et l'amenant devant le vieil-
lard :
— Tenez, dit-il, ne vaut-elle pas tous les chefs-
d'œuvre du monde?...
Frenhofer tressaillit. Gillette était la, dans l'attitude
naïve et simple d'une jeune Géorgienne toute inno-
cente et peureuse, ravie et présentée par des brigands k
quelque marchand d'esclaves. Une pudique rougeur colo-
rait son visage, elle baissait les yeux, ses mains étaient
pendantes k ses côtés -^ses forces semblaient l'abandonner
et des larmes protestaient contre la violence laite k sa
pudeur.
L'ARTISTE.
H
I
I
En ce moment Poussin , au désespoir d'avoir sorti de
son grenier ce beau trésor, se maudit lui-même. Alors,
plus amant qu'artiste, mille scrupules lui torturèrent le
cœur, quand il vit l'œil rajeuni du vieillard, qui, par une
habitude de peintre, déshabillait, pour ainsi dire, cette
jeune fdle en en devinant les formes les plus secrètes.
Revenant soudain a la féroce jalousie du véritable
amour, il s'écria :
— pilletle, partons!...
A cet accent , a ce cri , sa maîtresse joyeuse leva les
yeux sur lui, le vit et, courant dans ses bras :
— Ali! lu m'aimes donc?... s'écria-t-elle en fondant
en larmes.
Elle avait eu l'énergie de taire sa souffrance , mais elle
manqua de force pour cacher son bonheur.
— Oh! laissez-la moi pendant deux heures — dit le
vieux peintre, et vous la comparerez a Catherine... —
Oui , j'y consens.
Il y avait encore de l'amour dans le cri de Frcnhofer.
11 semblait avoir de la coquetterie pour son semblant de
femme et jouir par avance du triomphe que sa beauté al-
lait remporter sur celle d'une vraie femme.
— Ne le laissez pas se dédire ! . . . s'écria Porbus en
frappant sur l'épaule de Poussin. Les femmes et les fruits
de l'amour passent vite, ceux de l'art sont immortels....
— Ppur lui , répondit Gillette en regardant attentive-
ment le Poussin et Porbus, ne suis-je donc pas phis
qu'une femme!...
Elle leva la tète avec fierté; mais quand après avoir
'. jeté un coup d'œil élincelaut à Frenhofer , elle vit son
amant occupé a contempler de nouveau le portrait, qu'il
avait pris naguère pour un Giorgion:
— Ah ! dit-elle, montons !.. Il ne m'a jamais regardée
— Vieillard ! . . . reprit Poussin tiré de sa méditation
parla voix de Gillette, vois cette épéc!... je la plongerai
dans ton cœur au premier mot de plainte que prononcera
i cette jeune fille... Puis je mettrai le feu k ta maison, et
personne n'en sortira.... Comprends-tu?...
Nicolas Poussin était sombre , sa parole terrible ; son
attitude, son geste consolèrent Gillette; et, alors, elle lui
pardonna presque de la sacrifiera la peinture, a la gloire,
à l'avenir.
Porbus et Poussin restèrent à la porte de l'atelier, se
regardant l'un l'autre en silence; et si, d'abord, celui-là
, se permit quelques exclamations :
— Ah! elle se déshabille. — Il lui dit de se mettre
au jour, etc. •
Bientôt il se tut a l'aspect du Poussin dont le visage
était devenu inquiet et sombre. Le jeune homme avait la
main sur la garde de sa dague et l'oreille presque collée a
la porte. Porbus, également attentif, commençait a com-
prendre la souffrance du Poussin ; et tous deux , dans
l'ombre et debout , ressemblaient ainsi à deux conspira-»
teurs attendant l'heure de frapper un tyran.
— Entrez!... entrez!... leur dit le vieillard rayonnant
de bonheur. Mon a>uvre est parfaite, et maintenant je
puis la montrer avec orgueil. Jamais peintre, pinceaux,
couleurs, toile et lumière ne produiront une rivale "a ma
Catherine Lescault!...
Porbus et Poussin, en proie à une vive curiosité, se
trouvèrent bientôt au milieu d'un vaste atelier, couvert de
poussière , où tout était en désordre , d'où le jour tombait
d'en haut, et où ils virent , ça et la , des tableaux accro-
chés aux murs parmi des statues , des essais , des bustes ,
des mains, des squelettes et des haillons. Ils s'étaient ar-
rêtés tout d'abord devanjl une figure de femme de gran-
deur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis
d'admiration.
^ Oh ! ne vous occupez pas de cela ! . . . dit Frenho-
fer, c'est une toile que j'ai barbouillée pour étudier une
pose... ce tableau ne vaut rien. — Voilà mes erreurs!.,
reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions
suspendues aux murs , autour d'eux.
A ces mots , Porbus et Poussin stupéfaits de ce dédain
pour de telles œuvres cherchèrent le portrait annoncé ,
sans réussir à l'apercevoir.
— Eh bien ! le voilà !... leur dit le vieillard exalté.
11 avait les cheveux en désordre et le visage en-
flammé; ses yeux pétillaient; il était tout haletant.
— Ah ! ah ! s'écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à
tant de perfection!.. Vous êtes devant une femme et vous
cherchiez un tableau!... 11 y a tant de profondeur sur
cette toile ! l'air y est si vrai , que vous ne pouvez plus
le distinguer de l'air qui nous environne.... Où est
l'art ?. . . perdu , disparu ! . . . Ces contours sont les fonnes
même d'une jeune fille... J'ai saisi la couleur, le vif, le
tranche de la ligne qui termine les corps ! . . . Admirez ! . . .
Aussi, j'ai, pendant sept années, étudié les phéno-
mènes de l'accouplement du jour et des objets.... Et ces
cheveux.... la lumière ne passe-t-ellc pas au travers....
JVIaiselle a respiré, je crois! Ce sein!... Vovcz... qui
ne voudrait l'adorer à genoux?... Les chairs palpitent.
Elle va se lever, attendez'...
40
L'ARTISTE.
— Voyez-vous quelque chose? demanda Poussin a
Porbus.
— Non, et vous?...
— Rien...
Les deux peinttes , laissant le vieillard à son extase ,
regardèrent si le jour, eu tombant d'aplomb sur la toile
qu'il leur montrait , n'en neutralisait pas tous les efTels ;
puis, ils examinèrent la peinture en se mettant à droite, à
gauche, de face, en se baissant ou se levant.
— Oui!., oui!., c'est bien une toile!... leur disait
Frenhofer, en se méprenant sur le but de cet examen
scrupuleux. Tenez, voilà le châssis!... le cheialet!... et
voici mes couleurs, nies pinceaux !...
Et il s'empara d'une brosse qu'il leur préseuta par un |
mouvement naïf.
— Le vieux lansquenetse joue de nous 1 . . dit Poussin
en revenant devant le prétendu tableau. Je ne vois la que
des couleurs amassées comme sur une palette. . .
— Des teintes brouillées, confuses.... reprit Porbus,
mais....
Alors, eu s' approchant, ils remarquèrent dans un coin
de la toile , le bout d'un pied un qui sortait de ce chaos
de coideurs, de tons, de nuances indécises, espèce de
broudlard sans forme ; mais un pied. . . délicieux , un pied
vivant !
Et ils restèrent pétrifiés d'admiration devant ce frag-
ment échappé dans l'œuvre à une incroyable deslrucliou
lente et progressive. Ce pied apparaissait la comme le
torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait,
riche de beautés, parmi les décombres d'une ville incen-
diée.
— n y a une femme la-dessous ! . .. s'écria Porbus, en
faisant remarquer a Poussin la finesse des superpositions
de couleurs dont le vieux peintre avait successivement
chargé les différentes parties de cette figure en voulant la
perfectionner.
Alors les deux peintres se tournèrent spontanément
vers Frenhofer, en commençant à s'expliquer vaguement
Fextase dans laquelle il était resté.
— n est de bonne foi !.. . dit Porbus.
— Oui, mon ami , répondit le vieillard en se révefl-
lant, il faut de la foi!... de la foi dans l'art, et vivre
pendant long-temps avec son œuvre pour en produire
une semblable.... Quelques-tmes de ces ombres m'ont
coûté bien des travaux Tenez il v a l'a sur sa joue ,
au-dessous des yeux, une légère vapeur qui, si vous
l'obsenez dans la nature, vous paraîtra presque intradui-
sible ; eh bien ! . . . croyez-vous qu'elle ue m'ait pas coûté
bien des peines à reproduire?...
Et du bout de sa brosse, il désignait aux deux peintres
un pâté de couleur claire.
Porbus, frappant sur l'épaule du vieillard, puis se
tournant vers Poussin :
— Savez-vous que nous voyons en lui un bien grand
peintre!... dit-il.
— Il est encore plus poète que peintre ! répondit g^-
vement Poussin.
— lÀ , reprit Porbus en touchant la tofle , finit notre
art sur terre...
— Et de là, il va se perdre dans les cieux!... dit
Poussin.
— Que de jouissances sur ce morceau de toile !... s'é-
cria Porbus.
Le vieillard absorbé ne les écoutait pas, et souriait à
cette femme imaginaire.
En ce moment, Poussin entendit les pleurs de Gillette ;
elle était seule dans un coin.
— Qu'as-tu, mon ange?... lui demanda le peintre re-
devenu subitement amoureux.
— Tue-moi! dit-elle, je serais une infâme de t'aimer
encore, car je te méprise Tu es ma vie et tu me fais
horreur Je crob que je te hais déjà.
DE Balzac
JXnmc Dramatique.
TH£ATB£ DE LODEOR.
i^ d^Oomtne au. iAé>iUaue de /ér , ^irame en
cifia Aaréùkf,
PAS U. rOCRSIEB ET ASSOTUt.
Je ne vous dirai pas ce qu'était le masque de fer : vous le
savez aussi bien que moi , car vous n'en savez rien. Qu'importe
la ve'rite' exacte et mathématique d'un fiait. Ce secret à deux
jambes et à deux bras, ce mystère que couvrait un masque d«
L'ARTISTE.
H^
T"inq
1^
fer, a existé; il a souffert; il a e'te' emprisonne : on lui a donne
prison sur prison; car la liberté de se faire voir, de se voir lui-
même, il l'avait perdue ! Quel supplice ! demandez aux femmes.
L'iiistoire que nous ont donne'c les auteurs , la voici :
Il était jcimc , il était beau , enfant de roi , frère de roi , res-
semblant au plus brillant monarque de la terre, à Louis XIV.
Leur père , Louis XIII , resta vingt ans sans avoir d'he'ritiei'.
Il n'en demandait qu'un , il en eut deux , deux à la fois : le cas
e'tait embarrassant, imprévu dans la loi salique. Louis XIV ,
avait vu le jour l'aîne, n'était, d'après les règles physiolo-
giques, que le cadet; mais il avait c'ie nomme Louis, par con-
séquent daupb in : l'autre, qu'on n'attendait pas, fut nomme'
Gaston, comme tous les cadets de ce temps.
Comme le trône n'a de place. que pour un, le moine Au-
lin, créature de Richelieu, fut chargé d'élever Gaston loin de
la cour, dans l'ignorance de son rang, dans les mœurs reli-
gieuses : d'\m prince manque on fait toujours un dëvot.
Un gentilhomme protestant , qui fait de l'opposition au mi-
nistère Richelieu , qui en fera sous Mazarin , un libéral de l'é-
poque, M. d'Aubigné, a découvert cet escamotage de^légitimité,
ce royal tour de gobelet : il s'introduit chez le père Audoin ,
rencontre le jeune Gaston , dévot , ignorant , rose , amoureux ,
comme on l'est à son début , amoureux fou de sa voisine. C'est
la fille d'un seigneur disgracié, qui la refuse à Gaston inconnu ,
bâtard de je ne sais quel baron Dorville , nom de rencontre que
le père Audoin lui a donné. La jeune fille l'aime, et s'en va à
la cour épouser un marquis. Gaston est désespéré; d'Aubignc*
l'emmène à Paris. Il le fait passer pour son neveu auprès des
conjurés; mais il leur promet, au moment d'agir, de mettre à
leur tête un fils de France. Mais , hélas ! le jeune imprudent va
aussi à la cour; il y retrouve son ancienne voisine, celle qu'il
aime , celle que le roi son frère aime ; il la retrouve veuve et
fidèle; puis il apprend le secret de sa Naissance; enfin au sor-
tir du Louvre pour se battre en duel avec un rival d'amour,
il est saisi , conduit à Pignorol. Le voilà masqué.
Son rival d'amour est son geôlier. D'Aubigné est prêt à tirer
Gaston des mains de Louvois; l'amante de Gaston fait manquer
l'entreprise. Ce quatrième acte est dramatique à l'excès : allez
voir.
Le cinquième acte s'ouvre à la Bastille. Le geôlier est las
d'être en prison ; il veut faire mourir le prisonnier pour être
libre. Il fait venir une sœur de charité pour administrer au ma-
lade les secours spirituels. Cette sœur, c'est la voisine , c'est
l'amoureuse. .\ peine si Gastim la reconnaît , à peine s'il recon-
naît d'Aubigné, toujours fidèle à l'enfant de Louis XIII comme
la jeune fille est à Gaston , les yeux du prisonnier se ferment ;
ce n'est qu'une léthargie. D'Aubigné force le médecin à rédiger
l'acte de décès. L'acte est signé. D'Aubigné crie que Gaston est
mort. Le geôlier le croit , car il le désire. Le geôlier fait pré-
parer les funérailles. D'Aubigné sauvera ce cadavre vivant; il
en fera un roi. 11 révèle son projet , son espoir à la pauvre sœur
de charité; mais le geôlier a fut mutiler le corps. Celte fin ,
qui lire au mélodrame, a produit un effet terrible sur les spec-
tateurs.
La pièce est un peu longue , et l'on y déménage trop souvent ;
chaque acte est un grand voyage , et la situalion principale ne
varie pas toujours : d'Aubigné' voulant sauver son prince; mais
plusieurs autres situations très-dramatiques rachètent avanta-
geusement quelques défauts réels. Justice soit donc rendue à la
collabo' ation jumelle de MM. Foumicr et Amould, et au talent
rema qualde de Lockroy.
VAUDEVILLE.
On a dit qu'un homme ne saurait passer pour savant cuisi-
nier s'il n'a le talent de pouvoir transformer en un mets déli-
cieux la vieille pantoufle de son maître.
Si pour être jugé habile comédien il fallait savoir produire
un effet du même genre, c'est-à-dire nous faire écouter comme
divertissante la pièce la plus plate et la plus insipide , assuré-
ment Arnal pourrait hardiment tenter l'entreprise. Cet acteur
sait peindre la bêtise avec tant d'esprit , il fait le niais avec tant
de finesse, il est absurde sot avec tant d'intelligence, qu'on
peut se persuader aisément que le plus sot ouvrage pourrait en-
core par le seul prestige de son jeu nous faire rire et nous
amuser. Ce n'est yoint la pièce nouvelle que vient de donner le
Vaudeville qui nous a suggéré cette idée, mais bien le talent
qu'Amal a montré dans le rôle qu'il remplit dans cet ouvrage.
Si l'intrigue de la pièce n'est pas neuve, si les situations comi-
ques ont déjà été exploitées , la gaieté des détails et plusieurs
quiproquos plaisans suffisent pour décider les spectateurs , et
c'est déjà un succès satisfaisant que de réussir dans cette tâche.
L'auteur de cette agréable bluette est M. de Rochcfort, qui a
été nommé au milieu des applaudisscmens de toute la salle.
THEATBE DU PALAIS-ROTAL.
iCai (cAanJotkt {le dôe'ranqer, ^Cauaet'iffe ,
PAK M. FERDI-^M» L-LICLÉ.
Nous nous bornerons aujourd'hui à constater un éclatant suc-
cès. Dans notre prochaine livraison , en donnant un dessin re-
présentant M. Lopeinlrc aîné dans celte nouvelle pièce , qui fera
courir tout Paris à la salle Montansier , nous en reparlercns
plus longuement. L'auteur, M. Ferdinand Langlé, qui a sou-
Vent fait ses preuves d'homme de talent et d'esprit, mériterait
des éloges seulement pour le choix de son sujet : c'est un hom-
mage public rendu à la belle conduite de Déranger, [>endaot et
depuis la restauration.
Disons à l'avance que M. Lepeinti-c aîné a droit à tous n«!>
1S
L'ARTISTE.
éloges pour la manière pleine de verve et d'entraînement avec
laquelle il a joue' tour-à-tour paillasse, le roi d'Ivetot, et
surtout le fou de Charenton. Donneuil et mademoiselle De-
ja7.ct l'ont parfaitement seconde'.
tt0mifllf)5.
Nous avons vu , dans es ateliers de M. Lwnereicr , des essais
de lithograpliie imitant la manière noire , et très-supe'ricurs à
tout ce qui a e'te' fait en lithographie jusqu'à pre'sent , surtout
pour la pureté des lumières et la solidité du travail.
Cette manière nouvelle est due à M. Tudot , jeune artiste dont
nous publierons un dessin dans notre prochain numéro.
Maintenant que le moyen est trouvé, d'autreS artistes profi-
teront sans doute de cette découverte. Il convient d'adi-esser à
M. Tudot l'honneur de l'avoir faite, puisque ce sera la seule
récomjiense des longues recherches auxquelles il s'est livré!
— Cette année l'Académie française tiendra le mardi, 9 août ,
la séance publique qui avait lieu auparavant le jour de la Saint-
Louis. Le 9 août est le jour de l'acceptation de la Charte de
i83i par Louis-Philippe. L'Académie décernera, dans cette
séance , les prix fondés par M. de Monthyon pour les actes
de vertu faits par des Français , et pour les ouvrages les plus
utiles aux mœurs. Elle décernera aussi des prix de poésie et
d'éloquence.
— Dans sa séance de samedi dernier, l'Académie des Beaux-
Arts a procédé à la nomination d'un membre titulaire , en rem-
placement de M. Gartellier. Après quatre scrutins, M. Nanteuil
a obtenu la majorité des suffrages , et il a été proclamé membre
de l'Académie. M. Petitot est celui des concurrens de M. Nan-
teuil qui a réuni le plus de suffrages.
— Le Bamave de M. J. Janin fait impatienter les gourmands
littéraires. Ce n'est pas assez de M. de Balzac pour satifaire cet
appétit qui digère tant de drames , tant de romans à l'heure qu'il
est. Nous qui avons goûté une partie du Barnave , nous vou-
lons le reste de ce livre dont le succès nous semble infaillible :
Sterne et Scott s'y donnent la main. Des bruits absurdes se
sont répandus ; quelques gens malintentionnés ont dit que l'ou-
vrage ne paraîtrait pas. L'ouvrage paraîtra : au 20 août la mise
en vente.
— On parle avec beaucoup d'avantage d'un petit opéra qui
vient d'être mis en répétition à notre second théâtre lyrique. La
partition est de M. Casimir Gide, un de nos jeunes composi-
teurs français qui donnent le plus d'espérances. Les amateurs
de bonne musique le connaissent depuis long-temps , et regret-
taient que des études sévères et consciencieuses l'empêchassent
jusqu'ici de travailler pour le public.
— La Comédie-Française donnera vers le milieu de la se-
maine le Bachelier et le Théologien , drame en 5 actes et en
prose, attribué à M. d'Épagny. C'est le sujet de Jacques
Clément que cet auteur avait déjà traité sous le titre du Clerc
de la basoche, et qu'il a dernièrement retiré de l'Odéon.
Beauvalet est chargé du personnage de Jacques Clément. Joan-
ny et mademoiselle Anaïs remplissent dans la pièce des rôles
importan».
— Le monument de la Bastille sera mis au concours.
— M. Gelli a annoncé à l'Académie des Sciences qu'il a
trouvé un moyen mécanique pour écrire soixante fois plus vite
que par la méthode ordinaire. Sa méthode nécessite l'emploi
d'une machine munie d'un double clavier, sur lequel les deux
mains jouent à la fois , l'une notant les consonnes , l'autre les
voyelles. liC papier marche à mesure, en sorte que chaque let-
tre se trouve placée dans l'ordi'e qu'elle doit occuper.
— Des lettres de New- York , du 3o juin , annoncent que le
capitole de Ralcigh , palais d'état de la Caroline du Nord, vient
de disparaître au milieu d'un incendie. Au nombre des pertes
que ce désastre fait déplorer , on cite la statue en marbre de
Washington , sculptée par Canova.
L'ARTISTE.
13
l3faur-:Hrt0.
SAï^OIV DE 1831.
L'ait de roraeniaiiiste, soumis pins que toute autre
branche des arts du dessin a l'instabilité capricieuse de
la mode , ne pouvait échapper a la décadence qui si-
gnala le dix-huitième siècle. Il attendait, en France,
qu'une main habile le fit rentrer dans un goûtplus sévère.
Ce fut M. Percier qui tenta les plus nombreux et les plus
heureux essais pour atteindre cette gloire; s'efforçant de
rendre à son art les services que David rendait k la pein-
ture , comme lui il passa parl'antiquepour arriver au heaii
idéal, rêve favori de ce sièclede trente ans que Bonaparte a
marqué de son nom. Mais malheureusement au lieu de
regarder comme de son domaine tout ce qu'il y a de bien
dans l'architecture de tous les temps et de tous les peu-
ples, au lieu de s'inspirer de la brillante imagination du-
moyen âge, aussi bien que du style pur et sévère de la
Grèce et de Rome , il se priva dédaigneusement de ces res-
sources fécondes, se refusa a prendre un libre essor et fit
halte dans l'antique. Passer par cette voiepournoustirerdu
dévergondage du style prétentieux, factice et tourmenté,
image du siècle dégradé qui l'avait vu naître , était une
heureuse idée sans doute; mais pourquoi s'arrêter en si
beau chemin? Le style grec, si noble d'ailleurs, est borné
dans ses ligues , tandis que par la richesse , la variété , la
délicatesse de combinaisons des siennes, le gothique et
celui de la renaissance semblent se jouer a l'infini de notre
œil et ouvrent un champ sans limite a l'imagination et a
la pensée.
Il fallait tout le talent de M. Percier pour puiser dans
les seules inspirations des productions anciennes tout le
parti qu'il en avait su tirer; mais la foule des imitateurs,
inhabile à s'identifier avec ces purs modèles , et pauvrede
son propre fonds; cette foule qui prétendit a la suite du
maître vivre sur l'antique , ne réussit qu'a y trouver une
lettre morte où l'art un instant régénéré devait s'éteindre
de nouveau. Certes, le peintre admirable des loges du
Vatican faisait a l'avance le procès a ce déploral)le esprit
de système, quand il s'entoiuait dans son atelier des des-
sins d'Albert Durer, recueillait de toutes parts ceux que
pouvaient lui fournir toutes les peintures anciennes ou
TOME U. 2' LIVRAISOS.
modernes existantes de son temps , envoyait *a ses frai» des
dessinateurs jusfjue dans la Grèce,' pour s'alimenter de
tous les modèles; et, passant tour a four de l'étude de
quelque figure animée du Masaccio il l'étude des bas-
reliefs et des tableaux des anciens, savait faire aussi bien
son profit des progrès de la peinture contemporaine que
du génie de l'antiquité. Avec la seconde, il se rencontrait
dans cette simplicité et cette justesse de contours, danscelte
expression fine, délicate et noble qui le caractérisent ; et
de la première il empruntait l'exécution imposante , l'en-
tente du clair-obscur et l'assurance de pinceau qui cons-
tituèrent , depuis , en grande partie , la peinture de haut
style.
Il est vrai de dire que l'art du moyen âge, a travers
les modifications nombreuses qu'il a subies et les diverses
écoles qu'il a formées et qui ont pris son nom ; les écoles
romaine, grecque de Conslantinople, florentine, véni-
tienne, puis enfin gothique du Nord , est difficile à saisir
dans son ensemble et "a suivre dans ses détails. L'on di-.
rait, au premier coup d'oeil, qu'il participe beaucoup de
la confusion désespérante dont la scène de l'histoire est
encombrée "a cette même époque. Il est vrai aussi que le
fanatisme stupide des iconoclastes a détruit une immense
quantité des premières peintures et des premières statues
du moyen âge ; mais il reste de i-atte période assez de
monumens matériels pour rendre quelque lumière 'a ces
lointaines ténèbres. Et, d'ailleurs, comme les destruc-
tions n'ont porté que sur les ouvrages des temps de la dé-
cadence, si elles ont laissé une lacune après elles, l'his-
toire de l'art y a perdu plutôt que l'art lui - même. A
mesure que l'on s'approche davantage de l'époque de la
renaissance, les souvenirs matériels sont tout naturelle-
ment moins rares: alors plus d'intervalles de sommeil on
d'assoupissement dans la chronologie des beaux-arts, alors
également l'apparente confusion s'évanouit à l'œil attentif
et stu<lieux.
l'>chos animés de cette belle époque expirée, mademof-
selle de Fauveau , et MM. Henri de Triqueti , Aimé Che-
navard et Antonin Moine , talens de sève et d'imagination
eu même temps que de savoir, balayent courageusement,
des vieux monumens d'art la poussière oubliée qui les
tient ensevelis, et réhabilitent avec bonheur, chacun a sa
manière, toute une période historique. Certes, je leur en
sais gré poin- mon compte ; car depuis long-temps je suis
pris de dégoût pour les adorations exclusives de l'anti-
quité ; et puis, comme on l'a dit ailleurs , si jamais l'art
français, si désorienté, si désenchanté aujourd'hui, j)cnt
reprendre ini peu de mouvement et de vi
c'est lui porter secours que de le fiiire remonl
ces primitives du génie indigène : coinb!
portant dans le passé, c'est agrandir l'av
u
L'ARTISTE.
Malheureiisemciif, mademoiselle de Fanveau, qui avait
rempli cette mission avec tant de mérite aux expositions
précédentes, n'aîien exposé cette année. M. de Triqueti,
qui marche sur ses traces çt travaille dans un goûltout-ii-
faitanalogue, paraît a sa place. M. de Triqueti est peintre a
la ibis, sculpteur et ornemaniste. Après son tableau du
Jugement de Galilée , peinture d'habile coloriste, on re-
marque encore son Duc d' Orléans ^ frère de Charles P^I ,
assassine' par l'ordre de Jean-sans-Peur , duc de Bour-
gogne. C'est un tableau incomplet sans doute et d'une
fâcheuse incorrection de dessin : mais il offre de bonnes
parties , et surtout un fond plein de légèreté. Ce qui fait
le mérite principal de ce tableau c'est la richesse, c'est la
finesse d'exécution de l'architecture des maisons environ-
nantes. On y reconnaît "a l'instant l'imagination et la
touche d'un habile ornemaniste, nourri de l'étude des
monumens du moyeu âge : tant le goût dominant d'un
artiste se fait jour , comme 'a son insu, dans ses œuvres les
fins diverses !
En sculpture d'omemens , il a mis "a l'exposition une
dague composée avec l'histoire de la maison de Guise ,
puis le cadre en bois d'un bas- relief de bronze dont il est
également l'auteur. Ce bas-relief représente la Mort de
Charles-le-Témt'raire. Leduc de Bourgogne, poursuivi
par un homme d'armes , cherche son salut dans la vitesse
de son cheval ; mais le cavalier l'atteint , le frappe avec
violence au défaut du haubert, et le précipite dans le
fossé oîi il expire inconnu de son vainqueur. C'est Xa. une
œuvre pleine de talent et d'adresse , le souvenir ingénieux
des sculptures de la renaissance, et, ce me semble aussi,
l'heureuse réminiscence de l'un des bas-reliefs de la cour
dusphynx, au musée du Louvre. Ce qu'on peut criti-
quer dans ce bas-relief, c'est l'incorrection de dessin et
de modelé dans plusieurs de ses parties; mais ce qu'on
peut louer en revanche, c'est l'exactitude savante du
costume et des anuures , c'est lahardiesse vraiment neuve
du groupe. 11 semble sortir et s'élancer du cadre ; et
comme le moment rendu par l'artiste est celui où le prince
va être précipité, le mouvement en l'air de la scène est
suffisammeiujuslifié, ce me semble. Le cadre en bois donne
l'histoire allégorique de la maison de Bourgogne de la
branche de Valois. Un cadre n'est ordinairement qu'une
simple bordure : celui-ci est une œuvre d'art, l'émana-
tion et le complément de la pensée première , une illus-
tration du sujet principal. A gauche est Philippe-le- Har-
di , chef de la branche ; a droite la' dernière descendante,
Marie de Bourgogne, fille du prince dont le bas-relief re-
présente la mort ; tout autour l'histoire héraldique , 'a
l'aide du blason.
L'exécution en fonte, au moyen de la cire perdue j ne
laisse rien "a désirer ; c'est une rénovation des procédés
en usage dans les beaux temps de l'école florentine du
moj'en âge. On les avait malheureusement abandonnés
entièrement pour ne plus fondre qu'era sable. Ce dernier
mode ne produisant que d'imparfaits résultats, mettait
l'autem- dans la nécessité de livrer son bronze aux mains
d'un ouvrier ciseleur ; et celui-ci frçttait, lissait, grattait,
ratissait "a sa guise ; alors , adieu tonte trace du talent
créateur, adieu la souplesse des chairs , la finesse et la
fermeté des accessoires ; adieu cette fleur de sentiment ré-
pandue dans le modèle primitif. Aussi aucun bronze que
ce soit, fondu depuis les trente dernières années, ne
vaut-il mieux que les objets d'ameublement, bougeoirs,
pendules, etc., qui encombrent les boulevards , et se
rient du dessin et du goût.dans les magasins de nos bron-
ziers ; tandis que par le procédé du moulage avec la cire
perdue, le bronze est la répétition fidèle , immédiate,
complète de la volonté de l'artiste : c'est lui enfin, c'est
lui-même avec ses qualités et ses erreurs ; alors il peut
avouer et signer son œuvre. La première tentative nou-
velle en ce genre , et le premier succès , sont dus à ma-
demoiselle de Fauveau , dont le nom vient tout naturel-
lement sous la plume quand quelque éloge est à donner
dans la sculpture d'ornement.
La dague est une chronologie tout entière. Ce sont ,
comme je l'ai dit, les fastes de la maison de Guise , écrits
en bronze , brodés de ronde bosse autour d'une poignée
d'arme en milliers de détails entre-croisés et non confon-
dus, merveille d'exécution patiente, adroite et ingénieuse.
.\utre inspiration du moyen âge, dira-t-on; oui, sans
doute , car le riche cabinet de M . Sauvageot possède de
cette époque une poignée d'épée sculptée dans ce style ;
et plusieurs spécimen du même genre ont passé "sous mes
yeux à Paris, a Bruxelles et "a Londres. Mais si, dans
la donnée première, l'imagination de l'artiste s'est aidée
de celle de la renaissaixce , reste a examiner l'exécution
de l'œuvre, et l'exécution est presque tout, a mon sens ,
dans un travail de ce genre.
Une arme de famille n'est point impartiale : elle n'a
qu'une opinion, et l'artiste , en composant une arme au
nom de Guise , a diÀ se faire un instant ligueur pour rester
dans la vérité historique. Le portrait du Balafré avec ses
blasons forme le pommeau ; la poignée représente , au de-
vant, la ligue, et, derrière, le combat d'un ligueur et d'un
huguenot; autour serpentent des devises allégoriques
comme celle qu'a la mort de son père prit le fils du Ba-
lafré : im arbre coupé avec ces mots : accendet ignem.
Sur le fourreau , l'église militante catliolique, entourée
des armoiries des puissances catholiques qui la soutinrent
alors de leur appui ; au-dessous , la bataille de Dreux
gagnée par le Balafré ; plus bas saint Michel combattant
l'hérésie , et lui disputant le globe. Tel est, en quelques
L'ARTISTE.
iS
mots, le petit poème que M. de Triqueti a roulé autour
de sa dague et de son fourreau. A côté de cette arme his-
torique figure une j)oire a poudre sculptée dans le même
style, et chargée d'attributs de chasse. Il faut avouer
qu'on aimerait a trouver dans les figures de la dague,
comme dans le groupe de Charles , plus de modelé , plus
de simplicité dénature; mais, somme toute, c'est un
ouvrage charmant des plus amusans a voir, dont l'œil
anime a plaisir les nombreux personnages, et s'émerveille
a dérouler les détails , a deviner les spirituels épisodes.
Nous parlerons, dans notre prochaine livraison, de
MM. Aimé Chenavard et Antoniu Moine.
b
ty*
'(S. ^Dauza^éà.
Nous ne connaissions encore de M. Dauzats que de
fort jolis dessins a l'aquarelle d'une couleur vigoureuse
et d'une finesse Je détails qui rappellent les productions
de Bonington ; mais son charmant tableau d'une vue
d'Egypte l'élève , dès ce moment , an-dessus de la foule
des peintres ordinaires. C'est la Mosquée del Asar au
Caire; composition pleine d'air et d'un effet délicieux.
On voit l'intérieur de la mosquée avec ses festons et ses
mille arcades , animée d'une multitude de gens de toutes
classes. Là , c'est un cadiou aga qui se promène suivi , de
ses rliailam; ici des groupes de gens qui causent; plus
loin des marchands qui passent et repassent, avec lepa-
niei* de dattes stir l'épaule. Ces figures, d'une grande vé-
rité locale, sont disposées avec beaucoup d'art et fomient
une espèce de panorama vivant ; mais elles sont trop
transparentes, et me semblent manquer de relief et de
solidité. Le dessin est pur et le coloris original ; et si la
touche est parfois un peu sèche et dure, il faut l'attribuer
au défaut d'expérience et d'habitude dans le maniement
du pinceau. Du reste, c'est un début fort remarquable
que celui de M. Dauzats. Altendons-le au Salon prochain.
M.
ACADÉMIE FRANÇAISE.
Sëance du 9 août 1831 , pnîsidée p;ir H. Lebi».
La séance solennelle pour le prix Monthyon a eu lieu
le 9 août.
Pour le prix d'éloquence de \ 830 remis 'a i 831 , qua-
torze ouvrages avaient été déposés au secrétariat de l'Ins-
titut : le sujet mis au concours était l'éloge de Lamoignon
deMalesherbe : c'est M. Bazin, avocat a la cour royale de
Paris , qui a été couronné. Cet auteur est déjîj coimu dans
les lettres par un éloge. de Le Sage et par les Mémoires
d'un Cadet de Gascogne, ouvrage écrit avec élégance , et
plein d'une érudition piquante sur les mœurs du bon
vieux temps.
M. Biguau a obtenu le prix de poésie; le sujet était
la gloire littéraire de la France : nous ne porterons point
après r Acadéu.ie de jugement sur cette œuvre classique.
M. Andrieux, dans tnie suite de phrases spirituelles et
épigrammatiques , a entrepris de persifler le romantique,
qu'il a qualifié ^émeute littéraire. Ce bon mot a beau-
coup amusé l'auditoire, et c'est une bonne fortune que
de trouver sujet de rire dans une séance académique.
Un prix de 6,000 francs a été accordé à M. Thurot,
pour son Introduction à la Philosophie , comme ouvrage
utile aux mœurs, ainsi qu'une médaille de 4,000 fr. ii
M. de Monteil, pour son ouvrage historique en 4- volu-
mes sur les Mœurs des Français aux xiv» et xv^ siècles,
et une médaille de 2,000 fr. à M. Bouilly , pour ses
Contes populaires en 2 volumes.
Le sujet mis au concours pour le prix d'éloquence de
-1832 est ainsi exposé dans le programme : Du courage
ciuil, de ses différens caractères , des seri'ices qu'il rend
à la société, de ses droits à la gloire et à la reconnais-
sance publique .
Pour le prix extraordinaire provenant des libéralités
de M. de Monthyon, l'Académie avait proposé pour 1 827
et 1829 deux ouvrages qu'elle remet h 1832 : l'un est
intitulé de la Charité considérée dans son principe , dans
ses applications et dans son injluence sur les mœurs et sur
l'économie sociale ; l'autre, de V Influence des lois sur les
mœurs et de t injluence des mœurs sur les lois.
Le prix pour chacun de ces ouvrages est de 10,000 fr.
^6
L'ARTISTE.
iTittcraturf.
UN PARADOXE.
LES ARTS S EN VONT
Nous étions depuis un mois a la campagne, et vraiment
nous n'en jouissions guère , car à entendre les discussions,
les dissertatious , les conversations, on eût dit que Paris
nous y avait suivis. Notre salon avait son côté gauche
ses centres, ses orages parlementaires ; au lieu de parcou-
rir les environs, on. voyageait sur les cartes et l'on se cou-
chait rarement sans avoir traversé la Vistule, coupé l'armée
de Paskéwitch et délivré Varsovie. Je demandais un soir
a une jolie femme où elle avait passé sa matinée. -^ « A
Ostrolenka , » repondit-elle du plus grand sérieux. Eu un
mot c'était a n'y plus tenir , surtout depuis que le moment
ieï adresse approchait. Deux inséparables s'étaient brouil-
lées pour un amendement, et la jeune comtesse de ***
avait dénoncé l'armislicc a madame de *** parce qu'elle •
tenait pour M. Sébasiiani.
Ce fut dans cet état de choses que quelqu'un vint a
proposer de mettre la politique au ban de la société , et de
condamner h une amende quiconque troublerait, par l'al-
lusion la plus légère, cette trêve de Dieu que nos opinions
signaient au prolit de notre tranquillité. La proposition
fut reçue par acclamation, et l'amendement d'un médecin
qui proposait de faire une exception en faveur du choléra-
morbus fut repoussé a l'unanimité; il fut décidé d'un
commun accord que, puisqu'on traitait la politique comme
la peste , on pouvait bien traiter la peste comme la poli-
tique. C'était mettre les choses sur le pied de l'égalité,
comme on dit.
— Mais de quoi parler? dit le médecin.
— Des lettres et des arts, répondit une jeune femme.
— A merveille! nous jouerons ce soir un anachronisme
en action , dit un autre.
— C'est une soirée de mademoiselle Scudery en i èZi ,
ajouta la maîtresse de la maison. Mais pourquoi pas? cela
change, et je crois vraiment que notre siècle ne ferait pas
si mal de se remettre au régime du Cjrus et de la Clélie.
Cela mettrait un peu de glace dans les veines, et depuis
un an nous y avons du feu.
— Mais quel sera le texte de notre discussion? dit un
homme de lettres; cardans le docte hôtel de Rambouillet
chaque soirée avait sa thèse, et je ne pense pas que nous
voulions examiner si la tendresse vaut mieux que l'amour,
ou si les yeux bleus de la chaste Clélie étaient plus ex-
pressifs que les yeux noirs de la princesse Mandane. Que
dire des lettres, des arts?
c( Les arts s'en vont ! » dit un vieillard qui avait jus-
que la gardé le silence.
Ici il y eut un tumulte général ; quelques personnes
reprochaient a l'interlocuteur d'avoir voulu ramener la
conversation sur le terrain de la politique par une allu-
sion à un mot célèbre ; toutes s'inscrivaient en faux contre
cet arrêt qui dépouillait le siècle le plus éclairé qui fut
jamais, de sa plus brillante parure. Il y avait la des gens
qui comptaient avec orgueil les célébrités de notre époque,
comme un avare compte son or avec délices, quand la
modestie de son accoutrement vient de l'exposer a l'af-
front d'une aumône. Les noms de nos grands peintres, de
nos grands musiciens tombaient comme la grêle sur l'im-
passible viellard, qui regardait d'un air froid ses impé-
tueux adversaires et répétait de temps a autre : « Les arts
s'en vont! »
— Mademoiselle de Scudery prouvait ses paradoxes ,
dit l'homme de lettres.
— Je prouverai que le mien est une vérité , répli-
qua le vieillard. Ou fit cercle autour de lui , et toute
l'assemblée semblait empressée de savoir comment on
prouverait en présence de nos meilleurs artistes que les
arts s'en vont.
— C'est, dit le vieillard , une de ces tristes fatalités
attachées a la faiblesse humaine que l'impossibilité où
. elle est de se corriger d'un défaut sans se corriger aussi
d'une vertu. Je ne suis pas assez brouillé avec la civilisa-
tion pour ne pas reconnaître qu'elle a beaucoup fait
pour le genre humain , en dirigeant les études vers les
sciences exactes, et en détruisant une foule d'erreurs et
de préjugés. Mais cette ignorance primitive a emporté
avec elle, en se retirant, cette chaleur de sentiment, cette
naïveté d'idées qui caractérisaient autrefois la nation fran-
çaise. Sans rappeler que les préjugés syllogistiques de
la raison sont souvent plus funesses encore- que les pré-
jugés du sentiment, ne puis-je point déplorer au nom des
aits qui, comme la poésie, vivent d'inspiration et d'en-
thousiasme, les progrès de cette science du bonheur maté-
riel qui amènera insensiblement la société a limiter ses
L'ARTISTE.
47
vœux et ses espérances aux félicités culinaires de la gas-
tronomie.
— » Le barbare ! dit l'iiorame de lettres.
— Je n'ignore pas, reprit le vieillard, qu'on peut
m'accuser de faire ici une invocation a l'ignorance et 'a la
barbarie, muses que les poètes n'ont point l'usage d'ap-
peler a leur secours, et qui viennent quelquefois sans
cire appelées. Mais j'avoue a ma honte que j'ai toujours
regretté , pour ma part , qu'on n'ait pas pu transiger avec
les lumières, et obtenir de la raison qu'elle nous laissât
quelques erreurs pour nous consoler des vérités qu'elle
nous apportait. Mais la raison est une bienfaitrice avare;
ce qu'elle nous donne d'une main , elle nous le retire de
l'autre, et partout où elle s'est montrée elle a confisqué
les arts et la poésie au profit de l'arithmétique.
— Notre société est mûre, interrompit un journaliste.
— Rivarol vous aurait répondu qu'elle était blette,
répliqua le vieillard, mais moi je vous demanderai oii
vous placerez le grandiose des arts dans nos commodes
mais étroites demeures, et comment vous ferez sympathiser
l'inspiration et le calcul ; je n'ai jamais pu songer a la ^
science sociale telle qu'elle est chez les peuples modernes
sans que la Hollande se présentât a mon souvenir comme
le type de notre civilisation. En visitant ces maisons ta-
pissées, lavées, cirées, luisantes comme des miroirs; en
éludinit ces vies où chaque jour, chaque heure, chaque
minute a son occupation ; en examinant ces visages frais
et tranquilles où chaque muscle est dans une immobilité
j)rofonde ; cet embonpoint majestueux qui semble a sa
place a l'ombre d'un comptoir ; ces physionomies dorman-
tes qui n'ont point de jeu pour exprimer les passions , qui
restent sérieuses dans la tristesse, sérieuses dans la joie, et
qui ne rendent d'une manière complète que l'indifférence,
je sens bien que je suis chez un peuple pour qui une faute
do calcid est un crime , une mauvaise spéculation , une
hérésie; mais sur ces fronts unis et paisibles où mettrez-
V0U5 l'inspiration? Dans ces demeures resserrées où l'ava-
rice commerciale semble avoir fait des économies sur l'air
et sur l'espace, où mettrcz-vous les aris qui veulent un
horizon sans limites? Dans cette existence systématique
oîi diaque action est prevne et cotée , où les occupations
et même les j)eiisées se suivent et se ramènent dans un
ordre presqu' aussi invariable que celui des saisons, où
meltrcz-vous les fantaisies de l'art, ses capricieuses in-
constances, et ces grandes pensées qui entraînent l'ame
hors des voies battues, la tirent des trivialités de la vie
domestique et rompent cette uniformité fastidieuse qui
peut être le bonheur de la médiocrité, mais (}ui est la
mort du génie. Si la Hollande est de toutes les contrées
de l'Europe, celle où la science de la vie a fait les plus
grands progrès, ne peut-on pas dire aussi quelle est la
Béotie de l'histoire moderne.
— Mais la France n'est pas la Hollande, dit quelqu'un.
— Paris est sur le grand chemin d'Amsterdam reprit le
vieillard, nous en sommes à imiter nos voisins, et nous
serons bientôt si ralinés dans l'art de vivre que nous éti-
quetterons toutes les parties de notre existence. Aussi
qu'advient-il? de tous côtés les artssont obligés de déchirer
leurs lettres de noblesse pour vivre, les artssont des rois dé-
chus qui prennent des métiers. Si Michel-Ange vivait de
nos jours, il serait peut-être obligé d'étrangler dans une
miguaturece génie qui semblait encore "a l'étroit dans une
coupole. Les géants se font nains pour qu'on les souffre,
et notre siècle n'est qu'un traitant qui marchande avec la
gloire, et, lui jetant dédaigneusement son pain, demande
à quoi bon le génie.
— Où se réfugieront donc les arts? demanda une
femme.
— En Italie et en Grèce, s'écria le vieillard. La point de
science, debien-être, de richesse, frappezalaportedesesca-
banes, vous y trouverez la inisère , la làim : mais ne vous
laissez point aller à regretter la propreté symétrique, le luxe
citadin des habitations hollandaises ; regardez ces fronts
basanés face "a face, et dites-moi s'il n'y a pas plus d'in-
spirations et de grandeur morale dans ces physionomies
expressives, ardentes, passionnées que chez les docteurs
de la science du bion-ètie. Le génie s'éteint auroilieu des
jouissances de la molesse, tristes consolationsde la décrépi-
tude des nations. Les arts ont aussi leurCapoue. llssetrou-
vent mieux d'une igorance enthousiaste, sensible, inspi-
rée, que d'une science froide, indifférente, compassée,
matérielle : la civilisation raffinée de notre âge a pour
eux l'effet du mancelinier ; ils s'endorment a son ombre
pour ne plus se reveiller. Quand les peuples ne croient
plus, ils en sont au métiers, et a la prose. Tenez, dans
la tête de ce paysan romain dévotement agenouillé de-
vant une madone de bois peint, il y a plus de ressources
pour les arts que dans tout le sénat des bourguemestres
d'Amsterdam. »
On souriait de la chaleur du vieillard, lorsque quel-
qu'im entra précipitamment en criant : « Les journaux
arrivent ! » tout le monde se précipita vers_Je_uaiiveau
venu. « Les arts s'en vont ! » dit le vieilliiç^
la salle. »
iS
L'ARTISTE.
:H|jfrçu tft& IJubltcatiDus.
LA PEAU DE CHAGRIN.
PAR M. DE BALZAC.
Bon ! allons donc , marchez et voiià! Je ne puis mieux com-
mencer mon article sur Balzac.
Si vous avez des nerfs , prenez vos nerfs et accrocliez-lcs ou
vous voudrez : derrière la porte à côte du balai , ou au gibet
de Mont-Faucon , s'il y avait encore un gibet à Mont -Faucon.
Quand vous aurez lu le livre de M. de Balzac, vous reprcudrcz
vos nerfs si vous osez.
Vous entendez un grand bruit ; on entre, on sort, on se heurte,
on cric , on hurle , on joue , on s'enivre , on est fou , on est fat ,
on est mort , on est crispe , on est tout balafre de coups, de bai-
sers, de morsures, de volupté, de feu et de fer. Voilà toute
la Peau de chagrin.
C'est un livre-brigand qui vous attend au coin du bois, dans
votre salon, dans voire lit d'asihmatiipie, au théâtre, à la cha-
pelle, à cheval, à pied , en voiture, en bateau; le livre vous
guette pistolet en main , poignard en main : La bourse ou la
vie I Vous. donnez votre bourse, votre vie, votre œil, votre
souffle , votre poumons , vos entrailles , tout vous-même , pour
un morceau de peau de chagrin pas plus long que le doigt.
Un morceau de peau noire, étroite, étriquée comme un
poème descriptif, une lèpre horrible à voir : cette lèpre, c'est
remblcrae de la vie. Cela se trouve chez un juif, au milieu d'un
tas de lunettes, de vases étrusques et de casseroles au rebut;
on achète cette peau et on l'emporte chez soi. Singulier crâne
que celui de Balzac.
C'est le crâne d'un fou et d'un poète; fou plein de verve , de
sarcasmes et de mauvais rire; poète moqueur, sceptique, railleur,
insensible, mauvais, coloriste à pleines poignées , qui met du
rouge, du vermillon , du noir, du gris [-.ar couches , par bandes,
par plaques , çà et là ; toutes couleurs tranchées , tachées, équi-
voques, qui composent ensuite un tableau comme un tableau de
Raphaël , très-vieux et quand on ne voit presque plus rien.
Le jeune homme victime de la peau de chagrin est un
homme de notre société languissante, homme nerveux, fan-
tasque, joueur, libertin, buveur, allant de haut et en bas, qui
déchire sa passion comme on déchire du vieux linge; il faut
avoir un fameux souffle pour le suivre. Cet ivrogne, souvent
sublime au milieu de son dévergondage scintillant , dans ses
passions à facettes, dan^ son langage polyglotte; joueur qui a
commencé par tout perdre, et qui finit par ne pcrdi'e jamais;
élégant sans chemise, bénédictin à bonnes fortunes, séminaristc-
Lovelace , battant , battu , se ruinant en femmes , et se trou-
vant un beau soir desséché comme son talisman, à l'instant même
ou il se trouve le plus heureux des hommes. Ainsi c'est le bon-
heur qui le tue. Il meurt, parce qu'il ne s'est pas mis assez en
garde contre la fortune. Son étoile s'éclipse dans le ciel au mo-
ment où elle brille de plus de feu. Fantasque jeune homme,
impossible à définir , impossible à comprendre , impossible à
expliquer, impossible à analyser; véritable chaos moral, éclairé
de temps à autre jar d'incertaines et bizarres clartés, je ne sau-
rais vous dire tout ce qu'il y a dans ce livre , dites-moi , vous
qui l'avez lu , ce qu'il n'y a pas !
L'analyse se heurte et se brise le front contre un livre pareil.
Elle a beau vouloir s'emparer de cette puissance littéraire qui
se révèle au monde par le chaos, ce chaos lui échappe, et elle
se met à lire l'imbécile critique, entraînée qu'elle est par ce
phosphore animal dont elle n'ose pas approcher. Ecoutez ; il
n'y a rien à dire de ce livre. Je vous jure que la chose est su-
perflue. C'est un conte plus qu'oriental, parfumé, élégant, colère
et brutal; par ce livre M. Balzac vient de se mettre au premier
rang de nos conteurs ; je ne crois pas que la hardiesse de la
narration ait été portée à un plus haut degré. Seulement pour-
quoi, avec un si beau génie, porter si peu de respect à celte
belle langue française , noble dame dont on fait une proslituce.
Pourquoi se foimer cette taille élégante; pourquoi étaler grotcs-
qucment ce sein si beau ; pourquoi la conduire si impitoyable ,
en plein jour et sans prétexte , au cabaret , à la halle , à l'esta-
minet où l'on fume du tabac de la régie , au mauvais lieu sous
la garde de la police , à la maison de jeu protégée par le iisc ;
pourquoi ce croc en jambe perpétuel donné à la langue, qui ne
demande qu'à bien maixher; pourquoi la placer sur la corde
tendue de madame Saqui , avec des haillons et des paillettes,
L'ARTISTE.
^9
cette clcgantc et fraîclic danseuse , qui se plaît surtout au pa-
lais des rois et dans les boiidoirs'parfumc's ! C'est un texte (pi'il
serait trop long d'approfondir à propos de M. de Baliac.
D'autant plus que lui , de Balzac, n'a qu'une réponse à nous
faire : Je ne veux pas!
Et de cette réponse il faudra bien nous contenter, parce qu'il
est maître de son lecteur, et qu'il le mène où il veut.
Voici deux scènes détaeliées de la Peau de chagrin par le
bout du ne/., qui donneront une juste idée de ce livre infernal.
Abaissons-nous donc , et écoutons le loaitrc.
Vers les neuf heures du matin , le jour, passant à travers les
fentes des pcrsicnnes , colorait faiblement la mousseline des ri-
deaux , permettant à peine de voir les brillantes couleurs du
tapis et les meubles soyeux de la cb-ïrabrc ou reposaient les
deux époux. Quebpies dorures étincclaient. Un rayon de soleil
venait même mourir sur le mol cdrcdon de soie jaune que les
jeux de l'amour avaient jeté par terre. Suspendue à une grande
psyché , la robe de Pauline se dessinait comme une vaporeuse
apparition; et au-dessous, ses jolis souliers de Satin avaient été
jclés avec négligence... Le silence profond qui régnait dans ee
temple d'amour fut troublé par un rossignol qui vint se poser
sur l'appui de la fenêtre. Ses gazouillemens répétés, et le bruit
que firent ses ailes , soudainement déployées quand il s'envola ,
réveillèrent Raphaël.
— Pour mourir?... dit-il en achevant une pensée commen-
cée dans le rêve d'où il sortait, il faut que mon organisation,
ce mécanisme de chair et d'os animé par lua volonté , et qui fait
de moi un individu homme, présente >me lésion sensible....
Les médecins doivent connaître les symptômes de la vitalité ,
de la mort, et savoir me dire si je suis en santé ou malade.
Il contempla Pauline, qui, tout en dormant, lui tenait la tcte,
exprimant ainsi, même pendant le sommeil, les tendres solli-
citudes de l'amour. Gracieusement étendue comme un jeune
enfant, et le visage tourné vers son ami, elle semblait le regar-
der encore et lui tendre sa jolie bouche entr'ouverte qui laissait
passer un souffle égal et pur. Ses petites dents de porcelaine re-
levaient la rougeur de ses lèvres fraîctes sur lesquelles errait un
sourire. L'incarnat de son teint était plus vif, et la blancheur ,
pour ainsi dire, plus blanche en ce moment qu'aux heures les
plus amoureuses de la journée. Son abandon , sa gracieuse pos-
ture, peignaient une innoeenle confiance qui mêlait au charme
de l'amour les adorables attraits de l'enfance endormie. Même
les femmes les plus naturelles obéissent encore pendant le jour
à certaines conventions sociales qui enchaînent leur naïveté, les
expansions vives de leur amc et leurs mouvemens ; mais le som-
meil semlile les rendre par degrés à la chaste aisance , à la sou-
daineté de vie, qui décorent le premier âge. Pauline était l.'i, ne
rougissant de rien , comme une de ces chères et célestes créa-
tures dont la raison n'a point encore jeté des pensées dans les
gestes et des secrets dans le regard.
Son divin profil se détachait vivement sur la fine batiste des
oreillers , et de grosses ruches de dentelle , mêlées à ses cheveux
en désordre, lui donnaient un petit air mutin. £lle semblait
s'être cndonuic dans le plaisir. Ses longs cils étaient appliqués
sur sa joue comme pour garantir sa vue d'une lueur trop forte ou
pour aider à ce recueillement de l'amc quand elle essaie de re-
tenir une volupté parfaite, mais fugitive. Son oreille mignonne,
blanche et rouge, encadrée par ime touffe de cheveux , et dessinée
dans une coque de maline , eût rendu fou d'amour un artiste,
un peintre, un vieillard j elle eût peut-être restitué la raison à
quelque insensé...
Oh! voir sa maîtresse endormie, au matin, rieuse dans un
songe, paisible sous votre protection, vous aimant même en
rêve , au moment où la créature semble cesser d'être , et vous
offrant encore une bouche muette qui , dans le sommeil , pos-
sède un langage pour vous parler du dernier baiser... Voir une
femme confiante , demi-nue , mais enveloppée dans son amour
comme dans son manteau , et chaste au sein du désordre. . . ; ad-
mirer ses vêtemens épars , un bas de soie rapidement quitté la
veille pour vous plaire, une ceinture dénouée, dont la boucle
d'or , gisant à terre , vous accuse une passion , une foi sans bor-
nes !... n'est-ce pas une joie sans nom?... Cette ceinture est un
poème entier : la femme qu'elle protégeait n'existe plus, clic
vous appartient, elle est devenue cou.;; et désormais la trahir!...
c'est se blesser soi-même...
Raphaël se sentit attendri. En contemplant cette chambre ivre
d'amour, pleine de souvenirs, où le jour prenait des teintes
voluptueuses , où tout semblait mystère ; puis cette belle femme
aux formes jjures , jeunes , amante encore , et dont surtout les
sentimens étaient à lui sans partage... Il désira -vivre toujours.
Quand sou regard tomba sur Pauline , elle ouvrit aussitôt les
yeux comme si un rayon de soleil l'eût frappée.
— Bonjour, ami!... dit-elle en souriant. Es-tu beau, mé-
chant!... %s-
Ces deux têtes avaient une grâce inexprimable , due à l'a-
mour et à la jeunesse, au demi-jour et au silence. C'était une
de ces divines scènes dont la magie passagère appartient aux
premiers jours de la passion, comme la naïveté, la candeur ,
sont les attributs de l'enfance... Oui, les joies printannières de
l'amour et les rires de notre jeuue âge doivent s'enfuir et ne
plus vivre que dans notre souvenir, pour, au gré de nos raédi*
tations séniles , nous désespérer ou nous jeter quelque parfum
consolateur.
— Oh ! pourquoi t'es-lu réveillée! dit Raphaël. J'avais tant
de plaisir à te voir endormie! J'en pleurais!.
Il était environ minuit, et, à cette heure, Raphaël, par un
dé ces caprices physiologiques, l'étonnemcnt et le désespoir des
sciences médicales , resplendissait de beauté pendant son som-
meil. Un rose vif colorait ses joues blanches; son front, gra-
cieux comme celui d'une jeune fille, exprimait le génie. La vie
était en fleur sur ce visage tranquille et reposé. Vous eussiez
dit d'un jeune enfant endormi sous la protection de sa mère ; et
.son sommeil était un Iran sommeil , s.i bouche vermeille lai^sait
passer un souffle égal et pur. Raphaël souriait, transporte sans
doute par un rêve, dans une belle vieil était peut-être cente-
naire ; ses petits enfans lui souluiitaient encore de longs jours ,
20
L'ARTISTE.
el, de son banc rustique, assis au soleil, sous le feuillage , il
apercevait , comme le prophète , en haut de la montagne , dans
nn prestigieux lointain , la terre promise.
— Le voilà donc !...
Ces mots , prononces d'une voix argentine , dissipèrent les
figures nuageuses de son sommeil; et, à la lueur de la lampe ,
il vit, assise sur son lit, sa Pauline, mais Pauline embellie par
l'absence et par la douleur.
Raphaël resta stupéfait à l'aspect de cette figure blanche
comme les pe'tales d'une fleur des eaux, et qui , accompagnc'e de
longs cheveux noirs , semblait encore plus blanche dans l'om-
bre. Des larmes avaient trace' leur roule brillante sur ses joues,
et y restaient suspendues , prêtes à tomber au moindre effort.
Vêtue de blanc , la tête jienchce , et foulant à peine le lit , elle
e'tait là comme un ange descendu des cieux, apparition qu'un
souffle pouvait faire disparaître.
« Ah I j'ai tout oublie'.'... s'c'cria-t-elle au moment où Ra-
phaël ouvrit les yeux. Je n'ai de voix que pour te dire : Je
suis à toi!... Oui, près de toi mon cœur est tout amour... Ahl
jamais, ange de ma vie, tu n'as e'tc si beau. Tes yeux fou-
droient 1... Mais je devine tout, va!... Tu as e'té chercher la
santé sans moi, tu me craignais... Ëh bien!...
— Fuis!... fuis!... laisse -moi!... re'pondit enfin Raphaël
d'une voix sourde... Mais va-t-en donc!... Si tu restes là, je
mem-s ! . . . Veux-tu me voix mourir ?. . .
— Mourir!... rëpéta-t-elle ; est-ce que tu peux mourir sans
moi?... Mourir! mais tu es jeune!... Mourir! mais je t'aime!...
Mourir!... ajouta-t-elle d'une voix profonde et gutturale. »
Elle lui prit les mains par un mouvement de folie.
« Froides!... dit-elle; est-ce une illusion ? »
Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la peau de
chagrin , fragile et petit comme une feuille de saule , et le lui
montrant :
« Pauline, disons-nous adieu...
— Adieu ?... re'pe'ta-t-elle d'un air surpris.
— Oui. Ceci est un talisman ; il accomplit mes de'sirs el re-
pre'sente ma vie... Vois ce qu'il m'en reste... Si tu me regardes
encore, je vais mourir!... »
La jeune fille , croyant Valentin devenu fou , prit le talisman
et alla chercher la lampe ; puis , éclairée par la lueur vacillante
qui se projetait également sur Raphaël , elle examina très-atten-
tivement le visage de son amant et la dernière parcelle de la
peau magique.
Mais lui , la voyant ainsi , belle de terreur et d'amour , il ne
fut plus maître de sa pense'e. Alors les souvenirs des scènes ca-
ressantes et des joies délirantes de sa passion triomphèrent dans
son amo depuis long-temps endormie, et s'y réveillèrent comme
un foyer mal éteint.
« Pauline! viens!... Pauline! »
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille ; ses yeux se
dilatèrent ; ses sourcils , violemment tirés par une douleur
inouie, s'écartèrent avec horreur. Elle lisait dans les yeux de
Raphaël un de c<;s désirs fui-icux , jadis sa gloire à elle ; et , à
mesure que grandissait ce désir , la peau, en se contractant, lui
chatouillait la main...
Sans réfléchir , elle s'enfuit dans le salon voisin , dont elle
ferma la porte.
« Pauline! Pauline!... cria le moribond en courant après
elle, je t'aime, je t'adore !... je te veux!... je te maudis, si tu
ne m'ouvre! Je veux mourir à toi !... »
Alors, avec une force singulière, deraier éclat de vie, il jeta
la porte à terre , et vit sa maîtresse , à demi-nue , se roulant sur
un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein;
et, pour se donner une prompte mort, elle cherchait à s'étran-
gler avec son châle.
« Si je meurs , il vivra ! . . . » disait-elle , en tâchant de ser-
rer le nœud rebelle.
Ses cheveux étaient épars , ses épaules nues , ses vctemens
en désordre, et, dsns cette lutte avec la mort, les yeux en pleurs,
le visage enflammé, se tordant sous un horrible désespoir, elle
présentait à Raphaël, ivre d'amour, mille beautés qui augmen-
tèrent son délire.
Léger comme un oiseau de proie , il se jeta sur elle , à ses
genoux , brisa le châle et voulut la prendre dans ses bras. 11
chercha , dans son gosier , des paroles pour exprimer le désir
qui héritait de toutes ses forces ; mais il n'y trouvra que les sons
étranglés du râle , et chaque respiration creusée plus avant sem-
blait partir de ses entrailles. Enfin , ne pouvant bientôt plus
former de sons, il mordit Pauline
— Que demandez-vous, dit-elle à Jonathas, qui, épouvanté
L'ARTISTE.
24
des cris, se pre'scnta et voulut lui arracher le cadavre sur le-
quel elle s'e'tait accroupie dans un coin.
— Il est à moi ! ... je l'ai tue ! ... Ne l'avais-je pas prédit?. . .
Pauline riait , et ses yeux étaient secs.
MORALITÉ.
François Rabelais, docte et prude homme, hon Touran-
geau , Chinonn.'iis de plus a dit :
Les Thèlemiles estre grands mesnagiers de leur peau et
sobres de chagrins.
Admirable maxime ! Insouciante ! — Égoïste ! — Morale éter-
nelle!...
Le Pantagruel fut fait pour elle j ou , elle , pour le Panta-
gruel.
L'auteur mérite d'être grandement vitupéré, pour avoir osé
mener un corbillard sans saulce, ni jambons, ni vin, ni pail-
lardise , par les joyeux chemins de maître Alcofribas , le plus
terrible des dériseurs, lui, dont rinimortelle satyre avait déjà
pris , comme dans une serre, l'avcnii- et le passé de l'homme.
Mais cet ouvrage est la plus humble de toutes les pierres ap-
portées pour le piédestal de la statue par un pauvre lantérnois
du doux pays de Tourainc.
J. J.
îlnruf JPntmatiquf.
THEATRE FRANÇAIS.
Depuis la représentation du Possédé, dont le succès va tou-
jours croissant, la Conicdic-l'rançaisc n'a point donné de pièce
nouvelle : seulement clic s'est hasardée à mettre à l'ess.ii deux
deliutans , bien que probablement elle fondât peu d'espoir sur
eux. L'un , M. Albert, a paru trop dépourvu des qualités phy-
siques qu'on s'attend à trouver rhe/. celui qui se destine à l'em-
ploi des jeunes premiers ; en outre , son jeu est froid et son
maintien embarrassé; mais au moins a-t-il une prononciation
nette et un son de voix agréable. Tout au contraire l'autre ,
M. Henri , qui a deliuté dans le rôle de Figaro avec ime tour-
nure et une physionomie convenables , et surtout de la confiance
et de l'aplomb, précipite tellement ses paroles sans les articu-
ler , qu'il est absolument impossible de l'entendre. Les sifllets
l'ont durement aveiti que, pour le moment du moins, il ne peut
espérer d'être souffert à la scène.
Dans le Mariage de Figaro , où ce débutant a paru
en dernier lieu, madame Moreau-Sainti a joué aussi pour la
première fois le rôle de la comtesse Almaviva. Cette actrice,
qui est toujours fort applaudie, se fait, à cause de cela sans
doute, une complète illusion sur les défauts de son jeu. Son
drliit devient de plus en plus traînant, larmoyant et grasseyant
lorsqu'elle veut peindre le sentiment et la tristesse; et quand
clje doit être gaie , légère et coquette, elle devient aflectée, pré-
cieuse, minaudière, et jargonne entre ses dents des paroles a
peine intelligibles.
Il faut que madame Moreau-Sainti travaille sérieusement
à corriger sa prononciation, à régler son débit; il faut qu'elle
s'efforce de revenir à cette simplicité, à ce naturel dont elle est
si loin , mais qui seuls obtiennent le suffrage des gens de goût.
Elle a beaucoup à faire. Nous regrettons de ne pouvoir dire
qu'elle ait gagné sous ce rapport depuis ses débuts.
Le Théâtre-Français croit devoir encore , de temps à autre,
hasarder quelque tentative de représentations tragiques. I^es
mauvais plaisans prétendent que l'obligation lui est imposée de
faire, à chaque trimestre, acte d'incapacité sur ce point; et en
vérité la dernière représentation de Britannicus semblait faite
pour justifier cette assertion. Il est dur d'avoir à le dire; mais
le reproche pourra avoir v"> utilité. Jamais plus pitoyable
spectacle n'avait été donné à la Comédie-Française. Le rôle de
Néron, par David, celui d'Agrippine , par madame Paradol ,
celui de Britannicus, par Boucher, ont été presque constamment
pris à contre-sens. Pour être juste, il faut dire que mademoi-
selle Charton, qui jouait Junie, bien que son jeu ait été un pen
froid et son débit souvent monotone, a cependant montré de
l'intelligence, une bonne tenue et des intonations justes ; mais ces
qualités n'ont été qu'à peine remarquées , à travers l'impres-
sion d'ennui, de fatigue et d'impatience produite par l'ensemble
de la représentation.
Le Cid , qu'on a joué quelques jours après, n'a pas eu un
résultat si malheureux; la pièce a même été écoutée avec inté-
rêt et fort applaudie. Dans le rôle de Rodrigue, les défauts
de David sont beaucoup moins sensibles. Son débit prétentieux,
ses gestes continuels, ses mouvemens pétulans, son maintien
guindé , si fort éloignés du ton et de la tenue tragiques , ne
nous choquent pas autant lorsqu'il s'agit de peindre le ca-
ractère espagnol , toujours empreint d'une sorte d'exagéra-
tion emphatique , et l'on a rendu justice au talent réel que
l'acteur a montré; il a de la chaleur , de l'énergie, et surtout sa
prononciation est nette, ferme et soutenue, sans cris et sans
intonations triviales, qualitésde plus en plus rares aujouiti'hui.
Nous ne savons pourquoi David a cru devoir s'affubler, pour
jouer le Cid, d'une énorme perruque toute ébouriffée, qui lui
donnait l'air de Riquet à la houppe. Il nous semble aussi qu'en
revenant de combattre les Maures, il ne devrait pas avoir le
costume de cour qu'il portait la veille. Pourquoi, en de cer-
taines occasions, met-on tant de négligence à observer les cos-
tumes au Théâtre-Français? Ceux du temps du Cid, fidèlement
copiés, ofiViraieut un attrait de plus à la représentation. Nous
reviendrons sur ce sujet , qui demande à cire traité dans un ar-
ticle spécial.
Mademoiselle Charton a joue le rôle de Chimène avec plus de
succès encore que celui de Junie, et cependant on peut toujours
22
L'ARTISTE.
lui reprocher je ne sais quoi d'inde'cis et de vague dans son dé-
bit. Ses inflexions, gcne'ralemcnt justes , ne sont point assez
fermes ; et sa voix , toujours dans les notes basses , ne trouve
que rarement ces acccns vifs et pene'trans qui vont eljranler et
émouvoir le spectateur. Cette actrice, à son de'but, avait prorais
bien plus qu'elle n'a tenuj peut-être ne lui luanque-t-il cepen-
dant qu'un peu d'encouragement et des occasions plus fre'qucntes
de paraître , pour justifier les espérances qu'elle avait fait con-
cevoir.
OPÉRA COMIQUE.
^Zl^^Cj/VKe ae C é^i'intie, O/tercv cotmaue- en, cleius ftc/ej,
PAR MU. EUGÉSE ET DVPIH,
HLSIQUE DE M. CABAFA.
Cette pièce , dont la première représentation a eu lieu jeudi ,
nous remet sous les yeux toutes les situations usées au théâtre ;
mais peu importe à pre'sent : il suffit de fournir au musicien un
canevas. Or un pêcheur sur les bords du Tage; un jeune
homme travesti en jardinier; deux jeunes filles, sœurs jumelles,
enfans abandonnes, mais filles de grand seigneur, et qui recou-
vrent leur fortune après avoir etc' élevées dans une misérable
cabane; puis un paysan niais et paresseux, un scignoir bouffi
de vanité, et des groupes de villageois à volonté; que peut
demander de plus un compositeur? M. Caraffa s'est servi de
tout celapour nous faire entendre une musique gracieuse, fa-
cile et légère; mais on y eût voulu trouver plus d'originalité,
plus de couleur, qu'elle rappelât les souvenirs du Portugal où
la scène se passe : telle qu'elle est, on l'a écoulée avec plai-
sir et fort applaudie. Chollct et mademoiselle IVevost se sont
montrés comme à l'ordinaire, chanteurs agréables; les chœurs
ont été satisfaisans , et l'exécution de l'orchestre a peu laissé à
désirer.
On disait qu'un auteur connu par de nombreux succès avait
travaillé à cet ouvrage ; cela est difficile à croire.
PORTE SAINT-MARTIN.
t^Wanoii iJjetof/fie, Quratne en ctha ac^tri ^ en, veuf,
PAR M. VICTOR Hl'GO.
Une œuvre aussi vaste, aussi compliquée que le drame de
M. Hugo , ne peut consciencieusement être appréciée au cou-
rant de la plume. L'irrévocable jugement du véritable parterre,
celui qui ne tient ni de l'enthousiasme ni de l'injustice, nous
arrivera absolu et complet après la sanction de plusieurs épreu-
ves. Ainsi, nous nous abstiendrons de nous faire l'interprète de
l'opinion , jusqu'au jour où l'opinion sortira franche et décidée.
Ce numéro de l'Artiste ne sera consacré qu'à rapporter quel-
ques brillans lambeaux de cette création originale; plus tard nous
essayerons un jugement impartial.
Les fiagmens qui suivent se lient à plusieurs situations pro-
fondément dramatiques.
Forcée par le lieutenant criminel , personnage odieux de la
pièce , à racheter son amant à des conditions qui outragent ,
Marion répond :
Il faut que vous soyez un homme bien infâme,
Bien vil décidément, pour croire qu'une femme,
— Oui , Marion Delorme ! — après avoir aimé
Un homme , lo plus pur que le ciel ait formé,
Après s'être épurée a cette chaste flamme,
Après s'être refait une ame avec cette ame ,
Du haut de cet amour si sublime et si doux.
Peut retomber si bas qu'elle aille jusqu'à vous.
Rien n'égale l'effet produit par la péripétie du cinquième
acte , lorsque Didier , le héros du drame , détrompe Marion de
l'erreur où elle le croit toujours sur son véritable nom, sur sa
vie de femme, dont l'immoralité est passée en proverbe.
MARioîi {^terrifiée sous le regard Je Didier).
[à part.) Dieu! les baisers de l'autre! Est-ce qu'il les verrait?
{haut.) Ecoulez-moi , Didier; vous avez un secret;
Vous êtes mal pour moi , vous avez quelque chose !
Il faut me dire tout. Vous savez , on suppose
Souvent le mal , et puis plus tard on est fâché
Quand un malheur survient pour un secret caché!
Ah ! j'avais autrefois ma part dans vos pensées.
Toutes CCS choscîi-ra sont-elles donc passées ?
Ne m'aimez-vous donc plus? Vous souvient-il de Blois ?
De la maison cachée où j'étais autrelois?
Comme nous nous aimions dans une paix profonde,
Que c'était un oubli de toute chose au monde;
Seulement , vous , parfois , vous étiez inquiet.
Souvent j'ai dit : Mon dieu , si quelqu'un le voyait l
C'était charmant. — Un jour a tout perdu , chère ame!
Combien m'avez-vous dit de fois , en mots de flamme ,
Que j'étais votre amour, que j'avais vos secrets;
Que je ferais devons tout ce que je voudrais!
Quelles grâces jamais vous ai-je demandées ?
Ah ! mon Dieu , bien souvent j'entre dans vos idées ;
Mais aujourd'hui, cédez , il y va de vos jours !
Ah! vivez ou mourez, je vous suivrai toujours.
Toute chos3 avec vous , Didier , me sera douce ;
La fuite ou l'échafaud !.. Hé bien , il me repousse !
Laissez-moi votre main , cela vous est égal ;
Mon front sur vos genoux ne vous fait pas de mal.
J'ai couru pour venir, je suis bien fatiguée;
Ah ! qu'est-ce qu'ils diraient ceux qui nt'onl vu si gaie ,
Si contente autrefois , de me voir pleurer là !
As-tu quelque grief sur moi ? Jis-moi cela !
Hélas! souffre à tes pieds la pauvre malheureuse.
C'est une chose, ami , vraiment bien douloureuse.
Que je ne puisse pas obtenir un seul mot
De vous!... EnGn on dit ce qu'on a!... INon, plutôt
Poignardez-moi ; voyons, mes larmes sont taries.
Et je veux te sourire, et je veux que tu ries ;
Et si tu ue ris pas, je ne t'aimerai" plus !
Je fus assez long-temps tout ce que lu voulus.
L'ARTISTE.
S3
C'est Ion tour. Dan< les fera ton tme s'est Bi<^ie j
Parle-moi; voyons, parle; appelle-moi : Marie!.
Marie , ou Marinn !
MARioK [ tombant épouvantée).
Didier, soyez clément!
Madame, on n'entre pas ici facilomcnt !
Les bastilles d'Ktat sont nuit el jour {^arddcs :
Les portes sont de fer , les murs ont vin(;t coudées.
Pour que devant vos pas la prison s'ouvre ainsi,
A qui vous èles-vous prostituée ici ?
•
Enfin Didier va marcher au supplice ; l'heure .sonne , le gi-
bet attend, les flambeaux mortuaires luisent; et Marion est là,
couche'c dans la poussière que soulève la foule , Marion qui
avoue tout ce qu'elle a e'td, et qui demande un baiser d'adieu.
Après d'inexprimables alternatives de re'sistance , de rage et de
passion , ils tombent dans les bras l'un de l'autre : tout est par-
donne'. Voici cet admirable morceau.
HiRioir ( courant à lui ).
et mol ! voua ne m'embrassez pas ?
Didier, embrassez-moi.
DIDIER [ montrant Sttverny),
C'est mon ami , Madame,
MARION [joignant les mains ).
Oh ! que vous m'accablez durement , faible femme î
Qui , sans cesse aux genoux ou du juge ou du roi ,
Demande grâce , à tous pour vous , à vous pour mol !
DIDIER [il se précipitevers M iirion , fondant en larmes).
Hc bien , non ! non , mon cœur se brise ! C'est horrible !
Non; je l'ai trop aimée ! Il est bien impossible
(^ae je la quitte ainsi ! Non ! c'est trop malaisé
De garder un front dur quand le cœur est brisé.
Viens ! Ah ! viens dans mes bras !
( // la serre convulsivement dans ses bras).
Je vais mourir. Je t'aime !
Et le te dire ici , c'est le bonheur suprême !
M*RIO^.
Didier!...
( // l'embrasse Je nouveau avec emportement).
Viens , pauvre femme ! Ah ! dites-moi vraiment
Est-il un seul de vous qui , dans un Ici moment ,
Refusât d'embrasser la pauvre infortunée
Qui s'est \ lui sans cesse et tout-a-fail donnée?
J'avais Inrt !.. J'avais tort !.. Messieurs , voulez-vous donc
Que je meure à ses yeux sans pitié , sans pardon ?
Oh ! viens, que je te dise.... (entre toutes les femmes,
Et ceux qui sont ici m'approuvent dans leurs âmes) ,
Celle que j'aime , celle à qui reste ma foi î
Celle que je vénère enfin , c'est encore toi.
Car tu fus bonne, douce , aimante , dévouée !
Ecoute-moi. — Ma vie est déjà dénouée j
Je vais niourir ! La mort (ait tout voir an vrai jour :
Ta , li tu m'as trom|>é , c'est par excès d'amour !
Et ta chute , d'ailleurs, l'as-tu pas expiée?
Ta mère, en Ion berceau , t'a poul-ètre oubliée
Comme moi. — Pauvre enfant ! toute jeune , ils auront
Vendu ton innocence !... Ah ! relève ton front !
Ecoulez tous. — A l'heure où je suis , cette terre
S'efface comme une ombre , et la bouche est sincère.
Hé bien , en ce moment, du haut de l'échafaud ,
Quand l'innocent y meurt, il n'est rien de plu< haut '.
Marie , ange du Ciel , que la terre a flétrie ,
■ Mon amour , mon épouse. — Écoute-moi , Marie ;
Au nom de Dieu , vers qui la mort va m'enti aincr.
Je te pardonne !
MARioii (étou/fée Je larmes).
O Ciel !
DIDIER, ( // g'agenouUle devant elle. )
A ton tour maintenant ;
Pardonne-moi !
MARIOX.
Didier!...
DIDIER [toujours à genoux).
Pardonne- moi, te dis-je!
C'est moi qni fus méchant. Dieu te frappe et l'arÔige
Par moi. Tu daigneras encor pleurer ma mort.
Avoir fait ton malheur ; va , c'est un grand remord ;
Ne me le laisse pas; pardonne-moi , Marie !
^ARIOIf,
Ah!„,
Dis un mol ; tes mains sur mon front , je t'en prie ;
Ou si ton cœur est plein , si tu ne peux parler.
Fais-moi signe. Je meurs, il faut me consoler!
(Marion lui pose les mains sur le front j il se relève
et l'embrasse avec un sourire de joie céleste. )
Adieu !.. . Marchons, Messieurs .
MARion (elle sejetu égarée entre lui et ses soldats).
Non , c'est une folie !
Si l'on croit t'égorger aisément , on oublie
Que je suis là ! — Messieurs , Messieurs , épargnez-nous '.
Voyons , comment faut-il qu'o.i vous parle? à genoux ?
M'y voilà. Maintenant , si vous avez dans l'ame
Quelque chose qui tremble à la voix d'une femme.
Si Dieu ne vous a pas maudits cl frappés tous ,
Ne me le tuez pas ! — .\h ! j'en vois parmi vous
Qui sont bons ; on lit bien cela sur leurs Ggurcs ,
Et qui ne voudront pas qu'il meure, j'en suis sûre.
Non , laisse-moi mourir : cela vaut mieux , vois-lu .'
Ma blessure est profonde, amie, elle aurait eu
Trop de peine à guérir. Il vaut mieux que je meurt.
Seulement, ti jamais !... Vois-lu comme je pleure
Un autre vient vers toi , plus heureux ou plus beau ,
Songe à ton pauvre ami couche dans le tombeau.
■4RI0lf.
Non , tu vivras pour moi. Sont-ils donc Inflexibles !
Tu Tivraa !
24
L'ARTISTE.
Ne dis pas des choses impossibles.
A ma lombe plutôl accotiliime tes yeux :
Embrasse-moi. Vois-lu? mort , tu in^aimeras mieux i
J^aurai dans ta mémoire une place sacrée.
Mais vivre près de toi , vivre , l^ame uiccrée.
O ciel ! moi qui n'aurais jamais aimé que toi ,
Tous les jours , peux-tu bien y songer sans effroi?
Je te ferais pleurer ; j aurais mille pensées
Que je no dirais pas, sur les choses passées.
Oh ! laisse-moi mourir !...
Nous le répétons^ ces fragmens ne sauraient (lonner une idée,
même c'ioigne'c , du drame de M. Victor Hugo , pas plus qu'un
chant de l'illiade ne donne Homère. Mais la critique viendra
toujours trop tôt; commençons par la justice, c'est-à-dire par
l'éloge.
THÉÂTRE DU PÂLAIS-ROTAL.
L'idée du voleur aurait pu fournir une jolie scène j les au-
teurs ont préféré en faire une pièce médiocre, en la dévelop-
pant. Un mari a trouvé chez lui un jeune homme aux pieds de
sa femme; celui-ci , sans perdre contenance , demande grâce pour
son premier vol , et s'échappe des mains du sensible époux. Plus
tard à la campagne, en rentrant d'un bal avec sa sœur, M. Ba-
doulard retrouve le même individu en tcte-à-tête avec sa nièce ;
il reconnaît son voleur d'autrefois , fait venir un commissaire ,
et comme cela est de rigueur, tout s'éclaircit , et les jeunes gens
se marient.
La pièce est décpusue , et mal conduite; e}le n'a cepen-
dant pas été sifflée. Bégnier , chargé du rôle principal , a
trouve moyen de le faire valoir. Ce jeune actetir nous semble
plein d'avenir; il a du mordant, l'habitude de la scène, et sur-
tout il fait ressortir avec une intelligence remarquable les mots
qtii doivent produire de l'effet.
Les Chansons de Béranger attirent chaque soir la foule
ati Palais-Royal , ce qui nous dispense de revenir sur ce char-
mant vaudeville , que tous nos lecteurs ont vu ou iront voir. Puis-
que nous publions un dessin de Tony Johannot, représentant
M. Lepeintre , nous parlerons seulement du talent avec lequel
cet artiste distingué a su rendre les principaux rôles dont il s'est
chargé.
Paillasse d'abord , plein de verve, d'esprit et d'effronterie,
ensuite la bonhomie du roi d'Yvetot, et surtout la gaieté en-
traînante Aajuge de Charenton, tout cela est passédevant nous ;
il est impossible d'imaginer une caricature plus vraie, plui
amusante. Quoiqu'on ait bien souvent mis les gens de robe sur
le théâtre , et toujours avec succès , Lepeintre a trouvé un
nouveau type : le juge de Charenton ne ressemble à aucuns de
ses prédécessetirs. «
Mademoiselle Déjazet est charmante dans les rôles de la For-
tune'et de la danseuse : elle a chanté avec goiit son air italien ,
et pour montrer tout ce qu'elle peut faire quand les malheu-
reux réclament l'appui de son talent , elle a dansé avec beau-
coup de grâce et d'abandon. Mademoiselle Déjazet peut aussi
revendiquer sa part du succès que les Chansons de Béranger
obtiennent tous les jours à la salle Montansier.
ttauDfllfô.
— Madame de Mirbei a mis un nouveau portrait dans la salle
d'entrée : il est d'une étonnante ressemblance, et l'on reconnaît
à l'instant un habitué du Salon. H semble se complaire près des
cadres du La Fontaine en dessins ; mais pas n'est besoin de ce
voisinage pour deviner le nom dti modèle. Un encadrement à la
mine de plomb , et destiné à être exécuté seppia et or , ajoute
encore à l'attrait de cette œuvre charmante. C'est un chef-
d'œuvre de goîit; et bien qu'il ne porte pas le nom de l'auteur,
on a sur-le-champ nommé M. A. Chenavard : son talent a si-
gné pour lui.
La réputation de madame de Mirbei est posée désormais. Ses
portraits sont des merveilles de finesse et de nature vivante.
Nulle manière, nul système arrêté à l'avance : l'artiste s'efface
et disparaît pour laisser parler seule la nature.
Un nouveait portrait de M. Champmartin attire tous les re-
gards au Salon. Celui de madame de Mirbei, où la tête est si
finement étudiée, si sjîirituellemcnt rendue; dont les accessoires
sont touches avec tant de goût et de vérité, avait désormais fixé
sur ce jeune et brillant artiste la faveur publique, quand le por-
trait du duc de Crussol , ferme , solide et vigoureuse peinture ,
preuve nouvelle de la souplesse de talent du peintre , est venu
mettre le sceau à sa réputation. Fires acquiret eundo.
L'ARTISTE.
S5
i^umï-7ixt&.
SEAKCE ROYALE
POUR LA CLÔTURE DU SALON DE l83l.
Mardi iG , à une liciirc , le Roi , accompagnd de M. le comte
d'Argout, ministre des travaux publics et du commerce , de
M. le comte de Forbin , directeur gênerai des Musées, de M. de
Caillcux, secrétaire ge'nc'ral , et de plusieurs officiers, s'est
rendu au Salon d'exposition, où un grand nombre d'artistes des
deux sexes et amateurs avaient c'tc' admis.
Le Roi ajiarcoum le salon et la grande galerie, s'est arrête'
devant les principales compositions en tout genre, et en a fait
appeler les autcuis, auxquels S. M. a adresse des paroles de
bienveillance et d'encouragement.
■ Après cette visite , le Roi est revenu dans le grand salon. Un
cercle de dames s'est forme' autour du bureau dispose' pour la
distribution des médailles. M. de Cailleux a donné lecture de
l'ctat de distribution qui suit :
MÉDAILLES.
PEINTRES d'hISTOIHE.
i" Classe. MM. Caminade, de Bay fils, Dubois ( François ),
Larivicrc, Monvoisin, Orsel.
a" Classe. MM. Odier , Vauche'et.
PEINTRES DE PORTRAITS.
1 '" Classe. MM. Champmartin , Court , Dubufe.
u'' Classe. MM. Bouchot, Goyet(E.), LépauUe.
PEINTRES DE GENRE, DE PAYSAGES ET DE MARINE.
\" Classe. MM. Bracassat, Court, Dagnan, Giroux (André'),
Gue, Jolivard, Larai (E.), Rcnoux , Robert de Sèvres,
Roger, Scheffer (Henri).
■/ Classe. MM. Aligny, Canclla, Colin ( A. ) , Clerget-Mel-
ling (madame), Dauzats, Debacq, Decamps, Dehcrain
(madame), Dcligny, Empis (madame), Alfred Johannot,
Guet, Johannot (Tony), de la Berge, Lepoittevin , Les-
sore, Lugardon, Malbrancbc , Mo/.in, Pages (mademoi-
selle), Pcrrot, Pingret, Revest (mademoiselle), Richard
(Th.), Robert (Aurcle), Sarrazin de Bclmont (mademoi-
selle), Smargiassi, Tanneur.
PEINTRES DE FLEURS.
2° Classe. MM. Chazal , Jacobbes, Riche (mademoiselle).
PEINTRES d'aquarelles.
i" Classe. M. Chanipin.
TOME II. y LlVHAISort.
a' Classe. MM. Chcnavard (A.), Fort (Siméon), Hubert,
Jaime, Justin Oudier, Roberts.
PEINTRES SUR ÉUAIL ET EN lUKtATURE.
i'' Classe. M. Duchesnc.
u" Classe. MM. Lcqucutrc, Delonne (J.).
PEINTRES SUR PORCELAINE.
I "' Classe. M. Langlacc'.
a" Classe. Ducluzeau ( madame), Roquesante (mademoiselle
de).
STATUAIRES.
i" Classe. MM. Dumont fils, Duret, Gatteaux.
a" Classe. MM. Barye, Chaponnièrc,Dantan jeune, Pesprcz,
Jacquot, Moine, Molchncht, Ramus, Triqucti (de).
GRAVEURS AU BURIN.
i" Classe. MM. Gamier, Laugicr, Leroux, Lemaîlre, Lcis-
nicr.
a" Classe. MM. Blanchard, Fauchery, Lcfêvrc, Pnidhoimne,
Ransonnette.
GRAVEURS EN médailles.
i" Classe. MM. Depaulis , Domard.
a" Classe. M. Vatinelle.
LITHOGRAPHIE.
ï"' Classe. MM. Aubry-lc-Comte , Grevcdon.
2° Classe. MM. Arnout, Bichebois, Hippoly te Gamier.
ARCHITECTES.
i" Classe. MM. Caristie, Hittorff.
a' Classe. M. Zanth.
MENTIONS HONORABLES.
Peintres. MM. Aiibry, Beaume, Bellangd, Belloc , Biard,
Bodimer, Bonnefond, Coignet (Jules), Decaisne , Des-
touches, Ducis, Louis Dupre', Duval le Camus, Fleury
(Robert), Franquelin, Jacquaud, Jaquotot (madame),
Isabcy( Eugène), Joubert (madame), Haudebourg-Lescot
(madame), Laurent père, Maricot, Meurct, Millet, de
Mirbel (madame), Régnier, Rcmond, Ricois, Rioult ,
Roqueplan, Rouillard, Rouillard (madame).
Statuaires. MM. Bougron, Desbœuls, Foyatier, Lemaire ,
Lcmoyne.
COMMANDES DE PEINTURE. •
Plafonds pour la décoration du Musée de marine.
MM. Blondel, Vinchon, Paul Delaroche, Forestier.
COMMANDES d'oBJETS DE SCULPTUBE.
Statues pour la décoration de la cour intérieure du Lou^'re.
MM. Pradier, David, Debay père, Nanteuil, Roman, Cortol,
Foyatier, Lemaire.
3
26
L'ARTISTE.
Bustes en marbre pour le Musée de marine.
MM. Dantan, Thérassc, Ramus, Brion.
ACQUISITIONS d'ouvrages DE PEINTURE.
MM. Alaux, Baccuct , Hippolyte Bellange, Jean-Victor Ber-
lin, Bodinier, Bourgeois fils, Brascassat, Bruyère (M™"),
Aime Chenavard, Cibot, Léon Cogniet, Jules Coignet ,
Crignicr, Dauzats, Dccaisne, Decamps, Delacroix, Paul
Delarochc, Delorme, Dubufc, Ducis, Sime'on Fort, Gar-
neray, Gassics, Granet, Granger, Gué, Théodore Gudin,
Hittorff, Hubert, Eugène Isabey, Jacquand, Alfred Jo-
Lannot, La Berge, Labouère, Eugène Lami , Lancrenon,
Jean-Marie Langlois , de Lansac , Larivière, Laurent père,
Lépanlle, Lepoittcvin, Lessore, Mauzaisse, Monvoisin,
Pages (madame), Perrot, Poterlet, Renoux-Ricgis, Léo-
pold Robert, Roëhn , Roqueplan, Scheffer aîné' , Schefifer
jeune, Sclinetz, Smargiassi, Steuben , de Triqueti, Ho-
race Vernet , Flcury , Court , Barbot , Tanneur , Robert
Aurèle, Deveria, Ricois, Lapito, Bonnefond.
ACQUISITION d'objets DE SCULPTURE.
MM. Dumont, Duret, Flatters, Foyatier , Gayrard père,
Lemaire, Lemoyne, Molclincclit, Pradier, Seurre jeune.
Les artistes qui ont obtenu ces médailles ont été successive-
ment appelés , et sont venus recevoir leurs médailles des mains
de Sa Majesté.
MM. Léopold Robert , peintre, Dupont, graveur, et Dupré,
graveur en médailles, ont ensuite été appelés; ils ont reçu la
décoration de la Légion-d'honneur des mains de Sa Majesté ,
aux acclamations générales de l'assemblée.
Le Roi a ensuite pris la parole , et annoncé qu'animé constam-
ment du désir de favoriser les arts , et de contribuer à soutenir
la gloire de l'École française , il avait ordonné que dorénavant
l'exposition publique des objets d'arts au Musée aurait lieu tous
les ans.
SLR LES RECOMPENSES.
Vraiment, mieux vaudrait prendre l'art sursa base, lui
mettre la corde au col et le tirer à quatre chevaux , comme
on a fait pour le Napoléon delà colonne; combien croyez-
vous qu'on ait donné de croix pour le Salon de \ Sol ?
Pour le Salon de \ %7)\ , si remarquable, plein de faits,
de belles pages, de grandes actions; le Salon de ISSI
notre orgueil k nous, notre joie dans cette révolution
triste comme toutes les révolutions, le Salon où nous nous
sommes promenés avec tant de fou contentement voyant
que rien n'était désespéré en France pour les artistes, et
qu'il y avait encore pour eux de la gloire et de l'avenir?
Au Salon de \ 851 on a donné : une croix a la peinture
bien méritée sans contredit.
La gravure a eu une croix , bien donnée celle-là aussi !
La sculpture n'a pas eu une seule croix.
Bonne avarice ! Oui sans doute , il faudrait être avare
de cordons, avare de ces distinctions futiles, si peu en
harmonie avec la constitiuion d'un peuple ; oui sans doute
c'est une prodigalité misérable, que la prodigalité des
honneurs ; mais ici l'avarice est une insulte , la parcimonie
est une injustice et cela pour deux raisons.
La première raison c'est que ces rubans , ces croix , les
titres d'honneur , vaine et glorieuse consolation de tra-
vaux qu'on ne paie que par l'estime, appartiennent je ne
dis pas exclusivement mais avant tous les autres, aux
grands artistes qui daignent les accepter et les porter en
plein jour. 'Une croix c'est le droit du soldat qui se bat,
du peintre qui compose, du poète qui chante; le cou-
rage, le son , la couleur, la vie, le beau , le vçai , tout ce
qui tient a l'imagination , à la pensée, aux puériles vanités
du cœur est de droit du domaine de la grande chancel-
lerie. Le ruban rouge réclame impérieusement toutes les
distinctions de ce genre. C'est surtout pour les arts qu'il"
faut en être prodigue ; les artistes y attachent un prix de
nécessité ; le vulgaire les j uge sur les distinctions qu'ils
obtiennent; leur popularité parmi le stupide vulgaire,
parmi les riches acheteurs, n'est qu'a ce prix trop sou-
vent ! Donc donnez des croix aux artistes ! trop heuteux
encore qu'ils consentent à y ajouter un grand prix. Or je
le répète, une seule croix a la peinture, une croix a. la
gravure, rien à la sculpture, pour le Salon de 185-1 ,
c'est une injustice qui retombe violemment sur la croix
de la Légion-d'Honneur.
Puis, si vous considérez quel abus on a fait de cette croix
depuis la révolution de juillet seulement, vous verrez
combien l'on doit être sensible k la parcimonie des dis-
tributions. Quoi donc ! toute la garde nationale aura la
croix parce que chacun aura défendu son domicile, son
repos, le repos de sa femme et de ses enfans ; quoi donc !
en province; à Paris, partout, les croix auront été jetées
a de vagues souvenirs , a de longs discours , a d'obscurs
services , "a des douleurs du moment , à chacune de ces
mille et une platitudes qui persécute la royauté voyageuse ;
a la porte du Musée , où on ne trouve qu'une croix a
donner, directeur, sous-directeur, épousseteurs du Mu-
sée , ils ont tous la croix ! on aura jeté ces croix ça et là
au hasard , à droite et a gauche , sans crier : gare ! Quoi
donc ! les grands cordons, les officiers, les grands'croix,
ne se comptent plus; quoi donc! en littérature il n'y a pas
une illustration ici qui n'ait la croix ; dans l'instruction pu-
blique pas un traducteur de M. Panckouke qui n'ait la
croix ; "a l'Institut , pas un quarante qui n'ait la croix ; au
Palais-Royal pas un précepteur qui n'ait la croix ; au-
dedans, au-dehors, dans les collèges, dans les minis-
L'ARTISTE.
27
tères, aux beaux-arls, a l'intérieur, à la marine , a la
guerre mémo, les croix plcuvcnt, tombent, se préci-
pitent, se culbutent l'une sur l'autre; le Chanipde-Mars
est couvert de croix , les boulevards sont un vaste champ
clos ouvert aux distributions, la croix se multiplie, se
transforme, se déguise; elle marche, elle court, elle
vole , elle arrive haletante chez ceux qui l'attendent le
moins, elle usurpe toutes les places, elle assiège toutes
les portes , elle élargit toutes les boutonnières , elle a
fait changer la forme des habits , elle a forcé les tailleurs
a avoir des marques toutes faites , les bijoutiers y ont dé-
pensé tout leur métal , les marchands de rubans y ont
employé tous leurs ouvriers , les chevaux de poste eux-
mêmes son partis pour l'étranger chargés de croix ; et au
Salon de 1851 , le plus beau Salon depuis le couronne-
ment de l'empereur, on donnera une croix, une seule
croix , un pouce de ruban , rien qu'un pouce , pour tous
ces artistes de talent que la révolution a ruinés, pour
tous ces tableaux de génie qui ne trouvent pas ini débou-
ché, pour tous ces progrès que Paris entier a reconnus et
applaudis avec transport. Quoi donc ! il y aura à Paris
quatre fois plus de médecins médiocres décorés qu'il n'y
a d'artistes et de grands artistes décorés ; il faut qu'un
ministre de l'intérieur soit bien malheureux pour en ve-
nir à un tact si exquis des convenances et des encourage-
mens à donner aux beaux-arts !
A la' place de M. Robert, je pleurerais d'être décoré
tout seul.
A la place de Dupont, notre premier graveur, Dupont
qui a fait un chef-d'œuvre, Dupont qui a égalé ce que
l'Angleterre fait de pKis beau en ce genre, je pleurerais
d'être décoré tout seul.
Mais que les sculpteurs s'embrassent. Félicitez-vous
tous , frères ! point de décorations pour vous , point de
gloire à part ! Barye lui-même n'a pas la croix.
Mademoiselle de Fauveau a bien fait de ne pas exposer
cette année : honorable pressentiment d'une femme et
d'une artiste qui sentli l'avance que ses juges ne sont pas
a sa hauteur. Desprez n'a pas été plus heureux que Barye,
malgré son admirable, chaste et naïve statue de l'Inno-
cence. Voila qui va bien! nous aurons donc de grands
artistes, comme tous les artistes qui sont grands en dépit
du pouvoir.
Les injustices en ce genre ne se comptent pas ; nous ne
pouvons pas les compter. Le mécontentement général
s'est consolé à force de mépris. Tant pis pour la croix si
elle n'est pas à ces boutonnières vierges encore", elles n'en
voudront peut-être pas dans un an.
Camille Roqucplan , le jeune et pétulant peintre de
genre, chef d'école déjà, n'a pas été mieux traité. Ca-
mille est le plus gracieux , le plus spirituel coloriste de
l'époque. Dessinateur hâté, mais chéri du public; plein
de vie, d'esprit, de grâce , de feu, intelligible a tous;
improvisateur exact et vrai; Camille Roqueplan , après
trois Salons où il a marché de progrès en progrès, après
son dernier tableau , oîi il a consacré le bal de l'Opéra ,
cette fragile nuit de fêie au profit de la vanité des
courtisans plus encore que de la misère des pauvres,
dont sans lui, personne excepté , les pauvres n'auraient
gardé le souvenir! M. Camille Roqueplan n'a pas la
croix.
La voix publique s'était aussi permise de la donner ,
la croix, à M. Champmartin. Champniartin est notre
premier faiseur de portraits aujourd'hui : grâce à Champ-
martin nous avons quelqu'un à opposer a l'anglais
Lawrence, si comblé de faveurs et d'honneurs dans sa
patrie. Le portrait de M. de Crussol est un chef-d'œuvre;
tout Paris enchanté s'est arrêté devant le portrait de ma-
dame de Mirbel ; portrait d'artiste, senti , conçu ,- exécuté
par un artiste , véritable production de génie , pleine de
sentiment, dégoût, d'esprit sans reproche. M. de Champ-
martin n'a pas la croix!
Madame de Mirbel rend a la miniature sa gloire éclip-
sée ; elle a de la grâce pour tous les visages ; elle est sim-
ple, elle est vraie, elle fait les femmes aussi jolies que si
elle était un jeune homme; on se baisse avec délices pour
contempler ces ravissantes peintures, si fines, si fraîches,
dignes d'être vues a la loupe. Que voulez-vous? On a fait
l'injure "a madame de Mirbel de lui donner une mention,
un vulgaire encouragement a l'usage des talens qui com-
mencent, n nous semble qu'un grand talent était au ni-
veau de toutes les récompenses; et puisque, comme femme,
madame de Mirbel ne pouvait recevoir la croix, ime
mention isolée est alors honorable, placée auprès de l'ar-
ticle qui nommait les artistes décoi-és , pouvait faire ap-
prendre au public que l'on savait reconnaître et récom-
penser tant de goût, tant d'esprit, tant de travaux si heu-
reux , si admirés , si applaudis.
Ziegler n'a pas hii-mènie une mention , pourtant il a
fait un bel Henri IV ; Henri IV, le chef et le plus grand
de la maison d'Orléans.
Mcrcuri, graveur, n'a pas même obtenu une médaille
de seconde classe. Demandez a M. d'Argout ce que c'est
que Mercuri ; il croira que vous lui parlez de Bucourt.
Gué jette plusieurs tableaux au Salon. On s'arrête de-
vant sa terrasse si ferme et si puissamment modelée , vé-
ritable pêle-mêle sans confusion , tout rempli de difficultés
vaincues ; JoUivart si fin et si vrai , paysagiste sans ma-
nière, expose sept a huit paysages comme nous en dési-
rons tous au moins un , pour mettre dans le salon de nos
noces ;
Edouard Bertin, esprit ferme, dessinateur profond.
S8
L'ARTISTE.
coloriste sec, mais vrai ; jette a la fin de l'exposition un
paysage d'un bel effet , composé d'une ronce et d'un ro-
cher; ce paysage tout dur qu'il est et peu flatteur aux
yeux, attire la foule; les maîtres, Vernet surtout, s'y
arrêtent et lui donnent tous leurs éloges ; non loin
d'Edouard Bertin, Laberge expose une Pue de Norman-
die; le ciel est éclatant comme un beau ciel du matin ,
les tons sont chauds et soutenus comme personne ne les
trouve en France , les personnages du tableau sont d'une
naïveté charmante , légèrement parés, décorés et simples.
Le tableau de Laberge est presqu'un chef-d'œuvre; eh
bien , Jollivart , Edouard Bertin , Laberge, pas un de nos
paysagistes n'a la croix !
Pas de croix à Eugène Lami , espèce de Scribe de si
beau monde et de si élégantes façons. Pas de croix à Isa-
bey fils, digne de son père. Pas un mot d'Isabey père,
qui n'eût pas voulu être nommé sans son fils. Pas un mot
d'Eugène Delacroix, qui a fait une barricade de Juillet.
A d'autres donneurs de récompenses , le sujet seul choisi
par Delacroix lui eût valu les éloges que personne ne de-
vait refuser a son talent.
Mais voici encore quelque chose de plus étrange et de
plus incroyable : Decamps a obtenu une médaille de
seconde classe !
Il y a à Paris deux frères dont le talent est populaire.
Hommes supérieurs dans deux genres où il* est difficile
d'être supérieurs, la gravure et la peinture. Ces deux
hommes nous ont affianchi de la gravure et du dessin des
Anglais dans les ouvrages typographiques. Walter Scott
et Cooper se sont estimés heureux d'être compris et com-
mentés par les frères Johannot. A Paris , il n'est pas un
écrivain de talent , pas un grand poète qui , a chacune de
ses productions , n'éprouve le besoin de s'associer un des
deux Johannot. Il n'est pas de livre complet sans une
gravure des deux frères, pas de succès complet sans leur
succès. Lamartine , Casimir Delavigne , tous nos honnnes
de quelque valeur ont travaillé avec les frères Johannot.
Ce sont nos hommes "a nous , nos amis , nos compagnons,
artistes doublement pleins de cœur et d'anie, Castor et
Pollux; mieux que cela, Brueis et Palaprat; mieux que
cela encore , les deux Racine ayant un génie égal ; le ta-
bleau d'Alfred Johannot, une Arrestation sous Louis XIII
a fait une sensation presque aussi profonde que le tableau
de Léopold Robert. On s'est pressé pour l'acheter. Celui
qui écrit cet article est allé lui-même faire ses offres pour
un chef-d'œuvre qui lui eût donné six mois de bonheur.
Alfred avait déjà vendu son tableau, il l'avait vendu de
préférence au roi des Français ; il n'avait voulu à aucun
prix le laisser aller en Angleterre ; eh bien , Tony n'a
pas la croix , Alfred n'a pas la croix , on n'a songé à la
donner ni a Tony en faveur d'Alfred , ni a Alfred en fa-
veur de Tony, on a osé donner a chacun de ces grands
artistes une médaille de seconde classe ! J'imagine que le
ministre a dû être bien étonné et bien honteux quand il
les a vus tous les deux accepter cette médaille. C'est à
ces traits de modestie qu'on reconnaît le grand talent !
Bons Johannot !
Eh mon Dieu! mon Dieu! voici bien le comble
des abus. Un homme en Europe continue Raphaël!
Il en a le secret, c'est un homme d'un génie a part;
il s'appelle tout simplement Ingres. Vous le connais-
sez tous; on se découvre quand il passe. Au Louvre,
il a fait son plafond de YJpothe'ose d'Homère , la plus
belle production des temps modernes; on proposait Ingres
pour la croix d'officier de la Légion-d'Honneur. C'était
le moins qu'on pût faire pour la Légion-d'Honneur. Le
jour de la distribution', Ingres était entouré par le monde
des artistes : peintres, poètes, gens de lettres et femmes,
c'était a qui l'approcherait le plus. Et quand son nom
manqua a la liste des éloges solennels , il y eut dans le
monde artiste je ne sais quel respectueux attendrissement
bien préférable, au cœur d'un homme comme Ingres, à
toutes les joies du cordon bleu. C'est une belle consola-
tion , savez- vous , que d'être négligé en pareille compa-
gnie? C'est trop de gloire pour un jour.
Je n'ai pas besoin de vous dire que Schnetz a été oublié.
Allez a Rome , Schnetz.
Puis savez-vous comment on a acheté le peu de ta-
bleaux achetés! Le savez-vous? On est allé au Salon
comme on est allé dans une foire. On a entassé pêle-
mêle le bon , le mauvais , le médiocre , on a acheté le
tableau de l'élève en même temps qu'on achetait le ta-
bleau du maître, quelquefois on a dit a l'artiste : Je
t'achète ton tableau ? sans lui dire quel prix on mettait à
ce tableau , et trop sûr qu'il serait trop heureux de le
vendre n'importe à quel prix. Ainsi on a traité l'art pau-
vre , abandonné , vaincu par l'intérêt des affaires politi-
ques , vaincu au-dedans par l'émeute et la misère publi-
ques, vaincu au dehors parla guerre. Pauvres artistes
qui ne demandaient qu'un peu de gloire! Pauvres révo-
lutionnaires en haillons et sans pain ! Puis on leur a dis-
tribué les travaux a faire , et de ces travaux qui tiennent
h la gloire nationale, qui seuls donnent a l'art les vastes
développemens dont il a besoin pour parler haut ; il a été
donné a peu d'homme de talent de profiter. Delacroix
n'a pas pu obtenir trente pieds de plafond a immortaliser.
Champmartin n'a pas eu un dessus de porte. Or Dela-
croix aurait accepté avec transport ses trente pieds de pla-
fond, Champmartin pleurera son dessus de porte. Après
cela soyez donc grands artistes ! Usez votre ame ! Appelez-
vous Delacroix ou Champmartin !
Pour finir, on fait circuler l'anecdote suivante, qui
L'ARTISTE.
29
risque fort d'être vraie, et qui couronnerait cette œuvre
lie gûnérosilé. M Dclaroche avec Roljcrt a partagé la
grande palme du Salon. On s'est tue devant ses deux ta-
bleaux, on a écrit a ce sujet des volumes de points d'ad-
miration. On rapporte que M. Dclaroche était porté pour
être oflicier de la Légion-d'IIonnenr. (M. Cousin a été
récemment nommé olïïcier delà Légion-d'llonneurpour
avoir fait un voyage en Allemagne.) Eh Lien, ou rap-
porte que le nom de M. Dclaroche aurait été rayé de la
liste sous prétexte que celui qui avait fait Cromwell n'é-
tait pas un bon citoyen ! Le fait est que M. Delaroclie,
avec les deux princes lidouard , Richelieu, Mazarin,
Cromwell et une foule de choses admirables qui suffi-
raient a vingt réputations, n'a reçu aucune récompense
a celte royale séance.
Cette fois , nos seigneurs , c'est trop de faquinisme et
de dédain. M. Dclaroche déclaré mauvais citoyen pour
avoir fait Cromwell! Cromwell eu habit grossier, pensif,
plein de génie , qui vient voir la mort, poussé par je ne
sais quelle curiosité vulgaire qui lui sied à ravir; un
Cromwell ainsi fait annonce un mauvais citoyen ! Pau-
vres fous ! pauvres trenibleurs !«dites donc que c'est là une
de ces âmes que vous ne comprenez pas , une de ces usur-
pations qui font honte ii toutes les usurpations, un de ces
mâles courages inflexibles comme le fer, qui se promènent
parmi les peuples leur faisant courber la tète d'un regard,
dédaignant même de découvrir la leur ! Vils flatteurs de
tète-a-tête, n'insultez pas Cromwell en le faisant descen-
dre au rang d'une allusion !
P. S. Or l'anecdote est vraie. Le beau nom de Dcla-
roche a été rayé de la liste. La Légion-d'Honnenr n'aura
pas-M. Dclaroche pour oflicier. Voici une belle page a
ajouter en 1851 a l'histoire des beaux-arts. C'est une
grande calamité 1
SALON DE 1831.
Le Salon s'est ferme' lundi après avoir e'té ouvert trois mois et
demi. La séance royale, ou ]iour mieux dire la distribution dos
prix, a eu lieu le jour suivant, à huis clos , devant un certain
nombre de privilégiés , sans que le public y fût admis, comme si
on voulait lui cacher une mauvaise action. Certes ce n'est pas
moi qui me cliargcrai de rendre compte de cette parade de cour ,
où les artistes jouent trop volontiers le rôle de marionnettes, et
reçoivent , comme des écoliers qui ont fait une bonne composi-
tion , des médailles décernées par je ne sais quels juges , pris on
ne sait où. Pour donner une idée de la capacité ou de l'cspHt de
justice de ces doclciu^, il sufiit de dire que sans parler des
Baryc, des Sigalon, des Delacroix , MM. Orcnier, Huet , Rou-
get, Ed. liertin , Laitergc , Caudron , .Jranion , Rousseau,
n'ont pas même obtenu d'accessit , de mention honorable , et que
Dccamps a une médaille de seconde classe ! Il faudrait deux feuil-
les pour noter toutes les insultantes bévues de ce jury anonrme
et Protée , mais je laisse ce devoir à I'Artiste , auquel il appar-
tient de droit comme défenseur né des arts. Quand donc les Cham-
bres daigncronl-cllcs enfin s'en occuper ? N'est-il pas déplora-
ble que depuis l'établissement du gouvernement représentatif,
il n'ait jamais été prononcé un mot à la tribune en leur faveur?
Je croyais donc ma lâche bien accomplie. Cependant depuis que
I j'ai ])ul)Iié mon dernier article , il s'est présenté tant de tableaux
I remarquables qu'il me parait important d'en parler. A mesure
que le 1 5 arrivait on voyait grossir l'exposition. 11 fallait
passer sa vie au Salon pour se tenir au courant ; à peine avicr.-
vous le dos toui-né qu'on venait accrocher derrière vous quelque
chef-d'œuvre encore tout frais , et bientôt l'immense galerie du
Louvre n'aurait pu suffire à renfermer toutes les œuvres nou-
velles. Allez dire après cela « les arts s'en vont comme les rois ! »
Je ne sais si cette méthode est bonne, elle fatigue du moins
singulièrement ceux qui éprouvent le besoin de tout voir; mais
enfin elle existe, et comme elle nuit plus particulièrement aux
artistes, tant qu'il ne s'en plaindront pas, personne n'a droit de
le faire. Rcvcncns donc aux tableaux. A cette ardeur de travail
que montrent les peintres , à cet enthousiasme , à cet amoiir de
l'art qui les animent, à ce caractère intime d'étude et de con-
science qui se décèle dans les ouvrages récemment exposés, on
reconnaît facilement l'émulation qu'inspire le jugement iramé-
I diat du public.
I L'artiste en présence de la nation sent la nécessité de se pro-
I duire; placé à côté de ses rivaux , le désir de les surpasser re-
i double, son démon le tourmente, il touche la gloire, il embrasse
l'avenir , et bl.îmé ou applaudi , dès qu'il voit qu'on s'occupe
de lui , il relève sa tête abattue et retrempe son génie dans l'a-
gitation. Cette observation, si saillante qu'il est presque inutile
de la faire à des lecteurs comme les nôtres , n'échappera pas
sans doute à l'administration des beaux-arts. Elle en appréciera
la conséquence et fera ses efforts pour entretenir le feu sacré.
Des expositions annuelles nous paraissaient le meilleur moyen
d'y parvenir , le roi vient de le promettre , grâces lui soient
rendues.
Trois années de dislance enlèvent en effet à un grand nombre
d'artistes l'avantage de se faire juger en plein jour ; les tableaux ,
dans ce long espace de temps , s'achèvent , se vendent , se dis-
persent ( il faut vivre avant tout ), et quand arrive le Salon ,
annoncé seulement deux ou trois mois d'avance , on n'a plus
rien à oÛ'rir à ses compatriotes , au public. Alors chacun com-
motionne , excité par la vue des ouvrages de ses rivaux , veut
aussi s'élever. Les hommes sincères, les peintres
touchés dos progrès ou des fautes de l'école , se modj
corriKont, et comme on tient h montrer de suite le
nouvelles études . de ses combinaisons neuves , paij
effrayé d'attendre trois années pour cela , on se pr
- A
50
L'ARTISTE.
pèche, on se sacrifie volontairement , lecorpslui-mèmss'e'puise,
et la pi'écipilalion gâte trop souvent l'œuvre qui serait sortie
complète avec deux ou trois mois de travail déplus. La plupart
des ouvrages exposés depuis peu attestent la vérité' de cette ré-
flexion , par laquelle je ne prétends accuser du reste qu'une ar-
deur trop généreuse chez nos artistes. En nous appelant à des
expositions fixes et annuelles , le gouvernement les sau.vc
pour ainsi dire d'eux-mêmes , il permet aux peintres étran-
gers de venir rivaliser avec nous ( les arts sont essentiellement
cosmopolites ) , et il mérite notre reconnaissance en stimulant
les progrès ])ar l'apiirobation ou le blâme plus souvent exprimé,
enfin le public lui-même sera ramené, avec un double intérêt,
vers les beaux-arts qu'il oublie tiop facilement. Peu à peu
alors le Salon cessera d'être un lieu de promenade pour le peu-
ple , et dcviendia une giande école où il ira se former son
goût et conséquemment ses mœurs. N'est-il pas incontestable
que, même dans l'état oii sont les choses aujourd'hui, cha-
que exposition donne à la peinture et à la statuaire de nou-
veaux amans qui leur restent à jamais fidèles , tant elles ont de
charmes , et qui arrivent à les comprendre seulement en les
voyant.
Il est temps aussi que l'État consacre spécialement quelques
salles du Louvre ou de tout autre bâtiment h l'exposition des
tableaux de nos peintres ; car, ainsi qu'on l'a dit avec beaucoup
de justesse, il ne faut pas que ces solennités nous empêchent ,
nous et les étrangers , de jouir des grands maîtres barbarcment
cachés et abîmés aujourd'hui sous les échafaudages dont on
les couvre pour y pendre les modernes. N'est-ce pas se priver,
dans l'instant oîi il serait le plus utile , d'un point de contact ,
d'une assise de comparaison, dont on peut tirer les plus grands
fruits ? Cette pensée est trop facile à concevoir pour qu'il soit
nécessaire de la développer davantage. J'en resterai donc là pour
aborder de suite l'examen des tableaux qui nous restent à voir.
Au nombre des plus remarquables, je citerai d'abord le Bal de
l'Opéra au profit des indigens , par SI. Camille Roqueplan :
c'est un ouvrage effrayant de travail, où l'on voit fourmiller deux
raille personnes à la lumière éblouissante et fantastique des bou-
gies et du gaz hydrogène auxquels le peintre a donné selon nous
une clarté qui tient trop du soleil. Notre époque au bal est tout
entière dans cette assemblée , femmes , jeunes filles bâties de ga-
zes et de soie, comme dirait l'Africain Dumas, dandys militaires,
tous sont merveilleusement saisis et habillés. Je ne sache encore
aucun artiste qui ait rendu ce que l'on appelle la bonne société
avec autant de goût et de vérité. Nous n'avons pas été jusqu'ici
prodigues d'éloges envers M. Roqueplan : on peut donc nous
croire. Son nouveau tableau est de la bonne peinture. Il a eu
le malheur de l'exposer avant qu'il fût achevé, et nous sommes
fâchés sans doute de ne juger , grâce à son impatience , que ses
intentions ; mais du moins faut-il avouer qu'elles sont par-
faites. Les difficultés d'une pareille composition sont vain-
cues avec bonheur ; les figures traitées avec esprit, et les groupes
qui garnissent les loges d'avant-scènes à gauche font un elfct
délicieux. J'aime moins les femmesdu premier plan , qui ne me
paraissent pas d'une nature assez fine, quoiqu'il faille citer par-
mi elles une jeune personne anglaise d'une suavité enivrante ;
enfin ce tableau me paraît destiné à un brillant avenir , une fois
que le peintre aura repris ses personnages avec délicatesse, et que
la vigueur dont il l'attaquera sur le devant donnera encore plus
d'air dans les fonds. M. Camille Roqueplan vient de s'ouvrir
une belle carrière; il lui appartient maintenant de traduire sur
la toile notre société , notre beau monde , comme Chai'Iet a
trouvé le peuple dans ses lithographies; et ce n'est pas là un
rôle qu'il doive dédaigner; car il sait que la plupart des grands
maîtres ont peint leur époque et leur pays. Avant de quitter
M. Roqueplan , je veux le blâmer de n'avoir pas conçu son ta-
bleau de manière à nous donner une idée complète du local , à
nous rendre l'aspect tout entier que préscnlait la salle de l'Opé-
ra. La chose était difficile- sans doute, mais il a prouvé qu'il
n'avait pas peur des difficultés , et son ouvrage alors , avec un
caractère plus vaste , plus spécial, aurait doublé de prix et d'in-
térêt pour la postérité.
En disant plus haut que les peintres sincères et courageux
savent se modifier, et que la précipitation qu'ils mettent à pré-
senter au public le fruit de leurs nouvelles études nuit souvent
à leurs ouvrages , nous ne pensions pas avoir à faire sitôt l'appli-
cation de notre proposition. M. Decaisne, qui est de ces hommes-
là, ayant sans doute apprécié le reproche lait à son Louis XIII
d'être un peu terne , et voulant dompter la critique , vient d'ex-
poser un Enfant endormi sur un chien dont la couleur est
excessivement brillante. Cela était facile à une palette comme
la sienne ; mais nous croyons que , pour arriver à cette qualité,
il a outré l'empîoi de ce qu'on appelle les empâtemens. Son ta-
bleau a besoin d'être vu à une trop grande distance , et je me
plaindrai également de la petitesse des jambes de l'enfant. Ce
sont là des défauts que M. Decaisne pourra réparer sans peine ,
qu'il sent déjà comme nous peut-être, et dont le souvenir lui
profitera quand il sera tenté de travailler aussi vite. Il a de quoi
se consoler d'ailleurs, car il a montré en grand coloriste qu'il
savait être brillant quand il le voulait; et la tête toute charmante
de l'enfant , comme le sentiment de vie que l'on admire dans
celle du bon chien si heureusement couché, rendent toujours ce
tableau fort remarquable.
Voilà encore deux paysages de M. Horace Vernet : cette
prétention à faire tous les genres, à ne rien trouver d'impos-
sible, révèle une présomption indigne d'un homme aussi supé-
rieur, compromet son talent et nuit à sa réputation ; car je suis
obligé de l'avouer, nous avons au I«ouvre peu de paysages infé-
l'ieurs à ses deux forêts, lourdes, noires, sans feuilles, privées
d'air et même de perspective. L'inépuisable fécondité de M. Ho-
race a aussi mis au monde depuis peu une demi-douzaine de
tableaux , dans lesquels (il est de notre devoir de le dire) nous
n'avons rien retrouve des études sérieuses, de la foi d'artiste,
que nous avions admirées dans ses deux têtes italiennes. Loin
de moi la pensée de m'attaqucr en pygmée à une réputation eu-
ropéenne, je serai toujours le premier à confesser que M. Ho-
race \ernet est un habile peintre; mais, je le répéterai aussi ,
parce que telle est ma conviction , il se laisse égarer par sa pres-
tigieuse facilité, par un esprit trop superficiel; il ne creuse pas
assez. Depuis la Folle par amour, le Soldat laboureur, le
Cheval du Trompette et le Chien du Régiment, le cœur
L'ARTISTE.
51
n
I
ne sait plus où se prendre dans ses innombrables ouvrages ,
ft quant à moi , j'estime que Camille Desmoulins est au-
dessous de tout ce tju'il a januiis fait. Les personnages de
ce drame sont dessines avec talent et groupes avec adresse,
convenons-en tout d'abord, mais ils manquent totalement de
force et d'énergie. La scène est froide, e'pisodique, sans clan,
sans passion; chaque figure s'occupe cgoïslcmcnt d'elle-même,
et l'ensemble au premier coup d'œil vous saisit par un ton gris
et propre , par un aspect de papier peint qui vous glace. De ce
mouvement spontané' (pii poussait alors chacun à saisir une
feuille verte comme signe de ralliement, à l'arborer comme une
nouvelle cocarde pleine d'espérance , de ce feu eleclri([uc dont
l'éloquence du jeune révolutionnaire embrasait tous les cœurs ,
le peintre ne nous en a pas garde la moindre parcelle ! Tou-
jours de l'esprit et du liiirc , mais de l'ame pas l'ombre. M. Ho-
race est im athée en peinture.
Pour revenir à des sontimens plus doux, parlons d'un
grand tableau, signe' Zieglcr, apparu depuis huit jours. Henri
de Navarre ayant reçu une lettre de son bon cousin Henri HI ,
où on lui faisait savoir que sa femme était d'assez bonne intelli-
gence avec un de ses capitaines, ne trouve rien de niieu.x. à
faire que de la leur lire à tous deux : le trait est d'un homme
d'esprit, et fait honneur à celui qui devint le moins mauvais
des rois ; mais M. Zieglcr avait besoin d'un talent d'ex-
pression bien rare pour tirer parti d'un pareil sujet et donner à
chaque figure son vrai caractère. Nous craignons qu'il n'ait pas
été à la hauteur d'une telle mission; le fait est qu'on ne com-
prend pas assez la scène qu'il a voulu rendre. Henri de Navarre
nous parait d'abord avoir le défaut de ne pas ressembler assez
à Henri IV, et de plus il lit froidement; on ne sent pas sur sa
physionomie et dans tout son corps l'ironie ou la contrainte
qu'il devait éprouver en ce moment; et son capitaine, debout,
les deux mains appuyées sur sa haute épée, hisloriquemcnt nue,
porte, en vérité, sa tète avec une fatuité trop giolesque. Puis-
(pie nous sommes aussi sévère pour l'ouvrage d'un débutant
c'est nécessairement qu'il se dislingue par beaucoup de mérite •
ainsi, après avoir fait tant bellejpart à la critique, nous dirons
(pie Marguerite de Valois se retourne avec un bon mouvement
de cette surprise, mêlée de colère, que les femmes ressentent
si bien et savent si bien feindre en cette occasion ; les mains et
la tête du capitaine sont d'une extrême finesse, et quoique la
couleur générale pousse peut-être un peu au noir et manque
de lumière , l'ensemble est d'un bel efi'et. Nous croyons, en un
mot, que la manière franche et large dont est touche ce tableau j
.innonce un homme de talent qui n'a besoin que de se corriger
et qui a tous les moyens pour y parvenir.
C'est un superbe début (|ue celui de M. Laberge. Sa Fuede
Caen a certainement de la rudesse; maisons et paysage se sil-
houettent durement sur le ciel , les ombres sont chargées de tons
roux fort singuliers ; mais en revanche tout son tableau est plein
d'une énergie de pinceau et d'une valeur d'artiste qui produit :
le nom de M. Laberge avec éclat.
M. Manpiis a présenté un Louis-le-Débonnaire au moment
où il dépose la pourpre; ce tableau est d'une couleur agréable et :
d'un dessin très-pur. Cette vaste composition est bien entendue, '
mais elle manque de force. C'est à nos yetix un défaut capital
dont M. Marquis parait capable de se défaire, s'il juge que
nous avons raison.
Nous avons distingué encore un grand portrait de femme ,
par M. Belloc. Il est d'une assez bonne peinture pour iju'on
oublie l'enfant disgracieux qui se penche sur sa mère. Les chairs
sont bien étudiées et la robe de satin est admirablement faite.
Sil ordre de la Légion-d'Honneur a encore quelque importance
dans ce siècle désillusionné et assez fort pour mépriser de pa-
reilles distinctions , il faut se réjouir des trois croix qui vien-
nent d'être données, Dupré, Léopold Robert et Dupont sont
décorés! ceux-là du moins en étaient dignes, et quoique nous
regrettions (pie le statuaire Barye n'ait pas aussi pailagé cet hon-
neur puisquehonneurily a, les artistes doivent s'enorgueillir qu'on
les ait trop respectés pour leur prodiguer scandaleusement le»
croix comme à la garde nationale. Il est inutile de rappeler ici
les droits incontestables de M. Dupré; j'ai déjà parlé de Barye,
de Robert , quant à M. Hcnriquel-Dupont , tout le monde a Joue'
depuis long-temps son Gustat-e fFasa. C'est un travail pré-
cieux, achevé, rempli d'une élégante hardiesse et d'autant de
couleur que ce genre peut en avoir, je m'émerveille surtout
qu'on puisse suivre et saisir, durant huit années de sa vie, des
traits de lumière aussi brillans et aussi harmonieux ; il faut en
vérité un amour dévorant de son art pour ne pas tomber épuisé.
M. Dtqiont est sans contredit aussi habile que les j)lus habiles
graveurs anglais, quoique sa planche n'ait peut-cire pas encore
toi.t le degré de force et de suavité de leurs vignettes. Il est
digne de lui de chercher de nouvelles combinaisons qui, à l'aide
de celles déjà connues, parviendraient à donner plus de vie et de
couleur à nos planches. Quoi qu'il en soit, M. Henriqucl-Du-
pont n'est pas seulement un de nos premiers graveurs, c'est en-
core un dessinateur plein d'esprit , et les croquis dont il a orné
le précieux La Fontaine de M. Feuillet sont d'une finesse et
d'une légèreté ravissante.
Rien de plus intéressant du reste que cette collection unique
réunie par M. Feuillet avec l'ardeur infatigable et le goût épuré
d'un véritable am?leur des arts. On conçoit à peine la persévé-
rance et le dévouement qu'il a fallu avoir pour amener tous les
artistes d'I'^iirope et même d'Amérique à résumer ainsi en ac-
tion, au bas de chaque fable, la moralité ou l'action même de
celte fable, et l'on peut juger du soin que ceux-ci ont mis dans
leur travail, en songeant chacun qu'ils devaient se trouver per-
j)éluellemcnt en aussi nombreuse et redoutable compagnie I
Celle collection est immense , et sera dans cent ans d'un prix
inestimable , car madame de Mirbel vient de la compléter par
un de ses petits chefs-d'œuvre , en faisant pour le frontispice
le portrait de M. Feuillet. Heureux M. Feuillet .'
A propos de dessins , nous ne pouvons guère passer sous si-
lence les jjortraits au crayon noir et à reslom[)e de M. Léon
\iardot : nous y avons remarqué de bonnes éludes; et comme
us sont tous de personnes très-connues, nous avons pu juger
aussi qu'ils sont d'une extrême ressemblance. On voit qu'il y a
de l'amour dans la manière dont dessine M. Viardot. Ses ou-
vrages ont le grand mérite de ne j>as sentir le métier j et s'il
52
L'ARTISTE.
continue à travailler, il se défera bientôt de la dureté et de la
lourdeur qu'on-esl en droit de lui reprocher.
Ne terminons pas celte revue sans rendre grâce et honneur
à M. Hittorff pour les plans curieux et intcr.ssans qu'il a levés
des temples d'Athènes. Il a re'tabli, avec une adresse exquise et
beaucoup de talent , les sculptures peintes telles qu'on peut
croire qu'elles ont existe.
V. SCHOELCHER.
:Hppmi îïf0 |3ublifatimt0.
LE NEVEl' DU CHANOINE,
COHFESSIONS d' ANTOINE CUICMARD , ÉCRITES PAR tCI-HÊME.
C'est un singulier personnage que M. l'abbe' Guignard , au-
teur de ce livre. Figurez-vous le neveu d'un chanoine de Bor-
deaux (il dit lui-mcBne le neveu en laissant supposer une autre
lien plus intime ] , cleve par des jésuites , et profitant à leur
e'cole pour être digne un jour de ses maîtres. Le petit Guignard
c'iait au collège , à peine âge' de quinze ans , lorsque entrant un
matin de bonne heure, de trop bonne heure, dans la chambre
de son professeur , il fut témoin de certaines choses qui le firent
beaucoup réfléchir. Quelque temps après il se rendait à Bor-
deaux auprès de son oncle et se trouvait dans la diligence avec
plusieurs compagnons de voyage. Par malheur , au nombre de
ceux-ci était une jolie actrice j une jolie actrice! comprenez-
vous tout ce qu'il y a de dangereux dans un pareil voisinage ?
Le jeune Guignard fit ce que beaucoup d'autres auraient fait à
sa place : il n'eut pas la force de résister. Pauvre Guignard !
Son oncle le chanoine , ayant appris ce qui se passait , se fâcha
tout rouge ; Guignard était encore un peu innocent, malgré l'ac-
trice ; il alla s'imaginer que sa maîtresse serait victime du cour-
roux de son oncle le chanoine; mais la belle trouva moyen de
réduire celui-ci au silence , et Guignard fut heureux en voyant
faffaire finie. 11 sautait de joie, il était au troisième ciel, au
paradis ; il alla se jeter au cou de son actrice. Perfides actrices I
le pauvre Guignard reçoit cette fois - ci de bons conseils j on
l'invite à être bien sage. C'était bien ce qu'if cherchait ! il fut
accablé. Son oncle lui proposa un voyage : il l'accepta de grand
cœur pour se distraire , pour être moins malheureux. L'oncle
et le neveu parcourent différentes villes : ici des sites charmans,
là des rencontres agréables , plus loin une rencontre pénible et
effrayante : un forçat liliéré à la longue barbe , à l'existence
tourmentée et inquiète. Guignard se fait ensuite comédien. Pau-
vre jeune homme! il voulait vivre indépendant; mais qu'il se
trompait ! Le rire sur le visage , les larmes dans le cœur , n'est-
ce pas trop souvent la vie du théâtre ? Guignard fut éconduit
par le public à grands coups de sifflet. Il est vrai que la cabale
s'était un peu mêlée de tout ceci , et que Guignard avait indis-
posé contre lui la jeune première et la soubrette , deux piquan-
tes brunes à l'œil éveillé, à la taille souple et svclte. Guignard
fut cruellement puni de leur avoir promis ce qu'il ne pouvait
plus donner.
De la milice du théâtre Guignard passa à celle des camps :
là, nouvelles tribulations. Guignard voit les champs de \alray
et le triomphe des armées françaises. 11 a aussi sa part de gloire,
grâce à son adresse. 11 arrive plus tard à Verdun, où déjeunes
filles ont offert aux Prussiens des fleurs contre-révolutionnaires.
Elles vont périr sur l'échafaud, ces autres fleurs de la jeunesse
de Verdun ! Guignard est épris des charmes de l'une d'elles ; il
veut la dérober à la mort. Combien de difficultés et d'obstacles
devant lui ! 11 prend l'habit ecclésiastique et pénètre ainsi dans
la prison. Un brigadier de hussards avec la soutane de prêtre !
Ce stratagème réussit. Guignard pars'icnt à faire échapper celle
qu'il aime; ils parlent tous deux pour Liège... Le brigadier-
prêtre voudrait bien obtenir de la jeune vierge le prix de sa
rançon ; mais celle-ci le repousse avec force, lutte de paroles et
même d'action qu'Henri Monnicr et Porret ont rendue avec
talent.
A Liège , Guignard a une fâcheuse affaire avec ses chefs ; il
est traduit devant un conseil de guerre. La vierge de Verdun
( elle mérite toujours ce nom) fait à son tour des efforts pour le
sauver. Elle y parvient , mais à un prix qui lui rend la vie
odieuse. Elle disparaît après avoir écrit une lettre d'adieu à
Guignard. Celui-ci veut la venger et se venger lui-même ; il
provoque et tue en duel son capitaine. Il se sauve ensuite à Co-
blentz , s'y trouve avec l'élite des émigrés , passe au service
d'Autriche, et partout obtient des bonnes fortunes dont il est
fier. Après la bataille de Zurich il rentre en France , jette la
capote militaire sur le buisson , et devient jésuite dans la com-
pagnie des pères de la foi. 11 avait fait vœu de mettre fin aux
désordres, aux faiblesses de sa vie; mais l'esprit malin se plaît
à déjouer ses projets et lui fait commettre de nouvelles fautes...
Telle est en bref la vie de M. l'abbé Guignard . espèce de
Gil-Blas du jésuitisme , adroit , alerte , profitant des moindres
L'ARTISTE.
.x>
circonstances pour ses plaisirs et pour la gloire de son ordre ;
pc'cheur endurci, mais franc dans ses confessions, qui s' étant
trouve souvent ( comme disent les chroniqueurs ) en pêchié de
luxure , a eu le courage de l'avouer avec franchise et de signa-
ler les e'cucils où sa vertu a fait naufrage. Écrivain hahile, con-
teur spirituel , dont la veiTC satirique se rc])and sur toutes les
pages du livre pour les colorer. La confession publique de
l'abbd Guignard aura de nombreux auditeurs.
^mm jDramatiquf.
THEATRE FRANÇAIS.
PAS X. D'ÉPAGNV.
Un auteur sent mieux que personne le faible de son ouvrage ,
lors même qu'il paraît se faire le plus d'illusion ; les précau-
tions qu'il prend , les soins qu'il se donne pour faire valoir ,
avant tout , la partie défectueuse de son œuvre, les éloges mê-
mes qu'il croit pouvoir lui donner, attestent le l)csoin qu'il
éprouve de tromper, lui-même et les autres j et cela seul suffi-
rait pour signaler à l'obsciTateur les points sur lesquels le ta-
lent a failli.
Si M. d'Epagny avait pense' que l'action de son drame pût se
résumer sous un titre clair et précis, il ne l'eût assurément pas
intitule le Bachelier et le Théologien , lorsqu'il ne se trouve
dans sa pièce aucun personnage qui agisse rccllcmont comme
bochclier ou comme théologien. Mais comme il a senti ipie l'at-
tention se partagerait entre deux intrigues qui se croisent ot
s'entremêlent sans jamais faire un tout , il a essaye' de donner le
change sur ce défaut par une e'nonciation vague et ambiguë de
son sujet.
Le drame nouveau nous offre donc deux actions bien dis-
tinctes qui se tiennent seulement par la part que prennent <\
l'une et à l'autre quelques-uns des chefs de la Ligue. Celle qui
semblait devoir être l'objet principal, et qui de fait reste en se-
conde ligne , nous met sous les yeux les mojxns par lesquels
l'auteur suppose qu'on parvint à fanatiser l'esprit de Jacques
Clément, jusqu'au point de lui persuader qu'il me'riterait le
Paradis en assassinant Henri IIL
L'autre action, empruntée à un roman allemand, a été', je
crois , une ou deux fois déjà arrangée en mélodrame , elle nous
montre ungrand seigneur, Iccomte d'Octonville, qui, à l'aided'un
breuvage, a réussi à déshonorer la fdle du marchand ïhévenot,
auquel il devait la viej celui-ci, malgré cet affront, se dévoue
encore h pdiir pour d'Octonville, qu'il peut convaincre de tra-
hison envers la Ligue , mais c'est à condition qu'il réparera
l'honneur de sa victime en l'épousant. Le vieux Ijourgcois
meurt massacré par le peuple , et le lâche d'Octonville se rao •
que de ce qu'il a promis; mais la lettre qui prouve sa trahison
est venue aux mains d'un jeune bachelier qui aime la fille de
Thévenot , et au moment ou le parjure va en éjwuser un autre,
il se voit force de tenir la parole qu'il a donne, et !• fille du
marchand devient comtesse d'Octonville. Le bachelier pro-
voque alors son rival en duel et le tue. Tous ces incidens déjà
assez compliqués sont entremêlés de scènes où, comme je l'ai
dit , on nous montre Jacques Clément et le tableau des machi-
nations employées pour exhalterson imagination. Knceci, l'au-
teur a suivi quelques indications fournies par les historiens,
mais quant au personnage lui-même il ne nous le peint point tel
que nous le représente l'histoire.
Jacques Clément était, au dire de tous, d'un caractère
sombre et farouche, d'un esprit grossier, ignorant, brutal, et
d'un aspect si repoussant , qu'on ne l'envisageait qu'avec une
sorte d'horreur. Tout au contraire , le drame nous le représente
comme im jeune homme simple et naïf, se montrant plein d'af-
fection pour un ami d'enfance; et sa physionomie heureuse, son
air cxhalté , ses mouvemens passionnés , ses élans de tendresse
mystique ont ira tel charme, qu'il arrache plus d'une fois des
exclamations d'admiration à la noble dame ( la duchesse de
Villeroy),'qui s'est chargée, dans l'intérêt de la Ligue, d^'fasciner
son imagination et d'en faire un régicide. Crédule et supersti-
tieux , le jeune moine s'est aisément persuadé que sainte Ursule
descend du ciel pour lui donner des conseils. C'est la duchesse
de Villeroy qui joue cette comédie , elle s'est montrée à lui
comme étant la sainte qu'il invoque chaque jour, et sa beauté
a enflammé tous les sens du jeune illuminé. Qu'il gagne la
palme du martyre en immolant le roi qu'on lui représente
comme un impie , un hérétique , et il rejoindra dans le paradis
pour lui être éternellement uni, celle dont la vue l'enivre de
tant de délices! Il part donc, et va frapper Henri d'un coup
mortel. C'est tout juste au moment où le comte d'Octonville
vient de tomber sous les coups du bachelier, qu'on- apprend
l'assassinat du roi par le théologien. Ainsi finit la pièce.
Malgré les défauts que nous avons signalés dans ce drame,
qui pêche aussi par le manque absolu de couleur locale, il se-
rait injuste de ne pas reconnaîti-c que dans plusieurs parties il
est conduit avec habileté, et excite un vif intérêt. M. d'Epa-
gny a fait mieux sans doute, mais néanmoins ce nouvel oii-
vrage peut ajouter encore à l'estime méritée que l'on a pour son
talent.
Le rôle de Jacques Clément est confié a Beauvalet , qui nous
semble s'être complètement mépris en donnant au jeune rooine
un air de simplicité niaise et puérile qui va jusqu'à lui faire
prendre l'apparence d'un idiot ; cela rend tout-à-fait absurde et
ridicule l'espèce d'émotion que la belle duchesse ne peut s'em-
pêcher d'éprouver en le contemplant. 11 fallait nous le montrci
tantôt l'esprit absorbe dans des contemplations iutérieu
tôt ravi en extase par ses visions du ciel, puis agile à
par l'effervescence de désire furieux , et ensuite halei
S4
L'ARTISTE.
faissé sous le poids des sensations diverses qui l'oppressent. Alors
le pauvre moine , ignorant et naïf, eût pu , tout en restant dans
la vérité, s'animer, s'embellir de ce prestige inexplicable qui
nous fait regarder comme un être supérieur celui dont l'ame est
en proie à ces passions délirantes qui semblent faire sortir
l'homme de sa nature. En donnant à Jacques Clément ce carac-
tère , indiqué d'ailleurs par plusieurs passages de la pièce, il eût
inspiré plus d'intérêt , et l'espèce d'attrait que l'ambitieuse du-
chesse se surprend à sentir pour lui , n'eût point paru invrai-
semblable.
Mademoiselle Anaïs a fait preuve d'un talent vrai , et je di-
rai presque inattendu , dans le rôle difficile de la jeune fille si
lâchement outragée. Elle a rendu avec une sensibilité profonde,
une entraînante énergie , les situations terribles , pathétiques ,
déchirantes où elle se trouve, soit avec celui qui l'a ou-
tragée , soit avec son père et le jeune homme qu'elle aime. On
était loin de penser , qu'avec des moyens en apparence si
faibles , l'actrice pût nous peindre avec tant de chaleur et de
force les sentimcns de mépris , d'indignation , de regrets ,
d'angoisses et de désespoir , qui tour à tour viennent déchirer
son cœur. Un succès mérité a couronné ses efforts , et une tri-
ple salve d'applaudissemens lui en a porté le témoignage. Dans
la pensée que mademoiselle Anaïs veut mettre de la vérité jus-
que dans les moindres détails de son rôle , je lui ferai obser\'er
que le costume qu'elle a adopté n'est point du tout celui que les
filles d* marchand portaient à cette époque. L'habillement qui
était en usage , beaucoup plus simple, siérait assurément mieux
à sa taille.
Mademoiselle Dupuis , dans le rôle de la duchesse de Ville-
roi, et Menjaud dans celui du jeune bachelier, ont joué avec
leur talent accoutumé. Charles , que la Comédie-Française a
reçu dernièrement, n'a su prendre, dans le rôle du comte
d'Octonville , ni la tenue , ni l'air , ni le ton qui conviennent à
un jeune seigneur. Cet acteur a besoin de beaucoup travailler
pour acquérir les qualités que son emploi exige , et se corriger
des défauts qu'il a apportés de la province. Au total ,»la repré-
sentation a été satisfaisante , et celles qui suivront ne peuvent
manquer d'attirer le public , qui depuis quelque temps se porte
avec empressement au Théâtre Français, naguère complètement
abandonné.
PORTE SAINT-MARTIN.
tA'Wanon ^elor^ne, ^^ratne en ci/ia udf.i éÇ eit veM,
PAR M. VICTOR HUGO.
Et d'abord il faut savoir que ce drame a été écrit au mois de
juin \%'iQf. On sait son histoire j on sait la réception du poète
à Saint-Cloud , sa conversation avec Charles X , son plaidoyer
vif et chaleureux pour la liberté du théâtre , ses remontrances
au roi sur le danger de comprimer l'expression de la pensée pu-
blique , sur la différence des temps. On se rappelle , car cette
solennelle conversation a presque reçu la publicité, qu'il dé-
montra sans peine au pusillanime monarque , qui tremblait au
moindre bruit, que nous étions bien loin de 1782, époque où
le Mariage de Figaro fit dans la société une si terrible irrup-
tion de hardiesse et de licence. S'il croyait à la bonne foi il de-
vait croire sa cause gagnée. Le lendemain le ministère sautait ,
et le prince de Pohgnac succédait à M. le vicomte deMartignac.
Les journaux ont retenti de l'inutile négociation de M. de La-
bourdonnaye , et de la noble fierté de l'auteur.
L'auteur se vengea en faisant une œuvre nouvelle : deux mois
plus tard, en septembre 1 829, il écrivait Hemani.
Donc les nombreuses analogies de Marion et de Hemani
s'expliquent naturellement par les brefs éclaircissemens que
nous venons de donner. Ce n'est pas impunément en effet que
l'imagination du poète peut , à de si courts intervalles , enfanter
deux fables dramatiques, avec les péripéties , les dénouemens
et les nombreux épisodes qui doivent concourir à l'effet gé-
néral.
Qu'on retrouve Didier dans Hemani , Marion dans dona
Sol, peu importe , et croyez-vous d'ailleurs que Juliette soit si
loin d'Ophélie? passons.
Ce qui domine dans Marion Delorme comme dans Hemani
c'est une passion éloquente et jeune, pleine de poésie et de
charme , ardente et chaste ; c'est le premier et ineffable amour
que toutes les imaginations exaltées ont rêvée ou subie.
Au premier acte nous sommes chez Marion Delorme qui est
venue se cacher à Blois. Uu'^ conversation s'engage entre Didier
et Marion , plein de ruse et de finesse d'une part , d'embarras et
pudeur de J'autre. Et de quel côté croyez-vous que soit la pu-
deur ? du côté de Didier. Car Didier aime épcrdument et inno-
cemment la séduisante courtisane qui a reçu dans ses bras les
premiers seigneurs de la cour, et même au dire des mémoires
le cardinal duc.
Marion se tient en garde contre ses habitudes de'liberté; elle
fait la réservée , et s'efforce , autant qu'il est en elle , de voiler
sa vraie qualité. Car Didier croit à sa vertu , à sa pureté. Il n'a
fait que l'entrevoir au détour d'une promenade , et il ignore sa
célcliritc.
Des cris se font entendre au bas de la fenêtre ; un homme se
défend à grand peine contre trois spadassins. Didier vole à son
secours et parvient à le sauver. Il rentre précipitamment chez
Marion avec celui qui lui doit la vie. Mais au premier regard
curieux qu'il surprend chez ce nouvel ami , il renverse le flam-
beau qui trahirait l'objet de sa passion, et ilsort. La toile tombe.
Au second acte nous sommes au milieu de jeunes courtisans,
qui devisent gaîment des nouvelles de la cour. Saverny, celui
que Didier a sauvé, raconte avec une grâce parfaite les duels
de la semaine dernière. 11 y a dans son récit des vers que Mo-
lière n'aurait pas désavoués. Arrive un crieur qui proclame le
nouvel édit de monseigneur le cardinal-duc , portant peine de
mort contre les duellistes. Sur un mot dit en l'air , sur une
parole insolente, Didier met l'épée à la main et se bat avec Gas-
pard de Saverny; Saverny tombe j le guet accourt pour les ar-
rêter. Saverny fait le mort. On emmène Didier, et Marion,
témoin involontaiie du duel , veut en vain le faire échapper.
L'ARTISTE.
oo
Au troisième acte nous retrouvons Marion et Didier chez le
marquis de Nangis, vieil oncle de Saverny, qui passe pour
mort, racme aux yeux de son oncle, et dout on apprête les fu-
nérailles. Marion cl Didier sont confondus et déguises au milieu
d'une troupe de comédiens ambulans. Laffcmas, lieutenant-cri-
minel , instruit [lar des espions du déguisement de Didier, fait
passer devant lui tons les sujets de la troupe. Didier se découvre
et avec lui Marion. Saverny ne jicut consentir à laisser emme-
ner Didier, qu'il a le premier offensé, il révèle aussi son nom.
On les emmène tous deux.
Le caractère du marquis de Nangis ne le cède en rien à don
Ruy de Silva, si liomcrique, si patriarcal et si admire' !
Le quatrième acte, celui dont M. de Martignac demandait la
radiation pure et simple, s'ouvre à la cour de Louis XIII. Ma-
rion et le marquis de Nangis épuisent vainement et tour-à-tour
tout ce que la passion et le dévoûment peuvent leur fournir de
plus éloquent et de plus pathétique , pour émouvoir le roi et
obtenir la grâce des deux prisonniers. Il y a un moment su-
blime , celui où la courtisane , redevenue ange par la ferveur de
son nouvel amour, s'crrie, en s' adressant au vieux seigneur :
l'arlez pour tous deux-.
Tout ce quatrième acte est magnifique. Les mœurs du temps,
la faiblesse maladive, l'entêtement craintif du roi, la domina-
tion mystérieuse et sourde du cardinal-duc , qui règne sur le
roi , et qui le manie comme une hochet d'enfant, tout est repré-
senté ave:; une vivacité de trait , une fidélité qui ne laisse rien
à désirer.
11 y a un personnage de fou , Laogely , sombre et d'un bel
effet. Le roi accorde enfin la grâce en apprenant que les deux
condamnés sont d'excellent fauconniers. Ce deniier trait n'est
peut-être pas très-exact , ni très-naturclj mais il va bien, et se
comprend après ces paroles si tristes et si profondes, échappées
.1 la mélancolique rêverie du monarque : toujours de la pluie.
Au cinquième acte les deux prisonniers assurés de mourir,
(car le cardinal a révoqué la grâce du roi) s'entretiennent avec
une gravité simple et sans faste de la vie qu'ils vont quitter, de
la vie nouvelle qui va s'ouvrir devant eux. Ce dialogue , qui dé-
placé pourrait paraître languissant , est bien en scène. Et à
riieurc suprême je ne conçois guère d'autre sujet d'entretien.
Entre Marion qui veut sauver Didier en le faisant échapper.
, Didier, qui vient d'apprendre de la bouche de Saverny que sa
maîtresse est une courtisanne , soupçonne bien vite par quels
moyens elle a pu s'introduire. Il ne veut pas d'une vie achetée
par la prostitution de celle qu'il aime. Il refuse de la voir et de
lui parler. Il lui refuse un baiser. Il n'écoute ni ses cris ni ses
larmes. Il aime mieux mourir. Cette scène est déchirante.
Mais au moment démarcher au supplice son anie se rassérène.
Si près du ciel il redevient clément et miséricordieux. Il par-
donne h Marion et l'embrasse. Saverny, qui s'est endormi , se
réveille pour suivre son ami à l'échafaud. Passe une litière im-
mense , portée par seize gardes , la litière du cardinal-duc.
Marion se précipite au devant de Richelieu , et du fond de la
litière on entend ces mots sinistres : Point de grâce ! La toile
tombe.
Le défaut capital de ce drame, d'ailleurs si pathétique, si
émouvant , si passionne' , où la poe'sie parle un langage harmo-
nieux et souple, où l'alexandrin se plie avec un rare b<mheur à
toutes les formes de la pensée , et revêt toutes les nuances les
plus capricieuses de la fantaisie inépuisable de l'auteur , sans
gêne et sans raideur , le défaut capital , c'est que Marion est
trop tôt est trop uniformément vertueuse. Elle n'a pas assez de
ressouvenirs de sa vie de courtisane. Si elle manifestait plus
souvent la conscience de sa dégradation , si on voyait plus clai-
rement la lutte de la honte et de la vertu, que son nouvel amour
a presque rétablie dans ses droits , il y aurait plus d'intérêt ,
plusde vrai drame. Voyez, dans les Espagnols enDanemarck ,
mademoiselle Leblanc.
Au dix-septième siècle , au temps de Louis XIII , le carac-
tère de Didier , si réfléchi , si recueilli en lui-même, presque
lyrique à la façou d'L'hland et de Lamartine, était-il possible.**
Peut-être que non. Il est trop évident que l'auteur s'est substitué
lui-même à son personnage ; mais qu'importe? c'est une belle
création , et bien soutenue.
Madame Dorval a eu des momens sublimes, surtout au qua-
trième et au cinquième actes. Pourquoi faut-il qu'elle n'ait pas
plus d'élégance et de noblesse dans les manières ?
Bocage , sauf quelques accès de déclamation un peu empha-
tique , a bien joué son rôle. Il manque de variété, de souplesse;
. mais il est bien en scène et fait preuve d'une rare intelligence.
L'ouvrage a été joué avec ensemble , et l'auteur a été nommé
au milieu d'unanimes applaudissemens.
En résumé, si l'on peut reprocher à Marion Delorme quel-
ques invraisemblances, quelques maladresses dans la disposition
de la fable , il faut reconnaître que c'est ime belle création poé-
tique, et surtout un chef-d'œuvre de style. J(îuée avant Her-
nani, elle aurait obtenu un succès plus éclatant et moins contesté
que cette première pièce. Aujourd'hui elle est encore assurée
«l'attirer long-temps la fuide.
C'est la troisième fois que M. Hugo écrit pour le théâtre, si
l'on y comprend Cromwell ; mais la représentation scénique
est singulièrement instructive pour les poètes , et révèle bien des
imperfections de détail , bien des erreurs indevinables qu'il eût
été sans cela impossible de soupçonner.
De ces rcnseignemens l'auteur a largement profité , et dès la
seconde représentation des coupures hardiment , mais subite-
ment faites , ont avivé et hâté , avec un rare bonheur , la mar-
che de l'action. Marion Delorme est maintenant en plein
succès.
ItouufUfgp.
— Les ouvrages envoyés deRome cette année par les pension-
naires de l'Académie sont d'une faiblesse et d'une pauvreté
désespérantes. Annibal passant les Alpes ,dc M. Féron , est
pire que la Lucrèce de M. Debay. Une copie de Paul Véro-
36
L'ARTISTE.
nèse , du même auteur, est plus déplorable encore que sa copie
de Raphaël envoyée l'anne'e dernière. Il n'y a rien à dire de VU-
golin de M. Norblin. C'est au-dessous de toute critique. Un
paysage de M. Gibert mérite seul d'être encourage, quoique
la peinture de ce morceau manque de solidité.
Quant aux morceaux de sculpture , nous devons dire qu'une
figure de la Prière, de M. Jalley, est absolument innaccep-
table, et digne en tout de son Homère de l'année dernière. Le
Pyrrhus de M. Husson , le Samson de M. Lanno , ne méri-
tent pas même d'être blâmés. L'Ivresse de Silène de M. Dan-
tan , obtiendrait peut-être grâce par l'adresse de la disposition
et l'habileté de certains détails , si nous n'avions pas sur le
même sujet, un admirable bas-relief romain , et une pierre gravée
qui rappelle les principales figures de M. Dantan. De pareils
envois parlent plus haut que le mémoire, malheureusement
inédit de M. Horace Vernet, sur l'abolition de l'école de Rome.
— Il reste encore deux tableaux à faire pour la nouvelle
salle de la Chambre des Députés , dont la construction est con-
fiée à M. Joly. On sait le déplorable résultat des trois concours
qui ont eu lieu. On se rappelle comment et pourquoi MM.Hesse,
Coutan et Vinchon ont été préférés à MM. E. Devéria , Che-
navard et Delacroix. Si nous sommes bien informés , on aurait
proposé au ministre de "confier les deux tableaux qui restent à
M. Ingres. C'aurait été un précédent pour aborder librementd'au-
tres jeunes céleljrités. M. le ministre, à ce qu'il paraît, a de-
mandé naïvement : Qu'est-ce que 31. Ir.gres? — M. le somte,
c'est un membre de V Institut. La réponse valait la demande.
11 n'y a pas encore de décision prise. Cependant il a été qucs<-
tion de M. Couder , professeur des nièces de M. le ministre.
Avis. D'après les ordres du Roi, le directeur-général du
Musée a l'honneur de prévenir Messieurs les artistes que l'ex-
position publique de leurs productions aura lieu désormais tous
les ans dans le palais du Louvre, le i" avril.
Les ouvrages, sans aucune exception, devront être déposés
à la direction du Musée , du ao février au i " mars ; il n'en
sera admis aucun pendant le cours de l'exposition , dont la du-
rée sera de deux mois.
— Samedi dernier, l'Académie des beaux-arts de l'Institut
s'est réunie pour le jugement des jirix de composition musi-
cale.
Le grand prix a été décerne à M. Prévôt , élève de M. Le-
sueur. Le second prix a été donné à M. Lagrave , élève de
M. Berton. Un autre second prix a été remporte par M. El-
wai't , élève de M. Lesueur , pour la composition , et de
M. Fétis pour le contrepoint. Une mention honorable a été dé-
cernée au jeune M. Thomas, élève de M. Lesueur et de
M. Barbercau , pour le contrepoint. Ces quatre scènes, très-
bien accompagnées par MM. Brifaut et Fessy , ont été chantées
avec beaucoup de goût et une expression parfaite par MM. Chol-
let, Dupont et Domange, mesdames Damoreau, Prévôt, Da-
badie et Dorus. Ce brillant concours de composition musicale
fait honneur au Conservatoire de musique.
— M. Bourjot, architecte, de retour de ses voyages, ayant
réuni plus de 3oo dessins terminés , et autant de croquis de
monumens , villes et détails tant de la France que de la Suisse
et de l'Italie , a l'honneur de prévenir le public que l'on pourra
voir sa collection les mardi , jeudi et samedi , de midi à trois
heures. On y verra aussi un ouvrage en 28 dessins de la ville
d'Autun, qu'il se propose de pubber incessamment, et une col-
lection des maisons royales de France.
— Le théâtre royal Italien fera son ouverture" le i'"" sep-
tembre prochain , et la saison théâtrale sera de sept mois , qui
se terminera le 3i mars i833.
Voici la note des artistes qui se trouvent jusqu'à ce moment
engagés et qui se feront entendre , soit ensemble , soit successi-
vement : MM. Rubini, Nicolini, Bordogni, premiers ténors j
Lablache , Santini , Graziani , Bcrattoni , Derosa , premières
basses; mesdames Pasta, Malibran, Schrœder-Dcvrient , Car-
radori, Tadolini , prime donne, et mesdames Michel, Amigo et
Rossi, seconde donne.
On donnera , dans le courant de la saison , trois ouvrages
nouveaux. L'ouverturç aura lieu par la première représenta-
tion de Anna Bolena, opcra-seria, musique de M. Donizetti ,
dans lequel MM. Rubini, Lablache et madame Pasta rempli-
ront les principaux rôles. Les autres ouvrages sont : Il Pirata ,
opera-seria , et la Somnambula , opéra-buffa , musique de
M. Bellini.
Les chœurs entièrement renouvelés seront dirigés par M. Hé-
rold.
1
— Le comité de lecture. du Théâtre Français vient de rece-
voir avec acclamations , une comédie en cinq actes , de M. de
Latouche , intitulée la reine d'Espagne. L'ouvrage sur lequel
la Comédie-Française fonde de grandes espérances , sera mis en
répétition sur-le-champ.
— Mademoiselle Mars , comme on sait , est en procès avec j
le Théâtre Fiançais pour obtenir la résiliation de son engage- ,
ment et la rupture de l'acte de société. L'affaire a été appelée i
ces jours-ci, et le tribunal a renvoyé les parties devant arbitres, j
Nous ferons connaître leur décision.
— On a reçu à l'Odéon un drame en cinq actes , en vers , de ■
M. Villenave fils , emprunté aux souvenirs de la Révolution j
et de l'Empire, de M. Charles Nodier. — On parle aussi ]
d'un Mirabeau au même théâtre. ;
— M. Alexandre Dumas, assure-t-on, vient de lire à l'Odéon |
un Charles Filet un Henri FUI. Une autre pièce du même ^
atiteur et dont le titre nous est inconnue vient d'être reçue à la ':
Porte-Saint -Mai'tin. •
L'ARTISTE.
l3caur-:Hrt0.
SALON DE 1831.
ludépendammeiu du dessin de vitrail qui a été l'objet
d'une première note, M. Clienavard a niis au Salon
une grande composition perspective d'un chœur d'église ;
le dessin d'un vase que la manufacture de Sèvres exé-
cute en ce moment , et enfin quelques feuilles d'un
charmant ouvrage où, sous le titre modeste de Dessins
de tapisseries et décorations , il a gravé les décorations
diverses et les objets d'ameublement exécutés , sur ses
dessins et sous ses yeux , dans des châteaux royaux ou
dans les hôtels de riches particuliers. Une revue critique
de ces différentes productions complétera l'examen de
l'exposition de ce jeune et intéressant artiste.
Bien qu'il soit remarquable par la vigueur du ton des
premiers plans , son Chœur d' église est d'un aspect moins
brillant que le Filrail; mais celle différence s'explique de
soi-même par la diversité des sujets, et l'on comprend tout
d'abord qu'une pareille composition architecturale ne
comportait point cette profusion de couleurs resplendis-
santes qui sont de l'essence de la peinture en transparent.
La lumière tombe "a-plomb du haut de la voûte sur le
maître-aulel , et laisse dans la demi-teinte les premiers
plans. La des figures en prières com[)lettent le tableau ,
et sen'ent a la fois d'échelle a l'édifice. De chaque côté,
des colonnes de marbre ornent l'autel , et le chœur est en-
vironné de pilastres entre lesquels sont placées des niches
où les statues dorées des apôtres semblent présider au sa-
crifice religieux.
L'ensemble de cette composition est riche et imposant.
Il dénote évidemment dans l'auteur l'intention d'appro-
prier a nos usages et à nos mœurs les brillanles décora-
tions des basiliques du moyen âge. Candélabres magni-
fiques, marbres, fresques, bannières de velours et d'or
suspendues aux corniches, tout ce qui impose , tout ce
qui ajoute a la pompe du service divin, l'artiste l'a pro-
digué dans son projet avec imagination et discernement.
Sans aucun doute ce système de décoration parlait plus
éloquemment aux sens et à l'ame que les froids et
maigres décors de nos temples catholiques modernes ,
où partout le ton uniforme de la pierre blanche attriste les
regards. Nos architectes semblent oublier que la plupart
TOMF. II. 4' LIVRAISO».
des monumens grecs et romains étaient revêtus de stuc*
colorés, éclataient de peintures brillantes; que même
aujourd'hui l'Italie entière émaille ses églises de marbres
variés; que les Chinois, les Egyptiens, les Arabes, les
Turcs, peignaient et j)eignent. encore leurs monumens
des coideurs les plus vives, et que la plupart de nos
églises gothiques frappaient les yeux de la même splen-
deur. Celaient , il est vrai , des peintures distribuées
dans un ordre et d'après des lois toutes canoniques ; mais
cette symétrie de convention n'avait rien qui nuisît ii
leur effet pittoresque. Dans la grande ordonnance archi-
tectonique d'un édifice religieux, chaque partie était mar-
quée de sa couleur propre, chaque couleur avait en quelque
sorte a soi son langage symbolique et mystérieux. Le ver-
millon, le sinople et l'azur, se distribuaient les rôles et
disputaient d'éclat ; tandis que l'or, ardent comme le feu,
scintillait de toutes parts : mosaïque brillante, sorte de
blason religieux qui peignait la Jérusalem céleste à la
mystique imagination de nos pères. Qu'on se figure,
au milieu de ces splendides enceintes, l'encens fumant
sur les autels , des voix religieuses et les sons majes-
tueux de l'orgue montant vers les voûtes du temple;
qu'un instant l'on y évoque la société de ces temps de
naïve croyance; que la scène sacree s'anime enfin de tout
l'appareil , de tout l'art gigantesque de l'époqtie, et qu'on
me dise s'il est , pour une amc ouverte aux émotions reli-
gieuses, pour une imagination sensible aux effets pitto-
resques, un spectacle plus gi'and, plus solennel, plus
entraînant, plus digne de la sublime magnificence du
Créateur.
Certes, il tarde au bon goût que notre école d'architec-
ture abandonne la route où depuis si long-temps elle s'é-
gare à la recherche d'une pureté, d'une simplicité fac-
tice. Le siècle de Louis XIV et encore plus celui de
Louis XV s'étaient précipités dans un style étoffé de
mauvais aloi. Le goût étrusque appauvri par M. Percier
n'a produit en échange qu'un amaigrissement de détails
sans grandeur , qu'inie école énervée, stérile et^iesquine.
Cette pureté de lignes, de profils, de détails, si vantée
par la plupart de nos architectes, serait sans doute fort
bonne en elle-même, si l'on n'avait pas la prclenlion de
la donner pour la dernière limite et l'apogée de l'art. Votre
monument aura beau réunir toutes ces qualitéssi admira-
bles, devra-t-on lui en tenir compte s'il laisse le specta-
teur froid et insensible a son aspect? Deux hommes du
mohis font exception au milieu de cette pauvreté gêné
raie de l'art de l'architecture : M. Visconti, 'a qui
doit la fontaine du carrefour Caillou, et M. Alla
restaurateur habile de la cathédrale de Rouen. Mais|
ce n'est pas en restant emprisonnés dans les lange
vieille routine qu'ils ont su se montrer si habiles !
4
58
L'ARTISTE.
Au lieu d'aller en Italie mesurer minutieuseuient un
chapiteau, une volute, un listel échappés au ravage des
temps, et déjà cent et cent fois mesuré, que nos jeunes
élèves ne cherchent-ils a ne pas toujours voir ces monu-
mens la toise a la main ! que ne cherchent-ils a compren-
dre l'harmonie de leur ensemble, le grandiose de leurs
masses, l'entente savante de leurs riches décorations ! à
se rendre enfin un compte poétique et philosophique de
l'effet de ces monumens sur nos âmes ! Depuis trente ans
ils font des restaurations ; mais toujours, a peu d'exceptions
près , ces restaurations froides et sans vie n'offrent que
la lettre et non l'esprit des temps expirés. Eh! qu'ils se
rappellent donc que les pierres, inanimées sous la lente
et méthodique recomposition de l'architecte vulgaire,
reçoivent la vie du poète, du véritable artiste : ce qui est
du passé pour celui-là est du présent pour celui-ci.
Tel n'est-il pas l'exemple que donnèrent , au moyen
âge , ces hommes si neufs , si créateurs , demandant au
passé des inspirations , mais sachant les formuler sur leur
propre génie : audacieux et gigantesques, et , tout en imi-
tant, originaux et naïfs? Des fantastiques et capricieuses
idées du génie oriental accrédité par les croisades , des
formes sévères et des gracieux ornemens du style grec ,
du sein même des lourdes conceptions du bas roman, ils
surent tirer un type qui leur fut propre : ils courbèrent
l'ogive, ils lancèrent la flèche gothique dans les airs, et do-
tèrent la ï'rance d'un genre national, harmonieux a la fois
et varié comme la nature dont il affectait les formes. C'est
ainsi que l'on vit surgir en Italie , a Subiaco , Palerme et
Messine ; en France , a Coutances et Séez ; en Angleterre,
a Colchester, ces belles pages monumentales encore ad-
mirées aujourd'hui ; premier essor d'une ère nouvelle qui
préparait et annonçait les magnifiques cathédrales de
Paris, d'Amiens, de Cologne, de Milan, de Cantorbury,
et l'imposant intérieur de la nef de Reims, Parthénon
de notre architecture nationale.
Eh bien ! que demandons-nous à nos architectes ? que
leur demandons-nous? Un style national , un style na-
tional encore une fois. Car supposons un instant, ce qu'à
Dieu ne plaise ! supposons qu'un affreux cataclysme vînt
a bouleverser notre pays, et qu'un jour des voyageurs
attirés par le retentissement de notre dix-uenvième siècle
interrogeassent les débris de nos cités si fières ; de grâce
quel monument répondrait pour notre âge? quel monu-
ment a leurs yeux servirait "a caractériser notre époque
ajustée sur l'antique ?
Les vases du seizième siècle étaient toujours d'une
grande richesse de détails et de matière ; les peintures sur
çmaùi se joignaient a la sculpture pour les embellir. Ce
sOnr.,>en général, d'excellens modèles a suivre, je ne
•digpas 'a copier traits poiu: traits, car jen'aimela servilité
nulle part , et il faut que le bon goût sache choisir ses
inspirations. Si ces vases ne sont pas toujours sans repro-
ches , toujours du moins on y admire une masse impo-
sante et noble, avec des détails pleins de finesse, d'in-
telligence et d'esprit. Bernard Palissy appréciait tout
l'avantage de la sculpture dans la décoration des vases ;
aussi lui fit-il jouer un grand rôle dans ses admirables
faïences. L'effet en est tout naturellement supérieur à
celui de la peinture, et cette dernière, malgré tousses
prestiges, manque absolument de ressort et ne peut se
soutenir a côté du bas-relief.
Les Anglais s'essaient aujourd'hui avec succès sur une
échelle minime en ce genre de porcelaines et de faïence.
Leurs vases, leurs poteries de grès qu'ils appellent china
stone, leurs services de dessert de la même matière, et
dont les pièces se forment de feuilles saillantes de vigne,
de chêne ou de figuier superposées avec goût, sont même
des objets de commerce vulgaire.
Parmi les vieux fVedgwood^ produits charmans , tout
imparfaits qu'ils fussent trop souvent sous le rapport du
goût et de la forme, on rencontre de belles imitations de
grands vases étrusques , et quelques autres spécimen va-
riés de vases de luxe ; mais ce n'étaient la que d'incom- •
plètes tentatives. Tout, aujourd'hui, chez nos voisins
comme chez nous-mêmes , tend a se rapetisser dans les
arts industriels ainsi que dans les beaux-arts ; et trop oc-
cupé de pastiches enjolivées des vieilles porcelaines de la
Saxe et de l'Inde, et, ce qui vaut mieux, trop jaloux a la
fois de résoudre, en faveur des comforts de la vie do-
mestique, le problème du bon et du beau à bon marché,
chez eux , l'art céramique n'a souci du progrès des arts
monumentals, et renonce a s'essayer en grand. Il n'offre
donc rien chez les Anglais quf puisse rivaliser avec les
productions de luxe exécutées à Sèvres, ni dès lors, à
plus forte raison, avec le bel art du moyen âge dont
M.Chenavard est le rénovateur. La palme, en cette bran-
che, appartient donc à notre manufacture royale '. Mais
' Resterait encore à examiner s'il ne serait pas désirable que cette
manufacture donnât autant de soins "a l'utile qu'au fastueux , et consa-
ci'ât les efforts combines de ses savans et de son industrie à remplacer,
à des prix analogues , par des objets de goût, les détestables , les igno-
bles poteries , dignes des temps barbares , que les manufactures livrent
aux usages communs de la vie domesfi<(Ue. Je voudrais , pour mon
compte, que l'on songeât un peu plus au peuple; el s'il est VTai que ces
manufactures particulières n'osent pas tenter , à cet égard de dispen-
dieux essais, sans aucun doute c'est "a la manufacture nationale de Sè-
vres de donner l'impulsion au profit des pcrfectionnemens et de la civi-
lisation générale. Elle l'a déjà fait , je le sais. Ses fourneaux même sont
ouverts aux expériences de l'industrie particulière , témoin celles de
M. Saint-Amand ; mais je voudrais que l'a ne se bornât point sa protec-
tion , et qu'elle ouvrît elle-même la voie par des résultats nombreux ,
fructueux et convaincans.
L'ARTISTE.
39
il serait a désirer Tm'cUc aljanJoniiàt désormais dans les
grands vases de luxe les formes lisses et unies : ce sont
des formes froides et sans richesse a l'œil , et , je le répète,
les plus étonnans tours de force de la peinture n'auront
jamais sur porcelaine que des effets incomplets , tant que
le sculpteur ne sera pas venu au secours du peintre.
Cette dernière vérité semble avoir frappé l'esprit juste
et pittoresque de M. Cheuavard, car dans son vase il s'est
efforcé d'associer a la richesse des formes saillantes si jus-
tement affectionnées de Bernard Palissy la recherche et
le précieux des peintures émaillées des vases les plus cu-
rieux du règne de François !«'.
Ce vase s'exécute dans la proportion de six pieds en-
viron. Le bas-relief du corps représente Henri II et Diane
de Poitiers dans l'atelier de Jean Goujon ; et les portraits
des plus célèbres sculpteurs du seixième siècle décorent la
partie supérieure. Les anses sont formées de tigres et de
lions combattant des serpens groupés autour des rinceaux
d'ornement. Ces derniers, attachés par des liens de pier-
reries, sont , comme tous les autres ornemens, en sculp-
ture peinte, et les différentes ceintures du vase sont émail-
lées sur or de même que les lleurs et les fruits semés avec
goût en de nombreux endroits. Enfin, des perles, des
émeraudes, des rubis seront enchâssés dans différentes
parties de la porcelaine.
L'exétmtion du bas-relief est confiée a M. Antonin
Moine, naguères peintre habile, sculpteur plus habile
aujourd'hui ; talent facile et fort , tout imbu , tout par-
fumé de moyen âge, et dont le Salon est venu soudain
révéler la délicatesse et la puissance. Des bustes , des
médaillons , pastiches des temps de la renaissance , deux
groupes équestres un peu exagérés dans les formes, mais
pleins d'animation, de chaleur et d'originalité , présagent
de brillans succès a cet artiste dans la route nouvelle
qu'il vient de s'ouvrir. Par je ne sais quel adroit procédé,
peut - être en en frappant le moule avec une brosse , il a
donné a ses plâtres pastiches cet air fruste et vieilli des
sculptures du moyen âge; et plus d'un connaisseur se
sont laissé prendre a cette innocente supercherie. Peu de
monumcns en effet de notre statuaire nationale sont venus
intacts jusqu'à nous. Associés pour la plupart aux monu-
mens de l'architecture religieuse et placés en dehors des
temples , ils ont subi les inévitables dégradations du temps
et celles de notre première révolution , iconoclaste comme
lui. Et de fait , ces tètes de M. Moine empruntent je ne
sais quel charme de leur air d'antiquité. Il est vrai qu'elles
sont d'une rare expression, le buste de Jeune fille surtout.
Le sourire est dans les regards , il est sur les lèvres; la
parole va s'échapper de la bouche ; rarement enfin l'on a
prêté aussi adroitement une ame 'a la pierre, rarement
avec elle on a lutté d'aussi près avec la peinture. Mais il
faut le dire également , toutes belles qu'elles soient , ces
têtes ne sont que des pastiches, et puis parfois un dessin
incorrect se cache sous les altérations faites 'a plaisir. Et
cependant je ne voudrais pas laisser croire un instant que
ces charmans ouvrages ne me plaisent point; j'y trouve
au contraire cette allure facile et vraie, cet accent d'in-
time naïveté , cette largeur de manière , qualités a mes
yeux des plus précieuses dans les arts. Mais que M. Moine
se résigne encore "a de solides études de modelé, s'il as-
pire, comme il en aurait le droit , a la postérité. Qu'il ne
se contente pas d'adroites pastiches ni de spirituelles
ébauches , et qu'il se rappelle que Jean Goujon , son maître
et le nôtre, terminait ses œuvres immortelles, et n'arri-
vait "a la nature par aucun intermédiaire.
Revenons à M. Chenavard.
Choix et variété, tel est le cachet distinctif de son
talent. Dans l'ouvrage de décorations que quelques livrai-
sons ont déjà fait connaître au public, chaque spécimen
qu'il donne des productions et du goût de différens peu-
ples porte scrupuleusent le style qui lui est propre. Là
c'est un boudoir dans le goût étrusque , ici un salon chi-
nois avec ses meubles , ses tentures , ses vases d'une forme
si originale ; ailleurs c'est aux architectures égyptienne et
turque qu'il a demandé de charmans détails; plus loin
c'est au gothique ou bien à la renaissance. Mais, a mon
avis, l'une des plus jolies choses que l'auteur ait extraites
de cet ouvrage pour les mettre au Musée , ce sont quatre
dessins d'un fini délicieux , offrant chacun le foc slmile
typique de l'une des quatre époques les plus tranchées de
l'art en France ; le quatorzième siècle , aux dentelles dé-
coupées , au style libre , élégant et sévère ; page arrachée
de quelque vieux psautier du temps; — le seizième, .ivec
tout le luxe de ses ornemens , toute la profusion de ses
détails; — le dix -huitième, raffiné , prétentieux , ma-
niéré dans ses accessoires ; — le dix - neuvième, enfin ,
doctoral , officiel , abstrait , cramponné aux traditions
rectangidaires de la Grèce et de Rome , a cheval sur les
règles classiques de Vitruve et de Vignole :
Etudes ingénieuses , résumés instructifs, témoignages
irrécusables de l'heureuse flexibilité de talent de notre
jeune artiste.
L'ouvrage de M. Percier , exécuté sur des bases plus
étroites et reproduisant l'antique, toujours et seulement
l'antique, ne satisfait plus aux besoins de l'époque ; le
nouveau recueil est jusqu'ici le seul qui y réponde; mais
comme tant de publications d'art et de sciences , celle-ci
s'arrêtera-t-elle en chemin? Pres.sons M. Chenavard pour
qu'il l'achève ; car par le mauvais goût qui court en ameu-
blement , cet ouvrage est un régulateur indispensable.
Combien déjà d'adroits ordonnateurs d'appartemens et de
grands établissemcns publics n'y ont-ils pas puisé sans
10
L'ARTISTE.
rien dire ! Mettez vite leur imagination sous presse ,
M. Chenavard : le bon goût y gagnera.
Les journaux annoncent que cet artiste vient d'être char-
gé, de concert avec M. Paul Delaroche, du carton d'un
grand vitrail pour la manufacture royale de Sèvres. C'était
lui déjà qui avait donné les-dessins pour quelques ameu-
blemens du château des Tuileries ; ce fut lui encore dont
les peintures ouïes cartons servirent "a diriger les travaux
des manufactures royales de Beauvais et delà Savonnerie.
Puissent ses efforts réussir a tirer celle de Beauvais de
l'état d'avilissement et de dégradation où chaque jour la
plonge davantage! Puisse le savant académicien qui di-
rige avec tant de distiuction la manufacture de Sèvres ,
continuer , pour féconder le talent d'exécution de ses
artistes, a s'inspirer d'hommes tels que MM. Paul Dela-
roche et Aiuié Chenavard! Imagination, savoir, talent,
avenir , tout est là.
La réputation du preuiier est fixée désormais. Celle du
.second tend chaque jour à s'étendre et à s'affermir. Toutes
ses œuvres décèlent une étude consciencieuse et profonde,
ime vaste et solide instruction. Mais ne vous arrêtez pas
en si beau chemin, oserai-je lui diie avec la vive sym-
pathie que j'éprouve pour sa personne et pour son talent.
Ce ne sont là que des mises en valeur d'un fonds plein de
richesse fourni par les arts et les goûts d'époques et de
peuples divers. Fermez tous ces livres dont votre mé-
moire a ravi la fleur, n'ouvrez que celui de la nature, et
mettez-vous à l'œuvre. Osez; soyez vous-même; devenez
créateur. Cherchez , car vous l'y trouverez , cherchez dans
votre propre fonds, dans votre imagination si riche et si
féconde, une architecture d'ornement nationale et propre
à notre époque. Un vaste système, je le sais, ne s'impro-
vise pas de toutes pièces dans les arts non plus que dans
les lettres ni dans les sciences, et, comme le dit M. de
Chateaubriand-, « La meilleure partie du génie se com-
pose de souvenirs. » Mais ces souvenirs, trésors d'autres
lieux et d'autres âges, négligez-en la lettre et n'en prenez
jamais que l'esprit. D'autres ont fait halte dans l'antique,
et leur étoile s'y est éteinte ; mais vous , déployez vos ailes :
pénétrez, mais pour les dominer ensuite, mais pour
n'aller mourir dans aucune , les différentes périodes de
l'art ; et qu'en vous, jusqu'ici le rénovateur, l'écho fidèle
du moyen âge , on voie battre un cœur d'artiste du
dix-neuvième siècle. Alors vous imprimerez à l'art fran-
rais un merveilleux caractère de nouveauté et de grandeur ;
alors vous accomplirez la mission qui vous est dévolue,
mission glorieuse, parce qu'elle est essentiellement na-
tionale.
L. DE C.
£ittfraturff
la'ANNEAV.
: éyiàadf, de /& auem'e de ^o/cMue.
j
La nuit qui suivit la bataille de Praga fut orageuse à
Varsovie. Des groupes moitié torches, moitié poignards
\ s'arrondissaient bruyamment vis-k-vis le palais de l'ex-
I policeimpériale. Mille voix confuses , voix forteset grêles,
I voix d'hommes et d'enfans , demandaient en chœur, avec
une harmonie effroyable, la mort d'un homme.
Au milieu du principal groupe , tombait lâche et pen-
dante la corde d'un réverbère cassé , et des enfans en
guenilles, à la figure fauve, riaient, balançaient la corde et
jouaient à faire comme un nœud coulant. La lune argen-
tait la figure blafarde d'un pauvre espion, lié, cerclé,
étouffé de chaînes moins encore que de cette foule en ap-
pétit de mort, qui se serrait, s'augmentait, alléchée par
une odeur de sang, et qui venait chercher là les joies de
la vengeance et les voluptés du frisson. Leurs regards af-
famés se découpaient, se partageaient la victime : on di-
rait que le pauvre espion n'a pas assez de corps pour tous
les yeux. Abattu, sans mouvement, le voilà tombé dans
cet état de transition qui n'est plus la vie et qui n'est pas
la mort, dans cette crise d'anéantissement oii vous jette
l'extrême danger quand il est inévitable , quand il est fa-
tal. L'espion les regardait tous et n'avait pas l'air de
comprendre; insensible et stupide comme l'agneau qui
regarde le boucher.
La corde est bouclée , la corde est prête ; les enfans
l)attent des mains, et les hommes se dressent sur la pointe
<!es pieds. La corde attend. Alors le bras vigoureux d'un
bourreau improvisé saisit le pauvre espion. L'espion se
laissait faire , toujours impassible : seulement, au contact
(le l'exécuteur, un tremblement couvulsif courait tout le
long du corps, non par crainte ou par douleur, c'était
\\n^ secousse toute nerveuse , une commotion galvanique ;
c'était le frisson d'accès de la fièvre de mort.
Meurs , meurs , espion ! Praga est brûlé , les lanciers
tombent, la Pologne est saignée au cœur; et les tiens,
ceux que tu aimes, que tu sers, les liens viennent nous
imposer la peste et l'esclavage! Pas un cri de grâce pour
toi , pas un cri de pitié, pas un regret, pas une plainte ;
les femmes mômes ne te plaignent pas ; il faut donc que
tu meures ; exécuté sans procès , la nuit. . . un espion
meurt dans l'ombre; sur cette place espion russe, devant
L'ARTISTE.
I
II
r
l'hôtel (le la police russe , car là tu as bu , tu as chanté ;
là, (|iiaiul il faisait froid pour nous a Varsovie, tu avais
le priiiiemps a domicile ; tu nous regardais geler dans les
rues, de ta fenêtre, sur des tapis moelleux, avec du feu,
des femmes et des fleurs 5 l'a nous l'avons chauffe, nous
t'avons sué le Champagne ; la , nous t'avons nourri : in-
sensé, ne savais-tu pas qu'on engraisse l'animal avant
de le tuer? Meurtre expiatoire, réaction infaillible et
méritée !
La corde fit crier la poulie. Le corps se hissait lente-
ment, et la foide impatiente applaudissait. Tout a coup
on entendit poindre au loin le roulement sourd et cahoté
d'une charrette pesamment chargée. Plus la charrette
avançait, plus la foule prêtait l'oreille. Les roues avaient
peine a marcher dans la rue toute dépavée. Enfin l'attelage
s'arrêta devant une barricade voisine. Alors tous les spec-
tateurs du supplice coururent a la barricade. L'espion
fut laissé l'a; adieu. La corde est lâchée et le corps re-
prend pied.
Quelle est la puissance qui rompt la corde? quelle est
. cette voiture mise en travers du supplice? L'espion espé-
rait quoi? je ne sais. Un secours surnaturel ; Dieu
faisant un miracle pour le sauver ou les Russes entrant 'a
Varsovie. Mais ses oreilles entendirent bientôt un refrain
patriotique et sublime : Meurent les lanciers ! vice la
Pologne ! puis des battemens de mains , des embrasse-
nieiis , des cris de douleur , des cris de joie c'était la
voiture des blessés de Praga. Ces jeunes et braves lanciers,
partis si robustes, si beaux , ils reviennent gâtés par la
mitraille , incomplets : il leur manque un bras ; une
jamlicl vos amantes vous reconnaîtront! ils chantent : Meu-
rent les lanciers ! vii^e la Pologne .'... Qu'importent les lan-
ciers? qu'importe ces frais visages, a la peau blonde et
satinée , mutilés , défigurés , morts pour la Pologne : ils
ne sont bons qu'à mourir, et pourtant la \ie est douce ,
alors qu'on n'a pas de barbe ; ils meurent en riant , en
chantant ; il meurent comme s'ils perdaient moins qu'un
octogénaire, sans peine et sans regret ; ils n'ont pas encore
l'habitude de vivre.
Les soldats de l'escorte avaient accompagné la voiture,
pieds nus; leurs souliers étaient sur leur dos , dans le sac
pour traverser le faubourg, car ils craignaient d'user l'ar-
gent de l'état dans les boues du faubourg dépavé et dé-
trempé par la pluie.
Pendant que les soldats remettaient leurs chaussures ,
la foule était en train d'effacer la barricade qui retenait le
convoi. Jamais on n'a vu chez des hommes autant d'ac-
tivité, un travail si fort , si promjtt, si unanime; les four-
mis seules font de ces remuemens-lii. Les pavés, les ton-
neaux , les poutres et les chaînes , tout se débrouillait
comme ou dénoue un nœud de fil ; tout s'enlevait aux
mains de la multitude, comme un frêle papier saute *a
la cire électrisce. La rue fut déblayée net , et la voiture
passa aisément "a travers deux lignes respectueuses de
citoyens. La foule suivit la voiture qui se dirigeait vers
l'homme "a pendre. On lui avait laissé la corde au cou;
il n'avait osé crier au secours pour ne pas ramener l'atten-
tion a lui ; mais se voyant entouré de nouveau , il demanda
grâce.
— Grâce ! s'écria un jeune blessé dans la chaiTCtle ,
debout , le front mal bandé d'un linge tout sanglant ; sa
parole était brève et imposante : « Mes amis , quand le
condamné rencontre la voiture du roi , il a sa grâce ; eh
bien ! le patient a rencontré la charrette du peuple , la
charrette des blessés ; celte majesté-la vaut bien l'autre :
donnez-lui la même puissance : qu'il vive. «
Cette voix clémente d'un blessé demandant pardon pour
im enneiyi avait je ne sais quelle force qui brisa la co-
lère du peuple : le peuple est malléable , il a les passions
changeantes : c'est a qui détachera les liens du condamné.
On ne pouvait le délivrer assez vite : toutes les mains
s'empressaient, se croisaient, se ruaient sur la corde,
et par le zèle qu'ils mettaient à le sauver ils l'exécutaient.
Tu es libre allons, lève-toi, va-t-en.
L'espion ne répondait pas.
— Tu es donc mort de peur ?
L'espion était mort étranglé. Et le peuple, qui naguère
blasphémait de le voir en vie, pleurait maintenant de le
voir mort. La tristesse et la peur étaient sur tous les visa-
ges : la foule et la voiture s'éloignèrent rapidement.
Cependant le jeune blessé qui avait obtenu la grâce du
mort était tombé dans d'étranges réflexions. Au clair de
la lune , il avait reconnu le mort : Michel Linski , un
ancien camarade aux gardes de Constantin : ensemble ils
avaient été rivaux d'amour pour la jeune Maria, quand
ils portaient tous deux la livrée impériale, quand ils fai-
saient sonner sur le pavé de Varsovie le sabre dont Cons-
tantin avait la clef; la révolution survint; l'un était
resté aux Russes , l'autre avait déserté pour la patrie.
A present que le blessé connaissait la victime il écou-
tait moins sa douleur. Je ne sais même quelle joie secrète,
intime, et refoulée à peine, lui montait du fond de l'ame :1e
rival n'était plus'acraindre... après tout c'était un traître.
Entre deux files de maisons brunes, fermées, éteintes
du haut en bas , la voiture marchait comme un corbillard
passe entre des tombeaux. L'une de ces maisons noires
conservait encore une fenêtre allumée. Qui veille à cette
heure? un voleur? un auteur? Non, c'est une jeune fille;
entrez, voyez : elle est ravissante, un coude appuyé sur la
Aâ
L'ARTISTE.
table ; sa taille souple et déliée se plie comme un cou de
cygne : elle rêve sans doute a son amant? Mais elle lit
aussi ! la lampe fumeuse éclaire un numéro de la gazette
d'état : c'est que les femmes de Pologne ne songent pas
qu'à leur amant.
La voix publique lui avait dit vaguement la journée de
Praga ; et son amant était à Praga : elle en avait fait of-
frande a la pairie. Sans doute il avait été digne d'elle ; il
s'était battu bravement ; il était peut-être blessé, tué peut-
être! Cette idée passait dans son cœur comme l'éclair
dans un nuage avec un long retentissement; elle n'osait
entamer l'affaire et se mettre à la bataille ; elle n'osait
compter les morts, de peur d'y trouver l'enseigne Sta-
nislas.
Enfin elle parcourt hardiment le champ de bataille. En
tête du rapport, Stanislas est blessé, par-devant, dans une
charge glorieuse contre l'ennemi, et renvoyé dans ses
foyers jusqu'à la guérison. Elle le verra donc ! défiguré !
. qu'il sera beau ! Elle l'embrassera, elle se promènera de-
main avec lui , sous son bras, par toute la ville. Elle ne
lut pas davantage. Son esprit est allé au-devant du pauvre
blessé, et voilk qu'elle songe délicieusement : il entrait
du patriotisme dans cet amour. La Pologne divorçait
avec Nicolas , en même temps que la jeune fille épousait
Stanislas. Peu îi peu ses longues paupières baissent, et sa
main' laisse aller le journal : elle dort. La lampe veillait
toujours. Alors entra dans la chambre delà jeune fille un
soldat polonais. Il est jeune , il est beau , il est blessé :
voila Stanislas. Il la regarde dormir. C'était une de ces
femmes qui sont belles , toujours belles , le matin , a midi
et le soir; de ces femmes toutes fraîches, toutes roses,
à la peau luisante et veloutée. Le sommeil l'entretenait
dans une douce moiteur : elle vivait a l'aise, sa respira-
tion était calme et facile, et de sa tête, rejelée en arrière ,
coulaient le long de ses joues deux grosses boucles de
cheveux blonds. Stanislas, dans une contemplation pro-
fonde, restait debout, immobile comme une statue scellée
à son piédestal. Il l'examinait en détail comme on fait
d'un beau cheval qu'on achète. La main de la jeune fille
s'étalait blanche et fine sur ses genoux , cette main qui
avait lâché le journal , la main gauche, celle qui porte
d'ordinaire l'anneau d'alliance.
Une douleur vive et soudaine crispa le front de Stanis-
las : sur cette main nue, il ne voyait pas la bague qu'il
avait donnée a Maria en partant pour la guerre. Les cinq
doigts étaient veufs. Il saisit brusquement l'autre main et
la regarde! Rien. Plus d'anneau, plus de collier, pas un
bijou d'or ou d'argent dans ses cheveux , "a son cou, a ses
oreilles : mais l'anneau de fidélité où est-il? qu'en a-t-elle
fait? Stanislas écumait de colère, une douloureuse idée
lui vint au cœur, une idée de jalousie : il regrettait de n'a-
voir pas regardé aux doigts du pendu. La jeune fille dor-
mait toujours : il la secoua en blasphémant.
— Réveille-toi, réponds... qu'en as-tu fait? me voila :
ah ! tu ne m'attendais pas sitôt.
Elle, épouvantée, ouvrait deux grands yeux sans
comprendre.
— C'estmoi, moi, Stanislas....
Il lui serrait le bras jusqu'à l'os. La blessure du soldat
s'était rouverte, son sang coulait en abondance, et ses
prunelles flamboyantes se dilataient d'une manière ef-
froyable; la pauvre fille ne pouvait ni remuer ni parler:
elle étouffait ; c'était le cauchemar.
— Michel IJnski est a Varsovie : tu sais bien , Mi-
chel , celui que tu aimais mieux que moi , Michel l'es-
pion ; ils te l'ont amené ici, je l'ai vu, j'ai bien demandé
sa grâce ! tiens , lu le verras de ta fenêtre ; ils l'ont
étranglé, tant mieux.
Il riait d'un rire infernal , d'un rire éclatant.
— Ne prends pas le deuil , car ton amant est mort pour
la patrie ! et il ajoutait douloureusement : Moi , j'ai tout
sacrifié à la patrie , et pendant que je me battais pour
elle, j'étais trompé , trahi : allez donc vous faire tuer pour
la patrie. Femme, femme au cœur mobile et changeant
comme l'écorce du platane, femme si perfide, je te
maudis. Allons, il ne suffit pas de fermer les yeux et de
s'évanouir ; de dire : Fais ce que tu voudras , et de ne
pas vouloir entendre : il faut que tu m'entendes, ré-
veille-toi.
Et il la secouait de toutes ses forces ; elle était éva-
nouie.
Cette apparition en pleine nuit, en plein sommeil , mêlée
de sang et blasphèmes , cette réalité horriblement fantas-
tique, lui avait fait perdre connaissance. Quand elle
revint a elle, le blessé étaitsorti. J'ai rêvé, s'écria-t-elle,
et quel rêve affreux ! Je crois qu'il avait bien commencé.
La lampe n'éclairait plus. Une vague épouvante agitait
tout son corps.
A peine lejour blanchissait qu'elle entendit les crieurs
publics annoncer l'arrivée des blessés de Praga.
Elle avait déjk revu, se disait-elle, Stanislas tout
sanglant ; elle ne savait pas où , elle ne savait pas quand . . .
c'était la nuit, en songe alors elle tâchait de se ras-
surer, d'opposer sa faible raison aux lugubres fantaisies
de son cœur malade ; mais un cœur malade s'écoute, et
l'impression de la nuit était trop vive pour un rêve.
Stanislas , rentré a l'hôpital , restait dans un délire ef-
frayant ; il maudissait la patrie et l'amour.
A quoi sert-il donc d'être fidèle ? L'autre trahissait la
patrie , il était aimé : oh ! les femmes n'aiment que les
L'ARTISTE.
43
traîtres ; c'est qu'elle n'a point cherché a me détromper,
ajoutait-il en tordant les draps de sou lit, elle l'aura
donne à ce Michel Si elle l'avait perdu , elle pouvait
biefi me dire : Ton anneau, je l'ai perdu : je l'aurais crue
ou non; mais elle n'a pas pris la peine d'une excuse;
elle n'a point demandé pardon ; elle s'est réveillée à
m'entendre , à m'entendre clic s'est rendormie. L'in-
làme ! elle ne viendra pas me voir, elle ne m'écrira pas. . .
Le malheureux l'aimait quand même. Contre cet amour
la il avait bien un remède , la mort.... et encore , si ce
n'est pas le néant !... Elle était l'a, sans cesse devant ses
yeux, impassible et froide , et belle à ravir.
La sœur de charité qui faisait le service de la cham-
brée s'approcha de Stanislas et lui tendit une petite boîte
cachetée ; une rougeur subite colora le front pâle du ma-
lade; il arracheviolcmmentlaboîte des mains de la bonne
sœur; cette boite il la reconnaissait, elle venait de Maria:
il l'ouvre ; au fond, dans un lit moelleux de ouate blanche,
il trouve Tanneau d'alliance qu'il adonné a Maria; puis un
billet... ce n'était point l'écriture de la jeune fille : le pa-
pier était aux armes de Pologne.
« A l'enseigne Stanislas , le Gouvernement national.
» Pour un mois de solde, l'enseigne touchera cet anneau
» donné au trésor public par la citoyenne Maria.
)) Signé le miin'stre des finances, *** »
Le gouvernement n'avait pas eu le temps de monnoyer
les dons et offrandes patriotiques.
Stanislas est guéri, il se lève a la hâte, le voila chez
Maria, tremblant, inquiet, honteux a ne pouvoir lever
les yeux sur clic. 11 lui prit doucement la main gauche en
lui disant :
— Qu'as-tu fait de mon anneau? Me reconnais-tu ? je
suis Stanislas.
— Ah! c'est comme cette nuit, dit-elle : voila mon
rêve !
Mais a présent Stanislas, parlait mollement, son regard
était tendre et sa main n'était pas forte , la blessure saignait
toujours : c'était encore le rêve, moins l'effroi, moins
l'oppression , moins le déchirement des cœurs.
— Maria, pardonne-moi ma fureur! Insensé que j'étais
de t' accuser.
Elle ne comprenait pas.
— Imagine-toi que je croyais ma bague donnée à Mi-
chel Linski.
Elle ne comprenait toujours pas ; elle voulait lui causer
de la guerre, des dangers de Praga, de ses blessures, du
général en chef, connue si elle le revoyait pour la première
fois ; lui , parlait toujours de son anneau , de sa colère
nocturne.
— Oh! nous nous sommes déjà vus, disait-il, cette
nuit dans ta chambre : tiens les preuves, vois du sang sur
ton tapis.
La vérité avait lui aux yeux de Maria.
— Ce n'était donc pas un songe ! J'y suis, s'écria-t-elle,
tu me demandais mon anneau.
— Je t'ai maudite...
— Oh non ! je n'ai pas entendu.
— Tu dormais donc? tant mieux. Cet anneau fatal,
je l'ai, je te le rapporte , je te le rends : le voici.
Maria remit la bague à son doigt : quelques jours après,
les deux amans agenouillés, courbaient la tête ensemble
sous un drapeau russe qui leur sei-vait de poêle , devant
le maître-autel , a la cathédrale de Varsovie.
Félix Ptat.
:H|)fmt îïfô ÇubUfations.
SCÈINES POPULAIRES,
DESSINÉES A LA PLUME; PAR HENRI MONMER.
1 vol. iii-ft° , chez l-eruvniïcur , au Pmlaw>Roval.
Il y a dans le monde une foide d'accidens e'pisodiqiies , de
faits plus ou moins contrast.iDs , d'habitudes plus ou raoiiu ri-
dicules, qui composent, avec une certaine coidcur locale, ce
qu'on appelle les mœurs de la société'; caries mœurs comme les
plantes ont leurs espèces «leurs variétés. Avec de l'esprit d'ob-
servation , du naturel dans le style , un peu de philosophie
dans la pensée, il suffît j)rosque toujours de se laisser in^>r(
sionncr par ce qu'on voitpour arrivera une appréciati^rxscffV -»■
pour bien saisir et raconter celle société telle que
e'venemens et les principes qui réagissent diversciic
et en déterminent la forme. VoiLi donc trois i-mi.
moyen desquelles il sera toujours facile d'établir wSl.yîruiu^^-,
^i.i.«%«
Il
L'ARTISTE.
par la pensée et le dialogue , une reprc'sentation mate'rielle de
l'cdifice moral ; trois conditions indispensables et qu'on trouve
bien rarement reunies avec talent comme dans les Scènes po-
pulaires de Henri Monnier. Ce n'est pas* là une littérature factice,
artificielle , reproduisant ou plutôt construisant à grands frais
d'imagination une nature de convention , fausse de tout point ,
trahissant à chaque pas l'impuissance de l'auteur en matière d'ob-
servation , et qui ne tient pas contre un examen sérieux ; véritable
friperie du temps passé, dont le temps présent s'applique à faire
justice. Ne vous y trompez pas , je vous prie. Ce qu'a fait Henri
Monnier, artiste, littérateur, et à ce double titre percevant, pour
ainsi dire, les objets par deux sens diffcrens, n'a rien de com-
mun avec cette misérable littérature dont je vous parle. Aux
hommes comme lui , il ne làut pas la voie ordinaire où les mé-
diocres s'égarent en foule , il faut un chemin moins fréquenté,
aussi difficile à parcourir qu'il avait été difficile à rencontrer ,
mais le seul qui mène au vrai ; c'est celui qu'il a choisi. Voici
donc ce qu'il a fait :
Henri Monnier a pris à part chaque classe de l'édifice social ,
l'a disséquée ; analysée , étudiée profondément dans tous ses
agencemens , puis après l'avoir portée long-temps dans sa pensée,
il l'a recomposée et rebâtie avec une fidélité historique si con-
sciencieuse, que rien n'approche de cette exactitude, dans les
détails comme dans l'ensemble. Vous connaissez les gens dont
il vous parle , vous les voyez tous les jours ; tous les jours vous
les heurtez en passant dans la rue, sur les places, dans les réu-
nions publiques , à la porte de votre hôtel. Hs sont partout ;
vous leur parlez même quelquefois. Ce sont des types connus et
que tout le monde est à même de remarquer.
Voici, par exemple, M. Prudhomme : M. Prudhorame em-
ployé , cinquante-cinq ans , une canne de jonc à la main , titus
poudi'ée , de la tenue , de belles manières , basse-taille , d'une
politesse recherchée, parlant sa langue avec pureté et élégance^
ayant ses amis au quatrième étage. Ne l'avez-vous pas vu quel-
que part ? Et si déjà vous reconnaissez ici l'homme physique,
que sera-ce quand vous l'entendrez causer, quand vous le trou-
verez au milieu d'un épisode animé, riant, gesticulant et se
donnant carrière.
Voyez encore madame Desjardins , la portière , de votre con-
naissance, si je ne me trompe. La voici , avec son bonnet garni
d'une petite dentelle , son fichu de rouennerie , sa robe d'in-
dienne, son tablier de couleur, son tablier blané par-dessus.
Voyons , ne reconnaissez-vous pas dans cette physionomie tous
les caractères que l'auteur a vu chez le personnage : madame
Desjardins , esclave du premier, soumise avec le second , à son
aise avec le troisième , mangeant dans la main du quatrième,
fière et hautaine avec les étages supérieurs.
L'auteur , en nous offrant des esquisses de mœurs prises dans
toutes les classes , a fait un livre gai , amusant, spirituel, écrit
avec causticité , où peut-être on distingue un peu d'amertume ,
comme un reflet de la pensée dédaigneuse de l'artiste , que le
monde n'a pas compris et qui a senti sa supériorité, mais il n'y a
ni colère , ni haine , ni rien de ce qui détermine la passion , et
aux yeux de tout homme désintéressé , c'est conscience , c'est
bonne foi , c'est une ingénieuse guerre de représailles, une sorte
de naïveté qui révèle avec bonheur l'ame de l'artiste , expan-
sive , laissant échapper son secret à tout propos , parce qu'elle
croit trouver partout intelligence ctsympathie. C'est là d'ailleurs
toute la philosophie du livre ; et vous le savez , dans cette nature
d'ouvrages , pas trop n'en faut peut-être ; mais nous sommes
convenus qu'il n'était pas mal qu'on leur donnât de temps en
temps une certaine portée philosophique. Voilà donc Henri
Monnier. Pour nous qui l'avons compris , en qui il était bien
sûr de rencontrer une sympathie profonde, nous croyons pouvoir
prédire à cette seconde édition de ses scènes populaires le suc-
cès de la première complètement épuisée en qirolques mois. Peu
de livres , à notre avis , reposeront aussi agréablement des pre'-
occupations politiques
L. B.
MEMOIRES ET SOUVENIRS
DU COMTE LAVALLETTE,
Aidc-de-camp du général Bonaparte , conseillcr-d'ctat et directeur-
général des postes de l'empire.
Publics par sa famillL' et sur ses propres manuscrits (i).
Ces mémoires doivent , à double titre, exciter et mériter l'in-
térêt. Le narrateur nous dit ce qu'il a vu des événemens de ces
vingt-huit années, pendant lesquelles les destinées du monde en-
tier se sont si puissamment modifiées. Il a ajouté quelques traits
au tableau de cette époque , auquel beaucoup de gens ont déjà
travaillé, et qui pourtant est loin encore d'être complet. Sous ce
rapport, l'ouvrage de M. I^ivallctte mérite l'attention de tous
ceux qui veulent bien connaître l'histoire de ce tempsj mais il a
un aulre attrait , qui sans doute lui vaudra encore un plus grand
nombre de lecteurs. Qui n'a su le courageux dévoûment de ma-
dame Lavallette? et qui ne voudra connaître, de la bouche de
celui même qui en fut l'objet , les moindres détails de cet acte
héroïque? Le mérite littéraire d'un pareil livre est tout entier
dans la vérité, dans la bonne foi, dans la simplicité de la nar-
ration, n suffit donc, pour mettre le public à portée d'en pren-_
dre une idée, de citer quelques passages.
C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire en entier tout ce qui
a rapport à l'évasion de M. Lavallette; nous rapporterons seu-
lement la dernière partie de son récit , lorsque , conduit par le
général Wilson , il parvint à franchir la frontière de France :
A sept heures du matin nous arrivâmes à la porte de Valenciennes ,
dernière ville de France sur cette frontière. Je commençais à me rassu-
rer lorsque le maître de poste nous invita "a aller porter nos passeports ,
pour les viser, chez le capitaine de gendarmerie. « Vous n'avez pas lu
nos qualités , dit tranquillement le général j que le capitaine vienne s'il
veut nous voir. » Le martre de poste sentit l'inconvenance de sa propo-
(i) L'ouvrage se vend à Paris, chez Fournier jeune, rue de Seine,
° M.
L'ARTISTE.
l'ô
sition, prit «on passe-port n alla lui-même tliertlicr le vi»». Il larda
licaucoup à revenir : nnc liorrilile inquiétude me tounncnlait. Allais -je
périr au port? Cet ollicicr de gcndarmiric ne pouvait-il pas venir vérifier
les 8i{;nalemcn8 lui-mirnc cl me faire arrêter? Heureusement le temps était
très-froid, il était à peine jour ; l'officier resta couché et signa. Nou»
«ortimcs des portes sur le glacis; un maudit douanier voulut voir aussi
si nous étions en règle ; mais sa curiosité satisfaite, nous n'arrèlâmea
plus. Nous volions sur cette belle route de Belgique. De temps en temps
je regardais par la lucarne pour examiner si l'on courait après nous; mon
impatience augmentait à cliatiue tour de roue. Le postillon nous avait
montré à l'horizon une grande maison qui était à la douane belge : les
yeux fixés sur ce bâtiment , je m'en voyais toujours aussi éloigné ; il me
paraissait que le postillon n'avançait pas. J'avais honte de mon impa-
tience, mais je ne pouvais la modérer. Enfin nous l'atlcignîmcs : nous
étions sur le territoire belge, j'étais sauvé. En pressant les mains du
général je lui exprimais , avec une profonde émotion , toute ma recon-
naissance ; mais lui , gardant sa gravité, souriait seulement sans me ré-
pondre. Après une demi-heure, il se tourna vers moi et médit d'un grand
sérieux : « Ah ça, mon cher ami, expliquez-moi pourquoi vous ne vou-
liez pas être guillotiné. » Je le regardai surpris sans lui répondre.
'< Oui , on a dit que vous aviez demandé comme une faveur d'être fu-
sillé. — i\Iais on conduit le condamné dans une charcllc, les mains liées
derrière le dos ; et quand il est sur l'échafaud , on l'attache sur une
planche qu'on abaisse , et on le glisse ainsi sous le couteau. — Ah , je
comprends, vous ne vouliez pas être égorgé comme im veau. » Nous
arrivâmes a Mons vers les trois heures de l'après-midi
Une seconde citation , prise dans ce qui a rapport aux faits
<|ui sont du domaine de l'histoire , achi;vera de faire connaître
le style de l'auteur et l'intcrct des détails qu'il nous donne.
L'ne autre nouvelle , mais prodigieuse , immense , un vrai mi-
racle enfin , circula d'abord sourdement et bientôt avec éclat. C'était le
lundi 7 mars : je traversais les Tuileries , vers neuf heures du matin ,
lorsque j'aperçus, sur les marches do la grille de la rue de Rivoli,
M. Paul Lagarde , ancien commissaire général de police en Italie ; je le
saluai de la main en passant, et je continuai mon chemin sous les ar-
bres , pour gagner la terrasse du bord de l'eau. J'entendais quelqu'un
mari lier derrière moi , et j'allais me retourner lorsque ces mois furen^
prononcés à voix basse : « No faites aucun geste, ne montrez aucune
surprise , ne vous arrêtez pas : l'einporeur est débarqué "a Cannes , le
^ " mars ; le comte d'Artois est parti cette nuit pour aller le combattre.»
Je ne puis rendre le désordre oti me jetèrent ces paroles ; l'émotion
m'empêchait de respirer. Je marchais comme un homme ivre en me
répétant : « Est-ce possible? n'est-ce pas un rêve ou la plus cruelle des
-plaisanteries ? » En arrivant sur la terrasse du bord de l'eau , j'aperçus
le duc de Viccnce; nous nous joignîmes, et, mot pour mot et du même
son de voix, je lui donnai la nouvelle que je venais de recevoir; mais
lui , d'un caractère irascible et trop habitué de voir les choses du mau-
vais côté : « Quelle extravagance! ,Quoi ! débarquer sans troupe 1... Il
sera pris, il ne fera pas deux lieues en France ; il est perdu. Mais c'est
impossible... Cependant, ajoula-t-il , il est trop vrai que le comte d'Ar-
tois est parti précipitamment cette nuit. » La mauvaise humeur du duc
(le Viccnce et ses prcssentimens fâcheux me faisaient mal; je le quittai
pour m'abandonncr sans contrainte "a toute l'ivresse de mes senlimens.
Ce ne fut pas d'abord chez moi que je trouvai a la partager : ma femme
lut épouvanlé de la nouvelle et en tira de tristes présages. Je courus
chez la duchesse de Saint-Leu; je la trouvai fondant en larmes de joie
et d'émotion. Les prctnicrs momcns passés , nous nous mîmes à mesurer
l'immense dislance qui séparait Cannes de Pari.s. « Que feront les géné-
raux qui commandent sur ccUe route ? les autorités , les troupes ? Quel
effet produira l'arrivée du comte d'Artois ? » Il nous semblait que rien
ne pouvait résister "a l'empereur, et qu'une foii arrivé à Lyon, tont obs-
tacle devenait impossible
Un (entiment vague noof diiail qu'il leviendrail , <pi'ua« vie
de miracles ne devait pas s'éteindre sur un roclirr entre l'Ilalie et la
France. Mais comment et par quels moyens? Toute Pacllvilé de notre
imagination ne pouvait les trouver.
ÎVfuuf Dramatique.
THÉÂTRE ITàlSEK.
Vive Dieu ! Paris est pour les oisifs une terre d'rncliantruiens
et de merycillcs. Voyez comme les spéculateurs s'efforcent à
l'envi de varier et de renouveler nos jouissances et nos de'las-
semens.
Voici que le Salon vient de se fermer sur une promesse au-
guste et irrévocable. Désormais nous aurons un Salon tous les
ans. Dans trois jours la session musicale va s'ouvrir, rt januis
aucune capitale de l'Europe n'aura offert à l'avide curiosité des
dik'ttaiiti tine plus riche réunion de talcns dans tous leygenres.
Jamais on n'aura mis en usage plus de ruses et d'adresses jwur
réveiller la satiété blasée , pour ranimer l'indifférence, pour
nous enlever aux sombres préocctipations de la vie réelle.
Nous aurons mesdames Pasta, Malibran et Schrœder-De-
vricnt. Déjà nous les connaissons toutes trois. Nous savons de
quoi elles sont capables; mais cet hiver nous pourrons comparer
à notre aise leur charme et leur puissance. Pourquoi fai:t-il qtic
d'iiTc'sisliblcs convenances, d'insurmontables obstacles les em-
pêchent de paraître à la fois sur la scène !
Une fois, à Londres, madame Pasta a chanté le rôled'Otello,
et madame Malibran était Desdemona. Aurons-nous le même
bonheur, et fatidra-t-il envier à nos voisins ce précieux et ines-
timable privilège? Espérons que les botiquets et les couron-
nes , et peut-être aussi une émulation glorieuse , les décideront
à risquer de nouveau cette hardie tentative.
Nous ne serons pas en reste d'admiration : ce n'est pas la
France qui s'est jamais montrée avare d'enthousiasme et d'ap-
platidisseraens.
Il est vrai que nous pouvons opposer aux dilettanti de Lon-
dres le don Giovanni , cxéctilé par mesdames Malibran ,
Sontag et Heinefelter, et jamais l'Italie ni r.\.llcmagne n'ont en-
tendu le chef-d'œuvre de la musique aussi habilement traduit ,
aussi vivement, aussi complètement rendu. Madame Schrceder
est atissi tine excellente dona Anna. Dans le premier acte elle
s'est même élevée au-dessus de mademoiselle Sontag pour l'ex-
jiression pathétique et passionnée ; mais où trouver une dona
Elvira comme mademoiselle Heinefettcr? Sera-ce madame Car-
radori? Espérons que otii. Dans tous les cas le don Giovanni
ne saurait notis manquer. Or pour un homme dévoué au dieu
ou au démon de la musique , le chef-d'œuvre de Mourt est
m
L'ARTISTE.
comme le pèlerinage de la Mecque, et il n'y a pas de salut si
1 on n'entend Zcrlina et Leporello au moins trois fois dans l'an-
ne'e. Le Coran , comme on voit , est moins exigeant.
Avant que le comte Rossi nous eût enlevé mademoiselle Son-
tag , nous l'avons vue sous les traits d'Amcnaïde répondre à la
tendresse et au de'vouement chevaleresque de Tancredi, et
Tancredi c'e'tait madame Malibran. Pourrons-nous décider cet
hiver madame Malibran à prendre le rôle de mademoiselle
Sontag, et à céder le sien à madame Pasta?
Voilà des questions bien impertinentes, à coup sûr. Mais
M. Robert ne doit s'en prendre qu'à lui-même de l'outrecui-
dance de nos prétentions. Il nous a donné le droit d'être difficile.
Et puisque nous gardons madame Devrient , pourquoi ne
traduirait-on pas le Fidelio? Oa -promet de renouveler les
chœurs, et avec les voix que nous aurons, l'œuvre de Betho-
wen, j'en suis sûr, serait dignement exécutée.
Sur trois opéras nouveaux qu'on doit offrir à la curiosité pa-
risienne, savoir : ^nnaBolena, par Donizetti, il Pirata et la
Somnambula, de Bellini , un seul , il Pirata , est déjà connu
par des fragmens exécutés daus les salons et les concerts. La
partition a été gravée ici il y a quelques mois. Ce n'est pas à
coup sûr une œuvre du premier ordre; c'est de la musique ros-
sînicnnc bien loin de Rossini. Mais de grands talens peuvent
la rajeunir. •
Nous reverrons Rubini , que nous avons vu si beau , si ex-,
pressif , dans la Gazza , et aussi dans un duo avec madame
Pasta, au second acte de la Rosa rossa, e laRosa bianca. Mais
le premier acte de l'opéra de Mayer est froid est languissant.
Et le Romeo de Zingarelli , où madame Pasta était si belle ,
le reverrons-nous? Qui sera Giuletta? madame Malibran.
Toujours et à tout propos madame Malibran et madame
Pasta ! Et ainsi quand Lablache voudrait, tout en restant acteur
aussi parfait , donner à son chant la même importance qu'à son
jeu , quand il devrait dans le Barbier et le Mariage secret
produire une impression plus prodigieuse encore que l'année
dernière; quand l'Angleterre nous aurait renvoyé Rubini, avec
des moyens plus riches; quand le critique Court-Journal lui
aurait fait perdre la mauvaise habitude d'enfler artificiellement
le volume de sa voix , la question qui se deljattra cet hiver est
celle-ci : à qui des deux , de madame Pasta ou de madame Ma-
libran, faudra-t-il décerner le titre glorieux que les Napolitains
ont donné à madame Fodor, dea del canto? Pour ceux qui en-
tendent bien leurs vrais intérêts, et qui mettent le bonheur
avant la vérité, je leur conseille de les préférer toutes deux.
On assure que M. Robert ne consentira jamais à les laisser chan-
ter ensemble. Tant pis et tant mieux, peut-être. Si elles étaient
réunies, on aurait le paradis sur la terre; mais dès que l'une des
deux partirait, notre bonheur serait cbréché, et peut-être devons-
nous remercier notre impressario d'avoir mieux organisé nos
plaisirs !
Il nous manquera madame Fodor et David; mais depuis le
malencontreux del3ut de cette divine cantatrice , depuis le rhume
et le procès qui en sont résultés , c'est presque un sacrilège de
redemander au climat de Naples cette voix si pure et si mélo-
dieuse que notre ciel brumeux et humide a presque failli dé-
truire. Et David, qui rappelle avec une mer^'eilleuse précision
le A>e«Zer d'Hoffmann, comme Paganini réalise Krcspcl , il
faut bien nous résigner à l'attendre, car il nous reviendra.
Cet hiver , nous déciderons une grande question , celle de la
tragédie , méditée , composée à loisir , pleine et entière , mais
arrêtée à l'avance, irrévocablement conçue dans la pensée de
l'artiste avant d'en appeler à l'émotion publique. Nous verrons
Desdemona sous les traits de madame Pasta. Un critique spiri-
tuel, aujourd'hui ravi aux arts par la politique , a plusieurs
fois reproche à cette grande tragédienne de ne pas nous donner
la Vénitienne naïve et enfantine de Giraldi Cinthio et de
Shakspeare, de s'inspirer plutôt de Z'i/)Aigenie d'Euripide que
de l'héroïne tout à la fois innocente et passionnée créée avec
amour par le poète favori d'Elisabeth. C'est une première opi-
nion , et nous pourrons y revenir, et la casser ou la confirmer.
Il s'est rencontré aussi des esprits chagrins qui ne font pas
bon marché de leur plaisir , et qui veulent juger avant de sen-
tir. Ceux-là, en même temps qu'ils se montraient indulgcns et
restaient désarmés en écoutant les variations de Rode exécutées
sur le gosier d'Henriette Sontag comme sur la chanterelle de
Paganini , par un singulier caprice ont reproché à madame Ma-
libran d'apporter dans le rôle de Desdemona une puérilité de
colère et de dépit, une gentillesse et une grâce de frayeur, in-
compatibles avec la dignité tragique. Peu s'en est fallu même
qu'ils n'en vinssent à l'accuser de fuir devant le Maure comme
une petite fille qu'on veut fouetter.
La tragédie soudaine, improvisée, pleine d'inventions inat-
tendues , composée et rendue au moment même où on la voit ;
ces larmes qui partent du gosier , qui mouillent la voix , qui
traduisent dos souffi-ances réelles, mais qui laissent voir la
douleur en déshabillé; ces émotions naïves, saccadées, telles
que nous les voyons tous les jours , ce n'est rien pour eux; c'est
presque ime profanation de l'art.
Il leur faut de la douleur ciselée en marbre , dont la forme
et la draperie leur soient connues; mais s'ils ne sont pas assu-
rés à l'avance du nombre de sanglots qu'ils auront à entendre ,
du nombre et de la portée des gestes qui doivent mettre leur
émotion sur le qui-vive , ils ne trouvent plus leur compte et
ne sauraient se reconnaître.
Mais nous aurons la tragédie grecque et le drame de Shaks-
peare; nous pourrons admirer et pleurer.
L'ARTISTE.
-47
ttauuflUô.
»
Prix fondés par feu M. Turrel, membre del'Âlhénée
des ArtSj qui seront décernés à la séance annuelle
SUJETS MIS AU CONCOURS.
Classe des Lettres.
L'Athc'ne'c a cru devoir laisser aux concurrcns le choix d'un
sujet en prose ou en vers , sous la seule condition que le sujet
traité ait pour but d'honorer les sciences, les lettres et les arts.
Classe des Arts.
Louis -Philippe à V II ûlelrde- Fille ( août i83o ). — Le
duc d'Orlcans entoure des citoyens qui ont renversé la tyrannie
reçoit les propositions qui lui sont faites par le peuple , et ac-
cepte la direction du gouvernement français.
La dimension des tableaux sera de ao pouces au moins.
Si les tableaux n'étaient pas terminés , l'esquisse devrait être
fort avancé.
L'auteur du meilleur morceau en prose ou en vers, sur le
sujet mis au concours par la classe des lettres , recevra une mé-
daille de 3oo fr. Une autre médaille de 3oo fr. sera accordée à
l'auteur du meilleur tableau ; et attendu que cette somme n'est
décernée qu'à titre d'encouragement , le tableau qui aura rem-
porté le prix demeurera la propriété de l'auteur.
Les pièces et tableaux devront être adressés francs de port
à M. Coubard-d'Aulnay, secrétaire-général de l'Athénée des
Arts, ffôtel-de- fille, avant le i5 mars iSSa. Passé ce temps ,
ils ne seront plus reçus.
— On assure que l'administration des Beaux-Arts , mieux
éclairée, vient de réparer quelques oublis qui semblaient inju-
rieux à l'égard de plusieurs artistes. Des travaux iniportans
vont être confiés à des peintres d'un talent reconnu dont on ne
s'était pas occupé. On parle de commandes faites à MM. Dela-
croix, Decamps, Charopmartin , Sigalon , Johannot, etc.
— Depuis quelques jours on établit autour du tjiupan du
fronton de l'église de la Madeleine les éciiafaudagcs nécessai-
res pour facihter la sculpture de ce fronton. 11 est à croire que
M. Lemaire va enfin s'occuper de ce travail important.
— MM. liesse, Coutan et Vinchon vont exécuter définitive-
ment les tableaux dont ils sont chargés pour l'omeraent de la
chambre des Députés , par suite des concours ouverts à l'Aca-
dc'mie des Beaux -Arts. Les deux premiers artistes ont déjà
commencé leur travail.
— Nous recevons à l'instant de Rome la nouvelle du retour
de M. Horace Vcrnet à l'Académie française de peinture.
M. Carie Vcrnet , qui avait accompagné le directeur à Paris ,
est arrivé en même temps à la N'iila-Medici. Il a brdU ses
vaisseaux en France, et ses vives affections pour son fils l'ont
désormais attaché à la destinée de cet artiste célèbre.
— MM. Alfred et Tony Johannot, Eugène Isabey et Camille
Roqueplan, ayant donné leur démission de membre de la Société
libre de Peinture et de Sculpture , ne doivent pas être comptés
comme ayant adhéré à la protestation que cette société a publfée
dans les journaux.
— Le Moniteur de vendredi déclare qu'on a annoncé à tort
que le conseil-général de la Seine avait voté, pour les réparations
de Saint-Germain-l'Auxerrois, un premier crédit de i5o,ooo
francs. Le journal officiel nous apprend qu'Un y a rien encore
de statué sur l'importante question de la rue du Louvre ,
dont l'ouverture entraîne la démolition de Saint-Germain-
l'Auxerrois.
Ainsi , malgré les réclamations de tous les artistes, de tous le»
gens de goût, il faut encore redouter qu'une décision du conseil
de la Seine vienne ordonner la destruction de celui des vieux
monumens d'architecture dont Paiis pouvait le plus justement
s'enorgueillir.
— Parmi les peintures en porcelaine qui ont mérité d'être
remarquées à l'exposition dernière , nous devons citer les char-
mantes productions de mademoiselle Comte, jeune artiste dont
le dcQjiit promet beaucoup. Hercule et Omphale offrent une
gracieuse et élégante composition. Le portrait de l'auteur et un
autre portrait d'après Mignaid , annoncent des dispositions d'un
coloris vigoureux et brillant. Ces petits ouvrages exposés sous
le n" 194, ont fixé également l'attention des connaisseurs.
— M. IVIichaud, de l'Académie française, auteur de ÏITisloire
des Croisades, est de retour, depuis peu de jours, du voyage
qu'il vient de faire en Orient; il a bien voulu nous promettre
de nous faire part de quelques-unes des notes intéressantes qu'il
a écrites sur les lieux mêmes , en visitant l'Égyjjte , la Grèce ,
Constantinople , Jérusalem, etc. En attendant qu'elles soient
mises en ordre , M. Michaud a eu la complaisance de nous
coninnini<juer une lettre qu'il vient de recevoir de son secré-
taire, ]M. Poujoulat, laissé par lui en Syrie pour visiter le pays
en détail. Nous croyons que nos lecteurs nous sauront gré de
leur (aire connaître le fragment suivant.
Diais , 99 avril 4 SSI .
Me voilà à Damas , oà fut , nous dit on , le paradis lerrcsUr.
J^y suis arriviî en bonne $antc et sans avoir «éprouvé aucun accident fâ-
cheux ; seulement, en me rendant à pied , de la porte de la ville ^ la
maison de Taf^nt consulaire , j'ai rencontré sur mon passage quel-
ques Turcs à l'air impassible , à la physioncmi ; immobile , et j'ai en-
4H
L'ARTISTE.
icnilu qu'ils se disaient entre eux : f^oici un consul franc, il faudrait
le brûler ou le pendre. Toutefois ils n'en ont rien fait , comme vous le
voyez .
A deux cents pas avant d'arriver à Damas , on m'a fait descendre de
cheval et laisser mes armes. Il est triste de penser qu'un Franc ne puisse
voir Damas qu'en exposant sa vie, et qu'il ait 'a craindre dans ce beau
paradis le bûcher ou la potence.
M. Beaudin, l'affent français, m'a fait l'accueil le plus bienveillant.
Aujourd'hui après midi j'ai fait ma première sortie , accompagne du
supérieur du couvent de Terre-Sainte , de plusieurs pères lazaristes et
d'un chrétien de distinction. En sortant de la ville, a cent pas delà
porte d'Orient, au milieu des ruines d'une vieille mui aille, j'ai vu une
pierre de taille sur laquelle était sculptée «ne belle fleur de lis. Je ne
saurais m'expliquer comment elle se trouve la, puisque les Français
n'ont jamais été les maîtres de Damas.
Je vous parlerai en détail de la ville quand je l'aurai visitée en entier;
à présent, je me borne 'a vous annoncer mon arrivée dans le Paradis
terrestre. J'ajouterai seulement que l'ange qui veillait jadis "a la porte
de ce paradis , armé d'une épée flamboyante, n'était pas plus redoutable
que ne le sont les Damasquins.
La population de Damas est aujourd'hui souveraine ; elle a vaincu le
pacha , homme faible et timide , et la révolution est à Damas comme à
Paris. Voici ce que je sais déjà des Houvelles du pays :
Le gouverneur de Damas va être changé, parce qu'il n'a pas su se
faire obéir. On dit que ce pachalick est donné "a Méhemet-Ali , que l'on
surnomme le Bonaparte du Levant. Dans toute la Syrie, il n'est ques-
tion que de révoltes et de soulèvemcns.
Je compte rester six jours "a Damas , ensuite j'irai 'a Tripoli. Je serai
à Antioche vers la fin de mai
— L'Académie royale de musique a remis à la scène l'opcra
(le Moïse . réduit en trois actes. Nous attendrons que les acteurs
.soient plus familiarises avec leurs rôles pour rendre compte de
l'effet prodtiil par cet ouvrage ainsi modifie.
M. Théodore, danseur, élève de Coulon , et mademoiselle
Angéliea , qui est venue de Londres se perfectionner dans la
classe du même maître , ont tous les deux deliutc avec succès
cette semaine. Cependant on ne dit point (ju'ils soient engages.
L'Opéra nous a offert vendredi un spectacle qui avait attiré
une foule immense. On y a vu, ainsi qu'on l'avait annoncé, le dey
d'Alger en grande tenue; de plus, l'cx-empereur du Brésil,
accompagné de l' ex-impératrice son épouse , occupait la loge
du roi des Français. On a cru voir que les augustes personnages,
après s'être lorgnés , se saluaient avec bienveillance; et cet acte
de courtoisie a enchanté le parteiTC, qui en a témoigné sa.satis-
faclion par de briiyans applaudissemens. Don Pedro les a ac-
cueillis par des salutations gracieuses. Le dey a ri plusieurs fois
et bâillé de temps à autre; du reste , il a fait bonne contenance.
Pendant ce temps , on jouait sur le théâtre le Philtre , puis
l'Orgie, et les chanteurs ainsi que les danseurs ont, à leur
tour , aussi mérite' les batteraens de mains de l'assemblée.
— Lesdeljats du procès qui sejuge entre mademoiselle Mars et
la Comédie-Française ont révélé quelques faits que nous croyons
devoir faire connaître. Lorsque M. de Duras, premier gentil-
homme du roi , avait la surintendance du Théâtre Français ,
mademoiselle Mars obtint une allocation annuelle de 3o,ooo fr,
indépendamment de sa part sociale dans les recettes de la Corné?
die. Sous la restauration , le gouvernement accordait à la société
dramatique une subvention de 2 1 4,000 fr. Dans les mois de
mai et de juin de la présente année, le ministère n'a fourni que
1 1 ,5oo fr. La subvention a été réduite à 9,000 fr. dans le mois
de juillet; il paraît qu'on n'accordera que '^,000 fr. pour le
mois d'août, et qu'il ne sera rien donné dans le mois de sep-
tembre , à moins que les chambres législatives n'ouvrent un cré-
dit spécial pour cet objet.
— La Comédie - Française doit jouer sous peu de jours
les Préventions , comédie en un acte attribuée à l'auteur du
Possédé et de Jacques Clément. Les principaux rôles seront
remplis par mesdemoiselles Dupont , Anaïs et Brocard. On an-
nonce aussi à ce théâtre la réapparition de Colson, qui jouait il
y a quelques années dans la tragédie. Le Misanthrope sera un
de ses rôles de de'but.
— Le théâtre de Variétés a donné, jeudi dernier, la première
représentation in Nouveau Sargines, ou C Ecole d'un Malin,
vaudeville en un acte de M. Francis. Le sujet , tiré d'un opéra
comique que tout le monde connaît , est traduit en scènes gri-
voises; il est du genre qu'on aime à voir aux Variétés. La pièce
fait rire , grâce aux gravelures dont le dialogue est abondam-
ment parsemé ; elle a dû surtout son succès au jeu plein de
gaieté de mademoiselle Pauline et de Vernet, chargés des prin-
paux rôles.
— Le théâtre du Vaudeville donnera lundi la première re-
présentation de Marionette , drame en cinq actes et en vers
imité de la parodie de la Porte- Saint- Martin. Mademoi-
selle Brohan , que sa santé tenait depuis quelque temps éloignée
du théâtre , fera sa rentrée par le rôle de Marionette , et c'est
une garantie de plus pour le succès de la pièce que l'on dit fort
gaie.
— Vendredi dernier , on a vendu à Londres les manuscrits
originaux des romans de Walter Scott. Ces manuscrits sont
très-bien conservés et ne portent que très-peu de ratures et de
changemcns. Cette vente avait vivement piqué la curiosité du
grand monde et du monde littéraire; la foule était considérable.
Le manuscrit du Monastère a été vendu 18 livres sterling;
I celui de Guy-Mannering, 37 liv. st. lo sch.; celui des Puri-
tains, 33 liv. st. ; celui de l'antiquaire , ^1 liv. st. ; celui
de Roh-Ro;y, 5o liv. st.; celui de Péveril du Pic, ^'x liv. st.;
celui de Waverley, 18 liv. st.; celui de l'Âbbé, i41iv. st.;
celui d'Ivanhoë, la liv. st.; celui de Nigel, 16 liv. st.; celui
Ac Kenilworth , 17 liv. st.; celui de Quentin Durward,
12 liv. st.; et enfin celui de la Fiancée de Lammermoor,
14 liv. st. i4 sch. Total des treize manuscrits , 3i6 liv. st.
4 sch. (ii,4o5fr.)
L'ARTISTE.
iO
6faur-:Hrt$.
GRANDS PRIX
DE GRAVURE EN MÉDAILLES ET EN PIERRES FINES.
Depuis quatre ans il n'y a pas eu "a l'école de concours
pour la gravure en médailles et en pierres fines, et il paraît
que les candidats ne se pressent pas; car, malgré le long
espace de temps qui s'est écoulé depuis la dernière épreuve,
il n'y a cette année que deux concurrens . MM. Fauginet
et Oudiné.
Le concours se compose d'une triple tâche, a savoir,
un bas relief demi-nature en glaise, un poinçon en relief
sur acier, et enfin une gravure en creux sur pierre fine.
De cette façon, il arrive nécessairement et la plupart du
temps que le même candidat peut faire preuve de plu-
sieurs degrés très-différcns d'aptitude dans les différentes
formes de son travail , d'autant plus que ces trois formes
n'ont pas un but unique et identique.
Blâmons d'abord sévèrement MM. Fauginet et Ou-
diné d'avoir mesquinement et maigrement copié, rar-
rangé et gâté, l'OEdipe de M. Ingres. Celte composition,
si précieuse d'ailleurs, d'un maître qui poursuit solitaire-
ment une voie laborieuse et antique, n'est assurément
pas la meilleure de sou œuvre, et tout le monde sait au-
jourd'hui que l'auteur a fait un OEdipe d'une étude aca-
démique sans destination , pour que sa toile fût de vente.
L'admirable dessin dece morceau, et en particulierdes épau-
les et des jarrets, n'excuse pas la pauvreté de l'invention.
Donc les deux concurrens n'ont rien inventé. Il faut
dire pour être juste que le bas-relief de M. Oudiné,
élève de MM. Galle et Petitot, est plus coloré, plus vi-
vant, plus animé, que celui de M. Fauginet, élève de
MM. Gatteaux et David, mais en même temps plus lourd
et plus trivial.
Le poinçon, enlevé sur acier d'après le bas- relief, est de
beaucoup meilleur chez M. Fauginet que chez INL Ou-
diné. Le dernier de ces artistes ne semble pas connaître
les procédés mécaniques de son métier, son œuvre té-
moigne d'une grande maladresse.
M. Fauginet conserve la même supériorité dans la
pierre fine, quoique sa pierre gravée ne soit pas bonne ,
et tant s'en faut , seulement elle n'est pas mâchurée comme
celle de M. Oudiné.
Mais quelle figure a-t-on proposée aux concurrens?
(st-ce la Pallas de Velletri? qu'est-ce? Pourquoi ne pas
demander une étude d'après nature? Les pierres grecques
TOME II. y LIVRAISUM.
et romaines antiques , les pierres italiennes du seizième
siècle, sont des portraits bien souvent.
La gravure en pierre fine est décidément perdue chez
nous, et les rares encouragemens qu'elle reçoit de loin
à loin ne sauraient suffire a la ranimer,. Voyez M. Do-
mard a qui l'on vient récemment de confier la monnaie
du nouveau règne, il a remporté im prix de gravure en
pierres fines, et oîi sont ses œuvres en ce genre?
Il n'y a qu'un moyen de faire revivre cette branche de
l'an, c'est de faire graver pour les musées nationaux des
suites de portraits ou de compositions , autrement on n'y
parviendra jamais.
Nous demanderons aussi pourquoi au lieu de se con-
tenter d'un poinçon en relief, pour la gravure en mé-
dailles, on n'a pas exigé des élèves une matrice en creux.
Cette dernière tâche était de beaucoup plus difficile ; mais
elle constitue In gravure proprement dite. Car dès qu'on
prend le parti d'enfoncer un poinçon , a moins de recou-
rir a des retouches très-habiles , ou de n'enfoncer qu'un
poinçon très-peu avancé, il est impossible d'obtenir un
résultat sortable. Il faut enlever en creux toutes les fi-
nesses, tout ce qui fait la vie d'une tête.
En résumé, nous pensons que l'école, pour être a la
fois juste et sévère, ne devrait pas donner de prix cette
année; le dernier concours n'a pas en de lauréat, nous le
savons; mais ce n'est pas une raison pour en proclamer
un cette année.
Notre avis ne sera d'aucun poids probablement : grâce
aux trois formes de travail dont nous avons parlé, on
trouvera moyen d'envoyer a Rome M. Oudiné pour son
bas-relief, et M. Fauginet pour son poinçon et sa pierre
fine.
Mais le premier ne rehaussera pas les noms de
MM. Galle et Petitot aujourd'hui nuls dans les arts, et
le second ne fait pas d'honneur a M. David, aujourd'hui
lui de nos plus habiles statuaires , non plus qu'à M. Gat-
teaux qui poursuit sa profession avec une médiocrité
tolérable.
Nous devons ajouter que les deux concurrens sont très-
jeunes; car l'un des deux est né en 1809, et l'autre eu
1810. Il y a donc pour eux quelque espoir légitime d'a-
mendement.
■k
oO
L'ARTISTE.
t^^/v- ^SVerec/ei/'T ae i zyfjr/fd/e.
Monsieur ,
Vous aurez sans doute été frappé de l'aspect à la fois simple
et brillant qu'offrait la léunion convoquée au Musée à l'occa-
sion de la visite du roi. En voyant le roi guidé par ses seules
impressions qui l'arrêtaient souvent avec bonheur là où la pré-
sence du talent devait naturellement le fixer, et sans que le doigt
du cicérone obligé de la direction eût indiqué les tableaux sur
lesquels ses regards devaient se reposer, l'on pouvait croire que
le goût seul , le goût éclairé venait présider à cette solennité, et
qu'un brillant rayon de lumière allait réellement éclairer l'ate-
lier de l'artiste et remplacer cet insignifiant et souvent même
dégoûtant protectorat dons nous avions vu flétrir les arts sous
les derniers gouvernemens.
Cette illusion a été aussi courte qu'elle avait été vivement
saisie , et les premiers noms proclamés dans le grand salon ont
rapidement convaincu le public qu'il avait pris encore une fois
une promesse pour une vérité , une illusion pour une réalité.
Quelle est donc la main qui pousse le pouvoir de fausse
route en fausse route, de déception en déception, à mesure
qu'il veut appuyer de sa présence chacune des différentes sphè-
res de l'adtninistralion? L'on a pu croire un moment qu'il allait
encourager les arts! Il faut se convaincre maintenant qu'il veut
les protéger , non comme Jules II , Louis XIV et Bonaparte ,
mais comme les protégeait la restauration j non en consultant
l'opinion dans la distribution de ses prix, de ses encouragemens
et de ses travaux , mais en appelant les artistes à siéger sur les
banquettes des antichambres , où l'on assure que maint courti-
san ne serait pas fâché de les voir courbés à ses pieds.
On a dit que le travail dont le résultat a été proclamé le
i(i août a remplacé un rapport beaucoup plus complet et sur-
tout beaucoup plus équitable. On dit que la politique a pénétré
dans le temple des artsj qu'elle y est venue dresser ses listes de
faveurs et ses tables de proscription. On parle, d'un côté, de
personnages jaloux de voir des artiste? partager avec eux les
récompenses sans que leur mérite ou leurs titres eussent obtenu
la sanction de leur noble apostille j personnages qui auraient
renversé le travail de la justice pour y substituer la protection
de la courtisannerie et le triomphe du privilège académique.
On cite , d'autre part , une opposition honorable pour le direc-
teur général des ïMftsées et qui ferait l'éloge de son goût et de
son caractère. Ce qui est certain, c'est qne la joie qui rayonnait
sur tous ces visages si animés des artistes, disparut rapidement
pendant qu'une voix monotone précipitait un torrent de noms
disparates accoles les uns aux autres par le plus ignorant ou le
plus partial et le plus exclusif aréopage.
iJVcole historique que le public n'avait remarqué à l'exposi-
tion qhe pour constater parfois combien elle y apparaissait dé-
chiWet languissante, est venue, au jour de la justice, faire
acte encore une fois de vie et de puissance, et proclamer, d'un
-organe expirant , le privilège qu'elle entraine lentement dans sa j
chute et la proscription des principes qui ne sont pas les siens.
A peine , dans les cinq médailles de première classe accordées
à la peinture d'histoire , à peine en est-il une seule dont l'opi-
nion ait daigné sanctionner la destination. Quant au portraitiste
dont le talent a inspiré un sentiment général d'admiration , il
doit être peu flatté d'un honneur qu'on ne semble lui avoir
accordé que pour le ternir du parallèle des noms qui ont suivi
le sien. Le gouvernement a été encore plus malheureux dans la
distribution des médailles de première classe aux peintres de
genre. C'est un problème insoluble que l'assemblage des nulli-
tés qui étouffent les noms de trois ou quatre artistes dignes de
l'attention de l'administration j chaque nom proclamé provoquait
un nouveau et triste sentiment de surprise : les uns par les com-
paraisons auxquelles ils étaient abaissés ; le plus grand nombre
par l'inconvenance de leur élévation.
Mais rien n'est comparable à la confusion de talens et d'inca-
pacités , au chaos véritable que représente la foule des médailles
de deuxième classe , au nombre desquelles il est presque permis
de dire que pas une seule n'a été mise à sa place , quand on
compare les noms entre eux ou que l'on y choisit un petit nom-
bre de talens pour les confronter avec la majeure partie des pre-
miers médaillistes. Les citations se présentent en foule; mais il
ne faut ni dcscendi-e aux personnalités, ni obscurcir des joies et
des triomphes dont le mépris public fera seul bonne justice.
11 faut encore ajouter que dans cette profusion de médailles,
non-seulement un grand nombre est mal placé, mais que l'on a
oublié ou plutôt repoussé des noms qui eussent honoré cette
mesquine distinction. L'on a exhumé de l'obscurité du Salon
des hommes dont les noms retentissaient pour la première fois
aux oreilles du public qui cherchaient vainement à se rappeler
leurs ouvrages , tandis qu'en sortant de la séance , les noms de
L. Cognict,Darche, Jeanron, Jadin, Rousseau et Schnetz....
étaient dans toutes les bouches , honorablement vengés de l'oubli
où les avaient laissés le favoritisme de cour.
Le roi a cru encourager les arts dans la séance du i6, il
s'est trompé ; il a été trompé. Il a découragé une foule de jeu-
nes artistes qui ont senti amèrement qu'ils n'avaient pas été
compris , et qui , après avoir lutté par de longues études et un
travail opiniâtre contre une époque de misère et d'égoïsme pour
arriver jusqu'au Musée avec une noble foi dans les progrès de
la raison et du goût , ont vu leurs espérances trompées et se sont
trouvés eux-mêmes repoussés dans la foule dont leurs efforts et
leurs talens les avaient fait sortir.
E'llick.
L'ARTISTE.
51
£iUévatuti,
Le son et la couleur, ces deux clcmens matériels de l'art ,
sont entre's pour beaucoup dans la poésie des littératures étran-
gères. Leur caractère spécial, au lieu d'être rationnel , savant et
d'imitation , comme celui de la poésie française , offre un ca-
ractère à la fois mélaphjsique dans la description des passions
et artistique dans la reproduction de la nature. C'est ce double
emploi de la couleur et du son dans les tableaux extérieurs, de
l'analyse métaphysique dans les peintures morales , que l'on a
étourdimcnt baptise du nom de romantisme , mot dont l'appli-
cation est si fausse et le sens si ridiculement vague
L' Autiste choisira dorénavant, parmi les œuvres les plus
profondes et les plus fortes des poètes étrangers , ces morceaux
frappans par le coloris ou l'étude de l'homme, qui peuvent
nourrir l'imagination du peintre ou allumer la verve du musi-
cien. On ne lira pas sans étonncment la scène suivante, due à
Georges Crabbe , poète anglais qui a fait avec un talent remar-
quable la tragédie de la Fie privée. C'est celle de ses produc-
tions que l'on admire le plus en Angleterre j elle est sous forme
de ballade antique, et ce rhythme facile, mollement balance, se
prête merveilleusement à l'abandon du récit. Crabbe a pris un
fou dans un moment lucide j un fou qui raconte sa vie, ses souf-
frances , ses idées, ses douleurs intimes; qui dit comment sa
femme l'a trompé , comment il a puni de mort le complice de
l'adultère, comment la coupable a langui jusqu'au tombeau et
l'a laisse seul au monde , en proie à la folie. Cette folie , il en
dépeint les progrès intérieurs et les angoisses. On interdit sir
Eustace Grey; de riche il devient pauvre j on l'enferme, il
s'enfuit; on s'empare de lui, il fuit de nouveau. On le soumet
à l'action des douches et à ces divers moyens curatifs où il ne
voit que tortures et barbarie.
SIR EUSTACE GREY.
UNE MAISON DE FOUS.
UN VISITEUR, LE MÉDECIN, LE MALADE.
LE VISITEUR.
Je ne veux plus rien voir. Le cœur se déchire a la vue
(le tant de maux qu'il ne peut soulager. Long-temps ,
long-temps revivront dans mon ame agitée ces pauvres
«très délaissés ; de telles douleure ne peuvent s'oublier ,
de tels spectacles sa gravent h jamais dans l'esprit. Les
voila tous, présens a ma pensée : fantômes vivam plus
terriLle» que des ombres. L'alchimiste pâle qui me parle
des planètes et de l'essence mystique de la lune ; l'idiot,
masse de chair vivante, au sourire machinal ; le vieillard-
enfant aux paroles rusées, frivoles et taquines; et cette
pauvre jeune fille, au demi-sourire a peine formé , l'œil
toujours humide , et dont le sein palpitant lutte encore
contre un soupir qui l'oppresse et ne peut s'exhaler. —
Je ne veux plus rien voir.
LE MÉDECIH.
Un peu de courage encore ! Je vous rendrai bientôt à
ce monde joyeux que vous regrettez. 11 vous reste a con-
templer une ruine tragique, la ruine d'un homme, les
débris du chevalier Grey; jouet de la folie, proie dé-
vouée au malheur ; jadis.... j\Iais son histoire, il vous la
dira lui-même; crimes, erreurs, folies, il découvrira
tout. Malheureux ! son délire est lucide pour le souvenir :
en perdant la raison , son guide , il a gardé son bourreau ,
la mémoire. Son orgueil l'a tué ; ses passions, trop fortes,
l'ont dévoré. Voyez cette cellule : c'est pour lui son vieux
château. Approchez ; sa politesse va vous accueillir ; il
appeUera le domestique qu'il n'a pas ; il vous montrera
de la main le siège élégant qu'il croit posséder. Sir Eus-
tace est gentilhomme encore ; son aménité survit a sa pen-
sée détruite; lisait être attentif, affable , poli ; il voile
ses angoisses sous des formes élégantes. Vous ne le verrez
point sans pitié ni sans respect.
SIR EUSTACE GRET.
Qui s'approche? — Ah! docteur, c'est bien aimahle à
vous ! vous venez donc avec un de vos amis visiter uu pau-
vre malade ! Vous quittez vos plaisirs et ne m'oubliez pas ;
moi qui n'ai à vous offrir ni les agrémens du monde ni
les jouissances Hélas! autrefois j'aurais pu le faire,
quand je vivais si heureux, si tranquille; quand j'ignorais
les tortures dont l'enfer m'accable Elles sont là, doc-
teur vous savez
LE MÉDECIN.
Moins de chaleur, sir Eustace; calmez, vous... ou nous
vous quitterons !
LE MALADE.
Mais je suis calme, voyez, calme comme un pauvre
enfant. Hélas, enfant trop misérable! Vous devriez le
plaindre et non le gronder ; vous autres gens qui n'avez
jamais lutté contre la vie ! vous que les passions violentes
ménagent , vous gens paisibles , vous nous donnez de pai-
32
L'ARTISTE.
sibles leçons vous vous entendez|^ien a guérir votre
folie , mais la nôtre !
Il y a vingt ans de cela , oui vingt ans, je le crois du
moins (le temps passe si vite... j'ai oublié !...), de tous les
hommes que le soleil éclaire , nul n'était plus heureux ni
plus fier que sir Eustace. Pauvres et riches, gens de plai-
sir et d'étude; tous, si vous les aviez consultés, vous
eussent dit que le plus aimé, le plus admiré des mortels
c'était le jeune homme de Greyling, le seigneur Grey;
c'était moi. ... Oui , un sourire est sur vos lèvres. . . Oui ,
mes amis , je fus jeune et beau Vous ne voulez pas me
croire. Hélas, j'avais reçu du ciel de nobles et élégantes for-
mes; et de tous mes trésors, pas un denier ne paya les soins
du médecin. Regardez-moi avec surprise Je suis un
objet de pitié oui , certes mais alors, jeunes filles et
dames citaient le beau chevalier Grey; son œil était ardent,
ses traits pleins de franchise, son sourire gai, sa voix ca-
ressante; son cœur, sa main, toujours ouverts aux malheu-
reux. Eloges, amour, bénédictions, l'environnaient. Il
achetait, chassait, jouait, bâtissait, plantait; c'était un
prince en vérité, un roi ; le plus heureux des hommes.
Et ma femme ! tout ce qui séduit , tout ce qu'on
aime... plus douce que la colombe; angélique et pure...
Non, jamais un reproche, jamais un murmure ne sortait
de sa bouche. Le monde n'a point sa pareille! hélas! et
qu' est-elle devenue? Ce que tous les êtres mortels de-
viennent , perdue ! . . . J'avais aussi un ami de cœur ,
homme jeune et brave; et j'étais si riche, si riche de
bonheur! je l'étais trop! Mon orgueil... cela devait
être. . . Perdu ! perdu ! et il y avait des causes pour cela. . .
Le démon !
Amis, dites-moi , je vous prie, où en étais-je de mon
récit? Que d'hommes dévoués serraient ma main ! que de
femmes me souriaient ! Et n'avais-je pas en outre deux
anges, deux enfans ; ime riante fille, un garçon beau
comme le jour ! Joie ! orgueil ! immense bonheur ! oui ,
c'était le paradis même... c'était trop, une femme fragile
aussi, malheureuse Eve, née pourtenteret pour être tentée,
pour détruire la félicité des anges, pour être séduite et
pour séduire, pour être trompée et pour tromper... Tu
m'as banni , tu nous a tués. . . Ah !
Je le méritais peut-être (un prêtre me l'a dit) , j'é-
tais sans foi : je ne priais jamais ; je doutais de Dieu !
l'œil perçant du grand Etre a su me découvrir dans
la foule; il a su m'accabler de sa vengeance. Heureux,
fier de mon ami, de ma femme, de mes enfans, ou-
blieux de mes devoirs, ingrat envers Dieu — j'avais
la dans le fond de l'ame (le prêtre me l'a dit) ime ta-
che, une souillure que l'éternelle justice a châtiée
Mais venez, approchez-vous de moi, approchez davan-
tage, je vous le dirai tout bas... c'est ma honte, et je ne
veux pas qu'on la publie. Mais, ô mes amis, je ne peiux
m' empêcher d'en pleurer! Personne ne l'ignore, l'or-
gueilleux sir Eustace est la fable de ses amis. L'amour
coupable de cette femme, celui de l'infidèle ami qui me
parlait de son dévouement, ah ! cela est connu... le monde
entier l'a su... J'étais à table, mes compagnons de plaisir
m'entouraient quand la nouvelle maudite , la foudre , la
mort me fut apportée ! . . . Leur fuite , leur crime , mon
abandon , ma honte... Comme l'envie se réjouit de mon
opprobre ! Et moi , j'invoquai la vengeance , la vengeance
accourut. La voici... En vérité je tiens bien l'épée.
qu'en pensez-vous?
Fer maudit ! je le vois ; il dégoutte du sang de ce cœur
pei-fide ; le traître est tué. Et mon autre victime , ma
belle épouse , elle a payé sa dette , elle aussi ! S'affaiblir ,
languir, pleurer, se taire, me haïr, mourir! Je la vis
expirer peu k peu , je la vois encore. Ah ! bel être déchu !
pafdomie-moi ; je t'aimais tant !
11 me restait deux enfans de l'ange; chers enfans, ils au-
raient pu embellir, consoler et hienlieurer ^ ma vie; mais...
mes craintes, mes soupçons et mes souvenirs empoison-
naient mon amour de père, arrêtaient les plus tendres ca-
resses. Je luttais contre mes jalouses craintes ; peut-être
serais-je parvenu "a les dompter Le ciel voulait qu'a-
près avoir goûté le bonheur suprême je goûtasse la der-
nière amertume du désespoir. Mes enfans , orphelins de
leur mère, abandonnés, isolés, négligés, se fanèrent comme
de faibles fleurs. Au sein de la jeunesse , de la beauté,
de la santé, de la joie, ils moururent, et je restai seul;
maudit, ah! maudit comme je suis maintenant
Pourquoi me regarder de cet air sévère , . . . ainis, n'est-il
pas vrai que mes épreuves ont été cruelles, que mes blessures
ont été profondes ! 0 quelles angoisses ! . . . Ecoutez-moi ;
vous vous étonnerez que cette foudre ne m'ait pas anéanti.
Non, non, ce n'est rien que ce tonnerre qui frappe le globe
quand l'ouragan lui livre combat, ce n'est rien, auprès
de l'autre foudre qui perce et qui brûle le cœur de l'homme;
qui met à nu nos entrailles sanglantes , qui fait de nous
des esclaves et des martyrs ; ce n'est rien auprès de vous,
passions , douleurs , désespoir , espérances déçues , dé-
mons , sylphes des enfers , monstres persécuteurs...
' Nous hasardons ce vieux mot plein de f^âcc qui manque a la
moderne langue française, et que la langue anglaise a conservé.
Mathurin Rëgnier dit :
N'avoir craiule de rien et ne rien espc'rcr,
Aniis, c'est ce qui peut les hommes bienheurei:
La raison dont Dieu a voulu blenheurer les hommes , dit FMenne
Pasquier ( livre 6, lettre 5). En vain chercherait-on l'équivalenl mo-
ilorne de celte expression charmante et énergique.
L'ARTISTE.
S3
LE MÉDECIN.
La paix, la paix, mon ami, écartez ces souvenirs,
soyez plus calme.
LE MALADE.
C'est la vcrilé ccpcnJant ce que je vous disais; vous le
savez, mou ami, vous savez combien j'étais misérable, et
comment je tombai de haut de mon orgueuil ! Cet esprit si
fier et si indompté, cet homme accoutumé aux jouis-
sances, bercé par les éloges, entouré de flatteurs, enivré
de gloire , vous savez ce qu'il devint ! ô arrogance ! Voici
venir la leçon du malheur. Une voix a crié : « Que sa
» coupe soit remplie; qu'elle soit comblée d'amertume ;
» qu'il la vide jusqu'à la lie ! Démons , soyez ses guides !
» Moi t , sois son asile ! » Oh ! je l'ai entendue cette voix,
je l'ai entendue !
Ecoutez.... Ma tête est faible, et j'ai peine a rassem-
bler mes souvenirs ; mais je sais que deux êtres infernaux
eurent pouvoir sur moi. Ils vinrent méprendre dans mou
château Je m'en souviens bien; ils me jetèrent hors
de mes domaines, lis étaient la , toujours la , près de
mon lit, surveillant mon sommeil, épiant mon réveil ;
ma terreur le matin, mon fléau le soir. Oh ! comme ils
me traitèrent, je fus leur nègre pendant plusieurs an-
nées. Cela est triste , bien triste a vous dire comment
ils abusèrent de ma misère et jouirent de mon agonie.
D'abord ils me bannirent de chez moi; un monde sans
pitié me dit que j'étais fou; on vola au pauvre Eustace
tout ce qu'il possédait au monde ; terres, domaines, parcs,
châteaux, seigneuries «Le gentilhomme resta pauvre,
le seigneur resta méprisé ! De porte en porte ou chassait
le malheuitux et le mendiant ; l'être le plus vil ne dai-
gnait plus lui parler ; enlin, j'échappai "âmes ennemis.
Un jour (quelbeaujour!) je retrouvai ma liberté, je m'en-
fuis, pressé, aiguillonné par une terreur iriésistible, et
j'allai , je courus , je marchai sans ra'arrêter, h travers les
champs, les forêts, les plaines, jusqu'à ce que j'attei-
gnisse une vaste enceinte qui n'avait pas de bornes a mes
yeux , où rien ne vivait , où rien ne respirait , où l'air
et la nature semblaient morts, où planait le silence; je
m'endormis, le soleil s'éteignait, ses derniers rayons,
chastes et doux, brûlaient au loin. Je ne voyais que
paix, sommeil, mort, silence; dévastes ruines au milieu
de l'enceinte, des pilastres antiques, de hautes colon-
nades, une mousse grise qui revêtait ces décombres
couche froide et douce où je cherchai le repos.
Sur ce lit paisible je restai étendu je ne sais comment, je
ne sais combien de temps. Une condanmation illimitée
pesait sur moi. Le temps ! il n'était plus ! plus de jours ,
plus de nuits, aucun intervalle ne marquait sa durée ; tout
se réduisait et se concentrait dans un moment terrible : un
affreux pressent ' qui n'avait ni lendemain ni veille, qui
durait toujours et ne changeait jamais.
Toujours devant moi celte splendeur triste et .solennelle
du soleil mourant, toujours la même lueur ardente, pai-
sible, immobile sur laquelle mes yeux restaient fixés;
enfin le sommeil m'accabla. Ce moment de sommeil , dont
mes persécuteurs obstinés profitèrent, me rejeta dans les
fers. Me voila de nouveau sous leurs mains, courant,
volant , traversant la terre et les mers : jwint de paix , de
répit , de repos, voici la vaste mer aux flots noirs. Voici
des montagnes arides et des cimes glacées. Nous passons,
nous fuyons ensemble. Comment ma faiblesse eût-elle ré-
sisté à leur, force? J'étais un enfant débile entre les mains
d'un géant. Et que me firent-ils subir? Dieux ! quels tor-
rens glacés m'inondèrent. Voyez-vous ces rayons de lu-
mière qui se jouent dans le cristal, et ces cascades nmr-
murantes, qui chatoyent de mille clartés. Non ! le plus
ferme cœur ne soutiendrait pas ce que j'ai vu , ce que j'ai
senti.
Cette eau si rapide, si pure, si froide, si brillante, qui per-
çait tout mon corps de ses aiguilles acérées. . . Quelle glace !
quelle nuit ! et comme celte onde élancée tourbillonnait
autour de moi! Puis je tombai sur la terre, puis je goûtai
pendant le jour quelques heures d'un sommeil troublé.
Mes amis, comment vous dire les spectacles auxquels
j'assistai ensuite? Des démons qui passent et fixent sur
moi leurs yeux étincelans, des lumières qui scintillent
dans l'obscurité, des regards qui me surveillent, de longs
hurlemens de chiens, de longs retentissemens de cloches
agitées, de longs mugissemens du vent qui s'engouffre,
trois lombes qui projettent leurs ombres sur le sol fraîche-
ment remué qui recouvre les cadavres que sais-je?....
Esprits funèbres , épargnez-moi ! C'en est assez , je suc-
combe ; c'est plus qu'une intelligence humaine n'en peut
supporter. Les voilà qui se lèvent, qui me regardent, qui
s'étonnent. Comment un mortel a-t-il osé se mêler à leurs
bandes infernales...
Oui, j'ai senti tout ce qu'un homme peut sentir. J'ai
' L'expression dont se sert Tanteur anglais ne peut être reprodoile
dans noire lan{;uc. Pour la profondeur de pcns<^ et la vcrilé de Piniafjr,
il en est peu de plus sublimes :
One JreaiIJul »ow.... n Un terrible mainteiutnt. »
Le sentiment de la douleur, qni seul subsiste chei sir Eiistae€, a
efface en lui toute perception de la durée et de la mobilité du lein|M.
Ronsard , dont le talent et les travers , idolâtrés pendant cinquante ans.
ont été bafoués pendant deux siècles , et soumis enfin °a une apprécia-
tion équitable par de jeunes et savans critiques, avait dit avec beau -i
coup de grandeur , en s'adressant à Dieu , qui , dans son éterqili im-
mense , ne connaît ni avenir ni passé :
,. Le présent tout seul îi m pieds se repose.
61
L'ARTISTE.
payé tout entière la dette de la nature, la dette de la souf-
france. Mes maux , l'espérance est sans force pour les
guérir, l'oubli ne peut les effacer. Fatigues du cœur,
misères, beso'n, terreur, angoisses; tout m'assiège h la
fois.
Où me conduisirent-ils ces ennemis ? sur les joncs des-
séchés qui s'ébranlaient , sur la cime des monts glacés,
partout où le pied de l'iiomme n'ose se reposer , la où l'aile
du vautour s'agite , dans des plaines de glaces , au milieu
des feux dévorans; ils nie suspendirent sur une branche
si fragile que le j)lus faible oiseau ne pourrait s'y soutenir,
sur la flèche aignè du clocher gigantesque, dans le cra-
tère du Vésuve éciimant de flammes , sous les coups jail-
lissaus de la marée montante , sur le demier pic des
vieux rochers où la tête s'égare , dans les profondeurs de
la mer où ma poitrine ne respirait plus, enfin , hélas !
sous les cavernes de Bedlam , oii une tourbe insensée
conspire contre la raisonde l'homme. Que de maux! J'ha-
bitais une tanière, l'orage m'entourait; j'étais, sur un
navire, suspendu an plus haut des mâts; j'ai servi de jouet
aux plus vils des esclaves; je me suis engagé avec une
troupe de bohémiens criminels , et tout ce qu'ils faisaient
je le faisais aussi. Je me rappelle ce soir où ils me lais-
sèrent étendu sur la plage, assailli par la vague furieuse ,
je l'attendis et j'espérai la mort. Déjà mes lèvres sentaient
l'amertume de l'onde marine , mais elle se retira et me
laissa vivre.
Est-ce l'existence? est-ce im rêve? je l'ignore. Au lieu
de deux persécuteurs , j'en eus mille , leurs griffes d'ai-
rain pénétrèrent dans ma poitrine. Race maudite, bour-
reaux sans pitié. . . j'étais sans défense; on m'accusa de tous
les crimes; de trah'son , de parjure dont j'étais innocent.
Je m'enfuis de nouveau, on me poursuivit, on m'attei-
gnit, et ma prison fut plus cruelle. Quel était mon crime
pourtant? Je prêchais, carie malheur m'avait rendu re-
ligieux, et voila le puits profond où ils m'ont jeté , moi ,
homme du malbeurl avec une ame souillée de remords,
un souvenir d'orgueil qui me dévore, tout ce que le dé-
sespoir et la rage peuvent causer de souffrance. Dans le
fait, mes amis, ces maux ont presque influé sur ma raison ,
et la plus solide intelligence se fût ébranlée. En priant je
me console ; mais sir Eustace, le pauvre sir Eustace est
mort. Je me fais vieux et je suis bien pauvre. Des gens
sévères et durs surveillent toutes mes actions, arrêtent
mes pas, me ferment la bouche C'est cruel, vous
voyez je pleure !
Mes amis , faut-il que vous me quittiez si tôt? mon der-
nier plaisir doit-il m'être enlevé? Je me souviendrai, dans
mes prières, de mou bon docteur et de son ami. Mais ces
tristes heures que vous daignez passer avec moi ne seront
pas perdues : je saurai vous les rendre, et j'enverrai cher-
cher mes fidèles amis dès que j'aurai racheté mon vieux
château de Greyling.
LE VISITEUR.
Pauvre sir Eustace, il espère encore! tant de maux ne
l'ont pas détrompé ! Mais dites-moi, d'où vient que cet
esprit si fier est devenu si humble? que cette vanité qui
le dévorait s'est apaisée? que cette violence et cette ar-
deur se sont transformées en résignation et en humilité?
LE MÉDECIN.
C'est l'œuvre du malheur et de la honte. Impuissant
à cacher l'infortune qui l'accablait, abattu par la pau-
vreté, il tomba dans cet abîme où vous le voyez, et d'où
il ne sortira qu'en quittant la vie.
C— s.
UNE MAISON ITALIENNE
AU XVI' SIECLE.
^^
'■/vaineni tnfi
T
'i^J
SHYLOCR.
TlirM tkotiMDcl ducaH, — wril.
Meirhanl of Veniez.
Dans une des belles journées du printemps de l'année 1 574 ,
les niarcliands de la petite ville de Lucques étaient rassembles
sur la place principale de la ville pour se livrer aux affaires de
leur négoce et discuter sur l'ctat* et le crédit public de l'Eu-
lope, avec la franchise et la liberté qui régnaient alors parmi
les bourgeois des seUe communi. C'était principalement à
Lucques , à Ancône , à Florence et à Venise que se faisait le
commerce des matières d'or et d'argent ; et cette branche d'in-
dustrie , qui exige im rare esprit de calcul , une tête froide et
une intelligence si attentive, abandonnée, dans les siècles pré-
cédens, aux Juifs et aux Slavons, était alors exploitée princi-
palement par les habitans de la Haute-Italie, qu'on nommait
Lombards. Le siège ordinaire de ces marchands, qui était un
banc de marbre ou de pierre sur lequel ils éprouvaient par le
tintement les monnaies alors si altérées, leur fit bientôt donner
le nom de banquiers , qui a pris faveur comme sait un chacun.
Au jour que je viens d'indiquer, on voyait à la porte de cha-
que maison delà principale place de Lucques, un de ces per-
sonnages vérifiant gravement l'effigie et le poids des impériales
de Flandre, des doubles portugaises de Saint-Etienne, et jetant
à part les pièces dont l'empreinte était effacée ou la valeur dé-
criée.
— Aussi vrai que le pont de Sestri a été bâti par le diable ,
dit l'un d'eux, je ne donnerai rien de plus de ces ducats de
l'ologne : pas un denier à la croix de Ijucqucs, pas un teston de
L'ARTISTE.
US
\
l'rancc ! Il sVn trouve dcjà «ne telle quantité , que nous serons
obliges de les envoyer à Florence pour en faire des aiguières.
Il s'en forge même dans le paysj on les reconnaît en ce qu'elles
ne sont que d'or d'e'cu et non du bel or de ducat, comme celles
que vous voyez là, mon maître , -et qui trebiiclient si bien,
ajouta-t-il en prenant une légère balance d'argent d'un travail
curieux , et en faisant glisser dans les bassins quelques ducats
de Venise. — D'ailleurs elles ne pèsent que deux grains de
plus que l'e'cu au soleil , et par saint Martin et saint Frc'dien ,
les patrons de Lucques , je n'en donnerai pas davantage !
Celui qui parlait de la sorte e'tait un homme de soixante ans
environ , qui eût paru d'une liaule stature si l'âge n'eût voûté
ses c'paulcs , et si, dès long -temps , l'habitude de comp-
ter de l'argent et de l'examiner de près n'eût fait pencher
sa tête sur sa poitrine. 11 parlait à un jeune homme d'une
taille élancée et élégamment vêtu , qui l'écoutait avec impa-
tience et traçait, avec l'épée suspendue à son ceinturon , quel-
ques chiffres sur le sable, comme pour chercher à se rendre
compte du résultat que lui laissaient entrevoir les propositions
des marchands.
— Et vous, Sahel Haiibcli, reprit le vieux banquier en se
tournant vers un Levantin qui attendait dans l'altitude de l'in-
souciance la plus complète qu'il eût terminé sa conversation
avec le jeune seigneur , j'ai enfin réglé voire compte, vous pour-
rez l'examiner à loisir ce soir, en causant auprès de mon brasier
et en me faisant sociclé. Par saint Frédicn ! — passez moi ce
serment , vous jurerez ce soir autant qu'il vous plaira par le
prophète, — j'aurai besoin du meilleur conte que vous ayez
recueilli dans le désert : car mon fils Rico part aujourd'hui
même ])our la grande cité de Paris; et aussi vrai que le diable a
bâti à Lucques un pont sur le Ccrchio, vous ferez l'acte d'un
bon musulman en consolant un pauvre vieux chrétien qui va
rester seul dans le monde.
En prononçant ces dernières paroles , la voix du vieillard
devint moins assurée. 11 regarda quelques momcns, d'un air
distrait, les piles d'or et d'argent qui s'élevaient devant lui, et
passa sa main sur ses paupières comme pour réprimer une
larme.
— Vous envoyez votre fils à Paris, dit le jeune étranger qui
venait d'achever ses calculs sur le saille. Je me rends à Lyon ,
et si un compagnon de bonne humeur ne lui semble pas déplai-
sant, il pourra venir avec moi jusque là. Il trouvera ensuite
facilement quelques camarades de roule pour gagner en sûreté
la grande ville.
— Puisque vous allez à Lyon , messirc , dit avec vivacité le
vieux Lombard , oubliant aussitôt sa tristesse , il vous faut des
douzains et des carolus pour vos ducats de Pologne, et de celte
façon nous pourrons faire une meilleure affaire. Ces monnaies-
là sont aujourd'hui fort élevées en France , et en les échaugeanl
a Lyon, chez Bonvisi, mon compatriote, avec des philippus
d argent à cinq livres et des écus au soleil à trois livres douze
sous six deniers , vous gagnerez ce que vous perdrez ici sur vos
ducats. — Mais, ajouta-l-il eu soupirant, j'oublie que Rico va
me quitter, et peut-être pour long-temps.... Mon gentilhomme ,
pensez-vous que les roules soient sûres ?
— Par la messe! votre fils est bien a plaindre! dit l'étranger,
il va visiter Paris et la cour; la cour oîi les plus grands belilres
deviennent galans et damerels! Que sera-ce donc quand il aura
vu comme moi Varsovie , Vienne et Venise? C'est alors qu'il
vous reviendra merveilleusement brave et accompli !
— Chi non s'aventura non ha Ventura, dit le proverbe;
mais Dieu sait où l'on va dès qu'on part, et si je n'étais pas
cassé par l'âge , j'irais moi-même en cour de France, où j'ai
plus d'un ami , dit le Lombard en se redressant. — Oui , plus
d'un ami, et ajouta-t-il en, soupirant, plus d'un delu'teurl
— Par la tête de saint Innocent ! si vous avez encore des dé-
biteurs en ce beau pays de la cour de France, je vous conseil!; ,
maître Barlholomée , de rengainer pour l'heure vos lettres de
créance. Savez-vous pas que le roi de France et de Pologne est
en route pour venir prendre possession de son royaume , et
qu'il est déjà arrivé à Venise? Il serait beau , ma foi, de voir
un Lombard venir réclamer de vieilles dettes au jour où le»
seigneurs de France se ruinent en passemens , en broderies et
joyaux, en accoutremcns et en livrées de toute espèce. Se pré-
senter avec une cédule portant gros intérêts, au milieu des mas-
carades^ des joutes et des tournois dont on va régaler SaJf^h
jcsté pour son retour! Y i)ensez-vous ? Allons, allons, il y^F
temps pour tout. Si votre fils va à la cour aujourd'hui, c'est
de bons écus d'or qu'il lui faut donner, et non de vieilles char-
tes qui ne l'aideront pas à faire figure.
Le jeune cavalier releva sa moustache noire , et serra avec
complaisance autour de sa taille les plis de son manteau brodé.
— J* sais , dit le Lombard , que le nouveau roi de France
prend gaiement du plaisir à Venise, et, à en juger par votre bonne
mine et vos façons délibérées , vous êtes sans doute un seigneur
de sa suite ? J'ai connu Sa Majesté quand elle n'était que duc
d'Anjou, du temps du feu roi Charles IX, et elle m'a souvent
fait l'honneur de ni'craprunter de l'argent. Messer Palladio, le
fameux architecte , m'écrivait , il y a peu de jours , qu'elle avait
même daigne s'informer si le vieux Bartholomce Zametti exis-
tait encore, et s'il poiu-rait faire avec elle un contrat de prêt
pour les bagues et pierreries de la couronne de Pologne que
messire d'Issoire a eu la précaution d'emporter, en laissant la
cassette où elles se trouvaient remplie de sable et de cailloux.
— Suis-je pas bien informé, mon jeune sire ?
— Silence, ou par tous les saints du paradis vous auriez à
vous repentir! dit l'étranger. J'ai à vous parler de cette affaire.
Ne poiivez-vous faire en sorte que je vous dise deux mois en
secret ?
— Par le pont de Sestri et le diable qui l'a fait î je me dou-
tais bien que vous n'étiez pas venu de Venise à Lucques pour
échanger deux cents ducats de Saint-Etienne. Attendez un in-
stant, mon jeune maître , nous entrerons dans ma casine où nous
causerons à loisir auprès d'un (x>t d'hypocras garni d'un lit de
gérofle et de cannelle. Ne savais-je pas que vous y viendriez ,
m
L'ARTISTE.
mon maître? — Giuscppe , emportez ces sacs. Il y en a dix-sept.
Laissez ces rouleaux , je les emporterai moi-même. — Sans
adieu , Sahel Haiibeli , ne quittez pas la place. Il se peut que
j'aie de l'argent à vous demander en échange de lettres d'usance
sur le juif Mascrdschwaïh , mon correspondant à Tripoli. Soyez
tranquille, il paiera bien, quand même don Juan d'Autriche,
qui croise devant Tunis , empêcherait les Turcs de s'établir à
la Goulctte.
En parlant ainsi , le Lombard prit sa toque et son manteau ,
et fit entrer avec politesse l'étranger dans sa maison.
La conversation qui eut lieu dans le comptoir de Zametli ,
entre l'étranger et le Lombard , dura long-temps , et la salle où
ils se trouvaient , garnie de tapisseries de Flandre , garda dis-
crètement le secret de cette confe'rence qui avait éveille' la cu-
riosité des valets de la maison. Enfin, la porte s'ouvrit, et
Bartholomc'e donna l'ordre d'appeler sur la place le courtier
levantin , qui ne tarda pas à venir , et qui resta une heure en-
viron avec ces deux personnages. La clochette du vieux ban-
quier se fit alors entendre, et Giuseppe, qui était habitué à
obéir à ce son argentin , étant allé de nouveau prendre les or-
dres de son maître , accourut en toute hâte dire au jeune Fcdé-
rigo, qu'on nommait habituellement Rico, par diminutif, que
son père était prêt à recevoir ses adieux.
•<|^ valet trouva Rico appuyé sur une balustrade de pierre
une architecture gothique, qui régnait devant un perron élevé
sous les portes de la maison, dans la cour principale.il portait
un costume du matin, à la milanaise, qui consistait en une veste
ronde avec des chausses longues en velours noir fort serrées, et
des bottines jaunes qui ne s'élevaient pas au-dessus de la che-
ville du pied. Toute son attention se portait sur un beau genêt
d'Espagne , qu'un de ses gens exerçait à obéir au frein qu'il ne
supportait qu'en frémissant. Quelques couples de chiens, de race
pure, s'élançaient sur les traces du cheval à chaque passe, et
remplissaient l'air de leurs aboiemens. Au moment où Giuseppe
s'approcha , le piqueur, qui venait de lancer son cheval vers le
perron, raccourcit subitement les rênes et arrêta le fougueux
animal tout fumant de sueur, qui secoua sa crinière avec rage,
tremblant de tous ses membres , et blanchissant son noir poi-
trail de longues raies d'écume.
— Per Bacco ! le misérable ! ne mériterais-tu pas que je te
brisasse fous les os pour rudoyer ainsi un étalon qui a plus de
sang noble dans les veines que n'en eut jamais ton père! ~
Viens, mon pauvre Platon, dit Rico en descendant les marches
et arrachant une touffe d'herbes qu'il présenta à son cheval
d'une main, tandis qu'il le caressait amoureusement de l'autre,
viens te reposer de tes fatigues sur une épaisse litière. Je te
quitte , mais je te reverrai bientôt , et tes flancs arrondis ne
porteront plus d'autre cavalier que moi.
A ces mots , il fit signe à l'écuyer de quitter la selle, et lais-
sant flotter les rênes sur le cou du cheval qui semblait indomp-
té, il se fit suivre docilement par son favori, s'arrêtant sans
cesse pour admirer son encolure, pour embrasser le coursier
qui venait de temps en temps poser sa tête sur l'épaule de son
jeune maître , ou pour donner ses ordres relatifs à son bien-être.
— Faites-le boire, Gioio, maintenant que son poil est sé-
ché. Eh bien! ne savez-vous pas encore qu'il faut battre l'eau
avec une poignée de paille? — Ah! mon pauvre Platon, tu
t'apercevras de mon absence , dit-il en appuyant son coude sur
la croupe du cheval , qui frappa légèrement du pied et hennit
comme s'il eût compris la paiole de son maître.
— L'heure du départ approche, signor Rico! dit Giuseppe
en s'efforçant d'élever sa voix au-dessus de celle des chiens, qui
se remirent à aboyer tumultueusement à son approche. Votre
père veut encore vous parler.
— Je vais me rendre auprès de lui , dit Rico , qui ne dé-
tourna pas les yeux de la cuve de marbre antique qui servait
d'abreuvoir, et dans laquelle le fougueux Platon se désaltérait
à grand bruit.
— Ah ! signor Rico , que la maison va être triste et silen-
cieuse quand vous n'y serez plus, reprit Giuseppe, on n'y en-
tendra que le bruit des ducats dans les balances; plus de séré-
nades nocturnes aux portes voisines , plus de fanfares matinales,
plus de courses forcées à Pistoie , d'amans jaloux qui nous da-
guerontj mais aussi plus de Jésus d'or dans mon escarcelle.
Ah! pourquoi notre maître ne me permet-il pas de vous suivre?
— Je reviendrai bientôt , Giuseppe. A quoi pensez-vous ,
Gioio? pourquoi ne mettez-vous pas à Platon sa couverture? ne
la serrez pas ainsi sur le garrot. — Tu sens bien , Giuseppe,
que je ne pourrais rester long-temps loin de mon père. — Et
vous aurez soin , maître Gioio , de garnir de nattes l'écurie de
Platon. Les nuits sont encore fraîches. — Avant deux mois je
veux être dans ses bras pour ne plus le quitter. Je te parle de
mon père, Giuseppe. — A propos, Gioio, n'oubliez pas de
lui graisser les sabots, la corne en deviendrait cassante. — Un
homme raisonnable et réfléchi pouvait seul remplacer mon père
à Paris , et c'est à moi seul qti'on devait confier un voyage
d'une si haute importance.
Jetant un dernier coup d'oeil sur le beau Platon , il suivit
Giuseppe et écouta , tout en jouant avec ses chiens , ce que ce-
lui-ci lui raconta de l'étranger. Ils montèrent ensemble un es-
calier de structure peu savante, mais décoré de fresques écla-
tantes et de belles statues. Les plafonds , les murailles étaient
chargés d'arabesques , et dans les salles qu'ils traversèrent se
trouvaient réunis , avec un goût remarquable , des tableaux de
dévotion et des vases ciselés de Florence. Les hautes fenêtres
étaient garnies de vitraux coloriés par Luca délia Robia, qui
venait de retrouver le procédé de ce genre de peinture; et dans
le cabinet du Lombard , au-dessus des coffres damasquinés de
Milan et entre des panneaux de tapisserie , on voyait des por-
traits dus aux pinceaux de Jules Romain et de Jean d'Udine,
des gravures en boisd'Albrecht Durer, de ces estampes noires ou
nielles que les Florentins exécutaient avec beaucoup de succès,
et quelques caricatures fantastiques au bas desquelles on lisait
le grand nom de Léonard Vinci.
Le Lombard et l'étranger étaient seuls. Le jeune seigneur,
nonchalamment assis dans un grand fauteuil de velours , les
jambes étendues sur un coffre , portait de temps en temps, dans
L'ARTISTE.
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H
cette attitude, à ses lèvres «ne coupe dorée remplie de yin de
Grèce. Pour le Lombard, il était occupe à sceller avec delà
cire jaune un coffret de bois précieux garni d'acier. Après avoir
terminé sa tâche , il remit à l'étranger la bague dont il s'éuit
servi pour cette opération.
— Dans trois mois , lui dit-il , vous me rapporterez notre
contrat , et moi je vous remettrai cette cassette. — C'est un
marché qui sera exécuté avec autant de scrupule que s'il avait
été juré dans le conseil de la république. — Ah ! voici Rico ,
ajouta-t-il, vous voyez qu'il ne sera pas déplacé en voyageant
avec un noble seigneur.
L'étranger releva lentement la tête pour regarder le jeune
homme qui se mordait les lèvres de dépit.
— Par ma foi , dit-il enfin , c'est un cavalier bien tourné
pour un homme qui a été élevé parmi des Scribes et des Pha-
risiens. Quand il aura appris à balancer sa dague sur sa cuisse,
à faire enfler les plis de son collet , et à porter à son oreille
gauche un diamant qui étincellcra sous cette noire chevelure ,
il aura vraiment bon air , et nous pourrons l'employer à quel-
que chose de raisonnable.
— Ne lui mettez pas en tête ces folies , messire , dit le ban-
quier. Rico n'a déjà que trop les goûts des jeunes seigneurs. Il
sait balancer mal à propos une dague tout aussi bien qu'un au-
tre j et quant au bon air , voyez, il ne se gêne aucunement pour
se présenter devant son vieux père avec une bande de chiens
qu'il a baptisés de noms païens volés aux savans gentilshommes
grecs qui nous viennent de Sicile. Est-ce ainsi qu'il apprendra
son métier? A peine s'il sait distinguer un écu d'or d'un noble
rose ;
— Ah! jeune homme, jeune homme, cela est mal à tous, dit
l'étranger. Moi je connais, rien qu'aies toucher, toutes les mon-
naies de la Pologne et de l'Italie. Il n'est pas dans toute la
chrétienté ime face royale , blanche ou jaune , qui n'ait passé
par ma ceinture. Tenez , ajouta-t-il en étendant la main vers un
amas de pièces d'or qui se trouvait auprès de lui , je veux vous
faire juge de ma science. Celle-ci c'est une....
Mais il s'arrêta tout à coup et tourna la pièce entre ses doigts
sans pouvoir la qualifier.
— Votre science est déjà en défaut , dit le vieux Lombard.
Ce n'est pas non plus à vous que je confierais mon banc. Cette
pièce que vous tenez en votre main , est un écu de Florence ,
et la mère du roi Henri III en a jadis apjwrté bon nombre
dans le tréior de France.
— Je la reconnais maintenant , dit l'étranger en portant al-
ternativement ses regards sur la pièce d'or et sur le jeune Rico.
Mais dites-moi ce que signifient les deux lettres placées au-des-
sous de cette figiuc?
— Ce sont les initiales du grand-duc Lam-cnt dont cet écu
porte l'efTigie. On reconnaîtrait entre mille un Médicis à ce nez
aquilin et à cet œil ouvert.
— Eh bien ! par Notre-Dame do Paris , dit l'étranger en
éclatant de rire et en regardant de nouveau Rico , je serais tenté
de croire que la mère de ce jeune homme allait quelquefois se
promener du côté de Florence j et puisque votre fils s'en va
courir le monde , croyez-m'en , gardez cet écu , c'est un portrait
aussi fidèle qu'en ont jamais pu faire Raphaël et Léonard.
— Est-ce donc coutume à la cour de France de laisser ainsi
échapper tout ce qui vient à la bouche ? dit Rico en s'avançant
vers l'étranger. Ce n'est pas l'usage de Lucques, messire, et
bien vous prend de vous trouver dans la maison de mon père ,
sinon je ne laisserais pas tomber ce propos.
— Saints du ciel! As-tu perdu l'esprit, Rico? Y songes-tu
bien? Offenser un seigneur !
Mais l'étranger , qui riait encore de la raillerie qu'il venait
de faire , ne se laissa nullement émouvoir par la juste colère du
bouillant Italien. Il acheva de Iwire son vin de Chypre « qui
perlait dedans l'or, » comme dit le vieux Ronsard, et se met-
tant à caresser un des chiens qui flairait avec inquiétude la
fourrure de renard bleu dont était bordé son manteau , il inter-
rompit le Lombard en disant à Rico , d'un ton fort tranquille ;
— Vous avez là un vaillant limier, mon jeune sire; il y aurait
plaisir à le mettre sur une voie. J'ai vingt couples de chiens
marqués à mes armes , mais pas xm dont le nez soit aussi frais
et la jambe aussi sèche. Voilà sans doute son père ; vraiment,
ils ont un air de famille. *
— Vous n'êtes pas heureux à trouver les ressemblances,
messire , dit Rico avec humeur. — Mais vous m'avez fait de-
mander, mon père. Me voici à vos ordies.
— Mon fils, dit le banquier, vous allez quitter notre bonne
ville de Lucques pour aller en terre étrangère et dans le pays
de la cour qui vous est inconnu ; mais j'y ai laissé de vieux
amis qui vous protégeront , et ce jeune seigneur que voici con-
sent à vous prendre jusqu'à Lyon à sa suite. Ce n'est pas un
déplaisant voyage que vous allez faire , et vous y êtes sans doute
préparé.
— Dieu me garde de vous désobéir, mon père, dit à voix
basse Rico ; mais ne pourriez-vous remettre à un autre temps
mon départ. J'ai moins envie de vous quitter que jamais , mon
père, puisqu'il me faudrait faire route avec ce jeune muguet
de la cour de Pologne , qui n'a de courtoisie que pour mes
chiens , et qui ne vient ici que pour vous empnmter de l'argent ,
ce me semble.
Pour toute réponse , le vieux banquier prit Rico par le bras
et l'entraîna vers une croisée qui était restée ouverte.
— Vois-tu ce banc rompu , à la troisième porte après la
mienne ? lui dit-il.
— Eh bien ! mon père ?
— C'est celui de Luigo Luigi , qui a pris la fuite. Es-tu ja-
loux de voir le mien dans le même état ? Que dirais-tu si le»
anziani venaient en cérémonie abattre à coups de marteau le
beau banc de marbre qtie j'ai fait venir de Carrare , et si l'on
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L'ARTISTE.
désignait partout ton père sous le nom de bancorotto ■ ? C'est
cependant ce qui arrivera avant que les marroniers aient fini de
blanchir dans la campagne de Lucques , si tu ne vas réclamer
mon bien à la cour de France. Et tu commences en cherchant
noise à un des seigneurs de la nouvelle cour? Oh ! oh! il te
faudra changer d'humeur et mettre bas tes rancunes , si tu veux
réussir en ce pays.
Mon père , puisqu'il vous plaît de me le commander, je lui
ferai bon visage pour le respect et l'obéissance que je vous doisj
mais je ne vous réponds pas que je me masquerai pour plaire
aux grands et aux seigneurs , car mon cœur est plein de fran-
chise , et il n'y a que Dieu qui puisse le changer.
— Par le diable qui Mais c'est une sève de jeunesse qui
te passera. L'arbre est nouveau encore, et ces épines-là tombe-
ront quand il portera des fruits. N'importe, mûr ou non , il faut
que tu partes. J'ai mille créances à la cour de Francej il en est
une surtout qui me tient au cœur , car elle est bonne , et ma
fortune en dépend. — Tu as ouï parler sans doute du comte de
Lorges, seigneur de Montgommery? C'était un brave gentil-
homme qui commandait en mon temps la garde écossaise , et
qui descendait lui-même du roi Jacques d'Ecosse. Ce fut lui
qui me fit connaître (j'étais bien jeune alors) tous les plus ri-
ches seigneurs de la cour. Son fils Gabriel est un des princi-
paux officiers de l'armée huguenote : il a vaillamment combattu
dans les dernières guerres du Béarn, et, il n'y a pas long-temps,
il vint ici avant que de se rendre à la cour d'Angleterre , où la
reine Elisabeth devait l'aider de vingt-deux vaisseaux pour se-
courir La Rochelle. Il me rappela son père , il me fit souvenir
des sei-vices que le brave comte Jacques m'avait rendus , il me
parla avec tout le feu de son esprit de la renommée qu'il gagne-
rait en cette affaire , et il m'offrit de si bonnes sûretés sur ses
biens , que je lui prêtai deux cent mille livres...
Ici le Lombard s'arrêta, et le volume de sa voix qui s'était
peu à peu augmenté, diminua graduellement, de manière à
laisser à |'eine deviner jusqu'à quel taux s'était élevée sa recon-
naissance pour le comte Jacques , et son estime pour les garan-
ties que lui avait laissées le comte Gabriel.
— Oui-dà ! dit l'étranger qui n'avait rien perdu de ce dis-
cours , oui-dà ! maître Bartholomée , est-ce ainsi que vous prê-
tez vos doublons aux hérétiques , et pour faire la guerre à la
couronne?... Voilà bien les Juifs et les Lombards! Ils prête-
raient à Bclïébut sur un gage , et ne donneraient pas un teston
par miséricorde, por librar iina anima cristiana del infiemo,
comme nous disions en Espagne.
— L'Espagnol ne dit-il pas aussi : Tan cristiano como
moro es donDinero, don Argent est aussi maure que chrétien.
Quoi que vous puissiez dire, je ne regrette pas l'emploi du
mien , — pourvu que monseigneur de Lorges me le rende.
— Pourvu ! répéta l'étranger en souriant d'un air sombre.
' Banqueroutier, liuéralement banc rompu.
— Oh ! ce n'est pas un gentilhomme qui m'a emprunté pour
faire des ballets et des mascarades , comme j'en sais quelques-
uns, dit le Lombard en regardant malicieusement son hôtej il
avait à sa solde huit cents arquebusiers normands et quatre cents
piquiers anglais. Cela coûte plus cher à entretenir qu'une meute
de chasse , mon jeune maître ! . . . — Enfin , hérétique ou non ,
j'ai lâché mon argent: il faut qu'il me revienne. C'est toi, Rico,
que je charge de cette tâche. Le moment est bon. L'empereur,
en recevant Sa Majesté le roi de France sur les terres de l'em-
pire, l'a engagé à ménager les huguenots qui ont des accoin-
tances secrètes avec le prince Palatin et les protestans d'Al-
lemagne. Aussi bien est-ce le seul moyen de se garder des
catholiques qui ne l'aiment non plus guère; et s'il s'oppose aux
uns comme aux autres , son autorité se gardera droite et élevée
comme le fléau entre les deux bassins de cette balance.
— Châsse sainte Geneviève ! vous êtes diantrement informé
sur ces matières, maître Zametti, dit l'étranger.
— Comme le doit être un bon banquier, à qui chsque folie
des rois et seigneurs peut coûter son bien , dit le Lombard. Or ,
je vous le dis , les charges ne manqueront pas en cette nouvelle
cour aux huguenots , et le seigneur de Lorges en aura sa part.
— Sus donc, Rico, monte ton bon cheval et prends la route de
France. Tu trouveras dans cette cassette les titres et instructions
qui te serviront en cette affaire.
Rico se jeta dans les bras de son père et lui demanda sa bé-
nédiction.
Le vieux banquier la lui donna en ces termes : — Sois pru-
dent et sage , serviable aux grands , empressé aux dames ; c'est
par elles en mon temps qu'on venait à ses fins.
Ne prends pas les façons des seigneurs , on te croirait un
nouveau venu de Florence, et c'est là le plus fâcheux de tout.
Ne sois non plus bas et humble , tu passerais pour un de ces
Italiens qui vont à Paris débiter des sornettes , des cosmétiques
ou pis encore.
Il y a une croix sur la monnaie de Lucques. Cela veut dire
qu'on peut être bon chrétien et aimer son argent. N'abandonne
donc rien de mon bien qui sera le tien un jour.
Il y a deux sortes d'hommes dans les cours , ceux qui pren-
nent et ceux qui demandent ; ne les perds pas de vue , tu profi-
teras à les voir ; mais ne t'attache à plaire qu'à celui qui donne.
Ne parle aux femmes que de leurs plaisirs; le jour viendra
où elles te parleront de tes affaires.
Ne te rebute jamais; le grand secret de la vie, c'est : at-
tendre. Et maintenant , mon fils , pars en paix , je te bénis et
je t'embrasse. »
On ne tarda pas à voir une troupe de cavaliers traverser la
ville de Lucques , suivis de laquais à cheval et bien armés , et
de mules chargées de bagage. En arrivant à la dernière enceinte,
un des voyageurs arrêta un instant son cheval , et jeta en soupi-
rant un regard sur la porte massive au-dessus de laquelle on
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L'ARTISTE.
59
lisait en kttres de bronze : Libertas. Puis , il donna un coup
d'éperon à sa monture , et rejoignit ses compagnons. C'était
Rico Zaniet <{iii venait de dire un dernier adieu à sa ville
natale.
Â. Loève-Yeiuars.
^smi JDramtttiquf.
THÉÂTRE ITALIEN.
^yén/ui Sôaïefut- ,
MUSlQtJE DE DONIZETTI. — MADAME PASTA.
Le temps nous mantpie pour parler en détail de cette nou-
vcll4l|)artilion de Donizclti , dont quelques fragracns seulement
étaient connus dans les salons de Paris, et que M. Pacini a eu
l'heureuse idée de graver et de publier peu de jours ayant la
représentation.
Aujoiird'luii nous n'avons d'admiration , de pensées et de
paroles que pour madame Pasta , qui nous est revenue de Lon-
dres, plus grande, plus pathétique, plus poétique encore que
lorsqu'il y a trois ans elle nous faisait des soirées d'extase, de
pleurs et d'applaudissemcns. Nous ne pouvons rien dire de
Lablaclic qui a clé magnifique, ni de Rubini qui a perfectionné
la belle méthode que nous lui connaissions , et qui s'est mis à
même de défier la critique. Tous nos souvenirs se rattachent à
madame Pasta, et si bien qu'elle passe avant l'œuvre du maestro.
Jamais , et surtout dans la seconde pai'tie de l'opéra , elle ne
s'était montrée à nous plus parfaitement tragique j jamais elle
n'avait imprimé à ses attitudes et à sa voix une poésie si impo-
sante et si pure , si exquise et si passionnée.
Elle a une manière à elle de composer ses gestes et ses re-
gards, de traduire ses scnlimens par toutes leurs faces, de les
faire deviner, par inspiration, conuneelle les éprouve. Elle entre
en scène , et avant que sa voix se soit fait entendre on pressent
déjà ce qu'elle va dire. Sa moindre pose est savante et juste.
Personne, excepté TaUna, n'a jamais porté si loin le génie de
l'action dramatique, et l'on sait ce qu'eu disait notre grand tra-
gédien : a Elle trouve sans peine ce que je cherche souvent ,
long-temps et inutilement. »
Que Donizetti nous pardonne. Mais nous étions tout entiers
à madame Pasta. Et en revoyant si belle , si imposante , si pleine
de charme et de puissance l'actrice qui avait donné à Roméo,
à Tancredi , à Desdemona une nouvelle et inimitable perfec-
tion , force nous a été de nous occuper d'elle exclusivement.
Quand ce premier et inévitable enthousiasme aura fait place à
une admiration plus calme et plus réfléchie, alors seulement il
nous sera possible d'analyser la partition et de revenir sur La-
bhicheet Rubini.
Il faut remercier hautement M. Robert d'avoir ouvert la ses-
sion musicale d'une façon si éclatante ^ et sous des auspices si
pleins d'espérance. Après un pareil début, il aurait mauvaise
grâce à taxer nos prétentions d'outrecuidance.
Cette représentation avait attire une foule immense, et offrait
la réunion des premiers artistes en tous genres. Les femmes les
plus élégantes se montraient avec avidité toutes les célébrités de
notre siècle , en même temps qu'elles fixaient tous les regards
par la fraîcheur et la beauté de leurs traits et de leurs toilettes.
C'est qu'en effet , et avant tout , madame Pasta s'est composé
un public d'élite , un public sévère , mais souverainement in-
telligent, un public d'artistes; avec elle il y a profit pour le
peintre et le poète, aussi bien que pour les intelligences oisives
et dont toute la vie se compose d'un lobir organise'.
ltouufUf0.
Une commission des sciences et des arts a été envoyée en
Grèce par le roi de Bavière, pour recueillir des renseignemens
et faire des observations sur ce pays qui chaque jour voit dis-
paraître les derniers vestiges des monumens qui ont fait si long-
temps sa gloire. Cette commission est composée du professeur
ThiiTsch, du professeur Fallmerner, du médecin Lindner, du
naturaliste Fischer et l'architecte Metzger. Le général Oster-
mann-Tolstoy s'est réuni à ces savans.
— On sait qu'il y a au Louvre neuf plafonds commencés,
et que plusieurs sont entièrement achevés. Si le Salon s'était
prolongé plus long-temps, nous les aurions vus, sans doute. Le
Puget d'Eugène Devéria est complet. Si nous avons en avril
prochain un Salon nouveau , il est probable que le public ne
sera pas admis auparavant à voir les plafonds.
— Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur la lettre
adressée par M. Hippolytc Royer-Collard au rédacteur de la
Tribune , et insérée dans le Temps , le Messager et les Débats.
Nous regrettons que le correspondant n'ait pas exigé de la Tri-
bune, au nom de la loi, l'insertion de sa lettre. Il est temps.
60
L'ARTISTE.
d'arrêter ce système, si peu honorable, de calomnies vagues et
irre'futables.
— Nous nous sommes abstenus , et pour raison , d'entretenir
le public de la protestation signée de quelques membres d'une
société libre de peinture et de sculpture contre la séance royale
du 1 6 août. Si nous sommes bien informés , cette énergique ré-
clamation , malheureusement rédigée d'une façon vague et con-
fuse , est sur le point de recevoir une triste confirmation. On
parle de placer sur une autre tête la direction des Musées , et
l'influence signalée dans la protestation servirait à décider ce
chois malencontreux j on n'aurait pas en vue le mieux, mais
tout simplement un nouveau trait de népotisme. — On aurait
jeté les yeux sur un professeur de la famille.
— Les Saint-Simoniens viennent à leur tour porter plainte
contre le chef de la division des beaux-arts , M. Hippolyte
Royer-CoUard. Voici les faits : M. Durand, fabricant de mé-
dailles, a déposé depuis long-temps , nous disent les Saint-Simo-
niens, au bureau de M. Dumont , chef du bureau des médailles
de la division de M. Roycr-Collard , un coin à l'effigie de Saint-
Simon , pour obtenir l'autorisation de faire frapper la médaille.
Apres de longs délais il a été répondu que le ministre refuse
V autorisation , et l'on n'a pas fait connaître le motif de ce re-
fus. Les Saint-Simoniens réclament de M. Hippolyte Royer-
CoUard, et du ministre du commerce, M. d'Argout, l'explica-
tion du refus non motivé dont M. Dumont a dû se rendre l'organe
passif.
— M. Léopold Robert va quitter Paris sous peu de jours. Il
doit se rendre d'abord en Suisse, et de là à Florence, où il se
propose de fixer son séjour.
— Après un violent orage qui a dévasté et bouleversé le
terrain d'une montagne située dans le département de l'Arricge,
on a découvert, à Saint-Jean-des- Verges , dans un champ au
nord du village , onze médailles antiques d'une assez belle con-
servation : deux as , trois consulaires et six impériales. Ces
monumens , témoins irréfragables du passage du peuple roi dans
ces contrées , ont été déposés dans le cabinet des antiquités de
la bibliothèque de Foix.
— La Gazette de Madrid nous apprend qu'une découverte
du même genre, toujours si intéressante pour les arts et pour la
.science historique , vient d'être faite en Espagne. ¥n laboureur
des environs de Lugo , en Galice , en labourant tout récem-
ment son champ , a trouvé deux vases de terre renfermant quel-
ques livres de monnaies d'or à l'effigie des empereurs Néron ,
Vespasien , Adrien et Trajan. Quoique ces monnaies aient été
ensevelies pendant des siècles , elles se sont conservées comme
si elles venaient d'être frappées. Chaque monnaie est du poids
d'environ deux gros et demi , et l'or est de première qualité.
— On nous annonce qu'un député se propose de soumettre à
la Chambre un projet de loi tendant à défendre qu'aucun monu-
ment public puisse jamais être détruit ou détourné de sa destir
nation primitive, sans qu'une loi expresse soit rendue à ce sujet.
Il doit demander en même temps que tous les monumens com-
mencés soient achevés , si une loi n'ordonne pas la suspension
ou la destruction des travaux déjà faits. Dans l'intérêt des arts ,
nous applaudissons hautement à cette proposition; et si elle est
soumise à la Chambre , nous nous proposons de traiter avec
développement toutes les questions qui ne peuvent manquer
d'être soulevées à ce sujet.
— Comme on devait s'y attendre , on a entrepris de nous
donner la parodie du drame de M. Victor Hugo. Deux théâtres
se sont mis à l'œuvre. Etait-ce chose facile? était-ce chose pos-
sible?'Qu'est-ce que la parodie d'un drame? L'imitation des
faits , des situations , des personnages et du langage employés
dans ce drame, imitation oii tout est exagéré , tourné en ridicule
et poussé à l'absurde. Or Marion, telle que le poète nous l'a
montrée, pouvait-elle être parodiée réellement sans tomber dans
des grossièretés telles , que des spectateurs qui se respectent
pussent les supporter?
Cela s'est hasardé cependant; aussi nous avons vu, au théâtre
du Vaudeville, l'actrice, chargée de nous représenter l'ignoble
image d'une coureuse de rues , honteuse et embarrassée de son
rôle , se trouver absolument incapable d'essayer de le jouer. La
pièce d'ailleurs se ressent de la gêne involontaire où les auteurs
se sont mis , pour forcer les situations, le langage; mais dans
le drame, la passion et l'expression poétique en voilent la har-
diesse. Cette parodie n'est pas même gaie, et lorsqu'on ne siffle
pas par dégoût, on est bien près de bâiller par ennui; elle a pour
titre Marionnette, drame en cinq actes et en vers, imité
de la parodie de la Porte-Saint-Martin ; et c'est vraiment ce
titre qui est la meilleure plaisanterie de tout l'ouvrage. Les au-
teurs sont MM. Dupeuty et Duvert.
— Aux Variétés on nous a donné Gothon du passage de
Lorme, imitation en cinq endroits et en vers de Marion de
Lorme, burlesque de MM. Duraersan , Brunsvpick et Céran.
Les mêmes reproches adressés à la pièce du Vaudeville s'ap-
pliquent à celle des Variétés. Cependant, l'ouvrage tournant
plus à la farce, étant joué sur un théâtre où les propos grivois,
les calcmbourgs , et même la gravclure, sont en quelque sorte
naturalisés, le parterre s'est montré moins scrupuleux; il y a
donc eu là une sorte de succès : Odry et mademoiselle Pauline
y sont pour une grande part. <
— Mademoiselle Mars , que nous voyons avec peine avoir
souvent des démêlés qui l'appellent devant les tribunaux, vient
de perdre le procès qu'elle avait avec la Comédie-Française.
Mademoiselle Mars , sociétaire de Théâtre-Français , refiisait
de jouer sous le prétexte de maladie et voulait toucher les
3o,ooo fr. que le théâtre lui donne à la condition de jour dix
fois par mois. Le tribunal de première instance a jugé la ques-
tion en faveur du Théâtre-Français. On assure que, d'après cette
décision , mademoiselle Mars ne voulant pas perdre ses appoin-
tcmcns s'est décidée à reprendre son service au théâtre. Déjà
même l'on parle d'un ouvrage nouveau dans lequel elle doit
faire sa rentrée.
L'ARTISTE.
G(
l3fauir.-:Hi*t0.
GRANDS PRIX.
(po
le tyccf-mi
^éài/f'e.
oncoanf a
Le concours de sculpture de cette année est de beau-
coup plus faible que celui de l'année dernière. Personne
dans le nouveau concours n'a donné les mêmes promesses ,
offert les mêmes espérances que MM. Daumas et Etex. 11
y avait dans rcxccution énergique et consciencieuse du
premier, dans la composition ingénieuse et sage du second,
quelque chose même de plus haut que des promesses et
des espérances , un talent réel. MM. David et Pradier
pouvaient justement s'applaudir et se glorifier de ces deux
élèves.
Cette année, M. David a manqué 'a l'appel ou du
moins aucun de ses élèves ne s'est présenté au concours.
Un seul, M. Simart, est venu montrer le fruit des leçons
f]u'il reçoit de M. Pradier, et son œuvre n'est pas un des
meilleurs du concours.
La question se videra entre les élèves de M. Bosio et
de M. Cortot. M. Carteliier et M. Ramey y seront bien
aussi pour quelque chose. Mais les sept concurrens ap-
partiennent la plupart à l'un des deux premiers maîtres
que nous avons nommés.
Faut-il attribuer l'impression désagréable que la vue du
concours nous a laissée a la récence du Salon ? Peut-être
bien. Après avoir épuisé, pendant trois mois et plus, toutes
les exigences de la satiété, après avoir dédaigneusement
examiné près de quatre mille ouvrages, parmi lesquels
quarante tout an plus méritaient ime attention sérieuse ,
bien que le Salon de cette année fût peut-être le plus beau
qu'on ait jamais eu en France, mêmeeh y comprenant celui
de i 808 , on conçoit sans peine qu'on apporte a l'école
des Petits-Augustiiis une disposition d'esprit peu favora-
ble aux élèves. On est, volontiers et malgré soi, plus sé-
vère qu'on ne devrait l'être.
Et cependant, quand on réfléchit sérieusement sur l'im-
portance réelle de ces concours, quand on songe que la
plupart des (•an<lidatsout vingt-cinq ou trente ans, on est
tenté de s'attriliuer le droit de les juger presque aux mê-
mes conditions que leurs maîtres. La plupart d'entre eux
ont huit ou dix ans d'études. Ils ont poursuivi a loisir
sous toutes ses faces l'étude du torse, du masque et des
membres;, ils savent faire a merveille, au moins selon les
principes qu'on leur enseigne , un bras et une main.
TOME II. 6* LIVRAISON.
Que leur manqiie-t-il donc? de l'invention et du style,
c' est-a-dire ce que personne ne saurait leur apprendre.
Il arrive aux Petits-Augustins ce qui arrive rue Ber-
gère. Tous les ans on donne un grand prix de composi-
tion musicale. M. Vieillard accommode, vaille que vaille,
une cantate en vers libres, qu'on appelle dithyrambiques.
Il y met la strophe, l'antistrophe , le récitatif obligé , le
chœur officiellement recommandé ; M. Alexis Dupont ou
M. Adolphe Nourrit , madame Damoreau ou madame
Dabadie exécutent l'œuvre du lauréat devant la quatrième
classe de l'Institut, et cependant je cherche vainement
autour de moi , chez Schlcsinger ou Paciui, sur les affi-
ches de nos théâtres, sur les pianos de nos salons, les
partitions de ces messieurs que l'Institut a couronnés.
Pour la sculpture même pénurie que pour la mu-
sique. Depuis Vien, c'est-a-dire depuis 1765, on en-
voie tous les ans a Rome, un sculpteur qu'on api-oclamé
homme de talent, et sauf quelques rares exceptions, qui
ne font qu'affirmer la loi , on ne trouve dans nos musées,
dans nos jardins, sur nos places publiqires, aucune sta-
tue , aucun monument qui révèle "a la France un nouveau
Phidias.
Le sujet proposé cette année hz\[. la Mort de Calon.
Le programme, il faut le dire, est d'une rédaction ridi-
cule. L'argument du concours y est indiqué d'une façon
vague et bizarre. Puis l'Académie ajoute qu'elle permet
d'introduire dans le bas-relief l'enfant qui est venu ap-
porter l'épée a Cj;ton .
Supposez que le Conservatoire permît aux élèves, par
nue clause expresse, d'introduire dans l'instrumentation
d'un morceau la clarinette ou le hautbois, né devrait-on
pas accueillir une pareille pennission par un fou rire?
Or, qu'on y prenne gardé, l'indulgence de l' Acadé-
mie ne va pas a moins qu'à passer condamnation sur le
hautbois.
Sur sept bas-reliefs exposés cette semaine aux Petits-
Augustins, il n'y en a pas un qui soit composé avec les
élémens primitifs et indispensables de toute composition ,
je veux dire tout simplement avec des idées trouvées ou
acquises , personnelles ou apprises.
J'ai vainement cherché dans toutes ces niorts quelqu'un
qui mourût, dans tous les Romains jeunes et vieux qui
s'empressent autour de l'illustre suicide quelqu'un qui
prît a lui, a sa vie ou a ses souffrances, un intérêt véri-
table et profondément senti. Les attitudes, les gestes, les
regards, les têtes, les draperies, les torses, les membres
mêmes, sont la plupart des ressouvenirs lointaius ou pro-
chains de morceaux connus. M. Ramus, par exemple,
a pris a M. Drouais le Cimbre de son Marias; et il y a
dans sa copie une si exacte littéralité, une si grande sim-
plicité, une franchise tellement naïve, qu'il aura dû dire,
6
m
L'ARTISTE.
eu achevant ce morceau , ce que Molière disait de Cyrano
de Bergerac ou de Scarron : Je prends mon bien où je le
trouve. A la bonne heure, mais il faut mieux entourer
ses larcins. Les bas-reliefs de MM. Ramus, Jacques, Si-
mart tt Jouffroy sont les plus faibles des sept. Celui de
M. Jacques surtout ne donne aucune espérance. Il y a
long-temps déjà que M. Jacques court la carrière des con-
cours , et il ne fait pas de progrès appréciables. Quant aux
trois autres concurrens que nous n'avons pas encore
nommés, MM. Brian, Bion et Bouly, le premier et le
troisième, élèves de M. Bosio , et le second de M. Cortot,
leurs bas-reliefs se distinguent par des mérites spéciaux et
individuels ; mais ces mérites , que d'ailleurs nous ne
prétendons pas contester et que nous nous plaisons même
à proclamer hautement, ne rachètent pas suffisamment .
l'absence totale d'animation et de vie qui se fait remar-
quer dans" leurs compositions.
Dans le bas-relief de M. Bion, le torse de Caton est
assez bien exécuté , mais il n'a pas l'âge attribué a l'acteur.
Le médecin placé a droite du spectateur est drapé lourde-
ment et d'une façon triviale, et de telle sorte que l'ori-
gine et l'articulation de sa cuisse droite semblent , par le
mouvement que l'auteur a imprimé a tout son person-
nage, remonter jusqu'à la clavicule. On aurait tort de
prendre cette remarque, si singulière qu'elle puisse pa-
raître, pour une exagération puérile, et d'ailleurs elle est
facile il vérifier.
Le bas-relief de M. Bouly présente des portions préfé-
raliles a l'œuvre de M. Brian. Il y a moins de lourdeur et
de banalité ; mais les jambes de Caton m'ont paru trop
courtes , et puis l'auteur a méconnu les notions les plus
simples, les principes les plus élémentaires qui doivent
constamment présider a la composition d'un bas-relief.
Dieu merci, nous sommes loin d'adorer comme inviolables
les lois posées pour les arts , et nous admettrons toujours
les exceptions que le succès justifiera ; mais il ne faut ja-
mais négliger de donner a la succession des plans , "a l'or-
donnance des lignes, une harmonie qui facilite l'inlelli-
gence générale de la scène, et qui loin de nuire 'a l'effet
des détails, les relie au contraire, leur donne plus de
saillie et de clarté, et concourt "a l'effet décisif et voulu.
Il nous a semblé que M. Bion avait composé plus sa-
gement, plus sensément la scène qu'il a voulu représenter.
Il y a dans son bas -relief plusieurs motifs heureux, et en-
tre autres une femme placée a gauche du spectateur et sur
le dernier plan. Malheureusement l'exécution est ronde,
insignifiante. L'artiste a substitué a l'énergie que le sujet
réclamait impérieusement une certaine gentillesse unifor-
mément polie , qui est loin de suffire ; et puis les motifs
même que nous louons ne sont pas inventés, mais offi-
ciellement souvenus.
Que s'il fallait résumer notre avis d'une façon précise,
nous dirions d'abord qu'on ne devrait pas donner de prix
cette année ; voila pour le concours actuel : mais nous vou-
drions aussi conclure de nos précédentes observations que
les sujets antiques, tout antiques qu'ils soient, ne doivent
pas être uniquement traités avec les lambeaux de l'anti-
quité. Je ne sais rien de moins grec et de moins romain
que le Milon de Pierre Puget , et cependant quel admi-
ble morceau !
Cittcraturc.
UNS NUIT D'AUTOMNE.
^829.
Il est un livre mystérieux que chaque siècle augmente
d'un chapitre sans le compléter, ce livre est l'histoire de
la femme. Nous aussi , nous avons une épisode en porte-
feuille. C'est quelques pages que nous voulons coudre a
la grande chronique; sur ce prêtez l'oreille, ceci mérite
attention. Mais avant, comme a toute narration, chapi-
tre, roman, livre, etc., que vous voudrez, il faut une
épigraphe. Voici la nôtre :
\]n advis bien imporlnnt est de prendre toute
cïiose en leur leiïips et snison , et ttien a propos \
et pour ce, it faut surtout esviter précipitation
ennemie âe sagesse , maràirc de toute bonne
action ^ vice fort a craindre aux jeunes gens et
bouillans.
P. Charron. [De la Sagesse.)
La campagne, ennuyeuse l'hiver, est trop cliaude l'été,
et pas assez complète au printemps; c'est donc en au-
L'ARTISTE.
Gô
toiuiio cjii'il ost agréable de s'y reiiJre en bonne et nom-
hreiise coiiifiagiiie, [loiiry jouir en trois mois île tous les
plaisirs (le ramiéc. IJouc, en l'aiitomue de l'année 1829,
nous nous trouvâmes une belle et nombreuse assemblée a-
vinj-l lieues de Paris, dans le charmant cliàleau d'une
lrès-aitnal)lc; Icniine; c'est, pour ce g<'nre de détails, tout
ce qu'il est bon d'en savoir. Du reste la femme était spi-
rituelle, jolie, et tant soit peu coquette, ce qui fait qu'elle
plaisait a tout le monde, et que cliacim avec espoir lui
débitait toutes les faveurs de ses pensées, langage obligé
de qui fait la cour.
Un soir, après le retour des chasseurs, après le dîner,
après le thé, le punch , le piano , et tout ce qui se fait à la
campagne pour tuerie temps de sept heures a minuit, il
fut question d'aller se coucher. La journée ayant vu arri-
ver de nouveaux personnages, des chambres furent dou-
blées, c'est-à-dire que deux amis furent mis dans la même;
et connue le temps était superbe, d'autres jeunes gens al-
lèrent chercher gîte dans la grange par partie de plaisir.
De ce nombre fut une de nos connaissances, Lionnel ,
grand buveur, grand chasseur, hardi et délibéré , souvent
en pointe de vin ; mais d'ailleurs aussi beau garçon que
le plus beau des officiers de carabiniers en garnison à Ver-
sailles, et, par principe, conduisant l'amour auprès des
femmes comme un général conduit le siège d'une place
forte, quand il la sait devant être secourue. Les bougeoirs
distribués, les bonsoirs donnés, chacun gagna son logis.
Quelques conversations eurent encore lieu dans les corri-
dors, puis les portes se fermèrent, les lumières s'éteigni-
rent, et le plus grand silence régna dans le château vers
une heure du matin.
Parmi ceux qui s'étaient trouvés dans la nécessité de
faire chambre connnune, deux amis, au lieu d'y rencon-
trer cette gène, compagne inséparable de ces sortes d'ar-
rangemens, saisirent avec empressemojit l'occasion qui
leur était offerte pendant ses longues heures, le mystère,
le charme enivrant et doux d'une belle nuit, de s'e confier
les agitations , les peines et les espérances de leurs jeunes
cœurs. Chacun écoutait l'autre avec impatience, voulant
à son tour soulager son ame du secret d'amour qu'il dési-
rait faire partager a son camarade; c'était bien bas, reli-
gieusement, avec des tressaillemens au co^ur et des feux
de joie dans la tète, qu'ils parlaient , car ils étaient jeunes,
à leur première passion , et enivrés jusqu'au délire de cette
première femme qui avait écouté, le sourire sur les lèvres
et sans les faire chasser par ses gens , l'aveu de leur amour.
« Oh ! disait l'un avec un long sou[)ir de plaisir et d'op-
pression, si tu la connaissais, si tu savais et son amour
chaste et pur , et la douceur de ses paroles, la beauté de
sa taille, de ses traits, de tout ce qu'il y a en elle, enfin,
tu concevrais mon bonheur! Je l'ai aimée le jour où je l'ai
vue; mais je n'osa's pas le lui dire, j'osais a peine le pen-
ser. C'est peu a peu qu'elle et moi avons découvert notre
secret, car elle aussi m'aimait ; mais mariée a un homme
si peu digne d'elle, si peu capable de l'apprécier, oej^en-
dant elle combattait de tous ses devoirs d'épouse et de
mère l'attrait qu'elle se sentait pour moi. Tiens, Edouard,
tu vas me trouver bien niais ; mais quand vint Iç moment
de lui dire je vous aime, je ne pus jamais m'y résoudre.
Je lui écrivis ; puis restai , lui ayant remis la lettre, toute
une journée à trembler, à craindre, à n'avoir plus la tète
!» moi ; je ne sortis pas de ma chambre , où il me serait
impossible de te dire ce que je fis. Le soir arrive , elle
m'envoya prier de venir lui parler. J'hésitai long-temps ;
enfin je m'y rendis tremblant, confus, et pouvant à peine
marcher ou parler. Elle me reçut avec bonté, mais avec
tristesse, me fit asseoir près d'elle , et fut long-temps a me
regarder sans rien dire, et moi j'étais horriblement mal a
l'aise ; mais je ne dis non plus mot. Un tremblement con-
vulsif agitait tous mes membres, et j'étais fort pâle; mes
dents se choquaient comme par la fièvre. Enfin, alarmée
de l'état dans lequel elle me voyait , elle me dit d'une
voix douce, tremblante et pleine de compassion : « Mais,
mon ami , vous êtes fou ; voulez-vous me compromettre
affreusement? Ah ! jesuis assez malheureuse. » Et comme
je m'étais emparé de sa main sans trouver une parole à
lui répondre, ma tète tomba sans force sur son épaule;
alors elle ajouta : « Pauvre ami, comme il souffre! Charles,
écoutez-moi , je le veux ; je ne puis vous aimer comme
vous l'entendez. Vous savez tous mes liens ; mais je veux
être votre sœur , votre amie, la confidente de votre vie. »
Puis mes lèvres sèches et brûlantes chercliant les siennes,
elle me repoussait doucement. « Charles, me disait-elle en-
core, tout ceci est trop dangereux pour nous; il faut ne
pas nous voir seuls ; vous me faites bien mal , ayea pitié
de moi ; je suis faible ; préservez-moi de moi-même , et
je vous en saurai gré toute ma vie, et vous aurez toutes
mes affections. » Ses beaux yeux étaient humides, ses lèvres
et ses mains suppliaient. J'eus la force de la fuir, et me
laissant tomber a genoux près d'elle, je l'adorai comme
une madone.
» Depuis ce jour, Edouard, notre amour alla toujours
croissant, mais pur; uncardem* inconcevable mebrtilait
et me dévorait, et j'étais heureux de souffrir ainsi pour
elle; la voir dans le monde était déjii un grand bonheur
pour moi , lui donner le bras était mon sotivcrain bien ;
mais le démon puissant qui s'agitait en moi me disait
sans cesse : Comment, laisseras-tu toute ta vie cette I>«lle
crcature sur ton cœur sans vouloir l'y presser?
toi si tu oses le tenter; va sans crainte,
un autre, un mari froid et sons amou
n'oses poser tes lèvres. Que sais-jc tout
Gl
L'ARTISTE.
disait a mon oreille ! j'avais la tète perdue. Enfin une nuit
le inari fut absent, je ne sais pourquoi; je me trouvais
chez elle à la campagne , une résolution désespérée me sai-
sit, et sans projets arrêtés je sortis de ma chambre : le cœur
me battait tellement que les battemens s'entendaient, le
sang me bourdonnait aux oreilles; je marchai sans y
voir, j'ouvris une porte, une seconde, et me trouvai près
de son lit. Au bruit que je fis en écartant ses rideaux elle
s'éveilla , puis s'enveloppant de ses couvertures elle me
regarda fixement d'un air de crainte et de colère; alors
toute mon audace disparut , et je demeurai devant elle
anéanti et sans respiration ; mes mains se joignirent et mes
yeux ouverts et fixes ne pouvaient ni se baisser ni la
quitter, j'étais fasciné ; sa colère fut d'abord terrible , sans
pitié et pleine de mépris, elle m'accabla, je voulus dire
vme parole pour demander grâce, pardon, miséricorde,
elle se mit a pleiu'er; puis sortant de son lit sanglotante
et navrée, elle me prit au bras, me conduisit au crucifix
qui ornait le pied de son lit, et me dit d'une voix que je
n'oublierai de ma vie : « Charles! Charles! vous pouvez
tout, je suis en votre pouvoir, maintenant en présence
de ce Dieu à la garde duquel je me confie, et de ma fille
qui est la endormie en son berceau , abusez de ma faiblesse,
vous le pouvez , mais vous me donnerez la mort. » 11 y
avait en elle un tel air de douleur et de détermination
que j'en fus effrayé, et le cœur déchiré de mille douleurs
je revins a ma chambre, où je passai le reste de la nuit à
pleurer et a prier sans pouvoir reprendre mes esprits.
» Depuis lors nous avons toujours vécu dans de cruelles
alternatives de combat et de tranquillité; mais le repos
était a jamais perdu , mes sens s'étaient fait entendre, elle
savait mes désirs, et quant elle se trouvait seule près de
moi elle craignait sans cesse d'avoir à les combattre. Ainsi
nous sommes malheureux tout en nous aimant! que veux-
tu, ce n'est que ma sœur, mon amie, bien bonne, bien
tendre, et je cherche quelque chose de plus; quand nous
sommes trop agités , nous lisons ensemble quelque céleste
prière, nous invoquons quelque secours divin , et nous
reprenons du calme; mais cela ne peut durer, cela nous
fait mourir à petit feu ; je ne sais comment tout ceci se
terminera, mou cher Edouard, j'ai le cœur bien malade,
et de funestes pressentimens me poursuivent. Voila mon
histoire. »
Edouard serra la main de Charles , et comme ils parta-
geaient le même lit, il fut quelque temps a essuyer de
son mouchoir les larmes qui coulaient sur ses joues, et
après quelques instans donnés "a ce soin d'amitié, il com-
mença ainsi h dérouler son cœur a son ami , devenu si-
lencieux et attentif. « Hélas! mon cher Charles , tes dou-
leurs sont les miennes : depuis deux ans j'aime avec
passion une femme comme tu trouves ta maîtresse, belle,
bonne et charmante, et j'en suis aimé, je crois, vive-
ment. La timidité qui te prit à dire ton amour ne m'a
pas fait souffrir ses tourmens : j'osai tout avouer ; mais ,
quoique marié, le cœur de celle que j'aime a conservé
tant d'innocence, et repousse toujours avec un tel ascen-
dant de pureté lesbrûlans désirs de mon ame, que je n'o-
sais jamais pousser a bout sa résistance. Je la voyais sou-
vent, et tous les jours elle semblait m' aimer d'avantage.
Une fois, après un voyage, sa joie de me revoir fut si
grande qu'elle me laissa prendre sur sa joue un premier,
uu seul baiser. Te dire ce que j'éprouvai est impossible ;
ce baiser, au lieu de me calmer, me fit un mal af-
freux , je perdis le sommeil , mon sang s'enilamma , et
l'été dernier, chez elle, a la campagne, je devins tout à
coup gravement malade ; les soins les plus affectueux me
furent prodigués, le mal cessa, les forces me revinrent,
avec elles les douleurs poignantes qui me rongeaient ; en-
fin , un soir ; écoute biçn , Charles, ceci ne sortira jamais
de ma mémoire; un soir elle me vit si triste, si souffrant,
si abattu, qu'elle me prit en pitié. Au moment de se re-
tirer , elle s'approcha de moi , elle était fort pâle , et me
présentant mon bougeoir, elle me dit d'une voix pres-
que inintelligible, a force d'être basse et tremblante :
Edouard, laissez votre porte ouverte, il faut absolument
que je vous parle; ensuite elle passa dans sa chambre et
me laissa sans mouvement cloué a ma place, doutant
de ce que j'avais entendu ; puis mes facultés me revinrent,
je compris tout a coup mon bonheur. Mon abattement ,
mes douleurs, mes longues souffrances disparurent, je
me sentis un autre homme , ma tête et mon cœur pou-
vaient a peine contenir la joie qui m'animait, tout
jnon être éclatait en musique de volupté, d'amour et d'es-
pérances. Je gagnai ma chambre, que j'arrangeai , que je
parai ; j'aurais voulu mettre partout des fieurs, parfumer
lair qu'elle allait respirer: l'instant d'aprèsje me promenai
de long en large, sans pensée, sans idée arrêtée; j'étais
épouvanté de ma félicité. Il faisait un clair de lune magni-
fique, j'éteignis ma bougie dont la lumière me faisait
mal, et restai ainsi dans une obscure clarté, attendant
de toutes mes facultés. Cependant les lumières s'étei-
gnaient dans le château , tous les bruits de corridors
avaient cessé, les domestiques avaient depuis long-temps
gagné leurs chambres et s'étaient couchés, un silence creux
et profond régnait partout, je sentis qu'une des plus
grandes joies de la vie allait m'arriver; je fus pris d'un
affreux tremblement, je me jetai a genoux sur mon lit ,
les mains jointes et serrées, respirant k peine, de peur
que le bruit de ma respiration m'empêchât d'entendre.
Je ne sais combien je restai ainsi, croyant a chaque in-
stant reconnaître des pas et m' apercevant ensuite de mon
erreur; un long temps se passait et les battemens de mon
L'ARTISTE.
6S
cœur et mon inquiétude s'augmentaient, tout à coup les
marches de l'escalier tléro!)C' , qui de sa chambre condui-
sait a la mienne, commencèrent a craquer, mais faiblement,
et l'on s'arrêtait à chaque pas , tremblant de se faire en-
tendre, il me semblait que ces marches ne finiraient pas,
enfin le bruissement d'une robe s'approcha de plus en
plus, j'entendais la main qui se guidait contre la mu-
raille, la respiration retenue et la légère pression du pied
qui craignait de s'appuyer, et moi je ne pouvais bouger,
frissonnant sur mon lit, je n'avais plus la tête à moi quand
ma porte s'ouvrit : elle parut, Charles, pâle, au clair de
lune, blanche, sa divine taille retenue seulement par la
ceinture d'une robe de chambre de mousseline , je crus un
instant voir quelque ombre, quelque illusion d'un songe,
tant elle était décolorée et sans paroles. Un cri déchirant
sortit de ma poitrine; je me jetai "a ses genoux, et, sans
dire un seul mot , dans ma rage d'amour , je la serrais
convidsiveiiient entre mes bras.
Elle n'opposait aucune résistance , restant dans son ef-
frayante immobilité, et inoi j'étais au moment de la perdre
ou de la conquérir à jamais quand, d'un mouvement vio-
lent, elle s'arracha de mes bras, se mit "a genoux devant
moi, joignit les mains, ses pleurs coulaient sans s'arrêter,
et sa bouche, sans faire entendre un son, s'agitait comme
si elle eût voulu m'implorer. Debout, enivré près d'elle,
je la contemplai ainsi long-temps; puis rniin vaincu,
mes sanglots brisèrent ma poitrine, et je lui dis : Pars!
pars ! tout à l'heure il ne sera plus temps. Je la poussai
violemment. Pars, Louise! lui criai-jeune dernière
fois d'une voix effrayante. Elle sortit se soutenant à
peine, et
« Quelle Louise, dit Charles.
— Ai-je dit Louise? reprit Edouard. •
— Oui, oui, tu as dit Louise; quelle Louise?
— Aussi bien tues mon ami , Charles, je puis le confier
ce secret, le bonheur de ma vie, c'est Louise de Mcrcy,
la maîtresse de ce château ; Louise notre hôtesse, m'en-
tends-tu? »
Mais Charles se levant et sautant hors du lit avec em-
portement : u Non, non, cela ne se peut, tu rêves , tu es
fou ; Louise de Mercy, ta bien-aimée ! tu n'as pas tes sens,
malheureux; c'est ma belle maîtresse, à moi, celle pour
qui je meurs enfin, comprends-tu cela , Edouard? Elle ne
•peut être ta maîtresse. Oh ! je t'en prie, démens tes pa-
roles ! «
Edouard, hors de lui à son tour, se leva pâle de colère
et de surprise : « Charles, cria-t-il à son ami, tu plaisantes
mal a propos, Louise est 'a moi; pour elle j'ai passe des
mois sans dormir, pour elle j'ai tout abandonné, pour
elle je suis devenu presque fou; Louise n'appartient à
personne qu'a moi , qui ne l'ai même pas possédée !
— Tu as menti, Edouard , tes lèvres ne l'ont jamais ap-
prochée ; tu as menti , entends-tu , elle n'est rien pour
toi : si tu le soutiens encore, hoi-s d'ici promptement.
Tiens, voila ton épée, il faut qu'un de nous la débarrasse
d'un amour Mais tu as menti ! » Et Charles serait à
rire d'un râle effrayant. Aloi-s les deux amis saisirent leurs
cpées et se précipitèrent au jardin, altérés du sang l'un
de l'autre.
Au jardin, la lune était sereine et claire , les bosquets
étaient sombres ; les deux jeunes gens s'arrêtèrent sous un
bosquet et commencèrent , sans témoins, un combat de
mort. Depuis quelques secondes les épées cherchaient
les poitrines, quand un léger bruit se fit entendre. Charles
et Edouard s'arrêtèrent, craignant d'être surpris. La fe-
nêtre de Louise de Mercy s'ouvrit au château, un homme
en descendit précipitamment, vint droit aux combattans :
« Quoi ! c'est vous, Charles et Edouard ! — Toi, Lionel,»
dirent-ils à leur tour. Mais ce dernier, mettant sa main sur
leurs bouches : « Silence, vous savezinon^secret ; échap-
pons-nous sans bruit. » Le mari m'a presque surpris. Et
les trois jeunes gens disparurent a travers les massifs et les
arbres, tout en causant fort bas.
De la fenêtre ouverte s'échappaient cependant des pa-
roles prononcées d'un ton de voix doux et caressant :
« Louise, mon amour, voilà aujourd'hui quatre ans que
nous sommes mariés; n'est-il plus d'anniversaire? » Un
baiser long et tendre fut la seule réponse de Louise,
fenêtre se referma. Le lendemain, au déjeuner, J^\^JWl^
jeunes gens étaient rians, et presque caustique
de Mercy donnait encore, et ne descendit pas
Comte H. de
65
L'ARTISTE.
Qi^cYcn îrf0 IJubUciitlons.
LE ROI DES RIBAUDS',
PAR LE BIBLIOPHILE P.-L. JACOB.
Encore une fois , le savant bibliophile vient de secouer la
poussière du seizième siècle et de mettre au jour une collection
de tableaux aussi riches de coloris et de dessin que ceux de
Delaroche et de T. Johannot : car ce sont de véritables pein-
tures que CCS pages consciencieuses où chaque personnage a le
costume, le langage, l'allure, les manières qui lui sont propres j
on dirait un vénérable manuscrit du moyen âge , au blanc vélin,
aux lettres d'or et d'azur, aux arabesques multiformes qui
brillent encore comme s'il sortait des mains du rubricateur ;
et tel est le livre de notre patient antiquaire. Autour d'une ac-
tion intéressante , bien intriguée et bien conduite , il a su grou-
per des détails locaux dont l'exactitude ne fait pas le seul méritej
il supplée à l'insuffisance des documens et des modèles; il ren-
fenne plus de faits en dix lignes qu'une dissertation en vingt
mémoires; il taille un pourpoint plus adextremcnt qne le maître-
cousier du roi ; il dresse un festin , il ordonne un pas d'armes ,
il est peintre de genre , d'histoire et de paysage. M. Jacob ne
s'est pas effrayé des mille et une difficultés; sa palette a recueilli
toutes les couleurs et toutes les nuances de couleurs possibles ,
et plein de son sujet, il s'est mis à l'œuvre. Son pinceau n'est
pas une brosse.
Son héros , le roi des ribauds , dont le nom seul indique les
attributions , est placé au milieu de la cour de Louis XII comme
un type unique d'austérité et de gravité, qui forme un contraste
étranga avec la nature de sa charge et les mœurs de ses dés-
honnêtes sujets. Pour connaître cet officier de la couronne , ce
grand justicier des valets du roi et des femmes folles de leur
corps , jetez les yeux sur le spirituel portrait qu'en en a tracé
M. Johannot ,tout pénétré qu'il était de la fidèle description du
bibliophile .- aussi n'a-t-il fait qu'employer les couleurs prépa-
rées par celui-ci dans la description du seigneur Jean Taleran
de Orignaux :
« 11 se lit un léger bruissement au milieu du taillis qui envi-
ronnait la tonnelle, et les branches s'écartèrent pour donner pas-
sage à un homme de haute stature , mais tellement maigre qu'il
ressemblait à un squelette vivant. Son visage se composait d'une
peau bise et fanée, inhérente aux os de la face; son nez, sail-
lant et recourbé , paraissait desséché comme un bec d'oiseau de
proie ; ses cheveux étaient ras et sa barbe longue, contre l'usage
qui dura jusqu'à l'année i5'20, où François I"'', en laissant croî-
tre la sienne, ressuscita une mode à laquelle se conformèrent
' Deux vol. in-8°, seconde édition , chez EugèHe Rendue), édilcur-
libraire, rue des Grands-Augustins, n° 22.
même les gens d'église ; sa vaste bouche, dégarnie de la plupart
de ses dents , conservait , en guise d'échantillons , quatre crocs
noirs et ressortant de ses lèvres ridées; des couleurs vineuses
enluminaient la place de ses joues ; et ses deux yeux ronds , à
fleur de tête , lançaient des regards fauves et lubriques à faire
avorter une femme enceinte; ses bras grêles et pcndans descen-
daient jusqu'à ses genoux cagneux, tels que ceux d'un orang-
outang, et ses larges mains osseuses s'étendaient toujours comme
pour prendre; enfin son énorme pied aurait pu chausser les
sandales du roi Charlemagne.
» Le costume bizarre du nouveau-venu ajoutait encore à la sin-
gularité de sa personne : une monstrueuse braguette , toute en -
flée de vent , représentait encore les anciennes attributions de
sa charge. La braguette était un vêtement malhonnête annexé
aux chausses et destinée à mettre en relief les parties du corps
que la pudeur prescrit de cacher depuis Adam , qui couvrit sa
nudité de feuilles de palmier ; il était réservé à François I"
d'introduire la braguette dans les modes de la cour. Un seul
homme avait alors le privilège de la braguette , insigne non
équivoque de sa profession. Il portait sur sa tête pelée un
bonnet de laine jaune avec une image en or du dieu Priape ,
et une espèce de couronne d'argent formée d'attributs vénéréi-
ques ; son pourpoint de satin vert , à queues de merlus autour
de la taille, serré et boutonné par devant , laissait à découvert
un cou de cigogne saillant d'une collerette fraisée; ses chaus-
sures de laine jaune à la martingale, c'est-à-dire s'ouvrant par
derrière , le faisaient de loin ressembler à un perroquet au plu-
mage jaune et vert; ses souliers à la poulaine se terminaient par
un ornement peint figurant un objet indécent ; sa ceinture de
soie noire à boucle d'or , imitant celles que l'on voyait aux filles
publiques avant les ordonnances , servait de baudrier à une
courte épée auprès de laquelle pendait une trompe de corne; il
tenait eu main comme un sceptre un bâton d'ébène long d'une
demi-aune , surmonté d'une tète de chien dorée pour désigner
un pouvoir cynique. »
Le roi des ribauds se trouve encadré dans l'action principale ;
il en est l'ame. Cette action est le second mariage de Louis XII
avec la princesse Marie , sœur de Henri VIII, roi d'Angleterre;
Louis XII , usé d'âge et de maladies , que tourmente la folle
espérance d'avoir un héritier direct , et qui , des bras de sa
jeune épouse adultère, passe dans les bras glacés de sa tant
bonne femme Anne de Bretagne , sous les caveaux de Saint-
Denis. A la suitedeces deux grands personnages, on voit folâtrer
une cour voluptueuse et galante : gentilshommes de satin , da-
mes de brocard, chevaliers de fer. C'est l'amant de la reine, le
noble lord Suffolk , qui doit hériter de la main de sa maîtresse ;
c'est le duc de Valois , qui déjà fait pressentir François F'' et
dont les amours mystérieux avec Anne Bolcyn , gracieuse et
fantastique création , forment un roman tout entier ; puis à côté
de cette gentillesse naïve et de ces élégantes privautés de cour ,
rampent et croupissent le crime , la prostitution et le maléfice ; •
au milieu des brelans, des mauvais lieux et des alamliics. Bal-
thazar Villon , page du duc de Valois , et petit-fils du poète de
potence , effronté menteur , pipeur de dés , audacieux et vindi-
L'ARTISTE.
67
catifscdlërat, paraît là comme le Me'phistoplielcsdii drame où son
maître, le Magnifique, joue souvent le rôle de Faust. Celui-ci est
un nèf;re aldiimislc , qui vend des poisons et la pierre pliiloso-
pJiale. Quoi de plus plaisant que le desespoir du pauvre roi de
France , (|ui ne trouve ni dans la nature ni dans la mc'decine
le moyen de se donner un successeur de son fait, et que le
nœud de l'aiguillette rend yeui" de sa femme la première nuit
de SCS noces !
Le singulier mc'ritc du docte bibliophile Jacob, c'est la scru-
puleuse exactitude à retracer. les us et coutumes d'autrefois; il
a surtout décrit admirablement l'entrée de la reine à Paris , le
jeu du Prince des Sots , le tournoi de la rue Saint-Antoine , le
dîner à l'Hôtel-de-Ville, et surtout le duel à outrance entre le
roi des ribauds et le page Villon. Cette lecture nous fait con-
temporains et spectateurs : on est juge du camp; on énamt-re
la diversité et la richesse des anuoiries; on entend les fanfares,
les cris des hérauts. Voici le signal du combat : l'appelant est
jeune et coupable , le défcndeiu' est vieux et innocent. On as-
siste avec douleur à la douloureuse agonie du roi des ribauds;
mais la justice d'en haut viendra bientôt : le vaincu sera ré-
habilité et le vainqueur ira pourir aux piliers de Montfaucon.
Il y a une scène d'un merveilleux effet , qui aurait de puis-
santes sympathies sur la toile animée d'un Delaroche ou d'un
Delacroix : la scène de la fosse aux lions. La reine a reçu lord
Sull'olk, la nuit, dans son oratoire; mais Louis XII, sous les
habits du roi des ribauds , vient interroinj)re ce têtc-à-tète que
sa jalousie lui a fait découvrir; Suffolk, pour sauver l'honneur
de sa dame, essaie de descendre par la fenêtre. Des rugissemens
l'avertissent trop tard qu'il est sans armes dans la cour des
lions.
« Louis XIÏ , aux premiers rugissemens , avait cessé d'ébran-
ler la porte de l'oratoire et d'ordonner qu'on l'ouvrît; sa fureur
s'était calmée, et un éclair de réflexion avait fait succéder le
repentir à son funeste entêtement. Il se persuada que lord Suf-
folk , en s' enfuyant par la fenêtre , avait été dévoré par les
lions : peut-être n'est-il pas la seule victime? Un silence de
mort régnait dans l'oratoire. Il couvrit ses yeux de sa main, et
s'esquiva promptcment au milieu des nombreux assistans qui
se multipliaient à chaque minute. Il supplia le diable de l'em-
porter pour le tirer d'embarras ; et à la faveur de l'obscurité et
du trouble , il ne fut pas reconnu. Beaucoup de nouveau-ve-
nus l'interrogeaient sans obtenir d'autre réponse qu'un geste
désespéré. Il avait le coeur serre' et le sang figé dans les veines
à ces rauqucs rugissemens roulant d'échos en échos dans les
profondeurs de Dédalus.
» Il fut rontraint de passer sous une voûte voisine de la cour
des lions ; un homme se jeta en furieux au devant de lui :
c'était le duc de Valois vêtu de sa toge et nu-tête.
» — Orignaux , mon ami , lui dit-il avec une noble énergie ,
prêtc-inoi la lame? J'en ferai meilleur usage que toi qui es vieil
et débile, lui de guntilliomme I Demeure en oraison ce pendant
» En parlant ainsi , il lui arracha l'épée qu'il tenait renversée
à la main , le remercia d'un coup d'oeil, et partit. Louis XII,
surpris de cette brusque allocution, avait livré son épée machi-
nalement et montré son visage; mais le lieu sombre et la préoc-
cupation du duc de Valois rendirent cette imprudence sans ré-
sultat. Le bon roi en s' éloignant se souvint tout à coup des der-
niers mots prononcés par son gendre , et frémit de l'extrême
danger que le téméraire allait affronter ; il fil un signe de croix ,
et leva les mains au ciel : il hésita un moment , et arriva hors
d'haleine à sa chambre où l'attendait M. de Orignaux inquiet
des cris et des rugissemens qui se confondaient. Il voulut don-
ner un ordre , et ne put s'exprimer que par un geste que son
confident n'entendit pas; il eut une défaillance suivie d'un délire
de fièvre. Par respect pour son naître encore dégiiisé en roi des
ribauds , M. de Orignaux s'abstint d'appeler des secours plus
efficaces que ceux qu'il lui prodiguait.
» Le duc de Valois , possesseur d'une lame dont il ne con-
naissait pas la trempe , alla droit à l'entrée de la cour des lions,
où il rencontra M. de Longueville , toujours armé , et le gar-
dien des lions , gros , court vieillard , à l'air stupide et au sou-
rire helyété, crasseux dans ses habits de bureau grossier, et
faisant sonner ses clefs comme un geôlier de prison.
» — Mon cousin de Longueville , dit le prince croyant un
refus impossible , venez çà me seconder en brave compagnon à
rencontre des lions du roi. Sus! dégainez !
» — Par M. saint Georges le bon chevalier! reprit le duc de
Longueville qui eut peine à s'assurer que M. de Valois ne rail-
lait pas , qu'est-ce à faire, monseigneur, envers ces formidables
bêtes mal apprises en l'art de chevalerie? Outre ce, le larron
englué dans la loge des lions est taillé en pièces à défaut de la
hart ou autre supplice infamant.
» — Quel larron? Contez-m'en le conte , si le savez. Foi de
gentilhomme ! je cuidais qu'il s'était agi de quelque prince ou
seigneur ?
» — Non , non pas , nenni , monseigneur, repartit le gardien
jouant avec son bonnet de laine : aussi vrai que j'ai nom Daniel
le dompteur de lions , le cas fut tel : un larronneur moult au-
dacieux entra de nuit dans icelle cour, et la grande lionne afri-
caine , soupçonnant qu'il venait ravir ses lionceaux , rua-jus sa
prison , rompit son esclavage et occit le pauvre infortuné.
» — C'est justice divine si le lait est advenu de la façon que
vous dites. IVIais voyons çà les eluts de madame la lionne , ex-
cellente mère à ses petits.
» On entendait rugir ensemble les lions captifs qui faisaient
sonner leurs queues sur leurs flancs , et secouaient leurs bar-
reaux à les ployer; mais pas un accent humain au milieu de ce
concert formidable ; tout donnait à penser que le patient n'exis-
tait plus , n'était que la lionne ne cessait point ses bonds impé-
tueux et ses cris de rage maternelle. Sur un ordre de M. de
Valois , le gardien ouvrit une étroite fenêtre grillée à claire
voie , et le duc ne distingua d'alrard qu'une lionne sautant à
quinze pieds en l'air contre la muraille qu'égratignaicnt ses on-
gles tranchans.
» — Foi de gentilhomme! dit-il se délectant à ce spectacle,
68
L'ARTISTE.
qui donc oserait resserrer dans sa loge ce puissant animal ? Mon
cousin de Longueville , liasardericz-vous d'imiter le seigneur
Hercules?
» — M. saint Georges et aussi M. saint Micliel ne réussi-
raient à ce faire , sr; recria M. de Longueville reculant : nonob-
stant , si je n'étais tout ëreinte d'une grosse chute , vous me ver-
riez poursuivre ce triomphe , et apprivoiser la lionne à l'instar
d'un chien couchant.
» — Non , non pas, monseigneur, repartit le gardien; aussi
vrai que j'ai nom Daniel, je ne voudrais, pour un hussard ou
deux de lions d'or du roi Philippe, aiïi'onter l'ire léonine; car
je sais ce que valent ces dent» et ces griifes qui déchirent un
taureau comme je fais une pomme.
» Mais les torches et les flambeaux qui brillèrent à toutes les
fenêtres à la fois éclairaient un spectacle horrible , que des cris
de stupeur avaient déjà révèle' : autour de la cour circulaire
étincelaient des yeux enflamme's; les lions et les tigres tour-
naient dans leurs cages et s'élançaient contre les grilles de fer,
étendant leur chaîne prête à se rompre. Une seule loge ouverte
paraissait vide , d'où sortaient comme des miaulemcns de chats
en chaleur , tandis qu'une lionne de taille gigantesque , à la cri-
nière blanchâtre, dardant sa langue dentelée et battant l'air de
sa queue sifflante, le regard sanglant et la face contracte'e, es-
sayait de grimper au mur , se dressait sur ses pattes robustes
en bondissant à une hauteur prodigieuse , pour atteindre un
homme cramponne' aux aspe'rite's et aux saillies de l'architec-
ture , les mains et la bouche collées à la pierre et les pieds
pendans , au-dessous d'une fenêtre qu'il ne pouvait rejoindre ,
parce que les sculptures , qui lui avaient servi d'échelons pour
descendre, étaient déracinées et brisées à terre. M. de Valois
poussa un cri en apercevant lord Suffolk livré à cette agonie ,
pire que la mort qu'il devait subir d'un moment à l'autre.
» — M'aide Dieu ! dit-il en baisant la poignée de son épée,
le roi des ribauds fit bien de m'armer chevalier. Sus ! sus !
M. de Longueville, assistez-moi de votre vaillance pour sauver
un bon gentilhomme !
» — Par monseigneur saint Georges ! répliqua le duc en re-
culant, que prétendez-vous tenter? Ohî M. de Valois, ne cou-
rez à votre perte inévitable I Vêtez au moins haubert et cotte de
mailles.
» — Foi de gentilhomme ! monsieur; un ferme courage et
vif espoir en Dieu sont meilleure défense qu'armure à triple
épaisseur; ains la couardise est mal engardée par cuirasse et
morion. Sus, vilement, compère Daniel , ouvre à moi la bar-
rière avant que ce cher seigneur tombe priyé de vie.
» — Non , nenni .
Daniel.
monseigneur , aussi vrai que j ai nom
» — Sus ! dépêche sans plus arraisonner : j'ai pris du champ
et puis enti-er en lice sous les auspices de monseigneur saint
Denis, patron de France! Ouvre donc, de par Dieu!
» Le gardien ne se hâtait pas d'obéir : il tirait les verrous
et embrouillait les cadenas; M. de Valois le menaçait de son
épée en jurant sa foi de gentilhomme qu'il le traiterait comme
la lionne. Enfin la porte s'ouvrit et se ferma derrière lui. Les
rugissemens redoublèrent à son apparition dans le cirque, et
les lions e'branlèrent leurs solides prisons. La lionne , avertie
par ces nouveaux élans, abandonna sa proie pour se lancer sur
son ennemi qui l'attendit de pied ferme ; elle l'eût infaiUible-
ment renversé si M. de Valois n'eût fait un détour imprévu en
lui portant un coup d'épée dans l'œil gauche. Cette blessure
accrut la furie de l'animal , qui revint à la charge en rugissant
de douleur; M. de Valois, aguerri dès l'enfance aux exercices
de corps ^ n'avait pas de rival en souplesse et en agilité; il évita
encore un choc funeste et eut le bonheur de crever l'autre œil de
la lionne qui devint pl'is furieuse et moins dangereuse, aveugle
qu'elle était , courant au hasard , heurtant les murs , mordant
les barreaux , se roulant , se tordant et se plaignant. Son adver-
saire la harcelait et la criblait d'estocades sans parvenir à s'en
rendre maître ; même il se vit plusieurs fois pressé par le fa-
rouche animal dont le poil fauve ruisselait de sueur et de sang.
» — Au nom de Dieu et de tous les saints ! s'exclamait inces-
samment lord Suffolk que le dévouement de M. de Valois ren-
dait insensible à son propre péril, mon bon cousin, allez-vous-
en ou je me jette en bas ! Ah ! mes amis , n'est-il pas une arme
quelconque? Si j'avais un ferrement pointu ! 0 mon noble sei-
gneur, reculez-vous ! A moi une épée ! Je promets une montjoie
d'or à qui me baillera un bâton offensif ! Par grâce , oyez ma
requête, bonnes gens.
» Le gardien , alléché par la récompense promise , lui jeta
une hache d'arme qui s'ébrècha sur le pavé. Aussitôt lord Suf-
folk , avec la légèreté d'un écureuil qui saute de branche en
branche sur un arbre, s'accrocha de loin en loin aux angles des
ogives et aux arêtes de pierre; puis, dès que ses pieds eurent
touché le sol qui leur manquait depuis si long-temps , il ramassa
la hache de ses mains meurtries et bleuâtres , la balança un
instant sur sa tête , et fendit le ventre de la lionne , qui resta
couchée sur le dos et râlant à peine. Des applaudissemens et
des clameurs de joie s'élevèrent de toutes parts ; les deux vain-
queurs se tenaient embrassés. »
Le moyen âge respire dans cette vaste composition , ovi Walter-
Scott reconnaîtrait son élève. Aux scènes d'amour les plus déli-
cieuses et les mieux touchées , succèdent les émotions fortes et
poignantes de la tragédie. L'histoire est si intimement liée au
roman, qu'on a peine à séparer l'une de l'autre; l'intérêt ne
cesse jamais , et ne se ralentit pas même un instant ; mais , ce
qui contribue à le raviver, c'est la couleur saillante du style,
c'est le franc-parler du seizième siècle , la langue ingénieuse et
pittoresque de Clément Marot , Rabelais , la reine de Navarre
et Brantôme : pensées bizarres, images comiques , jurons extra-
ordinaires , expressions empruntées au grec , au latin et à l'ita-
lien; rien de pius heureux que ces tournures capricieuses, ces
phrases faites, ces gallicismes perdus, et ces pochades de dia-
logue si vrais, que l'œuvre du bibliophile Jacob , déterrée dans
les ruines d'une abbaye , écrite sur un gothique parchemin ,
avec des enluminures sans perspective et des initiales enjoli-
L'ARTISTE.
09
ve'es , passerait aujourd'hui pour le type inconnu de l'art au
bon vieux temps ; et pas un ne voudrait croire qu'au dix-neu-
vième siècle on parle une langue morte avec autant de finesse et
de ve'rite'. Le genre crée en littérature par l'auteur des Soirées
de fValter-ScoU , des Deux Fous c\. Au Roi des Ribauds , est
le produit homogène de l'érudition et de l'imagination.
ANECDOTES HISTORIQUES ET POLITIQUES
PUUR SEBMh A l'histoire DE LA CONQUETE d'aLGER EN 1 83o ,
, PAR J.-T. MERLE,
SerritBÎre particulier de 31. le comte de Bottrmont'.
Cet ouvrage est le seul , dans le nombre de ceux qui ont e'té
])ublie's jusqu'à présent , qui donne une idée pittoresque de la
lumpagnc d'Afrique. L'auteur, étranger à l'ctat militaire, n'a
traite que d'une manière tout-à-fait accessoire les opérations de
l'armc'ej son livre se compose d'une suite de tableaux qui pré-
sentent toutes les scènes de l'expédition sous un point de vue
tour à tour sérieux, plaisant ou philosophi([uc. M. Merle a fait
la campagne en observatcurj il s'est attache avec soin à pcindie
le costume et les mœurs de l'expe'dition , à reproduire , dans
chacun de ses épisodes , sa physionomie morale ; à esquisser,
dans chacune de ses anecdotes , les traits caractéristiques d'une
conquête si riche de poe'sie , et qui parle aux imaginations avec
tant d'e'clat et de vivacité.
Quand tant de sources de prospérité' pour la France ne se
rattacheraient pas à la conquête de l'Afrique , elle serait encore
un grand evc'ncmcnt dans les fastes de notre gloire militaire,
.lainais entreprise plus vaste ne fut exccutc'c avec tant de promp-
titude : trois siècles de honte et de servitude ont ete effaces en
jnoins de vingt jours. Cette côte de Barbarie, l'effroi des ma-
rins, va devenir une source de tre'sors; ce port d'Alger, si fii-
' Un volume in-8° oroé de quatre caries. Paris, chez Dentu, libraire,
;ui Palais-Koyal , galerie d'Orl<!an>.
neste à notre commerce , est aujourd'hui , grâce à la puissance
de nos armes, un havre hospitalier. L'expédition d'Afrique
n'est pas une de ces entreprises aventureuses , romanesques ,
sans but , sans résultat , une de ces conceptions gigantcsqites du
génie dans lesquelles le bonheur et le repos d'une nation sont
sacrifiés à la gloire du général et de ses soldats ; clic est l'œuvre
de la philosophie, de la morale et de la religion. Un temps ar-
rivera où la conquête d'Alger sera jugée hors de l'influence de
l'esprit de parti , alors seulement on en appréciera toute la gran-
deur.
Nos lecteurs liront sans doute avec quelque émotion la des-
cription de la tempête du lO juin , qui a fourni à M. Gudin le
sujet du beau tableau qu'il a exposé au salon; un grand intérê^
se rattache à cet événement si simple dans des temps ordinaires,
mais qui devenait d'une si haute importance dans ce moment.
Si l'ouragan eût duré une heure de plus, le sort de cent vais-
seaux eût été compromis, l'élite de notre marine pouvait être
anéantie sur la plage de Sidi-Ferruch , et trente-cinq mille Fran-
çais rester sans vivres et sans munitions sur une presqu'île in-
inculte.
« Le 1 6 , le soleil s'était levé comme à l'ordinaire , à travers
de gros nuages , qui se détachaient sur un ciel pur , par masses
énormes j leurs bords , d'un éclat plus vif que celui de l'argent
le mieux bruni, ressortaient sur un fond d'un gris de tempête;
l'atmosphère était lourde et étouffante : tout annonçait un orage
d'Afrique. J'étais descendu vers la plage, poui- y chercher un
peu de fraîcheur : une inquiétude vague y régnait; les marins
étaient soucieux , et tournaient tristement leurs regards vers le
ciel. Cependant le débarquement du matériel continuait tou-
jours; un grand nombre de chalands étaient dirigés vers la plage,
et les matelots qui les remorquaient forçaient de rames pour
arriver le plus tôt possible; ils semblaient craindre quelque dé-
sastre. Les officiers les plus prudcns assuraient leurs ancres ,
doublaient leurs amarres , et dépassaient leurs perroquets pour
soulager leur mâture ; il régnait de toutes parts un silence ef-
frayant ; il semblait que tous les cœurs étaient comprimés par la
crainte d'un événement fatal contre lequel le courage même était
inutile : nous ignorions ce qui nous menaçait; mais nous avions
le pressentiment d'un danger imminent.
» Vers neuf heures, nous sentîmes quelques gouttes de pluie;
elles étaient rares et grosses, et hiissaient , en tombant, de lar-
ges traces sur un sable brîtiant. Quelques coups de tonnerre
vinrent briser les masses de nuages noirs , qui , en se dévelop-
pant, couvrirent le ciel. Une brise de nord-ouest, serrée et
bruyante, vint à souffler; et la mer, si calme et si unie quelques
minutes auparavant , commença à blanchir et à se rider : en
moins d'une demi-heure, elle devint horrible; les nuages ve-
naient se briser avec un fracas épouvantable sur les dunes ; la
lame submergeait, en passant, les chaloupes, les canots, les
chalands , et les petits bateaux qui bordaient le rivage. Les ba-
teaux-bœufs et tous les bâtimens de transport étaient sans cesse
tourmentés par un roulis des plus violens; le péril devenait
à chaque instant plus effrayant; les cris de terreur des marins
n'annonçaient que trop les malheurs qui se préparaient : la
té
L'ARTISTE.
moitié de la flotte courait le risque d'être jete'e à la côte , et
l'autre inoitid pouvait être forcée de filer ses cables , et d'appa-
reiller dans le plus grand désoidre ; déjà plusieurs bàtiiacns
dépai^ent , et la, Figogne ayant chasse sur ses ancres talonnait
sur les rochers à chaque coup de mer, et tirait sans relâche
des coups de canons de détresse. La terreur et le désespoir étaient
dans toute l'escadre. Je reconnus la vérité de l'expression de
Salluste sur cette côte dangereuse: Mare sœvum, importuosum.
Nos troupes, encore sans abri contre des torrens de pluie , re-
gardaient avec douleur ce triste spectacle et ce combat des élé-
raens qui pouvait amener la destruction totale de nos approvi-
sionnemens , de nos munitions , de tout notre matériel , et nous
iaisscr sur une plage incuhe, livrés, sans défense et sans espoir
de secours, à la fureur de nombreux ennemis ! Ce qui complétait
cette scène de désolation, c'était la vue de bandes de Bédouins
qui parcouraient dans le lointain la plage, pour saisir le mo-
ment où quelques vaisseaux feraient naufrage, afin d'aller pilier
leurs débris et massacrer les équipages. »
Ce tableau est effrayant, et l'admirable page de Gudin est
empreinte du sentiment de terreur qu'il inspira à tous ceux qui
en furent témoins; d'autres artistes ont étudié les différens épi-
sodes de la campagne et ont rapporté de nombreuses études qui
enrichiront un jour nos galeries. Voici ce que M. Merle raconte
de leur zèle , après avoir décrit les embarras qu'il éprouva pour
naturaliser en Afrique les bienfaits de la presse. Le temps ap-
prendra si les Arabes et les Maures auront à se féliciter de cette
importation. Les Turcs sont peu curieux de ce genre d'indus-
trie; il n'existe , à ce que nous croyons , en Afrique, qu'une
seule imprimerie au Caire, et le pacha la surveille avec soin.
Il y a une imprimerie impériale à Constantinople , mais elle
n'est qu'un objet de curiosité , il est même très-expressément
défendu de la faire servir à l'impression du Coran. A Smyrne
on imprime un journal qui ne s'occupe que des affaires d'Europe
et qui ne traite la politique de l'Orient que sous le bon plaisir
du pacha. A la moindre infiaction , elle serait bientôt envahie
par une de ces patrouilles si grotesques , qui ont fourni à M. De-
camps le sujet d'un si joli tableau.
« . . . . Enfin elle arriva au milieu des affûts et des sacs d'a-
voine; il fallut en rassembler toutes les parties éparses sur la
plage. En quelques heures, la machine infernale de Gultembcrg,
ce formidable levier de la civilisation, fut établi sur le sol afri-
cain. Le chef-d'œuvre de l'esprit humain fut naturalisé , le 26
juin i83o, dans une presqu'île inhabitée de la régence d'Alger;
deux tentes suffirent pour l'abriter. Les ouvriers baptisèrent
cette presse du nom d'Africaine; ils en firent l'inauguration en
présence d'un grand nombre d'officiers de terre et de mer , de
soldats et de marins accourus pour jouir du curieux spectacle
d'une imprimerie française danslepaysdesBédouins. Des cris uni-
versels de vii>e la France ! vive le Roi! éclatèrent quand on
distribua à tout le monde les premiers exemplaires d'une relation
de notre deliarquemcnt et de nospremières victoires. Un bulletin
de l'armée française, imprimé sur une plage de la côte d'Afrique,
est un fait assez extraordinaire pour qu'on y attache de l'impor-
tance; dans quelques siècles, cette date signalera peut-être un
des événemens les pins influens de la civilisation , sur la plus
belle comme sur la plus florissante de nos colonies ; elle fera
époque dans les fastes de cette restauration qu'on insulte aujour-
d'hui, et dont on ferait mieux d'imiter l'indépendance, la dignité
et les victoires qui retentissent encore depuis Cadix jusqu'à
Navarin.
» Le spectacle d'une imprimerie n'était pas le seul qui , sous
le rapport des arts , dût fixer l'attention. Sur cette plage déserte
on rencontrait de tous côtes les peintres qui faisaient partie de
l'expédition dessinant, à l'ardeur du soleil, des points de vue
de la côte , des scènes militaires et des effets de marine. L'amour
de leur art leur faisait braver les dangers de la guerre et les
incommodités du climat : on les voyait sur la plage, sur les
rochers , aux avant-postes , l'album sous le bras et le crayon à
la main. Que de peines et de soins a coûtés à Eugène Isabey son
beau Panorama de la presqu'île de Sidi-FerruchI J'ai vu Gu-
din, sous des torrens de pluie, prendre l'esquisse de son admi-
rable tableau de la Tempête du i(5juin. Wachsmut, Langlois,
Tanneur et Gibbert n'avaient pas moins de zèle. On les trou-
vait souvent les ims et les autres au milieu des tirailleurs ; ils
allaient partager les fatigues et la soupe du soldat : ils partagent
aujourd'hui l'espèce de disgrâce qui s'attachent à tout ce qui
fait partie de l'expédition d'Afrique. Les esquisses de tous les
hauts faits de notre brave armée dins cette campagne vieilli-
ront peut-être dans les portefeuilles ; car le gouvernement n'ose-
rait placer en regard des batailles de Jcmmapes et de Valmy la
bataille de Slaouli , la prise du château de l'Kuipercur ou l'en-
trée triomphante de nos troupes dans la Cassauba. »
L'ouvrage de M. Merle obtient un grand succès , on le trouve
dans tous les salons. Ce succès doit être attribué à l'intérêt et à
la variété des sujets qui y sont traités avec talent et vérité.
îlftiuf Bramatiquf.
THÉÂTRE ITALIEN.
LA MUSIQUE. — LES ACTEURS.
Nous voulions entendre Anna Bolena une seconde fois avant
d'analyser et de juger la partition. J/auteur s'est fait en Italie
une réputation rapide et populaire. Il travaille facilement et le
plus souvent avec succès. Malheureusement les gazettes ita-
liennes ont révélé un fait assez commun dans cette terre classique
de l'harmonie. Il signor Donizctti est aux gages de Barbaia im-
pressario des théâtres de Naples et de Milan, et, pour une rétri-
L'ARTlwSTE.
7f
!■
I)iition annuelle cl très-modiqiie , le maestro fuiirnit re'giilière-
ineiil à l'enlicpiisc de son patron quatre partitions , et encore
est-il oblige de siiiTcillcr lui-même les principaux détails de
l'exécution , les chœurs, les instrumentistes de l'orchestre, etc.
Bethowcn, Mozart ou Rossini ne re'sistcraicnt pas à un pa-
reil régime. Donizctti a subi jusqu'ici toutes les nécessites de
son engagement avec une rare et louable persévérance. Il ac-
complit sa tâche avec une religieuse ponctualité'. Il a déjà pro-
duit ou du moins écrit un assez bon nombre de partitions qui
ont fait leur saison. Ces œuvres cnl'antccs sans peine , représen-
tées avec un ensemble satisfaisant , ont été' applaudies pendant
trois mois , et puis après tout a été' dit. Il a fallu inventer sur
nouveaux frais. Pauvre Italie ! pauvre raaesti'o !
Anna Bolena , que M. Robert s'est empressé de monter au
théâtre de Paris , dans l'intention sans doute de vai'ier utilement
et agréablement son répertoire , malheureusement trop ciicon-
scrit , jouit, dans la patrie même de l'auteur, d'une réputation
supérieure à la plupart de ses autres opéras.
Et cependant nous devons dire , pour être francs et sincères ,
que cette partition démesurément longue, et garnie d'innom-
brables morceaux de tous genres, n'est guère qu'une monotone
et insignifiante reproduction de plusieurs motifs de Rossini,
dès long-temps fiunlicrs à nos oreilles. Parfois même Donizetti
dérobe à son maître et son modèle des phrases entières (|u'il
développe et ramène avec bonheur , qu'il réussit morne à ra-
jeunir et à déguiser j mais le plus souvent le plagiat se cache
vainement sous le fracas d'une instrumentation assourdissante,
et sous l'inutile retentissement des instrumens de cuivre.
On a souvent blâmé Rossini, et avec raison selon nous, de
se moquer du public , et de prendre un malin plaisir à couper
court dans le développeuicnt du thème le plus mélodieux et le
plus riche par un crescendo banal qu'il emploie à tout propos,
et au moyen duquel il escamote à la fois la fin de notre plaisir
et de son idée.
Donizetti a fait de ce moyen puéril, et pardonnable tout au
plus au génie le plus fécond et le plus puissant , un emploi bien
autrement abusif que son maître. 11 sème à profusion ces de-
nouemens de lieux communs.
Il ne laisse pas à ses souvenirs le temps de se cristalliser, au-
tant d'idées quelque peu nouvelles qui puissent leur servir de
noyaux , et leur imprime des formes originales et pci-sonncllcs.
Son habile mémoire n'attend jamais, et malheureusement ne
peut jamais attendre le moment fatal ou elle deviendrait une fa-
culté créatrice, en subissant différentes combinaisons. Il se rap-
pelle toujours. Il imagine rarement.
Au reste sa partition , d'ailleurs écrite d'un style élégant et
facile , essaie de su|)pléer par la quantité au mérite intime des
morceaux. Les oreilles ne se reposent pas un instant, et je ne
Siiis pas quel instant choisissent les dilettanti de Naples et de
Milan pour prendre leurs sorbets.
II faut à l'attention une haleine prodigieuse pour sui\Te sé-
rieusement pendant quatre heures la série interminable à'arie,
de duos , de chœurs qui se succèdent avec une impassible régu-
larité.
Avant Donizetti, on n'avait pas encore d'exemple d'une com-
position musicale improvise'e comme un article de journal, frap-
j)ant fort et vite comme k» bomroes «bligés de parler tous le»
jours , mais condamnant la pensée à ne subir jamais qu'une
forme incomplète et boiteuse.
M""" Pasta a joue son i ôle beaucoup mieux qu'elle ne l'a
chanté. Son talent tragique est arrivé au plus haut point de per-
fection; mais sa voix a déjà perdu de quelques notes, et la tra-
hit plus souvent que par le passé. Dans la scène avec sa rivale,
et à la fin de la pièce, quand elle devient folle et qu'elle prend
les apprêts de son supplice pour les préparatifs de la céiémo-
nic nuptiale, elle a été admirable et déchirante. L'auditoire
fondait en larmes, et en larmes délicieuses ; c'était une douleur
poignante , et qu'on voudrait cependant recommencer à loisir.
Lablache n'a presque rien à chanter; il a été ce qu'il devait
être, digne et odieux. Son costume est e'blouissant de richesse ,
et d'une fidélité littérale et frappante , de celle que Talma a le
premier proclamée et réalisée.
Rubini a porté la souplesse et l'éclat de sa voix au-delà des
bornes les plus reculées. Il ne peut plus maintenant que dé-
choir. L'Italie et l'Angleterre nous l'ont renvoyé Ircs-supéiieur
à ce que nous l'avons connu.
M'°' Tadolini a été correcte et froide.
M " Michel a fait de nombreux progrès; mais tout en faisant
honneur à son maître Bandcrali, elle laisse constamment dési-
rer ce que tous les maîtres du monde ne sauraient enseigner ,
Y anima et \efuoco. Sa figure et sa taille, régidièrement jolies,
demeurent immobiles. Elle chante comme une harpe bien ac-
cordée ; mais elle n'a jamais dans ses notes les plus pures ni
larmes ni soiu-ire.
Si nos yeux ne nous ont pas trompés , nous croyons avoir
aperçu dans la salle celle qui l'hiver dernier s'est montrée à
nous si séduisante et si coquette sous les traits de Rosina , si
pathétique et si touchante sous le costume de Ninetta. Elle sui-
vait avec une anxiété religieuse toutes les difUcultés prémédi-
tées queM'"'' Pasta semait dans son chant. On lisait sur sa figure
la noble sollicitude qu'elle appoilait au spectacle de ces épreuves;
et dès que l'obstacle était glorieusement franchi , elle donnait
avec un admirable empressement le signal des applaudisscmens
unanimes dont la salle a plusieurs fois retenti. Bientôt nous la
verrons à l'œuvre, elle-même et pour son compte. Qu'elle pro-
fite et s'instruise à l'école de M'"' Pasta, qu'elle apprenne sur-
tout de cette inimitable tragédienne l'art si difOcile de s'arrêter
à temps , de ne pas étouffer sous des sanglots trop vrais les notes
qui devraient aussi bien que ses bras supplians , ses yeux mouil-
lés de larmes et ses cheveux en désordre , concourir pour leur
part à l'émotion dramatique; qu'elle saisisse l'intervalle qui sé-
pare la tragédie jouée de la tragédie chantée.
Et attendant , on nous promet le Mariage , de Cimarosa, et
bientôt nous aurons deux opéras de Bellini. Jamais la direction du
Théâtre-Italien ne s'était montrée si active et si empressée pour
les plaisirs du public. Espéi-ons qu'elle en sera récompensée.
L'ARTISTE.
VAUDEVILLE.
c/o/iAce rff t^wiiraôeaii.
Qui ne sait par cœur Mirabeau marquis et philosophe ,
homme de dédain et de tribune, de duels et de pamphlets, en-
nemi de Barnave, et fils de Vami de l'homme; Mirabeau fou-
gueux, sublime, grotesque, enfle, et plébéien à sa façon,
c'est-à-dire jusqu'à la cheville, et, à l'exception du talon
rouge , tribun brodé et sentant l'orgie lorsque ses mains cher-
chaient l'escalier de la tribune ; homme unique au milieu du
siècle de tout le monde, grotesque de profil et beau d'ensemble,
prêchant l'égalilc et rudoyant ses domestiques , lisant peu les
madrigaux de Robespierre , et riant tout bas de Danton. Quel
homme ! quelle vie I Et qui ne dira : Quel drame I
Ce n'est pas à son couchant que les auteurs de la pièce nou-
velle ont été le chercher; hors la fin du second acte, où se ré-
vèle cet âpre et mordant génie , c'est Mirabeau jeune homme et
passionné , faisant d'abord l'amour en paillettes , et cependant
honnête homme avec son frac de Moncade, car il aime Sophie,
femme du président Monnier, jeune femme séduite comme tant
d'autres par une éloquence toute de cœur. Miral)cau est jeune et
opprime, son père le juge digne de prisons périodiques et de
lettres de cachet paternellement requises de M. Lenoir. L'a-
mour seul fait le nœud du drame , souvent peut-être un peu lo-
gique et sévère , mais rarement porté au-delà du domaine de
l'histoire. Il y a au second acte une scène forte et bien posée ,
et ou l'énergie de Mirabeau prend le dessus de manière à mon-
trer déjà sa fougue et son ironie future. Volnys n'a rien appris
de nouveau à ceux qui savaient déjà toute sa finesse et le goût
de ses manières; mais dans le deuxième acte, il a montré une
énergie que nous ne lui connaissions pas. M™" Doche a été
tendre et passionnée ; le rôle d'Arnal est fort comique : c'est im
valet liseur et poudré de philosophie , il dit Monsieur Rous-
seau comme l'on parle de son oncle; il a lu aussi M. de Vol-
taire, mais il trouve quUl a trop sacrifié au pouvoir. Arnal
est le seul acteur qui puisse consoler des émeutes par son gros
rire, si franc , si large et si vrai.
La pièce a obtenu un succès complet; les auteurs demandés
sont MM. Perrin et Théodore- An ne.
On nous annonce les Deux Sœurs, pièce attribuée déjà à
l'auteur de Marie Mignot et de r Oubli, M. Duport, dont le
nom est une garantie de conscience et de bon goût. Espérons et
attendons , c'est une devise politique qu'il faut aussi consacrer
en littérature. On parle de vingt Mirabeau qui vont surgir , et
comme contraste surtout du Barnave de M. Jeanin , qui,
avec toute la verve d'un jeune homme et la brillante livrée de
son style, va se jeter avec bonheur et fierté dans tous les
orages de cette époque, et nous montrer une figure de poésie et
d'amour au milieu du fracas des piques et de la tribune. C'est
la mission du génie et du talent, c'est aussi celle du courage
que de combattre en face et de vaincre.
ItouuflU^.
Comme on le sait , le gouvernement est dans l'usage d'en-
voyer dans chaque chef-lieu de département un portrait du Roi,
qu'il fait exécuter, sur un modèle pour lequel Sa Majesté donne
séance. Une commission vient d'être nommée par le ministère
des travaux publics et des arts pour désigner l'artiste à qui
l'exécution du portrait-modèle serait confiée pour le nouveau
règne. Le choix de cette commission est tombé surM. de Champ-
martin , et Sa Majesté Louis-Philippe doit incessamment poser
à cet effet. Les brillans succès de ce jeune artiste au dernier Sa-
lon sont encore présens à tous les souvenirs , et l'opinion pu-
blique ne peut que ratifier un si heureux choix.
— Les amateurs des arts apprendront avec plaisir que
M. Hcnriqucl-DupoHt , à qui l'on doit le charmant portrait de
M""' de Mirbel , d'après M. Champmartin , exécute en ce mo-
ment celui de l'admirable virtuose M^'Pasta. Le beau portrait
de m"' Sontag, par M. Girard, d'après M. Paul Delaroche ,
sera un digne pendant de cette œuvre , attendue avec l'impa-
tience qu'inspire naturellement le talent de l'auteur.
— L orfèvrerie , si brillante à la renaissance des ails dans
les mains de Benvenuto Ccllini et de ses élèves, avait dans celles
de M. Fauconnier retrouvé ses titres à l'admiration des ar-
tistes et du public. C'était désormais un art comme aux beaux
temps de l'école florentine du moyen âge, et l'Europe était de-
venue tributaire de la France pour cette branche d'industrie.
Eh bien ! on a été sur le point de perdre le bel établissement de
notre moderne Benvenuto , établissement vraiment national , et
qui appelait de lui-même la protection et les secours du gou-
vernement et des gens de goût. Artiste trop consciencieux, trop
ardemment occupé de ses recherches , travaillant avec trop d'en-
traînement pour la gloire, il avait oublié le vil intérêt, comme
disent les philosophes , et les créanciers qui ne l'oublient pas ,
les créanciers que l'art et le génie rendent peu sensibles, étaient
venus rappeler durement à notre artiste qu il était homme , tan-
dis qu'il s'oubliait dans les régions de l'art. Heureusement pour
le pays, l'établissement de M. Fauconnier, un instant battu en
ruines, vient d'être sauvé par la généreuse intervention d'un in-
connu que l'amour de l'art a porté à se mettre au lieu et place
de créanciers mal disposés. Notre artiste-orfèvre va reprendre
ses travaux. Grâces soient rendues au généreux amateur qui lui
tend une main sccourable! Car l'jirtisle ne doit pas être le
dernier à le dire, M. Fauconnier, par tous les ouvrages de goût
dont il est l'auteur, est appelé à opérer une véritable révolution
dans la branche d'ameublement à laquelle il se livre. Il se fait
honneur par le choix de ses collaborateurs mêmes : le célèbre
ornemaniste Aimé Chenavard lui a donné de beaux dessins , et
l'un des sculpteurs qui lui fournissent le plus de modèles est
]Sr. Bai-ye, à qui ses magnifiques groupes d'animaux au dernier
Salon valurent une si brillante et si juste renommée.
— Les artistes et les amateurs, qui se sont tous accordés pour
trouver les miniatures de madame de Mirbel les plus belles que
l'on ait jamais faites , apprendront avec plaisir que le Roi , vou-
lant donner à cet artiste célèbre une marque particulière de sa
satisfaction , vient de lui confier l'exécution de son portrait.
— Si les femmes recevaient des décorations, madame de
Mirbel serait grand-cordon de la Légion-d'Honneur.
\i
-i
^Ba
L'ARTISTE.
73
6paur-:Hrt0.
GRANDS PRIX.
Joe
oncottfH
d t^j'cAi/ecfitfe.
Le sujet du concours est un monument pour des bains
publics h l'instar des thermes antiques. Le programme
demande :
« Une grande salle de réunion , des cabinets de bains pour
les deux sexes , des piscines , une salle de spectacle , une salle
de bal , un jeu de paume , un mane'ge , des promenoirs , des
logemens pour les malades , un cafc, un restaurant, etc. Bâti-
mens d'administration, jardins. »
Il ajoute encore :
« Les anciens avaient l'usage d'élever , dans l'enceinte de
ces édifices , un temple à Fsculape , et de pratiquer autour des
ogcmcns pour ceux cpii avaient la croyance que le vobinage du
, était favora])lc aux malades. »
Tel est textuellement le programme de l'incorrigible
Académie : véritable amplification d'écoliers, comme, en
littérature bâtarde et académique, nos eufans en font au
collège. Toujours la Grèce et toujours Rome antique :
— jamais la France! jamais le dix-neuvième siècle! Quel
étrange aveuglement! Dans nos lycées, les rhétoriciens
en lisière reçoivent, pour progranuncs de leurs composi-
tions, des scènes de mélodrames ajustées "a l'antique.
Lk encore toujours la Grèce et Rome : — de la France
où ces cnfans doivent vivre un jour , pas un mot. —
Education à contre-sens dont il leur faut désapprendre
tous les souvenirs quand vient pour eux le temps de se
montrer hommes de leur siècle et citoyens d'une monarchie
constitutionnelle. Or, notre architecture n'est pas mieux
conçue que notre éducation, et c'est cette manie de tout
moider servilement sur les monumens des temps histo-
riques qui arrête le développement d'une architecture
adaptée "a nos besoins et h nos mœurs , en harmonie avec
notre climat et nos matériaux , en un mot , d'une archi-
tecture nationale. La Bourse, la Madeleine, le monu-
ment de la rue de Richelieu si absurde par sa destination,
si ridicule par sa forme , les édifices mêmes de nos bar-
rières, tout ce qui est moderne enfin, tout annonce que
le goût national s'abdique lui-même pour faire place à
celui des anciens.
Objectera-t-on qu'un édifice d'après les données anti-
ques n'est proposé par l'Institut que pour avoir la mesure
lOME 11. 7' LIYIIAISUN.
de l'imagination et de la science des élève» ? Eh quoi !
cette science et cette imagination ne pourraient-elles
s'exercer et se produire avec éclat d'une façon plus ration-
nelle? N'est-il plus de monumens utiles a élever ? plus
de quartiers à assainir ? plus de places publiques à déco-
rer? L'Académie demande aux jeunes élèves un plan dans
le goût des thermes anciens. Mais les thermes compre-
naient, avec ces étuves pour les baiiu chauds ou de va-
peur, avec les piscines découvertes, de grandes salles pour
les exercices du corps, des exèdres pour la conversation,
des bibliothèques, des portiques et des palestres ; et puis
encore un théâtre pour les jeux scéniques. Or, on le de-
mande, tous ces divers établissemens entés sur un éta-
blissement de bains sont- ils adaptés a nos mœurs? Chez
les Grecs l'éducation était puidique , et les thermes
étaient à la fois des institutions sanitaires et des écoles
où l'esprit se nourrissait aux entretiens des philosophes
comme aux discours des orateurs et aux chants des poètes.
Chez nous, que sont les bains publics? des monumens
sanitaires, des piscines d'hygiène, et rien de plus. Il y a
folie , et folie coupable , puisqu'elle est le fruit d'un es-
prit de système de la part d'une Académie qui devrait être
la première à inscrire sur le fronton de son palais :
« Soyons Français, soyons de notre époque. » Les erreurs
en architecture coûtent trop au pays ; les monumens
qu'elles enfantent restent debout pour accuser la servile
stérilité de nos architectes, et déposer contre nous devant
la moqueuse postérité : il est temps qu'on en fasse justice.
Quel que soit le mérite de dessin de tous ces projets , de
quel intérêt peuvent-ils être pour nous , quand tout en
exclut , en repousse l'exécution ? Quel prix enfin peut
attacher le public, ami des arts, à ces vaines décora-
tions, à ces vains jeux architectoniques que les vrais
artistes dédaignent, et qui ne plaisent qu'à leurs seuls
auteurs?
Si l'école des Beaux-Arts voulait ouvrir une belle arène
a l'imagination des jeunes élèves, ne pouvait-elle pas
offrir au concours un projet de monument a la révolution
de juillet? Que si peut-être un sentiment de résoive lui
faisait craindre dusurper a cet éganl l'initiative dont le
gouvernement, dit-on, s'est réservé l'honneur, alors,
que ne trouvait-elle dans les in.spirations de l'humanité
un utile et noble sujet pour remplacer l'éternel système
de programme , d'où ne peuvent résulter jamais que des
projets fantastiques et de folles chimèros ? Ku un mot , que
ne proposait-elle le projet d'un hôpital ? \ oila du moins
un concours qui n'eût pas manqué d'opportunité, aujour-
d'hui qtie le gouvernement , éveillé par la raison publi-
que, est sur le point de trausfén>r l'Hôtel-Dieu , l'Hôtel-
Dieu si bien dirigé selon les lumières de la science,
mais où les plus philanthropiques améliorations n'ont pu
L'ARTISTE.
détruire la terrible mortalité qu'entretiennent incessam-
ment sa construction et sa position insalubres. Peut-êlre
alors l'émulation eût fait sortir du jeune cerveau des con-
currens quelque heureuse et grande idée, qu'un talent
mûri par l'expérience pût tourner un jour au profit de
l'intérêt général.
Oui , nous le répétons , il est vivement "a regretter
que l'Académie n'ait pas mis au concours le projet
d'un hôpital ; oui , c'était là un grave et philosophique
sujet. Le nombre des hôpitaux n'est pas assez consi-
dérable dans notre immense cité surchargée déjà de sa
propre misère, et qui est encore le rendez-vous d'une
partie de celle des provinces. Avec les menaces d'un
fléau dévorant au-dehors, celles de l'hiver, l'émeute et la
faim au-dedans , il faut songer h multiplier et assainir les
derniers asiles de cette foule d'ouvriers que nourrissaient
naguère, dans notre capitale, un luxe qui sommeille et
des plaisirs qui ne sont plus.
L'Hôtel-Dieu qu'on doit transférer aujourd'hui était ,
il y a a peine quarante ans, le gouffre le plus effroyable
où les souffrans s'entassaient pèle-mèle dans les mêmes
.salles, six dans le même lit, sans distinction d'âge ni
d'affections, même des contagieuses : — cloaque impur,
inhumain , barbare, au sein de la ville la plus élégante et
la plus aimable de l'univers. Aussi la moitié des malades
périssaient-ils de la contagion d'hôpital quand ils ne suc-
combaient point au mal qui les y avait amenés. Pour ceux
qui parvenaient a en sortir, ils avaient échangé une af-
fection temporaire contre une langueur incurable. Ce-
pendant, secondé de voix éloquentes, le célèbre chirur-
gien Tenon signala les vices exécrables de ce charnier
impur. Un cri soudain d'indignation et d'horreur retentit
dans le public , et en quelques jours une souscription de
trois millions fut remplie. L'académie des Sciences
dressa le plan de quatre hôpitaux a ériger dans les quar-
tiers les plus aérés de la capitale; et ce projet bienfaisant
allait s'accomplir, lorsqu'on 4788, un gouvernement
sapé de toutes parts et réduit aux abois osa porter une
n)ain sacrilège sur ce denier du
pauvre
Toutefois , plusieurs années après , l'horreur manifestée
par le public sur le régime de l'Hôtel-Dieu donna son
fruit, et les améliorations s'y succédèrent avec rapidité'
Création du septième siècle, cet hospice était placé a
merveille tant que Paris, renferme dans l'enceinte de la
cité, n'avait a lui fournir que peu de patiens; mais les
étages de l'édifice s'accumulèrent, s'entassèrent avec les
malades , a mesure que s'étendirent les limites de la ville.
Resserré maintenant au cœur de la capitale, dans l'un
des quartiers les plus populeux , et sa position et sa con-
struction en ont fait la plus malsaine de toutes les infir-
meries. Aussi M. Tenon disait-il « que l'on avait tout
fait pour améliorer l'Hôtel-Dieu, hormis un seul point,
mais essentiel , qui était de l'aliattre. »
Grâces soient rendues au gouvernement , qui a entendu
le témoignage de la science et le cri du peuple ! Mais
vous, architectes, venez, répondez "a l'appel ; ouvrez vos
avis, donnez vos plans : une palme attend dans le présent
et dans l'avenir celui qui se fait le bienfaiteur de l'huma-
nité. Qu'un hôpital nouveau s'élève près du pont d'Iéna.
C'est loin du centre de la ville : eh bien ! le fleuve est
lit ; on transportera les malades en gondoles. Vous avez
les leçons du passé, et votre édifice , ouvert a un air pur,
sera vaste et conunode. Vous consulterez les chirurgiens
sur ce que réclame la salubrité ; vous ne dédaignerez pas
non plus de consulter les infirmiers et les garde-malades
sur la commodité des distributions locales , sur la venti-
lation a établir. . . Certes , un champ magnifique est ou-
vert "a votre imagination , si le jugement sait la régler !
La vous faites jaillir une fontaine; ici vous élevez des
portiques, vous tracez des promenades, vous plantez des
allées; partout vous vous efforcez dans vos plans "a faire
oublier au malade le lieu qu'il habite ; partout vous cher-
cliez "a lui rendre les habitudes et l'aisance de la vie do-
mestique. A l'hospice tient une maison de santé , où s'a-
chève avec plus de rapidité la convalescence, loin des
miasmes délétères et du spectacle des douleurs. Une bi-
bliothèque enfin, avec des instrumens de musique, ne
sont pas non plus négligés, et vous instruisez le peuple ,
et vous adoucissez ses mœurs en même temps que l'hy-
giène achève de le rendre a la santé.
Telles étaient les vues bienfaisantes de Tenon ; et c'est ,
nous le répétous encore, c'est dans cette noble voie que
l'Académie aurait dû engager ses jeunes élèves.
Car, on peut le dire , ce n'est pointa eux qu'il faut s'en
prendre de la faiblesse de l'école : les dispositions ne leur
manquent point, c'est une direction bien entendue qu'ils
réclament. Le concours actuel indique même du talent :
il y a des plans disposés avec sagesse , des élévations non
dépourvues d'élégance, des colonnades bien étudiées,
des ornemens bien dessinés; mais l'exécution de tout cela
dénote des ornemanistes et non de vrais architectes. Rien
de grandiose , rien de hardi , rien d'indépendant. Tout
est jeté dans le même moule; tout se ressemble ; tout in-
distinctement procède trait pour trait des traditions rec-
tangidaires de la Grèce et de Rome. Platon disait que,
de son temps, la Grèce, toute savante qu'elle fût, ne
pouvait s'enorgueillir de posséder un véritable architecte :
— s'il tenait ce langage au milieu des chefs-d'œuvre du
temps de Périclès, que dirait-il a la vue de nos monumens
sans actualité, sans génie, sans nationalité?
En résumé, que résultera-t-il de ce concours nou-
veau? Ce qu'il est résulté des précédons : le lauréat tuie
L'ARTISTE.
rs
fois proclamé an son des fanfares acailômicpies , bien
choyé de son professeur , bien fêté , bien embrassé ,
partira pour Borne. Lii, pendant cinq années, entretenu
à nos dépens, il apprendra par cœur tous les éclats de
pierre, les volutes, les listels, les triglyphes et autres
détails de rarcbitecture classique, vieux témoins des
temps passés ; — il lavera , pour nous les envoyer a clia-
quc renouveau, de jolis dessins, bien propres, bien élé-
gans, bien coquets; — il restaurera a grand peine des
palais et des temples , antiques babiiatioiis des liéros et
(les dieux; — çt , a son retour , il ne saura pas constraire
une maison commode, et force lui sera d'oublier toutes
ses sublimes études , s'il veut avoir le mérite qui seul
fasse vivre un nom : ÊTRE UTILE.
Cittfrrtturc.
I.Z: SPECTRE FIANCE.
Dans une partie retirée et romantique de la haute Al-
lemagne , sur le sommet d'une des montagnes de FOdeu-
wald , non loin du confluent du Moin et du Rhin ,
s'élevait, il y a de longues années, le château du baron
Von Laudshort. 11 n'en reste plus que des ruines , en
partie cachées sous des hêtres et de vieux plus. Cependant
l'ancienne tour de garde s'élève encore au-dessus de ces
arbres , et semble vouloir dominer sur tout le paysage ,
comme si elle eût conservé quelque chose de l'esprit de
son ancien possesseur.
Le baron était le chef d'une branche de la grande fa-
mille des Katzennellenbogeu. Il reçut de ses ancêtres les
restes de grandes propriétés un peu délabrées, et toute la
fierté héréditaire. Quoique Ibumcur belliqueuse de ses
prédécesseurs eût mis en assez mauvais état les biens de
la famille , cependant Von Landshort vivait encore avec
une certaine pompe. Le pays était tranquille, et la no-
blesse allemande avait en général quitté ses gothiques et
incommodes forteresses , perchées comme le nid de l'aigle
sur la cime des monts , pour venir élever dans les vallées
des habitations plus commodes. Le baron restait |îère-
juent retiré dans son château-fort , conservant avec un
soin scrupuleux le souvenir des anciennes querelles de
sa maison , et mal disposé pour quelques-uns de ses voi-
sins par l'excellente raison que les pères de leurs arrières-
grands-pères avaient eu quelque chose a démêler avec les
siens.
Le baron n'avait qu'une fille; mais, sans doute par
compensation , la nature en avait fait «iti prodige. Nour-
rice, commères, cousins de campagne, étaient tous d'ac-
cord que sa beauté n'eût pas trouvé d'égale dans toute
l'Allemagne. Et ses talens ! Il suffit pour en donner une
idée de dire qu'elle avait été élevée sous les yeux de
deux tantes, respectables demoiselles, qui avaient passé
une partie de leur jeunesse a une des petites cours de
l'Allemagne. A seize ans , elle brodait d'une façon mer-
veilleuse, et sa main avait tracé sur le canevas plusieurs
sujets de la vie des saints avec une telle force d'expres-
sion qu'on eût pris ses héros pour des âmes en purgatoire ;
elle lisait sans trop de difficulté et avait épelé, depuis le
titre jusqu'au mot fin, plusieurs livres de dévotion, et le
recueil des beaux faits de chevalerie de Heldenbnch ; elle
savait signer son nom , sans exception d'une seide lettre,
et si lisiblement que ses tantes le pouvaient lire sans lu-
nettes; elle excellait dans les petits ouvrages qui occupent
si bien les doigts d'une jolie fenmie ; avait pénétré dans
les secrets les plus reculés de l'art de la danse; jouait plu-
sieurs aic$ sur la guitare ou sur la harpe, et savait par
cœur les tendres ballades de Minniheder.
Comme ses tantes avaient été dans leur temps des co-
quettes , elles avaient toutes les qualités nécessaii-es pour
devenir de bonnes duègnes. Rarement échappait-elle
pour un instant "a leur surveillance et a leurs perj')étucls
sermons sur la modestie et la docilité ; et quant aux
hommes, avec quelle réserve on lui avait appris a les
traiter! quelle méfiance on lui avait inspirée! J'ensuis
sûr , elle eût laissé le plus beau cavalier expirer ii ses
pieds sans daigner jeter sur lui un coup d'oeil.
Tels étaient les admirables effets du système d'édu-
cation des deux tantes: aussi, tandis que les autres jeunes
filles vont exposer leurs charmes et leur innocence au
souffle brûlant du monde , elle s'épanouissait dans ln.^flgnT"'
litude entre ces respectables personnes, comme uj^tCnsfÇS^
entre des épines protectrices. ' '■^
Mais si le baron Von Landshort ne comptd
enfant, en récompense la Providence l'avait g^
boa nombre de purens peu aisés qui venaient ui
76
L'ARTISTE.
son intérieur. Ces dignes personnages professaient tous
pour lui cette affection si ordinaire aux cousins d'un
homme riche; ils lui étaient singulièrement attachés , et
ne laissaient échapper aucune occasion de se rendre par
essaims au château. Ils tenaient note exacte de ces solen-
nités qui venaient périodiquement les réunir autour de
la table du baron. Et c'est daus ces occasions, qu'inspirés
par la bonne chère, on les entendait faire l'éloge des
réunions entre soi, des fêtes de famille.
Le baron était un petit homme d'un grand cœur , et ce
cœur caressait l'idée de se sentir le premier homme dans
ce petit monde qui s'ouvrait autour de lui. Il aimait a
raconter de longues histoires sur les vieux guerriers dont
les portraits raidcs et sévères tapissaient les murailles; il
était aussi grand amateur du merveilleux, et croyait de
confiance à tontes ces traditions effrayantes qui font de
chaque montagne et de chaque vallée de l'Allemagne le
théâtre de quelques scènes mystérieuses. « A sa table,
ses contes étaient toujours accueillis , même contés pour
la centième fois, avec l'expression obligée de l'étonne-
ment et de la curiosité. >> Telle était la vie du baron Von
Landshort, oracle infaillible a sa table, monarque absolu
dans ses terres , et heureux dans la persuasion qu'il était
la plus forte tête de son siècle.
A l'époque où remonte cette histoire , une affaire de
haute importance avait réuni toute la parenté au château.
Il s'agissait de recevoir le fiancé de la jeune héritière. Une
négociation avait été engagée entre Von Landshort et un
seigneur bavarois a l'effet d'unir leurs nobles races par le
mariage de leurs enfans. Les formes rigoureuses de l'éti-
quette avaient été observées : les jeunes gens avaient été
fiancés sans se connaître ; le jour de la cérémonie était fixé.
Le jeune comte Von Altemburg venait d'être rappelé de
l'armée, et s'était mis en route pour le château de son
beau-père. Des lettres de lui, venues de Wurtzbourg,
annonçaient le jour et l'heure de son arrivée.
Tout est en mouvement dans le château pour la récep-
tion du jeune comte. La belle fiancée a été parée avec un
soin tout particulier. Ses deux tantes ont présidé a sa toi-
lette, et chaque partie de son habillement a été entre elles
l'objet d'une discussion. La jeune fille a profité de cette
divergence d'opinions pour suivre son propre goût, et,
heureusement, le goût est bon. Elle est aussi attrayante
que peut le désirer une jeune fiancée, et l'émotion de
l'attente ajoute encore a ses charmes.
Les brillantes couleurs qui couvrent sa figure et son
cou, le mouvement presque insensible de son sein, l'ex-
pression vague de ses beaux yeux qui sont devenus pen-
sifs, tout trahit son inquiétude virginale ; ses tantes sont
autour d'elle dans un mouvement perpétuel, et lui donnent
des trésors de bons conseils sur la manière de recevoir son
futur, et sur ce qu'elle doit dire. Des affaires de cette es-
pèce sont toujours d'un grand intérêt pour des tantes de-
moiselles.
Le baron n'est pas le moins occupé ; ce n'est pas qu'il
ait précisément rien 'a faire , mais c'est un homme d'action.
Comment rester tranquille quand tout le monde s'agite?
11 parcourt le château dans tous les sens. Il appelle les
domestiques, qui sont à l'ouvrage, et les dérange pourleiu-
recommander l'activité : il est partout ; partout on entend
ses bruyantes recommandations, comme le son étourdis-
sant d'un bourdon dans un beau jour d'été.
Cependant le veau gras a été tué ; les forêts ont en-
voyé leur tribut à la cuisine du baron ; les provisions sont
amoncelées pour le festin; les celliers se sont ouverts
pour laisser passer un océan de vin du Rhin, la grande
tonne de vin d'Heidelberg elle-même a été mise à contri-
bution; mais le jeune comte tarde "a paraître, les heures
s'écoulent. Le soleil a déjà lancé des rayons inclinés sur
les cimes élevées de l'Odenwald ; il va bientôt se cacher
derrière les montagnes. Le baron est mouté au haut de la
tour la plus élevée pour découvrir dans la campagne le
comte et sa suite. Un moment, il croit les apercevoir. Le
vent vient d'apporter à son oreille les sons lointains du
cor prolongés par les échos ; on voit de loin s'avancer sur
la route une petite troupe d'hommes à cheval ; mais au
moment où ils approchent du pied de la montagne, ils
tournent dans une autre direction, et déjà le dernier rayon
du soleil a disparu. Les chauves-souris commencent "a
voltiger daus le crépuscule , le paysage se rembrunit de
plus en plus , et rien sur la route, si ce n'est, de temps en
temps, quelque paysan attardé qui revient du travail.
Pendant que le château de Landshort était ainsi en
mouvement, une scène intéressante se passait dans une
autre partie de l'Odenwald.
Le jeune comte Von Altemburg suivait sa route au
petit trot de son cheval : c'est une allure modérée conve-
nable pour un homme qui s'avance vers les régions de
l'hymen , lorsque ses amis lui ont ôté l'embarras de faire
sa cour, et que tout est si bien arrangé qu'il est sûr de trou-
ver, au terme de son voyage, sa future moitié toute prête,
aussi immanquablement que son dîner. A Wurtzbourg,
il avait rencontré un de ses compagnons d'armes , Her-
mann Von Starkenfaust, la meilleure lame et le cœur Je
plus intrépide de toute la jeunesse allemande. Le château
de son père était voisin de la vieille forteresse de Land-
short ; mais une de ces haines héréditaires que le baron
conservait si fidèlement séparait les deux familles.
Tout au plaisir de cette rencontre inattendue, les deux
jeunes amis se content leurs aventures. Von Altemburg
apprend a Von Starkenfaust son mariage prochain avec
une belle personne qu'il n'a jamais vue, mais dont les
L'ARTISTE.
77
charmes lui ont été décrits de manière à le transporter
d'avance.
Comme ils allaient dans la même direction, ils con-
vinrent de faire route ensemble, et pour voyager sans se
presser , ils quittèrent Wurtzbourg de grand matin , lais-
sant dans cette ville la suite du comte, qui devait les re-
joindre en chemin.
Ils chaiTOèrent le voyage par le récit de leurs rencontres
guerrières et de leurs aventures. De temps en temps, le
comte revenait à sa belle fiancée, et parlait avec complai-
sance de ses charmes et du bonheur qu'il allait trouver
auprès d'elle.
C'est ainsi qu'ils entrèrent dans les montagnes de
rOdenwald et s'engagèrent dans un de ses défilés les plus
écartés.
De temps immémorial les brigands ont été en posses-
sion des fi)rèts de l'Allemagne, comme les spectres de ses
vieux châteaux. A ce moment les premiers se trouvaient
nombreux , par suite du licenciement de quelques com-
pagnies de soldats. On ne s'étonnera donc pas de voir nos
deux héros attaqués par ime bande de ces malheureux.
Leur courage les défendit long-temps contre le nombre;
mais la chance allait tourner, lorsque la suite du comte
arriva a temps pour leur porter secours et mettre les bri-
gands en fuite, mais trop tard pour empêcher leur maître
de recevoir un coup mortel. La petite troupe reprit lente-
ment le chemin de Wurtzbourg, portant avec précaution
le malheureux comte. Un moine aussi habile a donner
des secours au corps qu'à l'esprit fut appelé auprès de
lui; mais toute l'Iiabilctc du frère fut inutile. Les jours
d'Altemburg étaient comptés.
Ses dernières paroles furent pour recommander a Star-
kenfaust de se rendre, aussitôt après sa mort, au château
de Laudshort pour y porter la fatale nouvelle. Sa passion
pour sa fiancée ne pouvait pas encore être violente; mais
il était , par caractère, exact observateur des formes. « Je
ne reposerai , dit-il, tranquille dans mon tombeau , que
lorsque ce devoir sera rempli ; » et en prononçant ces pa-
roles sa voix prit un accent solennel. Le dernier vœu
d'un mourant est sacre. Starkenfaust tendit la main a son
ami, comme un gage de sa promesse. Le blessé répondit
par une faible pression ; mais bientôt , malgré les efforts
de Starkenfaust pour le calmer, il tomba dans le délire,
parla de sa fiancée, de ses engagemens, de sa parole don-
née, demanda son cheval, et expira en faisant le geste de
se placer on selle.
Starkenfaust donna quelques larmes, les larmes d'un
soldat , au sort de son infortuné compagnon d'armes; puis
il réfiéchit a la mission désagréable dont il s'était chargé.
11 allait se présenter, hôte ininvité, dans une famille en-
nemie, et cela pour troubler une fête , pour annoncer un
malheur; et cependant , il y avait au fond de son cœur,
certain désir de voir cette beauté si renommée, si soigneu-
sement cachée aux yeux du monde. Starkenfaust était un
admirateur passionné du beau sexe, et il y avait dans son
caractère entreprenant quelfjues points d'originalité qui le
poussaient vers les aventures singulières.
Avant son départ, il prit avec le couvent tous les ar-
rangemens pour les funérailles du comte, dont les dé-
pouilles devaient être placées dans la cathédrale deWurtz-
bourg, près de quelques-uns de ses illustres ancêtres; les
derniers devoirs devaient lui être rendus par ]cs gens de
sa suite.
Il est bien temps maintenant d'en revenir auxKalzen-
nellenbogen, que nous avons laissés dans l'attente du
nouvel hôte, et peut-être encore plus dans celle du dîner,
et au digne petit baron qui esta se morfondre au haut de
sa tour.
Il était nuit close, et son hôte n'arrivait pas. Le baron
descendit désespéré; on ne pouvait pas différer plus long-
temps le banquet ; tous les plats étaient brûlés, au grand
désespoir du cuisinier. Les figures des convives étaient
allongées ; on eût dit d'une garnison prise par la famine.
Force fut-il d'ordonnerdeservir en l'absence du comte. On
se mettait "a table, on allait commencer, lorsque le sondu
cor annonça l'arrivée d'un étranger. Après un moment de
silence , les mêmes notes firent de nouveau retentir les
échos du château gothique : le baron se hâta d'aller rece-
voir son gendre futur.
Le pont-levis avait été baissé, et l'étranger était de-
vant la porte d'entrée. C'était un cavalier de belle appa-
rence , monté sur un cheval noir. Son visage était pâle ,
mais ses yeux étaient pleins d'expression , et sa physio-
nomie mélancolique imposait le respect. Le baron vit d'a-
bord avec déplaisir que le comte était venu sans suite. Il
lui sembla qu'il aurait dû montrer plus de déférence pour
la noble famille à laquelle il allait s'allier ; mais ensuite il
réfléchit que c'était sans doute l'impatience du jeune fiancé
qui lui avait fait devancer ses gens.
«Je regrette, dit l'inconnu.de me présenter ainsi, en
temps inopportun. »
Ici le baron l'arrêta par un déluge de compliraens et
d'assurances de bien-venue , car, à dire le vrai , il se pi-
quait de courtoisie et d'éloquence. L'étranger cssava deux
ou trois fois de reprendre sa phrase ; mais voyant ses ef-
forts inutiles , il se résigna à laisser le torrent s'écouler.
Cependant le baron venait de faire une pause, et ils étaient
parvenus dans la cour intérieure du château, lorsqiie l'é-
tranger fut de nouveau interrompu par l'apparition de la
partie féminine de la famille, conduisant, comme malgré
elle, la timide fiancée. Ses regards s'arrêtèrent sur elle
comme ceux d'un homme transporté; il sembla que
L'ARTISTE.
toute son ame eût passé dans ses yenx. Une de ses deux
tantes mnrniura quelques mots k l'oreille de la jeune fdle.
Celle-ci essaya de parler; elle leva avec embarras des
yeux pleins de douceur vers l'étranger, et aussitôt ses re-
gards relombèrent vers la terre; mais le sourire impercep-
tible qui se jouait sur ses lèvres laissait apercevoir que
cet examen rapide ne lui avait pas été désavantageux.
L'benre avancée ne permettait pas de penser à autre
chose qu'au souper. Le baron déclara qu'il fallait remettre
au lendemain toute explication , et il introduisit le nouvel
hôte dans la grande salle ou le banquet était servi.
Tout autour de cette pièce étaient suspendus les som-
bres portraits des Katzennellenbogen , et auprès d'eux
les trophées qu'ils avaient remportés dans les combats et "a
la chasse. De vieilles armures , des fers de lance , des
masses d'armes , des arbalètes étaient accrochées aux mu-
railles, entre des tètes de loup et des défenses de sanglier,
et juste au-dessus de la tète du fiancé, un énorme bois de
cerf élevait ses rameaux irréguliers.
Le cavalier fit peu d'attention 'a la compagnie et au
banquet ; a peine s'il guilta quelques-uns des mets dont
la table était chargée ; il semblait absorbé dans l'admira-
tion de sa fiancée; il lui parlait si bas que les voisins ne
pouvaient rien saisir de leur conversation ; mais une
femme entend toujours un amant, quelque bas qu'il parle.
Il y avait dans les manières de l'étranger un mélange de
passion et de gravité qut paraissait produire beaucoup
d'effet sur la jeune fille.
Tandis qu'immobile d'intérêt, elle écoutait ses dis-
cours, le sang venait et quittait alternativement ses joues.
Quelquefois elle répondait quelques mots en rougissant ;
et, s'il venait a détourner les yeux pour un moment, elle
jetait de coté un regard furtif sur ses traits pleins d'une
expression si douce; alors un soupir trahissait les pensées
qui l'occupaient. On ne pouvait se méprendre a tous ces
symptômes : le jeune couple s'aimait déjà. Les deux tantes
le déclarèrent, et elles étaient versées dans les mystères
du cœur.
Au bout de quelque temps, la bonne chère anima les
convives. Le baron raconta, avec plus de succès que ja-
mais, ses meilleures et ses plus longues histoires. Les au-
diteurs ne manquaient pas d'ouvrir de grands yeux aux
passages merveilleux ; et lorsque le récit devenait facé-
tieux , ils riaient toujours au bon endroit. Le baron ,
comme plus d'un grand seigneur, sentait trop bien sa
dignité pour faire autre chose que des plaisanteries un
peu lourdes; mais il avait, pour les faire passer, un
moyen que nous recommandons comme infaillible "a tous
]es plaisans qui possèdent luie bonne cave, un verre de
vieux vin. Plus d'un bel-esprit, moins gros seigneur que
le baron , plaça aussi son bon mot. 1! se dit a l'oreille des
dames une foule d'excellentes plaisanteries qui manquè-
rent en faire étouffer quelques-unes de rire; enfin un
pauvre cousin, à la face réjouie , chanta d'une voix ton-
nante une» ou deux chansons qui obligèrent les deux
tantes a cacher leur modestie derrière le rempart de leurs
éventails.
Cependant, au milieu de cette scène de réjouissances,
l'étranger conservait la gravité la plus singulière et la plus
hors de saison. A mesure que la soirée s'avançait, sou
abattement semblait augmenter, et, s'il faut le dire, dût-
on s'en étonner, les plaisanteries du baron ne faisaient
que redoubler sa mélancolie. Parfois il paraissait plongé
dans une profonde rêverie, et parfois le trouble de son
ame se peignait dans des regards inquiets qu'il portait de
côté et d'autre ; sa conversation avec sa fiancée devenait
de plus en plus animée et mystérieuse. Quant à celle-ci ,
un nuage commençait a obscurcir son front , et elle don-
nait involontairement les signes d'une vive émotion.
Les convives ne tardèrent pas a faire ces remarques et
à se les communiquer par des gestes expressifs ou par
quelques mots prononcés à voix basse. La sombre taci-
turnilé du nouvel hôte devint contagieuse ; les accens de
la gaieté et de la plaisanterie se firent entendre de plus en
plus rarement; il se fit de terribles momens de silence.
Lisensiblement la disposition des esprits amena la con-
versation vers les sujets singuliers et les récits surnaturels.
Une histoire effrayante fut suivie d'une autre encore
plus effrayante ; et ce fut avec terreur que les dames en-
tendirent le Ijaron raconter comment la belle Léonore fut
enlevée par ]e fantôme cavalier.
Le fiancé écouta ce conte avec une attention soutenue ;
ses yeux restèrent fixés sur le narrateur ; et lorsque l'his-
toire tira vers sa fin, il commença 'a se lever de son siège,
grandissant insensiblement aux yeux du baron étonné ,
jusqu'à ce qu'au jugementdu pauvre homme, il eût acquis
la hauteur d'un géant.
La suite à la liuraison prochaine.
I
j
1
L'ARTISTE.
79
2{pcvat ÎJf0 puMications.
' COSTf MES DES Xlir, XIV' ET XV" SIÈCLES, etc. , etc.
PAU M. MERCURI '.
Les derniers jour.s du Salon ont été signales par l'apparition
de délicieux dessins et d'iiabiles gravures exécutes par M. Mer-
curi , peintre, dessinateur et graveur, originaire de Rome, et
que la réputation des arts français avait attire dans notre capi-
tale. Malheureusement l'arrivée tardive de ces dessins et de ces
gravures les avait fait rele'giicr dans des salles lointaines peu
visitées par la curiosité publique j et la fermeture de l'Exposi-
tion n'avait pas laisse à l'Aktistk le temps de signaler ces pro-
ductions dignes d'une élude attentive.
Les gravures étaient le spécimen d'un ouvrage devenu le
vada mecum des ateliers d'artistes, et qui reproduit les cos-
tumes des treizième, -quatorz-icme et quinzième siècles. Un vo-
lume de cet ouvrage, publié par M. Camille Bonnard, habile
rédacteur du texte , a déjà vu le jour. liOs dessins exposés ser-
vaient à faire connaître les élémcns qui composeront le tome
second et dernier. Tous ces costumes, extraits des monnraens
les plus authentiques de la peinture et de Li sculpture du moyen
âge , sont le fruit de constantes et sévères recherches , de longs
et intcUigens voyages dans toutes les parties de l'Ilalic , cette
terre si riche en brillans souvenirs, et qui, malgré de si nom-
breuses explorations, n'en sourit j)as moins d'une fraîche nou-
veauté à l'œil de l'ami des arts et de la belle nature. On l'a dit
avec raison, à mesure que l'humanité fatiguée marche en avant
et s'étend vers ses destinées futures, elle recueille en même
temps SCS plus lointains souvenirs , comme si elle sentait qu'elle
eût besoin de toutes ses forces pour tenter de nouveaux essais
et de nouvelles conquêtes. Le moyen âge revit maintenant à nos
yeux sous le pinceau , sous le crayon d'artistes inslriuts et cou-
rageux. A côté des noms des Fauvcau, des Chenavard, des
Triqueti, des Moine, on peut désormais placer avec avantage
celui de M. Mercuri. Ses costumes n'ont pas qu'un vain attrait
de curiosité,: leur scrupuleuse fidélité, de même que le profond
caraclère dont ils sont empreints, en font des pièces historiques
d'un grand intérêt. Ils servent à jeter une vive lumière sur les
' rites et sur les usages des peuples qui renouèrent la chaîne
rompue de la civilisation, et préparèrent, dans les arts, les temps
de la régénération européenne.
Souvent aussi , et c'est un mérite de ])lus , les figures de
notre artiste romain offrent le portrait d'illustres personnages
du temps; et ces portraits, puisés avec discernement à des
' Cliei l'aïucur , luc du Bac , passage Sainte-Marie , maison Fau-
connier.
sources authentiques , peuvent désormais fciire autorité dans le
monde des arts. Plusieurs papes, diversement célèbres, appa-
raissent dans cette galerie nouvelle; puis avec eux Corne, père
de la patrie, et Gaston de Foy, et la belle Laure, iraraortalisc'c
par les vers de Pétrarque , et nombre d'autres acteurs de cette
vivante scène, éclairée par le soleil couchant de la chevalerie,
et si fortement animée d'une poétique couleur.
Sans parler de la tourbe de ces recueils français et étrangers ,
conçus sans amour de l'art, appuyés sur les ?utoritcs les plus fai-
bles, exécutés sans aucun esprit de critique, et dépourvus en outre
de ces illustrations historiques si nécessaires à l'intelligence des
figures , plusieurs ouvrages de costumes ont paru en France , en
Italie et en Angleterre; mais, quel qu'en fût le mérite, ils étaient
imparfaiu ou insuflisans. Les six volumes, et l'appareil des six
cents planches de costumes religieux et militaires de M. Bar,
attestent de louables intentions et de laborieux efforts; mais ces
planches ont été exécutées avec trop de précipitation pour qu'un
artiste scrupuleux et sévère puisse y chercher de nombreux se-
cours. La Hiérarchie ecclésiastique du P. Bonanni, son Ca-
talogue des ordres religieux et celui des ordres militaires ont
le même défaut, comme le remarque avec justesse M. Camille
fionnard.
L'Angleterre a ouvert la voie en ce genre d'une manière
brillante, en donnant par les mains de Britton ses magnifi-
ques ouvrages des cathédrales , oii l'on trouve quelques beaux
costumes. Un ouvrage plus magnifique encore , Sepulchral
antiquities of Greal Britain , les antiquités sépulcrales de
la Grande-Bretagne, fournissent une moisson plus abondante dans
le genre du costume. Mais les figures, comme aussi le texte,
qui est d'une rare érudition , ne jettent un grand jour que sur
l'histoire de quelques grandes familles de l'Angleterre. L'ou-
vrage du même style , que préparait le fib du célèbre peintre
anglais Thomas Stothard , est malheureusement incomplet , et
la mort vient de saisir le jeune et brillant artiste au moment où
il donnait la dernière main à son œuvre de prédilection. Un
jour , qu'il était occupé à mesurer et dessiner un monument du
moyen .-ige, il tomba d'une échelle, et mourut sur la brèche,
l'instrument de son art à la main, comme autrefois notre Jean
Goujon.
Eh bien I tous ces recueils anglais, de la plus splendide exé-
cution, l'on doit le reconnaître , sont introuvables à force d'être
chers; et puis d'ailleurs, comme nous le disions, le pian s'en
restreint à l'histoire d'un seul peuple ; tandis que l'ouvrage de
MM. Mercuri et Camille Bonnard embrasse un cadre plus vaste
et plus complet, et par la modicilc de son prix, la beauté de
son exécution , la finesse et la sévérité du dessin , la simplicité
et la sûreté de la gravure , le mérite de style et l'étendue d'éru-
dition de la partie littéraire, s'ouvre les portes de tous les
ateliers , et mérite d'occuper une place d'honneur dans tous les
cabinets des gens de lettres et des amis des arts.
80
L'ARTISTE.
%tvni jPramatiqur.
THEATRE ITALIEN.
f5/' ^AwcU/tànoiiw ^eareio. ■ "^anoye^U.
Quel est le maître italien aujourd'hui , qui oserait entre-
prendre un ouvrage capital avec six personnages bien bour-
geois , sans le secours des chœurs? Et pourtant que manque-t-il
donc à la partition d'/Z Malrimonio segreto ? Que de richesses !
que de profusion ! Airs, duos, trios, morceaux d'ensemble pleins
de vigueur et d'entraînement; c'est une œuvre toute jeune en-
core et dont l'éclat n'a reçu du temps aucune atteinte. En
effet , il y a dans ces mélodies , avec une grande naïveté' , une
cle'gance exquise de dessin et de formes qui se refuse à l'imita-
tion et qui appartient tout en propre au génie de Cimarosa.
L'originalité' de Rossini n'est pas moindre sans doute; mais les
moyens qu'il emploie ont quelque chose de plus saisissable. Il
affectionne les mêmes tours , les mêmes effets ; ses inspirations
sont franches, soudaines, e'blouissantes , mais il les façonne au
goût de son public, à la portée de ses chanteurs; il les combine
et les an-ange avec un certain charlatanisme de manière qui ne
pouvait manquer d'être imité. Le pas qu'il a fait faire à la com-
position musicale était immense; pour le suivre, il a fallu se
jeter dans le tourbillon de son génie et se laisser entraîner par
lui. De tout ses imitateurs , beaucoup ont fait preuve de talent;
pas un n'a osé s'écarter de la route qu'il leur avait tracée ,
comme s'ils craignaient de s'égarer s'ils venaient un moment à
le perdre de vue.
Nous avons entendu, à deux jours d'intervalle, Vy4nna Bo-
lena et le Mariage secret. Il s'est fait dans l'art , entre l'une
et l'autre de ces partitions , une révolution tout entière , une
révolution immense! Et Ciraarosa n'a point vieilli.
L'exécution de son chef-d'œuvre a été admirable dans la plu-
part de ses parties , défectueuse dans quelques-unes ; mais la
somme du bien l'emportait de beaucoup. Lablache avait déposé
le manteau royal d'Angleterre et la perruque rousse du sangui-
naire Henri VIII , pour réprendre la modeste robe de chambre
du bon Gcronimo, que nous avons retrouvé plus sourd et plus
délicieusement bête que jamais. Rubini , chantant pour la pre-
mière fois le rôle difficile de Paolino , lui prêtait la suave et pé-
nétrante expression de sa voix. Quelques agrémens d'un style
trop moderne ont été désapprouvés par les connaisseurs , ap-
plaudis avec enthousiasme par le public. Les connaisseurs
avaient raison pourtant , et nous conseillons à Rubini de déférer
à leur critique.
Il y a de l'avenir dans mademoiselle Tadolini,ct ses progrès,
depuis l'année dernière , sont remarquables ; elle s'est acquittée
à merveille d'une tâche que les souvenirs des Barilli et des
Fodor rendaient bien périlleuse.
Au contraire , le nouveau conte Rohinsone est resté au-des-
sous de la sienne ; il serait injuste de le juger irrévocablement
sur un premier début.
M. Robert va si vite que nos éloges de feuilleton ne peuvent
le suivre. La reprise de Tancredi a terminé brillamment cette
semaine; nous n'avons que le temps à peine d'en signaler le
succès et de dire , dût-on trouver la formule banale , que ma-
dame Pasta et Rubini ont été, comme toujours, admirables.
ttomifllfô.
M. Pickersgill , membre de l'Académie de peinture d'Angle- '
terre, a été envoyé par son gouvernement pour peindre les
portraits du général Lafayette, du naturaliste Cuvier, et du j
célèbre voyageur de Humbold , qui se trouve en ce moment à i
Paris. ' '
i
— Quelques erreurs ont été commises dans le livret du sa- i
Ion, relativement à madame Jacotot : nous croyons utile de
signaler ces inexactitudes. La collection des portraits historiques,
pour laquelle madame Jacotot n'a épargné ni frais ni recher- |
ches , et qui présente une réunion si remarquable des pcrson- j
nages les plus distingués de notre histoire , a été annoncée à i
tort comme copiée d'après Petitot. Un portrait de la Reine a ]
été indiqué comme é;ant d'après Gérard, il est d'après nature, i
— Rabelais, qu'on a joué récemment au théâtre du Palais- ;
Royal , est venu augmenter le nombre des jolies pièces repré- ]
sentées à ce théâtre, où la foule ne discontinue pas de se rendre]
pour voir le Philtre et les Chansons de Béranger. Lcpeintre, !
Samson et mademoiselle Déjazet, contribuent par leur jeu àcon- j
solider la vogue dont jouit le nouveau théâtre. ;
— Bamave' vient de paraître. Quatre volumes qu'il faut!
lire chapitre à chapitre, page à page, phrase à phrasé, pour]
connaître ce livre , le juger et en parler : car le talent de Janin \
n'est pas dans son plus remarquable jour dans l'ensemble d'uni
long ouvrage ; il brille particulièrement dans la pensée spéciale J
de chaque scène et de chaque chapitre; il étonne ensuite dansj
l'infinie variété d'accidens et de détails par où il mène cette!
pensée, et éblouit surtout par l'expression soudaine, forte ou|
gracieuse dont il revêt tout ce qui naît de cette marche avenlu-,
reuse : aussi ne faisons-nous qu'annoncer ce livre. C'est après:
étude , et étude sérieuse , que nous en parlerons comme le mé- i
rite le plus artiste des prosateurs du siècle.
. i
' Quau-e volumes in-12, chez Alex Mesnier et Lcvasseur. place ('ej
la Bourse et Palais-Roval. ,
L'ARTISTE.
81
II
GRANDS PRIX.
Conçoit?!/ cié> £loi'('/iàMv.
PnocnAMME. — « Le Xante poursuivant Acliillc et lançant
contre lui ses vagues courroucées. »
Ce que nous disions il y a quelques jours a propos du
concours d'architecture trouve avec autiint de force son
application dans le concours des peintres. Toujours, tou-
jours des sujets d'amplification de collège! N'est-il pas
désespérant pour la partie saine du public, qui souhaite
avec ardeur les progrès de l'art, et fonde l'avenir sur la
génération vigoureuse qui grandit sous nos yeux, de voir
l'étrange direction où l'Académie s'obstine à fourvoyer
notre jeunesse studieuse ! Qui nous délivrera des Grecs et
des Romains? disait le spirituel auteur de la Gastrono-
mie; en vain ce vers, devenu proverbe , est-il dans toutes
les bouches ; en vain est-il l'expression de la pensée do-
minante de l'époque, la caduque Académie est la qui,
retranchée dans ses vieilles adorations , impose a ses trop
dociles élèves ses radotages classiques. Détrôné du Salon
par l'école nouvelle, le droit divin de la vieille école se
réfugie dans les programmes. Malheureuse peinture!
malheureux élèves ! il règne encore en maître paisible
dans ce dernier empire; et, grâce à l'espèce d'incognito
des concours académiques , il y triompherait long-temps
peut-être, en dépit du bon sens public, si un ordre de
choses dont tout peuple a commencé à rire pouvait être
de longue durée.
A la vue des derniers essais de l'école expirante de Da-
vid, quelques personnes, dont les yeux s'étaient laissé
fasciner autrefois par cette école, avouaient cette année la
fàiblefse des productions que leurs anciens favoris avaient
soumises au jury du public. Si le beau style n'avait plus
sur elles la même puissance, c'est, disaient-elles, que
ses grands soutiens n'avaient pas paru dans l'arène , c'est
qu'ils avaient un peu faibli. Non, c'est tout simplement
que les yeux de leurs partisans de bonne foi, trop long-
temps fermés, s'étaient dessillés enfui, et qu'appris à
mieux voir, ils savaient mieux juger. Oh! certes, les co-
ryphées du grarul goût soi-disant , n'ont garde de chan-
ger : ils ne font ni mieux ni plus mal. Elèves respec-
tueux, M. Orsél continue M. Guérin; MM. Delorme et
Lancrenon, a leur tour, continuent Girodet ; tous enfin
LIVRAISOSf.
consacrent a continuer laborieusement des traditions
conventionnelles , un talent qui ei*it brillé avec éclat peut-
être s'il se fût engagé dans les voies de la vraie nature.
Avant de concourie, l'élève doit se plier au goût , au
style froid et guindé du classisme; sans quoi , eût-il le
plus beau talent , il ne serait pas même admis en loge.
Alors il se livre à un genre de peinture qu'il exerce d'a-
bord malgré lui ; mais la soif des succès académiques,
mais l'ardent désir de faire porter son nom sur la liste des
lauréats de l'école de Rome , le pressent et l'assiègent , et
bientôt , à force de mouler sa pensée sur celle de ses pro-
fesseurs , il se corrompt "a leur éloges , et finit par trouver
excellente une méthode qui l'a dépouillé de son origina-
lité. C'est bien ce qu'avaient senti les talens vigoureux
des Géricault , des Charlet , des Delacroix , des Decamps.
Jamais il ne leur vint a l'esprit de .se présenter au con-
cours, persuadés qu'ils étaient d'en être repoussés par la
clameur académique ; et bien qu'ils n'aient pas le front
ceint des lauriers de l'Institut, le public coimaisseur leur
assigne dans les arts la place élevée qui leur appartient.
Que prouvent d'ailleurs les succès d'académie? Aussi
peu que les triomphes de collège et de conservatoire. Tels
noms commencés d'une façon bruyante à l'Institut, sont
revenus de Rome pour s'éteindre au milieu des renom-
mées brillantes d'anciens rivaux qu'avaient constamment
dédaignés les faveurs officielles. Les Moine, lesBaiye, les
Delaroche ne sont pas des pensionnaires de l'école de
Rome; les Aubert, les Boïeldieu ne sont pas non plus des
lauréats, et l'on sait que Rossini a deviné l'art et n'est point
sorti d'un conservatoire. Kn un mot , il n'est point pra-
doxal d'établir que le régime des académies, qui ne sau-
raitenfanterlegénie, n'est propre qu'à fausser sa direction
et a paralyser son essor.
Le concours de peinture est très- faible, et trois comptosi-
tions seulement apjx'llent parleurmérite l'attention du pu-
blic : celles de MM. Chopin, Roger et Raflet. Encore ces
trois ouvrages n'ont-ils pas ces qualités fortes et puissantes
qui aimonccnt dans leurs auteurs un grand avenir. Dans
M. Chopin , c'est une belle ordonnance , c'est une grande
facilité d'exécution, c'est une connaissance réelle des res-
sources de on art , c'est une entente heureuse delà pei-spec-
tive, un fond jieint en paysagiste habile, des accessoires
bien traités, des draperies bien jetées ; mais c'est aussiJL{
dejeunesse et d'inexpérience dans les figures .
lièrement dans celle d'Achille. Ce tableau
celui qui frappe tout d'abord; c'est celui'
spectateurs couronnent. M. Chopin a déjà
paru à différons concours. Déjà, l'année '
obtenu un second grand prix, et au concoui^
de Boissy d'Anglas, on avait remarqué son e?
composition. Mais ne serait-il pas il désirer que M. Gros,
8
82
L'ARTISTE.
dont il est l'élève , M. Gros dont le haut génie doit exer-
cer une si grande influence à l'Institut, usât de son crédit
pour donner au concours une direction plus rationnelle ,
plus nationale , — lui qui seul a su.conserver un aspect si
monumental a la grande et homérique figure de Napoléon,
lui qui a fait aussi son Iliade sans sortir de sa patiie?
L'aspect du tableau de M. Roger a quelque chose de
fin et de simple. Peu de force, peu d'énergie, il est vrai ,
et en même temps moins de facilité d'exécution que son
émule M. Chopin; mais sa production se fait voir avec
plaisir ; mais la grâce et la délicatesse de touche des figu-
res est un mérite auquel on ne peut manquer de donner
des éloges. La simplicité de manière de la Minerve qui
descend du ciel atteste l'étude réfléchie des belles compo-
sitions de Flaxman; en revanche, par sa pose, la figure
du Neptune, mal portée sur un nuage, fatigue l'œil du
spectateur et rappelle trop malheureusement les gloires
d'opéra. M. Roger est élève de M. Hersent.
Dans la peinture de M. Raffet il y a du talent et un
talent vrai , de l'expression et du mouvement dans ses
figures, de l'énergie dans la pose d'Achille et de la facilité
de pinceau dans le groupe des cadavres que le héros foule
aux pieds; mais le tableau est trop passé peut-être, et
l'on voit que l'artiste, si connu par ses vives et spirituelles
compositions lithographiques, s'est trouvé a la gêne eu
quittant la route simple et naturelle qu'il avait suivie
jusqu'à présent sur les pas de Charlet. Qu'il y retourne :
ses débuts étaient heureux j et de brillans succès dans le
genre anecdotique , dans le style comique illustré par les
Charlet, les Hogarth et les Cruickshank, lui sont réservés
un jour.
^tUraiuve,
I^E SPECTRE FIANCE.
(suite.)
Quand le conte fut fini, l'étranger poussa un profond
soupir d'un air solennel , prit congé de la compagnie :
tous restèrent stupéfaits ; le baron fut comme frappé de la
foudre.
« Comment ! quitter le château à minuit ! Tout est pré-
paré pour vous recevoir : une chambre est prête, si vous
désirez vous retirer. «
L'étranger remua la tête d'un air triste et mystérieux.
« Je dois , dit-il , reposer cette nuit dans une autre chambre
a coucher. »
Il y avait dans cette réponse, et dans le ton avec lequel
elle fut faite, quelque chose qui glaça d'effroi Von
Landshort ; mais il rassembla tout sou courage et renou-
vela ses instances hospitalières.
A chaque offre, l'étranger remua la tète en silence,
mais d'un air qui annonçait sa résolution inébranlable ;
et faisant de la main un s'gne d'adieu k l'assemblée, il
quitta a pas lents la salle du banquet. Les deux tantes
demeurèrent immobiles d'étonnement. La fiancée resta la
tête penchée et une larme dans les yeux.
Le baron suivit l'étranger dans la grande cour du châ-
teau, où le coursier noir bénissait d'impatience et faisait
jaillir la terre sous ses pieds. Lorsqu'ils furent parvenus
sous la porte d'entrée , dont la voûte était faiblement
éclairée par une lampe, l'étranger s'arrêta et s'adressa au
baron , d'une voix que l'écho de la voûte rendait encore
plus sépulcrale :
« Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, je puis
vous apprendre ce qui m'oblige a partir : un engagement
solennel, et auquel je ne puis manquer.
— » Mais, quoi , dit le baron , ne pouvez-vous envoyer
quelqu'un a votre place?
— » Non , personne ne peut me remplacer. C'est moi
qui suis attendu. Il faut que je me rende a la cathédrale
de Wurtzbourg.
— » Soit; mais attendez jusqu'à demain. Vous em-
mènerez votre femme avec vous.
— » Non , non , reprit l'étranger d'un air encore plus
solennel. Ce n'est pas une fiancée qui m'attend: c'est le
tombeau. J'ai été tué par des voleurs ; mon corps est à
Wurtzbourg — C'est à minuit qu'on doit m'enterrer. . , .
La tombe m'appelle ; je ne puis rester. «
Alors il s'élança sur son coursier. En un instant, le
pont-levis fut derrière lui , et le bruit des pas de son che-
val se mêla à celui du vent qui sifflait entre les arbres.
Le baron rentra dans la salle, le visage décomposé, et
raconta a ses hôtes ce qui venait de se passer. Deux da-
mes perdirent connaissance à l'idée d'avoir bu et mangé
avec un spectre. Les uns assurèrent que l'étranger était le
chasseur infernal, si célèbre dans les traditions du pays;
les autres parlèrent d'esprits des montagnes , de démons
des bois et d'autres êtres surnaturels qui , de temps im-
mémorial , ont si cruellement tourmenté les bons habi-
tans de l'Allemagne. Un pauvre diable de convive s'avisa
bien de remarquer que tout cela ne pouvait être qu'un
moyen évasif du jeune cavalier pour quitter le château ,
et qu'un caprice si extraordinaire s'accordait assez bien
avec les manières bizarres de l'étranger; mais l'improba-
J
L'ARTISTE.
tô
tion qui accueillit cette opinion le força aussitôt à abjurer
l'hérésie , et a rentrer parmi les fidèles croyans.
Au reste, le lendemain , toute espèce de doute fut dis-
sipée par l'arrivée des dépèches annonçant le meurtre du
comte, et son enterrement dans la cathédrale de Wurtz-
bourg.
On peut se représenter l'intérieur du château de Land-
short. Le baron se renfenna dans sa chambre ; les hôtes,
qui étaient venus pour partager sa joie, ne pouvaient
penser a l'aljandonner dans l'affliction ; on les voyait er-
rer dans les cours, ou se rassembler par groupes dans la
grande salle , donnant tous les signes possibles de sympa-
thie pour leur pauvre parent; ils restaient plus long-temps
que d'habitude "a table, et buvaient et mangeaient plus
que jamais, pour soutenir un peu leurs esprits.
Mais la situation de la fiancée, veuve avant d'être
mariée, était surtout digne de compassion. Perdre un
mari avant d'avoir joui de ses embrassemens, et un mari
comme celui-là ! Si son spectre était si noble et si sédui-
sant, que devait être sa propre personne? Elle remplit la
maison de ses lamentations.
Le soir du second jour de ce veuvage anticipé, elle
se retira avec une de ses tantes qui avait insisté pour
coudier dans la même chambre que sa nièce. La tante
avait commencé une de ces longues histoire de revenans
qu'elle contait avec tant de talent : le sommeil l'avait
surprise au milieu de sa narration. La chambre était dans
une partie isolée du château et donnait sur un petit jar-
din. La jeune fille fixaita travers les barreaux de la croisée
un regard rêveur siu' le feuillage d'un tremble qu'entou-
raient faiblement les rayons vacillans de la lune ; minuit
venaitde sonner k l'horloge du château, lorsque les accords
d'une douce musique se firent entendre dans le jardin.
Elle se lève à la hâte, et d'un pas léger s'avance vers la
croisée; elle aperçoit dans l'ombre un homme d'une taille
élevée. Comme il levait la tète, les rayons de la lune
tombèrent sur son visage. Grand Dieu! qu'a-t-elle vu?
Le spectre fiancé!... A ce moment un cri terrible se fit
entendre derrière elle ; et sa tante, que la musique avait
réveillée et qui l'avait suivie en silence, tomba évanouie
dans SCS bras. Quand elle reporta ses regards vers l'en-
droit où elle avait vu le fantôme, celui-ci avait disparu.
De ces deux personnes , celle qui avait le plus besoin
d'être calmée, c'était la tante ; la terreur avait entièrement
égaré ses sens. Quant k la nièce , il y avait pour elle un
certain charme dans une telle apparition, et quoique l'om-
bre d'un amant semble devoir mal répondre aux rêves d'a-
mour d'une jeune fille, cependant, "a défaut de la réalité,
l'ombre est encore quelque chose.
De la part de la tante, déclaration positive qu'elle ne
couchera pas une seule nuit de plus dans cette chambre ;
pour la première fois la nièce résiste : elle déclare d'une
manière aussi positive qu'elle ne veut coucher dans aucune
autre chambre du château. La conséquence pour la jeune
fille fut de se séparer de sa tante ; mais avant cela , elle
obtint de cette dernière une promesse formelle de ne dire
mot sur ce qui s'était passé, de peur qu'on ne lui enlevât
le seul plaisir qui lui restait sur la terre, celui d'habiter
cette partie du château que l'ombre de son amant avait
choisie pour le lieu de ses excursions nocturnes.
Nous ne pouvons dire combien de temps le secret eût
été gardé : il y a tant d'attrait a raconter une histoire ef-
frayante, surtout quand on y joue un rôle! Quoi qu'il en
soit , on cite comme un exemple de discrétion féminine le
long empire que la tante exerça sur elle-même pendant
huit grands jours ; au bout de ce temps, un grand événe-
ment vint terminer cette épreuve périlleuse. Un matin,
au moment où l'on allait se mettre h table pont déjeuner,
on vint annoncer au baron qu'on ne pouvait trouver sa
fille : elle n'était pas dans sa chambre, et, en y entrant,
on avait trouvé le lit tel qu'on l'avait fait la veille , et
une fenêtre laissée ouverte montrait par où la jeune.,ao-
lombe avait pris son vol.
On ne peut se représenter l'étonnement et l'inquiétude
qu'excita cette nouvelle , qu'en se rappelant combien les
malheurs des grands de la terre sont vivement sentis par
leurs amis ; le mouvement même des fourchettes, ordinai-
rement si actives, s'était arrêté, lorsque la tante, que
son trouble avait d'abord rendu muette, s'écria en se tor-
dant les mains : i< C'est le spectre ! c'est lui qui l'a enle-
vée!.. »
Elle raconta alors en peu de mots la terrible scène du
jardin , et en tira la conclusion que c'était le spectre qui
avait enlevé sa fiancée. Le rapport des domestiques vint a
l'appui de celte opinion; ils avaient entendu pendant la
nuit' le bruit d'un cheval au galop qui descendait la mon-
tagne; certainement c'étaitle spectre surson coursier noir,
qui emportait sa victime dans le tombeau. Tous les assis-
tans furent frappés delà probabilité malheureusement trop
grande de cette explication , car les événemens de cette
espèce sont extrêmement communs en Allemagne , ainsi
que l'attestent nombre d'histoires authentiques.
Quelle situation que celle du pauvre baron ! Quelle af-
freuse alternative pour un bon père et pour un Kalzennel-
lenbogen! Ou sa fille unique est maintenant dans la nuit
du tombeau , ou bien il va se trouver avoir pour gendre
quelque esprit malin, et pour desceudans toute une lignée
de démons. Il est complètement hors de lui-même ; tout
le château est bouleversé ; il ordonne a ses gens de mouter
a cheval et de parcourir l'Oden'wald dans tous les sens.
Lui-même avait déjà mis ses grosses bottes et attaché son
épée à son côté ; il allait monter k cheval , lorsqu'il fut ar-
8i
L'ARTISTE.
rèté par une nouvelle apparition : une femme montée sur
un palefroi et escortée par un cavalier s'avançait vers le
château. La dame inconnue arriva au galop jusqu'à la
grande porte , et la, s' élançant de cheval , elle se jeta aux
pieds du baron : c'était sa fille , sa fille elle-même , etavec
elle le spectre fiancé! Le baron resta stupéfait, por-
tant successivement ses regards sur sa fille et sur son
étrange conipiignon, et refusant presque d'en croire le
témoignage de ses sens. Le mystérieux personnage était
bien changé depuis sa visite dans le monde des esprits ;
son costume brillant relevait ses traits nobles et réguliers ;
le teint animé de la santé avait remplacé sur ses joues cette
pâleur que le baron y avait remarquée ; la joie brillait dans
ses grands yeux noirs.
Le mystère fut bientôt éclairci : le cavalier (car pour
un spectre il n'en avait jamais existé que dans l'esprit des
Katzennellenbogen)le cavalier s'annonça sous le nom du
chevalier Hennau Von Starkenfaust. Il raconta son aven-
ture avec le jeune comte et ce qui l'avait suivi. Il venait
au château de Landshort , pour y porter la triste nouvelle;
il allait remplir ce message, lorsque le débordement d'é-
loqtience du baron l'avait interrompu. Plus tard l'appari-
rition de la fiancée l'avait complètement captivé. Dans
l'espoir de passer quelques heures auprès d'elle, il avait
laissé subsister l'erreur où l'on était sur sa personne. Ce-
pendant il était fort embarrassé pour trouver un moyen
de se retirer, lorsque les histoires du baron lui avaient
suggéré la singulière idée qu'il avait mise à exécution.
Depuis, redoutant les effets del'inimitié des deux familles,
il avait //flnfe(l) le jardin sous les fenêtres de la jeune
fille, soupiré, obtenu l'aveu d'un tendre retour, enlevé
sa mE^îtresse, et enfin venait de l'épouser.
Pendant ce récit, une lutte violente se passait dans le
cœur de Von Landshort. Ses opinions sur l'étendue de la
puissance paternelle, sa dévotion pour les querelles de sa
famille, étaient aux prises avec son affection pour sa fille;
mais combien de raisons en faveur du parti de l'indul-
gence! Cette fille si chérie, qu'il avait cru perdue pour
lui, il venait de la retrouver; et si l'époux qu'elle avait
choisi était d'une maison ennemie, après tout ce n'était
pas un habitant de l'autre monde. Quant à ce qui pouvait
le choquer dans le stratagème de Starkenfaust, comme
contraire "a ses idées si rigides sur le chapitre de la vérité,
quelques-uns de ses vieux amis parvinrent a le réconcilier
avec les moyens employés par le jeune soldat, en lui fai-
sant remarquer qu'un peu d'adresse est permis en amour ,
et que Starkenfaust pouvait invoquer les privilèges de
sa profession pour excuser une ruse de guerre.
' Hanter. Expression qu'on emploie en anglais , en parlant des pro-
menades nocturnes et habituelles des esprits dans quelque lieu.
Ainsi les affaires s'arrangèrent au mieux. Le jeune
couple reçoit son pardon sur la place; les réjouissances
recommencèrent au château de Landshort ; le nouveau
membre de la famille fut accueilli par les pauvres diables
de cousins avec l'expression de l'affection la plus vive :
il était si brave, si généreux et si riche ! Il faut bien avouer
que les tantes furent peu édifiées de voir ce triste exemple
de leur système de retraite et d'obéissance passive ; mais
elles attribuèrent ce fâcheux résultat a leur négligence, en
manquant à faire mettre des barreaux aux fenêtres : ce fut
pour l'une d'elles en particulier un coup bien sensible
de voir ainsi gâter son histoire de revenant. La bonne
dame déplora toujours un dénouement qui lui enlevait le
seul spectre qu'elle eût vu de sa vie, pour en faite un
homme de chair et d'os. Mais ce changement du fabuleux
au positif fut moins désagréable a la nièce.
Traduit librement de Washinghton-Irving.
Aldéhic de Mért.
XX: VIEUX GARÇOJir.
Il est employé au Mont-de-Piété , il a cinquante ans , a
ce qu'il dit , il est très-aimé de la laitière , et il serait très-
estimé de son portier n'était son air taciturne, et qu'il ne
crie pas assez haut s'il vous plaît , quand il demande le
cordon.
Je suis son voisin , je le connais beaucoup. Je sais par
cœur tous ses habits l'un après l'autre : l'habit marron
pour les dimanches, l'habit noir-blanc du premier joiu:
de l'an pour visiter ses chefs , l'habit gris-noir pour tous
les jours , l'habit vert-pomme pour les temps de pluie et
de beau soleil. 11 n'y a guère que deux ou trois ans qu'il
porte des pantalons : autrefois il était en culottes. Il a
fallu tout ce débordement de démocratie pour que notre
homme en vînt a couvrir les mollets qu'il n'avait plus.
Il ne reçoit qu'une lettre par an ; encore a-t-il recom-
mandé qu'on ne remette qu'il lui seul toutes les lettres
qui pourraient lui arriver. Quand cette lettre arrive, le
facteur, delà porte, s'égosille à appeler M. Bruaet, et
M. Brunet descend tout essoufflé , oubliant de fermer la
porte , a coup sûr.
Quelle peut être cette lettre, d'où elle vient, on l'i-
gnore. On a fait a ce sujet bien des conjectures dans mon
quartier. L'épicier et le marchand de vin ont renoncé à
expliquer cette énigme ; le commissioiuiaire n'a que des
conjectures ; les femmes elles-mêmes ont perdu leur latin
L'ARTISTE.
83
dans ces graves recherches. Le fait est qu'il \ient une
lettre tous les ans. D'où vient cette lettre?
Il est trop vieux pour avoir encore son père ou sa mère,
il est trop heureux pour avoir une femme , trop rangé
pour avoir lui fils , trop honnête homme pour une maî-
tresse, trop égoïste pour un ami.
M. Brunet est un homme calme, posé, silencieux,
caché, qui vit seul , qui a vécu seul , qui mourra seul ;
M. Brunet n'agit pas, il rêve; il n'aime pas, il pense; il ne
s'amuse pas, il dort. Ne cherchez dans ce coin de maison
ni amour, ni haine, ni joie, ni tristesse, ni ambition, ni
pleurs , ni pitié, ni remords^ ni crime , ni aucune espèce
de passion , ni rien de ce qui ressemble "a ce qui fait uu
homme.
Aussi pas une femme ne s'avisera d'appeler M. Brunet
un monstre.
Il faut être si fort un homme pour être un monstre 1
Bien plus, il y a peu de femmes qui aient jamais songé
à appeler M. Briniet un enfant!
Mais pourquoi s'anime-t-il si fort quand lui vient cette
lettre tous les ans?
Brave homme 1 ressort animé , il marche, il s'arrête, il
sort , il rentre , il dort, il dîne, régulier comme une hor-
loge de Leroy. Ces automates qui frappent les heures ,
qui sortent de leur niche et qui y rentrent toutes les fois
qu'il est midi , ne sont pas plus empressés et plus ponc-
tuels que ne l'est M. Brunet : le dimanche excepté , en-
tendons-nous.
Le dimanche est un jour de barbe et de folie. C'est le
jour de l'habit marron et des ébats folâtres. Ce jour-la on
dort , on veille , on se regarde au miroir, on fait le beau,
on plisse sa chemise, on enfle son jabot, on se dandine
dans son fauteuil , on se mire dans son pot d'étain , on
chante la dernière chanson de l'orgue qui passe, et on
rêve qu'on ira le soir quelque part, quand on aura quitté
la chemise plissée et l'habit marron.
Vous dites que c'est la un homme sec et sans poésie;
vous êtes bien cruel ! Sans poésie, dites-vous ! Quel homme
est sans poésie? où n'est-elle pas, la poésie? Le vulgaire va
la trouver chez le riche, dans la soie et dans l'or; le vul-
gaire aime le bruit éclatant, les couleurs tranchées, la
vie réjouie, épanouie , toute bouffie ; le vidgaire, a défaut
de luxe , cherche la poésie dans l'indigence ; il la
couvre de haillons , la poésie ; le bâton à la main et sur
le dos la besace, il la fait coucher sur la paille ; il l'iiabille
comme s'habille \e joueur de la Porte-Saint-Martin. So-
phismes que tout cela ! Le beau mérite de la poésie dans
les extrêmes 1 Soyez poète avec l'homme tout seul , sans
femme , sans enfans , sans bonheur , sans malheur ; soyez
poète avec le médiocre , ni haut ni bas, ni riche ni pau-
vre , passif et fier a la fois ; soyez poète avec un lit qui
n*est ni l'édredon ni la paille, avec un pot qui nest ni
la terre cuite ni la porcelaine de Sèvres ; soyez poète en
bonnet de coton, en camisole, en bas chinés, au coin
d'un petit feu, vis-'a-vis un café au lait qui chauffe :
triste , triste déjeuner ! préjugé d'autrefois qui a fait plus
de rachitiques et de poitrinaires que toutes les pastilles
contre les catharres ! Alors, si vraiment vous êtes poète
avec les détails du pauvre dialile, tenez-vous pour assuré
que vous êtes vraiment poète.
Que de fois, moi qui vous parle, j'ai fait de la poésie
dans la_ chambre de mon voisin! Je plongeais inaperçu
dans cet appartement si étroit où sont contenues toutes
les choses nécessaires à la vie. Je voyais J^ lit calme et
défait a peine, indice innocent d'un sommeil paisible.
Au-dessus du lit, attenait une bonne et calme figure des
temps anciens, poudrée à blanc et la bouche artistement
relevée. Rien ne manquait "a cet ensemble tout parisien :
le nécessaire avait son superflu ; cette pauvreté avait son
luxe ; tout était prévu dans ce hasard , tout était arrangé
dans ce désordre. On a fait des poèmes avec moins que
cela.
Un tableau c'est comme un poème. 11 faut être simple
et vrai avant tout ; il faut se méfier de tous les excès et de
beaucoup de contrastes; il faut parler net et franchement
aux yeux et a l'esprit. Aussi n'ai-je pas été bien surpris
quand ini matin j'ai vu Pigal dessiner trait pour trait mon
vieux garçou. Et non-seulement le vieux garçon, mais
encore son plat a barbe, sa cafetière, son feu, son engin
a prendre les souris, son porte-montre vide, hélas! Tout
mon homme que je croyais a moi tout seul.
Seulement vous faites un contre-sens, Pigal, en don-
nant un chien a Brunet. Vous gâtez mon vieux garçon
avec votre chien. Votre chien, c'est de la poésie bâtarde;
votre chien est faux. Le vieux garçon n'a pas de chien.
Dans la maison qu'il habile on ne souffre pas les chiens :
la portière ne les aime pas, à cause de son chat, d'a-
bord, et ensuite comment croyez -vous qu'il se soit
donné la peine d'aimer un chien , lui qui n'a pas voulu
aimer une femme et élever des enfans? Que voulez-vous
que mange ce chieii , dans cette cuisine si froide et avec
le café au lait? Qui promènera ce chien , pendant que son
maître sera au Mont-de-Piété , où on n'en souffre pas ? O
ce chien est une grave faute 1 encore si c'était un ca-
niche !
Voici comment, en voulant faire de la poésie, on la
perd ! voilà comment il s'en est fallu de ce quadrupède
que j'eusse le portrait complet de mon voisin le vieux
garçon 1
86
L'ARTISTE.
MARTINI CIRAPA.
^Z^/isitcCe (Jetiùienne.
-■e^.
Sur le canal , près du pont délia Verona , s'élève un
vieux palais enfumé , dont la porte d'entrée se trouve
derrière l'école de Saint-Fantin, une des plus anciennes
écoles de Venise. Ce palais , dont l'architecture a quel-
que ressemblance avec celle de l'église de Sau-Salvator ,
près du Rialto , est depuis long-temps inhabité. Cepen-
dant le gran^ vestibule est bien aéré , les appartemens
sont élégament peints, et le puits, des plus frais, ne tarit
jamais dans les grandes chaleurs ; il ne manque pas un
balustre aux balcons , pas une vitre aux fenêtres ; mais si
vous y entrez le soir avec une chandelle éteinte, elle s'al-
lume aussitôt, avec nue chandelle allumée, elle s'éteint.
C'est effrayant ; on me l'a conté bien bas , et la voisine
qui le disait n'ose , depuis long-temps , lever les yeux sur
cette sinistre façade.
Si vous désirez savoir l'histoire de cette maison, deman-
dez au bibliothécaire du palais ducal , "a l'abbé Bethio ,
assez insolent et fort ignorant , la Légende de Martini
Cirapa, un tout petit livre dont voici le souvenir.
Martini Cirapa avait une fortune immense , due au
commei'ce qu'avait fait son père avec l'Orient : tous les
patriciens d'alors étaient commerçans. Cirapa perdit ses
parens a vingt ans , et devint amoureux de la fille d'un
avocat , un paresseux , qui demeurait en face , de l'autre
côté du canal ; c'était la plus belle femme de Venise ,
quoiqu'un peu maigre. Son goût pour la dépense en-
traîna en peu d'années la ruine de Martini , et elle partit
pour Milan. Le pauvre jeune homme était inconsolable ;
mais le jour où il fut obligé de vendre sa jolie gondole ,
garnie d'argent ciselé, et de renvoyer ses deux gondoliers,
il ne songea plus qu'à terminer une vie désormais mal-
heureuse.
Le campanile de Saint-Marc est ouvert "a tout le monde,
et chaciui sait comment en descendent ceux que le déses-
poir y fait monter; mais cette dernière ressource, quoi-
qu'infaliible, était répugnante: car toute la ville eut su le
lendemain qu'un fils de noble famille était nouvellement
tombé sur une des boutiques de notaire qui sont adossées
a la tour. Martini parcourait donc tristement la rue délia
Fresseria, la main dans son escarcelle brodée oîi il ne res-
tait pas un lombard , lorsqu'il lui vint idée d'entrer chez
un maître en chimie de l'école de Saint-Fantin; le maître
était absent , il se trouva seul dans le laboratoire, au mi-
lieu des cornues, ouvrit force flacons , goûta dans les fio-
les de toutes les formes, et se noircit les lèvres; il finit
par penser que le poison devait être très -douloureux.
Derrière un alambic se trouvait une liasse de parche-
mins roulés et poudreux , c'était une série de formules ,
toutes choses de magie blanche, qui sont inconnues de
nos jours et que l'inquisition , établie a Venise dans ces
temps-la, détruisit complètement. Quoi qu'il en soit,
Martini les emporta pour son usage, et fit un pacte avec
le diable ; il ne souhaita autre chose que d'oublier la si-
gnera Rinaldi , et d'être comme au matin du jour oii il la
vit pour la première fois, heureux et indépendant, et ne
demanda que deux années de vie. En vérité c'était bien
peu : quand on a la liberté de souhaiter on devrait le faire
avec moins d'économie. Il faut croire que Satan surprit
la bonne foi du jeune homme et profita de sou déses-
poir : dans deux ans , corps et ame , tout devait lui appar-
tenir.
Martini ayant recouvré sa fortune pour un temps aussi
limité en usa généreusement. Avant tout, il racheta une
plus belle gondole et fît vêtir de velours ses deux gondo-
liers. Son luxe rappela autour de lui tous ses amis, et il
se mit a faire jojeuse vie. Cependant on raconte que tous
les jours il s'agenouillait devant une petite statue de la
vierge qu'on voit encore dans une salle de la maison, sur
un piédestal dentelé et façonné a la mauresque ; quelques
personnes assuraient l'avoir aperçu le soir dans la petite
église de Saint- André, sur le bord de la mer, du côté de
Fusine, et qu'il priait avec ferveur, se frappant la poi-
trine et pleurant ses fautes a la manière du pays. Du reste,
c'était habituellement l'homme le plus gai et le plus in.
souciant qui fût k Venise.
Un soir, c'était au temps des premières pluies d'octo-
bre, la veille de la Saint- André, il buvait avec un capu-
cin son confesseur; la gouvernante, qui était descendue
a la cave , rentra subitement , ferma la porte comme une
femme poursuivie , posa la lampe éteinte sur la table ;
Elle était tremblante, pâle, suppliante. Elle avait vu
dans la cave c'était un bruit... une odeur de soufre...
une fumée , et par-dessus une tête d'homme qui riait et
qui demandait a parler au seigneur Martini Cirapa; il
n'avait qu'un mot a lui dire.
L'insouciant Cirapa avait peine à croire que les deux
années fussent révolues ; il compta sur son calendrier et
dit au capucin pour quels motifs il était obligé de quitter
sa bonne compagnie. Pauvre Cirapa ! L'ayant écouté tran-
quillement, le capucin se lève de lahle et dit : « I-aissez-
moi faire. » Comme l'avenir était incertain et que son
verre était plein, il le vida, passa son chapelet "a son bras
et descendit a la cave , tenant d'une main la chandelle
qu'il cachait de l'autre. Il s'avança les yeux dans l'ombre
et la tête haute.
« Qui est la ? qui es-tu ? C'est Cirapa que je veux , dit
L'ARTISTE.
87
le dial)le. — Écoute, je connais sa promesse et viens te
(lemaiider une grâce. Nous étions a boire et a nous dam-
ner, la-haut, laisse-nous finir; quand cette chandelle
sera brûlée , il jure d'être a toi. — Ainsi soit, dit Satan. »
A ces mots, le capucin souffla la chandelle , la roula dans
son chapelet et la mit sous sa robe. Se voyant joué par
ce tour de jésuite , le diable rentiti en terre et poussa lui
hurlement lamentable. 11 laissa après lui un trou qu'on a
vainement essayé de combler en qui existe encore au-
jourd'hui.
Cirapa garda soigneusement ce gage de liberté , conti-
nua sa vie heureuse, indépendante, et mourut de vieil-
lesse, regretté de ses amis et des capucins, pour qui il
avait une grande effection ; son ame, vendue autrefois a
l'ennemi de Dieu , vint inutilement frapper aux portes
du paradis, saint Pierre ne répondit pas, et tourna le
dos ; mais comme il ne devait appartenir au diable que
quand la chandelle serait brûlée, Martini ne pouvait
se décider à mettre le pied en enfer : donc son ame rentra
à la maison, veillant à la conservation du talisman qui
le retient a la terre. Satan, qui épie sa proie, allume
toutes les chandelles qu'il trouve dans la maison , et Ci-
ripa , qui se plaît ici-bas et ne voit que sa chandelle ,
éteint toutes celles qu'il rencontre allumées. Depuis ce
temps le vieux palais de la rue Minelli est l'épouvante du
quartier.
ZiEGIiEH.
:Hpfrçu îrcô |3ubUfatio«$.
BARNAVE,
PAR M. J. JANIN '.
C'est un e'trange livre qui a soulevé tant de haines , qu'on ne
saurait en dire sa pensée comme artiste , si l'on ne s'explique
d'abord comme politique. Je connais telles gens qui sont tout
prêts .1 croire que vous êtes lienriquihquistc si vous admirez le
génie de Chatcaul)riand , et il s'en trouvera qui vous proscriront
comme contre-révolutionnaire si vous dites quelque bien du livre
de Janin. Pour moi, qui ne veux rien laisser au commentaire
sur ce sujet , je vais dire ce que je pense et ce que je sais de
Barnave comme acte politique , et je signe.
Barnave est une vengeance. Janin, au commencement de la
révolution de juillet , exprima ou fit exprimer au nouveau gou-
' Quatre volumes in-< 9, cliet Alex M^Miirr et Levisaeur, place de
la Bourse el Palaij-Royal .
vcrncment un dc'sir de lui être reconnaissant. Était-ce pour une
place ou un ruban , ou bien pour un ruban et une place à la
fois? qu'importe? Le fuit est que, vanité' ou ambition, l'homme
de talent et d'appui avait dit : Me voilà ! A cet homme on ré-
pondit , avec un dédain qui semblait regarder comme une injure
l'oflie de sa personne : « Que faire d'un homme de votre sorte?
nous n'en voulons pas ; sortez ! »
Beaucoup des hommes qui font de l'opposition ont reçu pa-
red congé en termes injurieux. En sait-on beaucoup qui soient
restés les sincères amis du pouvoir, après cette impertinente ex-
clusion? je désire qu'on m'en enseigne : j'irai les voir par cu-
riosité. Ces hommes, au contraire, ont couru se rallier aux
opposons à priori, et, dans leurs rangs, ils combattent soldats
d'un drapeau que j'honore, mais sans autre nom que celui de
leur parti.
Sous une semblable proscription , Janin a fait comme eux et
autrement toutefois : il a gardé pour lui son injure et a pris à
tâche de la venger tout seul. Il ne s'est pas enrégimenté dans
l'opposition. Il s'est fait lui, chef et soldat de son combat; il a
'été pour lui-même son conseil et son armée, il s'est dressé de
toute la hauteur de sa prose en face d'un trône, il a croise' sa
plume avec un sceptre. C'est un duel entre Janin et ime dy-
nastie.
C'est pitié! c'est folie! dites-vous; je vous entends et ne vous
crois pas. Ceci n'est point une querelle à émeute d'une part, à
galopades et baïonnettes de l'autre ; la tète de l'écrivain et la
puissance royale n'y sont point du tout compromises. Mais des
vanités et des sentimens d'homme sont face à face; et dans cette
affaire , je voudrais bien savoir quel cœur a le plus saigné ,
quelle ame a été la plus étreinte, quel orgueil plus biise, quelle
superbe plus humiliée. Où est le vaincu? Personne n'a dit que ce
fût Janin ; ce n'est donc ni pitié ni folie.
Ceci bien expliqué, m'interpcUcra-t-on de dire si moi,
homme de juillet, amoureux de hberté saine et haute à qui j'ai
offert mon sang, je trouve juste et bon ce qu'a fait Janin? Je le
trouve juste et bon. Dans notre société de privilèges , où tous
les états sont entourés de fossés qui en défendent l'approche à
celui qui n'est riche qu'en pensées ; à une époque où l'on ne
peut être agent de change, notaire, avoué, greffier, courtier
de commerce, agréé, huissier, avocat ou médecin, qu'en com-
blant ces fossés à prix d'argent ; où l'emploi d'une bonne édu-
cation ne peut se trouver dans la culture de lettres , toutes les
fois qu'on n'a d'autres ressources que soi-même , il faut qu'il y
ait respect pour ceux qu'on réduit à avoir du talent.
Si ce respect manque , si l'injure prend sa place , tant pis pour
qui s'expose à la lutte. La pensée , qui est le patrimoine de
l'homme de lettres , est aussi son bouclier et son glaive. Que
ceux qui sont blessés ne disent pas à Janin : Vous êtes un in-
fâme de nous attaquer paixe que nous vous avons méprisé. Ils
l'ont voulu. A toutes les hauteurs du monde, il faut savoir
choisir ses amitiés. Je suis sûr qu'en tout ceci, c'est quelque
sot qui a causé cette discussion; cl pourtant celui-là savait mieux
que personne que la plume de Janin est longtie et qu'il est grand
maître d'escrime en brûlantes épigrammes.
Après cette explication je reviens au livre en littérateur. Je
88
L'ARTISTE.
considère le tableau et le marbre sar.s m'inquie'ter qu'ils repre'-
sentcnt Trajan , Ne'ron , Napoléon ou M. Viennet ; c'est le pin-
ceau que je viens étudier, c'est le ciseau que j'admire; c'est le
style, c'est l'exécution de JSarzmt'e qui me semblent prodigieux.
Il ne faut pas chercher dans Bni nm'e une œuvre carrée, coc-
cordante, ou chaque partie dépend de l'ensemble et y concourt.
Cette façon de faire n'est point dans la nature de Janin , ne la
lui demandez pas plus qu'à Rabelais, à Montaigne ou à
Sterne.
Ne mettez pas sa pensée dans une allée tirée au cordeau , ne
la faites pas galoper, le corps penché, dans le cirque de Fran-
coni. Ouvrez-lui la porte, laissez-lui toute la route qui s'ouvre;
laissez-lui les champs , les bois , les villes , les hameaux , les
ruisseaux , les baies vives et les ravins à franchir, et vous la
verrez alors dans sa naturelle allure, courant ferme et droit par
où elle trouve, ne s'inquiétant de rien, douce et paisible sur
une belle prairie , haletante et forte à l' encontre d'une montée ,
se précipitant et roulant à bonds de torrent pour rejoindre la
plaine ; puis réglée , puis piaffant sur place , puis courant à
perdre haleine, bondissant , perçant ou sautant les obstacles, in-
fatigable, prompte, ferme sur les jarrets et arrivant au but. A
vrai dire, un livre de Janin est une course au clocher.
Puisque cette comparaison m'est venue , disons-le, elle expli-
que tout le système de Janin. L'historien , le véritable historien
est comme un voyageur de grande route. Tous les pas de sa
course sont notés, connus et seront exigés. En sortant, la bar-
rière; plus loin, un château à droite; et puis une auberge à
quelques lieues ; ensuite le relai et toujours la borne milliaire.
Pauvre malheureux, le gendarme littéraire, le chronologiste
critique est tout prêta le traiter de voleur s'il s'écarte un peu dans
les champs qui bordent la voie publique. Janin a dédaigné le
chemin battu , il a dédaigné le gendarme littéraire , il a pris à
travers champs : aussi n'a-t-il rencontré dans sa course , ni le 5
et 6 octobre, ni le ao juin, ni le dîner des gardcs-du-corps,
ni le voyage de Versailles, ni tous ces jours obligés qui sont les
relais et les pierres miiliaires de cette route historique.
Pour ma part je l'en remercie. Soit par mémoires ou his-
toires , j'ai tant assisté aux splendeurs et aux intrigues politi-
ques de cette révolution que je suis aise d'être invité à ses plai-
sirs, à ses bals, à ses soupers, à sa vie de boudoir et de
débauche, aux premières agaceries de r^tte grande fille liberté
et aux derniers et luxurieux baisers de la monarchie. Courti-
sane délabrée , sous la forte main de Mirabeau elle vit tomber
son manteau brodé , sa jupe de pourpre , son rouge , sa poudre
et ses mouches et mise à nu , elle ne montra qu'un squelette dé-
charné à ce vigoureux lutteur qui aimait les belles femmes
jeunes et fraîches.
Suivez donc Janin par son chemin à lui et vous serez ravi d'a-
voir fui la route des piétons , la route des diligences, des soldats
et des mcndians. Avec lui vous passerez par la taverne ou se
complottc la liberté entre Barnave, Mirabeau et IMaury; vous
passerez par la première représentation du Mariage de Figaro,
par la chambre de madame de Polignac; vous serez du souper
de Mirabeau avec Rivarol , Laclos , la Guimard , le comte de
■Saint-Germain et le duc d'Orléans; le bal de l'Opéra, le lit de
mort de Mirabeau , le bruit que fait sa tête de lion en retom-
bant sur la couche froide, le glas de mort qu'elle sonne pour la
monarchie , une passion de fou et une passion d'homme de gé-
nie; Mesmer, Castclnaux, Barnave, vous verrez, vous enten-
drez tous ces gens et toutes ces choses; c'est prodigieux !
Le livre de Janin échappe à ce que la critique appelle une
analyse; mais ce qui s'offre largement à l'analyse et qui échappe
presque toujours à la critique, c'est le style de ce livre. Grâces
soient rendues à l'auteur ! Avec tous les moyens et tous les
droits de faire du français à son usage, il en veut bien faire de
celui qui est permis à tout le monde. Si la façon de comprendie
un livre comme le fait Janin est une dangereuse manière, à la-
quelle la miraculeuse activité de pensée peut seule suffire, la
façon dont il écrit est une cause gagnée pour les amoureux de
notre belle et bonne langue. Je veux faire avancer les plus in-
trépides briseurs de règles et d'entraves, et si je leur montre le
style de Barnave , ils avoueront à grands cris que cela est neuf,
original, splendide, souple, délié, acre, furieux, éblouissant et
surtout particulier, et quand ils seront bien ébahis d'admira-
tion , qu'ils auront bien reconnu ce qu'ils nomment une couleur
et un cachet , je leur ferai voir que cela se produit avec de la
grammaire la plus exacte, la plus rétive et la plus invétérée, et
je tâcherai de leur faire honte de ce qu'ils ne savent se faire un
français à eux qu'en n'écrivant pas français.
Si Barnave ne s'était déjà vendu à trois mille, j'en dirais
plus ; mais quand le livre est là pour se défendre, ce serait pré-
somption que de se dire son avocat : aussi ne suis-je que son ad-
mirateur. Fbederic Soulie.
tloUtJfllfô.
— Le i" du mois prochain, doit être publiée l'estampe du
Gustave fVasa gravée par M. Henriquel-Dupont , d'après le
superbe tableau de M. L. Hersent, de l'Institut. La souscription
est ouverte , et les artistes , ainsi que les amateurs les plus dis-
tingués de la capitale, se sont empressés d'inscrire leur nom
pour cette magnifique production, qui a valu à son auteur l'une
des deux décorations décernées au Salon dernier. Nous donne-
rons, dans une prochaine livraison, un examen de cette œuvre,
l'une de plus remarquables des temps modernes.
— Une des plus gracieuses chansons de notre Béranger a été
transportée avec bonheur sur le théâtre de la rue de Chartres.
Les deux Sœurs de charité sont , comme dans la chanson , une
danseuse et une religieuse. L'une , avec le prix d'une caresse ,
sauve la vertu que l'autre avait consolée dans le malheur. Une f
intrigue quelque peu invraisemblable est rachetée par des dé-
tails pleins de grâce et d'esprit. L'ouvrage est d'ailleurs jouée
avec un ensemble parfait : madame Albert surtout et Arnal en
assurent le succès. Les deux Sœurs feront attendre patiemment
un grand ouvrage de M. Ancelot sur lequel le Vaudeville fonde
les plus grandes espérances : c'est le partage de la Pologne sous
Catherine II. On sent tout ce qu'un pareil sujet peut fournir à
un homme de talent , dans les circonstances qui nous préoccu-
pent. On prétend que l'auteur n'a pas visé aux allusions; c'est
la faute de l'histoire si elles se présentent d'elles-mêmes.
L'ARTISTE.
i-9
6muir-;Hrtô.
jjrc/uâecliefe.
«/<
Envoi DES ïil.kVES DE l'ÉCOL& DE ROME.
Au milieu ot vers la fin du siècle dernier, les explorations
scientifiques et archéologiques sur le sol classique de la Grèce
et de Rome furent l'idée dominante de l'e'poque. Français et
Anglais se prc'cipitcrent sur les monumcns, les retracèrent à
l'envi , et de noiùbreux ouvrages en disputèrent les magnifiques
deljris aux ravages du temps et du fanatisme , iconoclastes tous
deux. Déjà ccttcnobleardeur avaitsignale le règne de Louis XIV.
« Car , dit Perrault , le roi voulant que les somptueux édifices
qu'il fait construire en France soient en e'tat de servir eux-
mêmes de modèles à la postérité, il a envoyé dans l'Italie, dans
l'Egypte, dans la Grèce, dans la Syrie, dans la Perse, et enfin
par tous les lieux où il reste des marques de la capacité et de la
hardiesse des arcliilectes , plusieurs personnes savantes et bien
instruites des remarques que l'on peut y faire. » C'était là une
grande et nationale idée sans aucun doute ; mais , comme nous
le disions , il appartenait à la dernière partie du dix-huitième
siècle de la féconder. C'est alors qu'on vit éclore l'ouvrage de
Le Roy sur les ruines des princijiaux monumens du génie
hellénique: recueil estimable, malheureusement trop hâté d'exé-
cution ; mais que la nouveauté comme l'intérêt du travail fit
accueillir avec applaudissemens. Parut bientôt encore le splen-
dide ouvrage de Stuart , qui fit oublier celui de Le Roy;
et comme s'il était réservé à la France d'ouvrir la voie à toutes
ces belles recherches , ce fut vers la même époque qu'à la suite
de notre armée , une commission de savans et d'artistes interro-
geait les souvenirs de la vieille Egypte, et s'asseyait triomphante
sur ces pjTamides, monumens séculaires dont la masse indes-
tructible a fatigue' le temps, comme dit le poète. Ce fut aussi
vers une époque j)eu postérieure que , pour nouer en quelque
sorte la chaîne des temps anciens à celle des temps modernes , le
Winckelniann français, Scroux d'Agincourt, donna son Histoire
de l'art par les monumens , ouvrage trop peu connu et que le
goût peut signaler comme un répertoire indispensable aux ar-
tistes et aux amis des arts.
L'envoi des élèves de Rome atteste du travail; mais leurs
restaurations tout habiles, tout ailroiteraent exécutées qu'elles
puissent être, ne sont que des études. Qu'ils mesurent les mo-
lumiens anciens , qu'ils ajoutent, s'ils le peuvent, aux trésors
consignés dans les ouvrages devenus classiques sur cette belle
matière : rien de mieux; mais borner là , comme ils le font ,
leurs conslans efforts, est folie et jiuérilité. Assez, de copistes,
assez de traducteurs; il nous faut maintenant des architectes.
D'abord se présente l'envoi de M. Constant , élève de pre-
mière année. Ce sont les études obligées du théâtre de Marccl-
TOME n. 9° I.IVR;IIS01«.
lus; puis celles des temples de Pocstum et de celui d'Hercule a
Cori. — Travail d'essai.
M. Delannoy, élève de deuxième année, a envoyé le tom-
beau de Théon, et le temple de Girgenti en Sicile.
M. Labrouste, élève de troisième année, offre avec le Forum
et le portique triangulaire de l'ompéia , une collection curieuse
de tombeaux parmi lesquels se remarque la pyramide de Caïus
Sextus. — Travail d'habile dessinateur.
M. Vaudoyer a fait pour sa quatrième année une restaura-
tion des deux temples que l'empereur Adrien fit élever au Fo-
rum, sous les noms de Fénus et Roma. Ce jeune artiste avait
donné des espérances comme dessiqateur : il les réalise aujour-
d'hui. Mais c'est comme toujours , du talent linéaire en pure
perte; de la traduction sans originalité; du grandiose factice.
Celui de tous les élèves qui se distingue le plus à ccttcexpo-
sition est M. Duc, arrivé à sa cinquième année. Il envoie à
l'Académie un travail complet sur le Colysée. Cet ikiiGcc gi-
gantesque , tant de fois reproduit , acquiert une importance nou-
velle sous la main de M. Duc. Personne avant lui n'avait donné
à l'éléralion complète de ce monument de Flavien autant de
grandeur; à son plan autant d'exactitude; à ses plus minutieux
détails autant d'intérêt.
La coupe intérieure de l'amphithéâtre explique comment les
Romains avaient pu couvrir cet édifice immense, où 80 mille
sjiectateurs assistaient aux combats des gladiateurs. Une vaste
toile s'étendait d'un bout à l'autre, retenue aux extrémités par
des mâts de bronze, fixés dans les consoles perforées qui cou-
ronnaient le monument; et l'enceinte entière se défendait ainsi
contre les pluies d'orage et les ardeurs du soleil méridional.
Cette restauration est donc une œuvre digne des plus grands
éloges; et le voile derrière lequel se cachait cette belle page de
l'antiquité est déchiré à toujours. En un mot, c'est un mor-
ceau historique dont l'art peut s'enorgueillir avec justice et qui
peut se mettre en ligne avec le beau travail de M. Blouct, sur
les Thermes de Caracalla ; mais , comme nous le disions il y a
quelques joui-s , où conduisent en réalité ces restaurations avec
tout leur talent de dessin ? Ce n'est pas , à ce qu'il parait , à for-
mer de vrais architectes, des architectes utiles , des architectes
nationaux. Nous n'en voulons pour ])reuve que le monument
de juillet joint par M. Duc à ses travaux si habiles d'archéologie
antique. Ce sont trois zones de petits tombeaux surmontées
d'une colonne massive dont les profils ont la prétention d'être
grecs et ne sont que bizarres. Un tableau de forme carrée et
qui porte pour inscription : j-tux victimes de juillet i83o,
contrarie le galbe de la colonne où il est attaché; et cette mul-
titude infinie de tombeaux, qui règne autour de la forme cir-
culaire, est dénuée de ce caractère de gravité et de grandeur
que réclamait impérieusement le sujet. Somme toute , c'est un
projet au-dessous du médiocre, et qui ne sert qu'à donner une
confii-mâtion de plus à nos critiques sur la direction des tra-
vaux académiques.
Les faits sont entêtés, et celuin-i . comme tant d'autres, pronre
d'où vient le mal : ce mal, l'.'Vcadémie le commence, l'école de
Rome l'achève, et, avec tous ces sublimes travaux, pour n
ter l'agtique, ce ne sont jamais des architectes que l'un
90
L'ARTISTE.
])rodiiirej mais tout au plus de pâles antiquaires , adroits des-
sinateurs , mais. théoriciens inhabiles. L'un des phis sévères re-
proches qu'on puisse adresser à l'Académie , c'est qu'elle n'ait
point de cours sur l'histoire des arts ; et cependant les fonds de
ce cours, depuis long-temps invoqué par l'opinion publique,
sont faits par l'administration ; et cependant la chaire existe , et
!M. Jarry de Mancy, depuis plusieurs années qu'il est investi de
ce professorat , à titre onéreux pour le budget , n'a pas encore
rompu le silence devant les élèves délaissés.
L'architecture d'un peuple est, comme son langage et ses
mœurs , le résultat d'une lente et successive aggrégation d'élé-
mcns disparates. Ces élémens , d'abord simples et peu nom-
breux, se multiplient, agissent et réagissent les uns sur les
autres. Les climats , les mœurs publiques et privées , les insti-
tutions-civiles et religieuses, les progrès plus ou moins rapides
de la civilisation , la nature géologique du sol , mille autres cir-
constances, ou générales ou de localité, exercent leur influence
et impriment leurs modifications caractéristiques sur cette masse
d'idées d'emprunt; de là naît dans chaque pays un ensemble
diversement coordonné, qu'on appelle architecture nationale.
Tel est le vaste et philosophique sujet qu'un cours sur l'his-
loire de l'architecture serait destiné à commenter aux élèves;
et si ce cours était fait avec tout le talent que le professeur ac-
tuel saurait y répandre sans aucun doute, alors son jeune audi-
toire apprendrait à connaître les richesses architectoniques de
Ions les temps et de tous les lieux; alors il cesserait de se can-
tonner exclusivement dans les traditions grecques et ausonicn-
ncs; alors il comprendrait qu'indépendamment des nécessités
résultant de la diversité de climats , les mœurs tout extérieures
et publiques des anciens réclamaient une architecture à part ,
une architecture que repoussent nos mœ\u-s plus intimes cl plus
domestiques ; alors , quand , sortis des bancs de l'école , les
jeunes élèves prendraient leur essor , ils ne verraient pas de sa-
lut que dans le style rectiligne; ils ne s'étudieraient pas à ré-
duire à grand' peine nos habitations publiques et privées à une
belle et incommode régularité , sans rapport avec notre climat
et nos matéiiaux , nos idées et nos mœurs , notre nationalité et
nos souvenirs.
UIV ARTISTE AL MOYEN AGE.
Ce n'était pas alors un homme comme un autre : il
vivait d'une vie sur-humaine; il avait ses habitudes, son
costume, ses mœurs, son moi. Un niveau de ploml) n'a-
vait point encore passé sur les rangs, sur les conditions,
sur les états ; tout n'était pas encore confondu dans l'uni-
formité, au grand profit sans doute de la philosophie,
mais au grand dommage du pittoresque. Un médecin,
un avocat, un magistrat, un artiste, se reconnaissaient
tout d'abord. Aujourd'hui, l'artiste est avant toutliomme
du monde, comme l'avocat, le médecin, le banquier ou
le magistrat ; il prendra bientôt une patente ; il est policé,
compassé, calculateur, souple comme un chambellan.
S'il veut se marier il vise a une dot. Il est juré, garde na-
tional; il se répand dans les Lais, dans les routs et dans
les dîners; il court les bureaux et les ministères , vètn,
comme tout le monde, d'un habit noir; s' asseyant a la
même table; parlant bourse, politique; jouant à l'écarté ;
dansant une contredanse, et qui sait? abomination ! can-
didat peut-être aux élections prochaines, s'il paie cinq
cents francs d'impôt. Au moyen âge, il n'en était pas de
même : l'artiste, le savant, le poète, formaient une classe
à part , la classe de ceux qui s'occupaient des choses de
l'esprit, de l'intelligence et de l'imagination. Elle n'était
pas nombreuse : aussi devait -elle naturellement saillir
davantage au milieu de la tourbe ignorante et vulgaire.
Comme dans ce temps-la les études étaient bien plus len-
tes et plus difficiles, il fallait, pour s'y livrer, une grande
résolution, une vocation déterminée; il fallait, marqué
d'avance d'un sceau mystérieux , se sentir poussé par
l'irrésistible force de la destinée. Ce n'était pas pour s'ar-
rêter en route que l'on pouvait tenter cette carrière in-
accessible aux profanes ; l'on ne connaissait point , dans
les arts, le fléau vivant que nous appelons amateurs. La
point de juste milieu : on était savant, artiste, poète, tout-
a-fait, ou bien on ne l'était pas du tout ; on consacrait ses
facultés, son amour, sa vie, tout son être à cette idole de
l'art ou de la science. Une fois qu'on avait embrassé son
culte , on le pratiquait avec d'autant plus de ferveur qu'il
en avait plus coûté pour parvenir jusqu'il elle. Quel génie,
quel travail dans ces prodigieux architectes du moyen
âge, dieux qui ne se sont révélés à nous que parleurs
œuvres et dont nous ignorons souvent le nom, en admi-
rant leurs créations immenses ! Ces trésors de connais-
sances acquis a force de peines, avec quelle ardeur, avec
quelle fierté l'heureux adepte les possédait et les fécondait
en lui ! Aussi par quelles nobles jouissances l'art le ré-
compensait de ses efforts ! C'était une langue comprise-
seulement d'un petit nombre d'initiés, et que des bouches
indignes n'essayaient pas de balbutier.
Dans ses labeurs comme dans ses plaisirs, l'artiste
gardait quelque chose de l'impétuosité à demi civi-
lisée d'un siècle où les passions se développaient dans
toute leur rudesse et leur énergie ; il gravitait dans une
sphère à part ; l'air qu'il respirait était moins grossier.
Son monde a lui , c'était l'atelier témoin de ses rêves de
gloire et de bonheur, quand il donnait a la femme aimée
rimmortalilé en échange de l'amour passager. Que lui
importaient les intérêts qui se débattaient au-dehors de
son sanctuaire? N'avait-il pas le ciseau, le pinceau, que
lui presque seul savait faire parler? Aujourd'lmi l'art
court les rues; mais l'art incomplet, mesquin, rabaissé ;
l'art rédiu't a n'être plus qu'ime affaire de commerce, un
L'ARTISTE.
91
métier, une marchandise. Alors c'était un sacerdoce qui
avait ses prêtres, vénérés souvent , raillés parfois, mais
toujours au-dessus de la foule qui riait d'eux, ignorante
et aveugle, ou bien sC' prosternait sur leurs pas : car il y
avait en eux quelque chose de divin et de mystérieux.
Quand l'artiste quittait un moment sa retraite, naïf,
préoccupé, sauvage, le voyez-vous au milieu de ces po-
pulations aux yeux de qui son essence est un problème?
C'est pour eux un fou, si ce n'est pas un dieu. Dante
passe dans les rues de Florence, et l'on s'écarte avec une
sorte de crainte superstitieuse sur le chemin du chantre
des cercles invisibles. « Regarde, dit a son enfant cette
» mère, en se signant, regarde; cet homme sait les choses
« de l'autre monde ; il va dans l'enfer et il en revient quand
» il lui plaît. » Et un légersourire déridait le front austère
du poète, qui devait presque a ses vers le renom de sorcier.
Au moyen âge, où la foi catholique était si crédule,
où l'Europe ébranlée se précipitait sur l'Asie pour la con-
quête d'un tombeau, oii chaque église avait son saint et
ses reliques, n'était-ce pas un don sublime que d'enfanter
à son gré le bienheureux patron dont la province entière
vantait les miracles, d'offrir "a la piété des fidèles les ob-
jets de leur adoration, de se dire : » Cette vierge que l'on
» vient prier de si loin, cette vierge consolatrice des af-
« fligés , c'est de mes mains qu'elle est sortie. » Ces ima-
ges, créées par l'atiste, n'étaient pas seulement une toile
colorée, un marbre taillé ; l'on y voyait une espérance
céleste sous une forme visible, toute une religion réalisée.
L'artiste aussi croyait, et dans sa croyance vive et sincère,
il se fût agenouillé devant ses propres ouvrages. Heureux
Raphaël, a qui le ciel lui-même révélait la beauté idéale
de ses madones ! C'était le double enthousiasme de l'art
et de la foi qui transportait les Florentins , quand les ma-
gistrats allaient chercher en grande pompe, dans l'atelier
de Cimabùe, la vierge qu'entouraient les acclamations
d'un peuple entier. A présent les magistrats et le peuple
ne promènent plus en triomphe l'artiste et son œuvre ; on
ne le suit plus en foule avec des couronnes et des chants
d'allégresse : la loi contre les attroupemens s'y opposerait.
Il n'y a pas long-temps qu'une sérénade donnée a l'un de
nos compositeurs les plus célèbres a donné lieu à des
poursuites judiciaires. On fait l'artiste baron, on l'attache
a une décoration, on le couche au Moniteur entre une
ordonnance de voierie et une loi sur les centimes addi-
tionnels ; jadis il était respecté et courtisé par des rois.
Quelquefois il mourait de faim ; tantôt un manteau de ve-
lours, tantôt un pourpoint déchiré; mais c'était une exis-
tence animée, a large horizon , une vie de prince : voyez
Léonard de Vinci, et, près de son lit de mort, le vainqueur
de Mariguan qui pleure; une vie de bandit parfois : Sal-
vatorRosa; une vie étrange, aventureuse, désordonnée
comme cette époque, où tout n'était pas connu, vérifié,
battu, toisé au compas; où il y avait des secrets a péné-
trer, des mondes ii découvrir; où l'esprit humain avait
tant de sujets pour s'exercer ; où se révélaient tour à tour
la boussole , la poudre, l'imprimerie. Des voyageurs reve-
naient de pays lointains après maintes aventures et maints
dangers : combien ils avaient de coutumes nouvelles, de
peuples nouveaux, de prodiges à raconter à Ifurs auditems
avides ! On ne communiquait pas régulièrement avec l'hé-
misphèreaustral par la poste ou le bateau a vapeur, comme
on pourrait le faire de Paris a Lyon en 1831. L'imagination
avait carrière; elle pouvait se jouer a plaisir dans le vaste
champ du merveilleux. Alors il y avait des astrologues
en bonnet fourré, qui lisaient dans les constellations et
prédisaient l'avenir au cavalier et a la noble dame, comme
on en voitdans les talîleaux flamands : il y avait des Faust
et des Marguerite {)our les conceptions du poète. Aujour-
d'hui , s'il est encore des Faust et des Marguerite, Méph's-
tophelès est traduit en police correctionnelle. Pour le
Dante , il peut venir au monde en toute sûreté. O pauvre
poète ! ô pauvre artiste , n'espère pas a présent que l'on
t'accuse de sorcellerie, ni que l'on s'ameute à ton aspect
pour rire de toi ou t'adorer ! N'espère pas que l'on soit
tenté de te soumettre au jugement de la sainte Inquisi-
tion, comme recevant les inspirations du monde infernal ;
on ne te fera pas même l'honneur de le supposer. Nul ne
se précautionnera d'un signe de la croix sur ton passage.
Rien en toi de diabolique ni de surnaturel ; tu n'es plus
qu'un homme que le premier venu juge, examine, dis-
sèque. Le prestige est tombé, pauvre artiste; ou ne te
brûlera plus : ton règne est fini.
Théodore Muret.
Cittf'raturf.
UNE CONFESSION.
f/teiU titrit
i/à.y
(W^a.
UBERTo POLANi, rt gcrioux près de (autel de lit fierté.
Sainte Vierge , mère de douleur ! vous qui connûtes
les peines et les joies de ce monde. Vierge saiii'e , prenez-
moi en pitié! celle que j'ahne est belle conune vous,
comme vous innocente; son amour était la .seule félicité
92
L'ARTISTE.
qui me fût demeurée ici bas.' — L'enfer a tout détruit. Oh !
que si votre puissance ne s'étend pas assez loin pour me
rendre l'amour de Marie
Entre le père Bartolomeo.
UBERTO , l' apercevant.
Ah ! mon père, vous ne pouviez arriver plus à point.
LE PÈllE BARTOLOMEO.
Qu'attendez-vous de moi, comte Uberto?
UBERTO.
Un mauvais destin pèse sur ma tête. Je ne sais si c'est
expiation de quelque crime ignoré , ou si le démon me
pousse dans le piège qu'il tend sans cesse autour de nous,
ainsi que vous le disiez dans votre dernier sermon. Quoi
qu'il en soit, ma conscience n'est plus en repos. — Je me
veux confesser a vous.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Faites, mon fils. Peut-être les prières indignes d'un
pauvre frère dominicain parviendrout-elles k fléchir en
votre faveur le courroux de Dieu. Si les peines qu'il vous
a infligées sont la punition d'une faute dont vous n'auriez
pas demandé l'absolution a notre sainte Eglise , cette
confession y remédiera. Mais si c'est le malin qui rôde
autour de vous, qiiœrens leo quem deuoret, (n'oubliez
jamais les textes) nous prononcerons sur lui le terrible
te conjuramus , Satané : puis, les pénitences d'usage, et
tout sera dit. Commençons, mon fils.
Le confessionnal.
UBERTO.
Je.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Non ; il sied mieux que j'établisse moi-même une série
de questions auxquelles vous répondrez ^ans toute la sin-
cérité de votre cœur.
UBERTO.
Ainsi qu'il vous plaira , mon père.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Mais surtout, point d'arrière- pensées.
UBERTO.
Ayez l'esprit en repos.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Qu'aucun respect humain , qu'aucune crainte n'arrê-
tent, sur vos lèvres, votre ame prête a s'épancher.
UBERTO.
Ma seule crainte est de ne pouvoir dévoiler assez tôt les
maux affreux que j'endure.
LE PERE BARTOLOMEO.
Songez, mon fils, que le plus petitpéché véniel que vous
auriez celé a votre confesseur, vous serait plus domma-
geable dans la vie future que dix énormes péchés mortels.
UBERTO.
Ou me l'a dit.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
L'indulgence de notre sainte Église est immense...
UBERTO.
Je le sais.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Et si quelquefois les pénitences qu'elle inflige parais-
sent sévères...
UBERTO.
Elles ne peuvent trop l'être pour moi.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
C'est afin de ne pas laisser la moindre souillure dans
l'ame du pécheur.
UBERTO.
Mon père ! au nom du ciel , confessez-moi !
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Patience, mon fils, patience. Cette vive ardeur est di-
gne d'éloges, sans doute, annonçant en vous des re-
mords salutaires; cependant vous ne deviez pas interrom-
pre ma petite allocution préparatoire.
UBERTO.
J'écoute.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Eh bien donc! commençons. Le crime dont vos mains
se sont chargées était horrible?
UBERTO.
Un crime ! je ne sache pas en avoir commis.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Ne niez rien , et me répondez franchement.
UBERTO.
Mais, mon père, en conscience, je ne puis avouer ce
dont je ne suis pas encore coupable.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
11 est vrai. Mais observez-vous exactement le précepte
3ggJM
L'ARTISTE.
93
de l'Église qui impose a chaque fidèle le devoir d'assister
au divin sacrifice de la messe les dimanches et jours de
fêle?
CBEBTO.
Je n'y ai jamais manqué.
LE PÈRE BA.IIT0LOMEO.
Fort bien. L'observance de ce devoir n'est pas rigou-
reusement exigée pour chaque jour de l'année, pro sin-
gulis anni diehus; néanmoins , si des soins pressans ne
l'en empêchent , un chrétien véritable doit s'y sou-
mettre.
tIBERTO.
Ainsi fais-je.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Encore mieux. — N'avez- vous pas mangé de la cliaù-
des bêtes, bestiarum camem, les jours où l'usage en est
interdit par les canons de notre Église?
UBERTO.
Jamais.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Je pourrais, s'il était nécessaire, citer le texte de ces
canons.
UBERTO.
I-a chose est inutile.
LE PERE BARTOLOMEO.
Ne m'interrompez pas. — N'avez-vous jamais médit ni
mal pensé du chef de l'Église catholique, apostolique et
romaine, et de ses serviteurs indignes, qui, vous le sa-
vez , sont quelquefois aussi fragiles que le commun des
mortels ?
UBERTO.
Pour Dieu , mon père , écoutez-moi !
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Car ce point est des plus importans. — Sans doute vous
donnez h l'Église et aux pauvres le superflu de votre
bien?
UBERTO.
Jesuisen cela l'exemple que m'a légué ma mère. Mais. .,
LE PÈRB BARTOLOMEO.
C'était une digne femme que la comtesse Polani , tou-
jours charitable, et d'une grande munificence dans sa cha-
rité. J'espère que ses vertus et les quinze cents messes
dites a son intention, auront puissamment contribué a ar-
racher sou ame du purgatoire.
UBERTO.
Ainsi soit-il ! permettez-moi cependant de croire qu'elle
a pu monter directement au ciel.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Mon fils, que l'amour de vos proches ne vous aveugle
pas au point de vous faire tomber dans le péché d'orgueil
qui perdit Satan , qui Satanum perdidit. Vous enseignant
qu'il faut distribuer aux pauvres et a l'Église le superflu
de votre argent, j'ai négligé de m'expliqiier sur le sens
véritable de ce mot. Superflu s'entend de ce qui est au-delà
du nécessaire , extra necessarium. Cette définition est
renfermée quelque part dans nos canons. Or, le nécessaire
d'un chrétien étant chose assez mince, il s'ensuit que la
part de l'Église et celle des pauvres doivent être abon-
dantes. Retenez ma parole.
UBERTO.
Je n'entends pas l'oublier.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Allez, vous êtes un saint homme. Dites à voix basse
votre confiteor. (Pause)/» nomine Patris , et Filii et
SpiritûsSancti , absoli^ote, carissimejili. Pour votre pé-
nitence, vous direz deux fois les litanies des saints, ayant
soin de les répéter a rebours la seconde fois. Allez en paix,
mon fils.
UBERTO.
Que je m'en aille , mon père , et je n'ai rien dit encore !
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Que vous reste-t-il ? N'avons-nous pas passé en revue
tous les péchés que peut commettre un chrétien?
UBERTO.
Par tous les saints et saintes du paradis , écoutez-moi
donc!
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Remettez-vous, mon fils. Que vous est-il survenu?
J'entends votre cœur battre avec violence dans votre poi-
trine oppressée. Vos cheveux se hérissent. Il sort de vos
yeux des éclairs qui, maigre moi , me font frémir.
UBEHTO.
Je parlerai. Père Bartolomeo, j'ai médité la mort d'un
homme.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Misérable, que viens-tu d'avouer! C'est dans le tem-
ple redoutable du Seigneur que tu m'annonces à i
ministre , que tu veux détruire une créature
image !
9-4
L'ARTISTE.
UBEUTO.
La rage de l'enfer a passé dans mon cœur. Quel qu'il
soit, le téméraire, il périra.
LE PÈRE BARTOLOMKO.
Il périra?
UBERTO.
Oui, sur mon ameet sur celle de mes ancêtres ! dussé-
je , pour ma punition , brûler près de lui dans les flammes
éternelles.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Sors d'ici , insensé ! ta présence souille le saint parvis.
UBERTO.
Mon père, ayez pitié de moi ! je suis le plus malheu-
reux des hommes!
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Non pas ; tu me fais horreur.
UBERTO.
Mon père , ayez pitié de moi !
LE PÈRE BARTOLOMEO.
A genoux , superbe , humilie-toi.
tIBERTO.
Etendez sur ma tête la main du pardon. Je suis venu
demander l'absolution de notre sainte mère l'Église , car
ce qui a été médité s' exécutera. Je lui fais don, s'il le faut,
des richesses que m'a léguées le comte mon père ; terres ,
châteaux , palais, meubles somptueux, tout est à vous dès
ce jour ; mais, parla miséricorde divine, ne livrez pas mon
ame à la damnation éternelle si je parviens plus tard à
assouvir ma vengeance.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Réponds a cette seule question . L'homme que lu veux
mettre a mort a-t-il attenté a l'honneur de l'un des tiens?
a-t-il trempé ses mains dans un sang qui te soit cher?
CBERTO.
Il a fait plus. J'idolâtrais la plus belle des femmes , et
j'étais aimé en retour. Pour moi , infortuné , lassé de la
vie , c'était le seul lien qui désormais m'y rattachât : il
l'a brisé impitoyablement. Le cœur de Marie n'a plus
battu pour Uberto. Ses grands yeux noirs ne se sont plus
levés sur lui comme ils avaient coutume de faire. Elle
n'a plus eu pour lui de douces paroles. Le froid , le vide
le néant, ont été dès lors mon partage.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Malheureux ! je te plains.
UBERTO.
Homme secourable , vous comprenez ma misère ; vous
me plaignez. Hélas ! il n'y avait enfin qu'un prêtre du
Dieu vivant qui pût me plaindre. — Donnez-moi votre
absolution.
LE PERE BARTOLOMEO.
0 mon fils ! abandonne tes passions charnelles. Ne
vois-tu pas que c'est le démon qui souffle sa rage dans
ton cœur ? Quand le fils de Dieu se fit homme , il souf- ;
frit plus que toi , et pourtant il but jusqu'à la lie le calice
des douleurs. Imite son divin exemple. Offre en expia-
tion tes peines au Seigneur Dieu tout puissant.
UBERTO.
Mon père, dites seulement que vous me donnez l'ab-
solution.
LE PÈRE BARTOLOMEO.
Malédiction sur toi , cœur endurci , pécheur obstiné !
UBERTO.
Adieu donc. Je saurai trouver un prêtre plus accom-
modant.
R.
I
2i\i(vai îr^ô publtcattottô.
M
orùraita.
MADEMOISELLE SONTAG.
GRAVÉ A PARIS , PAR GIRARD , d' APRÈS DELAROCHE.
MADAME MALIBRA.\.
CRATÉ EH ANGLETERRE j PAR TURMER , d'aPRÈs DECAISSE '.
Depuis long-temps la reconnaissance des dilettanti reclamait
de chacune de ces deux célèbres virtuoses un souvenir qui fût à
la fois un objet d'art digne de prendre place dans un cabinets
d'amateur. Leur vœu vient d'être rempli; et, annoncer cettel
publication nouvelle , c'est enregistrer un succès et un succès j
mérite'. Une ambition que je dirai seulement différente , mais!
non plus élevée que celle de la gloire dont nos mains à renvif
' Chez Riuncr et Goupil, cdiiciirs, marchands dVslampcs, boule
vard Montmartre , n° 12.
L'ABTISTE.
9d
lui dc'ccrnaient les couronnes , a ravi à notre admiration crois-
sante la jeune cantatrice que nou» avait cédée l'Allemagne.
Certes, cette légèreté qu'on nous attribue, parce qu'il est
des choses qui une fois dites se répètent sans cesse, oscrait-on
nous la reproclicr à son égard ? Non , la jeune comtesse de
Rossi vit dans la mémoire de tous les amateurs de l'art , et
son nom est inséparable des noms illustres dont sa voix était
le mélodieux organe. A côté de notre admirable Malii)ran il
y avait place à mademoiselle Sontag , pour un peu de gloire,
comme il est place au même titre à la fille de Garcia , près du
talent immense, gigantesque, qui écrase aujourd'hui de sa
puissance les renommées af'fennies et les renommées vulgaires.
Groupez-vous autour du soleil, astres satellites du dieu de la
lumière : votre part d'honneur est assez, belle encore si vous ne
disparaissez pas éclipsés dans l'éclat de ses rayons.
C'est pour la première fois que M. Girard s'essaie dans un
genre de gravure où les Anglais ne connaissaient point de ri-
vaux. Mais il était trop habile dans les autres branches de son
art pour que son coup d'essai nouveau ne fût pas remarquable.
On le sait, ce portrait original est de M. Dclaroche, l'une des
gloires de l'école française et comme homme et comme peintre.
Tout le monde connaît ce portrait : je crois donc inutile de
rappeler qu'il reproduit mademoiselle Sontag sous le costume
de l'un de ses rôles favoris, donna Anna de Don Giovanni.
Qu'il me suffise de féliciter le graveur sur l'heureux succès de
la tête, partie principale qu'il paraît avoir étudiée avec prédi-
lection. C'est bien l'expression des regards , c'est bien la touche
moelleuse et souple de la chevelure. Peut-être , en revanche ,
eût-on désiré qu'il donnât plus de délicatesse au modelé des
mains; plus de transparence, d'éclat et de légèreté aux ajusle-
mcns divci's. Mais le mérite de la tête ferait pardonner bien
d'autres négligences.
Jusqu'ici on n'avait de la belle transfuge que des souvenirs
menteurs : il y a vérité et talent dans celui-ci.
Beaucoup est à louer dans le portrait de madame Malibran.'
Qui n'a vu au Salon le portrait original, l'un des plus remar-
quables de la séduisante galerie exposée par M. de Caisne? Ce
jeune artiste , sur les pas de Lawrence, a trouvé des tons pleins
de fiuessc, des poses élégantes et gracieuses, un parfum de bon
goût et de bonne compagnie, attribut essentiel du portraitiste
appelé à l'honneur de peindre le sexe qui fait les réputations.
M. de Caisne mérite la sienne : il la mérite surtout dans son
portrait de madame Malibran. La pose est bien trouvée; la tête,
oii l'admiration s'est peut-être trop confiée à ses souvenirs, est
modelée à merveille, et les accessoires ont la légèreté de touche
qui fait le cachet particulier du talent de l'auteur. Certes il doit
s'applaudir d'avoir tiouvé dans M. Turner un interprète si ha-
bile des traits de son pinceau. Lcgèrelc, grâce, finesse, tout
est là. M. de Caisne ne sera pas le seul à .s'en applaudir : le
public et l'éditeur auront aussi leur tour.
SALOIV DE 183^,
£^ar Ç. ^UncL.
Le Salon est déjà bien loin de nous , et puis pendant troi.s
mois la presse périodique s'est occupée si activement et si assi-
dûment des quatre mille ouvrages réunis au Louvre , que le pu-
blic des lecteurs et des curieux est arrivé à la satiété de toutes
manières.
Et cependant nous osons recommander à nos abonnés un livre
publié sans trop d'éclat ni de retentissement, le Salon de
i83i , par M. Gustave Planche. C'est une énorme rt diffuse
conversation de 3oo pages , oii il n'est question que de peinture,
de sculpture, de gravure, sans un mot de digression. Paroles
tranchantes, incisives, amères , outrecuidantes ; c'est, il faut
le dire , une critique hardie , mais , souvent , aussi voisine du
scandale que de la vérité. L'auteur s'en est pris à une vingtaine
de noms tout au plus , qu'il a epelés dans tous les sens. A ces
vingt noms il a demandé compte de leurs œuvres, des motifs in-
times qui avaient décidé la composition et l'exécution d'un ta-
bleau ou d'une statue. Parfois le goût d'une analyse subtile et
déliée entraîne sa pensée et sa parole dans de singubères excur-
sions métaphysiques. Du reste M. Gustave Planche fait lui-
même bon marché de son blâme et de son approbation. Hmi
une conclusion empreinte d'une tristesse sincère , il proclame
hautement l'inutilité de la critique sous toutes ses formes et la
nécessité de démontrer par des œuvres, et seulement par des
œuvres , toutes les intentions , tous les projets de la pensée. Si
cette conclusion doit servir d'introduction et de préface à une
œuvre d'imagination, roman ou poème, nous attendrons l'au-
teur à l'œuvre pour le juger. En attendant nous nous plaisons à
reconnaître que ses conversations sur la peinture sont toutes
personnelles , et ne représentent ni l'opinion des ateliers ni
celle des journaux, mais seulement celle qui peut résulter d'une
méditation générale et solitaire , appliquée à une forme déter-
minée de l'art. Le Salon de i83i se trouve chez M. Lequien
fils , libraire , quai des Grands-Augustins, n° 47-
ROMAIVS ET CONTES PHILOSOPHIQUES,
PAIV M. oe B.VLZAC.
liCS Contes philosophiques de RL de Balzac ont paru cette
semaine chez le libraire Gossclin ; la Peau de Cltagrin a été
jugée comme ont été jugés les admirables romans d'.\nnc Rad-
cliffe. Ces choses-là échappent aux analystes et aux commenta-
teurs. L'avide lecteur s'est emparé de ces livres; ils jettent l'in-
somnie dans l'hôtel du riche et dans la mansaide du poète , ils
animent la campagne. L'hiver, ils donnent un reflet plus vif au
sanuent qui pétille; grands privil^es du conteur I c'est qu'en
effet c'est la nature qui fait les conteurs. Vous aurez beau être
96
L'ARTISTE.
savant et grand écrivain , si vous n'êtes pas venu au monde
conteur, vous n'atteindrez jamais cette popularité qui a fait les
Mystères d'Udolphe , la Peau de Chagrin, les Mille et une
Nuits et M. de Balzac. J'ai lu quelque part que Dieu mit au
monde Adam , le nomenclateur , en lui disant : Te voilà ,
nomme ! Ne pourrait-on pas dire qu'il a mis aussi dans le
monde Balzac le conteur , en lui disant : Te voilà , conte !
Et en effet quel conteur ! que de verve et d'esprit I quelle infa-
tigable persévérance à tout peindre , à fout oser , à tout flétrir !
Comme le monde est disséqué par cet homme! Quel analyste !
quelle passion et quel sang froid !
Les Contes philosophiques sont l'expression au fer chaud
d'une civilisation perdue de débauches et de bien-être que
M. de Balzac expose au poteau infamant. C'est ainsi que les
Mille et une Nuits sont l'histoire complète du mol Orient et de
ses jours de bonheur et de rêves parfumés j c'est ainsi que Can-
dide est toute l'histoire d'une époque où il y avait des bastilles,
un parc aux cerfs et un roi absolu. En prenant ainsi et du pre-
mier bond une place à côté de ces conteurs formidables ou gra-
cieux, M. de Balzac a prouvé une chose qui n'était pas dé-
montrée encore , à savoir que le drame qui n'était plus possible
aujourd'hui sur le théâtre , était encore possible dans le conte ;
que notre société , si dangereusement sceptique , blasée et rail-
leuse , véritable Phœdora sans ame et sa cœur, pouvait encore
cependant être remuée par les galvaniques secousses de cette
poésie des sens, colorée, vivante, en chair et en os, prise de vin
et de luxure , à laquelle s'abandonne avec tant de délices et de
délire M. de Balzac; de sorte que la surprise a été grande lors-
que , grâce à ces contes , nous avons encore retrouvé parmi nous
quelque chose qui ressemble à la poésie ; les festins , l'ivresse ,
la fille de joie folle de son corps , dénouant sa ceinture au mi-
lieu de l'orgie, le punch qui court environné de flammes bleues,
la politique en gants jaunes , l'adultère musqué , la petite fille
s'abandonnaut au plaisir , à l'amour , rêvant tout haut j la pau-
vreté propre et reluisante, et si entourée de décence et d'heu-
reux hasards; nous avons vu tout cela dans Balzac ; l'Opéra et
ses fêtes , le boudoir rose et les molles tentures , le festin et les
indigestions , nous avons même vu apparaître encore la méde-
cine de Molière , tant cet homme a besoin de sarcasmes et de
grotesques. Puis vous trouverez dans la Peau de chagrin, toute
l'époque, vices, vertus manquées, misères, ennui, profond silence,
satire, science riche et décharnée, scepticisme anguleux et sans
esprit , égoïsme ridicule , vanités puériles , amours soldés , juifs ,
brocanteurs, que sais-je? tout ce monde masqué, toutes ces phy-
sionomies effacées et sans style , et vous reconnaîtrez avec éton-
nement et douleur qu'ainsi est construit en effet ce dix-neuvième
siècle où vous vivez. La Peau de chagrin , c'est Candide avec
des notes par Béranger; c'est la misère, c'est le luxe, c'est la foi,
c'est la moquerie , c'est la poitrine sans cœur et le crâne sans
cervelle du dix-neuvième siècle , ce siècle si paré, si coquet , si
musqué , si révolutionnaire , si peu athée , si peu quelque
chose; ce siècle de fantasmagories brillantes dont on ne pourra
rien saisir dans cinquante ans , excepté la Peau de chagrin de
M. de Balzac.
Xletle nouvelle édition , tant attendue , a été cevue avec le plus
grand soin, je veux dire avec la plus excessive misanthropie.
Les œuvres de Balzac forment à présent un seul et même tout
dans lequel vous verrez clairement dominer la pensée morale
et satirique qui a fait toute la destinée de l'auteur. Sous ce rap-
port, la Peau de chagrin et les contes c'est même chose; c'est
toujours le même texte reproduit à l'infini dans ses variétés les
plus charmantes et les plus naïves. Tour à tour colère et tendre,
sceptique et passionné , toujours environné du nuage transpa-
rant dont se voile la fiction , infatigable coquette à laquelle nous
devons de si chastes plaisirs, tel est M. de Balzac. M. de Balzac
sait pourtant , quand il le faut , renoncer aux habitudes les plus
chères de sa pensée; il peut verser de véritables larmes; il peut
s'émouvoir et s'attendrir tout' de bon; il peut vous attendrir vous-
même sans rire à vos larmes l'instant d'après : lisez V Enfant mau-
dit, suivez l'histoire de cette idéale existence, si fragile; histoire
simple et morale d'un pauvre enfant tout poétique dans un siècle
où la foreephysiqiie est la seule force. Ce récit est plein de char-
mes; c'est la création d'un poète; c'est un tour de force dans cette
époque de la ligue , d'avoir trouvé V Enfant maudit. Voltaire ,
faisant la Henriade, n'a pas trouvé cela. Je me contenterai de
citer un passage de l'Enfant maudit; le moment terrible où le
comte revient de la guerre surprendre cette pauvre mère , qui
joue avec son enfant et qui tremble d'être mère en présence de
son cruel époux.
Un matin , la comtesse , livrée à la folle joie qui s'empare
de toutes les mères quand elles voient pour la première fois
marcher leur premier enfant , jouait avec Etienne à ces jeux
aussi indescriptibles que le charme des souvenirs. Tout à coup
elle entendit craquer les planchers sous un pas pesant , et à
peine s'était-elle levée par un mouvement de surprise involon-
taire , qu'elle se trouva devant le comte. Elle jeta un cri d'ef-
froi; mais elle essaya de réparer ce tort involontaire, en s' avan-
çant vers le comte et lui tendant son front avec soumission pour
y recevoir un baiser.
— Si j'avais été prévenue de votre arrivée...
— La réception, dit le comte en l'interrompant, eut été plus
cordiale et moins franche.
Il avisa l'enfant , et l'état de santé dans lequel il le revoyait
lui arracha d'abord un geste de surprise empreint de fureur ;
mais réprimant soudain sa colère , il se mit à soutire.
— Je vous apporte de bonnes nouvelles... reprit-il. J'ai le
gouvernement de Champagne , et la promesse du roi d'être fait
duc et pair. Puis, nous avons hérité d'un parent... Ce maudit
huguenot de Chaverny est mort.
La comtesse pâlit et tomba sur un fauteuil. Elle devinait le
secret de la sinistre joie répandue sur la figure de son mari , et
que la vue d'Etienne semblait accroître. C'était le rire d'un
démon.
— Monsieur, dit-elle d'une voix émue, vous n'ignorez pas
que j'ai long-temps aimé mon cousin de Chaverny. Vous répon-
drez à Dieu de la douleur que vous me causez. . .
A ces mots , le regard du comte étincela , et ses lèvres trem-
blèrent sans qu'il pût proférer une parole , tant il était ému par
L'ARTISTE.
97
la rage; mais, enfin, jetant sa dague sur une table avec une
telJe violence , que le fer résonna comme un coup de tonnerre :
— Ecouto/.-moi ! . . . cria-l-il d'une voix étourdissante, et sou-
venez-vous de ceci ! Je veux ne jamais entendre ni voir le petit
monstre que vous tenez dans vos bras. 11 est votre enfant et non
le mien... A-t-il un seul de mes traits?... Jour de Dieu! cacliez-
le bien, ou sinon...
— Juste ciel!... cria la comtesse.
— Silence !... repondit le colosse. Si vous ne voulez pas que
je le heurte, faites en sorte qu'il ne se rencontre plus sur mon
passage...
— Alors, reprit la comtesse, qui se sentit le courage de lutter
contre son tyran , jurez-moi de ne point attenter à ses jours , si
vous ne le voyez pas... Puis-je compter sur votre parole de
gentilhomme ?...
— Mais,... reprit le comte.
— Eh bien! monstre, tuez-nous donc ,... s'e'cria-t-ellc en se ,
jetant à genoux et serrant son enfant dans ses bras...
— Levez- vous , madame ! Je vous engage ma foi de gentil-
homme de ne rien entreprendre sur la vie de ce maudit em-
bryon , pourvu qu'il demeure sur les rochers qui bordent la
mer au-dessous du château; mais malheur à lui , si je le retrouve
jamais au-delà de ces limites !...
La comtesse se mit à pleurer amèrement.
— Voyez-le donc!... dit-il. C'est votre fils...
— Madame !...
A ce mot , la comtesse épouvantée emporta son enfant, dont le
cœur palpitait comme celui d'une fauvette surprise dans son lit
par un pâtre.
Mais , soit que l'innocence ait un charme auquel les hommes
les plus endurcis ne sauraient se soustraire, soit que le comte
se reprochât sa violence ou craignit de plonger dans le déses-
poir une créature nécessaire à ses plaisirs et à ses desseins , sa
voix était redevenue aussi douce qu'elle pouvait l'être, au mo-
ment où sa femme revint pâle et presque mourante.
— Jeanne, ma mignonne , lui dit-il , donnez-moi ia main ,
et ne soyez pas rancunière !... On ne sait comment se comporter
avec vous. Je vous apporte de nouveaux honneurs , de nou-
velles richesses ; et , têle-dieu I vous me recevez comme un
maheustre dans un parti de manans! Mon gouvernement va
m'obliger à de longues absences jusqu'à ce que je l'aie échangé
pour celui de Normandie; ainsi, ma mignonne^ au moius faites-
moi bon visage pendant mon séjour ici...
La comtesse comprit le sens de ces paroles; leur feinte dou-
ceur ne pouvait plus la tromper.
— Je connais mes devoirs !... .répondit-elle avec un accent
de mélancolie que son mari prit d'abord pour de la tendresse.
Il y avait trop de pureté , trop de grandeur chez cette timide
créature, pour qu'elle osât essayer, comme certaines femmes
adroites , de gouverner le comte en mettant du calcul dans sa
conduite ou en prostituant son coeur; die soupira , s'éloigna en
silence, soumise et cachant son désespoir.
— Tête-dieu pleine de reliques ! je ne serai donc jamais
aimé ! . . . s'écria le comte, en surprenant une larme dans les yeux
de sa femme , au moment où elle sortit.
Par une espèce de sortilège, dont toutes les mères ont le se-
cret , et qui avait encore plus de force entre la comtesse et son
fils , elle réussit à lui faire comprendre le pril qui le menaçait
sans cesse , et lui apprit à redouter l'ajjproche de son père. L.i
scène terrible dont Etienne avait été témoin se grava dans sa
mémoire, de manière à produire en lui une maladie. Il finit
par pressentir la présence du comte avec tant d'instinct que, si
un de ces sourires dont les mères connaissent les signes imper-
rcptiblçs , animait sa figure au moment où ses organes imp;ir-
fdits, déjà fafonnc's parla crainte, lui annonçaient la marche
lointaine de son père, ses traits se contractiient , et l'oreille de
la mère n'était pas plus alerte que le sentiment intérieur du
fils. Avec l'âge, celte faculté de terreur grandit si bij-n ipi'É-
tiennc, senibhible aux sauvages de l'Amérique, distinguait le
pas de son père, savait écouter sa voix éclatante à des distances
éloignées , et prédisait sa venue.
08
L'ARTISTE.
îlnmf Utrumatiquc.
THEATRE ITALIEN.
Unie, d Ole^io.
Otellû est un des plus beaux fleurons de la couronne de Ros-
sini. Dans cet ouvrage surtout , il a prouvé que la musique la
plus vive et la plus variée pouvait s'ajuster au scénario le plus
sombre, sans en affaiblir l'expression. Le troisième acte est un
chef-d'œlivre de génie et d'originalité qui laisse bien loin , à
mon sens , le fameux dénouement du Romeo e Giulietta de
Zingarelli. La situation est terrible, accablante, et le sentiment
musical en est parfait, sans la moindre monotonie. C'est Sha-
kespeare tout entier, avec sa romantique poésie et les caprices
de sa brillante et fougueuse imagination. Depuis huit ou dix
ans que VOtello de Rossini n'a pas cessé de figurer au réper-
toire du Théâtre Italien, aucun ouvrage n'a eu de si nombreuses
représentations , ni d'aussi suivies : cette observation en dit plus
que tous les éloges.
L'orchestre a exécuté l'ouverture avec vigueur, ainsi que la
ritournelle du chœur d'introduction vjV Otello! Mais la partie
du chant a été attaquée avec une hésitation évidente , qui dis-
paraîtra sans doute aux représentations suivantes. Les chœurs
sont loin d'être satisfaisans au Théàlre Italien ; mais il est juste
de reconnaître qu'ils foftt des progrès, et dans le second acte de
Tancredi notamment, ils ont montré que le travail pouvait les
rendre excellons.
Une marche brillante et variée avec beaucoup d'élégance
annonce l'entrée d'Othello ; la modulation et le rhythmc dans un
ton et un mouvement différens , offrent quelques traits de res-
semblance avec la marche triomphale de Tancredi et la marche
funèbre de la Gazza Ladra. C'est ainsi que le pas redoublé
qui sert de phrase finale à la sympliunie de Guillaume Tell,
rappelle d'une manière assez frappante le C'^ant guerrier des
Grecs dans le Siège de Corinthe. Tous ces morceaux ont entre
eux un air de famille , avec une expression et un caractère fort
différens , et ce sont de ces réminiscences auxquelles le compo-
siteur le plus original ne peut échapper.
Rubini est un Othello de contrebande , un usurpatore dei
béni altrui , comme dit Tancrèdc. Son véritable emploi serait
le rôle de Rodrigo , qu'il chante ordinairement en sa qualité de
second ténor. Mais déjà , lors de sa première apparition sur
noire Théâtre Italien , il avait tenté cette excursion hors de son
domaine, et le plus éclatant succès avait justifié son audace. On
avait pu craindre un Othello brillant, gracieux peut-être; on
l'avait trouvé fort, entraînant, terrible. Il semble que cette fois
il déploie une puissance de moyens plus grande encore. L'air :
Ah! si per voi già sento, les deux duos du second acte, la
grande scène du troisième, ont été dits par lui avec une
énergie admirable. C'est bien là le chant dramatique dans sa
plus grande expression.
Il est certain que , comme cantatrice , madame Pasta a fait
encore des progrès. Les cordes basses de sa voix, qui man-
quaient déjà de timbre et de sonorité, ont perdu peut-être; mais
dans les modulations élevées , cette même voix se joue avec plus
d'aisance et se soutient avec une pureté d'intonation tiès-remar-
quable. Il est impossible d'avoir une articulation plus nette et
plus franche dans les plus grandes difficultés de la vocalisation.
Madame Pasta introduit, au premier acte d' Otello, la fameuse
cavatinc de Malcolin dans la Donna del Lago, et elle la chante
d'une manière ravissante. Dans le duettino qui suit, elle de
ferait pas moins d'effet si elle était mieux secondée.
Le premier final est d'une gi-ande beauté ; madame Pasta
l'anime encore par la vérité de son jeu. Sa pantomime exprime
merveilleusement la crainte que lui fait éprouver son père et
son dédain pour l'amour de Rodrigo. Mais c'est dans le final
du deuxième acte surtout qu'elle s'élève à la plus grande hau-
teur : la phrase error d'un' infelice , et le trait se il padre
m'abandona, arrachent des larmes. Jamais musique plus ad-
mirable ne fut rendue avec une plus sublime expression.
La manie des comparaisons nuit quelquefois à nos plaisirs, et
l'on devrait s'en défendre. Qui le peut cependant? Il n'y a pas
un des habitués du Théâtre Italien qui , après chaque morceau,
ne se surprenne à dire : C'est mieux ou moins bien que madame
Malibran. Les avis sont généralement partagés , et il serait dif-
ficile de les concilier de manière à satisfaire tous les goûts. Ce-
pendant il nous semble qu'avec une voix plus fraîche et incom-
parablement plus belle , madame Malibran a moins de charme
et de naïveté de son que sa rivale , j'allais dire son modèle :
sa manière a plus d'éclat; mais des ornemens de copcert, des
tours de force , se reproduisent dans son chant trop souvent; il
y a chez elle abus de force, exagération : c'est un jeune coursier
plein de fougue, emporté, sauvage, à l'allure ficre et décidée,
mais qui parfois aurait besoin du mors pour arrêter ou régler
sa course. Madame Pasta est actrice plus consommée , cantatrice
plus sage ; rien chez elle qui vise à l'effet , rien qui ne soit d'un
goût exquis, d'une élégance parfaite; dans quelques détails elle
sera inférieure , mais dans l'ensemble elle ne laissera rien à dé-
sirer.
Dans la romance du troisième acte : Assis' al pié d'un sa-
lice , tout l'avantage reste à madame Malibran ; mais , dans le
duo final , on serait embarrassé pour décerner la palme ,
si l'on ne savait que les inspirations de madame Pasta ont été
la source où madame Malibran a puisé les siennes. Le trait : E
potesti, crudele, fidarti al traditore ! a été dit avec un accent
si profondément douloureux , si déchirant , que la salle a éclaté
en transports d'enthousiasme, qui se sont renouvelés à la fin du
morceau.
C'est un grand et légitime succès que celui de madame Pasta
et de Rubini dans Otello , et cet opéra , ainsi rendu , ne peut
manquer d'avoir encore une longue suite de représentations
fructueuses. On nous a annoncé le Pirate, la Somnambule ,
de Bellini , et la Semiramide ; ne reverrons-nous donc p]us le
I
L'ARTISTE.
99
Crociato de Meyerbcer, qui nous a laissé de si beaux sou-
7
THÉÂTRE DE L'ODÉON.
CATHERINE II.
C'est un ouvrage bien entendu et comple'tcraent spirituel ; il
est gai surtout , gai de mots, de carartèrcs et de situations. C'est
une anecdote du boudoir de Catherine; dangereuse' à raconter
pour les oreilles cliastes et pleines de de'ccncc et de bonne com-
pagnie; c'est une intrigue oii il y a un peu de tout avec mesure,
et soit amour, politique, intrigue, courtisancrie , despotisme,
grandeur de reine et misère de femme, il y a même au-delà de
ce mérite ordinaire conçu et fait par des gens d'esprit, quelque
cliosc de portée haute et bien sentie. C'est la figure de Potcm-
kin à peine crayonnée et ressemblante , mise en trois scènes ,
comme fait Grandvillc d'un homme en trois coups de crayon ,
cependant complète et frappante. Ajoutons à ces éloges que l'ou-
vrage a eu du succès et qu'il en aura beaucoup. MM. Arnoult
et Lockroy sont les auteurs de cette ])iècc. M. Harel leur doit
des romcrcicmcns.
PORTE SAINT -MARTIN.
> /('.iraOïdii , ^rinnr- mi, aun/ir irc/ni f/ en /i)\tttr
Les auteurs, MM. Gustave Lemoine et Lcmoine-Montigny ,
ont pris leur héros dans le donjon de Vincennes pour ne le
quitter qu'à soii lit de mort. Il y avait là un inconvénient im-
possible à éviter , c'est que l'intcrêt du spectateur ne saurait
s'attacher aux personnages si diffcrens du malheureux prison-
nier, de l'impe'tueux tribun, et à aucun titre au Mirabeau
vendu à la cour. La pièce contient quelques intentions drama-
tiques , dont il faut tenir compte pour l'avenir aux jeunes au-
teurs; mais ils ont pu s'apercevoir eux-mêmes, à la repre'scn-
tation , que leur œuvre aurait eu besoin d'être revue et complétée
dans plusieurs endroits; par exemple, dans l'entrevue de la
reine avec Mirabeau.
Le personnage de Jacques Bonhomme , attache à Mirabeau
par la reconnaissance, est heureusement conçu et joué par
Jemnia d'une manière toute digne d'éloges. On ne peut en dire
autant pour (lobert , qui a trouvé des acccns dignes de Mira-
beau pour exprimer les tourmens de la captivité et de l'agonie,
mais qui ne nous a fait entendre qu'un orateur lourd et vulgaire.
Cet acteur devrait se rappeler que des lapsus lingiiie ne %ont
pas excusables dans la bouche de l'homme qui n'a dû sa puis-
sance qu'à la parole.
Nous ferons remarquer en ])assant , h l'administration du
théâtre, que partie de l'effet est perdue dans les scènes où le
peuple pai-aîl , parce qu'il ne peut suffire pour figurer le peuple
de la révolution du même noml)re de têtes que pour une noce
de village. Reproduite, à cela près, avec beaucoup de fidélité ,
la grande scène du jeu de Paume , d'après David , a excite de
vifs applaudissemens.
nouudlfs.
Le frontispice pour chaque volume de i.'Abtiste est aujour-
d'hui entre les mains du graveur, et sera livré à nos souscrip-
teurs très-incessamment. Les nombreuses et importantes ocai-
pations de M. Chcnavard ont causé les délais dont le mérite
de ce frontispice dédommagera, nous nous plaisons à le croire,
le public ami des arts.
— Le Roi a commandé à M. Alfred Johannot, pour la gale-
rie historique du Palais-Royal, un tableau dont le sujet est de
nature à produire un grand effet en des mains si habiles : c'est
la duchesse d'Orléans annonçant, en 1767 , au peuple, du haut
du balcon du Palais-Royal, la Victoire d'Ilastembeck.
— M. Decaisne vient de terminer le portrait du duc d'Or-
léans, qui lui avait été commandé par le ministère des travaux
publics. La réputation méritée que ce peintre distingué s'est ac-
(]uise depuis long-temps comme portraitiste nous dispense de
louer encore son nouvel ouvrage destiné à la ville de Lyon. Les
portraits de M. Decaisne sont des tableaux complets.
•— M. Barye est chargé de sculpter im buste du Roi. M. An-
tonin Rloine a reçu la commande de celui de la Reine. Cesdcux
ouvrages feront partie <jg l'exposition de i83a.
— Le peintre anglais, M. Pickersgill , venu à Paris, comme
nous l'avons annoncé, pour faire les portraits de MM. le "éné^
^00
L'ARTISTE.
rai Lafayette , Cuvicr et Hiimboldt , a déjà termine deux de ses
ouvrages. Ils excitent un grand intérêt parmi les artistes , ad-
mis à les voir dans l'atelier du peintre. La mort de Jackson ,
qui tenait à Londres le sceptre du périrait , depuis le décès de
Thomas Lawrence , a laissé M. Pickersgill sans rival chez nos
voisins d'outre-mer. Les amis de l'art regrettent vivement que
les portraits de cet artiste ne soient pas destinés , ici , à une
exposition publique.
— En Hollande , ni les événemens politiques , ni les em-
prunts , ni la guerre n'ont arrêté la marche pacifique des arts.
Suivant son usage , l'Académie des beaux-arts d'Amsterdam
avait ouvert son concours pour un grand prix de peinture. Tous
les sujets du royaume des Pays-Bas sont admis à disputer ce
jirix , et l'on a remarqué que c'est un élève de l'Académie
d'Anvers, M. H. Cramer, qui l'a obtenu, et que l'accessit a
été donné à un élève de l'Académie de Bruxelles , M. G. Von-
schendel.
— Dans toute l'histoire de France, on trouverait difficilement
une époque plus pittoresque et plus favorable aux compositions
historiques que celle de la Fronde. Ces mœurs originales , sur
•h'squelles n'avait pas encore passé le niveau de la civilisation
monarchique; ces nobles turbulens, ces magistrats guerriers,
ces abbés et ces belles dames diplomates , ces assemblées du
palais, où chaque robe^ ronge ou noire, cachait parfois un
poignard, où la foule terminait souvent, le fer nu poing, les déli-
Ijérations commencées par Messieurs du parlement; ces grandes
journées des barricades, ces revues étranges des insurgés à la
Place-Royale , l'élégance du costume , à la fois ample et gra-
cieux , également éloigné de le mignardise efféminée des cour-
tisans d'Henri HI et de la majesté fausse et outrée de l'étiquette
du grand roi , tout se réunit pour recommander cette période ,
si courte et si remplie, à l'attention des artistes comme des lit-
térateurs. Plusieurs tableaux remarquables , relatifs à l'histoire
de ce temps , ornent déjà la galerie du Palais-Royal : qui n'a
vingt fois admiré Y Arrestation des princes de M . Horace Ver-
net? On retrouvera avec plaisir quelques-uns des sujets qui
font partie de celte galerie, parmi des scènes capables d'en
fournir bien d'autres, dans un ouvrage qui va paraître inces-
samment , sous le titre de la Vieille Fronde , scènes histori-
ques, par M. Henry Martin. Nous nous occuperons, lors de
son apparition , de cette œuvre , à laquelle tout présage un fa-
vorable accueil , dans ce temps , où il ne devient que trop né-
cessaire , sous plus d'un rapport , de remettre la Fronde à l'or-
dre du jour.
— Il y a bien long-temps que le Conservatoire n'avait produit
de véritables talens de chanteur; en voici un, pourtant, qui
peut donner de légitimes espérances. Les débuts de Dérivis fils,
à l'Opéra, sont très remarquables : avec une voix de basse d'un
bon timbre , et qui peut gagner encore, en volume et en puis-
sance , ce jeune homme a du goût et de la métliode. Un travail
assidu lui assurera infailliblement un beau rang dans la troupe
chantante de l'Académie Royale de Musique.
— Les ouvrages d'architecture, de peinture, de sculpture
et de gravure de MM. les élèves qui ont obtenu les premier et
deuxième grands prix , sont exposés depuis quelques jours à
l'École des Beaux-Arts.
— Dès que M. Henriquel Dupont aura terminé , d'après ma-
dame Pasta, le portrait si impatiemment attendu , il s'occupera
de la gravure du beau tableau de Cromwcll, de M. Paul Dela-
roche.
— L'Odéon va donner très-prochainement le drame de
Schneider, reçu à l'unanimité, et attribué à M. Villenave fils,
jeune poète, dont la lyre a toujours été animée par un véritable
et chaud patriotisme.
— Les Deux Mondes attirent en ce moment la foule au
théâtre du Palais-Royal, où Rabelais, le Philtre et les Chan-
sons de Bèranger sont toujours vus avec grand plaisir. Cette
parodie , montée avec luxe , est d'ailleurs fort bien jouée par
MM. Lepeintre , Paul , Préval, et par mademoiselle Éléonore;
elle offre surtout de l'attrait pour certains amateurs ; nous
voulons parler du costume des haljitans de Vile de Cocaïbo
— Parmi toutes les publications qui encombrent la librairie,
se distingue un recueil de chansons patriotiques et philosophi-
ques, par M. Charles htmcûc , et vaûVaXé la Petite Fronde
iie 1 83 1 .
C'est une satire mordante et fort spirituelle contre les Ma-
zarins du jour. Que l'auteur continue à allier la gaieté et la phi-
losophie , et le public applaudira toujours à ses compositions.
Cet ouvrage se trouve chez Madame veuve Béchet, libraire,
quai des Auguslins, n° 5g.
— Grande séance aujourd'hui à l'Académie , pour la distri-
bution des couronnes aux élèves qui ont obtenu les grands prix.
Tout s'est passé avec le cérémonial obligé. C'était une vraie
séance académique.
L'ARTISTE.
Wi
6faur-art0.
INSTITUT DE FRANCE.
siANCE ANNUELLE DU L'ACADEMIE DES BEAUX-ARTS.
M. Lelhièrcpresidait cette réunion solennelle, qui avait
attiré beaucoup de uionde.
Un rapport de M. Ramey sur les ouvrages des pen-
sionnaires français a Rome a précédé l'exécution d'une
ouverture, ouvrage d'un de ces jeunes artistes, M. Paris.
Le public , bienveillant connne le rapport de M. Ramey ,
a vivement applaudi ce morceau d'une facture un peu
terne , mais brillamment rendu par l'orchestre de
M. Grapet.
Puis on a passé a Ij^distribution des prix.
Le premier grand prix de peinture a été obtenu par
JJjI. Henri-Frédéric Schopin, élève de M. Gros.
Le deuxième grand prix , par M. Paul- Auguste Blanc,
élève de M. Lethière.
L'Académie n'ayant pas jugé "a propos de décerner un
premier grand prix de sculpture , un premier second grand
prix a été accordé a M. Pierre-Charles Simart , élève de
M. Pradier, et un deuxième second prix a M. Louis-
Achille Bouly , élève de M. Bosio.
M. Matbieu-Prosper Morey, élève de M. Leclère , a
remporté le premiergrand prix d'architecture ; le deuxième
grand prix a été décerné à M. Jeau-Arnould Léveil ,
élève de M. Huyot.
La première de ces nominations a été accueillie par la
désapprobation d'une partie de l'assemblée, qui a couvert
d'applaudisscmens unanimes le nom de l'autre lauréat,
M. Léveil.
MM. Eugène- André Ondiné, élève de M. Galle, et
Jacques-Auguste Fauginet, élève de MM. David et Gat-
teanx, ont obtenu, l'un le premier, l'autre le deuxième
grand prix de gravure en médaille et en pierre fine.
Le concours de musique ayant été, disait-on, fort
brillant celte année, on s'attendait "a plusieurs nomina-
tions. Effectivement l'Académie a décerné trois prix et
une mention.
Premier grand prix, M. Eugène Prévost, élève de
M. Lcsueur.
Deuxième grand prix, M. Pierre Legrave, élève de
MM. Bcrtonct Fétis.
Deuxième second grand prix , M. Antoine Elvart,
élève de MM. Lesueur et Fétis.
TOME II. 10* LIVRAISON.
Mention honorable, M. Ambroise Thomas , élève de
MM. Lesueur et Barbereaa.
L'Académie des beaux-arts a, comme l'Académie fran-
çaise, ses Montlijon. Ce sont MM. deCaylusetde J.»tlour
qni lui ont légué le soin d'encourager, par deux prix qu'ils
ont fondés, les brillantes dispositions des jeunes artistes
que leur âge exclut du concours.
Le premier de ces prix a été partagé entre M. Emile
Signol, peintre, élèvede M. Gros, et M. Honoré Ilusson ,
sculpteur , élève de M. David. Le deuxième , entre
M. Hippolyte Holfeld, élève de MM. Hersent et Abel de
Pujol, et M. Eugène Roger, élève de M. Hersent. Une
mention. honorable a été accordée à M. Pcysou.
Il ne restait plus qu'à décerner la grande médaille d'é-
mulation, récompense du plus grand nombre de succès
en architecture. C'est M. Alphonse Girard, élève de
MM. Vaudoyer et Lebas, qui l'a obtenue. Son nom a été
proclamé au milieu des plus vifs^'applaudissemens.
La séance s'est, selon l'usage, terminée par l'exécutiou
de la scène lyrique qui avait remporté le grand prix de
composition musicale. Le sujet, assez mal développé et
versifié par un membre de l'Académie française , est l'a-
venture de Bianca-Capello, séduite et enlevée par un jeune
homme de Florence. La composition de JE Prévost est
correcte et ne manque pas de grâce ; on am'ait voulu y
trouver plus de mouvement et de chaleur. Sa charmante
sœur et Chollet l'ont chantée avec leur verve accoutu-
mée.
HISTOIRE DX: Ii'ART.
^/.7.'/.
y
Pierre Puget naquit a Marseille le 51 octobre' 16S2,
six ans après la mort de Shakesjware et de Cervantes. Sa
première éducation fut assez négligée. A quatorze ans, il
futplacé par son père chez un sculpteurde galères nommé
Roman. Au bout d'un an , son maître s'aperçut qu'il n'a-
vait plus rien "a lui apprendre , et lui confia la dii-ection de
plusieurs travaux importans. A seize ans, Puget construi-
sit et sculpta lui-même en grande partie une galère dont
il avait de.ssiné le plan.
Mais ce travail ingénieux et mesquin ne pouvait suffire
a son intelligence. A dix-sept ans , il partit en Italie avec
le projet de devenir un grand peintre. Il voyageait a pied
et pauvrement. Arrivé a Florence, il demanda vainement
de l'ouvrage, et fut partout éconduit. Déjii même il avait
misses bardes en gage, lorsquele hasard lui fit rencontrer
10
^02
L'ARTISTE.
un sculpteur en bois, qui, sur sa demande, voulut bigu
mettre son talent a l'épreuve. Le jeune Marseillais impro-
'visa sur-le-champ plusieurs dessins de meubles enjout
genre. Dès ce moment, il fut accueilli et cboyé dans la
maison. Son nouveau maître l'admit a sa table et le traita
comme son fils. Cette année, si obscure, dont les œuvres
nous sont inconnues, fut sans doute une des plus heureu-
ses de sa vie.
Mais son premier goût de peinture ne s'était pas refroi-
di. 11 quitta sans peine et sans regret le sort paisible qu'il
avait trouvé, et, sur la recomn^findation d'un des amis
de son père, a.dix-huitans il fut présentéaCortone. Bien-
tôt il l'aida dans ses travaux, il devint son élève de pré-
dilection, et l'on montre encore aujourd'hui, dans un pla-
fond du palais Barberini , deux figures de tritons que la
tradition lui attribue.
Cortone voulut l'emmener dans ses voyages pour par-
tager avec lui la décoration de nouveaux palais ; mais
Puget désirait revoir sa patrie, et, en 1643, malgré les
offres les plus séduisantes, il était de retour a Marseille.
Il avait alors vingt-un ans. Appelé a Toulon par le duc
de Brézé, il exécuta un vaisseau de 60 canons. 11 porta
dans cette œuvre nouvelle toute l'énergie et toute la har-
diesse de son invention. Pour la première fois on vit une
poupe ornée de deux galeries superposées , de quatre
figures colossales en ronde-bosse , et de plusieurs bas-re-
liefs. L'artiste avait composé plusieurs allégories en l'hon-
neur d'Anne d'Autriche, devenue régaitedu royaume. Ce
vaisseau fut terminé en i 646 et prit le nom de la Reine.
A peine cet ouvrage était-il terminé qu'un religieux,
chargé par la reine-régente de mesurer et de dessiner les
principaux monumens de l'Italie, prit avec lui le jeune
Puget. Ce fut dans ce nouveau voyage qu'il conçut pour
l'architecture une passion décidée. Dès ce moment, dans
sa pensée , il devait être d'abord , et pour sa gloire , archi-
tecte , peintre pour se distraire et se délasser , et sculpteur
seulement a ses piomens perdus. La postérité n'a pas con-
firmé son choix.
En i 655 il était de retour a Marseille. Il exécuta succes-
sivement plusieurs tableaux d'église pour Marseille, Aix,
Toulon, Cuers, la Ciotat. De ce nombre sont V ylnnoncialion
et la Fisitation ^ le Sauueur du monde, destinés a Aix,
et exécutés dans les proportions de la nature, et plusieurs
•petits tableaux, entre autres les baptêmes de Constantin
et de Clouis , destinés a la ville de Marseille.
Au milieu de ces travaux, une maladie grave vint le
surprendre vers 1655. Les médecins lui défendirent de
continuer la peinture, et c'est à cette époque seulement
qu'il commença la sculpture en marbre ; car aucun mo-
nument public ne témoigne que jusque Ta il s'en fût jamais
occupé. Il avait alors trente-trois ans, et, pour la pre-
mière fois , il venait de rencontrer sa véritable vocation,
celle qu'il a suivie et qui lui assure l'immortalité.
En 1 656 il construisit la porte et le balcon de l'hôtel-
de-ville de Toulon. Ce balcon, chef-d'œuvre de sculp-
ture, est soutenu par deux termes ou atlas, et sert de
couronnement a la porte. Comme ces deux figures, en
raison même de leur altitude, se distinguent par des con-
tractions musculaires énergiques et prononcées , un bio-
graphe, dont il faut louer d'ailleurs la candeur et la naïveté,
a supposé que Puget avait voulu faire allusion aux travaux
exécutés dans l'arsenal par les prisonniers. Je voudrais
bien savoir a quoi font allusion les prisonniers de Michel-
Ange, que nous avons au musée d'Angoulême, et s'il
faut pour les expliquer et les comprendre autre chose
que le génie ardent du statuaire.
lia même année il fut appelé en Nonnandie , et il exé-
cuta, dans la terre de Vaudreuil, deux groupes en pierre
de Vernon, de la hauteur de huit pieds et demi. Her-
cule, et Janus et la Terre. Et à ce propos nous nous
étonnons que ce genre de décor«ion peu dispendieux
soit aujourd'hui abandonné. La pierre bien choisie, et
travaillée avec soin, atteint quelquefois a la même finesse
d'exécution , à la même expression délicate et souple que
le Carrare ou le Paros.
L'année suivante il vint k Paris pour la première fois;
il y fit la connaissance d'ini architecte nommé Le Pautre.
Ce nouvel ami, émerveillé de son talent, le présenta au
surintendant Fouquet, le vanta avec chaleur; Fouquet
le chargea de décorer son château et ses jardins de Vaux-
le- Vicomte, et l'envoya choisir des marbres a Carrare. Le
bruit de son nom parvint jusqu'à Mazarin , qui le fit prier
par Colbert , alors son secrétaire , de travailler pour lui ;
mais Puget n'avait qu'une parole : il résista généreusement
aux promesses et aux propositions du cardinal. Plus lard,
peut-être , Colbert s'en souvint avec dépit. Le jeune ar-
tiste partit pour Carrare, en exécution du contrat passé
avec Fouquet.
Au moment de partir, consulté par sa ville natale,. il
donna pour le nouvel hôtel-de-ville des plans et des
dessins très-détaillés qu'on a suivis assez exactement ,
mais qu'on apprécierait mal aujourd'hui , à travers les
nonijjreuses altérations qu'a subies le travail primitif.
Arrivé en Italie , il séjourna long-temps a Gènes. Il
apprit la disgrâce de Fouquet, et dut renoncer aux nom-
breux projets qu'il avait conçus au départ. Toutefois il
mit le temps a profit, et il exécuta successivement la
statue dite l'Hercule français, qui se voit aujourd'huij
dans la salle d'assemblée de la chambre des pairs ; une
statue colossale d'Alexandre Sauli, un saint Sébastien,^
un groupe de l'Assomption, une figure de la Vierge, ni
saint Philippe de Neri , et un groupe de l'enlèvement^
L'ARTISTE.
103
d'Hélène. Bernini , ayant vu ces difiërens ouvrages et la
porte de l'hôtcl-de-ville de Toulon , eut la générosité de
s'étonner (ju'on l'eût appelé en France, puisqu'on avait
un tel homme. 11 proclama hautement sa supériorité.
Etait-il de bonne foi , et dans l'ivresse du succès et de la
fortune, pouvait-il croire qu'il lui restât encore quelque
chose a apprendre ? Peut-être ses paroles n'étaient-elles
qu'un nouveau moyen de réussir, une modestie officielle
destinée a populariser son nom.
Quoi qu'il en soit, sur la recommandation de l'artiste
italien Colbert rappela Puget d'Italie. Et quel emploi
croyez-vous qu'il lui offrit ? l'embellissement de Versailles
ou de Fontainebleau? Oh que non pas! Le rusé ministre
n'avait pas oublié son échec auprès de Puget. Il avait en-
core sur le coeur la commission dont Mazarin l'avait char-
gé et le noble refus qu'il avait essuyé ! Il nomma Puget
directeur de la décoration des vaisseaux "a Toulon , avec
un traitement de trojs mille six cents livres.
Malgré la mesquinerie d'un pareil emploi, Puget n'hé-
sita pas a revenir dans sa patrie , et renonça sans amer-
tume au sort brillant qu'il avait trouvé en Italie. Il s'oc-
cupait aloi's d'une église paroissiale pour la maison Doria.
Déjà les plans et les dessins étaient tracés. Il allait se mettre
à l'œuvre et poser la première pierre. Les familles Sauli et
Lomellini lui faisaient chacune une pension annuelle de
trois mille six cent livres, et en outre lui payaient tous ses
ouvrages. Le sénat de Gènes venait de le choisir pour
peindre et décorer la salle du grand conseil.
Néanmoins Puget ne balança pas un seul instant entre
l'Italie et la France. Arrivé à Toulon en 1 669, il s'occupa
immédiatement de la construction et de la décoration du
vaisseau commandant, leMagnificjue, de \ 04 canons, celui
que montait le duc de Beaufort dans l'expédition mal-
lieureuse où il perdit la vie, et qui fut englouti la même
année. Il apportait à cette œuvre immense une infatigable
activité. Un jour cependant le duc se permit de le gour-
mander sur la lenteur de ses travaux. Monseigneur, lui dit
Puget impatienté , si mes services ne sont pas agréables a
votre altesse, je la prie de me donner mon congé ! Le roi,
répondit le prince, ne retient personne malgré lui. A ces
mots Puget le quitta brusquement, rentra chez lui, et déjà
il s'occupait de tout préparer pour retourner a Gênes lors-
que le duc, après un instant deréllexion, lui députa un de
ses pages pour le prier de revenir ; il fit quelques pas vers
lui, l'embrassa, le pria d'oublier le passé, et Puget acheva
son ouvrage, admirable, au récit des contemporains, mais
dont il n'existe pas même un débris. Il avait sculpté sur la
poupe d'innombrables figures de vingt pieds de haut,
ronde-bosse , vivantes et animées, groupées, entrelacées.
C'était une merveille : poiu-quoi le temps nous l'a-t-il
enviée?
Après avoir décoré quelques autres bâtiroens de moindre
importance, et dont l'arsenal de Toulon possède aujour-
d'hui plusieure fragmens précieux, il construisit pour son
habitation personnelle une maison élégante et simple, pa-
reille à peu près h celles du Cours de Marseille. Il peignit
sur un des plafonds les trois parques. Cette peinture est
aujourd'hui perdue.
A la même époque il sculpta pour le tabernacle en mar-
bre de l'église des Minimes de Toulon deux anges enfans.
Il enrichitde ses ouvrages plusieurs monumens de la même
ville ; puis il conçut im projet qui allait admirablement a
son génie, qui flattait sa passion favorite, un projet d'ar
senal. Il avait dessiné et fait approuver ses plans. Il l'avait
emporté sans peine sur tous ses rivaux , car les rivaux ne
manquent jamais au génie ; déjà même la construction était
commencée. L'envie découragée, -en désespoir de cause,
ne trouva d'autre moyen que d'incendier les travaux com-
mencés, et, depuis, ce monument n'a jamais été repris.
Cette basse et ignoble vengeance fut un coup terrrible
et douloureux pour Puget. Il demanda et obtint son
congé, et revint dans sa ville natale. De retour à Marseille,
il se construisit unemaison. Ce qui frappe dans cet édifice,
encore deboutaujourd'hui, c'est le caractère mélancolique
et religieux de la décoration. Au-dessus du premier étage
se trouve ime niche où l'auteur avait placé un buste du
Christ , remplacé maintenant par une copie. Au-dessous
on lit ces mots : Salfator mundi , miserere nohis; et plus
haut, à l'c'tage supérieur, dans le couronnement qui sur-
monte la corniche : Ntd bien sans peine.
Depuis la mortdu grand artiste, ce monument si simple
et si grave , symbole vivant et complet de son ancienne
destinée, a été dégradé par l'établissement d'une boutique.
L'ignorance de ses compatriotes n'a pas même respecté sa
douleur. Profanation ! tout récemment M. Pencliaud, ar-
chitecte du département , en a retrouvé le dessin original
et complet.
La même année Puget construisit pour sa patrie un mo-
nument d'utilité publique : une halle aux poissons, qui
porte aujourd'hui sou nom , la Ilalle-Puget , et dont il
avait obtenu l'adjudication au prix de huit mille trois
cent cinquante livres. C'est une œuvre pleine d'élégance
et de légèreté.
En 1675, il exécuta pour l'hôtel-de-ville de Marseille
un écussonaux armes de France, .soutenu par deux anges
enfans , f t destiné à onier le portail. Il désirait tellement
embellir de ses œuvres les lieux oii il avait passé sa pre-
mière jeunesse, qu'il livra cet ouvrage aux échevins pour
la somme de quinze cents francs , prix inférieur à ses dé-
boursés.
Quelques années auparavant , pendant son séjour a
Toulon, il avait commencé pour lui-même, et sans des-
AOi
L'ARTISTE.
tiiiation spéciale , son AJilon et son bas-relief de Diogène.
Ces deux ouvrages sont aujourd'hui, l'un a Paris , au
musée d'Angoulème , dans la salle qui fait suite a. celle
de la Diane, l'autre au château de Versailles , à gauche
sous le portique, en entrant dans le jardin. Le Nôtre vit le
Milon , l'admira vivement, en fit l'éloge "a Ct)!bert, a
Louvois, au roi lui-même. Sur la recommandation de l'ar-
chitecte a qui nous devons l'un des plus ennuyeux et des
plus monotones châteaux qui soient au monde , le roi
demanda le Milon pour son château de Versailles , et , en
1685, ce groupe magnifique arriva dans l'Orangerie
en présence de Louis XIV et de sa cour. Marie-Thérèse,
présente au moment où on le découvrit , s'écria avec une
douleur naïve : Ah ! le pauvre homme. Ce mot fit fortune
parmi les courtisans , et dès ce moment la réputation de
Puget fut assurée.
Mais Puget n'assista pas a l'avènement de sa gloire, il
demeura tranquille "a Marseille , et n'apprit l'enthou-
siasme de la cour que par une lettre de Lebrun , pre-
mier peintre du roi.
S'il est vrai , comme on l'assure , que M. Eugène De-
véria achève en ce moment un plafond pour le Louvre ,
dont le sujet , donné par l'administration des Musées
royaux , est conçu en ces termes : Puget -présentant son
Milon à Louis XIV , en -présence , de sa cour , il faut
■ avouer que ce choix a été bien mal inspirée La peinttS'e ,
dit-on , vaut mieux que la ISaissance d'Henri IV. A la
bonne heure ; et nous le souhaitons , et nous serons des
premiers a le proclamer s'il y a lieu. Mais pourquoi choi-
sir un épisode imaginaire dsns la vie de l'arliste? Pour-
quoi le mettre a la cour, puisqu'il n'y a pas mis les pieds
une seule fois dans sa vie? Pourquoi inventer à plaisir, et
si malheureusement, un fait que sa vie entière, modeste et
retirée, contredit formellement? Serait-ce par hasard pour
faire suite au discours de M. de Chabrol ? On se souvient
peut-être que dans une de ses harangues officielles , le
préfet de la Seine remerciait leZoM/VX/J/dcDupaty d'a-
voir donné a la France Pierre Corneille. Cette fois-ci, sans
doute , on a voulu remercier Louis XIV d'avoir donné
à la France Pierre Puget. Maladroit mensonge, gauche
remerciement !
Que Jules II ait fait Raphaël , je le veux bien ! On n'a
pas oublié que sur les dessins du jeune artiste il se décida
a faire effacer les loges commencées et à lui confier le
Vatican. Le nom de Jules II est consacré dans l'histoire
de l'art , et l'éternelle reconnaissance' du génie lui est ac-
quise.
Mais je défie que l'on m'explique comment Colbert ou
son maître ont participé au Milon, en nommant Puget
directeur de la décoration des vaisseaux a Toulon.
Voici quelques fragmens de la lettre de Lebrun à Pu-
get : « Lorsque Sa Majesté, lui dit-il, me fit l'honneur
de me demander mon sentiment , je tâchai de lui faire re-
marquer toutes les beautés de votre ouvrage. Je n'ai fait
en cela que vous rendre justice ; car, en vérité, cette fi-
gure m'a semblé très-belle dans toutes ses parties , et tra-
vaillée avec un grand art. » Puis, quelques lignes plus
bas : « Je vous témoignais , dans une précédente lettre ,
l'estime que je fais de votre mérite , et vous demandais
part en votre amitié , faisant plus de cas de l'affection
d'une personne de vertu comme vous que de celle des
plus qualifiées de notre cour. » On peut voir le reste de
la lettre dans le P. Bourgerel , pages 55 et 56, Mémoires
pour servir à f histoire de plusieurs hommes illustres de
Proi^eiice.
Ainsi il reste prouvé avec toute l'évidence et toute
l'authenticité possibles que Puget n'était pas a Versailles
et n'a pas présenté son 3Iilon au roi.
Quoi qu'il en soit , Louis XIV ftit si charmé de ce
nouvel ouvrage qu'il chargea Louvois de demander à l'ar-
tiste un autre groupe qui pût servir de pendant "a celui-
ci. Nous donnerons ici quelques lignes de la réponse de
Puget, en date du 20 octobre 1685; il propose sou
groupe d! Andromède, commencé depuis quelques an-
nées, puis il ajoute : « Je suis dans ma soixantième
année ; mais j'ai des forces et de la vigueur, Dieu merci ,
pour servir encore long-temps. Je suis nourri aux grands
ouvrages , je nage quand j'y travaille , et le marbre trem-
ble devant moi, pour grosse que soit la pièce. » Puis ,
après ces paroles , si naïves et si sublimes , il ajoute,
avec une candeur trop vraie pour être jouée : «'Toute-
fois, Monseigneur, avant de penser à aucun autre ou-
vrage , je crois , sauf votre bon plaisir , qu'il faudra at-
tendre que mon Andromède soit posée a sa place , et j'es-
père qu'alors vous serez persuadé de ma suffisance. >>
( Bourgerel , pages 58 'a 48 , oper. citât. ).
Nous voyons par cette lettre que Puget , contre l'usage
aujourd'hui malheureusement adopté, travaillait lui-même
le marbre, et ne livrait pas au praticien le soin de tra-.
duire son œuvre, et de la mettre au compas ; quelquefois
même, comme on le sait d'ailleurs par le récit de ceux
qui l'ont connu et qui l'ont vu à l'œuvre, il commençait
sans esquisse a équarrir le marbre. Ainsi faisait aussi
Michel-Ange. Tous deux avaient dans leur cerveau le
programme qu'ils voulaient suivre. Je sais bien que c'est
a cette déplorable habitude qu'il faut attribuer ce qui
manque au pied d'un prisonnier ; mais a ce compte je
crois que nous n'avons rien perdu. Que manquc-t-il aux
statues qui écrasent la'Chambre des députés? ni pieds
ni mains : il leur manque de la sculpture.
Je sais bien qu'Antonio Canova avait souvent, dans
son ateliej, jusqu'à soixante praticiens plus ou moins ha-
L'ARTISTE.
-105
liiles, qui mettaient au point ses esquisses, ou qui fai-
saient des répliques de ses œuvres déjà vendues. C'est fort
Lieu pour ses liéritiers, pour la ])arure de ses uiaîtresses;
mais pour l'art, je ne connais que la rcpouse d'Alceste :
Le temps ne fuit rien à r affaire.
Reveuous a Pui^et. Deux ans plus tard, sur la demande
du roi , le groupe; d'Andromède l'ut eu effet placé dans le
parc de Versailles, à la place qu'il occupe encore aujour-
d'hui. Et h ce projios, nous saisirons l'occasion de deman-
der pourquoi Ton expose k la pluie l'œuvre d'un niallre ;
pourquoi , malgré les dégâts nombreux qu'elle a déjà su-
bis, on coiiiiiuie de la laisser se détruire de jour en jour,
taudis qu'on réserve pour les galeries les statues et les
groupes des artistes vivans. Encore si on savait choisir
une place conveualile ! Mais on ne veut pas comprendre
que telle chose, boiuie en Grèce ou en Italie, sous un
soleil éclatant et cliaiul , est absurde dans un climat plu-
vieux et humide comme le nôtre. Et pour que rien ne
manque a l'ineptie d'une pareille conduite, ou a mis
l'Andromède a l'omlire sous un taillis épais, impénétrable,
qui recueille et thesauri.se la pluie connue un réservoir,
et qui la distille goultc a goiute sur les épaules et le sein
d'Andromède, sans permettre an soleil de la sécher. De
cette façon, comme l'Académie des Sciences le constate-
rait au besoin , dans un nippoit au ministre, si l'on vou-
lait consulter une commission ad hoc, le marbre se décom-
pose de jour en jour par l'action combinée de l'air et de
l'eau ; il se nuance et se colore, il s'use et se rouge. Qu'on
y preiuie garde , la gorge et les cheveux de l'Andromède
y passeront; taudis que les cuisses et les épaules de la
Biblls de ]\I. Diipaly s.; conserveront pures et entières à
l'ombre du musée d'Angoulème. Allons , messieurs de
l'Institut, que l'exemple de M. Bosio , premier sculpteur
du roi, vous encourage ; voyez connue sou groupe fait bon
effet aux Tuileries, en face du Meléagre. Cédez la place
à Puget, et allez conquérir en plein vent mie renommée
populaire.
L'Audroitiède fut présentée au roi par François Puget
fils de l'auteur, et le roi daigna lui dire : «Votre père est
grand et illustre, et il n'y a personne dans l'Europe qui
puisse l'égaler. » Ce groupe fut payé quinze mille francs;
le marbre avait coûté , eu y joignant les frais de trans-
port, neuf mille cinq cents francs. Si l'on ajoute six an-
nées de travail , on voit qu'il ne restait rien a l'artiste.
Voilij comme Louis-le-Graud encourageait les arts. Voilii
le siècle que Voliaire a mis a côté des siècles de Périclès,
de Léon X et d'Auguste !
Puget ajjprochait de la fin de sa carrière et cependant
son génie ne se refroidissait pas. Il fai.saii tous h s jours
de nouveaux projets. Il voulait faire pour Vei-sailles une
statue équestre de Louis XIV, luie figure d'Apollon de
trente-huit pieds de haut , qui se serait élevée au-dessus
du canal , portée par des rochers, autour desquels se«
raient venus se grouper des sirènes et des tritons.
En même temps qu'il travaillait aux esquisses de c«
différens ouvrages il exposait au roi que le prix alloué
pour son Andromède payait "a peine ses déboursés. Mais
son placet demeura sans réponse.
Pour se consoler de cette injustice dédaigneuse, il com-
mença de nouveaux ouvrages; il fit p)ur Marseille l'es-
quisse d'une statue éque^re et colossale de Louis XIV;
Le cheval était au galop et devait être soutenu par des
ligures de soldats ennemis morts ou mouraus; il avait
déjà travaillé deux ans aux dessins et aux plans détaillés
de la place au milieu de laquelle on devait élever cette
statue. Ou était convenu de -150,000 francs pour la sta-
tue, et l'artiste devait fournir les matériaux : l'ignoble
statue de la place dçs Victoires coûte quelque chose de
plus. Par pudeur, nous ne voulons pas dire le chiffre.
Un sculpteur obscur, Clérion, fil espérer une économie
de i 2,000 francs. Sur cette parole en l'air, le contrat fut
rompu. Pugft pririit pour Paris. Louvois le présenta au
roi; mais sa rtilamation fut inutile. Pour toute réponse,
le roi lui remit une médaille d'or, avec celte inscription :
Félicitas publica. Dérision !
Le projet de Clérion ne fut pas exécuté ^ malgré l'éco-
nomie. Puget revint a Marseille, et se bâtit une maison
dans un jardin hors de la ville; il y ajouta une fondation
pieuse. C est dans celte maison qu'il passa les dernières
années de sa vie. De 1689 a 1694., il construisit l'égl se
de l'hospice de la Charité. Cet édifice a été achevé par
son iils. Sou dernier ouvrage est un bas-relief, de cinq
pieds de haut et de trois et demi de large , la Peste de
3Iilan , qui se voit aujourd'hui ii Marseille dans la sjille
du conseil de sauté. Cet ouvrage, qui n'est pas complète-
ment terminé, dailleui-s un des meilleurs de l'auteur, a
été acheté au pelit-fils de Puget, moyennant la somme de
10,000 francs, plus une rente viagère de 500 livres. Il se
compose de quinze figures.
Puget mourut dans son lit le i décembre 1694-, après
une courte maladie, a l'âge de soixante-douze ans.
Comnie on le voit , sa vie n'a guère été mêlée au mou-
vement et au bruit du monde ; il a vécu dans son art et
pour son art, il n'a guère participé a l'éclat de son siècle.
11 était naïf comme La Fontaine, et recueilli cumme lui.
Maintenant que nous savons sa vie extérieure, il nous
reste il voir ce qu'il a fait pour l'art, ee que >aleut ses
œuvres , quelle place il occupe dans Thisloire, et s'il faut
inscrire sou nom h côté de Rubens ou de Michel-Ange ;
l'analyse du Milon et de ï Andromède tésoudra nos
doutes.
L'Andromède et le Milon sont les deux œuvres capi-
-lOG
L'ARTISTE.
taies de Puget. Il nous est impossible d'apprécier d'une
façon exacte et précise sou talent d'architecte et de pein-
tre; mais d'après des témoignages honorables, en com-
parant les avis des hommes éclairé? de son temps et du
nôlre qui ont pu "a loisir parcourir la ï'rance et l'Italie et
contempler îi leur gré toutes les merveilles si variées et si
riches de l'artiste marseillais , il faut croire que son apti-
tude spéciale l'appelait h lu statuaire.
L'Andromède ne vaut pas le Milou, "a beaucoup près ,
et cependant elle fait tache , . par son mérite éclatant
et singulier, au milieu des statues innombrables que
Louis XIV avait semées dans le parc de Versailles. Quand
on arrive devant ce groupe après avoii- parcouru les allées
et conXre-allées où s'entassent dans un oubli profond et
mérité tant de nymphes et de demi-dieux dont Chompré
pourrait seul dresser le catalogue, lor.squ'après avoir sin-
cèrement déploré le fastueux gaspillage de tant de marbre
où le ciseau de Phidias aurait trouvé des chefs-d'œuvre,
on rencontre enfin, adroite dans l'avenue du Canal,
l'œuvre de Puget, on éprouve un vif saisissement, on
croit assister 'a la résurrection violente d'un autre âge. Et
en effet, Puget ressemble si peu et de si loin a son siècle ,
il y a si peu d'analogie entre le travail de son ciseau et
celui de ses contemporains, que selon toute apparence,
ceux qui l'ont connu ne l'ont pas apprécié à sa vraie va-
leiu'. Voici, entre autres témoignages, ce qu'on 1 t dans
Voltaire: «Puget, architecte, sculpteur, peintre, cé-
lèbre par plusieurs chefs-d'œuvre qu'on voit a Marseille
et "a Versailles. » Et quelques lignes pins bas : « Girardon
a égalé tout ce que l'antiquité a de plus beau , par les
bains d'Apollon et le tombeau du cardinal de Richelieu. «
Voila où en était le goût de l'instorien du siècle de
Louis XIV. Évidemment, aux yeux de Voltaire, Girar-
don était très-supérieur a Puget , et en cela , sans doute,
il n'était que l'écho de son siècle ; car il ne paraît pas
d'ailleiu's qu'il fût capable de se former la-dessus un avis
personnel.
Quoiqu'il en soit, dans le groupe que nous exami-
nons , l'Andromède surtout mérite d'être remarquée.
C'est un type fin et délicat, souplement traité, plein de
mollesse et de souffrance, d'un mouvement heureux et
vrai , d'une inflexion bien sentie, mais "a peu près dé-
pourvu d'idéalité, au moins dans le sens ordinaire qui
s'attache a ce mot. Le Persée est loin de valoir l'Andro-
mède ; il n'est pas traité aussi délicatement. Le mouve-
ment en est bon et hardi ; mais l'exécution des détails est
inférieure , et de beaucoup. Quant a la composition gé-
nérale du groupe, elle doit être blâmée. Il paraît que
Puget avait mal pris ses dimensions, ou que, selon l'ha-
bitxulc que nous avons signalée, il a voulu trouver dans
le bloc, sans avoir cherché et déterminé probablement ce
qu'il voulait faire : son rocher n'est qu'un fuseau. Ce
défaut est a coup sûr très-mesquin, pour ce qui concerne
la sculpture proprement dite; mais "a la réflexion il ac-
quiert quelque gravité en ce qu'il nuit a l'harmonie des
lignes.
Le chef-d'œuvre de Pujet, c'est "a coup sur son Milon.
Jamais la sculpture ne s'est élevée si haut ; jamais l'art ne
s'est aventuré si loin dans l'expression de la douleur hu-
maine : tous les muscles du corps se contractent doulou-
reusement ; les lèvres de la plaie se plissent et se déchirent
sous la dent du lion ; tout concourt , avec une merveil-
leuse énergie, îi «traduire une souffrance iuouie, accrue
encore par le sentiment de l'impossibilité de la défense.
Le Milon est en contradiction flagrante avec Laocoon
et en effet ces deux morceaux représentent assez nelt(
ment l'antagonisme de l'art antique et de l'art moderne
comme Sophocle et Shakspeare. La douleur de Laocoon ,
bien que belle et majestueuse, bien que vive et vraie , a
cependant subi sous la main et la volonté du sculpteur
inie mutilation violente et profonde. Sous la toute-puis-
sance de son ciseau, elle a répudié la plupart des détails
humains qui la rapprochent de nous, mais qui l'éloignent
de l'idéalité. L'art néglige les élémens prosaïques et
réels qui facilitent l'intelligence d'une œuvre, mais qui la
compliquent et la surchargent.
Et c'est en cela surtout que Puget .se sépare profondé-
ment de son siècle. Son ignorance, s'il faut appeler de ce
nom le singulier privilège qui lui a permis de vivre loin
des traditions de l'école, lui apporte un singulier profit.
C'est a elle qu'il a dû de suivre une route personnelle et
neuve. liC premier entre les modernes, il a voulu et su
traduire la musculature telle qu'il la voyait, telle que ses
études la lui avaient montrée, sans la diviser par places
systématiques et convenues. Il faut le dire hautement, la
sculpture de Puget est tine formelle insurrection contre
l'art grec et romain. C'est un art nouveau, étranger aux
deux autres, mais aussi haut que les deux autres, plus
profond et plus difficile peut-être. C'est la lutte corps a
corps du marbre et de la nature. C'est un engagement de
tous les inslans, une rivalité qui se poursuit jusque dans
les moindres détails.
En même temps que tout le dix-septième si ècle, d'un con-
sentement et d'un effort unanime, recommençait les deux
antiquités auxquelles il réduisait tout le passé qui l'avait
précédé, en même temps que Boileau se calquait infidè-
lement sur Juvénal et sur Horace , que Racine essayait de
traduire Euripide et Sophocle, tandis que La Fontaine et
Molière , échappant par l'irrésistible originalité de leur
génie a cette»inn'tation officielle, croyaient cependant
suivre les trace de Phèdre et de Piaule, seul entre eux
tous, Pierre Puget ne suivait personne , ne voulait rien
L'ARTISTE.
iO'i
rappeler, ne puisant ses modèles qu'en lui-même, et
plaçant toute sa volonié dans l'avenir qu'il s'ouvrait lui-
même.
Son génie original et individuel , qu'on a accusé parfois
de l)izarr(Mie, ne relève d'aucune époque connue île l'his-
toire (le l'art. 11 est aussi loin de Jean Goujon que de Phi-
dias. L'huguenot, qui fut tué au balcon du Louvre en
loTJJ, n'auraitpas fait le Milon, mais l'artiste marseillais
n'aurait pas fait la Diane. Voyez l'Andromède et com-
parez.
Mais c'est précisément à son individualité qu'il devra
de vivre et de durer. Il n'a pas fondé d'école, mais il a
ouvert une voie nouvelle. Il a montré qu'on pouvait
faire autrement que les anciens, et aussi hien qu'eux,
aller aillein's et aussi loin , prendre un autre point de dé-
part et s'élever aussi haut. Pour moi, je n'hésite pas a le
déclarer, et, sans redouter qu'on m'accuse d'hérésie , de
blasphème ou de profanation, je professe hautement la
même et sincère admiration pour le Milon que pour le
Laocoon ; j'avouerai niêuie que je sympathise plus volon-
tiers et plus vile avec la première de ces deux œuvres, et
l'impression, bien que plus rapide, n'en est pas moins
durable.
L'art antique, dans son exquise et idéale simplicité,
est-il encore possible aujourd'hui? Je ne le crois pas. Il y
a folie a vouloir remonter violemment le torrent des âges
qui ne sont plus. Ou ne domine son siècle qu'il la condi-
tion de le suivre avant de le précéder. Il faut accepter les
problèmes tels qu'ils sont posés, et les résoudre selon la
force qu'on a reçue, selon l'énergie naturelle ou acquise
dont on peut disposer.
Que si trompé par l'œuvre sur la nature du fruit, on
se laisse prendre ii des charmes inintelligiMes aujour-
d'hui pour le plus grand nombre, alors il arrive qu'on
n'exécute aucune sympathie. Ce qui a conserve jusqu'il
nous les épopées homériques , c'est le travail et la perfec-
tion de la forme. Mais cette fonne, toute parfaite qu'elle
soit, sert d'enveloppe et de moule à une idée primitive,
simple, naïve, que notre civilisation avancée ne saurait
accepter aujourd'hui. Malgré l'évidente infériorité de la
forme, considérée en soi, de l'exécution proprement dite,
de la ciselure d'Orteste, appréciable seulement pour les
yeux des hommes spéciaux , Iwaiihoé excite aujourd'hui
de plus vives sympathies que l'/Z/ar/e.
C'est la le sccrel de la popularité de Candide et de l'en-
nui que nous cause lallenriaile.
C'est aussi pour la même raison que Puget, en rajeu-
nissant, en renouvelant l'art, et le mettant a la hautctir
des études nouvelles, des besoins nouveaux , de noti'c
intelligence, s'est acquis un npm immortel. Il a fait de
la chair charnue, comme personne n'en avait fait avant
lui. Il a fondé dans l'art moderne une nouveauté qui lui
appartient.
Que si l'on se demande où il a pris l'art, où il l'a laissé,
on s'aperçoit bien vite qu'il n'a posé ni résolu aucune
question dans le sens que la critique ofEcielle attache or-
dinairement a ces mots. Il ne fait suite a aucun système,
et aucun système ne relève de lui.
Il n'a sculpté que le nu, et il a laissé ]>cndantes toutes les
nombreuses questions qui se rattachent a la traduction
sculpturale du vêtement moderne.
Mais tel qu'il est, avec sa préoccupation exclusive des
sujets tragiques ou graves , comme Jean Goujon avec sa
prédilection marquée pour les sujets gracieux et tendres ;
il est avec Unie plus grand statuaire que la France puissf
opposer aux deux antiquités.
Gustave Pla:»che.
JCittcniturf.
LES POLITIQUES.
M"»C LAMBERT.
Joseph, VOUS êtes passé chez Franchetpour ma parure?
JOSEPH.
Madame sait bien que j'y suis allé deux fois aujour-
d'hui; je l'ai dit à Madame.
M^e LAMBERT.
Et Richard, a-t-il renvoyé le coupé?
JOSEPH.
11 l'a promis pour midi.
108
L'ARTISTE.
M™* LAMBERT.
Vous irez a celte heure-la et vous ne reviendrez pas
sans lui.
JOSEPH.
Sans M. Richard ?
M""= LAMBERT.
Sans le coupé. {Joseph veut sortir.) Attendez un peu.
Monsieur a-t-il tout ce qu'il lui faut?
Oui, Madame.
L'épée aussi ?
L'épée aussi.
JOSEPH.
M™C LAMBERT.
JOSEPH.
M™'^ LAMBEET.
Vous savez où on la place : a gauche. On l'attache un
peu lâche afin qu'elle pende d'une manière horizontale ;
regardez-moi, Joseph, comme ceci.
JOSEPH.
Madame trouve cette manière plus jolie?
M^S LAMBERT.
C'est d'étiquette. On n'en avait pas d'autre a l'ancienne
cour.
JOSEPH.
C'est que, commeMonsieur est un peu gros,.nous aurons
de la peine îi faire. ce que Madame désire a cet égard.
M^e LAMBERT.
Peine ou non, il est essentiel que cela se fasse ainsi.
— A propos , et votre livrée ?
JOSEPH.
Je l'ai. Je voulais demander a madame s'il était indis-
pensable de prendre les culottes courtes ; comme je n'en ai
jamais porté dé ma vie
M™^ LAMBERT.
Comment, si c'est indispensable!.. J'irais en cour avec
un valet en pantalon et en bottes ! Mon pauvre Joseph ,
vous êtes encore bien peu formé. N'oubliez pas, de me
faire voir votre livrée cet après-midi et de l'endosser telle
quelle. Staub a-t-il eu soin d'y joindre l'épaulette de ru-
bans noirs que j'ai indiquée?
JOSEPH.
Non , Ma(iame ; il m'a dit qu'il n'y avait que les am-
bassadeurs et les pairs de France qui eussent le droit d'en
faire porter a leurs domestiques.
M"": LAMEISRT.
Staub se moque-t-il de moi, avec ses observations et
ses prétentions a m'instruire de ce que je sais mieux que
lui? — Reportez votre habit sur-le-champ , Joseph , et
qu'on y attache l'épaulette dont j'ai donné le modèle. 11
ferait beau voir qu'après la révolution de juillet, un dé-
puté des 221 n'eût pas le droit d'habiller sa maison
comme habille la sienne un pair de France. Allez.
{Joseph sort.)
M™^ LAMBERT, Seule.
Je vous demande un peu a qui ressemblerait mon Jo-
seph sans cetie épaulette? au laquais d'un nolaire ou d'un
agent de change. Fi donc ! {L'heure sonne.) Onze heures
seulement : je ne puis pas commencer ma toilette avant
trois. Pourvu que Baptiste ait pensé a mon coiffeur; c'est
que celui-lii avait tant d'autres commissions. J'en serai
quitte pour y envoyer le garçon de caisse de M. Lambert ;
dans un jour comme celui-ci, il faut bien que chacun se
prête "a tout. — Je n'aurais pas dû laisser aller M. Lam-
bert a sou déjeuner de gardes nationaux : il rentrera tard ,
i! ira tard a la Chambre , il en reviendra lard , et il faut
être rendu chez le roi à sept heures et demie précises
si on ne veut décliner son nom a tous les huissiers. Ah! que
de gens de counaissance vont être surpris quand ils liront
demain dans le Moniteur Ah mon dieu, mais j'ou-
bliais de faire cette note... {Entre Gustafe.) Vous arrivez
à propos , mon cher Gustave ; vpus allez me rendre un
service.
GUSTAVE.
Qu'est-ce, ma belle cousine?
M™E LAMBERT.
Mettez-vous "a cette table et écrivez. {Dictant.) « Hier,
>) a huit heures du soir, M. et M""' Lam!)ert ont été reçus
» par le Roi , la Reine , et par les princes et princesses de
» la famille royale. » — Pourquoi riez- vous, Gustave?
vous savez que vous me faites de la peine.
GUSTAVE,
Pardon, c'est un souvenir involontaire et qui n'a aucun
rapport a vous.
M™e LAMBERT.
Mon dieu, je devine votre pensée sans que vous me
la disiez. Parce que mon mari a refusé de paraître a la
cour de l'autre roi, vous le trouvez inconséquent de se
présenter "a celle-ci quand on le persécute , c'est le mot ,
pour y aller. Vous avez assez d'esprit cependant pour
voir que ce n'est pas la même chose.
GUSTAVE.
Assurément, ma cousine ; et si je ris, ce n'est pas tant
H
L'ARTISTE.
^09
du droit qu'il s'est acquis de s'y montrer, que de l'idée
qu'il a aujourd'hui d'user de ce droit.
M™« I,,\.MBEnT.
Je conviens que mon mari n'est guère fait pour figu-
rer ; il n'a pour cela ni une instruction assez solide , ni
des manières assez brillantes ; mais vous m'avouerez que
ce n'est pas la non plus une raison de nous priver des
avantages de notre position.
GUSTAVE.
Écoutez donc, si c'est vous en priver que d'en faire
usage?
M""* LAMBERT.
Trêve 'a vos subtilités. Monsieur. Jusqu'à présent vous
vous êtes fort mal conduit dans cette affaire ; n'aggravez
pas vos torts , je vous en prie.
GUSTAVE.
Moi j'ai eu des torts, ma cousine?
M°"^ LAMBEUT.
Certainement que vous en avez eus. Que vous avais-je
proposé? de me donner la main pour cette cérémonie :
vous n'avez pas voulu.
GUSTAVE, avec fatuité.
Je ne vois pas pourquoi ; parce qu'on à jugé a propos
de m'attacherau conseil d'Etat....
M^nc LAMBERT, le Contrefaisant.
Je ne vois pas pourquoi Monsieur porte le même
nom que nous, il est comte, il a une tournure distin-
guée et deux décorations , et il ne voit pas pourquoi ! . . .
Vous n'avez pas voulu m'accorapagner parce que, "a vous
entendre, vos principes vous en empêchent.
GUSTAVE.
J'ai dit principes, moi! Je crois m'jtre servi du mot
opinion.
M""' LAMBERT.
Vos opinions, allons. {Haussant les épaules.) Je vous
demande un peu quelles opinions.
GUSTAVE.
Chère cousine, ne parlons pas politique; nous avons
tant d'îiutres choses k nous dire.
M""' LAMBERT.
Vous craignez que je ne vous convertisse.
GUSTAVE.
Vous savez bien que si c'eût été possible , il y a long-
temps que cela serait fait.
M™*: LAMBERT.
Mais enfin pourquoi cette rage d'opposition ? Une belle
fortune et maître des requêtes a vingt-cinq ans! que vous
manque-t-il?
GUSTAVE.
Une bagatelle , une niaiserie , moins que rien : la foi i»
l'ordre de choses actuel,
M"* LAMBERT.
Comment! vous ne croyez pas à notre Louis-Philippe,
a la Charte, a la garde nationale, pour assurer l'ordre...
GUSTAVE.
Si fait , mais je ne crois pas "a la durée du ministère ,
ni au maintien de son système —
M™^ LAMBERT.
Et c'«t ce qui vous empêche d'aller à la cour.
GUSTAVE.
En partie , oui.
M'"« LAMBERT.
Vous me faites rire malgré moi, je vous assure.
GUSTAVE.
Je vous ai dit les raisons que j'ai de refuser aujourd'hui
des honneurs, me direz- vous les vôtres pour courir après?
Pourquoi brûlez-vous tant de paraître au Palais-Royal!
M^e LAMBERT.
D'abord ce n'est plus au Palais-Royal , mais aux Tui-
leries. Pourquoi? plaisante question; pourquoi? parce que
c'est notre droit, notre devoir. Ne sommes-nous pas obli-
gés de soutenir un trône que nous avons élevé , un roi
que nous avons fait ?
GUSTAVE.
Nous sommes d'accord sur le but, mais nous différons
dans l'emploi des moyens.
M^s LAMBERT.
C'est- a-dire que, selon vous, un roi ne doit pas avoir
de cour.
GUSTAVE.
11 y a cour et cour.
M™* LAMBERT. *
Quoi ! nous ne serions pas d'assez bonne maison pour
vous, monsieur le républicain.
GUSTAVE.
Peut-être.
m"" LAMBERT.
Voili» la cause de votre opposition ?
MO
L'ARTISTE.
GUSTAVE.
Cette cause et celle que je vous disais tout a l'heure ; je
n'en ai pas d'autre. Je ne veux pas plus d'une cour bour-
geoise que d'un ministère anti-national.
M™<= LAMBERT,
Mais je n'ai jamais pensé autrement.
GDSTAVE.
Alors vous n'agissez pas comme vous pensez.
M™^ LAMBERT.
La cour n'est pas bourgeoise , j'espère : il y a le maré-
G..., la comtesse D..., madame de V... et le baron S...
GUSTAVE, riant.
Quelle brillante noblesse !
M">« LAMBERT. • ■
Vous regiettez la noblesse?
GUSTAVE-
Ce n'est pas moi qui la regrette, mais bien ceux qui
vont aux Tuileries.
JOSEPH , entrant.
Je viens de ramener la voiture de madame. Comme
j'arrivais, madame de Luceval descendait de la sienne ;
elle sera ici dans un moment.
GUSTAVE.
Du monde ! je me retire.
M""^ LAMBERT.
Restez donc : c'est une carliste un peu vive , mais en-
tendue et au fond de bonne composition.
[Paraît madame de Lucet^al.)
M™^ DE LUCEVAL.
Bonjour, ma toute belle; il y a bien long-temps que
nous ne nous sojnmes vues.
M^E LAMBERT.
Vous n'avez pas été la seule a vous en apercevoir.
M™<= DE LUCEVAL.
Mais pourquoi ne pas venir chez moi ? Est-ce que ma
société vous fait peur? Je conviens qu'elle diffère un peu
de la vôtre. Nous ne voyons que d'honnêtes gens.
M™<^ LAMBERT, gaiement.
Vous voulez dire des gens bien pensans,
M^E DE LUCEVAL.
Sans doute ; mais pour cela je ne suis pas intolérante :
je sais très-bien me rendre compte des opinions des autres
et des nouveaux devoirs que ces opinions peuvent impo-
ser. J'ai un cousin par exemple , un joli garçon que je
veux vous amener, {montrant Gustai^e) de l'âge et de
la tournure de-monsieur, à peu près Eh bien, la ré-
volution, qui l'avait trouvé capitaine de là garde, l'a
replacé chef d'escadron dans les hussards ; il est toujours
bon royaliste, mais pas aussi décidé qu'avant le 29 juillet.
Croyez-vous que je lui en veuille? Non. Je suis sûr de ses
sentimens, je le laisse libre de sa conduite. Sa mère, ma
pauvre tante, n'exigeait-elle pas qu'il quittât le service,
qu'il sortît de France; elle eût voulu le voir émigrer en
Espagne ou ailleurs. Cela n'était pas raisonnable, je ne
l'ai pas voulu et il est resté.
M™« LAMBERT.
Je vois que vous jouissez d'un certain empire sur son
esprit.
M™^ DE LUCEVAL.
C'est si naturel : nous avons été élevés ensemble et je
siris son aînée.
M™^ LAMBERT.
Il va a la cour?
M^fi DE LUCEVAL.
Certainement j ils sont enchantés de l'avoir. Le mar-
quis de Raizeville, ce n'est pas Ik un nom "a dédaigner.
M™* LAMBERT.
Et vous ne vous fâchez pas de ce qu'il y va ?
M""^ DE LUCEVAL.
M'en fâcher, et pourquoi? D'abord c'est son service
qui l'y appelle; et puis, je vous l'ai dit, je ne suis pas
intolérante. Je ne répondrais même pas qu'on m'y vît
quelque jour.
M"^ LAMBERT.
Vous ! ah , par exemple I
M™^ DE LUCEVAL.
Jugez donc, ma chère, de l'effet que je produirais au
milieu de cette réunion d'avocats et de boutiquiers.
M™" LAMBERT.
M. Lambert ne serait pas très-content de vous en-
tendre.
M™'' DE LUCEVAL.
M. Lambert est banquier : un banquier n'a pas de bou-
tique. D'ailleurs, vous ne doiuiez pas , j'espère, dans ce
que vous appeliez le travers d'une cour.
M™^ LAMBERT.
n y a des nécessités de position.
I
m
L'ARTISTE.
m
M™e DE LUCEVAL.
C'est-a-dire que ce travers, vous l'avez.
M™" LAMBERT.
Mon mari est reçu aux Tuileries comme député, moi
comme la nièce d'un général.
M'"« DE LUCEVAL.
Comme ta nièce d'un général de la République, je suis
fâchée de vous le faire observer.
M™e LAMBEUT.
Mais ne dirait-on pas qu'il en manquait auprès des
Bourbons de la branche aînée.
M^E DE LUtEVAL.
Ceux-là s'étaient ralliés.
M"^" LAMBERT.
Les autres ont fait de même pour les Bourbons de la
liranche cadette.
M™6 DE mCEVAL.
Ponvez-vous comparer?
M"* LAMBERT.
Je vous vois venir. La légitimité, m' allez -vous dire;
vous en êtes encore la.
M^E DE LUCEVAL.
Mais, ma chère, nous en sommes encore tous la.
Mine LAMBERT.
La légitimité ! Un mot, vous me l'avez dit souvent.
M""* DE LUCEVAL.
Un mot qui a sa valeur, sa magie, auquel beaucoup
des vôtres sont forcés de croire, maintenant que le mot
révolution n'en a plus guère.
GUSTAVE.
Madame a parfaitement raison.
M^^ LAMBERT.
Monsieur est du mouvement, vous devez être tous
deux d'accord. ' •
M"<= DE LUCEVAL.
A voir la réserve de monsieur, je l'aurais parié.
GUSTAVE.
Ce n'était pas de la réserve. Vous parliez, mesdames,
j'écoutais.
M™« LAMBERT.
Eh bien , vous devriez mieux profiler.
GUSTAVE.
C'est-à-dire vous accompagner ce soir.
M"'"î, DE LUCEVAL, fiant.
Ah , ah ! Monsieur ne donne pas dans le travers.
M"« LAMBERT. '■ ''■"•'■'■
Ne fût-ce que par devoir, il devrait y donner comme
votre cousin, madame.
M"e DE LUCEVAL.
Monsieur est militaire?
M"*! LAMBERT.
Il est maître des recjuètes.
M™»: DE LUCEVAL.
Et qu'attend- il poiir aller à la cour?
GUSTAVE.
Peu de chose, madame : j'attends que ce soit une cour.
j,me DE LUCEVAL.
Mai^ nionsieur pense très-sensémeut.
M°><î LAMBERT.
Pour un républicain !
GUSTAVE.
Je crois vous avoir dit souvent , ma cousine , que l:i
république n'était pas possible en France.
M^e LAMBERT.
Nierez-vous que vous l'ayez aimée.
GUSTAVE.
Je l'aimais en théorie.
. M™« DE LUCEVAL.
Cela se voit. On a «ne conviction et on la subordonne
aux circonstances. Par exemple, je suis carliste, moi, je
ne m'en cache pas , et cependant
M™c lam'bert. •
Vous vous rallierez à notre Louis-Philippe.
m""* de LUCEVAL.
Je ne dennande pas mieux , s'il parvient à nous assurer
pour toujours la tranquillité.
GUSTAVE.
Et à s'assurer lui-même. Jusques-la, madame et moi
nous lui refusons notre présence aux Tuileries.
M"e DK LUCEVAL.
Je promets à monsieur de n'y mettre les pieds qu'en
\i2
L'ARTISTE.
même temps que lui. — Adieu , ma chère , il faut que je
vous quitte.
M™« LAMBEUT.
Déjà!
jime DE LUCEVAL.
Ma tante m'attend dans ma voiture. (Riant.) Elle n'a
pas voulu monter.
M™'' LAMBEUT.
Probablement, vous ne lui rapporterez pas notre con-
versation.
M""^ DE LUCEVAL.
Je m'en garderai bien .
GUSTAVE.
Madame ne refusera pas mon bras jusqu'en bas.
( Gustai'e et madame de Luceval sortent.)
M™c LAMBERT , Seuls.
Qui eût jamais pensé que ces deux personnes s'enten-
draient? Ceux-là du moins ne sont pas fort dangereux :
ils laissent faire. Pauvre roi, que d'ennemis et d'indiffé-
rens il a! Et on ne veut pas qu'il s'entoure d'amis, de
gens qui ne craignent pas de se sacrifier pour lui ! Quant
a moi , je me sacrifierai , j'y suis bien décidée. — Voilà
trois heures, songeons à ma toilette et n'oublions pas la
note au Moniteur.
Philippe Busoni.
îtouufUfs.
— Le Chevreuil, vaudeville de MM. Le'on et Symcy , a
réussi aux Varie'te's , moins par le mérite réel de la pièce que
par le jeu invariablement comique d'Odry. C'est une imitation
lil}re de Kotzebue ; quiproquos et reconnaissances , déguiscmens
et imbroglio j mais l'allemand a cédé la place au français, puis-
que le rive s'est naturalise dans cette bluclte. Il est question
d'un jeune homme qui se cache après un duel , d'une baronne
qui se de'guise sous des habits d'homme , d'un marquis féodal
et d'un fermier John , qui a tué un chevreuil ; tout cela et da-
vantage est amalgamé avec esprit et obscui'ité : ce chevreuil
pourrait être plus mal accommodé.
— M. Blown-a envoyé à l'Institut la description et le dessin
de maisons de son invention , maisons portatives et commodes ,
et dont, selon lui, nous devrions faire adopter l'usage dans
notre colonie d'Alger, où nos courageux bataillons sont réduits
à coucher sub dio.
Les maisons de M. Blown ne ressemblent point aux cabanes
informes et massives de Moscow ou de Norwège : les siennes
sont composées de compartimcns artistement ajustés l'un à l'au-
tre, comme qui dirait les différentes pièces de nos armoires. Il
n'est nul besoin d'architectes pour composer une métairie , un
château ou une petite ville suivant le plan de M. Blown; il ne
faut tout simplement que des menuisiers. Vous pouvez, ainsi
logé, changer d'air et décamper quand bon vous semble, ou si
l'ennemi vous assiège : vous donnez deux coups de marteau ,
vous rompez une cheville , dévissez un écrou , et crac , voilà
une maison démontée, et que vous pouvez transporter sur les
épaules de votre valct-de-chambre ou de votre cuisinière... On
peut faire ainsi le tour Au monde , aussi philosophiquement que
Scarmantado.
— L'église de Saint-Benoît , construite sur les ruines de la
chapelle de Saint-Bache , laquelle avait remplacé un temple de
Bacchus , va être transformée en théâtre : c'est là que furent
enterrés le poète Pradon et le comédien Baron, ainsi elle ne
changera pas de destination ; mais les artistes regretteront les
belles pai-ties d'architecture gothique , qui ont déjà commencé à
disparaître sous le marteau. Le portail sur la rue Saint-Jacques
ne fait pas honneur à Perrault , qui nous a donné la colonnade
du Louvre; on n'aura presque rien à faire pour transformer en
portique de théâtre ce frontispice mesquin et écrasé; mais on
perdra les admirables détails de sculpture qui servent aux or-
nemens de l'ancienne entrée du côte du cloître : mieux il valait
encore laisser l'église à l'abandon , remplie de sacs de farine.
— La bande noire semble concentrée dans la capitale , de-
puis qu'on a nommé un inspecteur de monumens historiques; on
détruit tous les jours quelque vénérable reste de nos ruines na-
tionales, qui sont devenues des propriétés particulières, des
magasin», des échopes. En Grèce , ou bâtit les villages avec des
deliris de colonnes et de bas-reliefs ; en France , on fait du
moellon, du plâtre, de la chaux et du salpêtre avec les plus
précieux morceaux d'antiquité. Le cloître de la Sorbonne , la
seule partie qui survécût aux bâtimcns primitifs du collège ,
après avoir été occupé par l'atelier de David, un dépôt de pa-
pier et des conférences de droit , vient d'être aligné et rebâti en
maisons neuves; les curieux connaissaient de réputation les
hautes fenêtres à ogives et les voiltcs hardies de cet édifice.
M. Vitet n'a jamais sans doute inspecté la place Sorbonne.
i
L'ARTISTE.
415
Beaux- xlvt&.
HISTOIRE D£ I.'ART.
VIES DES PEINTRES ANGLAIS , PAR ALLAN CUNNINGIIAM.
Dans cet ouvrage, publié a Londres l'année deraière,
l'auteur, M. Cunninghani, ne s'annonce pas comme un
artiste (|ui a long-temps manié le pinceau , il se donne
simplement pour un amateur ^ chez ([ui la réflexion et l'é-
tude ont dé\eloppé le goût ; le gont , qui dans les hom-
mes inappris n'est que le sentiment, plus ou moins juste,
des beautés de la nature.
Assurément c'est quelque chose, à notre avis, c'est
beaucoup même que ce sentiment , que cet instinct du
beau , qui , de lui-même , s'accuse à la vue d'un chef-
d'œuvre , sans que pour se produire il ait besoin d'une
étude pénible et d'une attention obstinée. Cet instinct,
première disposition pour l'art, les artistes l'ont : sans
cela ils ne seraient point artistes. Il est aussi le privilège
de quelques critiques , et des meilleurs , car celui-ia par-
lera mieux de l'art qui sentira le plus vivement ses beau-
tés ; il dira mieux qu'un autre en quoi tel ou tel auteur
s'éloigne ou se rapproche de la nature ; comme ses inspi-
rations seront plus lidèles, sa critique sera plus sûre,
mais seulement en ce qui touche à l'art intime, à l'art
considéré comme représentation réelle et absolue de la
nature , et non pas sous le rapport de ses procédés et de
ses moyens.
Si la nature seule donne l'instinct, le premier jet ; si la
nature seule donne ce qui peut un jour devenir le feu sa-
cré, il n'y a que le travail et la réflexion qui l'assurent,
et chez les critiques il n'y a que l'étude des procédés ma-
tériels qui puisse donner a leurs observations l'autorité
nécessaire pour qu'on y croie , la solidité indispensable
pour qu'on s'y fie. '
Pour écrire la vie des plus célèbres artistes»anglais ,
M. Cunningham n'a pas pensé qu'on pût exiger de lui de
profondes éludes prélinn'uaires, non plus que les dehors
fardés d'iuic critique tranchante ; il n'est ni savant ni pé-
dant. De l'art , il n'en a que le goût avec la sûreté de
jiigemcnt qu'il donne : aussi n'a-t-il pas voulu tordre et
forcer ses facultés pour dire des choses qu'elles ne pou-
vaient lui inspirer, ni pour montrer des objets qu'elles ne
lui faisaient point voir. Sa critique , s'il y en a une dans
son livre, est historique, cl non dogmatique; elle n'en-
seigne pas , elle raconte. 11 donne avec fidélité la biogra-
phie des artistes; parfois il hasarde ce qu'il pense de leurs
TOME 11. )1* LIVRAISUS.
ouvrages ; il dit souvent ce qu'il en a entendu dire et
toujours ce qu'ils lui ont fait éprouver.
A tous ces titres son livre mériterait d'être traduit. Un
tableau des premiers temps de la peinture en Angleterre
en est l'introduction obligée ; nous en avons extrait les
détails qui suivent : ce sont de précieux matériaux jwur
une histoire générale de l'art , telle que notre siècle nous
la donnera sans doute.
Ei^ngleterre, le génie original et élevé des poètes na-
tionaux s'était déjà fait connaître dans plus d'un noble
ouvrage , tandis que la peinture et la sculpture ne ser-
vaient encore qu'à conserver de grossières légendes et a
reproduire la figure du dernier saint que l'ignorance et la
crédulité ajoutaient au calendrier. Henri III, roi pieux
et trenibleur , fonda beaucoup d'églises qu'il enrichit
de peintures avec un soin digne d'éloges. Avant lui
( ô honte ! ) un artiste n'était considéré que comme un
ouvrier ; il était souvent tout à la fois découpeur de sta-
tues, barbouilleur défigures, peintre de bàtimens , ta-
pissier , maçon , et quelquefois , par-dessus le marché ,
tailleur. Le génie n'était pas encore venu au secours de
l'art, et les tableaux se faisaient de commande, comme
aujourd'hui un meuble ou un carrosse.
Henri III mit en réquisition tous les talens , petits et
grands , de son royaume , pour décorer ses églises ; un
Florentin , Guillelmo , fut mis à la tète de la manufacture
de saints et légendes.
Les mœurs guerrières , chez une nation , ont toujours
été contraires au développement des arts : c'est ce qui
explique en partie leur engourdissement sous les deux
premiers Edouard. Sous Edouard III, on vit poindre,
mais faiblement , le retour de mœurs plus douces et plus
élégantes ; l'art de la peinture se ressentit toutefois encore
de l'esprit guerrier. Aux commandes de saints et de sain-
tes succédèrent des commandes d'armures, de bannières,
d'écussons. Saint Edouard fit place h saint Georges.
Les guerres civiles qui suivirent menacèrent un mo-
ment de replonger dans la barbarie. Les artistes d'alors
ne montrent encore ni originalité de conception ni habi-
leté d'exécution. Les figines sont sans expression , les
corps sans proportions et les ornemens ridicules.
Pamii les essais informes de cette époque, il en est un
cependant qui mérite de fixer l'attention : c'est une pein-
ture sur bois. Les personnages, moins grands que nature,
représentent le roi Henri V et sa famille : au milieu , sur
le premier plan, un ange tient déployées, dans ses mains,
les couvertures de deux tentes, de l'une des«]uelles sort
le roi , accompagné de trois princes , et de l'autre la
reine , suivie de princesses. Sur le second plan, on voit
saint Georges cohibattant le dragon, tandis que sainte
Cloliude est ii côté dans l'attitude de la prière.
Il
MA
L'ARTISTE.
Vers le même temps , on essayait des portraits, mais
ils sont grimaçans et grotesques. La position d'un artiste
était alors singulière : il était a la fois architecte, orfèvre,
sculpteur, peintre , armurier ^ lien cx'ste un singulier
monument : c'est un contrat entre le comte de Warwick
et John Ray, tailleur de Londres, par lequel ce dernier
s'oblige à exécuter les armoiries de la maison du lord.
Dans le compte du tailleur se trouvent compris des grif-
fons d'or et la vierge Marie , des bannières pour la euerre
et des banderolles pour une procession, les douze apôtres
et un habillement pour Sa Grâce.
C'était alors le temps d'une splendeur barbare. Ne sa-
chant pas émouvoir par des peintures vraies , les artistes
travaillaient sur des objets d'une valeur matérielle. On
ne voyait que rois et reines dorés, vierges sur des nuages
d'or, etc.
Alors aussi , et par compensation à ce mauvais goût ,
les peintres enjolivaient les missels. C'était une occupa-
tion fort lucrative pour eux. Il y a de ces peintures qui
sont très-bien faites ; leur beauté consiste dans le coloris;
on y admire une richesse et une délicatesse de couleurs
qui imite le lustre de la peinture a l'huile.
Ces livres, sortes d'album, étaient richement reliés, fer-
més par des agrafes d'or, et serrés dans des armoires d'où
on ne les tirait qu'aux grandes occasions , pour les faire
admirer aux belles dames , aux poètes et aux chevaliers.
Ces trésors , assez peu regrettables aujourd'hui , furent
brûlés lors de l'insurrection qu'alluma contre le papisme
le zèle pour la réforme.
A l'avènement de Henri VIII , les arts étaient tombés
très-bas. Dans le siècle précédent, l'abus du savoir avait
amené l'allégorie. Jupiter , Junon , Vénus , Mars , figu-
raient dans les tableaux a la suite des rois chrétiens; on y
voyait tout l'Olympe en bottes a hauts talons, avec des
cravates de dentelles et des perruques.
Ceux qu'on appelait sous Henri VIII des artistes
portaient la livrée et recevaient des gages. C'est tout
dire.
Dans ce grand naufrage , seule , la peinture de por-
traits échappa. Henri VIII n'avait pas le goût des arts ;
mais il possédait ces salutaires défauts qui en tiennent
lieu : il était vain et somptueux. Sa vanité lui fit protéger
Holbein.
Hans Holbein est le premier peintre remarquable dont
l'Angleterre puisse se vanter. M. Cuimingham vante le
naturel et la vérité de la ressemblance de ses portraits. Il
cite cependant une anecdote qui prouverait que , dans
l'occasion , Holbein faisait céder cette ressemblance à des
■ C'est a peu près ce qu'on exige aujourd'hui d'un auteur dramati-
que ou d'un romancier.
considérations de courtisan : il avait fait un portrait si
joli d'Anne de Clèves , que le roi , en voyant la peinture,
s'éprit de l'original. Quand l'original fut en sa posses-
sion, Henri s'écria : « Holbein est un flatteur ; il m'a
fait une femme , et c'est une jument flamande. »
Les ouvrages d'Holbein étaient fort nombreux ; quel-
ques-uns furent détruits dans les guerres civiles , d'autres
lors de l'incendie de Whitehall ; il y en a eu de vendus à
des étrangers par le parlement puritain. Les quatre-vingt-
neuf portraits originaux des principaux personnages de la
cour de Henri VIII sont a peu près ce qui reste de plus
curieux dans la collection du roi d'Angleterre. La plu-
part de ces portraits , dit Walpole , sont très-beaux ; la
touche ferme et hardie de Holbein est , sous certains rap-
ports , bien préférable à un fini plus moelleux ; et quoi-
qu'ils n'offrent guère que le trait presque sans ombre,
avec de la couleur de chair sur les figures , on y distingue
une vigueur et une vivacité qui les mettent au rang des
meilleurs ouvrages. Holbein , qui méritait peut-être une
plus longue notice que celle que M. Cunningham lui h
consacrée , n'était pas seulement peintre , il savait mode-
ler, était bon graveur et bon architecte, il faisait aussi
des ornemens et des dessins pour les livres. Aujourd'hui
encore il en existe un de sa façon que l'on conserve au
Musée Anglais.
La fameuse Elisabeth , qui défendit , par proclama-
tion, a tout peintre de faire son portrait, se laissa pein-
dre néanmoins par Luc de Heere. Cette peinture est res-
tée ; on y voit la reine, dans un riche costume, sortant
de son palais , entourée de Junon , Minerve et Vénus :
Junon laisse tomber son sceptre , et Vénus sa ceinture.
Invention mesquine ! grossière flatterie !
C'est vers la fin de ce régne qu'Hilliard et Olivier
commencèrent a se faire connaître. Hilliard, aimé de
la cour, fut le maître d'Olivier, qui fut plus aimé de la
nation. Il n'a fait que des miniatures , qui rivalisent avec
celles d'Holbein.
C'est sous le règne de Jacques I'^'" que Vandick com-
mença son immense réputation. C'est a la cour de Char-
les l'^i'qu'dl eut ses plus beaux momens, qu'il fit ses meil-
leurs ouvrages. Le premier, il copia en petit les ta-
bleaux des maîtres italiens.
Charles I<='' est le seid des rois d'Angleterre qui ait eu
une véritable collection digne de son rang. Son goût
connu pour les arts lui valut des présens précieux de la
part des princes étrangers. C'est ainsi qu'il reçut du roi
d'Espagne la Vénus ciel Prado, du Titien , et le Caïn et
Abelj de Jean de Bologne ; les états de Hollande lui en-
voyèrent des Tintoret et des Titien. Il employait d'ha-
biles artistes "a copier ce qu'il ne pouvait acheter. Rnbens
lui procura les cartons de Raphaël , et il acquit , par l'en-
%
L'ARTISTE.
H5
treraise de Buckingham , la collection du duc de Man-
toue, composco de quatre- vingis tal)lcaux , ouvrages,
pour la plupart , du Titien et du Corrège. Il est peut-être
curieux de connaître la composition de la galerie de Char-
les I" : elle contenait quatre cent soixante-seize tableaux
de trente-sept peintres. Il y en avait onze d'IIolbein , onze
du Corrège, sept de Parmegiano, neuf de Raphaël, sept
de Rubens, seize de Julio Roinano, sept de Tintoret,
trois de Rembrandt , seize de Vandick, quatre de Paul
Véronèse, et deux de Léonard de Vinci. Cette collection
s'accrut, en -I62S, de celle de Rubens, que Bucking-
ham acheta de cet artiste. La galerie de Whitehall
s'enrichit alors de trois nouveaux Raphaël et de plu-
sieurs Titien , Paul Véronèse et Léonard de Vinci.
Charles I''"" ne considérait les nombreux tableaux de la
galerie de Whitehall que connue le noyau d'une collec-
tion plus considérable dont il rassemblait les matériaux.
Ce fut en vain qu'il écrivit de sa main a l'Albane , pour
l'engager à venir en Angleterre : Buckingham fit de vains
efforts pour attirer Carlo Maratti. Le hasard fit obtenir
ce que les offres les plus brillantes n'avaient pu procurer.
L'infante d' Espagne envoya Rubens pour la représenter
à la cour d'Angleterre. On le reçut en triomphe , et on
obtint de lui qu'il peignît, dans la grande salle de White-
hall , l'apothéose de Jacques 1er. Rubens resta nn an
en Angleterre , et donna une grande impulsion à l'art.
On ne vit plus guère de ces formes raidcs , de ces froides
copies, qui pullulaient naguère. L'Angleterre possède
aujourd'hui quatre-vingt-huit tableaux de ce maître.
Charles eut encore le bonheur de s'attacher Vandick.
Celui-ci s'était rendu en Angleterre, en 1632; il avait
alors trente-quatre ans. Après y avoir séjourné quelque
temps, sans qu'on fît attention a lui, il se dégoûta et re-
passa la mer. Le roi apprenant alors qnel trésor il avait
négligé , chargea un de ses gentilshommes de le ramener.
Vandick revint , et fut mis au nombre des peintres pen-
sionnés par le roi. On sait que la reine posa devant lui
avec ses en fans.
Vandick avait étudie a Rome sons Rubens. « Le bniit
courut , dit Walpole , que le maître était jaloux de l'é-
lève , parce qu'il lui conseilla de cultiver la peinture du
portrait. Rubens donna effectivement ce conseil a Van-
dick , et ce fut certainement de bonne foi et avec raison.
Vandick semble né pour peindre le portrait, ses orne-
mens sont faits avec luie exactitude et nn fini merveil-
leux , son genre est tranquille et peu élevé , et il ne sem-
ble pas avoir une grande idée des passions. » Ce jugement
n'est qu'une froide justice rendue au talent de ce grand
peintre, dont les portraits seront le sujet d'une admira-
tion éternelle. L'Angleterre possède plus de deux cents
de ses ouvrages. Il n'a jamais eu que deux rivaux : Rey-
nold , pour la hardiesse du pinceau , et Lawrence , pour
le charme qu'il a su répandre sur ses figures de femmes ;
mais personne n'a égalé Vandick pour la noblesse des
tètes d'hommes, pour l'ame et la vie qu'il a su y jeter.
Malgré la vigueur de son trait , il n'a {wint de posture
exagérée , rien de forcé ; quelle que soit la pose de ses fi-
gures, tout en est doux et giacieux. Il dédaignait ces loin-
tains vaporeux dont les peintres se servent si souvent.
Ses figures de femmes ne sont pas , 'a beaucoup près ,
aussi bonnes ; elles manquent de fraîcheur et de grâce.
Les peintures de Vandick , observe Barry , sont évi-
demment faites d'un seid jet et rarement retouchées ; elles
ne sont pas moins remarquables par la vérité , la beauté
et la fraîcheur du coloris , que par la supériorité du des-
sin. Reynold a dit du Saint-Sébastien et de la Suzanne
de cet artiste, que « ce sont des ouvrages de sa jeunesse,
et que plus tard il ne retrouva plus un si brillant coloris. »
La première manière de Vandick était d'imiter Rubens
et le Titien , en supposant le soleil dans la chambre ;
dans ses autres peintures il se servit de la lumière ordi-
naire.
Nous continuerons, dans un autre article, l'examen de
l'ouvrage de M. Cunningham.
Ctttf'raturf.
LE bii.i.z:t doux.
Eles-vous de ceux qm' regrettent l'amour? Quand , en
France, l'amour était partout , le beau temps ! L'Italie et
l'Espagne affluaient dans nos moeurs françaises ; alors la
femme avait l'empire ; le roi soupirait a ses pieds ; le trou-
ii6
L'ARTISTE.
\ère chantait pour elle ; le héros se battait armé de pied
en cap; le vieux moine usait sa sandale "a l'éviter. Noble
passion ! L'Italie a dû à l'amour son langage; la langue
nouvelle, ses poèmes, ses contes. A l'amour le dix-sep-
tième siècle a dû toute sa poésie. Mais aussi l'amour était
une science singulièrement compliquée dans ce temps-lk.
C'était une guerre savante toute composée de petites
ruses, de petits détours, démarches et de contre-marches ;
petits soins et fleuve du Tendre ont été des réalités.
Puis ce monde-Fa était paré en rubans, en dentelles, en
beaux cheveux , en galons doi'és , tout préparé pour l'art
et la poésie ; puis des fortunes et de grands noms et ces
grands noms et ces fortunes aux pieds d'une femme. Le
premier surnom que cherchait un cavalier, c'était celui-
là : le magnifique, avec lequel La Fontaine a fait le beau
conte que vous savez.
Ainsi poursuivie par l'ambition, par l'amour; ainsi
entourée par les soins, parles présens, par la beauté, par
le courage, la vie d'une femme était un long poème. Jo-
lie, volage, capricieuse, coquette, on souffrait tout, on
lui pardonnait tout , elle était reine ! Jamais une femme
n'était seule comme de nos jours; ime femme, c'était un
chef-d'oeuvre étudié, aimé, fêté, qui suffisait "a toute une
vie. Tout le dix-septième siècle était une espèce de ché-
rubin au jeune coeur tout occupé k soupirer.
Un poète arrivait ; il n'avait plus de sujet pour sa lyre ,
les dieux étaient absens, les hommes étaient épuisés,
rOlympe était vide, la terre déserte : le poète, a défaut
du ciel et de la terre/ prenait une femme; il l'appelait
Lycoris ou Néehra. Il avait quelquefois un nom de femme
et rien de plus ; il faisait à ce sujet une élégie ou un
drame ; la femme de son idéal ou de son amour lui servait
de poème épique , et tout était dit.
De même le peintre. Laisse la le moyen âge, laisse la
le paysage monotone , laisse là les fleurs, les arbres , les
nuages, le soleil qui se lève ou qui se couche, les vi-
traux gothiques , les varlets , les damoiselles aux gants
dorés, tout l'attirail ordinaire du tableau vieux ou mo-
derne; laisse là tous les lieux communs, prends une
femme , rien qu'une femme ! Qu'elle soit belle , fais-la
belle : tu la feras vraie après. Que ce soit d'abord une
femme ; tu la jetteras dans une action dramatique , si tu
veux ; découvre-la-nous belle et jeune, élégante , jolie. Il
y a d'inépuisables tableaux à faire , d'inépuisables vers à
écrire ; il y a de grandes pensées et de bons poèmes : pour-
vu qu'on aime, qu'on sente, qu'on estime , qu'on respecte
son modèle !
Une femme !
Ainsi a fait Sigalon. Il a trouvé une belle femme, un
jour ; la trouvant belle, il se l'est facilement racontée elle-
même ; la tête , les mains, les bras, le sein qui bat, toute
la femme. Puis il l'a facilement placée dans un drame.
Hélas ! hélas ! il s'agit encore dans son tableau de ce drame
perpétuel dont la femme est tour à tour l'héroïne et la victi-
me. Quand une femme se rencontre entre deux passions ,
la passion du vieillard et celle du jeune homme, la pre-
mière riche, les mains pleines de diamans et d'or, la seconde
vive et vraie, le cœur plein de poésie et d'amour ; toute
l'histoire de la femme est là, réunie en un seul trait.
D'une part, le riche collier de perles; d'autre part, la
simple lettre d'amour ; ici un vieillard , là un jeune ■
homme. Qui l'emportera, du riche ou du pauvre? qui
l'emportera, du vieillard ou du poète? A qui se livrera-
t-elle, cette femme insouciante et jolie? Voilà toute la
question. A présent nos deux passions sont en présence , d
haletantes, troublées, pleines de délire! A moi ce trésor I
que je paie ! dit le vieillard ; à moi cette femme que j'aime ! |
dit le jeune homme. Elle, penchée, inquiète, timide,
sourit à l'un et à l'autre; elle est indécise et vaniteuse ,
elle est femme, elle est belle , elle sait que même dans son
indécision elle est belle. Voyez d'ailleurs : le précieux
coffret est tout ouvert devant elle, la lettre d'amour est
encore toute cachetée. Pauvre jeune homme!
Les sages regardent tour à tour la femme, le coffret et
la lettre ; les sages n'écrivent point de lettres , ils n'en-
voient point de collier , point de présent : ils regardent
et ils aiment toutes les femmes, c'est le moven de ne rien
leur envoyer.
ARLEQUIN.
Je ne sais quelles histoires on a contées sur son origine.
Un savant de ma connaissance , membre correspondant
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , de celles
de Leipsick, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, des Ar-
cades de Rome , de la Crusca, de Florence et de plusieurs
autres que j'oublie, a fait sur ce sujet six tomes in-quarto
illustrés de gloses et annotations, travail fort précieux,
je vous assure, et qui ne lui a pas coûté moins de quatorze
ans de recherches très-assidues. Le même auteur prépare
en ce moment un livre très-remarquable sur la quesîioij
de savoir si l'empereur Charlemagne portait à sou couj
L'ARTISTE.
ii-,
ronnenient des bottines ou des sandales. Plusieurs autres
éiudits dont l'autorité est d'un grand poids se sont faits
aussi les généalogistes d'Arlequin. Pauvre Arlequin ! ils
l'ont traité comme un vers d'Homère ou connne un fos-
sile; ils l'ont examiné, retourné, torturé dans tous les
sens ; ils l'ont élendu sur une table d'anatomie, afin de
l'inspecter au microscope. A lui , être tout de caprice et
de poésie, a lui, si leste et si folâtre, ils ont fait impitoya-
blement traîner le boulet de leurs commentaires. Eh 1 que
m'importe a moi si trois écoliers rencontrèrent ini jour
un petit nègre abandonné; si, de trois morceaux de drap
de couleurs diflërentes dérobés chez leurs parons, ils fi-
rent a l'orplielin un vêtement bigarré, puis l'armèrent
d'un sabre de bois et dans cet équipage le promenèrent
dans la ville? Que m'importent cette origine et tant d'au-
tres? S"inquièle-t-on si fort de la naissance de ses amis ?
et c'est mou ami qu'Arlequin ; nous nous connaissons de
longue date; j'ai étudié son caractère ; Arlequin , si sim-
ple , si bon , si naïf, avec ses petites colères enfantines qui
s'apaisent si vite, ses petits caprices si faciles "a satisfaire;
Arlequin qui pleure et rit tout a la fois , Arlequin qui se
réjouit d'une mouche qui vole ou d'un rayon de soleil.
Je l'ai vu amoureux ; bien plus , vous me croirez si
vous voulez, je l'ai vu aimé, malgré sa figure noire : car
il eût tout sacrifié pour son Argentine , tout , jusqu'à sa
pitance de macaroni , jusqu'il sa batte et son feutre gris a
queue de lapin ; c'est beaucoup, quand on ne possède pas
autre chose. Et n'imaginez pas que, pour être bon , Arle-
quin n'ait pas d'esprit ni de malice : il raille parfois , mais
le moyen de s'en fâcher ! ses plaisanteries sont aussi inof-
feasives que sa pacifique épée.
Oh ! messieurs les savans, laissez là mon ami , je vous
en supplie ; vous l'étoulferiez sous votre science, vous
l'enlaceriez dans vos dissertations comme un papillon
dont en aurait englué les ailes ; vos gros volumes le fe-
raient mourir de peur; ils les prendrait pour des grimoi-
res, lui, pauvre ignorant qui fut forcé l'autre jour de re-
courir 'a Mazzetin , son rival , pour se faire lire un billet
doux. S'il lui faut des titres de noblesse, apprenez,
sangodémi ! qu'Arlequin fut une fois le camarade d'un
siint-père; mais il n'en est pas plus fier pour cela. D'ail-
leurs, messieurs les académiciens , je sais bien sans vous
comment il est né. Ce fut en Italie , par un beau soir de
carnaval , a l'éclat des flambeaux , au son des mandolines,
parmi les rires , les baisers d'amour , les signaux d'éven-
tail , les brocards et les concetti qui se croisaient comme
une pluie ; ce fut au milieu d'une course de masques, au
moment animé et le plus fou , quand il faut a la gaieté
des boufl'onneries nouvelles. 11 eut tout d'abord son mas-
que a lui , son costume a lui. Pourquoi ce masque fnl-il
noir? pourquoi ce costume fut- il bariolé? Demandez
compte il l'imagiuation de ses fantaisies. Arlequin n'est
pas le fruit d'un labeur de cabinet, comme \\n Grec ou un
Romain conçu et procréé à grands efforts de rhétorique et
d'hémistiches : le voila tel qu'un caprice folâtre le mit sans
peine au monde, en lui disant : Va, sois Arlequin; le voilà
tel que l'Italie entière l'adopta. Mais c'est à Bergame qu'il
a pris droit de bourgeoisie ; Bergame possède son Arle-
quin comme Naples a son Pulcinella au teint bourgeonné
et à la double bosse ; Bergame est fière de son Arlequin
comme Mantoue de son Virgile. J'irai visiter Bergame
en pèlerinage; ou plutôt, non, je n'irai pas: car mou
désappointement serait trop amer si les habitans n'avaient
point d'habits aux couleurs bigarrées ni de queue de la-
pin à leur chapeau. Que j'aime ce costume, élégant, bi-
zarre comme celui qui le porte ! Heureux peuple que c«
peuple d'Italie , chez qui un caprice des mes enfante de
si riantes et si poétiques créations ! Peuple en qui l'art est
un instinct , l'imagination un don de nature comme son
beau soleil et son ciel bleu ! Là Pasquino lui-même parle
en vers. Combien il est plus artiste que toutes les Acadé-
mies du monde, ce Façchino qui , le soir, assis sur le ri-
vage vis-à-vis de Caprée et d'Ischia , prête l'oreille aux
récits pompeux du Narratetir ou s'épanouit aux saillies
vives et pétillantes des Burattiiù !
Arlequin est un type. Arlequin, c'est le peuple ita-
lien, peuple léger, spirituel, insouciant du reste, pourvu
qu'il ait de la musique à savourer, sa polenta de tous les
jours ; peuple qui se lai.sse aller au plaisir avec bonhomie,
sans prétention et sans apprêts, ne faisant rien et ne s'ab-
stenant de rien parce qu'on le regarde. O maladroits et
lourds farceurs que nous sommes, avec nos grossiers Jan-
nots , nos ignobles Jocrisses, et surtout nos vils etdégoù-
tans May eux! Nation prosaïque, chez qui M. le préfet
donne, par ordonnance , le signal de la gaieté , et lance
des masques dans les carrefours , afin qu'il soit dit que
l'on s'amuse ! Pour la bonne compagnie , oh ! ne pensez
pas qu'elle coure les mascarades comme au Corso ou
dans la rue de Tolède ! Non pas vraiment ; elle est trop
prude. Tout au plus se permet-elle les bals travestis, où
tous les temps , tous les costumes font cercle aussi gra-
vement qu'à une réception de cour; où le moyen âge
cause bourse et politique , et joue à l'écarté avec le siècle
de Louis XIV. Quant à nos danses, fi de la tarentelle et
de la soltarello! les nôtres sont bien plus raisonnables :
on dirait la danse des morts. O mon gentil Bergamasque,
dans notre prétendu carnaval, j'ai vu, pour comble d'in-
famie, j'ai vu des arlequins de police souiller ton gra-^^^BR^
cieux habit; les misérables qu'ils sont! Viens, Arletf^
chino mio , toi , le seul digne du nom , viens rasseif
batte sur les épaules de ces usurpateurs et les souffle
MS
L'ARTISTE.
d'un revers de ton chapeau. Mon Arlequin, voila ta gui-
tare favorite , voila des macaronis et du parmesan. Toi ,
tu n'as pas besoin d'une autre mise en scène ; oh ! je t'en
prie , monte sur nos tristes théâtres avec tes grâces de
chat , caressantes et flexibles , avec ton atmosphère de
poésie libre et fantasque ; venge-nous de tous les pédans ,
jeunes ou vieux , qui nous assomment ; saute sur leur ta-
ble , danse sur leur papier, envoie au plafond leur écri-
toire, et puis fais-leur une gambade et une grimace. Arle-
quin, que ton petit chapeau nous console de tous les
petits chapeaux historiques dont on nous a dernièrement
assiégés. Arlequin, soulage-nous des extraits dialogues du
Moniteur, des gros drames plaqués de soi-disant chroni-
ques, des héros mélancoliques et furibonds, qui poignar-
dent, violent et empoisonnent. Oh! pour toi, mon cher
Arlequin, pour une de tes bonnes et réjouissantes para-
des telles que tu les improvisais devant tout un sacré-
collége de cardinaux pâmant de rire, je donnerais
soixante actes de vers a césure ou sans césure , je doiuie-
rais douze volumes d'élégies ou de rêves noirs , je donne-
rais l'Institut, je donnerais plus de choses que le pacha
de M. Victor Hugo pour sa Grecque. Mais tu as peur
de notre ciel froid et blafard , de notre public pincé , de
nos journaux , de nos critiques k lunettes; ce sont choses
que tu ne connais pas, mon pauvre Arlequin. Eh qui
sait encore si , a ton petit chapeau giis , on ne te pren-
drait pas pour un sectateur de la république ? Ils seraient
capables de le confisquer, ton joli chapeau, et tu pleu-
rerais; grande au moins serait ta surprise, car, la répu-
blique ou la royauté , tu ne t'en soucies guère. Oui , tu
as raison , laisse-nous , Arlequin ; tu as besoin de ton
pays, de ton soleil, de ton public, de ton macaroni na-
tal ; ici le soleil n'est pas chaud , le macaroni n'est pas
bon , le public ne rit pas. Oui , c'est l'Italie qu'il te faut ;
c'est dans ta patrie qu'il faut te voir.
Reste dans ta patrie , Arlequin , reste dans ta patrie ;
c'est Ta qu'il faut te voir, c'est la qu'il faut t' entendre.
Va , si Saint-Charles et la Scala te sont orgueilleusement
fermés, plutôt une loge de marionnettes sur les quais de
Naples , bien animée , bien bruyante , bien italienne ;
car l'on t'y connaît, l'on t'y comprend. L'a j'irai te re-
trouver et t'applaudir ; Ta je me ferai lazzarone , afin
de rire avec toi , mon cher Arlequin, si quelque part on
rit encore.
Théodore Muret.
DE M. SCRIBE ET DE SOIV THÉÂTRE ■.
On a tant répété que le talent de M. Scribe et son théâ-
tre étaient populaires, que cette opinion, qui sérieuse-
ment n'en fut jamais une pour persoime , a fini par deve-
nir générale ou a peu près. S'inscrire eu faux contre elle
aujourd'hui , ce serait prêcher un paradoxe , et nous ne
sommes malheureusement pas arrivés a un point assez
avancé de civilisation pour qu'un paradoxe de cette im ■
portance puisse être établi impunément. Galilée ( c'est
une bien vieille citation, j'en conviens), Galilée fut jeté
en prison , vous savez pourquoi ; on en ferait bien d'au-
tres a celui qui soutiendrait ce qu'heureusement pour
moi je n'ai pas envie de soutenir. Et puis, voyez donc
quelle érudition, quel travail il me faudrait pour appré-
cier l'état de la littérature dramatique en France depuis
Jodelle jusqu'au moment où l'influence de M. Scribe est
venue la modifier ! que de recherches pour pouvoir dire ,
avec l'espérance de n'être pas démenti : l'auteur du Ma-
riage de Raison a pris ceci et rendu cela ; il s'est inspiré
de cet écrivain , mais cet autre ne lui a été utile en rien ;
et notez bien que beaucoup de ces écrivains sont vivans,
que , d'un moment "a l'autre , vous êtes exposés a dîner
avec eux et à en recevoir un démenti , car ils connaissent
mieux que vous, que moi , que tous les commentateurs
présens et a venir, le fort et le faible du talent de
M. Scrihe ; ils savent de science certaine où et com-
ment M. Scribe s'est inspiré , a qui il a emprunté ce mot
piquant , a qui cette scène , à qui cette pièce, a qui son
théâtre. D'ailleurs ce théâtre, dont on parlait tant hier,
devient tous les jours pour nous de l'histoire de plus en plus
ancienne, et, pour écrire cette histoire , il serait convenable
de se sentir doué d'un de ces courages l'obustes et naïfs,
qui accomplissent en conscience une tâche qu'ils croient
utile parce qu'elle les amuse , et méritoire parce qu'elle
ennuie les autres.
De toutes les conséquences de la révolution de juillet, il
y en a deux principales accomplies jusqu'à ce jour : ce sont
l'abolition de l'hérédité de la paiiie et la décadence du
théâtre de M. Scribe. Celle-ci n'a été que la conséquence
forcée de l'autre , bien qu'elle l'ait précédée. Qu'on y re-
garde en effet d'un peu près, et l'on verra qu'il y avait
solidarité entre ces deux grands faits de la restauration ,
comme dirait un doctrinaire : tout le talent de M. Scribe
c'est d'avoir compris comment il fallait faire la comédie
sous la restauration , c'est de s'être placé avec beaucoup
de tact dans un juste milieu qui lui permît de flageller
' Chez Houdaille et Veniger, rue du Coq-Saint-Honoré, n" 6.
L'ARTISTE.
U9
des ridicules de peu d'importance et de caresser des pré-
jugés qui eu avaient beaucoup. Ainsi, cju'iminole-t-il sur
la scène? des parasites, des fats, des bourgeois bonasses,
des boutiquiers dont les babiliides sont communes et les
manières triviales. Non-seulement il n'attaque jamais un
viceen face, et son genre, il faut le dire, ne l'y autorise pas,
mais il lui vient rarement dans l'idée de le ridiculiser, ce
qui lui réussit si bien d'ordinaire : en revanche, M. Scribe
semble sympathiser avec ces idées impitoyables qui sacri-
fient sans remords les passions aux usages et les sentiraens
aux convenances. Il nous suffir de citer le Mariage de
Raison , Malvina j Philippe. Voyez, dans la première de
ces pièces, Suzette, qui aune passion vraie,estsacrifiée sans
pitié ; elle sera malheureuse avec Bertrand sans qu'il soit
bien certain qu'Edouard trouve le bonheur dans une
union mieux assortie. Malvina, dont l'inclination est
comme la tète, toute romanesque, ne trouve dans Baren-
tin qu'une ame sèche et froide; et ne pensez pas que l'idée
de l'auteur ait été de présenter ici, comme il l'a fait de-
puis dans une nouvelle qu'a publiée la Ile(^uedePaiis,\c
caractère d'une jeune fille égarée par la lecture de romans,
et qui aime avec son imagination sans qu'il en résulte
rien de làcheux pour elle , si ce n'est un tête-'a-tète d'une
journée avec un jeune homme. La faute, si faute il y a,
de Malvina et celle de Matliilde sont les mêmes ; mais
dans son proverbe M. Scribe ayant traité la chose beau-
coup plus sans façon, il n'a pas besoin de sacrifier la
jeune fille pour la corriger. Malvina au contraire sera mal-
heureuse toute sa vie pour avoir cru aimer et pour avoir
caché cette fâcheuse illusion a ses parens.
Si dans le Mariage de Raison Suzette est cruellement
punie d'avoir levélesyeux au-dessus d'elle, mademoiselle
d'Harville de Philippe n'est pas moins digne de pitié
pour s'être mésalliée. Cette demoiselle d'Harville a les
plus grandes obligations au soldat Philippe qui lui a sauvé
la vie. Elle l'a épousé an moins autant par amour que
par reconnaissance. N'importe, l'auteur arrangera si bien
les choses que , sous prétexte de punir mademoiselle
d'Harville de son caractère, qui n'est pas beau, ce sera
bien réellement de sa mésalliance qu'il la punira.
M. Scribe a fait cinquante autres pièces où celte pensée
de peindre les mœursd'une société raffinée dans l'élégance
et dans la corruption morale n'est pas si tranchée que
dans celles-ci ; mais alors même cet esprit de bienveillance
pour le privilège, et qui semble parfois sympathiser avec
ce qui n'est pas la justice, n'est pas moins reconnaissable
à une foule de traits mordiuis, satiriques, d'un cynisme
de bon ton qui cache son liel sous les dehors de la frivo-
lité et de l'élégance. A Dieu ne plaise que notre intention
soit ici de faire le procès a l'auteur pour ses sentimens et
la couleur qu'il leur donne ! de la société il a pris le côté
qu'il lui convenait de prendre, et ce côté il l'a peint
comme ill' entendait. \\ est arrivé très-souvent qu'ilavait
touché vrai ; d'autres fois aussi il est tombé dans le faux,
et alors sans le vouloir a coup jûr, il a calomnié un
monde qu'il voulait expliquer et en quelque sorte
justifier.
Sous ce rapport, du Teste, M. Scribe a rendu un grand
service. En remettant sous nos yeux les prétentions exclu-
sives d'une classe qui, à d'autres époques et sous d'autres
noms, s'est attiré, par ses envahissemens irréfléchis, tant
de tristes défaites, il nous a mis en garde contre le danger
de son retour, contre ce danger pour elle et pour nous
plébéiens, qui comprenons et aimons les mœurs douces,
élégantes, les molles habitudes, si favorables a l'art , d'oîi
l'art tire sa force, et son prestige qui en est la moitié;
mais qui voudrions qu'il s'arrêtât à ce point où, dé-
bordant avec trop d'empire dans les mœurs, il en vient à
menacer les institutions , a les mettre en question , a s'y
remettre lui-même; car il n'est point de bouleversement
qui ne l'atteigne.
Espérons que les nuances nouvelles que nos institutions
vont développer trouveront dans M. Scribe un interprète
aussi spirituel et un peintre plus varié. Celte fois, s'il
veut prendre "a partie encore l'aristocratie, il n'en sera
plus le héraut, mais le satirique, et tout le monde y ga-
gnera.
Car si une aristocratie nobiliaire est quelquefois dange-
reuse, ime aristocratie bourgeoise n'est^heureusement que
ridicule. P. B.
:Hpfrçu îïf0 JJubltçationô.
CHRONIQUES ET TRADITIONS SURNATURELLES,
PAR V. HENRI BERTHOUD'.
Aujourd'hui , qu'on reprend un à un et avec amour tous les
souvenirs du moyen .îge , que l'on s'en empare comme on fait
d'un fruit trop long-temps défendu , leiivredeM. Berthouddoit
avoir été bien lu , c'est-à-dire bien froissé, bien cliifTonné, bien
tordu depuis tantôt six mois qu'il a v" le jour; livre d'une sim-
plicité pleine de grâce, et qui amuse, tant on a peur. Ce n'est
pas autre chose que l'histoire du diable , découpée en quarante
' Un vol. in-S", 'chez Werdet, ne dei Gnodi- Angiulia* , ■* il
-120
L'ARTISTE.
petites histoires , de ces histoires qu'on aime à se faire conter
lorsque, tapis dans le coin d'une cheminée dont le feu pétille et
réchauffe suffisamment, vous entendez la neige qui tinte douce-
ment contre les carreaux , et le vent qui siffle à travers les ormes
dépouillés, et qui vient même, hôte malicieux., ébranler la
porte que vous interrogez, d'un oeil mal assuré , parce que vous
en êtes à l'endroit; à quel endroit?... à la Partie d'échecs
du Diable , si vous voulez.
«Le sire de Clairmarais était à la chasse depuis l'heure de
matines. La châtelaine son épouse occupait les loisirs d'une
longue soirée d'automne à broder, dans son oratoire, un voile
de drap d'or , tissu précieux destiné à l'ornement de la châsse
miraculeuse du bienheureux saint Bertin. Sts dames d'atour
ouvraient autour d'elle en silence ; car leur maîtresse était trop
hautaine pour deviser avec des vassales , et même pour leur
permettre d'élever la voix devant elle lorsqu'elle ne les en re-
quérait point.
Depuis une heure le vent avait cessé d'apporter au château
les derniers sons du couvre-feu tinté au beffroi de Saint-Omer ,
ville distante d'une demi-lieue environ , quand tout à coup on
ouït à la poterne du manoir le son du cor. Il y avait dans cette
fanfare je ne sais quoi d'étrange et de sauvage qui fit tressaillir
la châtelaine et ses femmes. Un page alla s'enquérir de ce que
c'était , et il revint apprendre à sa maîtresse qu'un chevaRer de
haute apparence et se disant le sire de Brudemer demandait
l'hospitalité.
Si quelque pauvre manant en danger de vie eût été se lamen-
tant au bord des fossés , la châtelaine n'aurait eu garde de faire
abaisser le pont-levis pour lui donner asile dans le manoir ; mais
il en était tout autrement d'un noble seigneur. Elle donna ordre
qu'on l'admît dans le château et qu'on l'introduisît auprès d'elle.
Et puis elle se mit , suivant la coutume , à préparer de ses
propres mains l'hypocras que l'on doit offrir à ses hôtes en
signe de bienvenue. Elle n'avait point fini de verser le breuvage
dans une coupe d'argent , lorsque le sire de Brudemer fut amené
par le page.
Il s'avança vers la châtelaine avec cette courtoisie avenante et
noble qui appartient à un chevalier de haut lignage , et com-
mença par remercier gentillement la dame de l'hospitalité qu'elle
lui octroyait.
« Je me suis égare' dans ce domaine, dit-il. Je maudissais
naguère encore la fougue de mon destrier, qui , me séparant de
mes veneurs , m'entraîna parmi des marais et des ravins , au
plus fort de ce bois ; mais depuis que j'ai l'heur d'être admis en
la présence d'une dame aussi merveilleusement belle , je ne
compte plus pour rien fatigues, dangers ni inquiétudes. »
Au premier abord, la voix de l'étranger avait quelque chose
d'amer et de rude , que faisait bientôt oubber néanmoins la
grâce emmiellée de ses propos.
Les dames d'atour, qui, suivant l'usage, s'étaient retirées
dans le fond de la salle , de manière à voir ce qui s'y passait sans
toutefois entendre les discours que l'on pouvait y tenir, se fai-
saient tout bas remarquer entre elles la richesse des vêtemcns
de Brudemer , l'élégance de sa tournure . la régularité de sa
physionomie et l'expression sauvage de son regard de feu : aussi
n'était-il pas étonnant que la châtelaine trouvât un charme inex-
primable dans la société de son hôte, elle qui n'avait d'au-
tres compagnes que des vassales sans naissance , et dont les en-
tretiens se bornaient aux longs récits de batailles et de tournois
du vieux seigneur son époux, meilleure lance que galant ai-
mable.
Profitant avec habileté de ses avantages , Brudemer ne tarda
pas à mêler dans ses discours quelque chose de plus flatteur et
de plus tendre que ne le permettaient même les mœurs chevale-
resques de l'époque. La châtelaine , ordinairement si dédai-
gneuse et si fîcre , subjuguée par un pouvoir inconnu , l'écouta
sans colère, puis bientôt avec une émotion toujours croissante.
Se plaçant alors , sans affectation , de manière à cacher la
dame de Clairmarais aux regards de ses femmes d'atour, il
s'empara d'une main qu'on ne songea pas à lui retirer, et la porta
tendrement à ses lèvres; puis son genou pressa tendrement un
genou qui tremblait.
Il serait difficile d'exprimer les sensations de la châtelaine.
Un feu âpre, infernal, circulait douloureusement dans ses vei.
nés ; il étreignait son front , il faisait haleter sa poitrine. Elle
n'éprouvait rien de cette douce langueur , de cette ivresse inef-
fable, doux et cruels symptômes du mal d'amour : c'étaient plu-
tôt l'angoisse , la sueur froide et les frissons d'un pécheur qui
trépasse ; c'était plutôt l'horrible stupéfaction d'un pèlerin qui
voit s'attacher sur lui le regard mortel d'un basilic.
Dans son trouble , la dame de Clairmarais laissa tomber le
voile qu'elle brodait. « Oh! si l'on m'octroyait le don d'une
semblable écharpe, dit Brudemer; si la dame dont les belles
mains l'ont façonnée me prenait pour son chevalier, que de lances
je romprais en l'honneur d'elle , en champ clos et dans les ba-
tailles I »
Elle la releva avec un mouvement convulsif et lui dit : « La
voilà. »
Brudemer porta l'écharpe à ses lèvres pour cacher un hor-
rible sourire qu'il ne pouvait réprimer... Mais il la jeta soudain
avec un frisson de terreur et comme si elle eût été de feu : or ,
le chapelain l'avait examinée le soir même , après vêpres, et les
mains encore humides d'eau bénite.
Mais remis aussitôt de son émotion , il se rapprocha plus en-
core de la châtelaine , et baissant la voix :
« J'ai été conduit jusqu'à votre châtel par un vieillard ayant
grande hâte de rencontrer le sire de Clairmarais. Il l'attend à la
poterne pour lui révéler un secret important et qui vous con-
cerne. »
La châtelaine pâlit à ces mots.
« Je me suis informé, continua Brudemer, des motifs qui
lui faisaient rechercher votre époux avec tant d'empressement.
C'est, m'a- 1- il répété, pour lui découvrir un mystère, un
mystère qui amènera bien du changement dans le manoir de
Clairmarais.
— » La châtelaine m'a fait chasser ignominieusement du châ-
teau; elle m'a menacé d'un cul-de-basse-fosse si j'y revenais.
L'ingrate ! je la dépouillerai de ses titres et de ses richesses, dont
elle est si orgueilleuse.
L'ARTISTE.
Ui
» Comme je ne voulais point ajouter foi h ses menaces , il me
raconta que sa ftinmc avait etc nourrice de la fille du comte
d'Érin; que le nourrisson était mort sans que personne au monde
le sût , excepté lui ; qu'il vous avait mise , vous sa propre
fille , dans le berceau de la jeune comtesse trépassée , et que
vous aviez été élevée et mariée comme l'enfant du seigneur
d'Érin. Il m'a fourni des preuves nombreuses et irrécusables
de sa fraude.
» Une fois ce mystère connu , le sire de Clairmarais ne tar-
dera pas à répudier une vassale, la fille d'un serf ignoble dont
il a été dupe. »
La châtelaine se tordit les mains avec désespoir.
« Écoutez , continua Brudcmer en baissant encore davantage
la voix et de manière pourtant que la dame de Clairmarais ne
perdît pas une de ses paroles, écoutez! Le vieillard, enveloppé
de son manteau, dort au pied de la poterne : ce poignard....
venez.
— » Mon père ! . . .
— » Non , vous avez raison , répliqua Brudemer avec une
froideui' ironique. Que sait-on? On daignera peut-être par pitié
vous admettre parmi les dames d'atour de la nouvelle épouse
du sire de Clairmarais. Au pis-aller, vous ne serez que rasée,
enicrmée dans un couvent. »
La cliâtelaine seleva brusquement, fit un geste à ses femmes
pour leur défendre de la suivre , et donnant la main à Brudc-
mer, tous deux prirent le cbcmin de la poterne.
Après avoir cbassc toute la journée, le sire de Clairmarais
revenait où il lui tardait de se trouver, près d'un foyer bien
chaud , à côte de la belle châtelaine son épouse.
Il avait tant de hâte d'arriver qu'il précédait de quelques pas
ses veneurs , quand tout à coup voiLi son cheval qui refuse d'a-
vancer, qui se cabre, et qui donne tous les signes d'un grand
effroi. Force est au vieux seigneur de mettre pied à terre....
Oh ! quelle est sa surprise et son chagrin .' Le père nourricier de
son épouse est là , étendu sans mouvement , une large blessure
à la poitrine.
On s'empresse autour de lui, et les secours qu'on lui pro-
digue ne restent pas inutiles. Le voilà qui entr 'ouvre les yeux;
il se soulève avec effort, et, se penchant vers l'oreille du sire
de Clairmarais , il y murmure d'une voix défaillante quelques
paroles qui font tressaillir d'horreur le châtelain, puis il retombe
et expire.
Le vieux seigneur , sans proférer un seul mot , marche droit
à l'oratoire , où se trouvait son épouse. Le front couvert d'une
pâleur mortelle, elle était assise devant une table étroite, et,
pour déguiser son trouble affreux, elle feignait de jouer aux
échecs avec Brudemer.
Celui-ci, à la vue du sire de Clairmarais, partit d'un horrible
éclat de rire ; la châtelaine partagea cette exécrable hilarité , et
il fallait bien soulïrir pour rire ainsi.
Alors le sire de Clairmarais ne douta plus de ses malheurs :
car jusque là il n'avait pu croire aux crimes dont le viellard
■mourant avait accusé la châtelaine. « Satan 1 s'écria-t-il au com-
ble de l'indignation et du désespoir, Satan! je t'abandonne la
prricidc , l'épouse adultère et le château qu'elle a souillé de sa
présence....
— » J'accepte! » dit Brudemer, et en même temps une cou-
ronne de fcujaillitautour de sa tête, et il étendit sur les blanches
épaules de la châtelaine deux terribles mains armées tout a coup
de griffes infernales.
Il y avait plus de deux cents ans que le sire de Clairmarais
était mort en odeur de sainteté, dans l'abbaye de Saint-Bertin ,
l'orsqu'un soir, un religieux de l'ordre de Saint-Benoist s'infor-
ma d'un bourgeois de Saint-Omcr quel était le manoir dont on
voyait s'élever les tours au milieu d'un bois entouré de marais
immenses.
« Que Notre-Dame et les saints vous soient en aide! répon-
dit le bourgeois en se signant avec dévotion. C'est le château de
Clairmarais, endroit maudit, hanté par le démon. Chaque nuit
il est éclairé par une lueur soudaine; chaque nuit, le diable et
je ne sais combien de revenans s'y rendent dans leurs chariots
de feu.
» S'il faut en croire les anciens du pays, le démon qui ha-
bite ce château a nom Brudemer , et force les insensés qui pénè-
trent dans sa demeure à jouer aux échecs leur ame , en échange
de la propriété du domaine et de tous les trésors qu'il renferme.
Vous sentez bien que nul , jusqu'à présent , n'a su gagner le
diable , et que nul par conséquent n'est revenu de Clairmarais. t
Le moine écouta le bourgeois en silence , et puis , après avoir
réfléchi quelques instans , il marcha d'un pas ferme vere le ma-
noir diabolique.
Il y pénétra sans obstacle et alla s'établir dans un oratoire
meublé richement et au milieu duquel se trouvait une table
étroite sur laquelle étaient posés un damier et toutes les pièces
du jeu d'échecs.
Tandis que le moine examinait ces objets que l'obscurité com-
mençait à ne plus rendre très-distincts , une lumière vive se ré-
pandit tout à coup dans l'oratoire , et le religieux fut au même
instant entouré d'une foule de varlets , de pages et de dames
d'atour velus à l'antique. Tous s'acquittèrent en silence des de-
voirs de leur charge, sans qu'on entendit le bniit de leurs pas.
et , chose merveilleuse , sans que leurs corps produisissent une
ombre lorsqu'ils passaient devant la lumière.
Peu après s'avança lentement un seigneur richement vêtu qui
portait sur son pourpoint blasonné, en guise d'armoiries, un
écu aux deux fourches de sable , avec cette devise : Brudemer.
Sur son bras s'appuyait une femme jeime encore et dont la belle
physionomie était couverte d'une pâleur de cadavre; et puis
suivaient huit pages courbés sous le poids de quatre lourds cof-
frets rem[)lis d'or.
Brudemer se mit près de l'écliiquier et fit signe au moine de
s'ass<;oir devant lui. Le moine obéit, et tous deux commencèrent
à jouer sans proférer un seul mot.
Par une combinaison savante , le moine croyait avoir (ait mat
son adversaire, quand la dame pâle,"q)ii ifeit restée debout
derrière Brudemer et appuyée sur le dossier de son grand f-W^^V'v
teuil, se pencha vers lui et du doigt lui montra un pion, -^firs ^*..
la partie changea de face , et ce fut le moine qui se trouu cr
H-^nir/ïi" A ofrn mat '^J
danger d'être mat.
122
L'ARTISTE.
Ce coup joué , Brudemer et la dame se mirent à rire aux
éclats , et tous ceux qui se trouvaient dans l'oratoire se grou-
pèrent autour des joueurs et prirent part à cet effroyable accès
de gaieté' que ne sauraient faire comprendre des paroles hu-
Le religieux commença à se repentir de sa te'me'rité. Une
sueur de glace ruisselait sur son front , et il aurait donne' tout
au monde pour se trouver à cette heure dans son couvent. Ne'an-
moins il ne de'sespe'ra pas de la bontc divine , et il se mit à in-
tercc'dcr mentalement son bienlicurcux patron saint Benoist :
car un miracle seul pouvait le tirer de ce pas dangereux. Tout
a coup et par une inspiration céleste, il s'aperçut qu'une com-
binaison nouvelle pouvait encore lui faire gagner la partie, et
il allait faire avancer le pion qui la lui assurait, quand les éclata
de rire qui retentissaient ^utour de lui se cbangèrent en liurle-
mens effroyables; puis il n'entendit et ne vit plus rien.
Le moine , après avoir passé toute la nuit en oraison , vit en-
fin renaître le jour avec une joie que l'on se figure aisément.
U trouva, à la place occupée la veille par la dame si pâle, un
squelette couvert de lambeaux de riches vêteraens de femme.
Resté possesseur du château et des trésors qu'il renfermait ,
le religieux fit de cet endroit maudit un monastère dont.il fut
nommé supérieur. U ne reste plus aujourd'hui que de faibles
vestiges de ce cloître, détruit à l'époque de la révolution.
Telle est la légende de la partie d'échecs du diable.
Combien je regrette de n'avoir pu la raconter dans le patois
naïf et avec l'expression de crédulité de la bonne vieille femme
qui me l'a dite , un soir d'automne , dans une pauvre chaumière
éclairée par une seule lampe et le feu rouge de l'âtrc , tandis
que la pluie tombait par torrcns et que le vent s'engouffrait en
mugissant dans le 1>oi«. immense de Clairmarais ! »
'^' ' Je ne dirai pas au juste quelle est la moralité de cette his-
toire ; mais elle ressemble singulièrement à celle-ci : « Le diable
est plus fin que la femme; mais un capucin est plus rusé que le
diable. »
JXnnu Uramrttiquf.
THEATRE FRANÇAIS.
Hélas ! où est le temps , le beau temps des de'buts ! quand le
public accueillait avec émotion et curiosité un jeune de'butant
dont on lui avait dit le nom un mois d'avance. Alors, au moins,
soit qu'il sifflât, soit qu'il applaudît, le public avait un en-
thousiasme , et le pauvre artiste , même éconduit , pouvait se
dire : On a fait attention à moi , j'étudierai et je reparaîtrai. Si
quelque chose peut calmer les regrets de temps si regrettables ,
c'est de penser qu'alors on avait des couronnes ou des sifflets,
suivant l'occasion , pour l'auteur d'une pastorale ou d'un poème
épique.
M. Alfred, qui s'est présenté ces jours derniers à la Comédie-
Française, est un jeune homme qui a de l'aplomb, de la chaleur,
des études et une diction saine. Il a joué Séide comme on le
joue rarement , même à la Comédie-Française , et dans Saint-
Mégrin de Henri III, le souvenir de Firmin ne lui a pas nui.
THEATRE ITALIEN.
•ouS de t^Wa-aaine (cct/faacyri. aanJ fe <':!Ôa'>'Mer,
Paraître sur la scène des Pasfa, des Malibran, des Sontag ,
des Schrœder-Devrient ! on serait ému à moins.
Tenons donc compte à madame Caradori de l'extrême frayeur
qui a semblé , aux premières représentations , paralyser ses
moyens et altérer son chant; elle s'est relevée aux représenta-
tions suivantes. Nous en reparlerons , ainsi que d'un autre début
qui promet de faire sensation : celui de Nicolini, qui laissera,
pour quelque temps du moins , reposer le zèle extrême de
Rubini.
VAUDEVILLE.
^tie- d'ituort, ou- Tca/Aertne II ,
PAR H. ANCELOT.
Il y a dans l'histoire , et surtout dans l'histoire du dernier
siècle, un coin qui appartient nécessairement au Vaudeville.
La toilette de madame Dubarry , la langueur maladive de ma-
dame de Pompadour à la Muette , les salons de Catherine II ,
où on laissait à la porte l'orgueil , le rang , le chapeau et l'épe'e,
L'ARTISTE.
iS3
sauf à reprendre le tout en sortant , sont des sujets qu'on ne
peut pas traduire sur une toile de (|uin7.c pieds, mais dont il
faut absolument faire des tableaux de genre. Si dans la compo-
sition on laisse une place pour le pathétique , si on jette au mi-
lieu de passions prive'es , des intérêts de nation , alors on a at-
teint un but e'ievc, et on fait succéder le rire aux larmes, ce
qui n'est pas précisément le genre du Vaudeville ; mais cela
intéresse, émeut, amuse; et on sait qu'en littérature il n'y a
qu'un mauvais genre. Dans la pièce de M. Ancelot , dont le
héros est un jeune Polonais aimé de sa souveraine , et qui la
dédaigne, Potemkin joue le rôle d'ambitieux que tous les mé-
moires lui ont donné ; les proportions un peu grêles du genre
exploité à la rue de Chartres n'ont pas trop affaibli le carac-
tère étrange de cette figure moscovite , où sont confondus les
traits de l'Européen et de l'Asiatique, du Cosaque et du Fran-
çais d'alors.
L'ouvrage se ressent de l'impression produite par les derniers
événemens de Varsovie, et on pourrait chercher et trouver,
sans beaucoup de peine, quelque personnification de la Pologne,
dans les deux amans que le courroux de l'impératrice menace,
et que sauve le crédit du prince de Ligne , grand-maître de cette
cour demi civilisée.
Madame Albert, madame Doche, Lafont, Volnys et Fonte-
nay ont fort bien saisi les nuances difficiles et variées de leurs
rôles : Volnys surtout a produit beaucoup d'effet dans Potem-
kin. L'illusion scénique ne va guère plus loin.
Les costumes sont dessinés avec une exactitude et un goût
qui font le plus grand honneur aux soins persévérans et aux
éludes d'artiste qui distinguent M. Etienne Arago. Le succès a
été complet; il est mérité, et il promet d'être productif.
THÉÂTRE DES VARI1ÉT1ÉS.
PAR MM. ROCIIEFORT ET G. LEMOIHE.
C'est un petit tableau de genre, un intérieur; l'intérieur de
Carlin vieux et dévot. Le comédien est marguillier de Saint-
Roch; nous sommes à Rome, dans la ville sainte. Ici tout est
pieux : de masque et de collerette, point; plus de pantalon ni
de colouibine, plus de laz.zis, force signes de croix; et puis, un
bréviaire au lieu d'un rôle; Bossuct, Massillon, l'Evangile à
côté du théâtre italien; un rosaire, une madone, un bénitier,
le diable dedans et s'y trouvant bien ; puis un arlequin, ami de
saint Pierre, le saint Père ami d'un arlequin ; le sabre de bois
donnant une poignée de main aux foudres pontificales ; la batte
et la tiare qui se tutoient; enfin, un pape aimable et malin
comme im arlequin , un arlequin dévot et grave comme un ]iape;
le théâtre qui met son obole à la quête de l'église , im dénou-
ment ingénieux, un vaudeville final assez piquant, et par-dessus
tout le jeu de Vernet , qui aurait presque donné de la jalousie
à Carlin , voilà ce qui a assure' le succès de cette petite pièce ,
dont le tour décent et le l>on goût contrastent agréa})lcmcDt avec
le répertoire ordinaire du théâtre des Variétés.
PORTE SAINT-MARTIN.
^a. tjan/mcèye ae C't/'ranaenr ,
•'tiae
PAR MM. TILLEHEIVE ET MASSOBI.
Louis XIV, jeune, beau, galant, aimable comme il fut tou-
jours, est ici rival et rival, dédaigné d'un marchand de bœu£s.
Le grand monarque veut séduire Pcrretle , la jardinière de To-
rangerie à Versailles; mais éclairée par les bienveillans conseils
de madame de Montcspan , la pauvre petite s'avise qu'il vaut
mieux être la femme d'un bourgeois que le caprice d'un sire.
Cette bluette^a réussi , grâce aux mots piquans et aux couplets
spirituels dont elle est semée.
ttouufllfe.
Hier , samedi , a paru chez Pieri- Bénard , marchand d'es-
tampes , boulevard des Italiens , la gravure exécutée en taille-
douce, par M. Henriquel-Dupont, d'après le tableau de Gustave
fVasa aux états-généraux de Stockholm , peint par M. Her-
sent, de l'Académie des beaux-arts. Le tableau original fait par-
tie de la galerie particulière du roi.
Le brillant succès de cette gravure ratifie les honneurs qu'a
obtenus M. Dupont au salon dernier. Dans notre prochain nu-
méro nous donnerons un examen étendu de ce bel ouvrage, qui
réunit à la finesse de dessin de l'école française toute la séduc-
tion d'effet et d'exécution des productions de l'école d'Angle-
terre.
L'impression , qui exerce une si grande influence sur le succès
d'une estampe, a été confiée à M. Chardon aîné : aussi le ti-
rage ne laisse-t-il rien à désirer , et désormais M. Chardon est
[)lacé au premier rang des imprimeurs en taille-douce.
THIX riE L UTAMrE :
Avec la lettre , papier blanc. . .
Idem, papier de Chine.
Avant la lettre, papier blanc. . .
Idem, papier de Chine.
60 fr.
70
120
140
11 n'a été tiré qu'un très-petit nombre d'épreuves avant la
lâi
L'ARTISTE.
lettre , et cliaquc épreuve est numérotée , pour garantir le petit
nombre re'cl de ce tirage.
Il est à observer toutefois que , dans le nume'rotage , on s'est
gardé de marquer une à une les e'prcuves au fur et à mesure ,
et dans l'ordre du tirage avant la lettre : les numéros ont e'té
mis au hasard, et le dernier a chance tout aussi bien que le pre-
mier d'appartenir à la première épreuve tirée.
— Le succès des Soirées de fFalter Scott , toujours croissant
et grandissant avec celui de chacun des ouvrages que nous livre
incessamment la verve inépuisable du bibliophile , appelait de-
puis long-temps une troisième édition de leur première partie :
elle sera enlevée aussi rapidement que ses deux devancières.
Quelle que puisse être en effet la supériorité des productions
postérieures du bon P. L. Jacob, bien que les développemens
ea puissent être plus larges , que la science de l'érudit eût pu y
gagner en profondeur, l'art du romancier en facture et en éclat,
c'est toujours avec une prédilection dont on ne saurait se
défendre qu'on en revient à ces contes que nous ont révélés
pour la première fois un talent si vrai et si naïf, un genre
si neuf et si heureusement trouvé , que chacun , le lendemain de
cette apparition , s'étonnait que cela fût créé d'hier , et que per-
sonne ne se fût avisé jusque là d'un secret si simple et si facile
à découvrir. Ce n'était pourtant pas une entreprise de mince la-
beur , sans tenir compte des vastes connaissances préliminaires,
dont l'acquisition a dû coûter des années ; ce n'était pas petite
chose que d'attirer la foule à ce vieil monument , qui semblait
devoir être le sanctuaire de quelques hommes studieux. , que
d'en faire les amours de l'homme du monde comme du littéra-
teur instruit. Le langage même , cette bonne et chère vieille
langue ressuscitée de Rabelais et de Montaigne , aujourd'hui le
lustre et la gloire des œuvres de P. L. Jacob et de ses imita-
teurs, fut peut-être d'abord un obstacle à la propagation des
Soirées. L'obstacle est surmonté, Dieu merci , et le bibliophile
n'a plus maintenant qu'à se féliciter du service immense qu'il a
rendu aux lettres , en réaccoutumant le public à l'usage de tant
de richesses presque enfouies. Nous devons encore lui rendre
grâces d'un autre : le faux goût, qui nous a gâté l'antiquité,
menaçait aussi l'histoire moderne. U y a quelques années, nous
avions un moyen âge vraiment classique j ce moyen âge de trou-
badours et de chevaliers , tout reluisant , tout fantastique , tout
conventionnel , il l'a envisagé avec son malin bon sens et son
vigoureux instinct de réalité ; il a soufflé sur cette bulle colorée
par le caprice et l'a fait évanouir.
Louanges donc au bibliophile , et relisons vitement la troi-
sième édition des Soirées !
— On pousse avec activité les travaux entrepris cet été sur
le terrain qui prolonge et domine la nouvelle rue Hauteville.
Au lieu d'une église qu'on avait dessein de construire , c'est une
caserne qu'on va faire. La façade de l'édifice présente déjà un
couronnement de colonnade du côté de la rue Lafayctte.
— Dans le jardin de M. Guilbcrt de Pixerécourt , à Fontenay-
sous-Bois , on remarque une ruine d'agrément de l'effet le plus
romantique : elle est formée de fragmens de démolition ache-
tés à divers endroits, notamment d'une suave sculpture de
Jean Goujon et d'un très-vieux tombeau provenant du cimetière
des Innocens.
— Voilà qu'on défigure le jardin des Tuileries. Depuis trois
jours, des ouvriers sont occupés à creuser un fossé circulaire
à i5o pieds de distance des murs du château. Ce fossé aura
i5 pieds d'ouverture à la surface, 8 pieds de largeur et g
pieds de profondeur. Les deux fossés , s'appuyant au mur de
chaque côté du pavillon du milieu , qui restera en communica-
tion libre avec le jardin public, retourneront en équerre du
côté de la rivière et de la rue de Rivoli. La grille, placée exté-
rieui-ement à hauteur d'appui , laissera les fossés comme enceinte
à des jardins particuliers , destinés aux différens membres de la
famille royale. Pour mettre tous ces travaux à exécution , on
sera obligé de reculer la terrasse du bord de l'eau , c'est-à-dire
qu'on va faire en sorte que le jardin n'ait plus ni forme , ni
physionomie , ni beauté : pauvre Le Nôtre I
— Le théâtre Ventadour, réouvert un moment , s'est refermé
par suite de querelles intestines. Espérons qu'un conciliateur
officieux interviendra ; tout le monde doit sentir la nécessité de
l'entendre : le public ne refusera pas de ratifier, pai- sa pré-
sence , cette réconciliation qui presse.
— On dit que l'inspecteur des monumens historiques de
France , M. Vitet , libre aujourd'hui de soins politiques , va
parcourir les départcmens qu'il n'a pas encore visites : jusqu'à
jirésent, M. Vitet en a visité cinq sur quatre-vingt-six. Nous
félicitons le jeune savant de cette résolution; l'art ne -peut qu'y
gagner : en route donc, M. Vitet, et bon voyage!
— Dans l'article sur Pn;j;pt, du numéro dernier, un accident
imprévu et absolument involontaire a jeté sur les dernières pages
une obscurité très-réelle, et même a donné lieu à des non-sens.
On me fait dire que probablement Piiget ne cherchait pas ce
qu'il voulait faire, avant de commencer le travail du marbre.
C'est préalablement qu'il faut lire. — J'ai dit que l'art antique
négligeait les élémens prosaïques. Le mot antique, supprimé,
rend la phrase inintelligible. — Ailleurs, quand je parle des
plans systématiques du Laocoon , on me fait dire places. — Je
veux dire: on n'excite aucune sympathie; on lit o?i n'exécute.
— Quand je parle de ciselure d'artiste, on lit ciselure A' Orteste.
Voilà les fautes principales; je compte sur l'attention des lec-
teurs pour corriger les autres. G. P.
L'ARTISTE.
ûcaxxx-^vtQ,
PAR QUI DOIVENT ÊTRE DÉCERNÉS LES ENCOURAGEMENS
ACCORDÉS AUX ARTISTES SUR LA LISTE CIVILE.
Au moment où les débats de la Chambre des députés
vont s'ouvrir sur la fixation du chiffre de la liste civile,
nous croyons devoir présenter quelques considérations en
faveur des beaux-arts, que le gouvernement actuel n'a
pas l'air de vouloir mieux traiter que ne l'a fait le régime
tombé.
Il y a d'abord deux questions h se poser.
Y aura- 1 -il des encouragemens accordés comme par le
passé ?
Qui sera chargé de distribuer ces encouragemens?
Nous n'élevons pas le moindre doute sur la solution
affirmative de la première de ces deux questions. Il y aura
(les encouragemens accordés comme par le passé ; et dans
notre opinion il est légitime qu'il y en ait. Nous n'avons
pas besoin d'en donner les raisons ; on comprend en ef-
fet, sans qu'il soit nécessaire de le dire, que, quel que soit
l'état de nos lumières en France, le goût des arts , leur
culte , le sentiment de leur importance pour l'avenir de
la civilisation n'est malheureusement ni assez répandu
ni assez reconnu , pour que les artistes puissent se passer
de toute espèce d'encouragemens. Beaucoup de personnes,
dont l'autorité est fort recoinmandable, pensent sur ce
point autrement que nous , et elles seraient d'avis de lais-
ser le seul public dispensateur des couronnes et des ré-
compenses ; il n'en est pas moins vrai que le public a
besoin, eu cela comme en beaucoup d'autres choses, de
recevoir une inipulsion , une direction. Cette nécessité
est si reconnue, que nous sommes convaincus que ceux-
là même la partagent qui se montrent le plus parti-
sans d'une réforme absolue; c'est, en effet, bien moins
contre les récompenses qu'ils se prononcent , que contre
leur mode de répartition. Ils ont vu tant de fois la faveur
et l'intrigue y présider, qu'ils en sont venus "a croire que
réformer était impossible, et qu'il fallait détruire.
Nous sommes , nous , pour une réforme et non pour
une destruction. A notre avis, il faut corriger l'abus qui
est mauvais, et garder le principe qui est bon. La princi-
pale réforme, celle qui presse aujourd'hui , et sur la néces-
sité impérieuse de laquelle nous ont éclairé suffisamment
les résultats étranges de la dernière exposition, c'est
d'ôter à la maison du roi toute initiative de récompenses
et toute part dans les distributions. Les influences de cour
sont en tout radicalement mauvaises ; c'est leur essence
TOM.E II, )2° LIVnAISOM.
propre d'être mauvaises , on ne se le figure pas assez. Je
sais qu'on peut citer , dans la suite des siècles , quelques
princes, amateurs des arts, qui les ont soutenus, proté-
gés, favorisés ; par malheur, ces rois furent pour la plu-
part mauvais comme rois, et les faveurs dont ils grati-
fièrent les arts leur valurent plus tôt ou plus tard les
malédictions de leurs sujets. De là cette croyance assez
généralement et assez faussement répandue, d'une part
que les gouvernemens absolus sont meilleure pour les
artistes, et de l'autre qu'il y aurait, sous un régime re-
présentatif, des inconvéniens à les entourer de trop d'hon-
neurs. Il me semble qu'on peut remédier a ces imperfec-
tions en gardant le principe que les artistes doivent être
récompensés, mais en enlevant le droit de récompense a
la volonté personnelle du monarque. L'art, ce nous sem-
ble, mérite bien, comgie toute autre chose, d'être pro-
tégé par une institution contre les envahissemens et
contre les dédains, de quelque part qu'ils viennent, qu'ils
viennent du monarque ou de la démocratie. Il s'agit de
le placer dans une sphère assez élevée pour que nul n'y
porte les mains; et comment l'honorer mieux qu'en écar-
tant toute idée de supcrclierie et d'intrigue dans la part
de gloire et d'honneur décernés a ceux qui lui en fout le
plus!
Pourquoi , je ne dis pas «ne commission , mais un
grand jury composé de tous les artistes , de tous ceux, par
exemple, jusqu'à présent admis aux expositions, ne se-
rait-il pas appelé à prononcer sur le mérite de ceux
de leurs confrères qu'au nom de la France récompense-
rait ensuite le monarque? Il y aurait des inconvéniens
peut-être dans l'adoption d'un système entier d'élection
appliqué à ces distributions d'encouragemens ; mais le
corps destiné à remédier à ces inconvéniens n'est-il pas
tout trouvé? L'Académie des beaux-arts n'est-elle pas la
pour casser les jugemens trop évidemment entachés de
partialité, s'il s'en trouve, et pour renvoyer à un second
jury? On entend déplorer sans cesse le mode d'organi-
sation donné aux arts, mais ou n'observe pas qu'on se
refuse à combiner ce mode avec nos mœurs actuelles :
faites pénétrer partout l'élection , et l'artiste ne se plain-
dra plus, ne se découragera plus, parce qu'il se sentira
jugé par ses pairs.
Mais avant que cette amélioration soit introduite dans
le régime des beaux-arts, il deviendrait nécessaire que la
somme , qui leur est allouée à titre d'encouragemens soit
par le budget, soit par la liste civile, fût réunie en un
seul chifl're, et que ce chiffre fût fixé. Outre récouoinie
d'une administration très-coûteuse qui en résulterait, on
obtiendrait encore celle des surenchères qui ne manquent
pas de s'établir entre les deux administrations lorsqu'il
s'agit d'acquérir tel ou tel objet d'art, circonstance qui
4S
126
L'ARTISTE.
enlève au fonds commun des ressources qui seraient em-
ployées ailleurs avec fruit.
Les encouragemens aux arts figurent au budget de cette
année pour une somme de quatre cent mille francs : ces
encouragemens figiu'aient, pour une somme beaucoup
plus forte , sur la liste civile du dernier roi. Je crois qu'ils
approchaient de six cent mille francs; ce qui constitue
une somme d'un million à peu près. D'ici k long-temps,
sans doute, cette somme ne sera pas augmentée; mais il
est permis de croire aussi qu'elle ne subira guère de di-
minution; en supposant que la moitié, ou un peu plus,
soit affectée a l'entretien du Garde-Meuble et du Musée, et
qu'un cinquième de cette autre moitié soit donné a l'ad-
ministration, c'est environ quatre cent mille francs qui
restent pour encouragemens aux artistes, somme a distri-
buer soit en acquisitions d'ouvrages, soit en récompenses
matérielles.
Ce secours, annuellement distribué, peut avoir les plus
heureux effets ; il ne s'agit que d'en diriger convenable-
ment la répartition ; et quelles mains devront la faire si ce
n'est, encore un coup, celles des artistes eux-mêmes.
Agir autrement , ce serait encourager un privilège abusif.
Une autre fois nous reviendrons sur ces idées som-
maires que nous ne faisons qu'indiquer aujourd'hui , et
nous essaierons de montrer que le mal qui arrête l'art
dans son essor, et qui le ferait périr s'il était possible
qu'il périt jamais en France, c'est justement ce privilège
laissé à une volonté personnelle, et quelquefois "a un mi-
nistre qui la méconnaît et en abuse ; ce privilège d'en-
courager ce qu'il ne sent ni ne comprend , ce qui peut
même quelquefois être l'objet de sa secrète aversion et de
son dédain caché. Il n'y a qu'une institution qui puisse
mettre à l'abri de tous ces caprices : qu'on n'oublie pas
aussi qu'un prince, et sous lui un ministre ennemi des
arts, peut leur faire plus de mal que dix rois bienveillans
ne leur feraient de bien.
Cittrraturf.
PORTRAITS ET CARACTÈRES CONTEMPORAINS.
TpÂartai ^ë^ocuer.
Le temps emporte si rapidement toutes nos impres-
sions, les souvenirs se succèdent et s'effacent avec une si
prodigieuse facilité, qu'on a souvent grand'peine, à
quelques années de dislance , ii les rajeunir et les renou-
veler. Quand les nombreux épisodes d'une vie active et
troublée, tristes et gi-aves, ou gais et bouffons, ont rem-
pli notre mémoire et en ont presque chassé les différens
spectacles auxquels nous avons assisté dans notre jeu-
nesse , alors nous essayons laborieusement et vainement
de reconstruire un édifice dont toutes les pierres ont été
dispersées , et comme nous n'avons pas pris de ces frag-
mens précieux le même soin religieux que lord Elgin
des ruines d'Athènes, si, par un hasard inattendu, quel-
que puissance mystérieuse nous les rendait séparément,
nous ne saurions pas les remettre a leur place.
Il faut donc , et c'est un devoir impérieux , profiter
d'hier pour aujourd'hui , et d'aujourd'hui pour demain ,
écrire et retracer ce qu'on a vu presque au moment oîi on
le voit , prendre sur le fait les physionomies et les carac-
tères qui passent sous nos yeux , les dessiner d'après na-
ture, lorsqu'ils posent "a leur insu devant nous, avec
laissez-aller, négligemment, mais naturellement, sans
grâce ni majesté factice, sans tristesse étudiée, sans gaieté
menteuse et coquette. J'imagine que Van-Dick et Velas-
quez prenaient leurs séances sans prévenir les rois et les
princes dont ils nous ont laissé le portrait. Ils surpre-
naient , a des heures inattendues , les attitudes caractéris-
tiques, les physionomies intermittentes mais régulières
d'une figure, les regards qui ne voient pas, mais qui
laissent voir , qui traduisent l'ame involontairement, au
rebours de ceux qui, sous l'influence d'une volonté ferme
et froide , habile et paisible, la voilent et la déguisent en
affectant de la révéler.
Et ainsi le portrait de Charles I^f, un des plus beaux
de Van-Dick, nous en dit plus sur la famille des Stuarts,
quand on sait le regarder attentivement, que les mille
volumes publiés, des deux côtés de la Manche, sur la ré-
volution anglaise. Mais a coup sûr le modèle que l'élève
de Rubens nous a transmis, n'a pas volontairement liA'ré
au pinceau du peintre le secret de ses gestes et de sa
nature intime et personnelle. L'élégance, la faiblesse,
l'entêtement, le dévouement chevaleresque, la mollesse
efféminée, l'intelligence vive et courte, superficielle et
paresseuse , qui se lisent dans les traits du monarque ; ^
tout cela , croyez-vous que Van-Dick en ait pris le secret
dans une séance officielle? Oh que non pas ! Il a vécu
avec son modèle , il l'a épié , il a été aux informations ,
comme on y va de nos jours quand on prend une femme,
un valet de chambre ou un cheval. Et puis, quand il a
pu se dire , dans toute la sincérité de sa conscience :
Maintenant je sais mon roi par cœur, je le tiens sur le
bout du doigt, il s'est mis a l'œuvre, il a commencé,
en apparence , des études tenuinées la veille ; et voilà
précisément pourquoi son portrait est admirable.
L'ARTISTE.
-127
Dites a un homme que vous voulez le peindre, et il
composera sa figure ; que vous écrirez sa vie , et il men-
tira tous les jours; a une femme, que vous la demanderez
en mariage , et elle mettra de la douceur et de la soumis-
sion dans les bandeaux de ses cheveux , dans les mouve-
mens de ses coudes , dans l'abaissement de ses paupières,
dans la pose de ses genoux et de ses pieds.
C'est que les caractères les plus francs et les plus sin-
cères, les plus primesautiers , les plus soudains, ont une
sorte de pudeur , un instinct de mensonge et de dissimu-
lation.
François Bacon dit quelque part que le mensonge est
lui plaisir , et il a raison. Et malheur a ceux qui mécon-
naissent la vérité de ces paroles, ils seront dupes toute
leur vie. La franchise , même incomplète , est une vertu
violente et laborieuse. C'est peut-être tant pis , et la vie
sociale serait peut-être plus simple et i>lus aisée sans celte
difficulté. A supposer que tout le monde eût naturelle-
ment et toujours le cœur sur les lèvres , on ne dépense-
rait peut-être plus une moitié de la vie pour appi'endre
comment on se conduira dans l'autre ; je dis peut-être ,
car cette utopie n'est rien moins que certaine , et, pour
ma part, jusqu'à plus ample informé, je me résen'e de
croire qu'une franchise universelle et constante ne serait
pas un moindre embarras qu'une dissimulation adroite
et ménagée. Que le lecteur rentre en lui-même, et qu'il
se demande avec bonne foi s'il n'a pas cent fois maudit
l'indiscrète franchise de ses meilleurs amis. Je lui laisse
le loisir de résoudre la question.
Je ne sais rien ;. peut-être que mon nom ne sera jamais
prononcé par trois personnes , au même instant, à dix
lieues de distance. De la vie active et réelle je sais peu de
choses par moi-même. Je m'éveille tous les jours avec
une idée amère et inévitable, la plus fantasque et la plus
bizarre qui se puisse imaginer, la plus rare qui se puisse
rencontrer : je me demande , et sincèrement , ce qu'il
faut souhaiter ; je me propose successivement et de
bonne foi une demi - douzaine d'ambitions diverses,
comme une tante de province proposerait à un neveu pro-
digue et dérangé les meilleurs partis du département , et
je ne réussis jamais a me décider.
Au rebours de tous les romans publiés en Europe de-
puis cinquante ans , je suis d'avis que rien n'est si difficile
que de devenir amoureux , et je professe qu'il n'y a pas
maintenant , en France , deux cents personnes qui puis-
sent , sans fatuité, se vanter de l'être. Je pardonne qu'on
se vante d'un livre , d'un succès au théâtre , à la Cham-
bre , au conseil, au bal ou aux coui-ses, d'une spécula-
tion a la Bourse, d'une maîtresse et d'une bonne fortune;
mais d'une passion sincère et profonde, d'un amour
intime et sérieux , qu'on préfère a toute chose , et pour
lequel on oublie tout le reste de bon cœur ! c'est a coup
sûr la fatuité la plus réelle, l'outi-ecuidance la plus fas-
tueuse et la plus fière, et le plus souvent le plus impu-
dent mensonge.
Avec ces dispositions on ne construit pas facilement
une vie heureuse, on n'a pas grande envie d'ajouter au-
jourd'hui à demain , et demain a aujourd'hui ; mais on
peut voir et observer, se souvenir et raconter ; on assiste
à la vie sans y participer ; mais on apporte au spectacle
de la vie active de singulières et rares conditions d'ana-
lyse et d'impartialité 1 et puis personne ne se défie de
vous ; on ne va sur les brisées de personne ; tout le monde
vous connaît et vous tolère , vous coudoie et vous accepte
comme une idée inoffensive et paisible ; mais de caractère,
on ne vous en connaît pas. Ambition ou amour , tout
passe sous vos yeux avec une entière sécurité , sans dé-
fiance et sans masque ; on peut vous confier sans dan-
ger l'emploi qu'on recherche et la femme qu'on souhaite ,
on est assuré d'avance que vous ne serez pas de moitié
dans le projet, que vous n'essaierez pas d'escamoter a vo-
tre profit une apostille ou uu regard.
Donc j'ai ctmnu, et je vois encore très-souvent , des
hommes dont le nom retentit tous les jours dans les salons
et les journaux , dont les paroles et les volontés gouver-
nent la société où nous vivons, qui mènent a leur gré les
caprices prétendus de la foule , qui obéit, le plus souvent,
lorsqu'elle croit commander , qui éveillent ou qui endor-
ment le flot de l'enthousiasme populaire.
Je n'ai pas vécu dans leur familiarité de tous les jours ,
comme Boswell avec Samuel Johnson ; trois vies d'hom-
mes n'y suffiraient pas ; mais j'en sais assez de leur vie et
de leurs habitudes, de leurs souhaits avortés ou accomplis,
de leurs conversations et de leurs confidences, vraies ou
apprêtées, de celles qu'ils n'ont pu retenir et qu'ils ont
laissé surprendre, et de celles qu'ils ont habilement placées
en apparence sur le bord de leurs lèvres , mais qui . dans
la réalité, devaient leur rendre le même service que le
chien d'Alcibiade.
Connaissez-vous Charles Nodier? Je gagerais qu'oui :
vous l'avez rencontré cent fois sur les quais , feuilletant
de vieux livres , dont il connaît le prix mieux que per-
sonne , des Elzevirs et des Plantin ; étudiant , avec une
curieuse minutie , le millésime romain , la couleur du
titre ; s' épanouissant , conune un enfant , à la sonorité du
papier, aux vergeures distantes et profondes, aux nervures
cordonnées et réelles , préférables , cent fois , pour la
durée et la solidité, aux nervures postiches et menteuses
de nos jours.
Vous l'avez coudoyé sur le boulevard , et , sans savoir
pourquoi , vous avez remarqué sa figure anguleuse et
grave , son pas rapide et aventureux , son œil vif et las ,
-128
L'ARTISTE.
••^a démarche pensive et fantasque. Il est grand et vigou-
reux ; tons les portraits qiic j'ai vus de lui, depuis celui
de Paulin Guérin , envoyé au salon de i 824 , jusqu'à
celui que Tony Juliaiinot a placé dans le Roi de Bohème,
ne donnent de lui qu'une idée très-incomplète.
Tout le monde a lu Jean Sbogar , Thérèse Auhert ,
Adèle, le Peintre de Saltzbourg, c'est partout et "a tout
propos , dans la description d'un paysage comme dans
l'analyse d'une passion , dans la révélation d'un carac-
tère , dans le récit d'une catastrophe, et dans la peinture
d'un amour frais et jeune , le même style harmonieux et
souple , diapré comme les ailes d'un papillon , nuancé
de mille couleurs, délicat et parfumé, comme les fleurs
du gazon aux premiers jours de mai ; sa parole ne res-
semble "a aucune autre parole, il la dévide, la festonne
et la ])rode ; elle ne s'arrête jamais comme un cheval ef-
frayé par un éclair , il la coupe volontairement , comme
un ruban inépuisable, qui commence on ne sait oià, a
lui , au dedans de lui-même, dont il ne peut pas même
prédire d'avance les coulems variées , et qui ne finit que
lorsque lui-même en tranche la trame, et qui, sans cela,
se déroulerait a l'infini et incessamment.
Il a tout étudié , depuis l'entomologie jusqu'à la lan-
gue basque. Il peut causer de plein pied avec M La-
treille et M. Guillaume de Humboldt , ce que ni vous ni
moi ne pourrions faire. Il sait les étymologies , les racines
et les origines des langues , la paléographie, comme
Heyne , Heinsius , ou M. Hase. Il sait l'histoire des
Etienne , et des Aide , et des Manuce. C'est un savoir
effrayant , et a tel point , qu'il ne sait pas lui-même le
nombre des livres qu'il a faits. Ce qu'il a publié suffirait
seul pour composer une bibliothèque.
Mais comme il a tracé son sillon dans tous les champs
de l'intelligence , chacun le connaît par le côté qui le re-
garde. Aux érudits , il se recommande par son Diction-
naire des onomatopées , son Examen critique des Dic-
tionnaires de la langue française , par son édition de
Philomèle.
liCS femmes et les gens du monde ne connaissent de lui
que ses romans : le souvenir Aa'Smarra a troublé plus
d'une fois leur sommeil au retour du bal.
Et cependant son nom , répété de bouche en bouche ,
n'a pas aujourd'hui l'éclat qu'il devrait avoir. Il a touché
"a toutes les questions qui intéressent l'humanité! De
l'art, il en a fait a profusion. Il a donné des pages que
Goethe et Byron ne désavoueraient pas; il a trouvé, dans
la parole humaine, des secrets et des merveilles que
Werther et Lara semblaient garder et défendre comme
une autre toison d'or.
Aujourd'hui que sa vie s'avance, qu'il peut regarder
en arrière, compter les jours qui ne sont plus, et revenir,
par la pensée , surun passé irrévocablement accompli , il
se demande si le siècle est injuste , s'il n'a pas été com-
pris , si l'envie s'est acharnée k ternir son nom. Tout ré-
cemment il di.sait, en parlant de Cyrano : « Je me
connais en vieux livres aussi bien que Walter Scott, et
j'ai tiré le pistolet aussi bien que lord Byron. » Et il
conclut en déclarant, avec une mélancolique résignation,
qu'ime fatalité capricieuse préside "a la répartition de la
gloire.
Qu'est-ce donc qui lui a manqué pour vivre glorieux
et révéré? pour éveiller et nourrir une curiosité de tous
les instans , pour attacher sur lui-même , sur ses œuvres
et ses moindres pensées , l'attention de la France et de
l'Europe?
Le savoir et le talent ne lui ont pas manqué ; mais il a
divisé sa puissance et son génie en autant de parcelles que
Descartes propose de diviser une question dans les pre-
mières pages de sa méthode.
Si au lieu de découper sa vie avec une enfantine in-
souciance entre les insectes, les plantes , les voyages, les
étymologies , les origines historiques , la bibliographie ,
les enthousiasmes de toutes sortes , il eût concentré sa
pensée sur un ordre d'idées spécial et un , qui peut dire
qu'il n'était pas capable Slvanhoë ou de Don Juan ?
Croyez-vous que si Napoléon , au lieu de s'en tenir a
sa destinée, celle du plus grand capitaine des temps mo-
dernes , eût voulu rivaliser avec Laplace et Lagrange ,
croyez-vous que l'Europe retentirait de son nom comme
elle fait aujourd'hui ? que son seul souvenir suffirait a
troubler des populations inquiètes ? que chez les peupla-
des sauvages du Nouveau-Monde il serait adoré comme
un dieu? que les lettres de son nom seraient épelées a
Canton?
Malgré tout ce qu'on a dit de l'universalité de son
génie , il est atijourd'hni reconnu qu'il n'a pas su pré-
voir le discrédit où David et Girodet sont aujourd'hui
tombés. Il n'avait en architecture qu'un goût médiocre et
mesquin; ce qu'il savait de littérature , "a en juger par le
Mémorial, n'atteignait pas très-haut.
Mais il a suivi la voie où ses pieds savaient marcher,
d'un pas ferme et assuré ! Ses yeux n'apercevaient qu'un
point de l'horizon , il ne voyait au ciel qu'une étoile , il
n'avait qu'un projet dans sa pensée ; il n'a voulu , toute
sa vie , qu'une chose : la puissance ; de l'art , des pas- ^
sions, de la rêverie, du savoir, de la vérité en elle-même,
il s'en est peu soucié. Il -était en musique d'une ànerie
ridicule , et Méhul l'a mystifié comme un enfant ; mais
pour l'œil de son intelligence l'humanité tout entière
n'était qu'une chose qu'il devait remuer. Il avait mons-
trueusement atrophié toutes les parties de son cerveau
qui ne servaient pas a vouloir, et il a voulu toute sa vie.
L'ARTISTE.
1S9
Tous les jours qu'il a vécu n'ont été qu'une perpétuelle
réalisation d'une pensée échappée a Schiller, à propos de
Christophe Colomh : « Il est impossible que ce que le
génie a voulu ne soit pas. »
Et ainsi, au lieu d'éparpiller sa puissance, de toucher
à tout sans rien manier avec résolution et profondément ,
au lieu de partagçr sa parole , comme les sept pains mer-
veilleux , a tous les domaines de la pensée, au lieu de
colorer du reflet de son éloquence jusqu'aux moindres
facettes, jusqu'aux détails les plus puérils, en apparence,
du savoir humain, si Charles Nodier avait voulu réunir
toutes ses forces dans une idée unique et constante , si ,
avec la chaleur de tête de Diderot , et l'imagination ca-
pricieuse et maladive d'Hoffmann, il avait pris parti entre
l'encyclopédie et le violon de Crémone, il aurait eu la
destinée retentissante et vaste qu'il méritait.
Et voila pourquoi ceux qui lé connaissent le trouvent
si supérieur à toutes les œuvres qu'il a laissées ; voila
pourquoi sa conversation déborde de si haut et de si loin
tous les livres qu'il a faits et qu'il fera. C'est un conteur
qui réalise les merveilles de la tente arabe. Quand une
fois il commence un récit d'aventure ou de guerre, de
sang ou d'alcôve , de voyage ou de prison , vous êtes à
lui pour le temps qu'il lui plaira de vous garder ; les
heures s'en vont et on ne les entend pas. Selon la belle
expression du poète épique, vous demeurez suspendu a
ses lèvres. 11 possède au plus haut degré une qualité
merveilleuse, dont le conteur ne peut se passer, mais qui ,
dans la vie réelle , porte souvent plus de préjudice que
de profit ; il a passé en revue une profusion si incroyable
de faits et d'idées, il a thésaurisé tant de souvenirs, qui
se croisent comme la soie d'une broderie d'Orient , qui
s'enfouissent mutuellement comme les couches géologi-
ques de notre planète, qui se recouvrent comme les em-
pâtemens d'une vieille peinture flamande; il a tant vu et
tant su , il se rappelle tant, et de si lointaines choses,
qu'il n'est plus capable que de la foi d'imagination. Don
rare et précieux 1 difficile a conquérir , plus difficile a
perdre. Il croit a ce qu'il dit, quand il l'a dit ; mais dit-
il ce qu'il croit ? Il se défend a sa manière el de toutes ses
forces de cette qualité si intimement épique. Il prouve,
])ar d'irrésistibles argumens , la vérité littérale de son
dire; et dix minutes après, il vous rejette dans le même
doute , et plus profond encore.
Il ne trompe jamais, il est sincère et loyal dans le récit
qu'il brode et qu'il cisèle comme un vase de la renais-
sance , avec toute l'adresse et toute l'exquise élégance de
Benvenuto. Mais sa pensée en est aujourd'hui venue à ce
point de satiété, que le faux et le vrai n'existent plus poui
lui ! La passion , la beauté, le merveilleux , le romanes-
que, voilii le monde qu'il s'est composé a son usage , où
il concentre sa vie. Heureux ceux qui l'entendent conter!
Mais il lutte contre sa nature; comme il sent que sa
vérité, autrefois vraie pour lui , se lézarde et s'éraiette,
tombe en ruines , en poussière, et va se disperser sous le
souffle du vent , il veut s'en refaire une autre , person-
nelle, exclusive, incroyable à tous, a laquelle il croira.
Comptez les derniers pas qu'il a faits dans cette nouvelle
route. Il a démontré, avec une rare éloquence, que l'im-
primerie a rétréci et ralenti le savoir, que l'instruction,
loin de servir au bonheur de la race , a seulement ouvert
les yeux des classes pauvres sur leur misère. Il a voulu
réhabiliter Cyrano.
Jusqu'ici il n'avait vu qu'une face de la pensée hu-
maine , les idées ; il s'en est rassasié ; ses yeux se sont
usés à les voir dans toutes leurs combinaisans possibles ,
il n'en veut plus ; il a tellement émoussé sa sensibilité
intellectuelle, qu'il lui faut, pour vivre, pour nourrir sa
parole, pour remplir ses journées , une série éclatante de
paradoxes, qui vont à leur tour recevoir, comme une
rosée fécondante , sa voix si pure et si mélodieuse. Vous
avez lu Clémentine , vous lirez Maxime OJin.
Il possédait un magnifique camée, saillant , fin , déli-
cat, d'une couleur fraîche et pure, ciselé avec une in-
comparable délicatesse ; il pouvait le briser , il ne l'a pas
voulu. Il s'est laissé aller a un caprice singulier. Le voilà
qui se met a graver en creux , comme dans une agate sa-
phirine, le camée qui jusqu'ici suffisait a son bonheur et à
sa joie. La première figure , gracieuse et sévère , si impo-
sante par ses lignes grecques, naïve comme la Pallas de
Velletri, charnue et sensuelle comme la Vénus de Milo,
a disparu , elle a volé en éclats : c'était la Vérité. Au-
dessous de la place qu'elle occupait profondément , Char-
les Nodier a sculpté en creux un mascaron fantasque , ad-
mirable aussi, mais impossible a réaliser, dont le modèle
n'existe nulle part : c'est le Paradoxe.
^30
L'ARTISTE.
ANGELO RUFFO.
C'est un nom maudit, et qu'on ne prononce pas sans
frémir depuis Vérone jusqu'à Florence , celui d'un
homme devenu bandit après avoir tué son oncle, bailli
(car il y a encore des baillis en Italie) d'un petit village
de la Lombardie , que les voyageurs qui se rendent a
Venise peuvent visiter au pied du Monte-Bolca. Ils n'y
perdront pas leur peine, car, outre qu'on leur racontera
l'histoire d'Angelo Ruffo, ils pourront y admirer, dans
la seule auberge malpropre où ils aient la faculté de
s'arrêter, un des plus beaux monumens de l'architec-
ture moderne. C'est un palais "a colonnes , pavé de mar-
bre, dont les plafonds sont peints et ornés de fresques
noircies, mais très-belles, et qu'on ne pourrait malbeu-
reusement pas enlever sans les détruire. Dans cette im-
mense auberge s'agite et pullule, presque nuit et jour,
une foule ignoble de mendians , dont les sept huitièmes
au moins exercent la noble profession de filous , profes-
sion peu lucrative, tant le pays est pauvre et. tant ceux
qui voudraient le piller sont poltrons.
L'oncle d'Angelo Ruffo, dont on voit la le tombeau
orné d'une épitaphe ronflante, était, comme je l'ai dit,
le bailli du lien en "18. . C'était un homme avare et res-
pecté, renommé pour la rigidité de ses mœurs et les beaux
principes de probité qu'il avait sans cesse a la bouche.
On l'aimait dans le village comme on aime toute auto-
rité qui se montre avide, tracassière et hautaine.
M. le bailli était tout fier de cet amour.
7fÎBS?
c - '^Li-i,
Il ne faisait pas d'aumônes dans le village: aussi ne
passait-il pas pour riche ; on disait seulement que le bien
qu'il gérait pour le compte de son neveu Angelo, dont il
était le tuteur, aurait dû le rendre moins parcimonieux
pour l'éducation de cet enfant, mauvais propos dont le
noble bailli était victime, et dont la suite va suffisam-
ment le justifier.
Lorsque Angelo eut dix-huit ans, c'était un beau jeune
homme, grand, noir, aux yeux bleus , bien découplé,
bien ardent ; les jeunes filles du moins pensaient cela , et
bien d'autres choses encore, et soupiraient. Le bailli sou-
pirait aussi, mais pour un autre motif. Quand son neveu
eut atteint l'âge de tirer a la milice, il avait dit publique-
ment : « J'espère qu' Angelo sera soldat , et que le pays
en sera débarrassé. » Ce qui faisait que plus d'une jeune
fille attendait le jour du tirage avec inquiétude. Angelo
eut du bonheur : il amena le n" 1 ; et comme c'était le
bailli qui , en sa qualité de premier magistrat de l'en-
droit, organisait et dépouillait les bulletins, on ne man-
qua pas de dire qu'il avait arrangé les choses de manière
"a ce que son neveu partît. Pure calomnie !
Voila donc Angelo au régiment. Indiscipliné, querel-
leur, quelque peu libertin , manquant souvent a l'appel
pour courir on ne sait où , se prélassant comme un ma-
jor, lui qui n'était qu'un soldat. C'était intolérable. On
l'envoya réfléchir, sur la nécessité de la subordination,
dans un bataillon de discipline. Cette punition lui causa
une impression profonde. Il changea de conduite et fut
rappelé au" régiment ; il y devint en peu de temps capo-
ral , puis sergent.
Cinq ans se passèrent ainsi , Angelo pensant quelque-
fois au pays et au petit bien dont son oncle était le gérant
pour lui.
Un beau jour son colonel lui dit : « Ruffo, votre temps
est fini; mais vous ne nous quitterez pas, j'espère.
— Mon colonel, j'ai besoin de revoir le Monte-Bolca.
— Bah! qu'y feriez-vous? Ici on vous aime, on vous
estime; vous finirez par devenir sergent-major : sergent-
major ! songez donc. »
Angelo branlait la tête, comme quelqu'un qui dirait
non.
— Eh! qu'iriez-vous faire dans votre village? ajouta
son colonel, travailler a la teiTe...
— Mon colonel, j'ai du bien.
— Du bien ! votre oncle m'écrit qu'il a fait les plus
grands sacrifices pour votre éducation, qu'il est hors
d'état de vous rien donner ; et comme vous êtes détesté
Ik-bas , ajoute-t-il, personne ne voudra vous voir ni vous
donner d'ouvi'age.
Angelo sourit, et n'en insista pas moins pour avoir son
congé. On le lui donna ; il partit.
En chemin , il faisait les plus beaux projets du monde :
se rappelant la petite ferme de son oncle qui n'était pas
a son oncle, les bois , la montagne d'où l'on voyait couler
la Brenta, et il sautait en se frottant les mains, se pro-
mettant bien de donner grand gala aux amis qu'il allait
retrouver , et d'aller faire le beau , l'hiver prochain , au
carnaval a Bergame.
Il arriva ainsi , ivre de joie, a la porte du bailli.
Pauvre , pauvre Angelo !
L'ARTISTE.
iôi
n C'est vous, monsieur le mauvais sujet, dit le bailli,
dont Ifi front se leinbriuiit a cet aspect.
— J'ai bien changé , mon cher oncle ; présentement
je suis doux comme un agneau, et docile et rangé
Voyez plutôt. « Et il déroulait fièrement les bons certifi-
cats que sou colonel lui avait donnés.
Cette vue ne servit qu'à allumer la colère du bailli,
qui, d'un coup de sa canne, fit voler au loin le papier
qu'Angelo lui présentait.
Le jeune homme devint écarlate ; mais, se mordant les
lèvres , il se contint.
« Du moment que les écritures ne vous reviennent
pas , n'en parlons plus , et il resserra soigneusement dans
son gilet le papier qu'il avait ramassé.
— Mais enfin que venez-vous faire ici? demanda le
bailli, prenant précipitamment une prise de tabac et
frappant avec impatience du revers de la main gauche
dans la paume de la droite Que voulez-vous? Vous
n'avez rien ; vous n'avez plus rien ici. Tout ce qui vous
revenait, vous l'avez eu, et au-delà. »
Angelo, stupéfait, se croisa les bras, s'appuya contre
le mur et regarda , sans proférer une syllabe, son oncle,
qui continuait, mêlant force injures a ses paroles, et qui,
tout haletant , finit par lui dire : « Dieu merci , mes
comptes sont en règle; on verra ce que m'a coûté votre
éducation
— Elle est belle, mon éducation, murmura Angelo,
dont l'indignation s'allumait, moins de se voir disputer
son bien que de s'entendre dire les injures qtii se pres-
saient , nombreuses et variées , dans la bouche du bailli :
elle est belle mon éducation !
— Est-ce ma faute si vous n'en avez pas mieux pro-
fité, débauché que vous êtes? Croyez- moi, retournez a
votre regiment; la, du moins, vous ne mourrez pas de
faim.
— Parbleu 1 mon oncle , vous badinez, je pense , dit
Angelo tout-à-fait en colère.
. — Un bailli ne badine jamais en affaires ; retournez-y ,
ou...
— Ou?
— Ou je te fais mettre en prison comme fainéant , va-
gabond, vaurien , raange-tout... »
Ici Angelo eut uu accès de gaieté vraiment délirante ;
il éclata en rires et en boufl'onneries, dont les éclats
avaient quelque cliose d'aigre et de terrible; son oncle en
eût été très-certainement effrayé , si la fureur ne l'eût en
ce moment aveuglé.
Je ne sais quel incident grotesque, peut-être une atti-
tude singulière du vieux bailli , rendit celte gaieté d'An-
gelo plus expansive encore et moins effrayante, si bien
qu'il y eut un moment où un spectateur eût pu croire que
cette scène finirait comme finissent la plupart des scènes,
par un rapprochement; qui sait? Angelo était peut-être
au moment d'en passer par où son oncle voudrait, pourvu
toutefois qu'il n'exigeât pas son retour au régiment ; mais
voilà qu'un malheureux mot, le mot de voyons vos
comptes^ jeté sans doute par Satan en personne au milieu
de ce débat, qui devenait tout modéré , voilà que ce mot
a rallumé soudain la tempête presque apaisée.
« Mes comptes ! Tu demandes des comptes : tu en
auras ; » et s'approchant d'un débris de bureau , le bailli
tira d'un carton , presque aussi noir que le rabat de son
manteau , un ppier long, étroit, et traversé par une in-
finité de raies rouges et vertes , qui encadraient des chif-
fres rangés avec un ordre et une symétrie vraiment méri-
toires ; puis , plaçant d'une main mal assurée ses lunettes
sur son nez gonflé par la rage, le vieillard s' asseyant, fit
signe à son neveu d'approcher.
Angelo venait de recouvrer tout son sang-froid ; il s'ap-
procha froidement.
Le vieillard commença; mais, s' interrompant tout-à-
coup, et portant le papier au visage de son neveu : « Inso-
lent, lis toi-même!
Le jeune homme devint pâle comme la mort. « Mon
oncle ! cria-t-il d'une voix terrible ; et portant la main
à sa ceinture, il se redressait de toute sa hauteur; mon
oncle! » et il hochait la tète d'une manière significative.
Il y avait déjà du meurtre dans son mouvement , dans
sa voix , dans son geste , dans sa pensée peut-être.
« Tu me menaces , dit le bailli ; tiens. . . »
Angelo vit l'intention, reçut le coup, s'arma de son
stylet et en fi-appa le vieillard. Tout cela fut l'ailàire d'un
clind'œil.
On relevait le bailli mort qu'Angelo était déjà bien
loin.
Ce jour-là il fit quinze lieues au moins, courant avec
fureur à travers les montagnes, les blés, les forêts, tra-
versant les ruisseaux à la nage, fuyant non comme un
bandit qu'on traque , mais comme un homme bien mal-
heureux , qui vient de commettre un crime, et qui sait
qu'on flétrira le crime sans juger l'action.
Il y avait aussi du remords dans son esprit, car il avait
tué un vieillard sans défense, son oncle le bailli! Ace
souvenir, il fut tenté de s'agenouiller, et déjà il cherchait
des yeux une madone sur la route ; quand il se rappela
l'injure qu'il avait reçue, il se raidit , et, plus furieux que
jamais, poursuivit son chemin.
La nuit était venue ; Angelo, dévoré par la fièvre, la
fatigue et le besoin , frappait à une cabane presque per-
^32
L'ARTISTE.
due au milieu d'une immense bruyère : une pauvre femme
et son enfant le recurent.
C'est la qu'il passa la nuit, une nuit affreuse, une de
ces nuits où les ténèbres pèsent de tout leur poids. L'in-
fortuné s'engourdit un moment dans un sommeil lourd et
fiévreux , et ce moment lui suffit pour voir en rêve toute
sa destinée ; destinée sanglante et hideuse ! destinée de
meurtre et de gibet !
A son réveil , son parti était pris.
Traqué dès lors par tous les gendannes du pays , il les
attendait la crosse haute dans les chemins creux ; il en tua
quelques-uns, seul moyen de se faire respecter des autres.
Il revint toujours vers son village : les environs où
l'attachaient une main mystérieuse, un ordre invincible,
furent le théâtre de ses expéditions, assez innocentes du
reste. 11 ne tuait pas, il ne dévastait pas, il ne volait
même pas ; car est-ce voler que demander le plus hon-
nêtement du monde, a un riche passant, uu quart d'écu
pour acheter du pain , de la poudre et du plomb; encore
ne le faisait-il que quand sa provision était épuisée.
Honnête et brave bandit, qui aimait les arts, les ar-
tistes , et qui les protégeait.
Souvent il indiqua aux voyageure les beautés antiques
des environs. « Allez voir, leur disait-il, allez voir le beau
palais de mon village ; Michel- Ange l'a bâti (on le croit
dans le pays) ; Cagliari et Pérugin l'ont orné. Ce palais,
c'était l'auberge attenant a la maison du bailli.
On dit que , lors d'un de ses derniers voyages en
France , Canova , retournant a Venise par Vicence , fut
arrêté par des bandits, et délivré par un inconnu dans les
environs de cette dernière ville. Ces brigands ont depuis
désigné Angelo Ruffo comme l'auteur de cette délivrance,
qui leur coûta cher.
Sept ans se passèrent ainsi. Vie misérable! vie admi-
rable, si on ne la juge pas comme le commun des hommes.
Et sa fin ! plus admirable encore : c'est une page, et la
page la plus étonnante de l'histoire de Charles XII.
Angelo ne couchait jamais a la belle étoile , de peur de
tomber aux mains de ceux que le peuple de Paris, dans
son langage trivialement pittoresque, appelle les hussards
de la guillotine; il avait coutume d'entrer 'a la nuit dans
un village, pt de choisir pour son sommeil une mai-
son commode : c'était d'ordinaire au presbytère qu'il
allait. Par précaution, il se faisait donner les clefs de
toutes les portes; et pour plus de sûreté, son chien,
barbet noir , usé , mais sentant l'ennemi à un quart de
lieue, ne le quittait pas. Il arriva qu'un curé, mieux
avisé que les autres , détourna par supercherie une clef
du trousseau général remis à Angelo. La gendarmerie,
avertie dans la nuit , cerna les environs. Prévenu "a temps
par son chien, Angelo s'évada de la maison; mais il ne
put sortir du village : il se réfugia dans l'église, où il se
barricada. Au moyen d'une fusillade, qu'il nourrit toute
la journée, il tint tète à une cinquantaine de gendarmes,
refusant , par une pudeur de héros, de remettre ses armes
à ceux qui devaient le mener au gibet : une compagnie
de grenadiers autrichiens décida sa soumission. Alors il
arbora un drapeau blanc au haut du clocher , descendit ,
brisa la crosse de son fusil , et s'avançant vers l' officier
étonné : « Prenez mon chien, lui dit-il, et ayez-en soin ,
monsieur, vous en serez content. « Disant cela , Angelo
essuyait une larme : son chien était son seul ami.
Il attendit son jugement pendant neuf mois , écouta
son arrêt avec beaucoup d'attention et de sang-froid , et
subit la mort sans faiblesse ni fanfaronnade.
Quelques jours avant son exécution, une femme avait
voulu le voir et l'avait vu dans sa prison. Était-ce une
femme qu'il avait aimée , ou bien avait-il sauvé cette
femme , ou celte Vénitienne , car c'en était une , avait-
elle désiré le voir sur le bruit de son nom et de ses ex-
ploits?... On n'en sait rien.
Elle vit encore ; et depuis Vérone jusqu'à Venise, c'est
la seule ame peut-être par qui le souvenir d' Angelo Ruffo
ne soit pas maudit. P. B.
L'ARTISTE.
-133
U(vm JPramatiqup.
THÉÂTRE FRANÇAIS.
«i« >JitnuC(e (le ^lun'an/y , ÙDrume e/t, (/-oij a<Uat ,
PAU MM. FnÉDÉlUC SOVLlé ET ADOLPHE BOSSAKCE.
On prétend que M. Lacretelle aînc a fait un roman d'où
l'idée de cette pièce a cte' tirc'c. Il faut alors savoir gre' aux au-
teurs de leur trouvaille comme d'une invention qui leur serait
])ropre. Le vol ici est une action fort méritoire , et c'est en vé-
rité un petit diamant que MM. Soulie' et Bossange ont tiré du
luraier littéraire de feu Lacretelle.
Disons d'ahord un mot de l'avant-sccnc.
Malherbe est le fils naturel de la marquise de Lusigny, la-
quelle grandedame l'a eu, son mari vivant , d'un chevalierd'Estor
tué dans le siècle dernier à je ne sais plus quelle bataille. Le duc
d'Harancourt , frère de la marquise , homme qui entend comme
il faut l'honneur de sa famille , et capable de tout pour le con-
sei-vcr intact , a envoyé Malherbe aux Enfans-Trouvés ; mais
par une maladresse , déplorable dans «ne si belle ame , il n'a
pas songé à retirer des mains d'un médecin son complice , les
j)reuvcs de cet expédient qu'il a trouvé très-naturel et qui est
tout bonnement un crime. Quand la pièce commence , Malherbe
a vingt-cinq ans ou à peu près , sa réputation de poète com-
mence, il a une carrière, un état, et daus la société un rang
déjà assez beau pour le faire accueillir dans le grand monde. Il
est reçu entre autres chez M""' de Lusigny, qui éprouve pour lui
une affection dont elle ne se rend pas tiès-bicn compte.
Au premier acte , nous voyons défiler toute la famille Ar-
taud, famille qui a adopté Malherbe, et après les père, mère,
fils et frères , Courvillc , jeune conseiller au parlement , qui
é[)ouse mademoiselle Artaud, et un cerUiin Pontigiiy^ espèce
d'irabécille qui se croit un grand génie ])arcc qu'il a montré
l'orthographe à Malherbe. Le pauvre orphelin, à qui les bons
parcns voudraient faire accepter une partie de leurs biens, ne
consent à en recevoir que le nom , nom qu'il voudrait donner à
une jeune veuve, madame de Lussan dont il est amoureux, et
ipii le paie de retour. Ces scènes préparatoires, peu nécessaires
.i l'action principale, et qui ont le défaut de ne pas l'indiquer
avec assez, de précision , pourraient cire abrégées. Sans l'inté-
rêt que jette au milieu de cette froideur l'arrivée subite d'un
iuconnu, frère du médecin complice du duc, et qui vient pro-
])oser à Malherbe de lui vendre le secret de sa naissance , ces
scènes seraient peu supportables.
C'est avec le second acte que commence réellement la pièce.
Malherbe sait (ju'il est fils de madame de Lnsigny; et le duc
d'Harancourt, chez qui nous sonnnes, vient d'apprendre que le
k secret n'en est pliLS un pour sa victime. Il est obligé de tout dé-
couvrir à sa sœur. Dès ce moment , la situation est complète-
ment indiquée, et les auteurs vont la développer jusqu'à la fin
avec beaucoup d'énergie et une rare intelligence des effets de la
scène. Malherbe , en retrouvant sa mère , va-t-il rentrer en
possession de ses biens et du nom que la loi lui reconnaît? Voilà
totjt à la fois le noeud et la péripétie. Le caractère généreux et
passionné du jeune homme, aux prises avec l'orgueil et l'in-
sensibilité du duc ; une indication finement jetée , celle du jeune
conseiller luttant pour son ami contre les exigences du duc, et
qui marque bien le montent oti, dans le siècle dernier, la vanité
nobiliaire commença à plier sous l'audace du parlement; par-
dessus tout les irrésolutions déchirantes, la tendresse combattue
et toujours triomphante de cette mère qui retrouve son fils, dont
elle a payé la naissance par tant de larmes , cela joint à une aé-,
tion , dramatique parce qu'elle est vraie , et vraie parce qu'elle
naît sans effort du choc régulier de ces caractères et de ces in-
térêts différens , tels sont les mérites qui ont décidé le succès de
l'ouvrage. Le dénoûmcnt est heureux; l'intérêt, habilement
ménagé, monte au plus haut point lorsque cette mère , qui,
l'instant d'avant vient de demander à son fils de sacrifier son
amour pour ne point la déshonorer par un éclat , témoin à son
tour des intrigues du duc , dont elle va devenir une seconde fois
la victime, se lève pour le défendre et menace d'aller, pour le
sauver, déclarer aux tribunaux sa faute et le crime de sa fa-
mille.
La pièce est plutôt remarquable sous le rapport de l'exécu-
tion que comme invention ; chaque scène , prise isolément , est
plus habilement faite que le drame dans son ensemble. Il y a
aussi plus d'art dramatique dans la donnée que de nouveauté
dans la pensée qui en est la base ; mais comme les auteurs ont
su masquer ces imperfections, dont on ne s'aperçoit qu'assez
tard, par des détails on ne peut mieux mis à leur place dans le
drame, la critique doit déposer sa férule, et attendi-e MM. Sou-
lie et Bossange à un autre ouvrage, où une pensée plus fraîche
et plus féconde n'aura peut-être pas le rare privilège de leur as-
surer un succès aussi brillant que celui-ci.
THÉÂTRE DE L'ODÉON.
CHARLES VII CHEZ SES GRANDS \ASSAi;X,
lOravMie en ana aclej,
PAK H. ALBXAilDHC DUMAS.
D'après le titre de l'ouvrage on devait s'attendre à de grands
développemens historiques : l'imagination rêvait ces temps de
troubles et de désordre , où l'Anglais, grâce au secours qu'il
trouvait chez les grands feudataircs de la couronne , envahis-
sait notre pays , nous imposait son Henri VI , et régnait
sous le nom du duc de Bcdford, tandis que Charles VII
dormait dans les bras d'Agnès Sorel. M. Alexandre Dumas
a envisagé son sujet d'une autre manière : Charles VII n'est
qu'un titre, un accessoire . on voit bien le roi. réveillé par
sa maîtresse , rassembler ce qu'il lui reste de serviteurs
^ol
L'ARTISTE.
fidèles, et marcher à la conquête de son royaume; mais c'est
un éclair, un feu passager : la pièce c'est le comte de Savoisy,
seigneur Bourguignon , qui veut répudier sa femme Bérengère,
parce qu'elle est stérile : le pape casse les nœuds que l'Église
avait consacrés : la nouvelle épouse arrive , la chambre nup-
tiale est ouverte, les fêtes commencent; mais BéreDgère outra-
gée, se servira, pour sa vengeance, de l'amour qu'elle a su
inspirer à l'africain Yaqoub, son esclave; elle commande, et le
comte tombe sous les coups du mécréant; mais avec la ven-
geance arrivent les remords , et quand l'esclave croit jouir enfin
dans les bras de sa maîtresse des délices de l'amour , il ne
trouve qu'un cadavre : Bérengère s'est empoisonnée. Ne de-
mandez point de la raison dans cet ouvrage , c'est de l'extrava-
gance d'un bout à l'autre , mais de l'extravagance poétique , de
l'extravagance d'amour : la fièvre vous saisit au lever du ri-
deau , et quand la pièce finit , la fièvre dure encore : si vous
voulez savoir ce que c'est que l'amour , écoulez Yaqoub; si
vous voulez que les accens de la jalousie bruissent à votre
oreille , écoutez Bérengère ; si vous êtes sensible aux accens
de l'honneur , à la voix mâle et franche d'un prince qui se
réveille, qui saisit une épée , qui crie à son peuple : Fous
voulez la guerre ! eh bien , la guerre ! allez entcndi-e Char-
les VII. Des applaudissemcns frénétiques et presque toujours
mérités ont constamment accompagné la représentation de cette
œuvre remarquable; c'est un succès qui place M. Dumas en-
core plus haut dans l'opinion publique , et cependant Hen-
ri lil, Christine de Suède et Jntony sont des antécédens
qui pouvaient sembler difficiles à surpasser. Nous nous propo-
sons de revenir sur cet ouvrage; en attendant, nous donnons
avec plaisir à nos lecteurs quelques fragmcns des scènes qui
ont produit le plus grand effet.
YAQOUB, seul et rêvant.
Pourquoi
Toute une longue nuit a-t-elle , ainsi que moi ,
Veillé sans qu'un instant se fermât sa paupière?
Je croyais que moi seul je veillais sur la pierre.
Je l'ai vue un instant, ses pleurs coulaient... Ses pleurs I
Tout mon sang, Mahomet , pour toutes ses douleurs!...
A d'autres comme à moi la vie est donc fatale....
D'autres souffrent!...
bérengÈhe, soulevant la tapisserie et s' assurant
q' Yaqoub est seul.
Yaqoub !
YAQOUB, tressaillant et levant la tête.
Oh ! que vous êtes pâle !
BEBEKGEBE.
Ce n'est rien , i'ai souffert.
YAQOUB.
Vous, souffrir!
BERENGERE.
Pourquoi pas?
Chacun porte sa part des douleurs d'ici bas.
YAQOUB.
Vous n'avez point dormi ?
bébengère.
Non; mais vous , comme une ombre ,
Je vous ai vu debout, quoique la nuit fût sombre;
Je vous ai reconnu : qu'est-ce que vous faisiez?
YAQOUB.
Ce qu'hier je faisais? — Mais hier vous dormiez
Et ne m'avez pas vu. — Combien de fois, Madame,
Comme un cerf aux abois et qui pleure et qui brame ,
N'ai-je pas cependant passé mes longues nuits
Au même endroit avec des sanglots et des cris ,
Suivant aur vos vitraux une ombre passagère ,
Et frappant ma poitrine en disant : « Bérengère!... »
BERENGERE.
Et pourquoi, dans vos pleurs et dans votre abandon.
Chercher des yeux mon ombre et prononcer mon nom?
YAQOUB.
Pouquoi le matelot, dans une nuit, sans voile ,
Fixe-t-il ses regards sur une seule étoile?
Pourquoi prononce-t-il entre ses dents , froissé,
Un nom qu'il a déjà mille fois prononce?...
C'est que sans espoir même il est doux de se plaindi-e.
C'est qu'il sait bien qu'aux cieux son bras ne peut atteindre;
Mais que si bas qu'il est , sur cette étoile d'or ,
Il peut du moins mourir les yeux fixés encor.
BÉRENGÈRE.
Oui , je comprends , Yaqoub , dans le fond de votre ame ,
A tous les yeux cachée il existe ime flamme.
Sans doute aux bords du Nil, pendant vos premiers jours.
Une voix vous promit d'éternelles amours ;
Et vous dans votre cœur, comme en un sanctuaire.
Enfermant les accens de cette voix si chère ,
Vous les avez gardés , et dans l'ombre , sans bruits ,
C'est elle qui vous vient parler toutes les nuits ;
Et sans doute ma voix , à la sienne étrangère ,
Lui ressemble pourtant.
YAQOUB.
C'est cela , Bérangère !
( Amèrement ).
Vous avez deviné.
BERENGERE.
Mais vous , à votre tour ,
Yaqoub , vous avez dû lui promettre en retour.
L'ARTISTE.
155
YAQOrB.
Moi , je n'ai rien promis. . . .
{Regardant fixement Be'rangère).
Mais je pourrais prometlrc
Ce qu'on demanderait avec sa voix.
beremgÈre.
Peut-être
Qu'on demanderait trop , et qu'alors....
YAQOUB.
Écoutez ,
Si cette voix disait : ou restez ou partez ,
Soyez triste ou joyeux , frappez ou faites grâce ,
Soit que sa voix me prie ou qu'elle me menace ,
Tous SCS ordres seront aussi bien observes
Qu'un seul le fut bier, quand elle a dit : « Vivez !.... »
berengÈre.
Et qii'exigcriez-vous pour tant d'obe'issance ?
YAQOUB.
Qu'exiger de celui qui vous tient en puissance?
Je n'exigerais rien , j'attendrais à genoux
Qu'elle me dit : « C'est bien. Maintenant , levez-vous. »
bérengère.
Si plus juslc pourtant , de sa foi qu'elle engage ,
A son tour en vos mains elle laissait un
gage:'
YAQOUB.
A moi , vous avez dit un gage de sa foi.'
Oh ! vous raillez , madame , ayez pitic de moi !
BÉRENGÈRE , Uiissant tomber son gant.
Ramassez-moi ce gant.
( Pendant qu'Vaqoub est baissé, Bérangère laisse
tomber la tapisserie et ferme la porte de son appar-
tement. j4u même instant, le roi et Agnès parais-
sent sur la porte opposée ).
YAQOUB, se relevant.
Le voici.
( Regardant et cherchant en vain Bérengère ).
Ciel et terre .'
Disparue ! . . . à l'instant elle e'tait. . . Bc'rengcre ! . . .
Be'rcngèrc !... ce gant entre mes mains laisse...
( // le baise avec transport. Il aperçoit le roi et Agnès ).
File a craint qu'on la vît : voilà tout. Insensé' !
Ah!...
lE COMTE.
Sire, re'veillez-TOUs!...
AGNÈS.
tE ROI.
Qui donc entre ici sans mon ordre!.... Mon hôte,
Est-ce vous?... Les valets en ce château font iàute,
Que sans être annonce' l'on entre près du roi.
LE COMTE.
Sire , écoutez ce bruit , car il vient comme moi ,
( On entend le canon. )
Sans que votre pouvoir l'intimide, vous dire,
Comme je vous ai dit, moi : « Réveillez-vous, sire! d
LE ROI.
N'est-ce donc pas le bruit de la foudre?
LE COMTE.
Non!
LE ROI.
LE COMTE.
Non?..
Écoutez-donc , sire!
Ah
LE ROI.
Et bien?...
LE COMTE.
C'est la Toix du canon !
LE BOI.
LE COMTE.
Et bien ! Je dis que cette voix qui parle
Doit trouver un écho dans le cœur du roi Charle;
Que d'un profond sommeil il a dormi long-temps,
Et que s'il veut enfin s'éveiller , il est temps.
Comte!..
LE COMTE.
Je dis aussi que chaque homme qui tombe ,
Avant de se coucher tout sanglant dans la tombe.
Dit , jetant un dernier regard autour de soi :
« Lorsque je meurs pour lui, mais où donc est le roi? »
Vos aïeux nous ont fait prendre cette habitude
De voir briller leur casque où l'affaire était rude;
Et peu de coups tombaient d'épc'e ou de poignard
Dont leur écu royal ne reçût bonne part...
Sire, c'est pour un peuple une dure agonie ,
De penser en mourant que son roi le renie...
Ciar il peut , se croyant dégagé de sa foi ,
156
L'ARTISTE.
Lui prendre envie aussi de renier son roi...
Qui peut comme un faisceau, dans ces temps d'anarchie,
Rallier à l'cntour de notre monarcliie
Tant de puissans seigneurs l'un de l'autre jaloux ,
Si ce n'est notre roi , premier seigneur de tous?...
Chacun ne peut-il pas penser que Dieu pardonne
D'abandonner le roi quand le roi s'abandonne?
Comte , vous oubliez.
LE ROI.
LE COMTE.
Sire , je dis cncor
Que c'est mal calculer , qu'e'puiscr un trésor
Dont la sueur du peuple a trempe chaque pièce
En grelots de faucons , en joyaux de maîtresse ;
Que c'est un luxe vain qu'il vaut mieux étouffer ,
Quand on n'a pas trop d'or pour acheter du fer. . .
Sous chacun de ses rois , si j'ai bonne mémoire ,
Le vieil état français croissait en territoire ;
Au patrimoine ancien que se léguaient ses rois
Ils ajoutaient encor. Philippe de Valois
Apres le Dauphiné conquérait la Champagne ;
Philippe-Auguste au loin rejetant la Bretagne .
Prenait la Normandie et le Maine et l'Anjou :
Avec les clefs de Tours il ouvrait le Poitou;
Par un traité , Louis-Neuf ajoutait à la France
Le Languedoc... Vous-même aviez sur la Provence
Des droits, comme beau-fils de Louis-d'Anjou.
LE KOI.
Pardieu I
Si je m'en souviens bien à mon tour , c'est de Dieu
Que je tiens cet état de France, seigneur comte :
Ce n'est donc qu'à Dieu seul que j'en dois rendre compte j
Et s'il me plaît d'en faire un entier abandon ,
Nul ne me jugera que Dieu.
LE COMTE.
Je disais donc
Que de la France , ainsi que l'on faite ses princes ,
Il ne vous reste plus , sire, que trois provinces.
L'Anglais , victorieux , à grands pas envahit ;
Jean-Six, son allié , vous leurre et vous trahit;
Philippe de Bourgogne à belles dents dévore
Vos comtés d'Armagnac, de Foix et de Bigorre
Sire , à l'entour de vous ne les voyez-vous pas ,
Pour vous envelopper, s'avancer à grands pas?
Dans un réseau vivant vos troupes enfermées
Ne peuvent soutenir le choc de trois armées.
En vain Poton , Xaintraille , et Narbonne et Dunois
Frappent sans se lasser, comme dans \m tournois :
Attaquant sans projets , reculant sans ensemble ,
Un jour disperse ceux qu'à peine un mois rassemble;
Ils ont le bras qui frappe et le cœur qui résout ,
<
Mais il manque le chef, ame et centre de tout.
Sire , sur votre nom ce serait une honte
Que de tarder encor à les rejoindre!...
Comte ,
Notre forêt d'Auxerre est-elle prise ?
LE COMTE.
Non.
Nous allons y chasser; prépare ton faucon....
Venez, Agnès. {Il sort.)
LE COMTE , arrêtant Agnès.
Non , non ; vous resterez , madame ,
Car je veux vous parler à votre tour.... 0 femme, i
Vous êtes belle ! Oh ! oui , belle; et de votre œil noir
Sur votre faible amant je comprends le pouvoir;
Votre voix est d'une ange ou d'une enchanteresse ,
Et je comprends encore qu'elle ordonne en maîtresse —
Eh bien ! sur mon honneur ! pour vous il vaudrait mieux
Qu'un fer rouge eût éteint votre voix et vos yeux.
Oh ! que me dites-vous ! .
LE COMTE.
Car c'est à leur puissance
Que doivent les Français les malheurs de la France ;
Et Charles, l'insensé, se soumet à leur loi
Comme à celle de Dieu ! ... La maîtresse d'un roi , •
De la sphère élevée où son pouvoir la range ,
Peut devenir d'un peuple ou le dçmon ou l'ange ;
Vous pouviez de la France être l'ange; mais non ,
Vous avez préféré devenir son démon I
— Grande soirée demain aux Italiens. C'est , comme on sait,
au bénéfice de madame Pasta. On donnera la Prova d'un
Opéra séria, précédé de la première représentation de la
Somnanhiila , de Bellini , dans laquelle on entendra la bénéfi-
ciaire et Rubini.
— Sous le titre d'Album des Pyrénées , madame Sarrasin
de Belmont publie une suite de dessins litographiés sur les nom-
breuses études peintes qu'elle a rapportées des Pyrénées. Deux
livraisons de cet Album ont déjà paru chez Engelmann , et
cliez l'auteur, rue Saint-Gcrmain-dcs-Prés , n. ii. L'une con-
tient la vallée d'Ossan, l'autre la vallée d'Argelès.
i
L'ARTISTE.
iô'i
jOfiuir-arts.
SDR LE MONUMENT DE JUILLET.
On se rappelle que le 14 juillet dernier M. d'Argout
promit d'ouvrir un concours pour le monument destiné à
conserver les souvenirs des glorieuses journées de 1 850.
Le monument postiche de Lois et de carton, orné des
grisailles de M. Gosse, digne tout au plus de rire ou de
pitié, n'était qu'un chef-d'œuvre provisoire, un pro-
gramme incomplet et hâté de l'édifice qu'on doit élever
sur la place de la Bastille. Depuis ce temps que sont de-
venues les promesses du ministre? Quand s'ouvrira le
concours? A quelles conditions s'ouvrira-t-il? Sera-t-il
puLlic, ou jugé a. huis clos? S'arrangera-t-on en ménage,
sous le manteau de la cheminée, en famille et de bonne
amitié avant de l'ouvrir? Tiendra-t-on la même et hon-
teuse conduite que pour la médaille de juillet? Se pré-
pare-t-on "a déclarer nul le concours, pour adjuger le travail
à un homme approuvé d'avance dans les bureaux?
Qu'on y songe bien, et qu'on pèse les paroles de
Volney, en leur donnant le sens profond et sérieux qu'elles
renferment ! Changer de l'or en pierre, troquer contre du
bronze et du marbre quelques millions, c'est chose plus
délicate, un engagement de responsabilité bien autrement
dangereux que la commande d'un tableau ou d'une
statue.
E^l^uis, je vous le demande, quel moyen un jeune
^chitecte a-t-il de se faire connaître, si ce n'est dans les
concours publics? Les curieux et les oisifs ne jugeront
son talent que sur une œuvre achevée, mais les hommes
de savoir et de conscience pourront sur un projet le juger
digne d'élever un monument.
Un monument, oublie- t-on ce que c'est? C'est l'éloge
ou la honte d'une génération, un éloge qui se perpétue
pendant plusieurs siècles, une honte ineffaçable et que la
rouille du temps respecte et laisse debout pour souiller
le nom qui lui a permis d'exister.
On brûle une toile , et tout est dit. Les mauvaises pein-
tures se pardonnent , on en peut faire des parapluies pour
les halles ! Avec des statues ignobles on peut faire des
mortiers , des cuvettes ou des marches d'escalier ! Mais
lui monument qui témoigne ii la postérité de l'impéritie
et de la négligence de nos modernes Périclès, c'est chose
grave a coup sûr '
doutes qui nous obsèdent. Nous ne voulons pas mettre
en question sa loyauté; mais ceci est aussi bien une af-
faire d'honnête liomme que le vole des cinq millions.
Ctttrraturf.
PORTRAITS ET CARACTERES CONTEMPORAINS.
II.
tyé^U'd ^A %uavfy..
Que M. d'Argout veuille bien prendre en considération
nos humbles remontrances, et qu'il se hàle de dissiper les
TOHE 11. 13' LITRAISOX.
J'ai vu deux portraits d'Alfred de Vigny, qui le
présentent sous deux aspects différens , le médaillon de
David et le portrait lithographie d'Achille Devéria. Le
sculpteur , obligé de s'en tenir aux ressources du profil,
a cherché 'a tirer parti d'une singularité de la figure , la
courte distance qui sépare les ailes du nez de la commis-
sure des lèvres ; en étudiant finement cet accident phy-
sionomique, il a rendu assez fidèlement le caractère
général de la tête , qui donne l'idée d'un cygne; mais le
masque est un peu maigre.
Achille Devéria s'est attaché surtout à traduire sur la
pierre la bonhomie mêlée de finesse et d'ironie qui règne
dans toute la figure du poète. 11 est possible avec ces deux
portraits d'en composer un complet , ou du moins avec
ces deux élémens on aurait peu de chose a regretter.
C'est d'ailleurs une tête qui ne ressemble à aucune
autre ; des traits qui ne respirent que la pensée, des yeux
qui ne réfléchissent que les idées qui jouent et se croisent
au dedans ; un calme pur et profond, une paix sereine,
un singulier détachement des désirs vulgaires , une in-
dulgence sans bornes poiu- les faiblesses auxquelles il au-
rait peine a descendre; et parfois un de ces regards qui
oublient le monde qui les entoure , qui s'en retournent
au cerveau pour converser avec des souvenirs. Sa dé-
marche est lente et mesurée , élégante et simple. Bien
qu'il aille le plus souvent tète levée, on voit qu'il rêve et
qu'il suit le cours de ses visions intérieures, au milieu
d'une rue , aussi à l'aise que dans une avenue de forêt
ou sur le bord d'un fleuve. La première fois que vous le
rencontrerez , vous le reconnaîtrez.
Tout le monde à lu Ciiuf-Mars. C'est un livre d'un
mérite singulier, aussi beau qult'on/ioe, aussi spirituel
que d'/jS/rtj, écrit d'un styleélégantetserré, plein d'ima-
ges poétiques et hautes , et semé à propos de phrases flot-
i3
i58
,' L'ARTISTE.
tantes et inachevées , qui commencent avec des plis on-
doyans et majestueux , et qui ne ressemblent pas mal a
ces robes de cour qui suivent à quelque distance la femme
qui les porte , que toutes les femmes ne savent pas porter
avec grâce ; je ne sais personne qui donne un démenti
plus formel au mot de M. Jourdain, je Jais de la prose
sans le sacoi'r. A coup sûr quand on écrit comme l'auteur
de Cinq-Mars on sait bien ce qu'on fait , pourquoi et com-
ment on le fait. Son langage écrit, si naturel et si souple
qu'il soit d'ailleurs, ne ressemble guère "a la langue des
salons et des promenades. C'est une prose arrêtée, pleine
et sonore , armée de toutes pièces , où l'ordre des mots
n'est ^as indifférent et fortuit, où les phrases ne sont pas
tirées à la loterie. C'est un rhythme sans césure , sans
hémistiches et sans rimes , le rhythme dont parle Quinti-
lien dans ses Institutions oratoires, où les périodes se ba-
lancent et s'enchâssent ; les idées sont enchalonnées et
serties dans les images comme les diamans dans l'argent.
Le public des lecteurs ne s'en soucie guère, n'y fait pas
tant de façon , et jouit du Kvre sans s'inquiéter des peines
qu'il a coûtés. Il se laisse aller aux émotions pathétiques
de ce beau poème ; car Cinq-Mars est un poème dans
l'acception la plus élevée du mot; et vraiment il ne faut
pas s'attendre, a moins d'être frappé de folie, qu'il re-
cherche jamais avec une attentive curiosité les procédés
d'artiste, les méthodes délicates par lesquels ou arrive "a
l'émouvoir et à le charnier. Quand douze cents personnes
sont réunies au Théâtre-Italien , croyez vous bien qu'il y
en ait vingt seulement qui s'inquiètent des fautes d'harmo-
nie, des solécisraes véniels que l'oreille de MM. Fétis et
Reicha signalerait au besoin dans la Gazza et dans
YOtello? qui sachent bien nettement en quoi la manière
de Rossini diffère de Cimarosa, et pourquoi cette ma-
nière est plus facile à saisir et a imiter que celle du Ma-
trimonio ?
Tant que l'art vivra, et il vivra je l'espère autant que
le monde, il y aura dans son temple des prêtres et des
fidèles , des âmes initiées et des âmes dévotes. On peut
voir a ce sujet la définition lumineuse que M. Creuzer a
donnée, dans ses Religions de l'Antiquité', du symbole et
du mythe.
Ce que les femmes ont bien su trouver dans Cinq-
Mars, c'est une sensibilité délicate, pleine de réserve et
de grâce, c'est un talent énergique et habile qui frappe
juste et qui sait toujours s'arrêter a temps. Celles qui ai-»
ment dans un roman que tout aille vite et droit au but ,
tout en admirant lemagnifique épisode d'Urbain Grandier,
se sont demandé si cet épisode était bien a sa place , s'il
était nécessaire au développement de la fable , si l'action
générale ne s'en serait pas volontiers passée, si débarrassée
de l'inteiTogatoire el de l'exécution ducurédeLoudun,
elle n'aurait pas marché d'un pas plu» libre et plus dé-
gagé. On ne peut pas dire qu'elles aient absolument tort ;
mais je ne sgurais me résoudre non plus a leur donner
raison. Les proportions de cet épisode si terrible et si vrai,
si utile au développement d'un caractère important et qui
domine le livre, celui du cardinal-duc, ne sont pas avec
le reste de l'ouvrage dans un rapport convenable. A la
bonne heure! Mais où est celle qui consentirait "a le voir
disparaître? Voulez vous aussi demander a Virgile de
supprimer Didon et son bûcher, parce qu'il est authenti-
quement démontré que le quatrième livre repose sur une
anachronisme de six cents ans?
Richelieu, Anne d'Autriche et Louis XIII, sont peints
de main de maître. Le cardinal et le roi tels que je les
vois, tels que je les entends, dans Cinq-Mars, me semblent
plus vrais et plus vraisemblables que dans la Marion
De Lorme de M. Hugo. Le cardinal-ministre du roman
est aussi ambitieux , aussi despote, aussi entêté ; mais il
n'a pas pour le sang, pourl'échafaud et les têtes tranchées,
un amour si constant et si exclusif: il tient tout aussi
puissamment le roi sous sa main; mais il ne ressemble pas
tant a un ogre, je le conçois plus volontiers, etjesympa-
thise plus facilement a.vec sa volonté de fer. Quant au
roi, dans le roman comme dans le drame, il est faible et
pusillanime, il a des caprices et des superstitions d'enfant
et de femme. Sa conversation avec Cinq-Mars, dans une
partie de chasse , est une peinture achevée des craintes
qui l'assiègent, des ressouvenirs de vanité , des coquet-
teries de royauté qui le troublent au milieu de sa sécurité
paresseuse et endormie , qui le réveillent en sursaut et le
poussent a la révolte. J'aime beaucoup dans le dranie ce
mot, échappée à la mélancolique rêverie du monSIrque :
Toujours de la pluie! mais je sais bon gré à l'auteur de
Cinq-Mars de n'avoir pas imaginé la scène où le roi fait
grâce a deux condamnés parce qu'ils sont tous deux
d'excellens fauconniers. M. de Vigny s'est arrêté a la
comédie; M. Hugo touche à la caricature. Pour la reine
Anne d'Autriche, je l'entends parler, je la vois agir comme
dans madame de Motteville. Je crois sentir a mon front
les boucles de ses cheveux blonds , et dans les scènes d'al-
côve et de toilette auxquelles le poète nous fait assister,
je partage les sentimens et presque la hardiesse du galant
Buckiugham.
On a beaucoup blâmé M. de Vigny d'avoir poétisé
trop complaisamment la figure de Cinq-Mars, d'avoir
prêté à son héros une idéalité trop pure et trop complète,
d'avoir altéré le témoignage de l'histoire, d'avoir de
gaieté de cœur, et, comme disent les jurisconsultes, avec J|
préméditation, retranché de la figure de son principal -1
personnage tous les traits disgracieux ou irréguliers que
les contemporains lui attribuent. A ces accusations assez
L'ARTISTE.
^39
valables à ce qu'il semble , et fondées sur des pièces au-
thentiques, M. de Vigny a répondu par un traité spiri-
tuel et paradoxal sur la vérité dans l'art, où il prouve a
sa manière que la vérité historique, telle que l'entendent
lescasuistes, les Iténédictins et les géomètres, estuu être
insaisissable, changeant, multiple, d'autant moins évi-
dent qu'on cherche à l'approfondir et a l'étudier davan-
tage. Il remonte "a l'origine des plus belles paroles, des
traits les plus éclalans de l'histoire moderne, et h mesure
qu'il approche la lumière de tous ces dieux qu'on adore,
il les voit successivement pâlir, se décolorer, et tomber
en cendres comme un chêne frappé de la foudre. Dans
l'ardeur de réfutation qui le domine , il ne songe pas
même a invoquer l'exemple de Niehbur, qui à donné a
Tite-Live de si nombreux et si violens démentis, ni a la
querelle survenue entre MM. Augustin Thierry et Sis-
mondi , au sujet de Thomas Bccket , dont son dernier his-
torien à fait uu patriote, on ne sait trop pourquoi, si ce
n'est pour ajouter a son système une preuve de plus, au
risque de torturer les faits.
Si j'avais le bonheur de posséder un hôtel dans la rue
<leVareunes, ou dans quelque autre de ces rues spacieuses
et muettes du faubourg Saint-Germain, je vouerais in-
failliblement un culte d'amour et de vénération a la figure
imposante, "au front chonu de Grandchamp. Je n'ai pas
.souvenir d'avoir vu ailleurs une peinture plus poétique
et plus belle de ces vieux serviteurs, contemporains de
trois générations , nestors de famille , qui assistent aux
drames de la vie comme les arbres d'une avenue aux
chasses des rois ; qui s'identifient aux eufaus qu'ils ont vu
naître et qu'ils ont élevés , comme les hamadryades aux
forêts delà mythologie antique.
Plutarque , où l'on trouve tant et de si belles amitiés,
tant de nobles dévoucmens, n'a rien dans ses Hommes
illustres qui puisse ofUicer la générosité et l'abnégation du
jeune de Thou. Tout ce que les études les plus austères
et les plus graves peuvent ajouter h l'élévation naturelle
du caractère se retrouve dans celte belle figure. 11 accepte
l'amitié comme un sacerdoce, et il rend témoignage h la
religion qu'il a embrassée comme un martyr des premiers
siècles du christianisme.
Toute spirituelle et toute vive que soit l'entrevue de
Milton et de Corneille dans un salon de la Place- Royale,
je crois que le livre aurait pu s'en passer sans préjudice.
Une femme, dont la plume ingénieuse et habile a traduit
avec une rare élégance plusieurs romans d'Allan Cunnin-
ghamet de Maturin, a finement caractérisé la différence
qui sépare CiiKj-Mars d'Luvi/ioe, en disant que M. de
Vigny avait vaincu VV. Scott en refusant le combat, en
fuyant 'a la manière des Parihcs. Et en effet, rien ne res-
semble moins "a la manièi-c du conteur écossais (jue celle
de notre poète. L'histoire sans doute se modèle sous ses
doigts comme la glaise sous l'ébauchoir du statuaire , elle
rend les sous graves ou aigus qu'il lui plaît d'en tirer,
comme le clavier sous les doigts du pianiste; mais c'est 'a
l'histoire seulement qu'il emprunte son charme et sa puis-
sance. Tous ses acteurs ont un nom connu. Le passé ac-
compli, acquis à nos souvenirs , lui sert a la fois pour
composer son cadre et son tableau , au reboui-s du grefGer
d'Edimbourg qui prend les chroniques comme l'horizon
d'un paysage, et qui lance dans la plaine diaprée des
fleurs qu'il lui plaît d'y semer, des personnages de sa
fantaisie, des héros créés pour la plupart dans son cer-
veau. Si quelquefois il les mène "a la cour, assure«-vous
d'avance que le roi ne paraîtra guère que dans le fond ,
sur le dernier plan. Les secrets du château se racontent
à l'officO comme dans Nigel, ou a l'auberge comme dans
Kenihvorth.
C'est une double manière d'envisager l'histoire, et
toutes deux ont un égal mérite , quand elles sont traitées
avec la même habileté. Cinq-Mars est à coup sûr le seul
roman que nous puissions opposer "a Iwanhoe'.
A quoi faut-il attribuer le long silence de M. de Vigny?
Cinq-Mars a été publié en 1826, et depuis cinq ans, mal-
gré le succès éclatant de ses débuts, aucun autre poème du
même genre n'est venu réveiller la mémoire si ingrate et
si oublieuse des lecteurs. Depuis trois ans bientôt , en
publiant la quatrième édition de ce premier chef-d'œuvre,
M. Gosselin annonce , dans ses catalogues, un nouveau
roman du même auteur, et le roman n'arrive pas. S'il
fallait en croire les indiscrètes jaseries des amis dç l'au-
teur, qui souvent, on le sait, ne ressemblent pas mal aux
diplomates , et annoncent au besoin ce qu'ils ne savent
pas, ne fût-ce que pour s'entendre complimenter sur le
bonheur qu'ils ont d'être dans la confideuce, M. de Vigny
n'aurait pas en portefeuille moins de trois romans achevés.
Nous ne voulons pas répéter ce que nous avons entendu
dire sur le sujet de ces nouveaux romans, nous crain-
drions qu'on ne nous prît pour une pie babillarde; mais
nous appelons de tous nos vœux la publication de ces
travaux, dans l'espérance que nous leur devrons de nou-
veaux plaisirs.
En attendant, M. de Vigny a réuni en un volume les
différentes brochures poétiques qu'il avait publiées à di-
vers intervalles, en 1822, 182-t et 1826. Cette seconde
édition, très-réelle, est venue apprendre au public l'exis-
tence d'un talent original et complètement séparé des
autres tentatives du même ordre. Dolorida, Moïse, le
Déluge, Eloa, sont a la même hauteur que les Médita-
tions de Lamartine et les Odes de Victor Hugo, et "a coup
sûr ces différentes pièces ne rappellent en rien les deux
noms que nous venons de signaler. Dolorida renferme un
iÂO
L'ARTISTE.
drame complet et animé , d'une rare élégance, d'une ver-
sification harmonieuse et imagée , semée peut-être d'un
trop grand nombre de périphrases ; c'est dans la poésie
nouvelle de notre siècle ce qui touche de plus près à Ra-
cine. Eloa n'est que le développement d'une idée indi-
quée dans la Messiade de Klopstock ; mais il y a cent
contre un a parier que cette idée est née spontanément
dans le cerveau du poète , et qu'il ne l'a pas empruntée à
l'Allemagne. C'est un poème mystique, dont la scène et
les acteurs sont placés bien loin de l'humanité, mais qui
ne le cède en rien a la Méditation de Lamartine, sur les
étoiles, adressée k madame de P. Quant "a Moïse, il nous
semblé que jamais la poésie française ne s'est élevée plus
haut; que jamais, depuis ytthalie , la Bible n'a été si
magnifiquement et si profondément interprétée. H y a
dans la douleur et la prière du législateur hébreu une vé-
rité intime et poignante , que Jean Paul a indiquée sous
une autre forme; la lutte du génie aux prises avec l'hu-
manité vulgaire , sa poursuite haletante et vaine des af-
fections dont il a besoin, et qui le repoussent, parce
qu'elles ne le comprennent pas , l'effroi substitué à l'a-
mour, composent un tableau d'une grandeur imposante
et presque surhumaine. La Femme adultère , l'Uama-
drjade, rappellent la manière d'André Chénier; la Sé-
rieuse , histoire touchante d'un marin qui a perdu son
navire, peut se placer "a côté des plus belles créations de
Fenimore Cooper. C'est la même sympathie ardente et
passionnée pour la mer et ses dangers que dans le Pilote
et le Corsaire rouge , et en même temps la poétique so-
lennité', la religieuse terreur de ï Old Mariner de Co!e-
ridge.
Il faut dire k la louange de ces poèmes, qui n'ont pas eu
le retentissement qu'ils méritaient, que leur date les re-
porte "a la même époque que les premières méditations , et
les premières odes de M. Hugo. Ils s'en séparent par la
manière , et ils sont nés comme ces poésies rivales , spon-
tanénïeiit ; c'a été une inspiration personnelle , un délas-
sement et une distraction de la vie militaire de l'auteur.
On sait la lutte animée, la bataille rangée, des repré-
sentations à! Othello ;'on sait de quel côté est demeurée la
victoire. M. de Vigny a-t-il eu saison de débuter au
théâtre en traduisant Shakespeare? Ne faut-il pas regretter
qu'il ait dépensé, dans vni travail d'imitation, toutes les
richesses et tous les secrets de son talent ? N'eût-il pas
mieux valu se mettre k l'œuvre pour son compte, parler
en son nom, et ne pas se placer dans la pénible alterna-
tive de prendre les sifflets pour soi, ou de laisser la gloire
à l'auteur. Nous laissons aux casuistes le loisir de résoudre
ces questions. Nous avons toujours pensé qu'il n'y a rien
au monde de si nécessaire que le passé , de si libre que
l'avenir, et puisqu'il s'agit d'un fait accompli, c'est que
sans doute il devait s'accomplir. Que M. de Vigny eût
mieux fait, dans l'intérêt de son nom, de ne pas traduire
Othello, c'est possible ; mais nous y aurions perdu un des
morceaux les plus spirituels de notre langue , la préface
dont il a fait précéder Othello, Thistoire du mouchoir et
du fatal tissu, la différence d'un livre et drame, l'art de
prendre le public dans une cage comme un rat dans une
souricière; ingénieuses bouderies, coquetteries de femme
qui rappellent la fuite de Galatée.
En exécution de notre théorie , contradictoire en appa-
rence , sur les lois de l'histoire humaine , nous conseillons
à M. de Vigny de garder en portefeuille le Marchand de
Venise. Après la Maréchale d'Ancre il ne peut plus re-
venir k Shakespeare.
Le succès de la Maréchale n'a pas répondu au mérite
de l'ouvrage, et cela se conçoit sans peine. C'est k coup
sûr l'étude dramatique la plus intelligente et la plus fine
que l'on ait jamais faite en France sur l'histoire moderne;
mais ce drame n'est pas venu en son temps. Joué en 1828,
rue de Richelieu , devant un auditoire plein de loisir et
d'attention, il aurait obtenu un succès d'enthousiame. Le
style en est pur et châtié. L'exposition est bien faite et
habile. C'est une grande machine et bien montée; mais
c'est un travail délicat et qui veut être étudié ; c'est un
plaisir qui a plusieurs couches de profondeur, et qui ne
peut pas se pénétrer tout entier du premier coup. La scène
entre la maréchale et son mari , celle entre le Corse et la
maréchale , sont d'un haut intérêt et d'un pathétique sai-
sissant. Le duel du dernier acte peut se comparer, pour
le sublime et la terreur, k l'entrevue d'Henri Morton et
de Balfour Burley dans les Puritains. Jamais la scène fran-
çaise n'a rien eu de mieux conduit et de plus effrayant.
On peut, il est vrai, reprocher k la Maréchale un dé-
veloppement trop paisible dans quelques scènes, plus
semblables aux chapitres d'un beau livre qu'aux incidens
de Fa vie réelle. En choisissant la prose , l'auteur paraît
s'être méfié de son instinct lyrique, et en cela peut-être
a-t-il bien fait pour une première fois ; mais cet instinct
dont il s'est méfié se fait jour quelquefois, se fait sentir au
milieu d'une scène animée et vive. La vie s'en va et le
poète se fait sentir et domine trop évidemment; on voit
que c'est lui qui parle derrière l'acteur. Cette première
inexpérience, si naturelle dans un homme d'étude et de
recueillement , qui voit les choses et les hommes de haut
et de loin, qui ne s'est pas mêlé assez souvent aux scènes
de la vie active , disparaîtra sans doute dans un second
ouvrage , et nous appelons de nos souhaits et de nos espé-
rances l'épreuve de notre prophétie.
Aujourd'hui nous devoûs remercier M. de Vigny d'a-
voir eu les hlue détails, les diables bleus, espèce de mi-
graine ou de spleen, et d'avoir écrit les Consultations du
L'ARTISTE.
Ui
Docteur noir. Pour la première fois, il s'est montré a
nous en déshabillé, tel qu'il est, tel que nous l'avons en-
tendu dans quelques salons de Paris, lorsqu'il n'a autour
. de lui que deux ou trois interlocuteurs. Dans les Consul-
tations du Docteur noir, comme dans la conversation
réelle de l'auteur, on retrouve une plaisanterie fine, une
ironie incisive, mais si habilement ménagée qu'elle u'a
pas l'air de songer aux blessures qu'elle fait. Pour parler
le langage des géomètres , c'est une moyenne proportion-
nelle entre Hoffmann et Sterne , entre les contemplations
du chat Murr et les récits railleurs de Tristram Shandy. Il
y a loin sans doute de la mélancolie de Moïse aux blue
devils dcStello; mais avec un peu d'attention, on trouve
dans Stello une tristesse plus amère et plus sombre, un
désenchantement plus complet, un savoir plus profond du
néant de toutes choses. Avec moins de solennité, moins de
majesté, de pompe dans la forme, c'est aussi un hymne de
résignation, un chant de solitude et de mépris; l'histoire
de mademoiselle de Coulanges, entremêlée accidentelle-
ment delà folie de Gilbert, rappelle cette création bicé-
phale sur laquelle Hoffmann a rendu son dernier soupir,
et qu'il dictait à son lit de mort. C'est un accompagne-
ment funèbre pour une mélodie exquisement maniérée ,
parodie ingénieuse de Crébillon et de tous les salons de
•1760. Jamais la langue française ne s'est montrée plus
souple, plus frisée, plus poudrée, plus parfumée, plus
satinée, plus veloutée, plus dormeuse, plus amoureuse
de paresse et de volupté. Mademoiselle de Coulanges et
Gilbert contrastent ensemble, comme le cantabile et la
seconde partie dans ces beaux airs de Gluck, où, tandis
que l'aclricc module les accens d'une joie menteuse, l' or-
chestre jette l'ame de l'auditoire dans une sombre rêverie.
Les consultations du docteur marquent une ère nou-
velle et inattendue dans le talent de M. de Vigny. S'il
faut, comme jele pense, attribuer cette révolution soudaine,
accomplie au sein de son intelligence , au dégoût qui a
saisi épidémiquement depuis quinze mois tijnt d'hommes
qui auparavant se nourrissaient de loisirs et d'espérances;
si l'écume de toutes les ambitions basses et ignobles que
la société ébranlée dans ses derniers fondemens vient de
rejeter à sa surface , a troublé la vue et donné le spleen k
l'auteiu' d'^/ort, j'y verrais une nouvelle confirmation de
ma théorie sur la nécessité du passé ; et s'il fallait absolu-
ment que M. de Vigny passât par une mélancolie rail-
leuse et amère avant d'écrire les drames qu'il projette sans
doute, et de publier les romans qu'il a faits depuis plu-
sieurs années ; si , convaincu de l'inopportiniité de ces
sortes de publications , au milieu de la crise politique qui
absorbe toutes les attentions, il réserve pour lui temps
meilleur, pour des années de bonheur et d'oisiveté, le
fruit de ses études, nous devons nous applaudir d'avoir
pu surprendre à la dérol)ée l'écho, si lointain qu'il soit,
de ses moindres pensées.
Jusqu'à présent Cinq-Mars, Eloa et la Maréchale nous
avaient dpnné la mesure et la porté-e de son talent poéti-
que; mais son vrai caractère, sa nature intime et réelle,
demeuraient perdus et cachés comme un secret destiné
seulement a un petit nombre d'initiés , au cercle des amis
admis a l'entendre et à dépenser de longues journées dans
les caprices et les confidences de sa conversation. Je me
souviens de l'avoir entendu comparer a Mercutio, par
quelqu'im qui le voyait beaucoup. Je n'avais jamais soup-
çonné qu'à moitié la justesse de cette comparaison , d'au-
jourd'hui seulement j'en puis comprendre l'exactitude
littérale. Stello ressemble en effet k Mercutio par bien des
côtés. Si l'on veut tenir compte des dates et pardonner a
M. de Vigny l'absence de tous les concetti si bien goûtés
au seizième siècle, k la cour d'Elisabeth, et si dédaignés
dans le nôtre , où l'économie politique menace d'envahir
toutes les admirations, on ne tarde pas k saisir entre Stello
et l'ami de Romeo certain air de parenté.
A tout prendre , c'est un rc-el acheminement vers la
comédie qui se fait et se réalise de nos jours , et que la
poésie sera bientôt appelée k traduire et a formuler.
Après avoir semé d'excellentes railleries sur les hommes
et les choses de notre temps quelques histoires du siècle
dernier, M. de Vigny ne résistera peut-être pas k essayer
en pleine comédie son ironie et ses sarcasmes. Depuis
Molière et Beaumarchais, la comédie est morte en
France. Elle s'en va par miettes et par lambeaux dans les
rimes boiteuses et les couplets affadis de nos boulevards.
Les mœurs politiques delà nouvelle France n'ont pas en-
core trouvé d'Aristophane, et cependant depuis 1784, de-
puis Le Mariage de Figaro , le directoire , le consulat,
l'empire , les deux restaurations , ont apporté avec elles
leur cortège de ridicules et de vices. Où est le peintre qui
les traduira sur la scène ? où est le poète qui les traitera
comme les chevaliers et les juges d'Athènes? Nous ne
voulons pas des Nuées; mais les Guêpes, mais Clebn,
qui nous les rendra? Stelb serait -il destiné a recueillir
l'héritage de Beaumarchais?
CROQUIS.
Bon ! voiis attendez un chef-d'œuvre pour juger notre
homme. L'an prochain h l'exposition , n'est-ce pas ? quand
son œuvre sera encadrée entre quatre bâtons d'or , numé-
rotée, a une belle place, sous le beau jour du grand salon ,
et expliquée dans la très-mauvaise prose du livret? C'est
^4â
L'ARTISTE.
alors seulement que vous jugerez mon artiste, bourgeois
que vous êtes! C'est uue si belle chose que l'exposition,
le cadre d'or, le numéro d'ordre et le livret! Attendez
donc encore un an, et pendant tout ce temps gardez-vous
d'acheter un seul tableau de notre peintre. Vous achète-
rez le tableau de l'exposition , fait pour l'exposition , fait
tout exprès pour elle, jugé par les jugeurs, jugé par vous,
profond connaisseur du beau; attendez donc l'exposition.
A vous le tableau d'apparat , léché, joli , poli , vernis,
paré , exposé en public avec toutes ces humiliations que
l'art doit subir quand il veut plaire à la foule ; à moi le
tableau naïf , rude , échappé tout a l'heure k la brosse :
à vous le tableau fait au pinceau ; a moi cette esquisse :
a vous toutes les couleurs amoncelées ; à moi ce premier
jet : à vous tout le reste ! Moi je veux encore moins que
cela. Voila un poète qui passe ; prenez son poème épi-
que en douze chants, prenez sa méditation la plus polie,
sa nïéditation en bateau (c'est l'usage d'être en bateau
pour les poètes), prenez sa brochure politique (M. de La-
martine vient de faire une brochure chez Gosselin) , pre-
nez sa brochure , prenez son. poème , prenez ses vers ,
moi j'attendrai que mon poète vienne a rêver , qu'il ait
un rêve bien confus , bien difforme, haut et bas , enfer et
ciel, chaumière et palais, échafaud ou trône, exil,
royauté , joie , douleur, amour, passions , vengeance ,
larmes amères, éclats de rire; prenez tout ce que le pein-
tre a fait de mieux , prenez jusqu'à son discours k l'Aca-
démie , moi je prendrai son rêve tout seul , tout nu , je
serai mieux partagé que vous avec vos livres reliés par
Thouvenin.
Ainsi pour le peintre, j'entends le grand peintre comme
M. de Lamartine est grand poète , prenez ses chefs-d'œu-
vre, laissez-moi ses rêves. Le croquis c'est le rêve de
l'artiste; c'est sa pensée qui court, diffuse, scintillante,
capricieuse, sentimentale, rieuse, folle, qui passe du
portrait k la caricature, de la joie aux larmes, du
grand seigneur au bourgeois. Allons, artiste fantas-
que, jette éparses sur ce papier toutes les folies de ton
cerveau , le soir quand il pleut au dehors, quand ton feu
est allumé, quand ton livre favori est ouvert, quand ton
bordeaux est débouché ! Allons fantasque, compose pour
toi et pour moi, oublie le marchand, le bourgeois, le
grand seigneur , le ministère de l'intérieur et la liste ci-
vile , ces fléaux de l'art ; sois bon homme , sois artiste en
bonnet de nuit, en robe de chambre et en pantoufles ; ar-
tiste comme tu l'étais a quinze ans, quand tu couvrais de
figures informes tes livres, tes papiers, les murs de ton
père, tous les murs de la rue, charbonnant toujours et
partout, montant sur l'échelle pour faire ton premier
plafond avec un tison a peine éteint. Oh! les délicieuses
compositions que tu faisais alors. Le dernier plafond de
M. Ingres, notre Raphaèl , n'égale pas ces premiers jets
de ton cerveau. Encore une fois donc mets la bride sur le
cou de ta pensée, marche à ta guise. Jette la forme sur
ton chemin , jette-la a pleines mains, çk et la, dans le
coin de ta planche, au milieu , dans le ciel, plus bas que
terre. Qu'importe, je te prie, la logique et la perspective?
le caprice sera ton dieu , le hasard sera ton mentor. Heu-
reux mentor, il est si facile de lui obéir a ce premier gen-
tilhomme de l'imagination et de la pensée, toujours prêt
a approuver, k louer, k vous récompenser de votre ou-
vrage , quel qu'il soit !
Et voila Charlet dans sa barque, lui aussi ; voila Char-
let qui rêve comme Hoffmann. La rêverie fantastique,
c'est si admirable et si beau ! Le monde au-delà des sens
scintille, varie et marche dans tous les sens; monde
étrange qui se démène dans un fluide coloré, qui nage
k petites brassées dans cette mer de vagues parfums ;
enthousiasme incertain qui donne une vie, une forme, un
langage , une animation a la table du cabaret , au verre
qui gémit, a la bouteille qui éclate , au feu qui s'anime,
k l'horloge qui se dandine comme un maître de danse k
son premier entrechat. Et quoi, il n'y aurait de monde
fantastique que pour le buveur, et l'amoureux, et le poète?
il n'y aurait de sixième sens que pour ces fous privilégiés?
Oh ! que non pas! l'artiste estfantasqueaussi,et le peintre
a, lui aussi, son dieu aveugle, son hasard. L'imagination
vaporeuse de la nuit tend aussi k Charlet ses bras de
nuages, elle le berce lui aussi sur son sein k demi-nu , elle
le réchauffe de ses tièdes baisers ; elle le couvre "de ses
cheveux. Dors, mon timide Charlet; dors, mon fils,
dors , balancé par elle , rêve ta gloire ; un instant
quitte le tableau qui te fatigue. Cesse un instant de cher-
cher des couleurs et des ombres , et d'arranger méthodi-
quement tes personnages ; cesse de faire de la peinture
pour les autres , fais-en pour toi ; renvoie avant l'heure
ton charmant modèle, Jenny qui tremble, qui tient d'une
main son dernier jupon ; Jenny que le froid a saisie dans
l'atelier, que son amant attend dans la mansarde, et qui
aura k souper ce soir pour elle et pour Ini. Rêve donc,
Charlet. Et voilk Charlet qui rêve ; le voila qui se laisse
aller k l'imaginîtion de la nuit , jolie courtisane aux
yeux bleus , aux cheveux cendrés, a la robe grise. Rêve
dans ses bras jusqu'k minuit si tu veux , bon Charlet ;
enivre-toi une. nuit avec elle, Charlet ; encore un rêve
dans ses bras , bon Charlet ; nous aurons un tableau de
moins, mais aussi un croquis de plus.
Voyez son rêve. Il rêve de ses amours de la veille. Le
chasseur rêve de chasse, le chien aboie contre un cerf
imaginaire , le comédien s'entend applaudir par un par-
terre enthousiaste , l'amant embrasse les blanches mains
de sa maîtresse, l'écolier s'échappe a travers champs et
L'ARTISTE.
U3
il entre dans la vie littéraire, pauvre enfant, qui ne
voit pas l'abîme caché sous les fleurs ; a celte heure le
rêve est partout, prenant toutes les formes , usurpant toutes
les places. L'exilé est sur son trône , la duchesse règne
encore et galope dans ses vastes palais; la courtisane
a tendu son piège le plus habile, elle a appliqué son
plus beau rouge, elle tient h la main son plus fin mou-
choir, elle a graissé ses cheveux de la meilleure pom-
made , elle s'est embaumée de son parfum le plus fort ,
elle attend bouche béante un chaland qui va passer. Oh
le rêve ! le rêve ! que c'est beau et bon ! le rêve dans un
temps de révolution , dans un temps sans progrès, époque
d'ennuis, de déceptions cruelles, de mortifications sans
fin pour nous artistes; le rêve qui fait jaillir le vin à
longs flots, qui fait jaillir l'amour, le rêve qui venge, qui
punit, qui récompense; le rêve, c'est la vie, c'est le
bonheur; c'est notre vie colorée, diminuée, amoindrie,
embellie, rendue supportable; c'est le croquis de notre
existence si belle encore ! quand ou a "a ses ordres du
style ou de la couleur.
Voyez comme rêve Charlet. Il a les rêves tout neufs du
chien ou de l'enfant. Il est tout "a sa passion ; il rêve , il
sait rêver ; il n'a pas de cauchemar , on le voit. Il ne
tient pas la bouche ouverte en rêvant, il ne trouve pas à
son réveil son gosier aride et desséché ; il rêve la tête
penchée, bien couché, mollement couché, il rêve alors
des en fans qu'il a faits. Jolis enfans tout nus, tout
riaiis, tout ébouriffés , vrais bohémiens de grandes villes ;
ces enfans sont à lui, Charlet, il lésa habillés en blouse
et en casquette, il leur a donné un nom et une cou-
leur , il leur fait des mots comme M. Beugnot en faisait
à Louis XVIII ; c'est Charlet qui lève ces enfans le
matin, c'est lui qui les promène le matin, qui leur
donne 'a déjeuner; c'est lui qui les mène "a l'école avec
les mutuels; enfans curieux, enfans malins, bons en-
fans, entourez le rêve de Charlet, penchez-vous sur son
front et rafraîchissez -le de votre souffle parfumé. Puis
l'enfant s'en va, Charlet reste seul dans la rue, soyez
tranquilles , Charlet trouvera quelque chose dans la rue,
quelque jeune femme blanche portant son enfant dans ses
brus, ou bien un enfant sur un cheval, ou bien quelque
pauvre diable cheminant avec le sac sur le dos, ou
bien quelque vieillard sur sa porte dans son fauteuil , ne
pensant à rien; Charlet verra tout cela. Heureux, il
verra tout un drame aux mêmes lieux où nous ne voyons
rien , nous autres qui passons ; il saisira la vie vulgaire
et il en fera une poésie. Charlet dormant, Charlet en
croquis va animer toutes ces places, faire marcher toutes
ces formes; il a des rires et des grimaces pour tous ces
visages; il a des ombres pour lier entr'eux tous ces per-
sonnages épars, pour donner une vérité quelconque à
son rêve. Il est l'a tout entier dans cette page si vague ,
si rêveuse, si vivante. Il a des femmes, des enfans, des
chevaux , des hommes qui se reposent, des hommes ha-
letans, des figures qui grimacent. Cherchez la figure de
l'empereur dans cette planche, l'empereur y est sans
doute. Où l'empereur n'est-il pas dans les ouvrages de
Charlet, dites-moi où il n'est pas dans les chansons de
Béranger. Charlet, comme Béranger, comme Byron, a
deviné des premiers que l'empire était tout une poésie.
Il a vu les camps , il a bu avec les vieux soldats , il a
embrassé la jeune cantinière, il s'est découvert quand le
grand homme passait , il s'est mis à deux genoux et le
front prosterné dans la poussière quand il a appris sa
mort. Aussi Charlet est un des rois de ce monde impérial ,
vu sous son côté poétique ; à lui ce monde , à Byron ce
monde, à Béranger ce monde, à eux trois ce monde; ce
monde, sous les tentes, dans les camps, dans les corps-
de-garde, au bivouac; d'autres peut-être le prendront
plus haut;. ce monde impérial ils le reprendront en ba-
tailles rangées, dans les palais, dans les villes conquises,
au Saiut-Gothard , à Dresde ou à Berlin. A Charlet la
comédie de l'empire , le drame de l'empire, le drame
bourgeois du soldat ; aux autres l'histoire et la tragédie
en cinq actes ; à Charlet le croquis, a Béranger la chan-
son ; aux autres le volume , le poème , le grand tableau ,
la gravure de Forster, a moi , s'il vous plaît, l'esquisse,
le trait , le croquis , à moi le rêve.
.le suis le mieux partagé de tous, après Béranger, après
Charlet.
Jules Jàsiit.
VIVE SCÈNE DE LA VENDÉE.
C'est une histoire sans nom , une tragédie sans bap-
tême, qui n'a trouvé ni Tacite ni Eschyle; qui se ra-
conte sous le chaume, qui passe de bouche en bouche, une
tradition livrée aux caprices de la mémoire des laboureurs
et des nourrices. C'est une scène de la vieille Vendée,
une trahison sanglante et infâme, un crime honteux ,
comme il s'en commet tant dans les guerres civiles , et
qui ne trouvent dans la postérité qu'un écho lointain et
confus.
• En attendant que cette tragédie trouve un poète qui
l'élève aux proportions du théâtre, qui lui prête la gran-
deur et l'effroi de ses vers, Tony Johannot, qu'une pré-
dilection puissante emporte vers les sujets pathétiques et
violens, vei-s les drames passionnés et sombres, Tony
Johannot à qui nous devons de si belles eaux-fortes jx)ur
les romans américains de Fenimore Cooper, vient de
Ul
L'ARTISTE.
graver la scène que nous allons simplement expliquer.
Pendant la première émigration une famille puissante
de la Vendée, composée d'un vieillard, d'une femme et
de sa fille , n'avait pu réussir encore "a quitter la France ;
le père cependant se procura un passeport sous un faux
nom , et partit , confiant sa femme et sa fille a un vieux
serviteur, devenu par ses bienfaits un de ses fermiers et
marié à la nourrice de son enfant.
Les deux femmes attendaient avec anxiété le moment
de rejoindre le chef de la'famille , lorsqu'un domestique,
chassé l'année précédente du château pour son mconduite,
vendit pour ime somme modique l'asile de sa maîtresse.
Comme il avait conservé dans le voisinage de nombreu-
ses relations , il n'avait pas eu de peine a se procurer les
renseignemens nécessaires; il offrit même de la poignar-
der pour quelques pièces d'or de plus.
Le marché de sang une fois conclu , il s'achemine vers
la ferme où les proscrits étaient réunis ; il frappe et réussit
à se faire ouvrir en donnant un faux signal. 11 cherche des
yeux ses victimes. Il poignarde d'abord la jeune fille qui
roule a ses pieds et qui n'est bientôt plus qu'un cadavre.
Au moment où il veut poignarder le vieux serviteur, que
la terreur a rendu muet et immobile , et presque privé
des dernières forces qui lui restent , la mère se jette à ses
genoux , et le supplie de la tuer et de laisser vivre sa
fille , dont les derniers soupirs n'ont pas encore cessé , et
pour laquelle elle conserve encore un reste d'espérance.
Le ^raitre fut sans pitié, la mère et le fermier mou-
rurent de sa main ; mais a cent pas de là , comme il
comptait avec une joie féroce l'emploi qu'il ferait de l'or
qu'il avait reçu, il tomba dans un parti de chouans,
balbutia quelques explications dont on ne voulut pas se
contenter , et dix minutes après il était fusillé.
C'est une scène de cette tragédie sanglante qui com-
meiîce parla fuite d'un vieillard , qui se continue par le
dévouement d'un vieux serviteur et l'asile offert a deux
femmes , qui , pour troisième acte , nous présente im
marché de chair et de sang, dont le quatrième acte se
compose d'un triple meurtre, et le cinquième d'une ven-
geance toute providentielle, c'est un moment de ce drame
que Tony Johannot a retracé.
Je ne sais si l'amitié nous abuse , mais il nous semble
que depuis les eaux-fortes de Rembrandt , on n'a jamais
rien fait d'aussi fin et d'aussi simplement coloré. Ses pré-
cédens essais dans ce genre étaient bien loin encore d'être
aussi lumineux et aussi riches d'harmonie. La gravure
anglaise n'a rien de plus saisissant, rien qui étonne da-
vantage par l'éclat et la magie des tons.
2iptcn ÎTfsi |)ubltcatian0.
GUSTAVE IVASA,
GRAVURE, PAR HENRIC^UEL-DUPONT.
Nous avons toujours pensé et souvent répète' que la peinture
e'tait appelée avant tout à retracer les grandes actions des
hommes , ou les choses qui pouvaient être d'une moralité quel-
conque. Gustave_Wasa à l'assemblée des États de Suède, en
1 56o , est une scène imposante , bien digne sous ce rapport du
pinceau de l'artiste qui comprend sa mission. Un roi qui abdi-
que parce qu'il se sent incapable de gouverner est d'un fort bon
exemple pour tout le monde , et je sais un pauvre pays où les
choses en iraient un peu mieux si l'on voulait bien imiter notre
vieux modèle.
Gustave Wasa ou Gustave I" était ce que l'on appelle com-
munément un usurpateur : fils d'un seigneur suédois , et em-
mené prisonnier en Danemark par Christine II , lorsque celui-
ci s'empara de la couronne de Suède , il parvint , aidé des
])aysans de la Dalécarlie, à renverser le vainqueur et fut mis à sa
place par ses amis qui se constituèrent les mandataires du peu-
ple. C'est toujours ainsi que se passent ces sortes de choses.
Dès lors i\fut roi, il s'empara des châteaux-forts des évcques,
fit verser au trésor tous les biens du clergé qu'il redoutait ,
menaça les bourgeois et les propriétaires de l'anarchie qui sui-
vrait sa retraite si on ne lui accordait tout ce qu'il demandait ,
et quand les braves Dalécarliens qui l'avaient mis sur le trône
se soulevèrent irrités de ce qu'on enlevait jusqu'aux cloches de
leurs églises pour les verser aussi au trésor de l'état, il les fit
rentrer dans le devoir en leur envoyant la garde nationale de
son temps qui les tua saintement au nom de l'ordre public. Mal-
gré ces crimes politiques , Gustave Wasa n'en fut pas moins un
grand prince , noble , généreux , sans petites passions , et dis-
tingué par une force d'ame remarquable. Jamais pour se main-
tenir sur son trône chancelant, il ne ploya lâchement sous la
volonté des ennemis de son pays , il encouragea le commerce ,
il ouvrit des écoles pour l'instruction publique , il mit la musi-
que en honneur parmi ses peuples à demi barbares ; ce fut lui
enfin qui plaça la Suède au rang des puissances européennes. Il
vivait au temps de l'Arioste , du Tasse, de Raphaël , de Michel-
Ange , de Léon X , de Jules II , de François I'"'' , d'Elisabeth ,
de Charles-Quint, au milieu de ce siècle de régénération et de
progrès, fertile en grands hommes, avili encore, il est vrai, par
la féodalité , mais pittoresque , inspirateur, brillant , magnifique
domaine des arts, dans lequel il ne faut pas s'étonner qu'un
peintre, aussi instruit que M. Hersent, ait été prendre son
sujet.
Lorsque Gustave , épuisé par l'âge , les fatigues et l'inquié-
<
L'AH3!1STE.
iië
tude, sentit sa fin approcher, il comprit qu'il était sage d'a-
bandonner le pouvoir; il convoqua les états , parut noblement
au milieu d'eux, soutenu par ses quatre fils, et fit lire devant
tous les ordres du royaume son testament, dont ses enfans ju-
rèrent l'exécution. Ce fut le dernier acte d'autorité de Wasa ,
qui n'abdiqua pas réellement la couronne , mais qui de ce jour
laissa à Erick , son fils aîné, les rênes du gouvernement. Sitôt
que cette lecture fut terminée , le vieux roi prit lui-même la pa-
role, pour remercier la nation de l'avoir élevé au trône, lui et
ses descendans. Un de mes amis , qui s'est avisé de fouiller les
chroniqueurs suédois pour écrire son histoire, prétend qu'il
prononça à cette occasion un discours fort élo(juent , terminé par
ces pro[)rcs mots : « Si j'ai fait quelque bien , c'est à Dieu seul
» qu'il faut en rendre grâce; mais si j'ai commis quelque faute,
» n'en accusez que la faiblesse humaine , et daignez me les par-
» donner. » Après ces paroles, remplies comme on voit d'une
onction toute royale , le vénérable vieillard étendit les mains et
donna sa bénédiction à l'assemblée qui fondait en larmes. C'est
ce moment solennel qu'a choisi M. Hersent; tout le monde sait
comment il l'a traité, et nous n'avons pas ici à nous occuper de
son tableau. Lorsqu'il parut , il y a huit ou dix ans, on pouvait
le regarder connnc l'expression d'une grande audace de l'ar-
tiste; M. Hersent était alors un novateur, ce que l'on appelle
aujourd'hui un romantique. Là, plus de jambes ni d'épaules,
mais des habits, du drap, de la fourrure; ce ne sont plus des
Grecs ou des Romains posant toujours comme des alcides du
nord ou des héros de théâtre; ce sont des Suédois de i5Go, en
bas de soie et en souliers à bouffettes, avec de bons et beaux
manteaux à la François F''. Il y avait en ce temps-là de la har-
diesse à faire ainsi. Depuis , Sigalon et Delacroix ont en-
ti'aîné dans leur voie brillante leurs obscurs détracteurs; et
M. Hersent, resté stationnaire comme un aai après la révolu-
tion de juillet, a été dépassé; mais encore faut-il lui tenir
compte de ce qu'il a fait , et convenir que si son tableau manque
d'élévation, il est du moins plem de goût et de sensibilité. Oc-
cupons-nous donc de la gravure; c'est une œuvre, belle, grande,
puissante; un de ces ouvrages de longue haleine qui sont un
pas dans l'art, que la postérité juge, et qui inscrivent le nom
de leur auteur dans les fastes des nations. M. Henriquel-Dupont
vient de populariser Gustave fVasa, et il n'est pas un salon de
femme de goût , pas un cabinet d'amateur qui puisse se passer
maintenant de sa nouvelle planche.
\ujourd'hui , que l'on vit si vite, que la gloire est si prompte
et si courte ; aujourd'hui qu'il est si difficile d'avoir du génie ,
aujourd'hui que l'ambition d'un homme de mérite est si cruel-
lement aiguillonnée chaque matin , pai- le succès nouveau de
quchiue rival , il n'y a qu'une conviction profonde et amoureuse
qui puisse entraîner un homme à faire ainsi de la grande gra -
vure , et surtout ipii le puisse soutenir dans une pareille tâ-
che. Pour ceux qui connaissent les dessins promj)ts et légers
de M. Dupont, il n'y a pas assez d'admiration en voyant ce
bouillant jeune homme livrer sa vie avec persévérance à la pau-
vreté et au travail le plus pénible , pour garder à son pays un
art qui s'en va. Du moins, plus heureux que d'autres, il est ré-
compensé de son dévoûment; il jouit de son triomphe , et tout
le monde a battu des mains quand on est venu lui donner une
des deux croix du salon : aussi , quelle belle chose n'a-t-il pas
faite ! Élégance de style , fermeté , lumière admirablement sen-
tie, fertilité inimaginable de moyens et d'effets , on trouve tout
cela dans Gustave tVasa; et si l'on est charmé de la grâce infi-
nie des femmes qui sont dans la galerie supérieure, on loue sans
restriction la pureté de la grande figure du chancelier qui est au-
dessous d'elles , comme l'étonnante vigueur de ton qui fait saillir
sur le devant les courtisans prosternés. Je laisse à ceux qui sont
plus initiés que moi aux mystères de la main-d'œuvre, si je
puis m'exprimer ainsi, le soin de louer ce travail fin, délicat,
et savamment gradué ; pour moi , je n'ai plus qu'un mot à ajou-
ter, c'est que toutes ces hachures noires sur du papier blanc sont
si merveilleusement disposées, que j'y ai bien trouvé des chairs,
du drap , du poil , de la barbe , du cuir , en un Aot de la vie et
de la couleur. Je ne comparerai M. Dupont à personne, car il
a un talent à part; il est lui. Je n'ai jamais approuvé d'ailleurs
ces parallèles dans lesqucb la critique trouve rarement quelque
profit, et qui ne servent presque toujours qu'à fausser le goût
du public pour satisfaire la vanité d'un écrivain adroit. Je loue
le Gustave ff^asa , parce que c'est beau , parce qu'à mon avis
ceux qui aiment les arts trouveront des jouissances infinies dans
sa possession , et voilà tout. Peu m'importe que Baimbach ,
Desnoyers , Forster ou Heath aient fait autrament : à chacun
selon ses œuvres, comme dit Saint-Simon !
Maintenant une réflexion pénible nou.s agite ; tant de travaux ,
d'études, de conviction, seront-ils perdus, et M. Henriquel-Du-
pont , après tant de sacrifices , devra-t-il quitter la partie ? La
grande gravure est comme la grande peinture , on ne saurait
raisonnablement l'abandonner à ses propres forces , pas plus que
la sculpture elle ne peut se suffire à elle-même , c'est à la na-
tion à les so\itçnir; et cependant on entend courir de terribles
rumeurs; on nous a parlé à nous d! économies , de suppression ■
d'allocation pour les arts et les sciences , comme si les arts
n'étaient point une nécessité , comme si la société pourrait vivre
sans les arts , comme si les arts n'étaient pas un pain intellec-
tuel , une nourriture de l'esprit aussi indispensable au monde
que la nourriture du corps. Espérons que ces bruits d'éco-
nomie sauvage et imbécille perdront bientôt toute consistance ,
nous ne sommes pas suspects, et ceux qui ont daigné nous lire,
savent que personne plus que nous n'est disposé à accepter cer-
taines vues des utilitaires; mais les réformes doivent toucher
seulement aux abus. Que l'argent de l'académie de Rome, donné
tous les ans à quelques nullités protégées par les vieux raaitres,
paie les tableaux d'un homme de mérite, que la peinture ne
soit plus traitée comme un métier, que l'arbitraire et la faveur
soient un peu moins à l'ordi'c du jour, que des juges prévarica-
teurs ne soient plus charçés de donner les entrées du salon à tel
ouvrage que la police saisirait dans les rues comme obscènes ,
pour les refuser à d'autres dont la moralité ne leur convient
pas ; que la Chambre s'explique, qu'elle se fasse rendre compte,
qu'elle porte la lumière dans cet inextricable chaos du ministère
des travaux publics, qui administre les beaux-arts, qu'elle
lui donne une meilleure direction, tout le monde l'en bénira;
mais, qu'elle le sache bien, supprimer les fonds des beaux-
M6
L'ARTISTE.
arts et des sciences , comme on prétend qu'elle en a l'intention ,
serait se coUTrir de honte et de ridicule aux yeux de l'Europe
entière et de l'avenir.
V. SCHOELCHER.
ANDREA,
PAR M. REY - DUSSEUIl
Andréa est un jeune Grec jeté par la tempête à Marseille.
Jeune homme , pâle et triste , timide enfant , aimé par la Cata-
lina espagnole et française , fille de la mer. Toute celte histoire
se passe sous l'empire. Vous voyez de nouvelles recrues , vous
entendez battre le tambour ; il y a des sergcns qui ont la pa-
role haute comme des rois. Puis Marseille la nonchalante qui
dort. Catalina est une belle création. Elle pleure , elle crie,
elle s'arrache les cheveux , elle est douce , elle est bonne. Elle
se tient dans la cabane de son père, elle se chauffe aux flammes
d'un punch , elle sauve Andréa dans l'orage. Puis un jour ,
pour implorer la grâce de son frère, elle va voir le roi d'Es-
pagne; son roi à elle, son roi légitime; pauvre monarque vain-
cu , détrôné , qui chasse dans les bruyères , qui n'a pas de gi-
bier, pas de gibier pour son chien, qui prête l'oreille pour
savoir si Godoy n'est pas en colère, bon prince! Il est pau-
vre , il est malheureux , il a pitié de vous Catalina; il donne sa
montre à la pauvre fille , sa montre espagnole ; mais celte mon-
tre ne peut pas acheter un homme , celle montre d'Espagne ne
vaut pas la moitié d'un conscrit français. Catalina prie de nou-
veau le bon Charles, Charles se lève : — Allons ma fille! et
les voilà tous deux , le roi et la fille du pêcheur , bras dessus
' Chez Gossclin , libraire , rue Saint-Germaln-des-Prés , n° 9.
bras dessous , qui s'en vont au palais de la sœur de Bonaparte.
La scène est belle. Voilà la vieille royauté d'Espagne qui se
découvre devant la toute - puissance impériale, née d'hier,
et qui joue avec les sceptres comme l'enfant avec le hochet.
Cette scène du roman de M. Dusscuil est fort belle et fort bien
sentie. La princesse rend son frère à la Catalina , la Catalina
retourne chez son père , elle va revoir Andréa , Andréa , son
amant , son frère ; elle le revoit , elle l'embrasse : A la santé
du roi d'Espagne! mon père! à la santé de mon frère, à
votre santé, Andréa! Joyeuse nuit! Puis Andréa tombe as-
sassiné. Assassiné parce qu'il a trahi la sainte cause de la
Grèce, assassiné dans les bras de sa belle maîtresse; ce dramq
finit par des larmes. C'est une action simple et vive , bien con-
duite et habilement ; c'est une passion simple et vraie , une
action historique ; des mœurs riches; on s'anime , on rit , on
s'inquiète, on pleure, on a peur, cela dure tout un volume.
Andréa est un livre à lire. C'est le meilleur roman de M. Dus-
seuil , qui, dans ce genre de littérature historique et populaire,
s'est déjà placé au premier rang.
Ufuuf JPramatIque.
OPERA COMIQUE.
^C^e O'iot. ae t/ccue , d/joti//(ynnerce en un ecU ,
Hl'SIQl'E DE H. CASimn GIDE.
Nous ne sommes pas de ces gens qui règlent leur vie sur le
thermomètre, et qui soumettent leurs actions au compas; nous
prenons le bien où il est , et nous acceptons assez volontiers cette
devise écrite sous les armes d'un yicux négociant hambourgcois :
« Comme je trouve » ; mais cela ne nous empêche pas de croire
que si chaque chose a son temps, chaque plaisir a son lieu ;
aussi ne sommes-nous pas étonnés de voir une bouffonnerie qui
ravirait en extase les spectateurs des Variétés trouver froids et
sans rire ceux de l'Opéra Comique. Il ne faut pas s'y tromper :
vraiment , chaque théâtre à Paris a son public , ses habitués ,
qui ont leurs habitudes et qui reculent devant une pièce, quel-
que bonne qu'elle soit , du moment où elle sort de leur cercle
ordinaire , du moment où elle effarouche la monotonie de leurs
goûts particuliers. Les théâtres, en un mot, ont des genres di-
vers que le public adopte selon son caractère , et l'on peut les
considérer comme des hommes à tempérament différent , dont
les uns s'engraissent d'un régime qui tue les autres. C'est assu-
rément pour avoir méconnu celle vérité que les auteurs du
Roi de Sicile n'ont pas obtenu tout le succès que l'on pouvait
attendre de gens aussi spirituels. Heureusement une pièce où
L'ARTISTE.
U7
M. Frcdcric Soulic a mis la main ne saurait manquer de beau-
coup d'esprit j celle-ci donc se soutiendra au répertoire, aidc'c de
l'agrcablc partition (pii a produit le nom de M. Casimir Gide
d'une manière tout avantageuse. La musique de ce jeune dc'-
butant est douce , gracieuse , et de bon goût j on y a surtout re-
marque' des efl'cls d'instrumentation neufs, qui semblent annon-
cer un lionmie jicu dispose à se traîner dans les sentiers battus ,
et le l)on accueil qu'a reçu M. Gide va sans doute l'engager à
travailler; mais nous lui conseillons, s'il ne veut pas se sacriCer
tout-à-fait, de livrer désormais ses rôles à d'autres acteurs que
ceux qui chantent le Roi de Sicile. Il n'est pas de misérable
troupe de village qui ne l'eût mieux servi en cette occasion j et
Rossini lui-même, avec tout son génie et toute la faveur du pu-
blic, serait étouffe sous une aussi pitoyable exécution. Il est
lionleux pour no;is d'entendre de pareilles mediocrite's au second
thcàire lyrique de France; et le nouveau directeur se trompe
e'trangement s'il pre'tend rcge'nc'rcr l'Opcra-Comique avec de
tels sujets.
THÉÂTRE DE L'ODÉON.
CHARLES VU CHEZ SES GRANDS VASSAUX.
De l'histoire extraire la poésie , établir cette poésie , source
toujours abondante de beau et de vrai, dans une donnée simple
et claire, l'incorporer à une action qui ajoute à sa propre unité
celle d'intérêt qui en est inséparable , la développer par la mise
en jeu des caractères , l'animer du choc des passions , la person-
nifier par la peinture des mœurs , puis formuler cette œuvre
<lans un style, fidèle reflet de toutes les inspirations qu'on a
eues , et nuancé par tous les sentimens qu'on a éprouves , telle
est la tâche que s'impose le poète dramatique.
C'est là aussi la lâche que M. Alexandre Dumas se sera sans
doute imposée ; malheureusement ce n'est pas celle qu'il a tout
à fait rem;)lie. *
Le titre de la pièce, Charles f^IT , est ici donné comme le
Xut le nom de Henri III à celle qui nous offrit les amours de
la duchesse de Guise et de Saiut-Mégrin ; seulement dans
Henri III l'exactitude historique fut mieux atteinte , parce que
l'étude de l'époque avait été moins incomplète qu'ici. Comment
reconnaître en effet Charles VII dans ce souverain sans cour ,
qui arrive à l'iniproviste chez un de ses vassaux, suivi seule-
ment de sa gentille maîtresse, Agnès Sorel ? Je sais bien que
cette apparition gratuite nous vaudra tout à l'heure une belle
scène; mais celte scène après tout ne sera, comme toute cette
partie prétendue iiistoriqne, qu'un hors-d'œuvre qui aurait be-
soin d'exciter plus d'intérêt et de curiosité pour effacer sa cou-
leur de lieu commun. La situation de Charles YII, rappelé à
des sentimens plus dignes d'un roi , par la menace que lui fait
sa maîtresse de le quitter , est très-dramatique dans la Jeanne
d'Arc de Schiller , parce que là du moins elle est à sa place ,
parce qu'elle ressort merveilleusement des entrailles du sujet;
mais ici , à la fable du comte Savoisy renvoyant sa femme sté-
rile, qui l'assassine par jalousie, donner |>our accessoire et
comme idée des cvénemcns et des mœurs du temps un fait de
cette importance , d'oît dépend l'existence et l'avenir , d'une na-
tion , c'est , on l'avouera , une licence dramatique un peu forte ,
à laquelle M. Dumas lui-même ne nous avait pas encore ha-
bitués.
La pièce, réduite en trois actes, etiout simplement intitulée
Bérengère, eût gagne en vérité ce que la venue de Charles VII
lui fait perdre d'intérêt ; car , en dépit de tous les détails au
moyen desquels l'auteur essaie d'occuper l'attention du specta-
teur et de dépayser sa curiosité, ceux qui la captivent exclusive-
ment , ce sont les suites de l'amour méprisé de Bérengère pour
son époux; c'est dans les alternatives de cet amour et de la
vengeance qu'il allume que M. Dumas a placé son drame.
Il est vrai que l'auteur , réduit à cette seule ressource , d'un
amour et d'une vengeance de fenmie , aura senti se rétrécir le
cercle de ses inspirations. En allant un peu loin peut-être dans
la critique, sans doute qu'on trouverait là de nombreuses raisons
de blâmer ce choix d'un sujet qui ne se suffit pas à lui-même, et
qui met l'auteur dans l'obligation toujours périlleuse d'avoir re-
cours à un intérêt aulre et à des ornemcns étrangers; mais il est
reçu aujourd'hui qu'il ne faut juger les poètes que sur ce qu'ils
font et non sur ce qu'ils peuvent faire; ce n'est pas de leur ta-
lent mais de leur œuvre que la critique est tenue de leur de-
mander compte; et quand elle trouve l'ouvrage au-dessous du
talent , elle peut le dire si la fantaisie lui en prend; mais cher-
cher à établir ce qu'elle dit, voilà ce qui ne lui est guère
pennis. . i : • ■ .
En somme , nous avons bien retrouvé dans les scènes de pas-
sion , et notamment dans la dernière ', la même aptitude à les
dramatiser , et la même vigueur de dialogue ; c'est toujours
cette manière vive et résolue d'aborder une situation et de la
mener au but à travers une multitude de gradations et d'alter-
natives habilement combinées, et pour l'intelligence entière
du drame, pour la disposition de ses parties, pour le concours
de tous les détails à l'ensemble , et surtout pour le mérite assez
secondaire peut-être, mais d'une grande importance au théâtre.
celui de la mise en scène nous praît avoir été aussi heureux
que dans Christine.
On sait que d'ordinaire le style marche avec la pensée des
auteurs, et qu'il se teint de leurs sentimens, nous le trouverions
ici tantôt faible et indécis dans son allure , tantôt abondant et
passionné. Cette abondance facile et quelquefois stérile , M. Du-
mas fera bien de s'en défier. Il sait mieux que tout autre ce que
l'on gagne à se borner en écrivant. — En en châtiant le style
on fait pour un drame ce qu'un artiste fait i>our un beau vase
dont il exécute les oniemens , il le cisèle. Il n'y a pas de grand
poète sans cela.
Charles fil a été joue arec ensemble , quoiqu'un peu mol-
lement. Lockroi est bien placé dans le rôle d'Yaqoub. Dans
.Bérengère , mademoiselle Georges a déployé son talent toujours
grand et si plein de ressources, Ligier prouve chaque fois qu'il
joue qu'il mériterait plus de réputation qu'il n'en a. Mais ^. .^^^^
après ces trob acteurs , on ne citerait plus un seul comédin^O^ q *0^
■^^
U8
L'ARTISTE.
dans la pièce de M. Dumas , c'est dire qu'il n'y en a pas d'au-
tres à rOdéon.
GYMNASE DRAMATIQUE.
^a- ^^vMiae MJuine, ^(JcucdevMe eii^ aeujo acfeJ ,
PAR H. BIYARD.
Est-ce la Grande Dame ou une Grande Dame 7 un type
ou une individualité', la règle ou l'exception , un caractère ou
une fantaisie?
On dit vraie l'histoire qui fait le fond de cette pièce. L'his-
toire est horrible , mais la pièce est jolie : jugez combien elle
doit plaire. La voici dans sa coquette nudité'.
Une grande dame, une duchesse a jjour amant un jeune et
beau roturier^ elle l'a lance' dans ce qu'on appelle la carrière
des honneurs , c'est-à-dire qu'on l'a attaché à une ambassade.
Jusque-là, rien que de très-légitime j il n'y a pas besoin d'être
grande dame pour en agir ainsi avec son amant. Mais voilà que
la duchesse s'ingère de marier celui qu'elle aime; à qui? à une
belle personne , riche , mais élevée loin du monde et sans édu-
cation. « C'est une femme que je lui donne , se dit à part soi la
duchesse, mais je garde un amant. »
Ce calcul , qui n'est ni beau ni charitable , est au moment de
devenir une maladresse; vous allez voir comment.
Adèle, c'est le nom de la nouvelle épouse, est folle de son
inari , sans cela point de pièce ; Ferdinand est infidèle , cela se
conçoit; Adèle est jalouse, c'est dans l'ordre. Ne voyant pas au
doigt de son mari la bague conjugale, elle conçoit un premier
soupçon, bientôt confirmé par la découverte qu'elle en fait au
doigt de la duchesse.
C'est à cette bague que va se rattacher toute la destinée de la
pauvre Adèle. Ferdinand reprend l'anneau à la duchesse et le
fait rendre à sa femme; le bonheur renaît dans le cœur de celle-
ci. Mais voilà qu'en l'examinant elle n'y trouve plus son nom :
c'est celui d'Emma qu'elle y voit, le nom de la grande dame!
Désespoir d'Adèle ; retour vers elle de Ferdinand qui a décidé-
ment rompu avec sa maîti-esse, mais trop tard pour s'éviter
l'affreux spectacle de sa femme qui s'est empoisonnée et qui
vient mourir sur la scène.
Il y a dans ce petit drame , un peu noir pour le Gymnase ,
deux ou trois situations attachantes, un caractère vrai, celui
de la duchesse; un caractère faux, celui de Ferdinand; un ca-
ractère qui n'est ni vrai ni faux , celui d'Adèle. Ajoutez à cela
des scènes passablement filées , des mots comme il ne s'en dit
qu'au Gymnase, un dialogue qui déguise assez bien sa vieille-
rie sous un cliquetis de jolies antithèses , véritable pastiche de
M. Scribe , et vous aurez une idée du succès. Madame Gréve-
don y a contribué , mademoiselle Léontine Fay y est pour beau-
coup ; comme on voit, il reste quelque chose à M. Bayard.
THEATRE DES VARIÉTÉS.
^£afUara. éf J^orvianu, , ^Laïuievi^fe en un a de.
Vieille parade , rajustée tant bien que mal ; Madame Gré-
goire, Préville et Taconnet, Lantara et une douzaine d'au-
tres vaudevilles aidant : une pièce, n'en cherchez pas. Il y a
des demandes et des réponses, ce qu'en langue vulgaire on
nomme un dialogue; et puis des couplets assez ronds, assez
francs, que Cazot a chantés gaiement et de bonne grâce. C'est à
lui la réussite , si toutefois il y en a une.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROTAL.
.^a- i/icce u/tiiau^ ,
PAB M. ALEXAMOBE.
Il y avait une idée comique dans l'acte notarié que signe un
jeuve fasliionable , acte par lequel prenant une femme , il s'i-
magine prendre belle dot et grandes espérances , tandis qu'il
devient le beau-frère de quatre ou cinq marmots, le gendre d'un
magot, le neveu d'un bedeau , et le cousin d'un nigaud.
Le public n'a pas ri, quoiqu'il en eût bonne envie : demi-
succès quand Samson était en scène , demi-chute quand la toile
a baissé.
ttauuflkô.
— M. le général baron Athalin vient de présenter au Roi
M. Henriquel-Dupont, auteur de la gravure du Gustave fVasa.
Sa Majesté a manifesté à ce jeune artiste sa haute satisfaction
pour ce bel ouvrage.
— On pousse avec vivacité à l'Opéra les répétitions de Ro-
bert-le-Diable , grand opéra féerie en cinq actes. Ce nouvel
ouvrage, de MM. Scribe, Delavigne et Mayerbeer , pour le-
quel M. Véron a fait de grandes dépenses de costumes , de
décorations et de mise en scène, sera représenté dans les pre-
miers jours de novembre. Cet opéra promet de ramener à
l'Académie royale de musique les beaux jours de la Lampe
merveilleuse , qui à son apparition a eu un succès de deux
cents représentations.
— La deuxième édition des Mémoires de M. Lavalelte est
sous presse ; elle paraîtra dans le courant de la semaine pro-
chaine. Un nouveau succès l'attend.
L'ARTISTE.
U9
I3frtuir-:2lrte.
PROSPECTUS
^a t/ffcte/e ar-j tyôiiuJ flro (yK>r/j.
EXTRAIT DES STATUTS.
La société des Amis des Arts, recréée en 1816, s'est
reconstituée sur de nouvelles bases, sous la protection du
Roi , qui a délégué à S. A. R. M'' le duc d'Orléans
l'exercice de son protectorat.
1° Elle est administrée par un comité de 62 membres
dont 42 titulaires et 20 honoraires. Ces membres nommés
par l'assemblée générale des actionnaires seront annuelle-
ment renouvelés par quart; ils doivent être propriétaires
de -i actions au moins.
, % Parmi les 62 membres, il y a 16 artistes.
3" Le prix de chaque action est de vingt-cinq francs.
4" Les fonds de la société sont employés de la manière
suivante :
1° Ln dixième pour les frais d'administration et les
dépenses imprévues.
2° Trois quarts (déduction faite du dixième ci-dessus)
en acquisitions de tableaux, dessins, statues, vases,
bas-reliefs, bronzes, et terres-cuites, le tout original,
et provenant des ateliers des artistes vivans de l'école
française.
3° Un quart pour la gravure et la lithographie.
1)0 Les lots se composent des acquisitions d'objets
d'art, et de 125 épreuves avant la lettre de la gravure
de l'année , de telle sorte qu'il y ait un lot sur huit actions.
6" Toute action non favorisée du sort donne droit à
une épreuve avec la lettre de la gravure, ou h une épreuve
de la lithographie importante que le comité fait exécuter
chaque année.
7» Après le tirage les planches et les pierres sont bri-
sées.
8° L'unique but de la société étant la prospérité de
l'art , et rencourageuient des artistes aux travaux des-
quels il importe de donner une grande publicité, il y aura
chaque année une exposition publique de tous les ouvrsges
qui seront adressés au comité.
Cette exposition, divisée en périodes dont chacime sera
TOME II. H' LIVRAISOK.
au plus de deux mois, aura lieu depuis le l*' novembre
jusqu'au 50 avril ; elle ne donnera lieu a aucuns frais pour
les artistes, et l'entrée en sera gratuite.
9" A l'expiration de chaque période, tout ouvrage qui
n'aura pas été acquis par la société ou par des tiers sera
remis a l'auteur; toutefois les productions des artistes-
actionnaires pourront rester exposées pendant une seconde
période.
10" Sera admis a exposer dans le local de la société
tout artiste ou amateur qui aura eu un ouvrage au salon,
ou dont la production sera reconnue par le comité digne
d'être présentée au public.
11° En déposant un ouvrage au secrétariat, l'auteur
sera tenu d'en indiquer le prix invariable , qui sera enre-
gistré et communiqué aux acquéreurs.
12" Un mois apvrs le tirage, le comité rend a l'assem-
blée générale des actionnaires le compte de la gestion
de l'année qui vient de s'écoiiler, et de la situation de la
société.
L'exposition de i83i aura lieu le i5 novembre prochain.
On délivre des à présent les actions à la calcograpLie du Muse'e
Royal , hôtel d'Angevilliers , rue de l'Oratoire , n" 4 > •ous les
jours, excepte les dimanches et fêtes, depuis 1 1 heures jusqu'à 4-
S'adresser à M. Coulom , prépose' à la vente des estampes.
Nota. On peut prendre connaissance des statuts dans la salle
des séances de la société des Amis des Arts, au Louvre.
jTittcraturf.
LE BENITIER.
Toutes les merveilles de l'architecture du moyen âge
s'en vont en ruines, sur toute la surface de l'Europe. L'Al-
lemagne et l'Angleterre, soit indifférence ou respect, ne
«4
^50
L'ARTISTE.
sont pas si hâtives a détruire ; mais le temps et l'ignorance
sauront bien faire pour eux ce que la France, pour son
compte, accomplit avec une ardente impiété. Encore
quelque vingt ans , et l'on aura peine à retrouver uue
cathédrale qui se tienne sur ses deux tours , comme un
cavalier sur ses élriers.
Allez a Soissons, et vous verrez des ruines; allez a
Reims , et vous verrez Saint-Remi chancelant et trem-
blant presque au moindre vent. On badigeonne Notre-
Dame et on affuble de chapiteaux soi-disaut corinthiens
les ogives du portail. Dérision et misère ! je ne déses-
père pas de voir notre église métropolitaine arriver, au
bout d'un certain nombre de transformations successives,
a la même régularité officielle, a la même maçonnerie
militairement alignée , que la rue de Rivoli. Que Dieu en-
voie seulement une douzaine de neveux a nos architectes,
ma prophétie se trouvera bientôt incomplète. Réparations
et corrections c'est tout un.
Aujourd'hui qu'il en est temps encore, il faut savoir
gré à ceux qui essaient de conserver les derniers souve-
nirs de cette forme de l'art , qui fut pendant dix siècles
l'expression la plus complète et la plus haute de la pensée
humaine. Cologne, Reims, Canterbury, Paris, Chartres,
Amiens, Strasbourg, n'ont pas retenu le nom du poète
qui a construit leur plus beau poème, leur épopée de mar-
bre et de pierre. Mais qu'importe a la beauté de l'œuvre
le nom de l'ouvrier?
Dans un voyage en Normandie, M. Paul Huet, connu
déjà par de naïfs et vrais paysages, et placé cette année a
la tête d'une nouvelle école, a recueilli un fragment
d'architecture. Il a copié fidèlement; et il se trouve que,
grâce a la sincérité de son crayon , un accident dénature,
si simple en apparence, renferme un symbole religieux
poétique. Une vieille femme et deux cnfans assis sur
les ruines d'une église ; une famille de désespoir et de
misère aux pieds d'un bénitier! Pour Lamartine, Words-
worth ou Kirkewhite, c'est xm beau sujet de poème.
Pour ceux qui aiment l'architecture et qui comprennent
tout ce qu'il y a de grand et de profond dans un temple
brodé à profusion de toutes les fantaisies de l'imagination,
de toutes les inventions de la poésie, la plus haute et la
plus sainte de nos facultés, c'est tout simplement un
fragment précieux , qui console du vandalisme et de
l'impéritie des vitruves parisiens, qui maçonnent un mo-
nument comme une rue , et pour qui la Bourse est le der-
nier mot du génie.
L'INTERIEUR D'UN HAREM.
PERSONNAGES.
MADHAVIA , rajah indien.
MA'l'ALI, chef de ses eunti(|ucs.
MANTAMI, un de ses esclaves.
MAMIA , maîtresse de Tippo.
SACONTALA,) femmes de
DARMA, j Madhavia.
Un Santon ou homme de lois.
Eunuques, Femmes, etc.
La scène est à 31ulaca.
SCÈNE PREMIÈRE.
Jardins du rajah.
MANTAMI seul , travaillant.
Travaille, Mantami, travaille I... Bêche, plante; que la
sueur ruisselle de ton front comme l'eau de ton arrosoir I... Ce
soir une douce main l'essuiera Oui, je suis plus heureux
que mon maître le rajah.... plus heureux cent fois!... Il ne
sait que faire de toute sa joumc'e; au lieu de ma fatigue , il a
l'ennui : c'est encore pire.... Lorsqu'arrit'e la nuit, il ne sait
qui choisir de toutes ses femmes , car il n'en aime aucune , et
pas une ne l'aime. Une plus belle taille , des yeux plus n^irs^
des formes plus riches, voilà tout ce qui peut le décider
Infortuné! il a toujours acheté' et jamais reçu de faveurs.... Et
nloi , quand le soleil disparaîtra derrière les montagnes , alors
commencera mon jour : alors une déesse m'attendra dans ime
pauvre chaumière , au bord du fleuve, sous un bosquet de pal-
miers; et quand j'arriverai fatigue, haletant , elle cssjiicra ma
sueur, me fera un repas des fruits qu'elle a cultivés, un lit de
la natte qu'elle a tressée... Tout me vient d'elle; tout en moi
n'est que par elle... Alors plus d'esclavage , de soucis, de fa-
tigue : il ne reste plus que deux âmes... etbieutôt qu'une arae...
Oli ! tant que j'aurai ces douces nuits pour couronner mes misé-
rables jours, tant que cet espoir fera raidir mes bras contre la
fatigue, peu m'importe le reste Aussi bien, voilà mon tré-
sor qui grossit : encore quelques mois de gages, et je rachèterai
ma liberté et je ne vivrai que pour elle.... J'irai lui porter ce
soir mon salaire de trois jours , car voilà trois jours que mes
travaux m'ont retenu Ibin d'elle Le rajah !...
SCÈNE II.
MADHAVIA , MANTAMI.
MADHAVIA.
C'est toi, Mantami... Tu travailles... Comment vont mes
plantations de palmiers?... Bien , à ce qu'il me semljle : voici
de beaux fruits! ils attestent les soins du jardinier... Tiens ,
prends ces trente pagodes.
MANTAMI.
Je vous rends grâce, seigneur, {yi part.) Encore cola à lui
porter. Le bonheur ce soir , la liberté bientôt.
L'ARTISTE.
im
MADHAVIA.
Je destinais cette l)ourse à Matali, le chef de mes eunuques;
mais il s'acquitte si mal du soin de recruter mon harem que
j'ai pense qu'il ne devait y avoir nul salaire là où il n'y avait
nul mérite... Voilà trois mois qu'il ne m'a amené' de femmes I
Toutes les miennes commencent à ni'cnnuyer... J'en ai à peine
trente... c'est si monotone!... Aussi , si la maladie qui me dé-
vore me force à tracer bientôt mes dernières volontés , je ne dé-
signerai pour être brûlé sur mon bûcher que lui, pour le punir,
et mon épouse Sacontala qui me l'a demandé par ambition.
MANTAMI.
Et vos autres esclaves, vos autres femmes ?
MADUAVIA.
Liberté à tous comme à moi! Délie de la vie, je les délierai
de l'esclavage... A toi, dont le langage et les sentimens annon-
cent un homme au-dessus de son état , je te laisserai quelque
bien : justice à toust Tes travaux ont mérité récompense
Mais j'aperçois Matali, avec un palanquin fermé qui le suit :
qu'est-ce que cela ?
SCÈNE IZX.
Les mêmes , MATALI.
Vous ne vous plaindiez plus , maître , de mon inactivité à
servir vos plaisirs : je vous amène ime femme aussi belle qu'une
déesse.
Où l'as-tu achetée ?
MADHAVIA.
MATALI.
Elle n'a pas voulu se vendre; alors nous l'avons enlevée de
force... Elle était seule dans une petite chaumière au bord du
fleuve, sous un massif de palmiers.
MANTAMi , <jue saisit la plus vive agitation.
Au bord du fleuve ! . . . sous un massif de palmiers !
MADHAVIA.
Bon : c'est une affaire que j'arrangerai avec le santon. Je
mettrai un bâillon doré à la loi : c'est à lui que je paierai le
prix de mon esclave... Maintenant je veux la voir.
MATALI.
Elle est dans ce palanquin fermé à tous les regards , excepté
aux vôtres.
MADHAVIA.
Fai.s-le avancer... Et toi , Mantaini , va-t-en.
MANTAMI.
Maître...
MADBAVIA.
Eh bien!... Sais-tu, malheureux, que si ton œil la voyait ,
il verrait en même temps sa mort?
MANTAMI , à part.
Je le crains...
MADHAVIA.
Sors , et ne regarde point derrière toi.
( Mantami son un instant, puis rentre sans être vu cl «e cache derrière
des arbres, )
MÀTAhi, faisant signe aux autres eunuques d'apporter le
palanquin.
Maître , vous pouvez maintenant la voir; mais, si vous m'en
croyez, vous différerez jusqu'à ce soir.
MADHAVIA.
Pourquoi ?
Elle est si défigurée ])ar la douleur ; ses joues et ses yeux
sont si rouges et si boiifCs de larmes; elle est tellement couverte
de poussière et de sang par suite de la lutte qu'elle a soutenue
contre nous, qu'elle n'est point digne même de vous être mon-
trée : vous jugeriez trop mal de sa beauté et de mon goût.
MADHAVIA.
Eh bien , à ce soir. . . D'ici là , que le bain , les essences et la
parure lui rendent toute sa fraîcheur et sa beauté... Faites en-
trer le palanquin dans le harem.
( En ce moment le palanquin passe, porté par quatre esclaves. — On
entend une voix de femme qui pousse des sanglots et crie : ^u J.--
cours.'j
MANTAMI , tombant la face contre terre.
C'est elle!...
MADHAVIA.
Il paraît que celle-là est sauvage.... Eh bien! tant mieux !
Je suis las de l'intrépide bonne volonté et des complaisances
inépuisables de mes femmes; et, ne fût-ce que par curiosité,
je veux savoir ce que c'est que de ravir des faveurs après en
avoir tant reçues. I-a paix vaut mieux que la guerre ; mais la
guerre pour un temps vaut mieux que la paix éternelle — Ren-
trons.
( Rentrent Madliavia , Matali et Ions les eunuques.)
SCÈNE XV.
MANTAMI , resté quelques momens sans connaissance ,
reprenant ses sens et se relevant péniblement.
C'est elle!.... c'est elle!... plus de doute.... Ils m'ont pris
mon trésor, ma vie, mon seul bien , mon seul amour !... Mal-
heureux! je n'étais pas là pour la défendre et jiour réduire en
poussière ces vils euuuqtirs avec mon bras d'homme!... Mal-
^m
L'ARTISTE.
heur! malheur !... Ils ont trouvé le nid, ils ont enlèves les petits
quand la mère était absente !... Pauvre Mamia ! ils t'ont enle-
vée malgré tes pleurs , tes cris , ta résislance ! ... Ils t'ont blessée
peut-être!... Ah! les tigres!... Non! te perdre, c'est plus que
la mort ! . . . Je vais trouver le rajah. . . je lui dirai : « Vous avez
trente femmes , des trésors , des maisons , des jardins ; moi je
n'ai qu'elle au monde : ne me la prenez pas !... » Je lui parle-
rai; je le supplierai, je le menacerai... je le dévorerai s'il ne
veut pas me la rendre ! . . . Ne perdons pas un instant !
( Il s'élance à la porte du harem et y frappe. )
MATAU, sortant.
Qui est là?
MANTAMI.
Moi. . . je veux parler au seigneur rajah.
MATALI.
Personne ne peut lui parler : il est dans son harem.
MANTAMI.
Misérable ! je suis perdu ! Il l'a déjà vue : il ne voudra pas
me la rendre!... Matali, au nom du ciel, laisse-moi entrer !
MATALI.
Ce serait notre mort à tous deux... Va t-en , te dis-je.
MANTAMI.
Malheureux que je suis ! . .
(Il sort.
SCENE V.
MATALI , seul.
Malheureux ! . . . il se trouve malheureux, cet homme, à qui,
pour recouvrer le bonheur , il ne faut que des crimes!... Et il
ose se plaindre, lui qui peut encore retrouver l'espoir, fût-ce
dans le sang !... Ah ! si, comme pour moi, les hommes sans pi-
tié , dès son enfance , lui avaient été le bonheur pour le faire
servir à leurs plaisirs; s'ils l'avaient jeté comme moi, misérable,
sanglant et mutilé, sous un ciel de feu, sur une terre de feu ,
avec une ame de feu et devant des regards de feu!... S'ils
lui avaient crée, comme à moi, un sexe inconnu pour le-
quel il n'est ni amour, ni paternité, ni maternité, ni af-
fections, ni gloire, ni rien au monde; où l'homme disparu
n'a laissé que le geôlier!... Pourquoi n'ont-ils pas étoufle en
moi un germe de passion qui ne peut fleurir et meurt sans
cesse avorté?... Pourquoi n'avoir pas éteint tout-à-fait ce vol-
can sans cratère?... Ah! les hommes!... les cruels! qui ne
m'ont pas écrasé la tête entre deux pierres ! . . . Je les hais
comme un proscrit abhorre ses concitoyens qui l'ont exilé!...
Un eunuque , cela ne peut pas être aimé , mais cela peut être
craint; cela ne peut assouvir de passion que- la vengeance : je
satisferai du moins celle-là , si on peut le faire!... Guerre à
l'humanité entière ! . . . Que d'époux j'ai trouljlés , que de cœurs
j'ai désunis, que de familles j'ai désolées, pour peupler le ha-
rem de mon maître!... Mais j'ai rendu celui-là heureux en pu-
nissant les autres , et cette pensée m'est insupportable!.., Au-
jourd'hui encore , cette femme que j'ai mise dans son lit , celte
Mamia , je l'aime , je la voudrais , fût-ce sur une couche de
charbons ardens !.. En la voyant, j'ai senti ce que je ne croyais
pkis sentir... J'ai oublié!... Mon sang écume de rage en pen-
sant que je la livre au rajah!... Mais elle était heureuse avec
Mantami : j'aime mieux qu'elle soit à celui qu'elle n'aime pas.
Pour le plaisir d'une créature, c'est le malheur de deux autres :
j'y gagne... Mais cependant lorsqu'il faudra la déshabiller, la
faire baigner et parfumer, et la conduire, par le passage secret,
au lit de mon maître... Rage!... Et dire que jamais!.. 0 Man-
tami ! tu te plains ! toi qui , à défaut du présent , as l'espoir ou
le souvenir !.. . tu te plains !... Allons, il est temps de rentrer;
voici bientôt la nuit. Que ce reste d'homme qui est en moi
s'endorme... Place à l'eunuque!
(II sort.)
SCÈNE VI.
L'intërieur do harem. — Salle donnant sur les jardins particuliers.
MATALI, seul.
Allons , voici l'heure où mon maître va choisir sa compagne
pour la nuit : il faut lui amener tout son troupeau de créatures
humaines... Ah! qu'il les prenne toutes pourtant, je n'en tuis
point jaloux; mais qu'il en laisse une... Mamia! Mamia!... Il
faudra bien pourtant qu'il arrive un moment où je te mènerai à
lui , où je te laisserai dans ses bras... Oh! d'ici là que la terre
s'cntr'ouvre ou que les murs du harem croulent sur ma tête!..
Il va vouloir la voir ce soir, et s'il la voit, peut-il hésiter à la
choisir?... Misérable!... Ah! quoi qu'il arrive, il ne la possé-
dera pas : je le tuerai plutôt!...
(II ouvre la porte des appartcmcns de toutes les femmes, qui entrent
très-parées. — Une d'elles entre en se traînant.)
SCÈNE VII.
MaTALI, SACONTALA, DARMA, et autres femmes.
SACONTALA.
Ah! qu'on aime à respirer l'air du soir, quand on a étouffé
toute une journée dans l'atmosphère d'une prison !
DARMA, s' approchant de la fenêtre.
Que la brise du soir est douce quand elle passe par les jar-
dins! Qte mon front brûlant sent avec délices ce vent qui le
rafraîchit avec son grand éventail de palmiers!... Oh! il me
semble qu'une main invisible berce ma douleur dans mon cer-
veau pour l'endormir.
SACONTALA , s' approchant d'elle.
Qu'avez-vous?
DARMA.
Je ne sais, mais je souffre; je sens mon corps se dissoudre et
mon ame qui veut fuir.
L'ARTISTE.
■135
UNE FEMME , à uitc auti'e.
Comme Darma est pâle .'
DEUXIÈME FEMME.
Que sa parure est négligée !
PREMlÈnE FEMME.
En revanche , Sacontala n'a jamais mis plus de lusc et de
rccLcrchc dans la sienne.
SACONTALA , à Darma.
Comment avez-vous trouvé ce fruit d'Europe que je vous ai
envoyé?
DARMA.
Ail ! Combien je vous rends grâce ! Cela a réveille' tous mes
souvenirs de ma patrie... Oh.' la France!... la France! Là sont
la liberté, le bonheur, vers lesquels s'envole mon arae comme
un oiseau qui retourne à son nid !... Là, le soir, de riches ap-
partemens inondes de lumière, des danses, des spectacles mer-
veilleux, les promenades sous des bosquets parfumés... Là on
peut choisir "entre mille adorateurs, au lieu d'être ramassée
entre mille esclaves... Oh ! j'ai revu tout cela le temps que la
saveur céleste de ce fruit a rafraîchi mes lèvres... {Avec dou-
leur.) Oh!...
( Elle tombe sur un lit de coufsins.
SACOMTALA.
Vous souffrez encore?...
•
DARMA , délirante.
Plus, plus!.. Oh ! des convulsions!... des hoquets de mort!...
C'est l'agonie ! . . . Tout tourne autour de moi. ... Oh ! ma mère !
elle me berçait... elle me chantait une chanson monotone... elle
a pleuré quand je me suis enfuie avec Gabriel.... Gabriel, ils
t'ont tue, les infâmes corsaires!... Tu voulais me défendre : ils
t'ont assassiné... Oh ! mon ame s'est éteinte avec la tienne....
Les embrassemens d'un maître m'ont toujours laissée froide ,
inanimée : avec toi seul le sang me bouillonnait au cœur... Oh !
les beaux momens!... Leur souvenir... je me sens heureuse!...
(Elle meurt.)
SACONTALA.
Elle se sent heureuse... Oh! c'est qu'elle meurt.
( Toutes les rcmmcs entourent Darma, cherchent inutilement \ la ré-
veiller , et répètent en déguisant mal leur joie : HIoru! )
S CENS VIII.
1,ES HÊMEaj LE RAJAH entrant avec MATALI.
( Les femmes se rangent en cercle. )
MATALI.
Non, maître, elle ne peut paraître devant vous : loin de ces-
cer de pleurer, sa douleur a encore redouble; clic a réellement
perdu toute sa l>eauté : attendez qu'elle l'ait recouvrée.
MADHAVIA.
Attendre — toujours attendre!... Suis-je fait pour attendre?
Toutefois, je veux bien y consentir encore.... Mai» qui vais^c
choisir ?
SACoriTALA , à part.
Brahma , dirige son œil sur moi !
MADHAVIA.
Eh bien ! je choisis Darma.
TOUTES.
Darma!...
MADHAVIA.
Mais ou donc est-elle?
SACONTALA.
Une maladie — subite comme la foudfc.... Elle est morte à
l'instant.
MADHAVIA.
Morte à l'instant!.... elle hier si pleine de fraîcheur et de
beauté!.... Je ne sais, mais cela n'est pas naturel.... Je ne
passerai la nuit avec aucune des femmes de mon harem : je
craindrais aussi une mort subite.... Matali , amène-moi ta nou-
velle capture.
MATALI.
Maître...
MADHAVIA , la main sur son poignard.
Eh bien!...
(Matali sort. )
MADHAVIA.
Pauvre Darma!.... Je me sens ému On ne connaît le
prix de ce qu'on aime que loi-squ'on le perd ; on ne sent com-
bien votre cœur tient à vous que lorsqu'on l'arrache.
SCÈNE IX.
Les mêmes , MATALI , MAtlIA.
( Chnchotcmens parmi les femmes a Tarrivce de Mamia. — Sacontala
lui lance des regards d'envie cl d« colère. )
MADHAVIA.
Entrez, entrez, farouche rebelle.... Mais, malgré sa dou-
leur, elle est jolie encore!
MAMIA.
Où rae conduisez- vous ?
A mon maître.
^u
L'ARTISTE.
MAMIA.
Tant mieux : je vais lui demander justice... Seigneur, ce
misérable esclave m'a enlevée de force à mon amant, à mon
maître, à mon époux Vous n'êtes pas complice, seigneur,
de cette lâcheté' : veuillez me rendre à lui.
MADHAVIA.
Vous me demandez im sacrifice trop grand : je ne sais point
blâmer un excès de zèle qui sert si bien mes intérêts.
MAMiA, palissant.
Ainsi vous refusez!..
MADHAVIA.
Sans votre propre inte'rêt : jamais e'pouse n'aura été comblée
de plus de présens et de plus d'amour j toutes les félicités se
disputeront votre vie. . .
MAMIA.
Vos félicités ne fojit point le bonheur.... 0 seigneur, rendez-
moi la liberté et l'amour de mon époux!....
MADHAVIA.
L'un et l'autre peuvent se remplacer.
MAMIA.
Jamais !
MADHAVIA , à Matali.
Vous la ferez préparer , et vous me l'amènerez à ma
chambre dans une heure.
MAMIA.
Moi! dans une heure?..
Vous-même.
Oh! me prend-il pour une bayadère?... Seigneur rajah ,
savez-vous ce que peut faire une femme en fureur? Ma dé-
faite pourrait vous couler cher ! Il serait plus prudent d'y re-
noncer Prenez garde! l'amour rend forte, et j'en ai, mais
non pour vous.
Qu'importe ?
MADHAVIA.
MAMIA , a genoux,
genou
Une dernière fois , rendez-moi à mon époux !
MADHAVIA.
Mais quel est-il cet époux ?
MAMIA.
Son nom? — Oh! je ne peux pas vous le livrer j.... mais il
viendra vous bénir lui-même s'il retrouve sa Mamia!.... Sei-
gneur rajah....
( Elle s'approche du rajali , dont elle embrasse les genoux. )
MADHAVIA.
Qu'elle est gracieuse et touchante! Les beaux bras !.
Matali , vous me l'amènerez dans une demi-heure.
MAMIA , a part.
Ah I si je trouvais une arme!... N'importe : je m'en ferai
une.
( Matali Temmène, et fait signe de se retirer au\ femmes, qui sortent
• avec des gestes de colère et de depit. )
o
SACONTALA , à part , d'un air découragé.
Ce n'est pas moi qu'il choisit!.... A quoi m'a-t-il servi
d'empoisonner Darma?
SCÈNE X.
Jardins intérieurs du liarem. — Il fait nuit.
MANTAMI , seul.
Oîi trouver Mamia?.... Il faut que je lui parle! J'ai es-
caladé les murs de ces jardins : si l'on m'y voit , je suis mort;
mais peu m'importe!... Mamia aura-t-elle succombé?.... Cette
idée me fait bondir Je sais son amour pour moi, son cou-
rage j mais la force s'il a employé la force Ah! ma
vengeance serait terrible! Mais qu'est-ce que se venger?
c'est panser une blessure sur un cadavre... Mamia ! Mamia!...
( Mamia paraît à une fenêtre. ) C'est elle ! . . . . Mamia !
C'est toi, malheureux, dans ces jardins!.... Fais, ou tu es
perdu !
MANTAMI.
Eh! qu'importe moi?... Réponds. Le rajah a-t-il osé?...
MAMIA.
Il va venir!
\
L'ARTISTE.
im
MArfTAMI.
Il va venir.'... et tu le recevras?.,
Oui.
MAMIA.
MANTAMI.
Comment ! . . .
MAMIA, quittant la fenêtre , puis revenant avec un long
ruban dont elle lui jette lu bout.
Mets ton poignard au bout de ce ruban ; il servait à attacher
les pre'scns que le rajah m'a envoyés... II servira au même
usage pour celui que je veux lui faire.
MANTAMI.
Que veux-tu faire de ce poignard ?
MAMIA.
Donne toujours.
( Mantami attaclie le poignard au ruban , que Maraia remonte. )
MAMIA.
Maintenant je vais l'atlcndre. C'est moi qu'il a choisie pour
lui donner une nuit agréable : ami , si je ne la lui rends pas
bonne, je la lui ferai longue.... Sois tranquille . il ne me tou-
chera pas.... Va-t-cn, ou tU'CS perdu !
( Elle quitte la fenêtre. )
MANTAMI , seul.
Chère Mamial... El|e le tuera , j'en suis sûr.... Mais quelle
mort horrible vengera celle du rajah! A quels supplices n' est-
elle pas réservée!... Oh! je Depuis supporter cette idée I...
J'aimerais mieux encore, je crois... {appelant. ) Mamia!....
Mamia!... Que faire?... Elle ne jicut reparaître à la fenêtre .
sans doute quelqu'eunuquc la surveille.... Elle le fera comme
elle l'a dit.... Oh ! par quel moyen lui épargner les tortures et
la mort?... Il n'en est qu'un : c'est de les attirer sur moi... Si
le rajah entre chez elle , c'est leur mort infaillible à tous deux. . .
Il n'y entrera pas : je vais aller chercher mon arc et mes flè-
ches, et tuer le rajah!...
SCÈNE xr.
Une autre partie des jardins du harem.
MADHAVIA.
Oh ! qu'elle est belle cette nuit ! . . . Mais elle le sera moins
pourtant pour moi dans ce jardin que dans l'intérieur du ha-
rem. ... Oh ! qu'elle est douce cette rêverie du bonheur aussi
charmante que le bonheur même! Il me plaît de conquérir
par la force ces faveurs que la cupidité ou l'ambition m'ont tou-
jours livrées sans résistance... Voici l'heure : allons dompter la
rebelle... {En ce moment une flèche tirée de V intérieur du
massif d'arbres vient le frapper au cœur.) Ah! qu'est-ce
que cela?... Je suis mort!... Au secours!... Qui m'a frappe'?...
Oh! misérable assassin!... Au secours^...
(Il tombe.)
(Entre Matali, un poignard à la main.)
MATALI. •
Tu n'entt-eras pas dans le harem , ou, tu passeras sur mon
corps!... Non , nul ne la possédera!... Mais que vois-jc?... Le
rajah blesse à mort!... Mantami m'aura prévenu... Sa flèche a
gagné de vitesse mon poignard.
KADBAviA , apercevant Matali.
Matali , c'est toi... Par grâce, vient me secourir!
HATALl.
Je suis à vous, maître.
MADUAVIA.
Porte-moi dans le harem... {Matali le soulève ) Non , non;
cela me fait trop souffrir : j'aime mieux mourir ici... Donne-
moi à boire. {Matali lui apporte de l'eau d'une fontaine.)
Merci... Seul de mes esclaves tu m'as secouru : seul tu auras
part à mes faveurs dernières... Mais qui m'a frappe?
Je le ;
Qui
i?
MATALI.
MAEHAVIA.
MATALI.
Mantami.... à qui j'avais enlevé pour vous sa maîtresse
Mamia.
MADHAVIA.
Le misérable !... Je te charge de me venger.
MATALI.
Je le poursuivrai aveiî ardeur.... Mais n'est-il pas un moven
plus simple et plus sûr? La loi vous permet de vous faire sui-
vre au tombeau par ceux de vos esclaves ou celles de vos fem-
mes que vous voudrez : désignez ces deux auteurs de votre mort
pour être brûlés sur le même bûcher à vos funérailles.
MADHAVIA.
Tu as raison.
MATAi.i , à part.
Ils eussent été trop contens si le bonheur eût été pour
prix de l'assassinat du rajah. Ils comptaient retroii)*0^
nuptial : voilà celui que je leur prépare.
MADBATIA. "' ' "
Quoi ! nul moyen d'écrire ?. . .
MATALI.
Je cours chercher ce qu'il faut.
iôG
L'ARTISTE.
MADHAVIA.
Non, non.... La mQrt n'attendrait pas.... Je n'ai plus le
temps : tout tourne à mes yeux... Ma main faiblit... Encore
quelques instans , je ne pourrai plus faire un seul mouvement...
Ce sa«g et le sable me suffiront. [Il trempe son doigt dans le
sang de sa blessure, et écrit sur la terre.) « Gi-oyez Matali
» comme... moi-même... Je le charge de mes dernières volon-
» tés.... Je veux qu'on brûle au même bûcher.... après ma
» mort, un... de mes esclaves et une de mes... femmes. »....
Oh! la mort ! horrible souffrance !...
MATALI.
Maître, un dernier mot : Mantami seulement.
MADHAVIA..
Je ne puis... Je meurs...
, (Il meurt.)
MATALI.
Ah! tout est perdu !.... Il a oublié ma fortune et ma ven-
geance !... Ma fortune, peu m'importe! Mais... n'a-t-il pas dit
qu'on me crût comme lui-mîme?... Tout peut se réparer.
(Entrent des eunuques.)
UN EUNUQUE.
Qu'est devenu notre maître?...
<, MATALI.
Vous le voyez : il est mort , frappé par une main inconnue.
Il a tracé son testament sur ce sable avant de mourir 5 je suis
chargé de ses dernières volontés.... Allez chercher un santon.
[Un des eunuques sort. — J part.) J'aime mieux qu'il n'ait
point tracé le nom des coupables , cel^ m'offre deux chances au
lieu d'une. Je pourrai toujours , après'tout, les envoyer au bû-
cher.
(Entre, quelques instans apiès, un santon.)
MATALI.
Savant interprète de la loi , je vous ai fait appeler pour con-
stater la validité de ce testament tracé sur le sable avec du sang,
faute d'autres moyens.... On vous a appris comment est mort
notre maître?...
LE SANTON.
Quel est l'assassin ?
MATALI.
On l'ignore ; mais nous le découvrirons.
LE SANTON.
Mais est-ce bien lui qui a tracé ces caractères ?
MATAU.
Je ne sais pas écrire.
LE SANTON.
Oui... d'ailleurs je reconnais la main du rajah... Faites-nous
donc part de ses dernières intentions.
Liberté à tous ses esclaves eunuques ; il donne tous les autres
à son neveu; il envoie ses femmes à son ami le vieux nabab de
Delhaï. (^ part.) C'est cela : le vieux nabab est décrépit , et
les femmes sont comme perdues. [Haut. ) Ses biens, terres et
argent à ses héritiers naturels , excepté dix mille pagodes à son
eunuque Matali et mille à chacun de ses autres eunuques.
LES EUNUQUES.
Brahma sauve l'ame du généreux Madhavia !
LE SANTON, à part.
Allons , il faut en passer par ses volontés. ( Haut. ) Mais
quels sont l'esclave et la femme qui doivent le suivre au tom-
beau par le bûcher?
MATALI.
Faites célc'brer les funérailles et allumer le bûcher j qu'on
ferme toutes les portes du palais; que nul ne puisse sortir jus-
que là, et je désignerai les deux victimes.
LE SANTON.
Il suffit.
SCÈNE XII.
(Le jardin du harem sous les fenêtres de Mamia. — Le matin.)
MANTAMI, MAinA.
MANTAMI.
Mamia!...
MAMIA , paraissant à la fenêtre.
C'est toi, Mantami!... Où donc est le rajah?
MANTAMI.
Mort!... Tu voulais le fi-apper; mais c'était moi, rhomme,
que ce soin regardait... Je l'ai tué.
T'a-t-on découvert?
MAMIA.
MANTAMI.
Non, pas jusqu'ici. Espérons : je trouverai moyen de te
faire échapper dans le tumulte des funérailles qui vont se faire
aujourd'hui; nous retrouverons encore le bonheur et la liberté.
MAMIA.
J'aperçois Matali qui se promène... Sauve-toi , Mantami ; ta
présence ici ferait tout découvrir.
L'ARTISTE.
1Ô7
SCENE XXII.
Une grande salle d'cntrëc du harem. — Au fond , une tapisserie qui
sert de porte et qui cache la cour.
MATALI , SACOISTALA , qui entre en te suivant.
SACONTAl.A.
Oh ! au nom du ciell Matali, accorde-moi cet lionncurl....
MATALI.
Non , te dis-jcj laisse-moi.
SACONTAl.A.
Que t'importe? Toi seul sais l'heureuse femme désignée
pour suivre le rajah ; tout le monde l'ignore : dc'signe-moi.
MATALI.
Mais la vie n'a donc plus de charmes pour toi?
SACONTALA.
Pour vivre veuve , déshonorée , abandonnée , esclave , ou
pour être confondue dans une foule de femmes , inutile troupeau
d'un pasteur décrépit; pour être dévouée à une solitude et à
une prison pcrpc'lucUe où vous dévorent et vous minent peu à
peu une soif d'amour et un besoin de liberté', ou prostitue'e atix
caprices misérables d'un vieillard que l'âge a glace', c'pousc de
cet eimuqtie fait par la main du temps... {Matali tressaille vi-
vement.) Pardonne; ce mot te blesse... Oh! accorde-moi la
mort !
Sais-tu ce que c'est que d'être brûlée , que de vivre , ne fiJt-
ce qu'un instant, dans une atmosphère d'épouvantables souf-
frances, de sentir son sang se dessécher, sa chair se calciner,
ses nerfs se tordre?... Sais-tu ce que tu demandes?
SACONTALA.
Je demande la gloire acquise par quelques minutes de souf-
frances; je demande à être applaudie, admirée; je demande
que chacun dise : « Je n'oserais en faire autant!... » Ou me pa-
rera de mes plus beaux habits; je serai conduite, au son des in-
strumcns de uitisique , par une escorte de bramines et de rajahs;
je ferai trois fois, d'un pas fcnne, le tour du bîicher, et la
flamme emportera mon ame au ciel.... J'ai des parcns riches et
qui m'aiment; je te donnerai pour eux un mot de moi, et ils te
paierons mieux que tu n'oserais espérer Dis, Matali,
veux-tu?...
MATALI.
Laisse-moi.... Je ne t'aime pas, toi.
(Sacoutalasort en pleurant.)
SCENE XIV.
MATALI , à un eunuque.
Mcsrou, amcne-moi Mamia. [L'eunuque sort.) Oui, le mi-
sérable eunuque peut encore retrouver un semblant d'amour rt
de bonheur... Je suis bien malheureux; mais cependant quelque
chose me bat encore au cœur, l'espérance.
(Entre Mamia.)
MAMIA.
Que me veux-tu?
MATALI.
Causer avec toi. Écoute les dernières volontés du défunt : il
a légué tous ses esclaves à son neveu , et ses femmes au vieux
nabab de Dclhaï , hors un esclave et une femme qui doivent être
brilles sur son tombeau.
MAMIA, vivement.
Quel est l'esclave?
MATALI.
Je te dirai tout à l'heure les deux noms... Mais toi , te rési-
gneras-tu à aller peupler le harem triste et oisif d'un rajah dé-
crépit? Si tu pouvais fuir, ne le fcrais-tu pas?
MAMIA.
Oh ! si c'était possible , si ton secours m'y aidait , qne je te
bénirais! Le peu que j'ai d'or serait à toi.
MATALI.
Ce n'est point ton or en toi qui me tente.
MAMIA étonnée.
Ce n'est point mon or!... Et quelle autre chose pourrait te
tenter?
Ton amour.
Mon.
MAMIA , reprimant un sourire.
our!...
MATALI.
Ce seul mol dans ma bouche te fait rire : tu rac crois abruti
par cet esclavage de l'amc et du corps où j'ai été plongé trente
ans; tu crois que jamais le misérable condamné n'a levé la tète
en criant grâce; tu doutes enfin que l'eunuque se soit aperçu
qu'on lui ait soustrait sa part d'homme dans l'héritage d'amour
et de bonheur que Brahma nous a légué : détrompe-toi... Tout
l'amour chex moi s'est réfugié au cœur Mets la main sur ce
cœur, et tu verras s'il ne bat pas plus fort vingt fois que celui
de ton amant... Oh! si tu voulais, je pourrais encore être heu-
reux!... qu'est-ce que les plaisirs des sens, si vile évanouis j-.i^rtiif-
moins vite encore qu'on ne s'en lasse?... Quand l'ame a.-^ iTi * c
^58
L'ARTISTE.
plaisirs, on peut rêver le reste ... Oh ! tu n'imagines pas quels
soins, quelle reconnaissance, quel dévoûmcnl entier, profond,
fanatique, remplacerait en moi ce qu'il n'est plus en mon pou-
voir de donner!... Que dis-jci... n'ai-je pas encore des bras
pour t'etreindre et des lèvres à presser contre les tiennes!...
Oh ! suis-moi : je te ferai échapper.... Je suis riche : tu seras
riche; je suis libre , tu seras libre Je serai heureux et tu
seras heureuse !
MAMiA , à part.
Contraignons-nous : mon sort dépend de lui. {Haut.) Vous
ne seriez pas heureux avec moi j tous vous abusez : ce serait un
plus grand tourment encor....
Il n'égalera -jamais celui que j'endure, non !... L'avare n'est-
il pas content auprès de son trésor? Il n'y touche pas, il n'en
jouit point j mais il sait que cela est à lui.... C'est déjà le bon-
heur pour moi que tu ne sois point à d'autres.
MAMIA.
Pourquoi alors m'avez-vons amenée au Rajah?
MATALI.
C'était le seul moyen de te ravira mon heureux rival
Mais après t' avoir amenée à lui , je n'aurais pas souffert qu'il
t'approchât J'en jure par Brahma! je vous eusse plutôt poi-
gnai'dés tous deux.
MAMIA.
Ah I le monstre , qui m'a enlevée à Mantami ! ^
MATALI.
Ne perdons plus de temps : suis-moi, et tu es sauvée.
( Il 1 entoure de ses bras. )
MAMIA.
Ah ! c'en est trop !... Quoi qu'il doive arriver, je ne puis
plus contenir mon indignation ! . . . Laisse-moi , monstre ! . . . N'es-
père pas me toucher : je n'ai pas moins horreur de ton ame
basse , cruelle et jalouse , que de ta forme hideuse et disgra-
ciée!... C'est ton cœur qui est eunuque, c'est ton ame qui est
mutilée.... Laisse-moi!... Tu es le premier auteur de tous mes
maux ; tu m'as ravi le seul bonheur de la terre et du cjel : un
amour immense, idolâtre, un amour égal et partagé!... Et c'est
à moi , toute palpitante encore de ce sentiment fécond en mille
joies , en mille plaisirs inconcevables , c'est à moi que tu viens
proposer de partager ta moitié d'amour et ton débris d'exis-
tence!... Laisse-moi!... Va ronger seul le frein éternel que les
hommes ont mis à tes passions brutales et cruelles ! . . Tout, plu-
tôt que toi ?
MATALI.
Ah ! par le ciel! femme, tu es imprudente!... Les hommes
n'ont pas mutilé en moi la vengeance : je la sens encore en-
tière!... Mais je n'aurai besoin que d'un mot pour la satis-
faire!... Madhavia a dévoué au bûcher une de ses femmes :
cette femme c'est toi !.. .
Moi!..
Oui , c'est toi qui seras plongée vivante dans cette mer de
flammes que j'allumerai moi-même.... Ah! tu pâlis!... Eh
bien! je veux oublier tes injures : le rajah n'a prononcé ton
nom que devant moi ; nuls caractères écrits ne te désignent plus
qu'une autre ; Saeontala me demande par aml)ition de la nom-
mer à ce lugubre honneur : je puis te la substituer; mais si tu
vis, que ce soit pour moi !... Tu ne peux plus être heureuse ,
mais je puis l'être encore , moi : je t'accorde l'existence , si tu
veux la faire servir à ma félicité... Réponds-tu?...
Je refuse.
Tu refuses la vie!.
MAMIA.
Avec toi : le tourment du bûcher n'est pas plus cruel , et
c'est moins long à finir Après tout , ce n'est que ma vie.
Non , ce n'est pas que la tienne : Madhavia a dévoué en même
temps un de ses esclaves au bûcher : (^t esclave, c'est Mantami.
Mantami ! . . . Oh ! c'est trop de malheur î .
Mais ce n'est pas assez du bûcher.... Non, il ne mourra
point avec toi : les flammes ne vous envelopperont point d'une
même étreinte, et ne confondront pas vos cendres.... Non, je
sens que je l'envierais encore.... On le réserve à des supplices
plus horribles, à des supplices que nous ne pouvons ici ni
compter ni connaître.... Par qui a été assassiné le rajah?
Oh!
Par lu
Qui te l'a dit?
Mon amour ! Allant tous deux au même but , nous nous ren-
contrions sur la même route ; j'allais frapper le rajah au mo-
ment oîi il l'a tué Je suivais en moi-même tous ses mouve-
mcns, et, dans mon cœur, je le voyais assassiner Madhavia
comme dans un miroir... Eh bien, je vais le dénoncer — Un
esclave qui assassine son maître!... On sait ce que dit la loi :
on le livrera au parent du mort; alors, vois-tu, femme? ils le
prendront , ils lui arracheront les yeux —
L'ARTISTE.
io9
MAMIA.
Ils l'ccoicheroiit vif. . . .
Assez ! . . .
MAMIA.
Ils lui cmilcront du plomb fondu dans les veines , ou le cou-
peront en deux et jetteront son buste expirant sur une plaque
de fer rouci... ou tout autre chose... Et moi , vois-tu , femme?
je nr
C'est trop!.... Je ne puis supporter cette pensée! — Par-
donne, Bralima; niaise' est au-dossus de ma force... {AMatali)
Oh ! si tu veux le sauver, je me livre à toi : prends-moi , et fais
de moi ce que tu voudras...
MATALi , reculant comme mordu par un serpent.
Que dis-tu, femme?...
MAMIA.
Je consens à tout : emmène-moi, rends-moi ton jouet, ton
plaisir, tout ce que tu voudras — mais sauve-le !
MATAI.I .
Tais-toi , femme ; est-ce une amcre dérision ?
N'est ce pas ce que tu demandais tout à l'heure pour être
heureux?
Ce que je demandais!.... Oh! misérable ! que je m'abusais
quand je croyais encore au bonheur!... Laisse-moi!.. Tu jettes
du feu sur mes blessures...
Non! je ne te quitte pas!... Tu sauveras Mantanii , il le
faut!... Oh! fais-le : désigne à la mort un autre esclave; et
mon cœur, mon ame, ma beauté, ma vie, je t'offre tout !...
Brahma, tu l'entends!... Ce que j'osais à peine rêver depuis
si long-temps, elle me l'offi c ! . . . Oh ! la voir là , étendue à mes
pieds , sa beauté livrée à mon pouvoir, et sentir avec rage mon
né.int!... Oh ! plus rien pour moi sur cette terre, je le sens !...
Mon malheur est incurable ; les hommes m'ont blessé à mort!...
Quoi, la voilà tout entière, belle à enflammer un dieu!...
Elle pourrait (tre à moi!... Oh! qui me donnera des ongles
qui m'entrent jusqu'au cœur?
( La tapisserie ilu fend se lève , et laisse voir la cour du harem , avec
un l>tjt-hor au milieu. — Les parens et les amis sont rassemblés au-
tour. — Entrent de tout cMit dîna la ulle le* femme* et le* «cUtu.
— Parait le santon. )
LE SAMTON.
Tout est prêt , Matali ; il ne reste qu'une volonté du défunt
à exécuter : dites -nous donc quelle est la femme , quel est l'es-
clave qui doivent mourir sur le incme bûcher.
( Matali , sortant d'un long accablement où il est toinb^, relire I* tê»e,
marche vers Marmia , et la saisit par le bra». )
MATALI au santon, d'une voix ferme.
Elle!... Et moi!
Paol Fobcheh.
îtouucUfô.
— C'est par erreur que nous avons annoncé dans un des nti-
méros de l'Artiste que M. Barye était chargé deiaire un buste
du Roi ; c'est celui du duc d'Orléans que cet artiste doit exé-
cuter. M. Moyne fait celui de la Reine , et JI. Chaponnière
celui du duc de Nemours.
— Buste de Victor Hugo. — Une statue de Roland furieux
a déjà attiré sur M. Duseigneiir l'attention des artistes et des
gens du inonde : ce morceau , d'unç exécution ferme et chaude,
se distinguait de la foule des statues insignifiantes et mytholo-
giqiiement glaciales par un nerf et une verdeur de jetme homme
malheureusement bien rares. Il y avait révolte évidente dansée
plâtre charnu et cette musculature à la façon de Puget et de Mi-
chel-Ange ; c'était un parti pris à tout jamais de rompre avec le
convenu , le pensif, tout ce qui sont l'école et l'antique ; peut-
être seulement , à force de se colérer contre le raide et le froid ,
M. Dusfigneur est-il tombé dans le tourmenté; mais Texcus*
est cette fois au fond du sujet lui-même; et , à part quelques
négligences et exagérations qui disjwraitraient au marbre, cette
a'uvre tenait et promettait beaucoup. Dans le buste de M. Vic-
tor Hugo, M. Duseigneur prouve qu'il sait joindre à la fougue
et à la soudaineté que nous lui connaissons une étude patiente
et consciencieuse ; il a senti en poète la tête du poète , et l'a
rendue de même sans que la resscmbl.ince la plus exacte, la plus
géométriquement vraie , ait nui le moins du monde à l'expres-
sion : pourtant rien d'exagéré , rien qui pose; le front est mo-
delé avec un grand bonheur, les méplats en sont francs sans être
durs; la tête, inclinée en avant comme celle de Bonap.irtc, vit
bien et |)cnse profondement ; on peut reprocher un peu de lour-
deur aux cheveux , et quelque négligence dans l'exécution du
cou, surtout par derrière. Quant à la ressemblance, à part la
-IGO
L'ARTISTE.
tiop grande épaisseur des sourcils, elle est complète. Le mou-
lage a e'te' confié à M. Lambcrt-Misson , rue Mazarine.
— Yseuh Raiinhault, drame joué avec succès à l'Odéon il y
a quelques mois, avait rc'vclé au public des connaisseurs un ta-
lent de plus, talent frais et vif, jeune et par conséquent sujet à
toutes ces gracieuses fautes de la jeunesse. L'auteur , M. Paul
Foucher, va publier ', sous le litre de Saynètes, un volume oii
se retrouvent les qualités et les défauts de son talent j seulement
les qualités sont plus marquées que dans Yseult Raiinhault ,
les défauts le sont moins. C'est un recueil de petits drames tou-
jours im entés , presque toujours habilement composés , écrits de
verve , noués d'un nœud très-serré et dénoués en général d'une
façon brusque, imprévue et saisissante. On sent quelquefois ,
dans ces scènes si actives et si rapidement entraînées vers le
but, au milieu de ces personnages poétiques qui étincellent
peut-être trop souvent les uns contre les autres , entrechoqués
qu'ils sont par le jeu vif et fréquent des péripéties , on sent que
l'auteur est Ircs-jcune.
— On dit que Bocage est engagé au Théâtre-Français , ses
débuts à ce qu'il paraît n'attenfknt que la rentrée de mademoi-
selle Mars qui doit prendre le rôle de madame Dorval dans
Antonj. Si ce bruit est vrai , et rien jusqu'à présent n'est
venu le démentir , ce serait une bonne fortune pour le Théâtre
Français. Bocage en effet n'a Ijesoin que d'acquérir plus de
souplesse et de variété dans l'accent et le débit. Il possède une
rare intelligence; .son jeu témoigne d'études profondes , de con-
naissances variées. Ce qu'il lui faut c'est de vivre plus habituel-
lement avec Molière et Marivaux, deux grands maîtres pour
les comédiens, le théâtre de la rue de Bichelieu lui rendra,
nous l'espérons , cet c'mincnt service; et nous aurons im grand
artiste de plus.
— Madame Schrœder-Devrient a obtenu un grand succès au
tlicâtre Italien. Madame Malibran fera sa rentrée jeudi prochain.
— Un nouveau volume de poésies , intitulé les Feuilles
d'Jutomne , par M. Victor Hugo, est sous presse pour paraî-
tre le 1 5 novembre chez Eugène Rcndupl : un beau succès est
assuré à cette nouvelle production du grand jJoète.
— Le même éditeur annonce pour le mois suivant la Sala-
mandre, nouveau roman maritime de M. Eugène Sue, auteur
de Plik et Plok , i vol. in-8".
— M. Drouincau termine en ce moment un roman de mœurs,
qui paraîtra dansie courant de décembre.
— Sous le titre de Georges Rey , il vient de paraître chez 1
Cil. Gossclin, rue Saint-Germain-des-Prés , une nouvelle qui !
obtient un grand succès.
— On avait pensé que le bibliophile Jacob, content desa
spécialité de romancier érudit, ne sortirait pas du genre qu'il
s'est créé dans la chronique locale de l'histoire de France au
moyen âge ; mais ses plus beaux succès lui avaient laissé le re-
gret d'être peu à la portée des femmes qui s'épouvantent du
style de Froissard et de Rabelais. C'est pour répondre à ses
critiques et poj)ulariser ses ouvrages avec son nom qu'il fait
paraître aujourd'hui im roman contemporain , dont la lecture
ne demande aucune étude préliminaire , quoique l'histoire de
l'invasion de i8i4 occupe un coin du tableau. On voit que le
bibliophile sait peindre les moeurs modernes aussi fidèlement
que les anciennes : c'est dans ce livre , tout différent des précé-
dens, neuf, actuel et dramatique, qu'il a déposé l'expression de
son individualité , de sa philosophie. Un Divorce ' est un ou-
vrage de haute conception et de longue portée , qui aura du re-
tentissement même en dehors de la littérature; la prochaine loi
en faveur du divorce, qu'on prépare à la Chambre des députes,
a déjà un corollaire rempli de vérité et d'émotions : vienne
maintenant la discussion de la tribune. Mais le roman du bi-
bliophile doit sunivre à la circonstance qui l'a inspiré : on
s'intéressera toujours à une femme qui fait le sacrifice de son
bonheur à celui de son mari , et qui consent à subir la peine
d'une faute qu'elle n'a point commise.
Ce nouveau volume, dont nous rendrons un compte détaillé,
obtient une immense vogue , et plusieurs théâtres annoncent des
pièces qui en sont tirées. La délicieuse vignette de Tony Johan-
not représente la scène où l'époux déclare à sa femme innocente
qu'il va se séparer d'elle.
5 ^ 1 ■ P
' Chez Lcmcjle , «éditeur, rue de l'Odéon , n" 38.
Un beau voliimc in-8°. Chez Elisent Rondiiel. Pri\ : 7 fr. 50 c
L'ARTISTE.
^c^
jDfauiT-artô.
LES MÉDAILLES D'OB DK LA BIBLIOTHÈQUE DU KOI.
On a volé cette semaine trois mille médailles d'or îi la
Bibliothèque du roi : trois mille médailles que des mil-
lions ne rachèteraient pas, uniques en Europe, la plus
riche collection connue, que l'Allemagne et l'Angleterre
nous enviaient , et qui à présent peut-être ne sont plus
que des lingots. C'est pour l'histoire et l'archéologie une
perte irréparable.
Le vol a été consommé avec une adresse accablante.
Ce serait folie maintenant d'espérer qu'on les retrouvera.
Le creuset destiné a les recevoir était déjà rouge depuis
long-temps quand la clef tournait dans les tiroirs du ca-
binet des médailles : les recherches les plus actives n'a-
boutiront qu'à de stériles regrets.
Un seul moyen reste peut-être de rendre h l'histoire et
à l'étude ces monumens précieux , sans lesquels il n'y a
pas de vrai savoir; c'est d'amnistier publiquement les
coupables, de leur promettre même mic riche récom-
pense : si tout n'est pas encore détruit , on en pourra
sauver quelques débris.
La plus coupable négligence nous a privés de ce trésor
qui avait coûté tant de veilles, tant de lointains voyages,
tant de recherches savantes, tant de bonheurs, tant de
hasards. Étrange malheur ! L'abbé Barthélémy et tous
nos antiquaires perdent leur vie a rassembler cette collec-
tion, et il faut que cela meure entre les mains du conser-
vateur, ce facile et douteux savant, qui, à défaut de
science, eût bien fait d'être vigilant. N'est-ce pas déplo-
rable en effet de voir dépérir et se perdre dans des mains
pareilles tant de richesses que nous enviaient nos voisins,
tant de science dont nous avions si grand besoin? Au
reste on informe; on est a la recherche des voleurs ; ou a
déjà arrêté les registres de la Bibliothèque. C'est, dit-on,
un épouvantable désordre. Cela arrivera toujours ainsi
tant qu'on donnera au charlatanisme et à l'intrigue d'ho-
norables places, qui ne s'accordaient autrefois qu'a la
science ràodeste, au courage éclairé , au désintéressement
et à la surveillance la plus complète. Il faut une peine ii
qui laisse éteindre le feu sacré : les vestales coupables
étaient punies de mort. Qu'est-ce qu'un misérable et mes-
quin intérêt, je vous prie, a. côté d'une médaille tout
entière qui se perd et qui se change en lingots dans le
TOME II. 15' LITBAISOM.
creuset de quelques voleurs, parce qu'il a plu au conser-
vateur d'aller chez Tortoui le matin, ou a l'Opéra le soir,
eu longue barbe, en gants jaunes et le lorgnon en sautoir?
Voici la liste très-exacte des objets perdus.
Objets d'or : i ° Une patère ou grande coupe de six
pouces de diamètre, avec un bas-relief dans le fond, et
des médailles romaines du haut-empire incrustées dans
le bord ;
2° Une coupe montée en or, avec le buste d'un roi
sassauide, gravé en relief;
5* Bijoux, consistant en divers objets trouvés dans le
tombeau de Childéric , tels que : abeilles d'or, un anneau
d'or gravé, etc. ; plus, le sceau d'or de Louis XII , une
bulle d'or antique, une grande médaille d'or de LouisXIV,
représentant la façade du Louvre.
Médailles d'or grecques et romaines: Médailles d'or
de Syracuse au nondjre de 55; trois médailles d'or des
rois d'Epire : un Néoptolème et deux Pyrrhus.
La suite impériale d'or, y compris les grands médail-
lons, au nombre de 93 pièces. Les médailles a partir de
Sextiis - Pompée jusqu'au règne de Justin II , en tout
5,192 pièces d'or.
Me'daillons modernes en or : i' Les médailles des rois
de France, depuis Charles VII jusqu'à Louis XIII, 57
pièces; 2" médailles d'or de Louis XIV, 12a pièces; 5°
médailles de Napoléon, 75 pièces; 4" quatre pièces de
Louis XVIII et de Charles X ; 5" les grands honnnes de
France, 20 pièces ; 6° la suite iniifonne de Louis XIV et
de Louis XV, 434- pièces; 7" la suite des papes, en or,
65 pièces.
On estime à près de cinq cent mille francs la valeur
matérielle de tous ces objets.
Nous ne croyons pas , comme le conseillait ces jours
derniers un économiste, qu'il faille exiger' d'un conser-
vateur des médailles un cautionnement de plusieurs mil
lions , ni que M. Baring doive servir de garant au savoir
d'im autre abbé Barthélémy; mais un vol pareil a été
commis il y a vingt ans, et l'on aurait dû se tenir pour
averti. A cela on a une répouse toute prête. A quoi bon
veiller, puisque jusqu'ici on ne veillait pas? Pitié !
Il eût mieux valu laisser biader hn moitié des volumes
qui sont rue de Richelieu , on pouvait les remplacer.
Mais les médailles, ces témoins authentiques et irrécusa-
bles de tout le passé, ces récits qui enseignent l'hi
sans l'altérer, siuis passions et sans fiel , qui nous lotfJtnViî
dra? Un siècle ne suffira pas a retrouver un trés#d'un
pareil prix.
IGâ
L'ARTISTE.
£ittjYrtturf.
DE LA CRITIQUE SPIRITUELLE
DE LA CRITIQUE SPECIALE.
Il y a deux manières de juger un livre, un opéra, lui
tableau, une statue. La première, et la plus facile sans
contredit, c'est de n'étudier ni l'histoire , ni les lan-
gues modernes , de ne pas connaître une seule note de
musique, de n'avoir pas mis les pieds dans un musée ou
un atelier, et alors on est en droit de dire et de jurer que
les romans publiés a Edimbourg sont d'une fidélité locale
et historique a toute épreuve, d'affirmer que la manière
de Rossini ne ressemble à aucune autre , que Mozart et
Ciniarosa étaient de petits garçons , 'que le Matrimonio
n'est qu'une comédie passable mêlée d'agréables ariettes ,
que le Don Gioi>aiini a vieilli et n'est plus guère de
mode , que le Cromwell de Paul Delaroche est dans le
goût d'Hoibein, que l'Hercule de M. Bosio est précisé-
ment de la sculpture antique. Pour peu d'ailleurs qu'on
soit doué d'une certaine volubilité de paroles, qu'on puisse
et qu'on veuille dans sa journée faire une douzaine de
Visites, écouter attentivement ce qui se dit, avec une
mémoire médiocre , on peut , sans peur et sans crainte
d'être démenti , s'intituler homme d'esprit. Il est absolu-
ment inutile de se fatiguer les yeux et le cerveau par des
lectures sérieuses. A quoi bon? a brouiller , a confondre,
à ébranler, à détruire peut-être, cette classe d'idées si
complaisantes et si souples, si flexibles et si dociles, qui
se prêtent à tout , qui répondent a toutes les objections,
qui au besoin fourniraient la question et la réponse, les
idées générales. Admirable invention ! découverte ines-
timable et sans prix ! avec deux idées générales , il y a tel
homme qui jugerait sans broncher, sans hésiter un in-
stant, les écoles italienne, flamande, espagnole et fran-
çaise. Je .dis deux et c'est beaucoup ! C'est un luxe
blâmable, une fastueuse prodigalité, une profusion que
les lois somptuaires do l'intelligence ne doivent pas
permettre. On peut choisir entre ces deux-ci, et si on
sait les employer a propos , si on sait les ménager,
comme Napoléon ménageait les grenadiers de sa vieille
garde, il n'y a guère de problème qu'on ne puisse ré-
soudre : la correction du dessin et la vérité delà couleur,
ou bien encore : la finesse de l'expression et la pureté des
lignes. A ce propos je me rappelle une parole échappée
aux lèvres d'un homme ' éloquent a coup sûr, homme
d'esprit s'il en fut : « Raphaël possédait un grand mérite
d'expression. Il ne lui a ijianqué que deux choses, la
couleur et le dessin. » Le prophète qui rendait cet oracle
était certainement de bonne (bi, et la crédulité de son
auditoire n'était pas moins sincère que son ignorance. Je
sais un autre mot qui peut servir de pendant a celui-ci.
Un de nos premiers peintres vivans, a qui nous devons
plusieurs compositions d'un mérite incontestable et incon-
testé , insistait auprès d'un homme d'esprit pour qu'il
se mît a l'étude du dessin et de la peinture. Savez-vous
bien quelle fut sa réponse ? Je vous la livre pour ce qu'elle
vaut, et je n'y veux pas ajouter une ligne de commen-
taire : Si j'avais une fois le malheur de tenir un crayon,
je n'oserais plus parler peinture.
On se souvient d'un mot qui fit fortune au dix-
huitième siècle , et qui représente avec une merveilleuse
fidélité l'état de l'intelligence à l'époque où il fut pro-
noncé : C'est aux musiciens a faire de la musique , et
aux philosophes k en parler. Cet axiome, si peu axio-
matique qu'il soit d'ailleurs, a long-temps eu force de
loi en France ; et le nombre des musiciens qui écrivent
sur leur art est encore aujourd'hui bien restreint, si
on le compare aux milliers de paroles qui se débitent
et se publient sur les partitions nouvelles de l'Allemagne
et de l'Italie, et qui n'ont pas d'autre mérite "a faire va-
loir que l'esprit du journaliste.
Je ne parle pas de ces éruditions improvisées ei> vingt-
quatre heures , si rapidement acquises , et perdues plus
rapidement encore ; de ces sciences de feuilleton , qui
consistent à tenir dans la matinée Froissard ou Co-
mines , si l'on doit assister après dîner 'a la représenta-
tion de quelque drame nouveau , bagage plus nuisible
qu'utile, et dont la conséquence la plus immédiate et
en même temps la plus inévitable est de blâmer l'auteur ,
de toutes les pages qu'on a lues et qu'il n'a pas mises
en œuvre, et de le remercier de tous les détails, même
oiseux et déplacés , qu'on retrouve dans sa pièce avec
une fièvre de vanité.
Ceci est encore de l'esprit, quoi qu'on fasse. C'est, il
est vrai , un charlatanisme pitoyable pour ceux qui le
découvrent, mais imposant pour ceux qui l'ignorent.
C'est tout simplement la prétention des qualités que l'on
n'a pas , la manie d'afficher la richesse qu'on ne pos-
sède pas, et je préfère de beaucoup l'esprit ignorant et
naïf, qui se borne au rôle de kaléidoscope, qui se donne
pour ce qu'il est , pour un enfant gâté , amoureux avant
tout de sommeil et de paresse, faisant fi du savoir, comme
d'une conquête trop pénible, tirant toutes ses paroles a
la loterie , se souciant peu d'ailleurs de ce qu'elles ren-
L'ARTISTE.
4G3
fennent ou signifient , pourvu qu'à leur naissance , au
moment où elles s'échappent de la bouche pour tomber
sur le papier , elles produisent un certain bruit , qu'elles
cliquetisscnt avec éclat , faisa\it bon marché de leur
mesure et de leur portée. A ceux-là il n'y a rien a
dire ; si vous leur montrez une bévue ils en recon-
naîtront deux. Ils riront les premiers de leur ignorance.
Il faut les prendre pour ce qu'ils sont, les estimera
leur valeur, et s'en amuser; mais il ne faut pas non plus
s'étonner si les poètes et les artistes n'ont pas la même
indulgence , et si l'on surprend parfois sur leurs lèvres
un sourire de dédain ou de mépris. Un livre, on le
sait , est toujours un acte de vanité , et quand on songe
au "petit nombre d'hommes qui pensent par eux-mêmes,
quand on réfléchit a l'influence terrible d'un mot sur
ce qu'on appelle l'opinion publique, on s'explique sans
peine la douleur et la colère, en présence d'un juge-
ment ignorant et frivole.
Qu'un homme en effet dépense une année de sa vie
à étudier une idée dans tous les sens, qu'il la creuse
et la décompose dans ses moindres élémens ; qu'il passe
à la vérifier, ii l'éprouver, les nuits et les jours ; qu'il
fasse subir a sa pensée toutes les combinaisons imagi-
nables avant de s'arrêter a une forme décisive et dernière,et
croyez-vous qu'il puisse demeurer impassible et indulgent,
quand une frivole ignorance peut d'un seul mot flétrir le
fruit de ses veilles. Je sais bien qu'un mot , si spirituel
qu'il soit, disparaît et s'efface, et que les ceuvres demeu-
rent ; mais la vie est courte , et les louanges de la pos-
térité sont une récompense bien tardive.
Que si, au contraire, avant déjuger, on veutsavoirde
quoi il s'agit ; si avant de prononcer un arrêt ou veut
étudier l'affaire; si l'on veut renoncera la critique spiri-
tuelle pour entre prendre la critique spéciale, alors il arrive
inévitablement qu'on apporte dans toutes les discussions
une modération singulière , une réserve grave et réflé-
chie. On pèse mûrement le sens et la valeur de toutes ses
paroles.
Et ainsi, quand on a étudié l'histoire des littératures
modernes, quand ou s'est associe de cœur et d'esprit aux sa-
vantesinvesligationsde Bouterveck, deSismondi, deWar-
ton, quand on a suivi avec une laborieuse attention le dé-
veloppement et les évolutions du génie humain, en Italie,
en Espagne , en Angleterre ; quand on sait ce que valent
les noms de Schiller et de Caldéron , quelle place ils oc-
cupent parmi les hommes de leur pays , a quelle heure ils
sont venus, quel rôle ils ont joué , s'ils ont frayé ou suivi
la voie , s'ils ont fondé ou s'ils ont trouvé l'édifice con-
struit, et si leur tâche s'est bornée à y ajouter une galerie
ou un portique ; chaque fois qu'ils se fait un livre de
quelque importance , signé d'un nom dont toutes les syl-
labes renferment une pensée et un gage de conscience, on
hésite long-temps avant deprononcer une parole de blâme
ou d'enthousiasme. On sait ce qu'il en coûte pour créer et
pour produire , que toutes les heures ne sont pas bonnes
au génie. Habitué qu'on est a vivre familièrement dans la
société des hautes intelligences, qui résument en elles les
passions et les moeurs d'un peuple sous leur forme la
plus exquise et la plus complète , on ne croit jamais
qu'une chose ait été faite sans raison. Avant de blâmer ,
on écoute et l'on va jusqu'au bout. Comme on a pénétré
les différences qui séparent, selon les climats et les habi-
tudes locales, les créations de l'art et de la poésie ; comme
on est convaincu que la Marie Stuart de Schiller n'était
pas possible au temps de Shakespeare ; que la comédie de
Cape et d'Epe'e j si goûtée a Madrid , ne serait pas com-
prise a Vienne ou a Berlin ; que chaque siècle apporte
avec lui son expression et son génie , malgré soi et
quoi qu'on fasse, on est d'abord disposé a l'indulgence.
De ces voyages dans tous les domaines de l'intelligence,
on rapporte de singulières conditions d'impartialité. On
reconnaît et on proclame plusieurs sortes de beauté ; à
l'exemple des touristes qui apprécient comme il faut un
pied espagnol, des lèvres anglaises, un œil de France, des
épaules italiennes, une chevelure allemande , on est guéri
a tout jamais d'une maladie honteuse et misérable, l'ex-
clusion.
La critique spéciale , formée 'a l'étude et la réflexion ,
préfère de beaucoup l'histoire a l'esprit. Elle met volon-
tiers un fait, si minime qu'il soit, avant un bon mot.
Elle ne croit pas que, pour juger \m opéra, il soit hors de
propos de lire et de consulter le docteur Bumey , de re-
chercher les origines et les phases delà musiquemoderne.
A ses yeux l'histoire de la peinture , la fréquentation des
musées et des galeries , un séjour habituel dans les ateliers,
sont des préliminaires indispensables. Elle décide rare-
ment "a la hâte et du premier coup. Elle compare vo-
lontiers et long-temps ce qu'elle voit à ce qu'elle a vu.
Elle se demande ce que le peintre a voulu , pourquoi il
l'a voulu , de quelles ressources il pouvait disposer , com-
ment il en a profité.
S'agit-il d'un portrait, par exemple? en faisant la part du
temps et du pays, elle n'iitlendra pas de MM. Delacroix
ou Champmartin l'élégance ou la gravité de Van-
Dyrk ou de Velasquez ; elle jugera les portraits de
madame de Mirbel ou du duc de Crussol à leur
point de vue ; elle n'aura gaixle d'oublier que la toilette
de nos femmes, bien que sensiblement améliorée depuis
une douzaine d'années, et assurément beaucoup moins
ridicule que sous l'empire et dans les premières années
de la restauration, est loin encore d'offrir les mêmes
ressources que les beaux costumes du temps de Louis XIII
mi
L'ARTISTE.
et de Charles I>'r. Que s'il s'agit d'expliquer pourquoi les
sculpteurs répuguent si obstinément de nos jours a com-
poser leurs statues modernes dans le costume du temps ,
elle reconnaîtra volontiers les molils de cette répugnance,
mais elle s'autorisera contre M. David de la statue de
Pitt , par Chantrey , tout en blâmant le sculpteur anglais
de n'avoir pas franchement accepté et résolu le problè-
me tel qu'il l'avait posé, et d'avoir jeté sur les épaules
du ministre un manteau drapé "a l'antique.
Et cependant, toute sérieuse et polie que soit et que
puisse être la critique spéciale, une objection plus grave
et plus emi)arrassante, plus difficile a réfuter, s'élève con-
tre elle : a quoi sert-elle, et a qui peut-elle servir?
Eu la supposant consciencieuse et sévère, son usage a
coup sûr ne serait pas douteux, et se définirait sans peine ;
mais le public insouciant et frivole se donnera-t-il la
peine de l'écouter? il y a cent conti-e un à parier qu'il
nen fera rien et qu'il passera outre. Est-ce aux artistes?
mais ne doit-on pas craindre qu'ils n'opposenta la critique
même spéciale et logique une fin de non-recevoir, fon-
dée d'ailleurs sur des motifs spécieux et assez valables ?
ne sont-ils pas en droit de se dire : A quoi sert de com-
j)rendre si ce n'est k vouloir? a quoi sert de vouloir si ce
n'est "a pouvoir? Toute délibération sur l'art qui ne se ré-
sout pas en conception ou en volonté de faire vaut-elle ,
après tout, qu'on y prenne garde ? et toute volonté d'ar-
tiste, si parfaite qu'elle puisse être d'ailleurs dans les
chambres du cerveau, n'est-elle pas comme non avenue ? A
cela il n'y a rien à répondre. Est-ce au critique par hasard
que la critique doit profiter? mais n'est-ce pas une perpé-
tuelle mystification, un continuel gaspillage de réflexions,
d'idées, de jugemens et de comparaisons, qui n'abou-
•^ tissent "a rien ? je finirai par ou j'aurais dû commencer, k
quoi sert la critique ?
LE VOYAGC EN SUISSE.
Allons , postillon mon ami , fouette tes chevaux , et
vite, bien vite en route! Adieu Paris, ville de boue , de
bruit et de fumée ! adieu Paris et sa vie factice , sa vie de
convention et de théâtre , sa vie aux bougies et au gaz hy-
drogène ! Paris nous pèse sur les épaules comme les man^
teaux de plomb que traînent durant l'éternité tout en-
tière je ne sais plus quels damnés de l'enfer du Dante. La
politique nous y poursuit, politique carliste, politique mi-
nistérielle, politique républicaine , monstre qui s'est in-
carné dans une feuille de papier timbrée quatre centimes,
qui nous assiège k notre chevet , que nous rencontrons
dans la rue , qui nous rattrape au bal, au spectacle et par-
tout. Adieu le ridicule et fatigant dédale des convenances I
Adieu l'existence uniforme et blasée où nous tournons
comme les pauvres chevaux encapuchonnés d'un moulina
manège ! Oh ! la triste chose que la civilisation avec son
masque et son fardk chaque visage, ses intérêts mesquins
dont chaque homme est préoccupé , immense comédie où
nous jouons tous notre rôle sans pouvoir un seul moment
eu déposer les habits et l'ennui dans la coulisse! N'est-il
plus en Europe une contrée où n'ait point encore passé
l'impitoyable niveau, où l'ame retrouve des émotions nou-
velles et pures, où puisse librement palpiter un cœur d'ar-
tiste et de poète? Ce n'est point l'Italie qu'il nous faut ,
car en Italie se sont les œuvres des hommes que l'oif va
chercher, se sont leurs vestiges que l'on rencontre k cha-
que pas, et nous voulons , nous , lui pays où les traces
humaines ne soient pas empreintes en tous lieux , où la ci-
vilisation n'ait point tout marqué de son désolant cachet,
où la nature nous apparaisse vierge encore dans sa fran-
che et pittoresque nudité !
Oh ! la Suisse ! la Suisse avec toutes les émotions que
son nom réveille ! La Suisse avec ses chalets et ses bergers,
avec l'innocence de ses mœurs simples et primitives, avec
sa rustique et naïve hospitalité ! Oh ! les délicieuses
tyroliennes que M. Panseron, M, Bruguière et M. Plan-
tade ont composées pour nos salons sur les montagnes et
les campagnes, les pasteurs , les troupeaux et les lacs lim-
pides ! Les ravissans costumes helvétiques que nou^ offrent
a leur étalage les marchands d'estampes du boulevard ! La
belle Suisse que nous avons vue a l'Opéra dans Guillaume
Tell! Est-il personne qu'elle n'ait bercé dans sa stalle ou
dans sa loge de rêves bien rians et bien champêtres,
qu'elle n'ait transporté en esprit siu- les rives de l'Aar ou
les sommets du Rigi? Oui, la Suisse ! la Suisse ! Oh !
Gessner et ses idylles ! Le doux et tendre Gessner ! La
nous oublierons le monde ; la, isolés du reste de l'Europe,
nous trouverons des. aventures k raconter, des sui"prises
et des émotions de voyageur. Allons , vite , bien vite en
route ! Adieu , Paris ! adieu , en passant, la Bourgogne !
adieu la Franche-Comté ! Nous sommes en Suisse.
Mais ô désappointement ! . . Faites donc les rêves les
plus délicieux de paix , d'innocence et de solitude ! Re-
construisez Gessner; créez-vous pour votre usage un
monde d'idylle et de romance. Vous aurez beau gravir
les montagnes , vous enfoncer dans les gorges les ^us
profondes, la civilisation, l'inévitable civilisation, ver
qui ternit et qui gâte tout ce qu'il touche, saura bien
vous y retrouver. Elle est venue s'y installer pour le
désespoir du poète et de l'artiste, elle est venue tout des-
enchanter et tout flétrir. La Suisse est usée, la Suisse
n'est plus qu'une promenade banale où toute l'Europe
L'ARTISTE.
-fCS
se donne lenJez-voiis eu été ; c'est une vraie succur-
sale du bois de Boulogne et du parc de St-James , où
l'on arrange pour Tliiver suivant des hais déguisés Ct des
intrigues. On y salue ses connaissances connue au foyer
des Bouffes ou dans une allée des Tuil^ies ; on s'y
presse, ou s'y heurte, ou s'y dispute les chaises. C'est
le Romainville de la bonne compagnie. Sur ce rocher,
nu bord de cette cascade, voici des os de volaille et
des croûtes de pâté. Si ce n'était la distance, les grisettes
et les commis marchands iraient en Suisse passer le
dimanche ; mais les voitures a six sous ne vont pas en-
core jusque-là : n'eu désespérons pas. Vous retrouvez
en Suisse toute l'Europe , l'Angleterre , la France , l'Al-
lemagne , la Russie , tous les pays enfin , excepté la
Suisse , ct vous avez l'inappréciable avantage d'y ren-
contrer surtout , de chacun d'eux , ses ridicules et ses
originaux. Quand les médecins ont inutilement ordonné
contre le spleen et les vapeurs Baden et Spa , Tœpliiz
et Barèges, allez en Suisse est leur dernière ressource.
Aussi grande y est la collection de figures ennuyées ,
de désœuvrés de bon ton, qui viennent voir pour dire
ensuite : J'ai vu ; de petites maîtresses qui bâillent en
présence du Mont-Blanc , et se plaignent que la chute
du Rhin fait trop de bruit. Rangez-vous au bord du
chemin, car voici des berlines, des coupés, des lan-
daus qui scudjlcnt se disputer le prix de la course.
Figurez-vous conune ces gens apprécient dignement les
beautés du paysage! Gardez-vous de vous établir dans
cette vallée avec votre portefeuille , vos crayons et tout
votre appareil de dessinateur ; car une caravane de pro-
fanes, hommes, femmes, enfans, laquais en livrée, sou-
brettes de boudoir, viendrait en masse vous y relancer.
Les Anglais surtout! les Anglais, fléau vivant, desen-
chantement continuel en Suisse comme en Italie ! Oh !
vraiment, Byron avait mille fois raison de les fuir et de
les détester! Wont-ils pas , les bourreaux , établi a luter-
lachen, entre le lac de Thun et celui de Brientz, dans
lui endroit qui, avant eux, était le plus délicieux du
monde , une véritable colonie britauuiqiie , où il ne
tiendra qu'a vous de vous croire dans u^ quartier de
Londres bien aristocratique et bien empesé ? 0 profa-
nation ! pour un Sterne , que d'oisifs qui promènent
sur tous les grands chemins du continent leur mor-
gue, leurs manies et leur eunui ! Entrez dans inie
auberge suisse, ct vous eu retrouverez vingt pour le
moins qui sont bien, je vous assure, la compagnie la
plus dédaigneuse , la plus maussade et la moins accom-
modante qui ait jamais affligé un voyageur. Ils vieuiu>ut
tous les étés s'abattre en Suisse par milliers. C'est pour le
pays une récolte annuelle , une branche de revenu qu'il
exploite comme ses pâturages et ses troupeaux. La Suisse
redoute une guerre européenne , parce qu'alors les étran-
gers donneraient beaucoup moins. Elle la redoute pour
son industrie, comme un armateur }>our la sienne, et
voyez un peu les résultats !
Va maintenant, mon cher poète, va maintenant, mou
pauvre artiste, chercher en Suisse des émotions de jwésie
et de mœurs antiques ! Va-t-en lui demander son inno-
cence pastorale et sa vieille hospitalité ! Elle porte encore,
il est vrai, ses costumes nationaux, parce que l'expérience
lui a appris que ces costumes étaient jolis aux yeux des
voyageurs et s'encadraient a merveille dans ses points de
vue, comme ceux que dessine pour l'Opéra M. Dupon-
chel vont bien avec les décorations de M. Cicéri. La Suisse
tient boutique de pittoresque; elle a vu que ses chants
plaisaient, et elle chante a la portière des voitures qui
viennent a s'arrêter dans ses villages, comme les virtuoses
ambulaus du boulevard de Gand. Les fameuses batelières
de Brientz sont devenues des actrices qui bientôt mettront
du rouge. Le programme du spectacle ne vous manquera
pas. Voici chez tous les libraires des guides, des itiné-
raires, où l'on vous dresse, chose commode, le prospec-
tus de vos émotions, où le pittoresque est noté par ordre
alphabétique, où l'admiration vous est^toute mâchée d'a-
vance. Voici des gens du pays qui n'ont d'autre métier
que de se faire vos cicérone de rocher en rocher, de cata-
racte en cataracte ; ils ont une leçon toute apprise dont
vous entendez la deux ccnt-imième répétition. — Mon-
sieur , posez le pied ici ; monsieur , appuyez -vous sur cet
arbre ; monsieur retournez-vous a cet endroit pour admi-
rer. — Et puis après , une main de se tendre vers ^ ous et
deréclamerson salaire. — Voici la chapelle de Guillaume
Tell. — Malheureux Guillaume Tell ! en a-t-on assez
abusé ? L'a-t-on assez traîné de tréteaux en tréteaux? Dieu
me pardonne, on l'a fait délivrer sa patrie sur des airs de
vaudeville ! on a fait de sa pomme quelque chose d'aussi
ennuyeux que celle de Paris ou que le classique poignard
des Atrides. De grâce , laissez-la cette pomme! ne nous
jetez plus cette pomme "a la tète ! Quant a l'innocence
proverbiale des mœurs suisses, cela est tombé de nos jours
dans les rosières de la banlieue de Paris , dont on cou-
ronne la vertu par ordonnance de M. le maire. Pour ce
qui concerne l'hospitalité helvétique , vous trouverez des
hôtels magnifiques , sur le modèle de ceux de Calais ou
de notre capitale, mais seulement un peu plus chers,
avec un cuisinier qui a fait son apprentissage ii l'école de
Véfour ; des lits excellens , des garçons très-officieux ,
a cravate élégamment tournée, un maître d'hôtel, la ser-
viette sous le bras , qui vous reçoit avec grâce et urbanité
'a votre descente de voiture, les journaux de toute l'Eu-
rope , afin de vous tenir au courant des affaires publiques.
Voici de belles grandes routes tirées au cordeau , sablées
-106
L'ARTISTE.
comme l'allée des Feuillans , qui aboutissent a de très-
beaux ponts de pierre de taille ; il y aura sans doute avant
peu des chemins en fer. . . N'ètes-vous pas ravi , charmé ?
Tout cela n'est-il pas fort bien entendu et merveilleuse-
ment commode? — Eh! laissez-moi, de grâce! épargnez-
moi vos perfectionnemens de luxe et de civilisation mo-
derne ! Oui , tout cela est commode, très-commode , d'une
commodité désespérante! Vos routes sont unies et larges,
elles s'allongent devant moi , entre deux rangées d'arbres,
avec toute la grâce d'un monotone et interminable ruban;
mais pour en voir de pareilles, je n'avais pas besoin de
sortir du département de la Seine. Ce qu'il me fallait,
c'était quelque chemin étroit , raboteux , accidenté , un
de ces chemins de chèvre , qui se replient en coudes, qui
s'enfonceilt a travers les bois , qui surgissent du fond du
ravin, qui serpentent et s'accrochent aux flancs de la
Moi , je ne vais pas en berline , je voyage h pied ;
que m'importe votre belle grande route? que m'importe
aussi votre beau pont de pierre? Mettez-le sur l'Aube
ou sur la Marne ; mais laissez donc "a vos torrents le sapin
jeté avec toutes ses branches d'un bord à l'autre, le
sapin que mouille l'écume jaillissante, et que l'on regarde
avec une joie mêlée d'un reste de frayeur secrète quand
on l'a traversé, vacillant et mobile sous les pas du voya-
geur. Arrière vos Manuels et vos Itinéraires ! je ne les
aime pas plus que je n'aime au spectacle ces voisins com-
plaisans qui me racontent d'avance, scène par scène, la
pièce où je viens chercher un plaisir de surprise ! Arrière,
maître-d'hôtel a la serviette bien blanche , au sourire sté-
réotypé sur les lèvres pour tous les gens a équipage, à
l'accueil peu flatteur pour ceux qui n'ont par devers eux
que le modeste bagage du bon Yorick ! Oui, ton hôtel est
superbe, tes corridors et tes parquets sont bien cirés ; mais
j'aime mieux quelque pauvre chaumière de pâtre, isolée
au milieu des montagnes , dont la faible lumière m'appa-
raisse de loin comme un faual sauveur ; quelque hutte où
je frappe , las et égaré dans ma route , et dont un paysan
au rude et sauvage costume m'ouvre la porte mal jointe
en me disant: « Entrez. » — Oui, ton chef de cuisine
est un second Vatel ; on dîne chez toi aussi bien qu'au
Café de Paris ; mais je préfère cent fois le morceau de
pain gris, le fromage et le lait de mon pâtre. On trouve
dans ta salle a manger compagnie fort distinguée de tous
les coins de l'Europe ; on pourrait y organiser un bal et
un concert admirables, voire même une succursale de Fras-
cati ou de la conférence de Londres; mais plutôt, plutôt
le vieux récit de mon hôte et sa légende de sorciers et
d'esprits, le soir près d'un feu qui fait danser nos ombres
sur les murs de la cabane, au bruit des vents qui mugis-
sent dans les gorges et dans les bois. Tes journaux , je les
ai en horreur : ce sont des ennemis que je fuyais et que je
retrouve en embuscade sur mon passage. Tes lits , ils sont
excellens ; mais ils ont un défaut , c'est précisément d'être
parfaits. Je hais tes quatre matelas et tes rideaux de soie ;
délicieux partout ailleurs , ils ne sont qu'une monstrueuse
anomalie en face du Splùgen et de la Yung-Frau : vive
le lit de mousse et de feuilles sèches où l'on dort tout ha-
billé ! Abomination! des lits de chanoine et des parquets
cirés! horreur! un dîner lin et délicat! la Suisse trans-
formée en restaurant! Sujet ravissant, perspective admi-
rable "a jeter sur un album qu'une salle de billard et de
café ! mieux vaut voir sans se déranger la Suisse de l'O-
péra.
Tourne bride , postillon , tourne bride ! Paris du
moins se donne tout franchement pour ce qu'il- est ; il
n'affecte point de prétentions aux mœurs champêtres ;
mais , pour votre Suisse désenchantée et spéculatrice ,
vos restaurans parmi des glaciers, vos Anglais vis-a-vis
d'un site sublime , vos laquais en livrée sur le sommet du
Griitli , autant vaudrait rencontrer en chemin une cita-
lion d'huissier ou un bordereau de finances intercallé par
le relieur au milieu d'un roman de Walter Scott ou d'une
méditation de Lamartine.
Théodoue Muret.
L'ARTISTE.
^G7
%tmt Brumatlque.
THÉÂTRE FRANÇAIS.
^£a- é/bcMte et Oo/uiyne , ^ouieaie tut coiy i/c/a/ 6^
PAR M. DEUTOUCHE.
Voyez la morale! un des hommes de noire Paris qui ont le
plus d'esprit, de style et de verve, M. Delatouclic; un homme
qui a du drame en tête et qui l'a prouvé , consent un matin à
laisser son livre commencé , à interrompre sa page inache-
vée, à faire ce qu'il y a de plus ingrat à faire, une comédie
en cinq actes! Sans la morale, la Reine d'Espagne avait le
succès du Mariage de Figaro.
Mon Dieu , l'affaire était toute simple. Il s'agissait de mon-
trer comment finissent les monarchies , comment se continuent
les monarchies , comment elles commencent ; une monarchie
espagnole encore ! Vous croyez, que le moment était bien choisi ,
n'est-ce pas? Nous sommes dans une révolution qui a mis fin
cllc-mcme à une monarchie; il était donc permis de rire à notre
aise de la monarchie espagnole : il y a si long-temps de cela I
Le parterre n'a pas voulu rire. Comment donc ! un roi im-
puissant ! horreur! une jeune reine restée vierge après un an,
infamie! Un moine, jeune et beau , grand d'Espagne et moine,
amoureux comme un français de Louis XIV, ô dégoût! Un
drame qui commence par les rires , qui finit par les larmes ,
cela est si commun ! Et de l'esprit, et de la verve, et de la
moquerie, et du sang froid, et du style, et de tout ce qui fait
la comédie, le drame, l'intérêt; qu'est-ce que cela à côté d'un
vaudeville de M. Scribe, ou d'une comédie de M. Bayard?
Il leur faut du Scribe, à ces messieurs; du musc, de l'ambre,
tic la gaze transparente; pas trop de gaze, mais un peu de
gaze; aussi peu que vous voudrez, mais il en faut, n'est-ce
j)as? Qui donc supporterait l'esprit de Molière aujourd'hui :
Tarte à la crème et les enfans qui se font par les oreilles?
Tarte à la crème ! Enfans par les oreilles! la Reine d'Er-
p(\gne ! Molière ! sifQe donc , chaste parterre ; bouche tes
oreilles! il n'en sortira jamais d' enfans!
Voici l'analyse :
Le roi d'Espagne est vieux , très-vieux , et infirme comme
l'honnête malade de Molière : M. Purgon m'avait promis de
me faire faire un enfant !
Le confesseur du roi fait à Sa Majesté la même promesse que
M. Purgon à son malade. Le médecin français, envoyé de
Louis XIV, qui prépare un roi fi'ançais à l'Espagne, a promis
à son maître que le nouveau roi ne ferait pas d'cnfans, non-
seulement le roi, dont on doute, mais la jeune reme, dont
personne n'a douté un seul instant. Ainsi l'intrigue commence.
Toute une légitimité suspendue à ce hasard de soixante-dix ans !
toute une légitimité qui dépend d'un entêtement de cœur de
cette jeune reine! Les intrigues se croisent; l'amour va eo avant
et recule. C'est oui , c'est non , c'est peut-être. Étes-vous jamais
entre dans une alcôve ? êtes-vous au moins entré dans la vô-
tre? Croyez-vous qu'il n'y ait pas une comédie à faire avec les
accidens d'un amour royal? surtout quand on a l'cspiit , la
verve et la malice cruelle de M. Henri Delatouche?
D'autant plus que notre auteur, qui connaît son peuple, avait
sacrifie la moitié de sa comédie; de sa comédie, il avait fait un
drame. A côté de la passion tronquée du monarque, il avait placé
l'exubérante jiassion d'un sujet et d'un moine; derrière le de'-
bile vieillard il avait montré l'énergie de l'inquisition ; auprès
du joli visage de la reine se dessinait le voile noir de l'inquisi-
teur. S'il n'y avait eu que cela , la foule était ravie : elle applau-
dissait avec transport, elle était dans l'ivresse, comme à une
comédie de M. Casimir Bonjour ! et le bourgeois rentrait dans
sa maison fort content de son esprit d'abord , et ensuite de l'es-
prit de son auteur ! Mais tarte à la crème ; l'enfant par les
oreilles! L'hôtel Rambouillet se cache le visage derrière son
éventail. Pudeur bien entendue ! Que voulez-vous qu'on fasse
avec l'hôtel Rambouillet ?
Je vous le dis , l'hôtel de Rambouillet est éternel ; il ne
meurt pas; il est vivace comme le lierre. Il a changé de nom,
mais non pas d'esprit et de mœurs. En bas bleus ou en robe de
soie , l'hôtel de Rambouillet salit , décolore , et flétrit , et déna-
ture, et se moque et s'évanouit, et se crispe les nerfs et s'inonde
d'eau de Cologne. Ayez donc de l'esprit et du cœur; faites
donc un drame, et remplissez un théâtre avec l'hôtel Ram-
bouillet !
D'abord la comédie de M. Delatouche, écoutée avec intérêt
et plaisir , marchait vivement au succès. On écoutait avec
transport ce dialogue incisif et nerveux : les caractères se des-
sinaient , l'esprit se faisait jour , la comédie se nouait , tout al-
lait au mieux; nous avions un chef-d'œuvre de plus. Les hon-
nêtes gens du parterre étaient ravis , les femmes honnêtes des
loges écoutaient sans se trouver mal; mais tarte à la crème!
Le premier qui a sifQé tarte à la crème était un clerc de
procureur, à coup sûr; à coJJ) sûr, la première qui s'est éva?
nouie aux enfans par l'oreille est une comtesse à quatre
amans. Lâchez la bride à ces prudes de premières loges, à ces
puritains de parterre : les imes chargées de fard au ra1>ais , les
autres pris de bière; il n'y a plus de comédie possible. On va
crier à l'infamie, à la doljauche; ce monde-là va s'évanouir de
honte. Alors les honnêtes femmes, qui croyaient comprendre,
s'épouvantent sans savoir pourquoi ; les hommes comme il faut
se demandent s'ils savent encore le français; on s'interroge pour
savoir si c'est bien l'auteur de FrugoUtta et de Carlin qu'on
raille ainsi. Ah! monsieur, monsieur, vous n'avez pas chasse
de votre théâtre les hommes et les femmes équivoques; s'il n'y
eût eu que des orcillfc chastes ce premier jour, la Reine d'Es-
pagne était sauvée.
L'auteur, mécontent, a retire sa pièce ce soir même : il n'a
plus voulu la laisser jouer. Il fait imprimer sa pièce pour les
honnêtes gens , avec des notes qui vaudront une seconde corne-
-1C)H
L'ARTISTE.
die, comme en faisait Molière quand il avait l'honneur d'être
siffle. Gare au parterre ! gare aux prudes des deux sexes ! Quoi
que leur dise l'auteur , ils l'auront bien mérité.'
La pièce tout entière dans un conte cliai-mant de Voltaire ,
que j'aurais cité tout entier il y a huit jours , dont je ne citerai
pas une seule phrase aujourd'hui ; car je n'ose j)lus ouvrir la
Ijouche , sachant à présent combien nous sommes difQciles sur
les mœurs.
IM. Delatouche a été sifflé pour avoir voulu placer l'ame d'un
roi entre les deux vessies dont parle Voltaire, dans le conte que
je ne cite pas.
Si encore M. Delatouche n'avait rais en jeu qu'un bourgeois
comme Voltaire !
Mais une monarchie !
Ce qui a été fort bien expliqué chez le ministi'e , au commis-
saire royal du Théâtre Français.
— 0 mon fils, fi tu veux faire un drame, respecte les rois,
les prudes du parterre: le ministre, et le commissaire de police
de ton quartier !
THEATRE ITALIEN.
mo>
X5
y
.Sv'- (/ax^^'i t/it/ff/.
Depuis le départ de madame Pasta , qui a eu grand tort, se-
lon nous , de jouer à Paris un rôle qui ne convient ni à son âge
ni à sa figure , il y a eu deux débuts au théâtre Italien. On sait
la médiocrité élégamment triviale de la musique de Bellini ; la
Sonnambula est , à tout prendre , une œuvre mesquine qui ne
comptera pas dans l'histoire de l'art. Mais c'est un singulier
égai-ement , avec une tête posée comme un camée antique , avec
une démarche héroïque et hautaine, de vouloir lutter avec mes-
dames Perrin, Léontine Fay et Montessu. Malgré le talent très-
réel que madame Pasta a déployé dans plusieurs scènes de la
Sonnambula, nous croyons qu'elle s'est çiéprise.
Madame Schrœdcr-Devricnt , qui avait obtenu l'année der-
nière un succès éclatant dans le Don Juan allemand, s'est
aventurée à l'étourdi sur la scène italienne, sans tenir compte des
obstacles sans nombre qu'elle allait rencontrer dans celte nou-
velle carrière : dès son entrée , elle a paru sentir la difficulté de
sa position. Pendant tout le cours de la représentation , elle a été
timide et embarrassée; son gosier, qui a prêté à la langue alle-
mande des accens si passionnés et si vrais , n'est pas encore as-
soupli à la prononciation italienne.
Rubini était ennuyé de son rôle. Lablache ne convient pas au
rôle de don Giovanni , et , malgré sa verve entraînante dans
plusieurs passages , a été presque toujours déplacé.
Madame Malibran , dans Ninetla , s'est montrée à naus telle
que nous l'avions vue l'année dernière , séduisante , passionnée,
coquette , prodigue d'attitudes et de gestes; sa voix est toujours
belle et riche; mais elle ne la ménage pas , et trop souvent ses
sanglots nuisent à l'émission du son. Santini dans Fernando
est très-inférieur à Galli; Lablache a été magnifique dans le
Podesta.
îtauDfllfô.
— On assure que MM. Gros et Gérard feront partie de la
prochaine promotion pairiale qui doit aider le ministère à ob-
tenir la majorité dans la chambre haute. On ne parle d'aucun
sculpteur destiné à prendre place près de ces messieurs parmi
nos législateurs.
— Bernard-Léon , le vif, hardi et spirituel comédien, a fait
sa rentrée au Vaudeville par un ouvrage nouveau , le Baron
d'ffilburgaushen. C'est une bonne et comique farce. Un baron
qui se fait agriculteur, qui va à la cour en traînant une char-
rette pleine de navets et de carottes ; son fds qui se déguise en
colonel : on chante, on danse, on fait des quiproquos; la petite
fille se marie ; le baron redevient baron : cela est très-amusa^t.
Bernard-Léon est de toute excellence dans ce rôle ; Arnal fait
rire aux éclats. Le Vaudeville est le seul théâtre à Paris qui ait
eu cette semaine un succès.
— On annonce pour lundi , 1 4 » une représentation au béné-
fice de Madame Malibran, dont la composition doit vivement
piquer la curiosité des dilcttanti. Il s'agit à' Othello j madame
Malibran chantera le rôle de Donzelli , et madame Schrœder-
Devrient remplira la partie de Desdemona. Nous faisons des
vœux pour que cette distribution soit autre chose qu'une singu-
larité.
5
L'AllïJUSTE.
i69
I3mui*-:?lrt6.
I.I: MONT SAINT-MICHEI..
Un tableau de Gudin, exposé au dernier Salon, a sans
doute appris a bien des gens qu'il existait en France, en-
tre la Normandie et la Bretagne, une île, un rocher, un
{)ointau milieu de l'Océan, dont l'aspect, a la fois impo-
sant et pittoresque, do t attirer le peintre et détourner les
pas du voyageur. Poussé par le hasard sur le rivage, j'ai
visité en détail ce singulier monument de la nature et des
hommes , et je livre sans prétention aux lecteurs de l'ar-
tiste j dont la curiosité aurait été éveillée sans être satis-
faite, quelques pages' arrachées a mon albiun de voyage.
Le peintre peut faire au mont Saint-Michel de nom-
breuses études en tournant autour de cet immense vais-
seau de roc mouillé a deux lieues du rivage , et auquel les
flèches gothiques de la chapelle semblent servir de niàts,
et les créneaux de sabords; le philosophe doit y venir cher-
cher une sérieuse leçon dans la physionomie et dans les ha-
bitudes des huit cents prisonniers qui y sont réunis, en les
comparant avec les motifs de leur condamnation ; mais
l'architecte surtout trouve la le sujet de profondes médita-
tions sur son art dans la prodigieuse construction qui
s'élève dans les airs au sommet d'un rocher baigné de
tous côtés par la mer , et dont les détails prouvent qu'a
plusieurs époques différentes des hommes ont vaincu la
toutes les difficultés que leur opposait la nature. Les lé-
gendes apprenaient a nos pères que des saints les y ont
aidés par leur puissance miraculeuse ; mais nous autres
esprits forts , nous avons le malhein de ne plus croire aux
miracles , et il nous faut trouver la possibilité de ces in>-
menses travaux, dont nous voyons les résultats, dans la
volonté puissante et continue d'une réunion de moines ,
propriétaire immortelle et complexe, renfermant dans"
une pensée unique le génie et la vie de plusieurs hommes,
et faisant travailler ii son profit des populations entières
par le mobile de la superstition.
Deux époques bien distinctes se recoimaissent dans
l'ensemble des bàtimens composant actuellement la pri-
son, l'église et les fortifications. D'abord, de nombreux
restes de l'architecture , dont le plein cintre générateur de
toutes les courbes a précédé l'ogive du gothique , et ii la-
quelle , parmi toutes lesépilhètes nominatives qui lui ont
TOME II. 1G' LIVKAIiON.
été données, celle de romane me paraît la plus convena-
ble, on retrouve ses colonnes élt.-vées et sunnontécs de
chapiteaux écrasés et couverts d'ornemciis toujours gra-
ves et quelquefois liizarrcs. Celte partie de l'édilice ine
paraît avoir été construite vei-s le milieu du dixième siè-
cle, bien que la tradition du pays l'attribue a une date
plus reculée de deux cents ans. Si un monastères'est éle\é
alors pour des religieux réunis sur ce roc isolé, il est im-
possible de retrouver aucune trace distincte des construc-
tions qu'ils y avaient faites , el les détails du petit nom-
bre de chapiteaux restés intacts ont identiquement le
même caractère que ceux des deux grandes abbayes de
Caen, fondées en 95i par Guillaun»e et Malhilde. Des
souterrains de cette époque supportent la nef de l'église,
composée maintenant d'un seul des entrecolonnemens, et
une plate-forme prise sur la continuation de la nef, vers
l'ouest. Un incendie qui, en 1445 ', détruisit la plus
grande partie du monastère, ht reconstruire le chœur de
l'église, et la plupart des autres édifices de l'abbaye, dans
le goût gothique alors a son apogée.
Un superl)e souterrain soutient ce chœur; ses voûtes
élevées qui se ploient en ogives sur neuf piliei-s énormes
et éclairées par quelques fenêtres étroites, aux vitraux
noircis, produisent un des plus admirables effets qu'on
puisse imaginer ; et si l'artiste s'émeut , le praticien n'ad-
mire pas moins par quelles savantes combinaisons de
force ces masses énonnes ont été amenées et construites
à une si grande élévation. A l'extrémité ouest <lu .souter-
rain un escalier conduit en tournant daus une tourelle
gothique sur la goullièie du toit de l'abside ; de la une
porte s'ouvre sur le clocher , malheureusement rebâti et
sans caractère , et dont le toit d'ardoise est surmonté de
la petite plate-Jbnne du télégraphe. La salle de réception
des chevaliers de l'ordre de Saint-Michel est une admi-
rable production gothique; cinq rangées de treize colon-
nes basses et surmontées de chapiteaux du meilleur goût
titillés dans le gianit en supportent les voûtes et les ogives.
Du côté des fenêtres deux vastes cheminées dont les man-
teaux énormes suspendus a la nu;raille étaient autrefois
chargés d'armoiries , échauffaient cet immense local; les
parois, les nervures étaient couvertes de peintinrs aux
couleurs éclatantes , des vitraux renvoyaieut leurs bril-
' Viii)>t ans aupantvaot , le mont Sainl-Michcl arait éii lànoin d'au
lies pins beaux fait» d'armes qui ont si souvent illustré le courage fran-
fais. Cent vinp,t chevaliers, sous le commandement du capitaine d'Et-
tnuteville , et aides par leii liabitan», n'sislircnl à toutea l«i forces d'une
arniec au|tlai»e. Deux énormes canons de fer, laisséi par elle daiw une
retraite précipitée par le couraj-.e des assiéj^és, témoignent à la porte dm
for! de leur vaillante résistance; et les noms ^s cent vini»t braves sont
inscrits, avec leur blason , sur un vaste tableau dam l'église de P«i»-
cicnnc abbaye.
46
no
L'ARTISTE.
lans reflets sur îles pavés de marbre; niainteiianl des pri-
sonniers vêtus de bure grise se pressent autour de métiers
dégouttans d'huile entre des murailles nues et sur un sol
de plâtre ; les cheminées sont veuves de feu, et les fenê-
tres de vitrail ; mais les outrages des hommes et du temps
ont respecté la pensée de l'artiste et n'ont pas pu détruire
l'effet merveilleux d'une aussi belle ordonnance.
. Celte époque d'architecture, outre le chœur, des sou-
terrains, plusieurs beaux escaliers, deux salles dont on
a fait des corps-de-garde et la plupart des fortifications,
a fourni encore un cloître d'un goût délicieux. La rangée
d'ogives supportée par des colonnetles est double et con-
trariée de manière a obtenir de tous les points de vue un
croisement de lignes plein de légèreté et de richesse. Les
ornemens sculptés en granit sont d'une conservation par-
faite et d'une élégance qui doit les faire attribuer au rè-
gne de Charles VII ou de Louis XI. Une suite de rosaces
remplit d'un dessin différent chaque intervalle entre les
ogives. Ce cloître entoure une terrasse de plomb , et le
mur élevé au-dessus des arcades a malheureusement été
réparé de manière a perdre tout son caractère. Sous
Louis XIV on a fait a l'église une façade fort simple ou
plutôt d'une Ipurde pauvreté qui donne sur la plate-
forme destinée aux promenades des prisonniers. Six cha-
piteaux de l'ancienne église ont été appliqués par écono-
mie , sans doute, aux colonnes qui supportent le fronton
de cette ignoble construction ; depuis encore on a exécuté
de nombreux travaux sur le mont Saint-Michel , mais
tous destinés a des habitations particulières ou a des ré-
parations exigées par le temps, et défigurant comme à
l'ordinaire, pour la plupart, les monumens auxquels
elles devaient seulement rendre de la solidité.
Tout occupé de mes recherches d'architecture, j'ou-
bliais de conter qu'il y a , outre les huit cents prison-
niers que contient l'abbaye, et le bataillon destiné a les
garder, tout un village, trois cents feux au moins, des
gens qui vivent, s'aiment, se marient et meurent sur ce
roc, qui s'habillent en gardes nationaux, et vont faire
l'exercice sur la grève quand la mer leur en laisse la place.
Ils vivent en marins à bord, sans prairies, sans bes-
tiaux, et quelquefois la mer les sépare pour plusieurs jours
de la terre, en couvrant de ses vagues irritées les deux
chemins tracés seulement dans la mémoire des guides, au
milieu des sables mouvans de la grève, pour gagner
Avranches et Pontorson. A peu de distance est un autre
roc, dont la croupe peu élevée sort k peine de la mer;
quelques solitaires y avaient autrefois choisi leur domi-
cile; d'autres habitations s'étaient groupées autour des
leurs; plusieurs forts y furent successivement construits
par les Normands et les Anglais ; mais il n'en reste que
quelques ruines informes , et le rocher de Tombelaine a
retrouvé son ancienne solitude , que l'oiseau de mer
vient seul troubler quelquefois de son cri triste et sau-
vage.
E. Grille de Beuzeliiv.
iTittmiturf.
m\
POBTRAITS ET CARACTERES CONTEMPORAIIIS^
IIL
Rien ne manque "a sa gloire : M. Viennet , l'auteur de
YEpUre aux Mules , l'a insulté mardi passé en pleine
Chambre des députés. Soyez donc grand horaqte et grand
poète, écrivez les Martyrs et la Monarchie selon la
Charte , pour être insulté, vous absent, par un littéra-
teur de l'empire , un faiseur de tragédies classiques , un
poète burlesque ! aussi la Chambre s'est-elle levée en masse
contre l'insolent déclamateur. L'écho a répété en frémis-
sant ce grand nom de Chateaubriand que M. Viennet
glapissait d'une voix fausse et criarde, et chacun s'est
découvert devant cette gloire dont la France a tant be-
soin.
Écrire sur M. de Chateaubriand et dire ce qu'il est, et
le suivre, ce grand citoyen , dans ses voyages, dans ses rê-
veries, dans son dévouement aux rois, quel pas de géant
il faudrait! quel ame ! quel souffle ! Voyez ! l'enfant gen-
tilhomme gravit les Alpes. Il fuit la terreur qui a décimé
sa famille, et l'échafaud où son nom le conduirait; il tra-
verse les montagnes d' Annibal , c'est encore en chantant ;
il couche sur la paille "a côté d'un prince du sang dans le
chalet d'un pâtre , et le matin quand il se réveille , quand
*il a fait sa prière sous le ciel bleu , quand il a lavé son jeune
visage de gentilhomme et ses mains dans la source voisine,
il descend dans l'Italie aux chants déjà italiens du monta-
gnard , il respire la vapeur des roses , il sent Naples. Il de-
vine Venise, cité croulante, il précède eu Italie la répu-
blique du général Bonaparte ; Chateaubriand la soumet le
premier par les dons du poète, cette vieille terre que Bona-
parte va soumettre par les armes. Rome ! il devine Rome.
Il comprend Rome la grande ville ! Il la voit le matin et
le soir. Il parcourt la voie Appieime en poursuivant la
L'ARTISTE.
4?f
jeune Romaine de paroles d'amour ; il s'agenouille dans
l'église de Saint-Pierre , dans la nuit , au moment où tout
dort dans le monde ! Puis quand il a tout vu dans la ville
éternelle, les sciences, les tableaux , les statues jeunes
toujours , les saints anges dans le ciel et sur la teire; quand
il eut baisé la mule du saint père, lui, esprit fort, et
croyant, de celte France qui ne croyait plus a rien ! il
partit de nouveau; il s'embarqua sur la mer, il visita
l'Amérique , le vaste désert , il prêta l'oreille a ces bruits
de villes qui grandissent, et de vieilles forêts qui pous-
sent leurs denn'ers cris. Dans ce désert qui s'effaçait sous
les pas des hommes , Chateaubriand plaça le drame chré-
tien, le drame solennel, le drame moderne , le vrai dra-
me. Le premier il s'occupa d'un sauvage comme on s'oc-
cupe d'un homme. Il raconta ses amours , ses prières, ses
souffrances , .ses colères ; il rêva au bord de ces grands
fleuves, il raconta les vers d'Homère a ces rivages incul-
tes, il réunit dans son cœur les deux civilisations extrê-
mes. Ce fut une rude étude , mais délicieuse. L'histoire
de France se faisait avec fracas , Chateaubriand faisait
sa poésie dans le cîjlme et le silence. Il traversait ainsi
tous les extrêmes. Il se plaisait dans les extrêmes. Au-
jourd'hui, enfoncé dans les doctrines de la Convention ,
demain prosterné aux pieds du pape; aujourd'hui perdu
dans les savanes des forêts , demain le voilà sur les bords
du .lourdaii) , répétant les chants d'Isaïe aux ruines de
Jérusalem, s'enivrant des vapeurs du (Jolgha , puisant
l'eau saumàtre du Jourdain pour en baigner le front d'un
jeune prince aux fonts du baptême. Quelle orageuse vie!
Quel voyageur infatigable! Quels soleils ont brûlé sa tète!
Que sou a-il noir a vu de choses dans ces forêts incultes,
dans ces mers sauvages, dans ces ruines toutes noires ,
dans ces civilisations ruinées, inachevées, refaites! bou-
leversées ! Que c'est un beau spectacle que notre voya-
geur parcoiu'ant le premier les ruines d'Athènes , précé-
dant Uyron dans Athènes , comme il a précédé Cooper
en Amérique, jetant toutes les idées nouvelles qui ont
fait vivre l'Europe pendant trente ans, trouvant tout le
drame moderne sur lequel nous vivons encore, jetant les
fondemens du seid poème épique qui fiit possible parmi
nous, réveillant la foi païenne, la foi chrétienne, la
poésie d'Homère et la poésie de saint Augustin; honune
de toutes les croyances, pourvu que ces croyances soient
poétiques; homme de toutes les poésies, pourvu que ces
poésies soient dignes de foi : aussi je l'aime marchant au
hasard, errant an hasard, entassant, amassant, arran-
geant dans son ame , dans sa tête , dans son cœur les
élémens dotant de choses qu'il a produites, de tant de
choses qu'il a gardées : aussi vous allez voir ce que lit ce
voyageur quand il rentra dans notre France, de retour de
ces voyages hasardeux!
Quand il entra en France , cette France il eut peine
à la reconnaître. Il l'avait laissée bouleversée ,' libre ,
allant en avant, érhevelée et vagabonde, en armes; il la
retrouvait conquérante, glorieuse, esclave, pleine de con-
quêtes et riche, mais esclave; il la retrouvait soumi.se a
son jeune capitaine, se livrant h lui dans l'or des palais
encore moins que sur la paille des bivouacs : quel hymen !
délicieux souvent comme l'inceste. Quel inceste! chaste
et pur souvent comme un hymen entre deux familles du
moyen âge qui se réconcilient ! Que de villes en feu pour
servir de flaml)eaux au lit nuptial ! Que d'armées immolées
en guise d'hécatombe pour célébrer ses jeux olympiques!
Que M. de Chateaubriand , qui était né avec le souvenir
des rois et dans les émotions du palais des Tuileries, dut
s'étonner de voir la France accon[)lée a cet homme étran-
ge ! de la voir soumise à ses moindres caprices , et obéis-
sante jusqu'aux coups de cravache comme un maréchal
fait de la veille ! Cependant tout cela était couvert de tant
de gloire, de tant de lauriers verts, de tant de drapeaux
conquis, de tant de rois humiliés, de tiint de terres loin-
taines qui courbaient le front , tout cela était si nouveau ,
si étrange, si glorieux ! que M. de Chateaubriand fut sub-
jugué un jour. Ajoutez, cela devait faire tant de poètes,
et cela n'en fit pas , et cela ne fit que des poètes de la
force de M. Viennet! Chateaubriand seul fut poète; et,
chose étrange, il ne fut pas poète avec l'empire! Il fut
poète avec quelque chose de bien singulier, n'est-ce ptLS,
et qui semblait fort usé et a jamais?
Il fut poète avec la religion catholique, avec le gé-
nie du christianisme , le christianisme , ce grand fait
battu en brèche , avec tant d'acharnement , par Vol-
taire et tous les écrivains du dix-huitième siècle; voilà
comment Chateaubriand fut poète ! Il fallait avoir ce
génie, cette ame, et ce cœur pour imaginer qu'il y
avait encore de la poésie autour de saint Jean Chry-
sostôrae et de Bossuet ! Chateaubriand l'a prouvé.
Puis , comme il était tout préoccupé de celle imion
intime de la poésie grecque et de la poésie du moyen
âge, de la Rome païenne et de la Rome chrétienne, il
inventa une fable j dans laquelle il fit agir tous ces
dieux , le dieu naissant et les dieux qui tombent. L'église
de Saint-Pierre et le cirque de Néron, les catacombes et
les sophistes, le ver et le Dieu : il a fait les Martyrs, il a
trouvé Kudorect Cymodooée; il a trouvé la Gaule; il a trou-
vé la propbétesse Velléda; il a trouvé tout cela. Chateau-
briand ; et en même temps qu'il se jette ii corps jierdu
dans ce monde des épopées, il s'instruit des secrets les
plus intimes du genre humain ; il rarontail les douleurs
et l'ennui de l'homme exilé du ciel ; il faisait René ; il
nous doimait la poésie allemande comme il nous arnit
déjà donné la poésie du moyen âge : Chateaubriand ,
-IT2
L'ARTISTE.
voyez- vous, nous a rendu des services immenses! Nous
serions dans la honte littéraire. Notre théâtre était perdu.
Les poèmes épiques en vers débordaient de toutes parts ;
l'Empereur, amoureux de l'art par instinct et par dignité,
n'en avait ni la conscience ni la science. Chateaubriand
nous a sauvés d'une dégradation complète; il nous a
donné ce qui nous eût manqué sans lui : une littérature ,
un stjde , des livres dignes d'une grande nation. Sans
M. de Chateaubriand et madame de Staël , la France de
l'empire, comme nation littéraire, serait la nation la plus
déshonorée qui se puisse imaginer. Ce sont la de ces ser-
vices qu'on ne devrait jamais oublier.
Parlerons-nous de sa carrière politique? Parlerons-nous
de cette haute intelligence avec laquelle il dessina la si-
tuation véritable des faits et des hommes dans cette Eu-
rope si mobile, où la disparition de l'Empereur lai.ssait
un grand vide , ne fût-ce que comme étonnement ou
terreur? Chateaubriand , au retour des Bourbons , expli-
qua le premier ce que c'était que la Charte. Il trouva ,
d'un coup d'oeil , ce que devait êlre cette fusion de la
vieille royauté et de la liberté moderne. Voyez! qui fut
moins courtisan que lui? Qui fut plus honnête homme,
plus artiste, plus poêle , plus consciencieux, plus homme
d'imagination, d'amitié et de cœui* 11 n'a jamais flatté
personne, lui ; il n'a pas mè.ne flatté le peuple, ce peu-
ple que tout le monde a flatté ! Toujours pauvre et pro-
digue, grand seigneur et poète, voyageur; aimé, aimant,
s'abandonnant a l'heure présente, isolé dans la foule, se
taisant des mois entiers, puis parlant des mois entiers,
écrivain du journal des Débats, orateur actif de la Cham-
Ijre des pairs , ministre qui veille et qui se dispute avec
le pouvoir, et qui se dispute avec le roi, et qui donne
au roi des enseigncmens sévères , et qui s'en va quand il
n'est plus utile, les mains dans ses poches, dans sa mai-
son de la rue d'Enfer.
Ce sont des histoires merveilleuses. Un matin, par un
beau soleil , un homme sort incognito de l'hôtel des af-
faires étrangères. Le suisse ne le voit point passer; la sen-
tinelle ne lui porte pas les armes : on ne traiterait pas
avec moins de politesse un simple expéditionnaire. Notre
homme est habillé simplement ; sa belle figure s'épanouit
"a l'air libre; il marche "a pas comptes, il s'arrête, il flâne,
il regarde de côté et d'autre; il s'arrête a tous les endroits
oii s'arrête un homme assez heureux pour être oisif, aux
chanteurs de carrefours , k la porte des bouquinistes et
des marchands d'estampes; il va , il vient ; il est heureux;
il passe le pont des Arts, et il achète un bouquet de vio-
lettes a la bonne femme du pont ; puis il arrive au Luxem-
bourg, et il s'arrête devant les cygnes du bassin ; enfin il
ai;rive chez lui au moment où les habitans de l'hospice
que sa femme a fondé déjeunent tranquillement au so-
leil. Cet homme si simple, ce bourgeois flâneur, pet oisif
heureux, c'était, il n'y a pas deux heures, le ministre
des affaires étrangères; à présent, c'est bien mieux que
tous les ministres, c'est M de Chateaubriand.
Il est ainsi fait , simple et bon et affable. Sa porte est
toujours ouverte a tous. On entre , on sort , on se trouve
ilans un cabinet en noyer , au milieu des papiers et des
livres; un homme est assis dans un fauteuil, la tête nue,
en pantoufles , l'air riant et serein : c'est le maître de la
maison. Entrez , vous ne le dérangez pas, il dicte un li-
vre. Tout en dictant son livre, poésie , roman, histoire,
drame , il va vous parler des affaires , juger les hommes ,
expliquer ou prédire une révolution. Que si, dans son
chemin , il rencontre l'art'et le talent , alors il ne se con-
tient plus , il se lève , il éclate , il admire, il vous prend
les mains. Si c'est un pauvre , il cherche s'il lui reste des
économies de la veille , et il les donne a ce pauvre, il est
plus pauvre que lui pourtant. Mais la poésie a fait la vie
de cet homme. Il vit a présent de souvenir, de gloire,
de regrets. Quand il a vu la royauté perdue, cette royauté
qui l'avait traité si mal , il a pleuré , il s'est mis a l'aimer
de nouveau, elle si malheureuse; il l'a prise dans ses
bras, elle si faible; il a élevé le voix pour elle dans la
Chambre des pairs , il a abdiqué son titre de pair , il s'est
dépouillé plus qu'il n'était dépouillé , son discours a re-
tenti en Europe comme une oraison funèbre de Bossuet.
Puis il s'est exilé volontairement, laissant pour adieu une
histoire qu'on dirait écrite avec le sang froid de Tacite et
le style de Tite-Live. Il est donc allé a son Ferncy a lui.
De ce Ferney , il a dominé l'Europe. Le moindre bruit de
sa voix a sauvé Saint-Germain-l'Auxerrois, qu'on devait
livrer aux exécuteurs des projets de la voirie; il n'a pas
tenu que de lui de sauver aussi les Tuileries à la dégrada-
tion qui les menace. Enfin , quand on a parlé h la Cham-
bre des députés de faire une loi de sang et de sanction-
ner par la mort l'exil des Bourbons déchus , c'est encore
(Chateaubriand qui le premier a élevé la voix en faveur
de l'honneur français. Eh! quelle voix, je vous prie?
quelle puissance sur nos destinées! Comme toute l'Europe
a été attentive ! Comme elle a été rendue plus sonore
encore par les glapissemens de M. Fonfrède ou de
]\I. Viennet !
Gloire à vous , Chateaubriand , le glorieux voyageur ,
le saint pèlerin, le barde poétique de la Gaule ! Chateau-
briand ledévoué au malheur! Chateaubriand, aussi grand
par son génie que par sa loyauté , sa constance et ses
vertus!
I
L'AKTlSTËfc
iT3
NINA,
-!//■/ ^y'ûÛc, //aa • tyôi
'fof tyomofir.
L'opéra comique a tué le naturel en France ; quand je
«lis l'opéra comique , l'opéra en a bien aussi sa bonne
part. Cette espèce de nature guindée, fardée et malsainea
tout envahi parmi nous : elle a traduit en roucoulemens
et en entrechats la passion la plus vraie et le sentiment
le mieux compris ; elle a vêtu de mauvaise gaze et cou-
vert de fleurs fanées la vertu , l'amour, la douleur, tout
le cœur de l'homme ; elle a soumis toute notre existence
aux machines, aux q^inqucts, aux coulisses, au fard, au
blanc de céruse, a M. Grétry, an souffleur, à M. Gar-
del, à M. Dalayrac, à M. Albert, a la danse noble, et a
tous ces faquins enluminés, aux bras arrondis et aux faux
mollets, qui font le désespoir des vrais artistes; et la
preuve, je vous raconterai l'histoire de la vraie Nina,
de Nina en robe de bure et en sabots, le visage chargé de
rides, les cheveux blancs, et boiteuse, la pauvre femme,
a force d'aller attendre son mari sur le grand chemin.
P'i ! des pirouettes et des ciiansons : il est besoin de
beaucoup de simplicité dans un sujet aussi touchant; la
simplicité, c'est si beau, mais si difficile : je vais vous
raconter l'histoire de la véritable Nina.
La vraie Nina n'était pas une grande dame ; elle n'avait
pas de sénateur poudré, pas de soubrette égrillarde, pas
de satin à ses pieds, pas de velours : rien de l'Opéra-
Comique ou de l'Opéra ; elle était pauvre et toute simple,
et tout amour; elle était de Rouen , la ville marchande,
et égoïste comme toute ville marchande : elle était ma-
riée, ce qui est moins poétique, mais plus honnête ; ce
qui est moins de l'Opéra de Paris, mais plus delà société
de Rouen. Quand elle dit adieu a son mari, elle l'em-
brasse simplement, sans crier, sans se tordre les mains,
sans s'arracher les cheveux comme fait une douleur bour-
geoise ; son mari parti , elle ne s'occupe ni a broder , ni à
<'.hanter, ni "a danser, ni à écrire des lettres parfumées en
anglaise ou en hâtanJe; mais bien à faire son ménage, a
raccommoder ses bas cl son linge, et a pendre des raisins
au plancher, bien qu'elle fût Normande : les Normandes
aiment beaucoup le raisin.
Six mois se passèrent ainsi, puis six autres mois, puis
six mois encore ; le percepteur des contril)utions passa
douze fois dans la rue, emportant le plus clairet le plus
net du revenu de cette pauvre fennne. Le bien-aimé ne
revient pas. Quand je dis le bien-aimé, j'ai tort : c'est un
mot de l'Opéra de Paris, un mot qu'il faut laisser h l'Opéra :
les femmes de Rouen n'ont pas de bien-aimé, elles ont
des maris qu'elles attendent et qu'elles pleurent quelque-
fois. Notre pauvre femme attendit son mari long-temps,
puis elle le pleura long-temps, après quoi elle ne le
pleura plus , elle devint folle; la folie, ce graïul remède
à tous les maux. Folle, elle fut moins malheureuse; elle
rajeunit de cinq ans ; elle retrouva l'espoir ; elle entra
dans l'avenir par sa raison fermée; chaque soir alors
commença cette seconde vie; cette vie de l'ame dans la-
quelle le corps n'est plus compte pour rien; cette \iedu
cœur, quand le cœur bat dans une poitrine qui n'a plus
rien de mortel; ce rêve tout éveillé d'une pauvre femme
qui n'a plus qu'une chose a faire avant d'aller au ciel .
attendre !
Elle était tous les jours a Sotteville, a deux lieues de
Rouen. Sotteville tout rempli de rouliers , de diligeaces
qui se reposent, de messagers qui entrent et qui sortent,
de curieux qui regardent , d'aubergistes qui se promènent,
fie chiens qui aboieiit, de marins qui s'enivrent et de
marchands qui volent tant qu'ils peuvent. Eh bien ! dans
ce chaos, dans cette confusion mercantile, dans ce pêle-
mêle de faubourgs qui annonce la grande ville , comme
l'odeur infecte annonce le cloaque , la dotdeur de cette
pauvre femme fut si grande qu'elle fut remarquée; on
trouva le temps de la plaindre et de voir couler ses larme.s
silencieuses ; on lui garda sa place tous les jours sur le
banc où elle devait s'asseoir, vis-a-vis l'hôtel des Trois-
Rois. Les habitans du village lui donnèrent un nom , ne
sachant pas son nom. Elle, assise sur son banc, l'egardait
au loin sur la grande route , l'œil tendu , l'ame tendue :
chaque fois que s'approchait la poussière ondoyante du
chemin, entrecoupée par les rayons du soleil , elle croit le
voir , celui qu'elle attend ; jeune , frais , bien dispos , le
chapeau goudronné et portant sur son épaule le bissac de
voyage suspendu au bâton. « C'est loi, n'est-ce pas, mon
mari, Pierre ? » Hélas 1 hélas ! ce n'est pas Pierre encore,
c'est un soldat brutal, c'est un pauvre eu guenilles qui
passe, c'est le forçat chargé de fers qui se traîne entre
deux gendaraies : ce n'est pas Pierre. Pierre ne viendra
pas aujourd'hui ; il viendra demain, Pierre. Elle se lève
de son banc , elle court sur ses pas, la tète penchée , elle
rentre dans sa demeure, au foyer éteint ; elle lève les
yeux an plancher qni n'a plus de raisin ; elle se jette sur
son lit vide qui n'est plus garni de son matelas; elle s'en-
dort en murmurant pour toute prière ces deux mots qui
font sa vie : « A demain, Pierre. »
Toute sa vie s'est passée ainsi a parcourir le même che-
min sous le soleil de l'été, dans les glaces de i'hi ver : elle
vieillit ainsi, la jwuvre femme, toujours jeune de cœur ;
elle tortba au degré de mendiante , toujoiu^ riche d'a-
mour. Quand la force lui manque pour faire ses deux
lieues de chaque jour, elle n'alla pas jusqu'au TÏUage,
^n
L'ARTISTE.
elle s'arrêta au tiers du chemin, puis le chemin fut en-
core trop long d'tm tiers; puis enfin les forces liii-man-
quèrent tout-a-fait : elle s'assit sur les bords de sa chau-
mière qu'on avait vendue , répétant toujours quand le so-
leil se couchait : «A demain, Pierre. »
Dans la tombe où elle est , je suis sûr qu'elle attend
encore.
Voila toute l'histoire très-véridique et très-simple.
C'est un amour en haillons , aux grosses mains, aux yeux
rouges. Ce sont des larmes qui coulent sur la bure et qui
ne tachent pas le satin rose : il n'y a là ni musc , ni am-
bre , ni mouchoirs brodés , ni musique brodée, ni ballets.
11 y a de la douleur et du bon vieil amour ; je préfère mon
histoire a toutes les folles par amour qui ont tant fait
pleurer à nos opéras.
Ucmt Untmattquf.
THEATRE FRANÇAIS.
Nous avons obtenu de M. Henri Latouclie une scène de
la Reine d'Espagne. Comme il le dit lui-même si naïvement
et avec tant d'esprit , il nous a donne' la scène la plus sifflée
de l'ouvrage ; à quoi nous avons répondu : Tant mieux! Nous
ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de cet ouvrage ;
nous nous bornerons à expliquer que la scène que nous donnons
ici se passe justement au moment critique où la jeune reine,
sauvée de l'incendie par un jeune moine, tout entière à son
amour naissant , ne songe plus ni au roi son vieux mari , ni à
l'héritier que lui demande l'Espagne. Ici était toute la pièce.
Si le parterre eût voulu , rien n'eût été plaisant comme le roi
bon catholique et plein de foi, qui se croit pcrc par l'eflet
d'une grâce toute spéciale , et qui remercie le Tout-Puissant de
lui avoir donné un héritier à si peu de frais. Mais hélas! le
parterre n'a pas voulu , et notre excès de pruderie a privé le
ihéâtre de ce drame si plein de passion, d'esprit, d'intérêt, de
malice , de style , en un mot , de tout ce qui fait le succès d'un
drame, quand on consent à l'écouter, et à le juger comme il a été
fait, très-sérieusement, très-artistement , et de très-haut.
Cette scène ( du quatrième acte ) est la ])lus importante du
rôle de Paquita, confie à mademoiselle Anaïsj elle a fourni à
M, Eugène Larai l'idée de reproduire, avec la finesse de crayon
qu'on lui connaît, le costume exactement étudié de la gtnlille
actrice.
i.E noi.
Or ça , ma àeine, vous qui vous amusez rarement ici , et re-
grettez peut-être les divcrtissemens de Versailles , nous allons
avoir une occasion de spectacles et de fêtes.
LA HEINE , avec joie.
A cause du péril passé, Sire?
LE ROI.
Eh !... ceci solcnnisera aussi l'événement. Pieuses fêtes que
celles-là, madame. Vous verrez dès demain se dresser un saint
théâtre à la porte d'Arragon. Concours de spectateurs , proces-
sion de la croix verte, f^eni creator, et bûcher. Mousque-
terie, fanfares, et un feu d'expiation et de joie élevé parle
saint-office pour puiifier ce royaume de la présence de quel-
ques judaïsans , trompeurs , blasphémateurs , bigames , supers-
titieux et hérétiques.
LA REINE.
Grand Dieu ! Mais n'est-ce point là , Sire , ce que vous appe-
lez un auto-da-fé?
LE ROI.
Précisément. Notre présence à cette cérémonie est d'un très-
bon exemple. Elle nous méritera des indulgences, d'abord; et
peut-être ensuite l'accomplissement de ifts désirs d'époux.
LA HEINE.
Ah! Sire, épargnez ma faiblesse. Si je n'ai pas le crédit de
changer vos mœurs, ne rac forcez pas de les adopter.
LE ROI.
Une reine d'Espagne assiste à cette solennité. Votre place
est marquée, ainsi que la mienne, un peu au-dessous du trône
de l'inquisiteur général. Les capitaines de la foi viendront en
cérémonie vous offrir ce soir quelques branches de myrthc et
d'aloès, entourées de mille rubans; c'est un petit bouquet qui
devra vous servir d'éventail pendant la première partie de la
fête, et que vous aurez soin ensuite d'envoyer, de votre part, à
l'inquisiteur général , afin qu'il soit consumé le premier en
l'honneur du bon Dieu que nous vengeons. Ceci est l'usage en
Espagne.
LA REIWE.
L'usage! Eh! quel bien peut-il donc résulter de votre pré-
sence, et surtout de la mienne, à voir souffrir nos semblables?
LE ROI.
Les hérétiques ne sont pas mes semblables.
LA REINE.
Si je n'ai pas même la liberté d'un refus , que suis-je ici ?
LE ROI.
Vous êtes ma femme.
LA REINE.
Je ne suis rien. Inutile partout , si je ne puis intervenir dans
les affaires do l'état, même par le droit de faire grâce, comment
croire que vous m'aimez ?
LE ROI.
Et je vous aime pourtant éperdument! Si les occasions
de commander en maître sont rares pour vous , elles sont infail-
libles. 11 en est une , madame, une surtout que nous vous en-
gageons toujours à faire naître.
LA REINE.
Laquelle, Sire?
LE ROI.
On vous le dira de reste à cette cour affamée de faveurs.
L'ARTISTE.
^75
PAQUiTA à l'oreille de la reine.
Celle que je vous ai dite, madame.
LE ROI.
Cette occasion vous rend plus puissante que moi-même. 11
n'est rien qui ne plie alors devant votre volonté , tandis qu'il
est des conjonctures où nous devons , nous, fouler aux pieds jus-
qu'à la reconnaissance pour accomplir notre vocation de roi. Au-
jourd'hui, par exemple, tout à l'iieurc, il a fallu faire arrêter
un criminel que je regrette sincèrement de n'avoir pu sauver.
LA REINE.
Qui donc , Sire?
LE ROI.
Eh ! ce malheureux Fra-Hcnarès.
LA REINE.
Lui!.'.. Arrêter ce jeune homme! Qui l'a ose?
LE ROI.
Mais moi, par exemple, sur les avis de l'inquisition.
LA REINE.
Et pourquoi?...
LE ROI.
Ne savez-vous pas qu'une loi commande expressément de pu-
nir quiconque a osé toucher le corps sacré de la reiue?
LA REINE , avec un sourire pénible.
Ah! quelle dérision ainère! Osciait-on fausser à ce point
l'intention de la loi !
LE ROI.
C'est ce que j'ai dit comme vous. Mais il est téméraire d'in-
terpréter les lois selon sa fantaisie; celte loi est textuelle et pré-
cise. Mon premier mouvement a été semblable au vôtre; mais
on m'a ouvert les yeux : le cardinal s'est échaufic tout à l'heure
d'un saint zèle et a désabusé ma haute conscience.
LA REINE.
Conscience! Ah! sire, vous frémiriez à l'idée de faire ôter la
liberté à un homme que vous devriez remercier , combler de
biens !
LE ROI.
Remercier frémir Nous avons des droits , madame;
jamais d'obligations.
LA REINE.
Mais sans lui je périssais dans les flammes !
LE noi.
Du tout.
LA REINE.
Que scrais-je devenue, s'il vous plait, s'il fût resté specta-
teur déconcerté et immobile comme.... comme tout votre cor-
tège?.
LE noi.
Notre-Dame des Sept-Douleuis vous eût infailliblement se-
courue. Encore un moment et nous allions voir ce prodige. Ce
n'est pas le premier, et ce ne sera pas le dernier miracle opéré
en faveur de notre maison. Mais Hénarès a osé devancer la Pro-
vidence, il a mérité uu chàliment Un hérétique, vous toucher!
LA BEINE, à Paquita.
Abomination ou stupidité! Mais on ne le croira pas. Ceci
est indigne d'un pays oii l'on croit à Dieu et des lumières qni
commencent à éclairer ce siècle.
LE ROI.
Lumières! Ce root a quelque chose de rebelle, d'irréligieux.
Heureusement que l'inquisiteur général ne vous a point enten-
due, madame. Du reste, Hénarès n'est point encore condamné.
LA REINE, éperdue.
Mais pourquoi condamné?...
LE ROI.
Le saint tribunal qui le juge est composé de trois familiers
très-clémcns. On trouvera peut-être moyen de ne pas le con-
damner à mort.
LA BEINE , à Paquita.
Ah ! l'absurde pourrait dispenser de l'indignation et de la
crainte I
PAQUITA.
Ne vous y fiez pas, madame; il est dans les mains de l'in-
quisition!
LA REINE.
Ce jeune homme a donc autour de lui des ennemis bien lâ-
ches, pour ramasser ce moyen, cette loi absurde! On essaie donc
ici à tuer comme on peut , avec une loi quand on n'a pas le
courage de combattre autrement ! Eh ! Sire , écoutez la voix de
votre propre intérêt , l'Europe vous condamnera , la postérité'
vous regarde , ce sang retombera sur nous !
LE ROI.
La postérité?... Certainement, madame, la postérité m'est
chère; mais... l'élemité : mon salut... — Qui est-ce qui ose
nous interrompre?
UN FAMILIER.
De la part du saint- office.
LE ROI.
Entrez. — Pardon, mon père {il lit) : « Convaincu d'héré-
» sie et autres crimes sur ses propres aveux... » — C'est bien-
vous direz , mon père , h l'inquisiteur général que nous assis-
terons à l'acte de foi. •
LA REINE.
Je me meurs !
PAQUITA.
Calmez-vous. Les folies peuvent se combattre et les préjuge's
s'cnlre-détruire. Si j'osais!...
LA REINE.
Ah ! tout ce qui sauvera Hénarès.
PAQUITA, à part.
Mon Dieu ! il s'agit de la vie d'un jeune hom
au mensonge et faites descendre l'aveuglement
ce vieillard. Il est rof,... roi d'Espagne... elevl
nés!... Essayons. (^/< roi. ) — \a reine ne col
ordre juste... puisque vous le trouve* ainsi, Si
dessus de la justice il y a la clémence.
-170
L'ARTISTE.
C'est le plus bel apanage de la royauté , le plus beau fleuron
des couronnes!., après un héritier.
PAQUITA.
Heureux prince ! vous allez réunir ces deux palmes sur le
même front.
LE ROI.
Déjà?.. Mais que dis-tu donc, petite?
PAQUITA.
N'existe-t-il , Sire , aucun événement qui pourrait être favo-
rable à la miséricorde que demande à exercer la reine?
LE ROI.
Celui que je me tue à vous rappeler. Un usage, plus saint que
toutes les lois, veut qu'on accorde tout à une reine d'Espagne le
jour où elle se sent, ou croit se sentir mère. Mais cela se pratique
même en faveur de toutes les épouses , ne fussent-elles que sim-
ples paysannes dans notre galant royaume d'Espagne. Elles ont
droit alors à tout ce qui n'est pas impossible; désirs, envies,
caprices , on leur accorde, on leur pardonne tout. En voulez- vous
un exemple ? tenez : Isabella , la femme d'Alphonse VII , s'é-
chauffa un jour dans l'intimité d'une conversation jusqu'à pren-
dre fantaisie d'appliquer un soufflet conjugal sur la joue de mon
illustre prédécesseur. Le roi allait s'irriter, la reine avoua à
l'instant qu'elle portait dans son sein Alphonse VIII, et Al-
phonse VII couvrit de baisers les doigts qui s'étaient dessinés
sur sa joue.
PAQCITA.
Eh bien! Sire,... si la reine vous demandait aujourd'hui la
grâce d'Hénarès?
LE ROI.
Je serais oblige' de la refuser.
PAQUITA.
Si... elle l'exigeait?
LE noi.
Pas possible.
PAQUITA , à part.
Oh ! la pénible intelligence, et qu'il nous fait souffrir !
LA REINE.
Paquital
LE ROI , avec espoir.
Eh bien ?
PAQUITA.
Eh bien ! Sire , c'est Charles III qui demande à Charles II
la grâce d'Hénarès.
LE ROI , avec hésitation.
Eh! Ahl madame... je tombe à vos pieds; confirmez cet heu-
reux aveu I «
PAQUITA. • .
Le peut-elle , Sire ? Qu'exigez-vous de sa pudeur ? Son si-
lence ne vous le dit-il pas , et n'a-t-il pas cent fois plus de grâce
et d'éloquence?
LE ROI, à genoux.
Eh bien ! ne parlez pas, je crois.— Est-il possible ! Voulez-
vous faire l'épreuve de votre toute-puissance, madame? — Vou-
lez-vous vous donner la satisfaction d'Isabelle ? voilà mes deux
joues, frappez.
LA REINE.
C'est assez de satisfaction en un jour. ( a4 part. ) J'ai failli
mourir de honte et d'émotion.
PAQUITA.
Sans de telles circonstances , Sire , nous ne vous aurions pas
dit cela
LE ROI.
Entrez tous , mes amis ! apprenez ma joie. Entrez tous ! Ré-
génération ! . . .
LA REINE , timidement.
Mais, Sire....
LE ROI.
Ail! je comprends : voire pudeur!... Je lui permets de se re-
tirer un moment; mais vous n'échapperez pas aux félicitations.
Que demandez-vous ?
LA REINE.
Je l'ai dit, la grâce d'Hénarès, et de plus la faveur de la lui
annoncer moi-même. Ordonnez qu'on le fasse venir.
LE ROI.
Vos paroles ne sont plus des prières , madame , ce sont des
ordres absolus. ( A Paquita. ) Veillons bien sur elle! {Seul. )
0 mon Dieu , je te remercie. Je puis mourir à présent , j'ai
rempli ma tâche sur la terre ! Auguste maison d'Autriche , ne
dis plus que ta branche se dessèche. — Holà ! chambellan ,
capitaine de mes gardes, nourrice, hussards, gardes wallonnes,
accourez tous ! Régénération , splendeur et gloire !
ttauufUfô.
M. Daguerre vient de terminer, pour le Diorama, un tableau
représentant la vue du Mont-Blanc.
— Les cours de l'Athénée royal de Paris seront ouverts in-
cessamment.
Le programme détaillé de chacun de ces cours , qui n'ont lieu
que le soir, ne tardera pas à paraître.
— M. Urbain Canel va faire paraître, dans le courant de la
semaine prochaine, un recueil de vers sous le titre à' ïambes ,
par M. Auguste Barbier.
— La Dédaigneuse de feu Vulpian a obtenu , vendredi der-
nier , au Vaudeville , un succès non conteslc.
I
L'ARTISTE.
<77
l3frtui*-3rt$.
SOCIETE DES AMIS DES ARTS.
EXPOSITION DE PEINTURE.
L'exposition de peinture faite au Louvre par la Société
des Amis des Aris est généralement très-faihle. Dans l'in-
térêt de lu raison , du goût et de l'art Ini-mèine , nous ne
devons pas hésiter un seul instant "a le dire. Les grands
noms, éclatans et célèbres depuis long-temps, ou qui ont
acquis au Salon dernier un éclat nouveau, plus ou moins
durable, n'ont pas paru cette fois-ci. MiVL Delacroix
et Decainps , MM. Léopold Robert et Paul Delaroche
n'ont rien envoyé an Louvre, et cela se conçoit sans peine.
Le Salon s'est fermé le i6 août et doit se rouvrir le
i" avril. On ne peut donc guère que peloter en atten-
dant partie, et on doit réserver pour la grande épreuve
tous les morceaux iinportans dei'atelier.
Cependant, nous avons distingué a+ec plaisir et nous
signalerons volontiers a l'attention publique MM. Jan-
ron , Lessore et Paul Iluet. Dans les premiers jours de
l'ouverture , nous avons aperçu quelques sépia de
M. Cbaponière, a qui son groupe si gracieux de Daph-
nis el C/iloe a f'dh une réputation méritée; mais ce cadre a
disparu , nous ne savons pourquoi.
Le nouveau tableau de I\î. .lanron, une Scène de
maj-c/ie_, nous a paru supérieur a ses Petits Patriotes,
sous le rapport de l'exécution. Toutefois, nous devons
dire que la petite fille de gauche nous semble profilée avec
une dureté exagérée. Le principal défaut de cette toile
consiste, selon nous, dans l'identité de la touche en ce
qui concerne les chairs, les vèteinens et les murs.
Le Mendiant de I\L Lessore n'a pas les qualités et garde
tous les défauts de ses Enfans malades envoyés au Salon
de celte année ; c'est la même dureté, la même monotonie
de modelé! mais les Ions sont encore plus crus que dans
ses précédentes compositions. Que M. Lessoiese défie de
sa facilité. Son dernier oiivragequi assurément ne manque
pas de mérite , laisse beaucoup a désirer. Un petit cadre
placé près de la {un f'ieillard qui lit ) et qui a devant lui
une jeune fille, vaut beaucoup mieux sous tous les rap-
ports.
Un Lever de soleil, par M. Paul Huet, est une com-
position naïve et simple. Le point de vue est bien pris.
La fuite des dunes est habilement ménagée. Mais les pre-
miers plans ne sont pas assez sévèrement exécutés. Le
chemin de droite ne creufe pas assez.
M. Becœur a exposé une scène de la Fiancée deLam-
mermoor. Nous blâmerons la touclie molle et cotonneuse
des vètemens et le geste mélodramatique de la sorcière;
mais nous louerons volontiers la tête de la jeune fille ,
dont l'expression est bien sentie et bien rendue.
Nous ne terminerons pas cette rapide relation de notre
visite au Louvre sans désigner a l'admiration deux
groupes d'animcux a l'aquarelle, par !VL Barye. Ce jeune
sculpteur , qui , pour la seconde fois , au Salon de celte
année , a fait preuve d'un talent si rare et si sévère dans
un genre absolument nouveau, mériterait de la part du
gouvernement d'autres et plus éclatans encouragemens
que ceux qu'il a reçus. Il a un buste 'a faire : c'est bien ;
mais puisqu'il a une aptitude spéciale, pourquoi tarde-t-on
à l'utiliser glorieusement? Au lieu de bouleverser comme
on fait les Tuileries de Philibert Delorme et de Lenôtre,
que n'a-t-on demandé a M. Barye deux ou trois groupes
d'animaux en bronze ou en marbre pour ce magnifique jar-
din? Vax vérité, on ne peut se défendre de penser involon-
tairement aux lignes de Beaumarchais, qui n'ont jamais
trouvé une'plusjusteapplication : H fallait un calculateur ,
ce fut un danseur qui t obtint.
Les deux aquarelles dont nous parlons n'ont peut-cire
pas une couleur suffisamment franche ; mais le dessin fe-
rait envie a Landsecr. — Nous attendrons les renouvelle-
mens qu'on nous promet pour reparler de cette exposition,
et peut-être alors serons-nous assez heureux pour avoir ii
examiner quelques-unes de ces charmantes improvisa-
tion dont MM. Alfred et Tony Johannot, Eugène Isal^v
et Camille Roqueplan, enrichissent tous les jours les al-
bum et les cabinets.
DIOR ABU.
4i«« i/u. ^éon/.éô/'iH
PAK M. DAGDEKRE.
M. Dagiierrc [loursiiit laborieusement et avec un succès tou-
jours croissant la voie heureuse et nouvelle qu'il .1 ouverte il y
a quelques années. Il profile habilement des critiques et des
e'Ioges ; il e'tudie soigneusement les goûts et les plaisirs du pu-
blic , et cependant il ne dédaigne pas les avis des connaisseurs
éclaires et se'veres : il sait écouter un conseil et le rc'aliscr. Un
des soins les plus louables de son talent, c'est la varie'le'.'
El ainsi , il ne fatigue jam.iis et change volontiers de sujets
et de climats : l'Ecosse et l'Italie n'onl pas épuise les rirhesses
el les ressources de son pinceau. Après Canterbury cl le Cam|>o-
Sanlo, le voilà qui nous mène en Suisse. I^ vue du Mont-
Blanc , prise de la vallée de Chamouny , el soumise aux regards
du public depuis quelques jours seulement , est une preuve
nouvelle elsinguHèrcinenl éclatante de la souplesse du talenl de
M. Dagueire.
^78
L'ARTISTE.
La partie pittoresque, proprement dite, est finement et déli-
catement exécutée. Les lignes des derniers plans sont savam-
ment disposées , et les tons se dégradent et fuient merveilleuse-
ment. C'est un voyage bien fait et qui laisse de profonds sou-
venirs.
Faut-il blâmer, faut-il louer M. Daguerre, d'avoir, à l'exem-
ple de M. Langlois, ajoute aux moyens que la pemture lui
donnait des moyens artificiels et mécaniques , étrangers à l'art
proprement dit ? Sans nul doute , la maison où le spectateur
est placé ajoute beaucoup à l'illusion. La toile gagne en pro-
fondeur apparente ce que la réflexion et la critique perdent en
précision et en sévérité ; mais ce moyen , si heureux qu'il soit ,
ne veut être employé qu'avec de grands ménagcmens , et à de
certains momens, on cède involontairement à debrusquos mouve-
raens d'impatience; il devient quelquefois impossible de tracer
et d'apercevoir la limite qui sépare la réalité vraie de bois , de
paille et de fer, de la réalité imitée , de la réalité peinte.
Que si l'on veut pourtant se laisser aller naïvement au plai-
sir qui s'offre à vous sous un aspect si saisissant et si simple , si
l'on consent à se laisser distraire et intéresser , sans chicaner
avec une curiosité trop minutieuse, sur les moyens employés
par l'artiste , toutes nos critiques et toutes nos interpellations
ressemblent volontiers aux caprices d'une satiété impcitinente.
Peut-être convient-il d'assister à la pièce sans compter le fard ,
les faux cheveux , le clinquant, des visages et des costume?.
Il vaut mieux sans doute jouir sans troubler son plaisir par
d'importunes réflexions ; mais à tout 'prendre, le Mont-Blanc
de M. Daguerre est d'un mérite assez solide pour résister à nos
critiques. Nous n'avons qu'un souhait à former, c'est que
M. Daguerre continue long-temps encore la série de voyages
qu'il fait pour nous plus encore que pour lui-même.
Mais nous ne voulons pas négliger de lui dire qu'il a tort à
coup sûr de toucher parfois avec im soin trop uniforme toutes
les portions de sa composition. Il en résulte de graves inconvé-
nicns. Quand tout acquiert la même importance, l'intérêt di-
minue d'autant. Avec moins de peine et une grande économie
de temps , il arriverait à des résultats meilleurs , à une illusion
plus complète encore.
^ïtUuxtuvc.
PORTRAITS ET CARACTERES CONTEMPORAINS.
IV.
ielacrmi:c.
C'est xiiic de ces figures comme il y en a si peu dans la
sculpture antique, comme on en trouve dans les médail-
les repoussées et ciselées de la renaissance, fouillée a pro-
fusion , où chaque idée a tracé son sillon , où chaque
souci nouveau a laissé une ride pour témoigner de son
passage. Des yeux vifs et peu saillans, un front d'une
singulière complication, riche a nourrir pendant une
quinzaineles études d'un craniologiste; des cheveux noirs
et soyeux ramenés sur les tempes , une physionomie pen-
sive et recueillie quelquefois, mais le plus souvent ironi-
que ; la lèvre supérieure rétrécie par une contraction ha-
])ituelle , expression assez constante et assez fidèle de
mépris et de tristesse ; dans le regard , l'animation fébrile
d'un homme qui porte en soi quelque chose dont il sent
la valeur et la durée inévitalile ; parfois un abattement
profond, im découragement douloureux, ou, le lende-
main d'une œuvre achevée avant d'avoir subi le rire ou
l'indifférence des curieux et des oisifs , le calme et l'é-
puisement qui succèdent aux désirs ardens ; un contente-
ment infini , mais tranquille , sans mouvement et sans
brusquerie , sans expansion vive , sans excentricité , la
joie si rare et si vraie d'avoir pu ce qu'on voulait, d'avoir
mené à bien et "a fin , selon ses forces, un projet qui est
venu vous trouver et qu'on ne cherchait pas, qui ne
souffrait ni cesse ni délai, qui demandait impérieusement
une forme extérieure et réelle, qu'on ne peut ni chasser
ni oublier, rêve de toutes les nuits, rêverie de toutes les
journées, qui ne vous quitte pas avant d'avoir reçu un
entier et fatal accomplissement, démon invisible et puis-
sant qui étreint toute la vie , qui veut êlre obéi , qui parle
à l'ame une langue soudaine et sans parole , mais irrésis-
tible, et dont la voix ne connaît pas le silence.
Il a trente-trois ans ou "a peu près. Parmi les hommes
qui font métier d'écrire ou de parler, parmi ceux qui pro-
fessent ou qui pratiquent la conversation , qui se flattent
d'avoir recueilli l'héritage de madame de Staël ou de
Benjamin Constant, causeurs par excellence , comme on
sait, délices et prodiges des salons de l'empire, je n'en
sais pas qui possèdent une parole plus vive , plus étin-
celante, plus souple, une mobilité d'idées plus spirituelle,
une rapidité plus grande, plus habile et plus merveil-
leuse k saisir des rapports inattendus, a établir des com-
paraisons soudaines ; c'est une érudition variée , une
lecture immense , une galerie de souvenirs précis, actuels
et vivans, sans pédanterie, sans recherche. S'il n'avait
pas été peintre, il aurait été inévitablement et a son choix
historien , romancier ou poète. Il n'assiste pas à un évé-
nement si mince qu'il soit sans le comprendre, sans en
pénétrer les motifs et l'origine, sans en prévoir les con-
séquences prochaines ou éloignées.
Un des caractères distinctifs de son esprit , un des si-
gnes particuliers qui le distinguent entre mille, c'est une
aptitude unique a concevoir les idées les plus contraires
L'AttTlSTE.
"%
en apparence , une complaisance rare a tout accepter pro-
visoirement jusqu'à ce qu'il ail épuisé toute la substance
du système ou de la série de principes qu'on lui présente.
A.U premier abord on le prendrait pour un sceptique ou un
sophiste, on croirait qu'il se joue de toutes choses, qu'il
n'a foi en rien, qu'il se raille de toutes les vérités, qu'il
les adopte et les abandonne, qu'il les épouse et les ré-
pudie, comme un père sans entrailles ou comme un
amant sans cœur, qui ne voit dans la vie que le plaisir et
la débauche , à voir comme il défend les œuvres les plus
opposées; comme il les protège contre les sarcasmes et le
mépris de l'ignorance ou de la fatuité , comme il les cou-
vre du bouclier de sa parole, comme il les creuse et les
explique, conune il en déroule les plus secrets mystères,
comme il se prête avec empressement aux soucis et aux
impatiences de l'initiation, on se demande s'il peut croire
à quelque chose , s'il ne considère pas le travail de l'in-
telligence comme un délassement fatal mais frivole, iné-
vitable , mais sans importance morale , comme une sym-
phonie ou comme une fête, mais sans lois précises, sans
caractère obligatoire.
Et cependant il n'en est rien. Comme tous les esprits
sérieux, il a sa religion et sa foi, il sait et il sent la vé-
rité ; mais il réalise admirablement le précepte de Bacon :
il faut croire pour apprendre. Avant de juger il se laisse
aller, avant de condamner il écoute, et au besoin il la
fait belle a celui qui veut le convertir , il se met delà par-
tie , il l'aide a déduire et "a exprimer ce que son idée peut
renfermer; il continue ce que vous voulez dire. Selon le
conseil de la Bruyère , il vous sait bon gré de l'esprit qu'il
a pour vous.
Ce qu'on prend pour un scepticisme aveugle, pour un
sophisme incrédule, n'est qu'une forme particulière de
son attention. Vous pensez qu'il raille, et il vous écoute;
avant d'avoir un avis il commence par être du vôtre, et
quand ou a pénétré le sens de sa conduite , on trouve
qu'il a raison. C'est un talent rare et précieux. Savoir
écotuer! cela vaut mieux "a coup sûr que de s'enfermer
dans une obstination étroite et sourde. Je ue sais pas d'é-
tude plus profitable et plus féconde.
Et ainsi personne de nos jours n'a siu'les hommes et
les choses d'hier et d'aujourd'hui des idées plus impar-
tiales, plus justes, plus complètes, moins arbitraires et
moins passionnées. Malgré les combats nombreux qu'il a
livrés , malgré la constante alternative de ses défaites et
de ses triomphés , il n'a rapporté de la guerre qu'une ar-
deur plus grande encore a soutenir la lutte qu'il a com-
mencée, mais il proclame hautement le mérite et la va-
leur de ses adversaires.
Dante et Firgile , le Massacre de Srio , le Christ aux
Oliviers ; Justinien , Sardanapale , V Évéque de Liège , la
Liberté', marquent les différens momens, les transforma-
tions, les phases de son talent.
Et pour ceux qui aiment à retrouver l'homme dans l'ar-
tiste, le cœur dans l'esprit, la volonté dans l'œuvre, ce
n'est pas une étude sans intérêt que de suivre ses pas, de
compter la distance qu'il a parcourue, de saisir daas le
choix des sujets et dans la manière dont il les a traités
les symptômes des révolutions qui ont dû s'accomplir au
sein de son cerveau, d'écouter, d'entendre et de trans-
crire s'il se peut le retentissement des paroles intérieures,
des conseils secrets qui ont présidé a l'accomplissement
de toutes ses œuvres.
Que si, par exemple , on veut comparer son point de
départ ati dernier pas qu'il vient de faire, Dante a la Li-
berté', sans tenir compte des momens intennédiaires, des
anneaux successifs qui servent à nouer les deux bouts-de
la chaîne, on s'étonne, et avec raison selon nous, de la
différence profonde qui sépare ces deux peintures. Com-
position, dessin , couleur, tout est changé ; ce n'est plus
le même homme. Dans l'épisode de la Divine Come'die,
c'est une grande simplicité de ligne pour les deux person-
nages principaux , le poète florentin, le cygnede Mantoue;
pour le fond, quelque chose de vague et d'inarrêté; pour
les suppliciés du premier plan , une couleur grise, mais
uniforme ; une souffrance profonde, mais vraiment dou-
loureuse , vivement exprimée, mais trouvée sans peine,
sans coraplicaion et sans recherche ; c'est une œuvre so-
lennelle et grande, d'un effet puissant , empreinte du ca-
ractère épique. Jamais Dante n'a été mieux ni plus vrai-
ment interprété.
Dans la Z//iertecen'cstplusla même manière; c'est une
élude plus consciencieuse et plus sûre dans le modelé des
chairs, dans les plis et les ombres des étoffes ; c'est le be-
soinde reproduire avec finesse et fidélité les différens tvpes
de figures, de complexion, d'attitudes que la nature hu-
maine présente a robscr\'ateur. C'est une exécution plus
laborieuse et plus savante, et en même temps une compo-
sition plus cherchée, plus logique dans les détails, moins
naïve et moins simple dans l'ensemble. Est-ce une ode?
est-ce une satire? Si l'on veut prendre ces deux questioDs
au sérieux , les dépouiller de la forme bizarre que je leur
donne, faute d'en trouver une plus convenal)le et meil-
leure, si l'on veut y voir ce qu'elles renferment vraiment,
l'expression d'un doute sur l'idée qui a dû lU'éocuper le
peintre au moment ovi il a commencé son travail , je crois
qu'on les résoudra difficilement. Est-ceen effet une ironie
amcre, un hymne de mépris et de dérision ? est-ce un
chant de gloire et de triomphe? est-ce Pindare célébrant
la victoire d'Héron? est-ce Horace reprochant a Paris sa
lâcheté? Le sang qui coule "a flots, les crânes meurtris, les
figures salies de boue et de sang, ces précoces vieillesses
^80
L'ARTISTE.
qui dégradent des tètes d'enfans, et ce héros improvisé qui
raconte avec ses yeux éteints, ses joues caves, et ses lèvres
jjleues , toute sa vie de cabaret , d'ivresse et de hideuses
orgies, est-ce une satiredu combat, une raillerie delà vic-
toire et du prix qu'elle a coûté? ou bien ne faut-il croire
qu'à l'expression joyeuse et céleste de cette figure allégo-
rique , de cette vigoureuse et jeune Liberté qui domine
toute la composition, qui plane comme un ange aux ailes
déployées sur cette scène de meurtre et de misère? S'il
faut dire ma pensée tout entière, au risque de me tromper
et de m'égarer en folles conjectures, je dirai que j'aperçois
dans le tableau des traces incontestables , pour moi , de
ces deux sentimens opposés : ode et satire, enthousiasme
et mépris, admiration et dégoût, aspiration vers un avenir
meilleur, et, en même temps, souvenir amer et douloureux
du passé ! Que ce ne soit la qu'une erreur de dialectique,
une de ces impertinences de chiromancie, comme l'ana-
lyse et la critique en font par centaines, je le veux bien,
je m'y résigne sans regret. Je suis sincère dans ma faute,
et j'accepte d'avance le blàrae et la condamnation.
Entre ces deux formes de sa pensée , que trouvons-
nous ? Par quels milieux la lumière de son intelligence
a-t-elle passé avant d'arriver a ce dernier terme ? Il faut
en convenir, elle a subi de singidicrs accidens de dif-
fraction et de réfraction ; elle a dévié très-souvent de la
direction primitive qu'elle avait prise. Après Dante, le
Massacre de Scio, ivresse et libertinage s'il en fut ja-
mais; mais aussi amour et puissance : amour de la cou-
leur, puissance du pinceau. Le sang qui ruisselle sur les
vètemens , les cadavres foulés aux pieds des chevaux, les
cimeterres qui fauchent les têtes comme les épis d'un
champ , quelle profusion de poésie et en même temps que
de problèmes posés, que de problèmes a résoudre! Eh
bien ! le Massacre de Scio est une merveille de verve et
de couleur. Je sais tout ce qu'on peut dire et tout ce qu'on
a dit contre le dessin et les lignes du tableau; mais je
veux l'oublier et n'en tenir aucun compte pour me rap-
peler seulement que ce tableau peut se placer , pour la
chaleur, l'énergie et lentraînement , a côté du Tournoi,
esquisse de Rubens.
Le groupe des anges, dans le Christ aux Olii'iers, est
d'une invention ravissante. Les jambes repliées sous le
corps, cette mutuelle et idéale confiance qui anime ces
trois tètes, le flot des draperies, composent un ensemble
au-delà de tous les éloges ; mais le Christ ne vaut pas les
anges. Le torse , la tète , bien qu'admirablement doulou-
reuse et résignée , les bras , et en particulier l'attache
des épaules, sont modelés malheureusement.
Le Justinien, où des j^eux vulgaires n'apercevraient
qu'un portrait, est une idée poétique, grande et bien
rendue. C'est, pour la couleur, ce qu'Eugène Delacroix
a jamais fait de plus éclatant et de plus pur. Il y a une
main qui est un chef-d'œuvre : on aperçoit le sang qui
court sous la peau. La tète du législateur est belle, fine et
recueillie; le livre et l'ange sont inventés et peints avec
un grand bonheur.
6'flrJartrtprt/eapassépartouteslesépreuvesqu'unouvrage
humain peut subir , par la raillerie, le rire, le dédain et le
mépris ; les quolibets glapissans qui sont venus se ren-
contrer sur le cadre n'ont pu atteindre cependant la haute
poésie ni la verve qui a présidé à celte composition. C'est
aussi , comme leMassacre de Scio, un libertinage effréné,
une hardiedébauche. Qualités et défauts, attitudes vraies,
énergiques, bien trouvées, douleur et désespoir, dessin
incorrect, exéculion inégale, inachevée, découragée à
de certains intervalles, tout se rattache "a ce premier ca-
ractère d'improvisation et de soudaineté. La figure prin-
cipale, Sardanapale, dont on a si justement blâmé la
perspective, est d'ailleurs admirablement posée et pleine
d'une horrible satiété. Il s'étend sur son bûcher comme
sur son lit; il dit adieu a la vie comme "a la veille : on dirait
qu'il s'endort. Les femmes écheveléeset nues, les chevaux
hennissans, les eunuques fidèles et serviles jusqu'au der-
nier soupir du maître, composent a coup sûr un ensem-
ble imposant; mais ce qui a manqué au tableau , c'est la
perspective et la durée de la volonté pour traduire plus
complètement la première et ardente conception de l'au-
teur.
Quant "a l'Euêque de Liège, je défie qu'on troave dans
toute l'histoire de la peinture une composit'on plus éner-
gique et plus pleine; je me souviens d'avoir entendu les
vétérans de l'école de l'empire, ceux "a qui David a trans-
mis l'héritage de ses traditions et de sa gloire, rendre a
cette reuvre une éclatante justice ; et en effet les lignes
générales , la profondeur , le ton vieilli des boiseries
sculptées, l'orgie et le sang, les soldats ivres morts, qui
roulent sous les bancs ou s'endorment sur la table, an
milieu des brocs renversés, les filles de joie, autre lie,
contrastant liideuseraent avec la démarche grave et rési-
gnée du prélat , et au bout de la table, le démon qui do-
mine cet enfer, le sanglier, les yeux hébétés, le regard
plein de vin et de sommeil , essayant de ressaisir les restes
de sa raison fugitive pour commander un dernier meurtre,
en voifa plus qu'il ne faut pour défrayer quelques dou-
zaines d'inventions pittoresques , si paisibles et si simples,
si peu dispendieuses pour l'imagination , si faciles "a saisir,
et si faciles aussi a oublier. Exécuté sur une toile de vingt
pieds , rEuéi/tie de Liège serait bien placé entre la Cène
de Léonard et le Jugement dernier de Rubens.
Et si l'on veut résumer toute la vie jusqu'à présent
accomplie d'Eugène Delacroix, on verra qu'il recom-
mence toujours sa tâche sur nouveaux frais, qu'il n'in-
L'ARTISTE.
iH\
vente qu'eu chcrchaut, qu'il essaie Ji versement tous les
jours sa destinée d'artiste et de poète, qu'il remet sans
•cesse eu question les principes et les données de son art.
Or celte résignation laborieuse est lisililenicnt inscrite
dans son regard, tracée eu caractères iueffaçaldes sur sou
front, et dans le pli de ses lèvres. Chaque volonté nou-
velle se traduit par nue ride ; et a ce compte on conçoit
qu'il ait vieiHi. Mais il est maintenant en pleine sève, et
il lui reste encore h produire autant d'œuvres inattendues
et distinctes que nous en connais.sou5.
LE CHATEAU DE ROnERT-LE-DIAIiLE.
Voici , au sujet de Robcrt-lc-Diablc cl son cliàteau , une tra-
dition qui , dans ce moment , aura peut-être nn intc'rêt de cir-
constance. Nous la donuons telle que nous l'avons recueillie sur
les lieux.
A quatre lieues de Rouen , sur une li.iuteur qui domine au
loin toute la campagne et les sinueux détours que Jc'crilla Seine
en s'avançant vers la mer, voici quelques débris , quelques
vieux jians de muraille informes et menaçans. Us surgissent du
milieu d'un épais taillis de buissons et d'arbrisseaux, tandis
qu'à l'entour un fosse profond marque encore une enceinte qui
n'enferme plus rien que ces ruines. A la place de l'eau qui jadis
a dû le remplir, une ve'gc'lation vigoureuse s'est cramponnée à
ses parois , et du fond de cette espèce de ravin clcvc la tète
jusqu'au niveau du terre-plein de la colline. Descendez cin-
quante pas environ , et vous trouverez , sur le flanc assez escarpe'
de la hauteur , une ouvcrtiu-e basse et c'troite qui donne entre'e
dans un souterrain dont le regard voudrait en vain percer les
tcni-'bres. Gardez bien que la curiosité' ne vous engage témérai-
rement dans cette obscure avenue , car la moindre secousse
pourrait faire ébouler sur votre tète les pierres qui sont comme
suspcnlues à la voûte, et si la lueur d'une torche venait à
en percer la nuit, des légions de chauves-souris , e'bluuies de
cette clarté inaccoutumée, se lèveraient eu tourbillonnant avec
des cris aigus , et du battement de leurs ailes éteindraient le
(lambeau qui vous guide. Cet endroit est solitaire. La route de
lloucn à C.icn passe non loin de là, au ])i<d de la colline;
mais nulle habitation ne se rencontre à une assez grande dis-
tance; tout au plusy trouverez vous quelque pâtre qui garde sou
troupeau, encore ne le fait-il jamais parquer en cet endroit :
sitôt que vient le soir , il abandoiuie à leur solitude les ruines
et leurs environs, car elles ont un mauvais renom dans le pays,
et la tradition rapporte qu'il ne ferait pas bon s'y hasarder
après le coucher du soleil : c'est à celte heure-là que le loup
vient y rôder.
Or sachez qu'au temps jadis (il y a bien de cela huit cents
ans) au lieu de ces deux ou trois pans de murs à demi-écrou-
lés, un château s'élevait avec ses créneaux, son haut donjon
et ses tourelles percées d'étroites meurtrières. I.e voyageur
se détournait de son chenun pour l'éviter , et le niariniej-
qui remontait ou descendait la Seine se signait quand il pas-
sait en vue du château de Robert- le- Diable , car il n'était
personne qui n'eût mieux aimé avoir affaire au seigneur Satan
en personne et à ses griffes ensoufrées qu'à celui qui par ses
faits et gestes, s'il faut en croire les légendes , avait si bien mé-
rite son terrible surnom. Ce duc de Normandie (toujours d'a-
près les légendes qui ont bien mal traité, il faut en convenir, le
père de Guillaume-le-Conquérant ) était en effet le plus déter-
miné scélérat qui onc fut au monde : il faisait la terreur de toute
la contrée. Comme un aigle qui sort de son aire , il fondait de
son caslel sur les paisibles marchands et voyageurs , et ce n'é-
tait, je vous assure , que dans ses jours de bonne humeur qu'il
leur laissait les deux yeux pour pleurer. 11 pillait un chrétien
sans plus de scrupule qu'on en aurait eu à piller un juif. Du reste
il jurait , il maugréait à faire pleurer la sainte Vierge et ne pa-
raissait jamais dans les églises. Bien loin de fonder des monas-
tères , suivant l'usage de tout pieux monarque ou seigneur, bien
loin même d'enrichir ceux qui existaient déjà et de purifier ses
trésors, acquis par des brigandages, en en donnant une part
aux serviteurs de Dieu , il accablait de vexations et d'insultes
le père abl)é de Juraièges , dont il était voisin , et lui enlevait
chaque jour un morceau de ses domaines. Le temps que Robert
ne passait point à détrousser sur les- grands chemins, il le consu-
mait en festins et en orgies qui duraient toute la nuit. Il serait
difficile de dire le nombre de ceux qu'il retenait dans ses sou-
terrains pour en obtenir le paiement d'une énorme rançon, cl
toutes les femmes qu'il y plongeait, jusqu'à ce que cette dure
captivité eût lassé leur résistance. Il n'était couvent de nonnes
si saint et si révéré qui fût à l'abri de ses entreprises. Le sca-
pulaire et la bure ne lui inspiraient pas plus de respect que les
joyaux et les profanes habits. Les princes et seigneurs ses voisins
le craignaient , ou bien ils étaient unis d'intérêt avec lui; mais
la justice du ciel vient à défaut de celle des hommes, et , comme
dit sagement le proverbe, le méchant fait tôt ou tard une mau-
vaise fin.
II y avait à Saint-Georges, près du lieu ou fut bâtie vers ce
temps la superbe abbaye dont nous admirons encore les restes, un
vieil et vénérable ermite renommé pour sa piété _dans tout le
canton. L'on citait même de lui des guérisons qui ne pouvaient
s'expliquer que par le don des miracles, et l'on assurait qu'il
était resté une fois trente-sept jours et trente sept nuits de suite
en prières sans manger et sans boire. Ce saint homme , afin de
faire une bonne œuvre et de gagner plus vite son entrée en pa-
radis, résolut d'essayer la conversion de Robert. Muni de son
chapelet, il traversa la Seine dans un petit bateau, bien qu'elle
fût très-agitée , puis il se rendit au caslel. Après avoir donné
sa bénédiction à la sentinelle, qui n'osa lui refuser passage,
il arriva près du pécheur endurci qui dans ce moment jouait
aux dés avec une courtisane sarrasinr. Grand fut le cour-
roux de Robert en voyant chez lui paraître un moine, et
il jura de châtier ses gens pur l'avoir laissé venir. Ma
sans se déconcerter le bon père se mit tout de suite à
Il commença à le prêcher et lui fit quantité de dévote;
182
L'ARTISTE.
tranccs et de bonnes oraisons , entremêlées de textes pieux et de
citations très-belles j à quoi le méchant duc re'pondait en se
riant de lui avec sa courtisane et en lui tirant la barbe par ma-
nière de moquerie. « Prenez garde, lui dit enfin l'ermite,
prenez garde, sire duc, vous qui êtes comme le loup dans le
bercail du Seigneur ! » A ces mots Robert se fâcha tout de bon,
et d'un revers de sa main (crime abominable! ) il meurtrit le
visagedu saint moine, qu'il fit ensuite reconduire dehors à grands
coups d'escourge'es , ainsi qu'il eût fait d'un de ses lévriers.
A quelque temps de là le duc fut attaque' d'une terrible maladie.
Celait comme un feu qui brûlait son corps et que toute l'eau
de la mer n'aurait pu e'teindre. Il se tordait , il se roulait ,
il poussait des cris de bête sauvage qui effrayaient un chacun.
Médecins , devins , astrologues , anneaux constellés , rien n'y
pouvait opérer. Ses serviteurs n'osaient l'approcher, et tout le
monde voyait dans ce mal e'trange une punition divine. Il expira
le troisième jour sans vouloir se confesser. Comme vous le croi-
rez facilement , il ne fut regretté de personne , et bien au con-
traire , grand nombre de braves gens dirent au ciel une neu-
vaine en action de gr.4ces. Avec les honneurs dus à son rang, le
corps de Robert fut exposé sur un lit de parade jusqu'à ce que
l'on eût tout préparé pour ses funérailles : mais comme il était
mort en vrai païen , nul prêtre ne resta pour prier auprès; on
ne l'aspergea point d'eau bénite, et le varlet chargé de le gai-der
avait si grande peur qu'il ne 'tarda pas à s'enfuir.
Ainsi le cadavre resta seul. Quand on revint pour le prendre
et le porter à la sépulture , ô surprise ! on ne le trouva plus.
Rien pourtant n'était dérangé; nul trace n'apparaissait. Toutes
les recherches furent inutiles. Seulement le soldat de garde au
bout du pontlevis déclara qu'il avait vu un loup énorme sauter
du haut des murailles, franchir le fossé d'un seul élan , et cou-
rir vers le bois voisin en poussant dos hurlemens qui semblaient
tenir de la voix humaine.
Après la mort de Robert , le château cessa d'être habité; il
finit par tomber en ruines. Mais tous les soirs un loup de très-
grande taille venait errer aux alentours a^ec des cris bizarres
et rôder parmi les débris, puis il disparaissait au lever du jour.
Il n'y a pas long-temps qu'on l'a vu encore, et dans tout le pays
une frayeur superstitieuse s'attache aux lieux qu'il visite. Plu-
sieurs fois des chasseurs , véritables esprits forts , se sont ré-
unis afin de le poursuivre, mais, lors même qu'ils parvenaient à
le découvrir, toute leur adresse était en pure perte^ ce loup
semblait protégé par un talisman.
S'il faut en croire la tradition, le loup mystérieux n'est autre
que Robcrt-le-Diable , qui , condamné à subir cette transforma-
tion pour châtiment de ses méfaits , revient hanter son ancienne
demeure, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de lui faire miséricorde.
Théodore Mi ret.
Tlptvcn ïrcs |)ubUcationô.
THE BRAVO,
BI FEIVIHORE COOPEr'.
LE BRAVO,
PAR FÉniMOaE COOPES ' .
Le dernier roman de Fcniraore Coopcr est une des plus
belles choses qu'il ait faites. Le drame est vif, plein de bonne
passion et de terreur. La place de Venise y est admirablement
comprise; le palais, le sénat, la mer, Venise, la prison, le
bourreau , le prélat italien , Naples , dont le parfum arrive sur
les lagunes , la gondole qui glisse , Venise , toute Venise est
dans le livre du Walter Scott américain.
Vous lirez ce livre, vous , heureux oisifs pour qui il est fait.
A propos du livre, parlons de Venise , et disons ce que le poète
n'a pas dit. •
Quel cœur n'a vibré d'admiration au nom de Venise .'
Poètes , philosophes , soldats , magistrats , artistes , tous à ce
nom s'inclinent avec cette reconnaissance que les cœurs géné-
i-eux j)aient aux grands hommes , aux grandes nations. L'as-
pect de Venise se refuse à toute description ; Sabellius pourtant
en donne une idée assez juste, quand il dit : Ita ut qui
superne urhem conlempletur, turricam telluris imaginem
inedio Oceano figuratam se putet inspicere. Quant aux vere
du Sannazar , qui lui valurent six mille écus d'or, ce sont des
louanges qui n'apprennent rien. La peinture, plus heureuse que
la poésie en ce qu'elle ne choisit qu'un instant pour'le retracer,
a rendu assez fidèlement les tons varies, les formes de ses fa-
briques. Bomington est de tous les peintres celui qui a mieux
compris Venise et qui fait mieux comprendre cette ville aphro-
dite. Le Canaletto, dont je mérite est inarrivable (pour l'archi-
tecture), peignait Venise belle encore. Sa population plus-forte
du double qu'aujourd'hui, était plus gaie, plus riche, plus,
active; le costume des habitans, qui contribue tant'à caractériser
la physionomie d'une ville , est tout-à-fait changé; les modes
des Vénitiennes surtout ont éprouvé, en 1797, une révolution
dont les influences ont été plus durables que celles de la révo-
lution politique; car nos marchandes de modes (et l'Europe en
témoigne) savent conquérir et conserver. Les mœurs , la mise
des femmes de l'Italie et de l'Espagne, la contrainte qui entra-
vait leur existence , se ressentait encore, au moment de notre
' Paris, Baudry, i vol. in-S", prix 5 fr.
' Paris, Gosselin, 4 vol. in-!!°, prix 9 f r .
L'ARTISTE.
^83
révolution, de ririflucnce que les rapports avec le Levant cl les
invasions des Arabes avaient apportée en Europe. Silesfcmmcs
ne sont point assujétics à une réclusion aussi sévère que celles
de l'Orient , ce qu'elles doivent indubitablement à notre reli-
gion d'égalité, Icui-s libertés au moins étaient usurpées en grande
partie , et leur costume était asservi à de véritables lois somp-
tuaircs, encore en vigueur à Venise en 1707-
liorsquc nous passâmes en Italie , nos armées , dont la mission
était la propagation de la liberté des peuples, et dont chaque
victoire créait une république, comme depuis elles ont créé des
royaumes; nos armées, dis-je, portaient aux femmes d'Italie ce
goût delà mise et la liberté. Plus sages que leurs maris, elles
surent garder l'un et l'autre. Les noires mantilles dont les longs
])lis épais cachaient les formes élégantes et voluptueuses ,
comme la grossici-e écaille de Ceylan cache la perle orientée,
ces voiles sombres que les yeux qu'ils couvraient avaient peine
à pénétrer; la contrainte, ces moyens tyratiniques , eurent tous
le même sort, tous disparurent devant la puissance propaga-
trice desTallicn, des Ilécamier, des Hinguertot, et, plus tard,
des Caroline Murât et d'Klisa Vacciochi , apôtres du goût que
nos victoires conduisaient en Italie. Gênes, Florence, Napics ,
Rome même, ont gagné à ces cliangeraens; maisà Veniseil en est
.iiilrement : cette gaieté de toilette contraste cruellement avec le
ton de tristesse qui y règne ; c'est le sourire d'un mourant.
Venise gît en ruines dorées comme son bucentaure; orne-
ment négligé de son veuvage, le lion de Saint-Marc, ceux du
Pyrée et de Marathon , monuraens immortels de son élévation ,
témoignent de sa gloire et du néant des choses. Athènes! em-
pire d'Orient! Venise! Napoléon! ils ont assiste à toutes les pé-
ripéties de voire existence, ils vous ont vu maître de mourir.
Les gouvcrnemcns agissent le plus souvent comme les proprié-
taires avares qui , lorsqffc leur maison menace ruine , se con-
tentent de l'éperonner au lieu de la reconstruire.
Les journaux autrichiens ont fait grand bruit de la franchise
du port rendue à Venise; ils ont promis monts et merveilles; ils
ont fait sonner bien haut ce qu'ils appelaient la munificence du
souverain; car les princes rendent-ils ce qu'ils ont pris aux
peuples , ils leur présenlcnt la restitution comme un don gra-
tuit; mais les gens de quelque bon sens n'ont rien attendu de ce
remède tardif. Le malade était mort," et les bons Vénitiens en
ont été pour leurs fêtes, leurs actions de grâce et leurs sonnets ,
car tout est poésie h Venise; Otway, .Schiller, Shakespeare,
Byron, ont puisé abondamment dans cette mine fertile; Saint-
Réal même, qui prétendait écrire l'histoire, a donné à sa con-
juration de Venise une apparence de fiction plus convenable au
poème qu'à l'histoire. Nulle part le charme des souvenirs n'est
si puissant; j'invoque le témoignage de quiconque y est allé.
Paris, Athènes, Home même, .sont loin d'en approcher. Que ce
soit jiarce que l'intérêt des faits qui se passent sur les trois scènes
que je viens de nommer soit amorti jiar les travaux rebutans et
peut-être trop prématuré des classes; que ce soit l'éloignemcnt
(les temps ou toute autre cause, je ne le recherche pas; je-citc
un fait, et si j'avais besoin d'autorités pour appuyer ce que
j'avance , le nom de Byron ne serait pas le seul que je pourrais
citer. .T'ai monté l'escalier des (léans plus ému qu'en montant
celui du Capifole. Les échos de la chambre des Dix ont parlé à
mon amc plus puissamment que ceux du Forum , et mon conir
a frémi plus fortement sur le pont des Soupirs que sur la roche
ïarpéienne. Quelle ville peut offrir dans un si petit csparc de»
sujets si nombreux et si variés de méditation! C'est de cette tour
que la reconnaissance nomme du nom de Galilée qu'en 1609,
à l'aide du premier télescope, il découvrit le» astres de Mc'dici»,
exposa leur théorie, et posa les fondemens des grandes décou-
vertes. Cette pierre rouge est destinée à perpétuer le souvenir
de l'humiliation de Frédéiic Bailicroussc ; c'est ici qu'il se pros-
terna de toute salongueurdevant AlexandrelII, et comme ditic
chroniqueur Leonina ferilate deposita, ovinam mansueludi-
nern indiii. A deux pas est cette cloche de Saint-Marc dont les
vibrations portèrent la mort à François Foscari , de qui le fil»
suppliant tendant ses mains que les tortures avaient disloquées,
ne put obtenir qu'un refus plus cruel que la sentence de Bru-
tus , puisque la question même n'avait pu lui arracher l'aveu du
crime qu'on lui imputait à tort; cette porte de la Carlâ, ainsi
nommée des décrets du sénat qu'on y affichait avec les décrets
qui asservissaient à la république Chypre , Corfou , la Morée,
enfin letiersdel'cmpirercmdin. Voilàcetescalier duhautduquel
lesdoges prêtaientle serment de fidélité; il a vu bondir la tète de
Marino Faliéro. Rappeler les souvenirs qu'inspirent Saint-Marc
et la Piazetta, c'est rappeler celui de Venise, celui du monde.
Nous voilà bien loin cl bien près en même temps du Bravo
de Cooper. Ce livre est traduit avec beaucoup d'élégance et de
soin.
Le Bravo vient de paraître, en anglais , chez Baudry. Celle
édition, exécutée avec soin, forme le xvii° volume d'une col-
lection des romanciers les phis célèbres de l'Angleterre, depuis
Richardson jusqu'à Waller Scott , et qui comprend jusqu'ici
plusieurs ouvrages remarquables et d'un prix irès-clevé de l'au-
tre côté du détroit , tels que le Tom Jones de Fielding et
V Anastasius de Thomas Hope. Nous consacrerons prochaine-
ment un article à cette publication précieuse.
îlfiiuf Dramatique.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
PAROI.es DK mm. SCRIHE et CCHMAliC DCLAViGSC,
MISIQVE DE M. MEYERBEEU.
M. Mcyerbeer , connu déjà en l"i-ancc par son admirable
Crociato in Egilto, jiar sa Margharita d'Anjou , M.Meyer-
Ixer, rival de Rossini , débutant sur la scène française, devait
amener unefoule brillante et ehoisio,unc foule curieuse déjuger
-18-4
L'ARTISTE.
et d'cntcnifre une nouvelle composition d'un pareil maestro ;
aussi rien n'a-t-il manque' à cette représentation, pas même la ma-
ladresse du machiniste. La fable du poème est simple, maiselle ne
manque ni de charme ni d'intérêt. Au lever du rideau nors
sommes en Sicile; des barques élégantes se promènent sur le
Lido , et au premier plan , des chevaliers , parmi lesquels se
trouve Robcrt-le-Diable , sont occupés à boire et à chanter.
Robert , exilé de la Normandie pour ses méfaits , est devenu
amoureux d'Isabelle, fille du roi de Sicile. 11 a voulu l'enlever,
mais il n'a pu y réussir, et sans le secours d'un chevalier nommé
Bertram, dont il a fait ensuite son ami, il était perdu. Une
femme se présente, c'est Alice sa sœur de lait; elle lui apporte
le testament de sa mère; Robert refuse de le lire, parce qu'il
n'est pas digne d'entendre résonner à son oreille la voix mou-
rante de sa vertueuse mère; il raconte ses aventures à Alice, qui
se charge d'un billet pour Isabelle : pendant qu'elle va remplir
son message , Bertram engage Robert à jouer ; il accepte , défie
les chevaliers, joue, perd son argent, ses bijoux, sa riche vais-
selle, ses chevaux, ses armures; bref, il ne lui reste rien , et
cependant la main d'Isabelle doit être le prix d'un tournoi.
Comment y paraître? Isabelle, qui l'aime, y pourvoit : Robert
retrouve des armes et va s'élancer dans la lice ; mais ce n'est
pas le compte de Bertram, qui le fait défier furtivement par
un héraut aux armes du prince de Grenade ; et pendant que
Robert poursuivra nn vain fantôme , le véritable prince , débar ■
rassé du jlus redoutable de ses adversaires, vaincra les autres
et méritera le prix. Cependant le poète nous transporte aux ro-
chers de Sainte-Irène; là nous voyons Bertram qui attend l'heure
du sabbat. Il franchit l'entrée d'une caverne, et dans cet inter-
valle arrive Alice , qui a donné rendez-vous à son fiancé Raim-
baut. Un bruit étrange frappe ses oreilles; elle se dirige vers la
caverne , regarde , écoute et voit l'horrible cérémonie qui s'y
célèbre; mais elle ne peut cacher son trouble à Bertram, qui
reparaît; alors celui-ci menace de la mort , elle et tout ce qui
lui est cher, si elle parle ; la pauvre enfant devient muette de
terreur, et se sauve sans oser rien dire à Robert : celui est
pâle et abattu ; le prince de Grenade , en son absence, a gagné
ia main d'Isabelle ; Bertram lui conseille d'évoquer les puis-
sances infernales; Robert accepte et se dirige vers le monastère
de Sainte- Rosalie; là il est entouré par des nonnes que Bertram
a fait sortir de leurs tombeaux , et qui channent Robert par
leurs danses voluptueuses. Il cueille sur le tombeau de la sainte
un rameau magique , qui lui assure le succès de ses vœux : il
part, arme de ce talisman , frappe de stupeur et d'immobilité
toute la cour, et va se saisir de sa proie , lorsque les prières
d'Isabelle le ramènent à la vertu. Il a honte de ce qu'il a osé
concevoir, il brise le rameau; tous les personnagesse réveillent,
mettent l'épée à la main , l'entourent , le défient ; lui aussi il a
tiré son épée , mais il rougit à la seule pensée d'ensanglanter
l'appartement de celle qu'il aime; il brise son glaive, et se jette,
ainsi désarmé, au milieu de ses ennemis qui le terrassent. Ber-
tram vient à son aide, le délivre. Mais Isabelle va épouser le
prince de Grenade! comment la lui enlever? Bertram lui pro-
pose un pacte avec Satan , et pour le décider il lui apprend
qu'il est son père , et que s'il veut l'entraîner dans l'étei'nel
abîme, c'est afin de n'èlrepas séparé d( lui. Robert va céder :heii-
reusementAlicearrive, Alicequi lui remet le testament de Berthe.
Robert, au souvenir de sa mère, s'attendrit, hésite; l'heure
sonne : c'est minuit ; c'était le moment fixé par l'Éternel pour
le salut ou la perte de Robert. La terre s'entr'ouvre, Bertram
disparaît, Robert tombe évanoui aux pieds d'.Micc, qui cherche
à le rappeler à la vie. Le fond s'ouvre, et laisse voir l'intérieur
de la cathédrale de Palerme; les prêtres sont à l'autel, l'encens
fume , un siège vide placé à côté du siège d'Isabelle attend Ro-
bert, et un choeur céleste s'unit au chant religieux de l'orgue
qui accompagne la voix des fidèles.
Telle est l'analyse de la pièce. Maintenant je vous dirai la
physionomie de la salle. Amc>uie que l'intérêt se développait,
que le chant prenait une extension large et majestueuse, c'était
un silence, une surprise, une attention, un élonnement, une
admiration que d'unanimes bravos interrompaient à chaque ins-
tant. Et ne croyez pas que ces bravos partissent seulement de
ces recrues ignobles, qui salissaient de leur présence une por-
tion du parterre ; non , ils suivaient l'élan qui leur était donné
par les loges : hommes , femmes , tous applaudissaient , toiîs
étaient dans l'enivrement. C'est une de ces compositions qu'il
est facile de sentir, mais pour l'analyse de laquelle les cxprei-
sions manquent ; il faudrait en inventer de nouvelles pour arri-
ver à la hauteur où M. Meyerbeer vient de se placer. Le chœur
d'introduction, la ballade de Raimbaut (très-bien chantée par
Lafont ) , la romance d'Alice , toute la scène de jeu qui fait le
final du premier acte ; au deuxième, la cavatinc d'Isabelle , le
duo avec Robert , puis le final qui se termine par un mouve-
ment de walse délicieux; au troisième acte, le duo de Bertram
et de Raimbaut, les couplets d'Alice, le chœur des démons,
exécuté avec des porte-voix, le ductto d'Alice et de Bertram ,
le trio sans accompagnement , le duo : des Chevaliers de ma
patrie , toute la scène du monastère ; au quatrième acte , le duo
de Robert et d'Isabelle , ce duo à mouvement satanique,
rompu par la cavatinc d'Isabelle, ravatine au chant pur^ vir-
ginal, qa'un hautbois 'et deux harpes suivent seulement de
leurs acccns angéliques, le final de cet acte; enfin au cinquième,
le chant religieux et l'admirable trio, digne lival du trio de
Guillaume Tell , tout cela est sublime , admirable , tout cela
fait un de ces succès sur lesquels cent représentations passent
sans fatiguer l'enthousiasme.
Et si je vous dis encore que Perrot , mademoiselle Taglioni
et madame Monicssu dansent d'une manière délicieuse dans ce
nouvel et important ouvrage , douterez-vous qu'avec de tels
auxiliaires la musique sublime de M. Meyerbeer soit comprise _
et fournisse la carrière qu'elle mérite ? |l
La mise en scène est magnifique: les décorations sont admi-
rables: celle dutroisième acte surtout, qui représente l'intérieur
d'un monastère , avec un effet de lune : c'est un tâBleau dedio-
rama, un tableau qui a de plus le mérite d'èlre animé.
^è
L'ARTISTE.
185
l3fauir-:Hrt0.
LES TUILERIES ET M. FONTAINE.
Nous avons publié au mois de février dernier les bniils
que nous avions recueillis au sujet des travaux projetés
aux Tuileries. Bien que les renseignemens venus jusqu'à
nous n'eussent pas un caractère complet d'authenticité,
cependant nous les avions puisés a bonne source, et l'é-
vénement qui est venu les démentir, en ne les réalisant
pas, n'a pourtant pas réussi "a les réfuter; car, sans pré-
somption et sans folie, nous pouvons croire que la dé-
mence des deux projets que nous avons révélés n'avait
besoin que du grand jour de la discussion pour se guérir
et s'apaiser. De pareilles et si folles imaginations , ime
fois livrées a la réflexion et à la risée, ne pouvaient plus
trouver ni marbre ni pierre pour s'exécuter.
Mais M. Fontaine ne s'est pas découragé : il s'est en-
veloppé dans sa fierté , et il a répondu a toutes les ques-
tions importunes qt^on lui adressait , comme Mitinidate :
.... Que pour cire approuvtSs ,
De semblables projets veulent éirc achevés.
A la bonne heure I Ainsi soit-il ! Achevez donc, et
nous verrons ensuite! Les Tuileries, il est vrai, courent
entre vos mains le même et irréparable danger qu'un pré-
venu condamné en assises "a la peine capitale. Une fois
que vous aurez mutilé et blessé "a mort cet immense et ma-
gnifique palais , il ne sera plus temps de revenir sur une
première faute. Le code n'atteint pas de pareils délits ;
les lois sont muettes et impui.ssantes pour punir ces cri-
mes de lèse-architecture. Le moindre attentat contre la
propriété privée se définit facilement, et trouve bien vite
un tribunal sévère et juste ; mais ici la question n'est pas
si simple.
Le délit que nous signalons a l'avance présente xni
caractère particulier. En qui se résume et se pe'-sonnalise
la responsabilité d'une œuvre pareille, si de pareils dé-
gâts, de semblables désastres méritent encore le nom
d'oeuvre? A qui s'adresser? A qui se plaindre? A qui ren-
voyer le blâme? M. Fontaine agit-il en maître absolu, ou
en simple conseiller? Prend-il les ordres d'un conseil su-
périeur, ou peyt-il a lui seul décider ce qu'il veut, et ac-
complir sans résistance ses volontés cl ses caprices? Depuis
dix mois bientôt que vous èlcs a l'oeuvre, quand et com-
ment avez-vous soumis au contrôle de la nation, ou'de
l'élite des artistes qui la représentent , vos intentions et
TOME II. 18" LIVR4ISO».
vos plans ? A qui avez-vous demandé permission pour
toucher un monument qui est nôtre , avant tout, et qui
mérite a tant de titres notre sollicitude? Où est le jury
qui vous autorise à déplacer une pierre , à planter un
arbuste, pour nous masquer la vue d'une galerie ou d'un
chapiteau? Comment résoudre toutes ces questions si
délicates et si graves?
Nous avons attendu patiemment jusqu'à ce jour pour
manifester nos sentimenset notre pensée. Si le pouvoir de
la loi eût été remis entre nos mains , nous aurions agi au-
trement. Nous aurions tout d'abord mis opposition aux
premiers travaux. Mais à défaut de puissance, la parole
nous reste encore. Nous ne renonçons pas a ce droit pré-
cieux , et nous en userons pour accomplir un devoir obli-
gatoire. Nous avons refusé d'ajouter foi a tous les bruits
qui ont circulé sur les Tuileries et sur l'archiiecte qui
tient leur sort a sa disposition. Pour donner a nos récla-
mations un accent plus éclatant et plus sAr, nous avons
voulu les diriger sur quelque chose de saisissable et de vi-
sible, que chacun pût examiner et critiquer a sa guise.
Eh bien , la moitié déjà de ce chef-d'œuvre prétendu
esta découvert. On peut sans peine présumer, par ce qu'on
voit, du mérite infaillible de ce qu'on verra. Attendez!
disait-on ; ne troublez pas l'enfantement laborieux d'une
œuvre que vous ignorez par de glapissantes criailleries !
La docilité, la soumission résignée que vous demandiez,
nel'avons-nous pas eue jusqu'au bout?
Qu'avez-vous fait, et que ferez- vous? Vous avez mé-
connu les plus simples exigences du beii sens et de la
raison ; vous avez insulté Philibert Delorme et Lenôtrc.
Le palais se compo.sail de deux portions bien distinctes :
l'une, gracieuse, élégante, d'une finesse florentine, con-
çue et réalisée dans les conversations et les conseils de
Catherine de Médicis. Le premier projet de Philibert n'a-
vait pas reçu une entière exécution , et au lieu de suivre
les plans qu'il a laissés, on avait arrêté à mi-chemin son
invention primitive et générale. Un jour il prit fantaisie ii
Louis XIV d'agrandir le palais de Catherine, et il fit ajou-
ter les deux ailes que vous savez, qui jurent et crient, et
qui ne s'accordent guère avec le palais de Philibert. Mais
celte première faute, qu'on ne saurait nier sans injustice
et sans ignorance, moins sensible aujourd'hui que la
pluie et le temps ont fait même âge et même visage à tou-
tes les parties du monument , le talent ingénieux de Le-
nôtre avait presque réussi a la réparer, a la corriger, en
dessinant cette large terrasse qui reliait tous les élémens
de l'édifice, et leur donnait en apparence l'unité dont
elles ne peuvent se passer, et qui leur rendait le même
scrv ice qu'un piédestal à une statue.
Le fossé que M. Fontaine a creusé devant j
convenable tout au plus si on voulait établir/
i96
L'ARTISTE.
nière, un plant d'asperges ou une plate-banJe de tulipes ,
détruit l'harmonie factice que Lenôtre avait créée. Le
cliâteau est maintenant inintelligible comme une statue
qu'on apercevrait de plain-pied ; les différentes portions
de l'édifice n'ont plus en elles-mêmes ni hors d'elles-
mêmes aucune raison d'être, aucun sens architectonique
on pittoresque. L'ensemble n'existe plus. Louis XIV et
Catherine riment aujourd'hui, comme chef-d'œuvre et
miracle dans les lihretti, a cause de Xe muet final. N'était
le ciment qui soude ensemble le seizième et le dix-sep-
tième siècle , je ne vois pas pourquoi l'un fait suite à
l'autre.
On éprouve , en présence des Tuileries telles que
M. Fontaine nous les a faites, la même et douloureuse
impression que devant un tableau de Léonard et du Ti-
tien restauré, dans les ateliers du Musée. J'ai entendu
conter l'histoire d'un portrait de maître qui perdit un
eeil a l'humidité des murailles, qui fui livré au pinceau
d'un ignorant ou d'un habile, n'importe, et qui revint au
Louvre complètement métamorphosé. La raison en était
simple : l'artiste prétendu avait commencé par refaire
l'œil a sa guise , puis, comme la tête n'était pas à la gam-
me de l'œil , il trouva plus simple de changer la tête en-
tière pour l'accorder avec l'œil.
Serait-ce par hasard que M. Fontaine veut mettre les
Tuileries d'accord avec la rue de Rivoli , avec l'arc de
triomphe du Carrousel? Si une fois eti besogne de van-
dalisme il prétend ne pas s'arrêter en chemin , nous en
verrons bien d'autres. C'est peut-être lui qui conseille
d'abattre Saint- Genuain-l'Auxerrois, et la parole de
M. de Chateaubriand ne fera pas obstacle à la pioche de
ses maçons.
Que deviendront , que deviennent déjà les statues si
exquises et si fines de Coustou , qui se placent dans l'es-
time des connaisseurs immédiatement après les chefs-
d'œuvre de Puget. Vous avez porté la main sur le Joueur
dejïûte assis au coin de la terrasse du bord de l'eau, où
l'avez-vous mis? Le Faune placé a l'extrémité du châ-
teau, du côté de ki'ue de Rivoli, vous l'avez profané
aussi. Tous ces marbres, qui ont vu la fin du grand rè-
gne , qui ont assisté aux débauches de la régence et aux
drames sanglans de la révolution, voila que vous les ren-
versez comme ferait un fermier d'un mur mitoyen. Et
ii'avez-vous pas tremblé de les briser en mille pièces,
comme celte coupe florentine donnée a François l^^ , et
qui gît maintenant dans la boue aux Petits- Augustins ?
Est-ce donc à dire. Monsieur, que vous prétendez rebâtir
et aligner la France et tous les monumens S{)lendidcs ou
gracieux qu'elle renferme, a l'image de vos étroites et
mesquines inventions. Laissez-nous , je vous eu prie, les
palais de nos rois ! Respectez , je vous en conjure, ces té-
moignages muets et impérissables de la vie et du goût de
nos aïeux. D'aventure, votre sommeil ne serait-il pas trou-
blé par les tours et le portail de Notre-Dame ? Souffrirez-
vous plus long-temps qu'un monument achevé dans les
dernières années du treizième siècle insulte de son ombre
aux masures de tout genre que vous avez maçonnées pour
votre gloire et votre fortune? Peiineltrez-vous a Saint-
Séveriii , a Saint-Méry, a. Saint-Germain-des-Prés, de
protester par leur présence contre les maisons échappées
"a votre génie et que vous appelez des monumens?
En vérité, à voir la fièvre d'ordre qui vous dévore, a
suivre'tous les caprices et toutes les manies .que vous
avez montrées jusqu'ici , je ne sais pas si dans dix ans il
restera sur pieds une cathédrale ou un château.
Parpitié, si ce n'est parraison, Monsieur Fontaine, mon-
trez-vous clément et généreux pour le passé qui ne vous a
rien fait et qui ne peut se défendre ; l'avenir vous appar-
tient tout entier : c'est encore , ce nous semble , un assez
bel apanage. Inventez et fondez, et puisque vous avez
vos entrées au Conseil , on ne vous refusera pas l'or que
vous devez convenir en pierres.
Vous avez gaspillé les Tuileries, et sans doute le dé-
sastre que vous méditez n'est pas encore achevé. Plaise a
Dieu qu'il se rencontre dans les Chambres quelques têtes
sérieuses qui comprennent que sous le régime de la léga-
lité', c'est au moins une singulière outrecuidance de dis-
poser des domaines de la Couronne avant le vote définitif
de la liste civile, et que d'ailleurs, à tout prendre , le roi
n'est qu'usufruitier et non pas propriétaire des châteaux
que la nation lui prête et ne lui donne pas. Nous y re-
viendrons , et nous espérons que nos paroles ne manque-
ront pas d'écho.
Gustave Plakche.
Cittcraturc.
LE RETOUR.
.'•JÔa/cficic tiiedtic r/e c/uoemrr.
. Il y a deux ans qu'elle est partie, la jolie fille. ElU '^
était si jeune, et les yeux si bleus, et le sein si frais, et
son sourire si doux et si boudeur ! Elle faisait la joie de
son père , son vieux père en cheveux blancs; il y a deux
ans de cela : le vieux père a dix ans de plus.
Le village a changé d'aspect depuis deux ans. Le lierre j
L'ARTISTE.
m
si vert a détaché ses bras joyeux du vieux cliène ; le
chêne était Irop élevé pour ses forces, le lierre s'est cou-
ché par terre et par terre il a attendu ; il a fait comme le
j)ère de Marie. Voyez la vigne, elle a dix-huit ans, le même
iige qu'avait Marie ; elles prirent terre toutes deux le
même jour, elles grandirent ensemble, s'épanouirent en-
semble. Un jour la petite fille se reposa sous l'ombre de
la vigne, elle regardait la vigne avec tant de bonheur!
la vigne se penchait sur sa sœur, sa sceur jumelle , née
comme elle, de son âge à elle. Elles se comprenaient si
bien toutes les deux ! leur taille était si svelte , droite et
flexible. Hélas! hélas! la jeune fille est partie un jour
d'été : la foudre a frappé la vigne un jour d'été. Quel
deuil dans la maison ! au-dehors de la maison , quel
deuil !
Au foyer , près du vieillard , à côté de la fenêtre lui-
sante, sous la cage de l'oiseau joyeux , quel vide! Plus le
joyeux propos , j)lus de chansons, plus le bruit du rouet,
plus la dispute animée, plus les causeries du soir au grand
feu, plus la fenêtre qui s'ouvre la nuit pour laisser entrer
la lune, plus le rideau blanc qui s'agite, plus cette jolie
main qui se plonge dans le saint bénitier protégé d'un ra-
meau vert : la jeune fille est partie depuis deux ans.
Au dehors, plus d'ombrage dans l'été, plus de fruit
dans l'automne, plus de feuille qui se plie, qui rougit,
qui devient jaune et qui tombe desséchée et roulant au
gré du veut. Au dehors, plus de murmure dans les bran-
ches, plus de soleil qui se joue dans les grappes , plus
d'ornement sur le banc de pierre; tout est pauvre et triste
au dehors : la vigne a été frappée de la foudre il y a deux
ans.
La désolation a visité la cabane le même jour au de-
dans et au dehors. Le séducteur est entré comme le ton-
nerre, le tonnerre a agi comme le lâche qui frappe en se
cachant. Que pouvait cette triste maison contre ces deux
forces? Comment se défendre contre ces deux lâchetés?
Non, non, cela n'était pas possible; courbe la tète, veil-
lard, et pleure!
Pleure ton enfant et ta vigne ; ton enfant la joie de la
vieillesse, ta vigne l'espoir de les repas. Vieillard ruiné
au ca-ur et a l'esprit, vieillard sans amour et sans joie,
vieillard que je plains , que je pleure, vieillard qui méri-
tais d'être plus heureux , oui plus heureux sur tes vieux
jours.
Toi, vieillard delà sainte Allemagne, sacré par elle ;
toi, l'homme des landwers, l'homme des francs-juges,
franc-juge toi-même. Que ce fut une horrible nuit, quand
il cita dans le souterrain sou plus cruel dévastateur!
Le plus cTuel des deux ce n'était pas la foudre, et
d'ailleurs on n'appelle pas la foudre, cet envoyé de Dieu,
devant des juges terrestres : c'était le lâche qui avait frap-
pé la vierge, qui avait taché les cheveux blancs, qui avait
dépouillé le foyer domestique de son ombrage, de ses
fruits, de ses fleurs et de cette respectable feuille d'au-
tonnie que le temps emporte pour recouvrir le tombeau
de l'aïeul, (juand l'aïeul est mort.
— Voila le traître que j'accuse, flancs-juges! Voilà
l'iulàme qui m'a tout ravi : ma fille et ma vigne, nées le
même jour; ma vigne qui ne pouvait pas vivre sans ma
fille; ma vigne, linnocent registre où j'avais inscrit mou
jour de bonheur, ma page de félicité dans cette vie, ma
paix brisée, anéantie, détruite, déchirée, emportée par
les vents, emportée comme ma fille, plus heureuse que
ma fille! Jugez cela, francs-juges, et dites qu'il me faut
du sang!
Ainsi parlait le vieillard ilans l'ombre. Sa toix reten-
tissait, sou œil flamboyait, sou bras nerv.eux se heurtait
sur sa poitrine. 11 éclatait ainsi devant des juges im-
mobiles, muets, l'a'il flamboyant, impassibles comme
le granit d'Egypte qu'on a creusé pour la tombe des
morts.
Quand il eut tout dit et tout crié , il s'airèta. Son œil
dévora les larmes, sa bouche dévora le bruit, sa poi-
trine se brisa au dedans , son cœur gonflé fit taire tout le
saug de ses veines, son front était hérissé et pâle. Oh!
que n'avait-il l'ombrage de sa vigne ou bien un baiser de
sen enfant! Le tribunal prononça l'arrêt.
Le tribunal donna au vieillard tout le sang de l'in-
iàme. A loi son sang, vieillard. Tue-le. Si lu le trouves a
la chasse , tue-le; au lit de son père mourant, tue-le; sur
le cercueil de sa mère, tue-le; au tribunal du juge, lue-
le; la vaile d'une bataille, tue-le; le lendemain d'une
victoire, tue-le. Tue-le partout et toujoure, et par le fer,
et par le feu , et par le poison , et par la calomnie. Tout
cet homme est à toi, son bien , son cœur, son corps, sou
ame, son sang; écra.se-Ie , perce- le, il est a toi. Oh ! vieil-
lard, on peut semer une vigne et voir pousser des jets vi-
goureux sur un sol engraissé de sang !
Ainsi dh la justice, et le vieillard releva le front. Vieille
et sainte Allemagne ! quand il n'y avait pas de justice sur
sa terre, il y avait de la justice dans ses entrailles. Juste
comme Dieu , mon Allemagne ; guerrière comme Dieu ,
impitoyable comme Dieu quand il a jugé. Ma vieille sainte
patrie, mon Allem?gne ! Croiriez- vous, seigneur, que
voidant punir la foudre aussi , les francs-juges donnèrent
au vieillard une heure pour blasphémer?
Le soir même et le lendemain du jugement , le cou-
pable se livrait a sa passion funeste. Il faisait nuit ; les
portes du château étaient fenuées, les volets fermés, les
vastes cheminées grillées , les poutres du plafond se croi-
saient sous les dalles , les tapisseries étaient recouvertes
d'armures et de vieux tableaux de famille ; tout dormait.
-188
L'ARTISTE.
Le brigand avait placé le vieux lit dans l'oratoire , afin
que sa victime eût moins peur ; il avait voilé la sainte
image de la Vierge ; il avait brûlé le bois d'aloès ; il avait
allumé les bougies de cire jaune ; tout reluisait dans cet
intérieur formidable du vieux baron de Sanderwerld, de
si haut lignage , et qui descend du diable, a ce qu'on dit.
Ici se passe une scène de délire et d'amour. Le condamné
se jette dans les bras de Marie. Elle délirante, échevelée,
rieuse, grondante (la douce Marie), fascinée qu'elle était
par ses paroles, elle ne songeait ni a Dieu, ni aux hommes,
ni a son père, lui disait : Je t'aime Oscar! Je suis à toi,
Oscar! Lui , muet, haletant, éperdu, sans répondre , la
regardait avec des convulsions : tout-a-coup un parchemhi
tomba.
Un parchemin couleur de sang , tout ouvert , tout
chargé de grandes lettres écrites d'une formidable façon.
Il faut être criminel pour savoir lire ces lettres ; l'inno-
cent, fût-il clerc, n'y verrait que les essais timides d'un
enfant qui s'exerce pour la première fois & l'art d'écrire,
tant ce sont des caractères indécis. Mais Oscar, voyant les
deux poignards en croix , devina qu'il était mort.
Il devina le jugement ; et que sa tète , ni son cœur, ni
même son crime qui était fa, étendu sur le lit, échevelé,
la gorge nue, délirant à l'amour, ne lui appartenaient plus.
Oscar se sentit devenir cadavre. Sa passion s'apaisa,
épuisée d'horreur. Il n'eut plus ini seul regard pour Ma-
rie ; son œil était cloué sur les deux poignards en croix ,
signature toujours comprise et toujours obéie du saint tri-
bunal.
Hélas! c'était un jeune homme qui avait du coeur; bien
que ce fût un cœur gâté, il savait le respect dû aux lois
sacrées. Voyant Marie pâlir contre ce parchemin rouge,
il releva Marie, et, d'un son de voix triste, mais ferme
et assurée , il lui dit ces peu de mots :
Marie , nous avons commis deux crimes ; nous avons
déshonoré la cabane de ton père ; nous avons souillé l'o-
ratoire de ma mère : le Saint- Wedah nous a vus et jugés !
Déjà ! dit Marie; et je ne sais pas si le parchemin fut
plus rouge ou le visage de Marie plus pâle, quand elle
prononça ce mot : Déjà!
Oui , déjà ! déjà Marie ! dit Oscar.
Puis , sans rien dire , il reprit la robe de Marie, sa robe
de villageoise et qu'elle ne croyait plus remettre, et il lui
lemit cette robe si pauvre et déchirée parles impatiences
de l'amour.
Il l'habilla en paysanne comme elle était venue , en
tablier de laine et en souliers de bois.
Elle pleurait.
Quand elle fut habillée , il la prit par la main , il la
snida long-temps dans les vastes salles ; les portes des
sulles étaient fermées. Ils traversèrent les cours où pous-
sait l'herbe ; ils allèrent jusqu'au pont-levis : le pont était
levé sur toute sa hauteur.
Marie tremblait ; Oscar tremblait aussi.
Quand ils furent dans la campagne, ils marchèrent
long-temps. Arrivés au carrefour de sa forêt a lui , la fo-
rêt de sa mère , Oscar s'arrêta. Il voulut embrasser Ma-
rie ; il n'osa pas.
. Il attendit. Une heure après il était mort : une main
invisible avait exécuté le jugement du saint tribunal.
Plusieurs fois une pauvre fille, tenant son enfant dans
ses bras , est venue près de la croix attendre le poignard
du Saint-Wedah ! mais le Saint-Wedah n'avait point de
poignard pour elle. Il a ordonné qu'elle vécût, triste pu-
nition qui dura long-temps : le père est mort, la cabane
est vide, et la vigne ne repoussere jamais!
KOERNER.
PIERRE ET MARIE.
Le pilote , un des types poétiques de la mer ; le pilote
qui naît sur le sable, dort dans un filet, meurt enveloppé
dans une vague.
Vous le savez , il habite l'endroit le plus rapproché du
rivage, a un pied sur le rocher, l'autre sur la terre,
l'horison pour jardin.
Car pour lui les grandes villes ne sont point ; la ver-
dure est inconnue, le bruit et la joie sont un langage
qu'il n'a jamais parlé.
Sa famille est nombreuse ; il faut au pilote la femme
active qui étende au soleil le linge pénétré par l'eau sa-
lée, l'enfant vigoureux qui borde l'écoute; la jeune fille
qui tresse le filet et couse les voiles.
Tout cela vit au bord de la mer , avec les algues , les
coquillages, les coraux, l'écume et le veut.
Lèvent! comme ils le devinent! c'est un ami qu'on
pressent au frémissement de la cabane; c'est un ennemi
dont le pas large et sonore s'annonce de loin. Alors cha-
L'ARTISTE.
489
rnn écoute. L'enfant dit voila l'orage! elle élève son petit
doigt rose, tt vous ne voyez qu'un ciel pur, une mer
silencieuse; vos cheveux ne sont pas agites : où donc est
l'orage?
L'entendez-vous 7 Voyez la mer qui monte , le ciel qui
descend, l'horizon en guerre avec l'horizon; la pluie
oblique , l'éclair soniiire, le tonnerre qui glapit.
Et voilà qu'au milieu de tant d'obscurité, l'œil du pi-
lote a distingué la voile grise , ou le mât sans voile , ou
le navire sans mais; le mât sans navire.
A la mer ! à la mer , Pierre ! Dans le bateau , Marie !
Poussez au large ; adieu! tous!
Ira-t-il , ou l'eau remplira-t-elle sa coquille? Oiseau ,
papillon, chiffon qui fume dans l'écume comme s'il brû-
lait, il bondit, il vole, il roule, il disparaît, il avale et
rend l'eau salée comme un poisson.
Et pourquoi s'est-il risqué, lui bon père, pauvre pi-
lote? pourquoi a-t-il quitté sa cabane bien chaude, son
lit d'algues , si profond et si moelleux? Est-ce son père
qui arrive? est-ce son fils qui périt? est-ce un trésor qui
lui vient de Lima? un héritage de sucre, de café, de co-
ton , de tabac qui lui arrive de la Jamaïque ou de Ma-
racaïbo ?
Il ne le connaît pas. Une l'a jamais vu, ce navire, c'est
peut-être son ennemi, l'ennemi de son pays , de sa reli-
gion, celin' qui fut son rival ; n'importe? il va toujours.
A moi ! un bout de corde !
Soyez le bien venu, pilote! soyez le bien venu! mon-
tez a bord !
Et il monte ; le capitaine l'embrasse, les raajflotsle sa-
luent , le contre-maître essuie sa pipe et la lui offre !
A toi le gouvernail, tu es capitaine, maintenant,
maître, après Dieu, sur le navire.
Et, modeste et bon, il évite le rocher a nu comme un os,
le banc de sable, la rafale, il passe un golfe, bouche ar-
dente, double un cap, maîtrise le vent, regarde la bous-
sole, la proue, la voilure , et il dit : Bon courage !
Bon courage ! par lui, par le bon pilote, vous allez voir
vos amis sur le rivage, vos amis sur le port , vos sœurs
toutes grandies depuis.
Tout sera sauvé, le thé que ne boira pas le pilote, la
laine sur laquelle jamais sa pauvre femme ne se reposera
après ses couches , l'or dont sa fille ne portera point une
simple bague le jour de ses noces.
C'est fini ! l'orage est passé ! Voila le port : il n'y en-
trera pas. ';.
Combien , bon pilote , pour avoir sauvé le' vaisseau ,
la fortune et la vie ?
— Dix francs.
C'est pour dix francs q»»e Piene est mort.
Pierre avait remplacé son oncle, mort dans le fougueux
ouragan de 1788, sur la côte de Paimpol ; son grand-père
aussi; lui ! Vous le voyez. Pauvre Marie!
Mais il a laissé un fils blond comme un ducat, qui est
marin aussi.
Qui a su sa mort ? les journaux n'en ont rien dit.
Qu'importe? le peintre, le dessinateur l'a connue et il
nous a fait partager son émotion. Le pilote aura quelques
larmes.
DES FEMMES.
Il (emble qae lo femmu «oient Iv
pire de ce qui s'est einpir<! depuis son
premier être.
(Les quinze joyts de Mariage ,
tveriisseincni de l'imprimeur,
édition de 1606.)
C'est une chose étrange et merveilleusement extraor-
dinaire pour un nouveau débarqué , encore tout enfiévré
du bruit de la voiture qui le conduisit a Paris, que de se
trouver tout "a coup le soir arrêté sur le Pont-Royal , re-
gardant le Pont-Neuf, le Louvre, la Cité, et jeté dans de
graves pensées par la solennité de ce roulement lointain
qui résonne au-dessus de Paris, et la lumière mélancoli-
que de toutes les lanternes s'apercevant au loin, dispo-
sées en amphithéâtre, parsemant les masses noirâtres des
maisons, comme les étoiles le ciel de la nuit. Alors, pour
peu surtout que l'on soit jeune et que personne ne
vienne interrompre vos réflexions , il est inconcevable \
combien de douces et profondes rêveries on se laisse aller,
les deux coudes appuyées sur le parapet. C'est une longue
fête d'avenir que l'on entrevoit en tremblant d'espérance ;
ce sont des joies sans fin ; et quand l'œil plonge a droite
et i» gauche, a travers rimnieusiié de la ville, il semble
impossible qtie dans ce monde inconnu qui vous attend ,
une part de bonheur que personne avant vous n'a saisie
490
L'ARTISTE.
ne vous soit réservée. On se sent si courageux à suivre lu
moindre lueur de félicité qui pourra poiudre , si préparé a
s'accrocher de toutes ses forces à quelque apparence de
fortune qui se présente , le cœur se gonfle d'une inno-
cente joie , et l'on quitte enfin , bien tard , ce pont , son
étourdissant spectacle et sa brillante magie , pour y reve-
nir quelquefois plus tard terminer toutes les fausses espé-
rances que l'on s'y créa jadis.
Mais avant ce dernier acte de la comédie humaine,
combien d'heureux songes vous y conduisent ! Qui ne se
rappelle dans sa jeunesse ses promenades dans les sombres
allées des Tuileries , et les tourbillons de femmes au mi-
lieu desquelles on marche enivré, cherchant et croyant
toujours trouver l'être admirable auquel on doit confier
tout le bonheur de sa vie! Que de femmes suivies, de
coups d'œil interprétés ! Que de nuits passées a rêver celles
que l'on ne re verra peut-être jamais ! C'est un bonheur de
jeunesse , que l'on accepte sans calcul et sans arrière-pen-
sée, usant, au jour le jour, les facultés de son ame pour
la première robe bien faite , le premier pied bien chaussé,
ou- le joli chapeau qui le soir aura frappé votre vue. Oh!
femmes de Paris, inimitables et perfides créatures, toutes
douées de l'art d'être belles ou de la faculté de le paraî-
tre, causes sans fin de désespoir, de combats, de suici-
des, de querelles, de trahison ! oh femmes de Paris! c'est
ainsi que nous vous apostrophons quand nous perdons
notre première maîtresse, accident terrible et irréparable j
suivi de combien d'autres semblables?
Or tout ceci était manière d'arriver a parler des fem-
mes de Paris , et de tâcher de les faire connaître a nos
lecteurs , car , à Paris , qui connaît les femmes connaît
la ville et le monde, et tout enfin. Ne vous figurez point
des provinciales, ayant chacune leur nature et s'y lais-
sant aller d'une manière finement gauche, ou gauche-
ment fine, comme vous voudrez, le tout accompagné
d'une coquetterie tellement traditionnelle , que le plus
grand Tourangeau du monde l'apercevrait et la nomme-
rait d'une lieue; ne vous figurez non plus ni une An-
glaise , ni une Allemanae , ni une Espagnole , ni une
Italienne , ni rien qui s'y rapporte ; une Parisienne est
une feunne qui ne ressemble en rien aux autres femmes.
C'est un être trop occupé de vivre pour avoir profondé-
ment aucune croyance, et qui possède des sens, des sen-
sations et des nerfs , puis une poitrine couverte de dia-
mans ou de gaze , et recelant un cœur qui transmet du
sang a la tête et des folies a l'imagination ; une Parisienne
est le plus joli instrument du monde et le plus mélodieux,
suivant la manière dont il sera joué , son aniour une
sorte de niont-de-piété qui .vous prête sur gages avec
faculté de renouvellemens ou de rengagemens , le tout
accompagné d'intérêts exorbitans , droit* de commis-
sion, etc. Vous demanderez sans doute quelle sorte d'é-
trange personne- nous décrivons là et s'il est possible
qu'il en existe de semblable. Écoutez, écoutez un in-
stant, et vous les excuserez vous-même, vous les plaindrez
et ne vous étonnerez plus ; voici ce qu'à Paris on appelle
bien élever de jeunes filles et comment on les rend
femmes.
Au sortir du berceau, des maîtres, l'œil sévère d'une
gouvernante et la comédie hypocrite des parens , des his-
toires de vertu à effrayer un saint; pour les vices et les
défauts , les grandes fautes de sa vie ou les énormes er-
reurs de femmes, à peine des noms, quelques mots sans
description , sans narration , dont elles doivent avoir
horreur sur parole, sans comprendre ni savoir. A Dieu
des prières débouche, bien apprises, dans une langue
inconnue, puis toute la pureté de sa morale, sans conces-
sion 'pour la faiblesse de notre nature actuelle et les im-
perfections de notre société ; enfin les pauvres filles doi-
vent marcher, sourdes, muettes, aveugles, insensibles,
sans heurter personne , ni se laisser heurter, au milieu
de nos villes corrompues ; ce sont, en un mot, des prê-
tres solitaires , portant , pur et caché à la foule des pro-
fanes qui les admirent de loin , le saint viatique , réservé
aux souffrances des agonisans. Vingt ans victimes ex-
piatoires, elles effacent par leurs vertus les péchés de
leurs parens ; puis un beau jour, quelque idée de libertin,
une convenance de famille, un voisinage de terres agréa-
bles à réunir, une dernière folle idée de vieillard , une
raison politique , une voix à acheter , un partisan à ga-
gner, des parens à établir, on seulement un caprice venu
un instant, idée fixe dans la tête d'un père , formulée tôt
après par'un notaire, un mot de vouloir dit à la jeune
fille , et la voilà mariée. Jusque là ceci se passe à peu
près de même partout; mais allons plus loin : elle est je-
tée nue et vierge aux bras d'un homme dont le nom seul
la faisait rougir autrefois , toutes ses pudeurs sont contes
de grand'mère ou niaiseries d'enfant qu'un mari tourne
en ridicule. Oh! stupide énigme de l'éducation, elle
vient innocente à l'église, innocente au banquet de noces,
innocente jusqu'au lit nuptial, et là sa mère , en lui enle-
vant ses vêteraens, que la veille encore elle serrait forte-
ment autour d'elle, lui glisse quelques paroles à l'oreille:
vient ensuite l'homme dont elle doit toujours se souvenir.
Une nuit, une seule nuit se passe , nuit étrange , pendant
laquelle tous les vingt ans écoulés sont démontrés pué- _
riles tromperies , tous les trésors gardés inconnus li- I
vrés et profanés, les enfantines pudeurs détruites en riant,
et le lendemain, d'un air de triomphe, un mari la promène, _
étourdie de toutes ces fièvres d'une nuit, et donnant aux ■
imaginations ce qui fait encore sa honte. Mais c'est là que
le rôle de la femme des villes , de la femme de Paris sur-
i
L'ARTISTE.
^94
tout, coramence; le monde l'entoure, les hommes , les
femmes, lesparens, conseillent, et conseillent le plaisir;
tous les jours ou lui dit : Je vous aime, et ce mot veut
dire : Vous êles belle, vous me pl.iiseî:, -soyez à moi ;
mille exemples attrayans sont sous ses yeux , son mari lui-
môme rit aux histoires des maris dupés ; elle est mariée ,
elle peut , elle doit lire tous les livres corrupteurs , et son
mari les lui fournit. Alors son imagination s'agrandit,
elle comprend la vie autrement qu'on ne la lui expliqua
dans sou enfance ; elle rit d'elle-même , quelquefois jette
un regard en signe d'adieu "a l'ignorance de sa vieille in-
nocence', et part pour vivre de sa vie réelle , méprisant
ceux qui l'instruisirent, celui qui l'a épousée , ceux qui
l'ont séduite et ceux qu'elle va séduire. La fennne de Pa-
ris part en riant pour son champ de bataille, dont elle ne
sortira qu'à sa vieillesse ou a sa mort.
Alors, après les libertins ou les roués du monde, qui la
prirent eu passant sur le lit de son époux pour la mêler
à la grande ronde du sabbat terrestre , dégoûtée , fatiguée
de tous les désenchanteuieus qu'elle éprouva , elle trouve,
en fouillant bien avant dans ce qui chez elle aurait pu
être un cœur, le désir de connaître le ravissement d'un
véritable amour. A cet instant la femme de Paris grandit ,
se développe et se fait habile comédienne; sa primitive
éducation lui revient pour en revêtir les faux-semblans ,
et, masquée, elle se met en quête d'un cœur novice a aimer
et demandant seulement une femme pour placer le tré.sor
de son amour. C'est "a ce moment que mon admirable ni-
gaud, sublime rêveur du Pont-Royal, se présente, la foi
dans l'ame et la tête pleine de vagues et timides espéran-
ces ; il ose a peine regarder, parle moins , agit bien moins
encore, et cependant huit jours après sa conscience se
trouve chargée de la faute d'iuie femme qui de force s'est
fait séduire. Cela dure six mois, c'est la jouissance de la
naïveté , et cela plaît a la femme de Paris ; mais comme
chez elle il n'existe plus rien que des désirs de curiosité ,
au bout de six mois tout est fini : mon jeune homme
meurt, ce qui est rare ; devient fou, ce qui est extraordi-
naire , ou se guérit , ce qui est plus commun. N'importe,
la femme passe, donne un porte-cartes de visites en sou-
venir, et va plus loin ; elle triomphe des sentimeus reli-
gieux d'un cœur dévot en se faisant dévote , elle enlève
un amant 'a son amie, cela est un joli tour; d'ailleurs il est
curieux de savoir pourquoi son amie aimait cet homme ;
enfin les intrigues se croisent, se compliquent, s'em-
brouillent, la est le triomphe complet , le succès de cette
revanche de je»uie fille que la femme mariée prend du
monde en sortant victorieuse des difficultés de position
qu'elle s'est faite , y laissant seulement comme signet la
vie d'un ou deux hommes qui ont pris la chose au sérieux
et se sont tués ou battus pour elle. Maintenant que dites-
vous, lecteurs? la femme a-t-elle tort ou raison? Nous
prétendons qu'elle a raison ; elle joue la partie telle qu'on
la lui présente , les dés sont favorables , bravo a qui sait
ainsi guider la chance.
Vous croyez peut-être avoir expérimenté par cette nar-
ration la femme parisienne, oh! que nenni, lecteurs
commodes et faciles , il en est de toutes sortes, de toutes
qualités, etvousèîes toujours assuré d'en trouverpourvous
d'une disposition nouvelle. Soyez persuadés que vous pou-
' \C7. devenir défians; mais savans en ce genre, jamais. Et
: ne venez accuser la nature de la femme , la sensibilité
de son cœur , la bonté de son arae : vous avez , il est
vrai , mis quinze ans à faire genner tout cela , puis
trois années des soleils du monde ont détruit, brûlé,
anéanti ce que vous vous êtes plu, pendant ce temps,
j a souiller de toutes manières , et cependant si nous avions
à choisir une maîtresse , nous la prendrions a Paris ; si
' nous avions à nous marier, nous nous marierions à Paris,
parce qu'au milieu de tant de défauts , au travers de tant
de vices , il reste ce je ne .sais quoi qui colore tout cela
des brillans vernis que Paris seul possède. Vous arrivez a
être trompé , voire même déshonoré dans la stupide opi-
nion du monde , par une pente si douce , une route si
facile et si agréable , que lorsqu'un beau matin vous vous
réveillez a la face du public , marqué et désigné du doigt ,
vous vous trouvez en bonne compagnie , tout fait et tout
habitué a votre nouvelle position.
En un mot, les femmes ont une seule grande affaire
dans la vie dont nous les avons chassées par toutes les por-
tes ; cette affaire est leur combat de tromperie : chaque
ruse, chaque désespoir donné au cœur d'un homme est
compté connue une victoire ; elles se servent des seules
idées que vous ayez laissées en elles. D'ailleurs elles sont
bonnes , admirablement charitables et prêles 'a secourir
toute infortune. Comme spectacle, rien ne leur est com-
parable; comme société, elles savent toutes les paroles et
les grâces qui peuvent cliarmer; mais défiez-vous quand
l'amour se trouvera mêlé a quelque acte de leur vie : elles
n'ont point les brûlantes jalousies des Italiennes, les froi-
des vengeances du Nord; mais elles sont armées de
ce double stylet que personne n'ose affronter, le ridi-
cule, arme empoisonnée dont les blessures vénielles vous
laissent de honteux ulcères.
De cet état social, dans lequel les femmes parisiennes
se sont fortifiées, il est résulté une nécessité terrible et
dégoûtante, c'est qu'il faut se montrer au public et se
présenter au monde alors seulement que l'on est
vicié, corrompu, bronzé a toute idée naïve ou pudique,
la tête levée, l'impudeur et l'impudence au front, décidé
a considérer une femme comme un meuble delà vie, des-
tiné a vieillir dans quelque grenier, quand sa mode vient
i92
L'ARTISTE.
à changer , a moins qne vous n'ayez trouvé en elle quel-
qu'une de ces qualités rares que ne changent ni l'âge, ni
la mode, ni les révolutions physiques ou humaines.
Comte H. de V.
îlnmf Uramatiquf.
VAUDEVILLE.
^^ecuv ryMiM , '(aomfkite.-'''lÀiiulevMe mt, Iroù aclai ,
PAR M. AUCELOT.
Les auteurs finissent ordinairement leurs pièces par un ma-
riage ; M. Ancelot au contraire en a fait l'exposition de son
nouvel ouvrage. Arthur de Ve'rigny est promis à Marie, fille
de M. Joblin j mais avant de se marier , il part pour l'Améri-
que , tombe malade , est soigne par une jeune parente , et la re-
connaissance amène l'amour. Comment faire.' Laurence est
mariée : Arthur alors subira sa destinée , et revient en France j
Laurence l'y suit , et assiste à la signature du contrat. Marie se
croit heureuse , car elle aime son mari ; quelle est donc sa
douleur quand elle apprend d'Arthur son fatal secret. Arthur
n'he'site pas à déchirer son cœur , parce qu'il croit que la va-
nité a seule guidé Marie dans ce mariage. La jeune fille par-
vient à dompter sa douleur; elle excite habilement dans l'ame
de son mari une jalousie utile à ses desseins. Effectivement elle
fait naître l'amour, lorsqu'Arthur se croyait entièrement dévoué
à Laurence : celle-ci , généreuse , part pour le Nouveau-
Monde , et Arthur revient à Marie , qui ne se croyait pas
d'aboi'd si près du bonheur.
De cette donnée simple , M. Ancelot a fait une pièce atta-
chante , rapide et bien nouée , dont le talent des acteurs a com-
plété le succès. Tour à tour tendre, gracieuse et passionnée,
madame Albert a rendu avec bonheur le pcrsonnnage si difficile
de Marie. On ne saurait critiquer en elle qu'une surabondance
de verve cl d'expression. Madame Théiiard a donné au person-
nage de Laurence une teinte aussi gracieuse que touchante.
Toujours bonne, toujours excellente, madame Guillemin , dans
un rôle de tante, a plusieurs fois provoqué un rire franc, et
son excellent ton a sauvé quelques-uns de ces mots qu'on est
convenu d'appeler hasardés. Lafont fait depuis quelque temps
de très-grands progrès. Il a senti que le rôle de Darcy dans
Léontine , et celui d'Arthur de Vérigny lui ouvraient une nou-
velle carrière^ et il apporte dans l'exécution de ce nouvel em-
ploi autant de talent et d'intelligence qu'il en déployait dans ses
rôles d'étourdis. On ne saurait être plus rond, plus franc et
plus gai que Bernard-Léon dans le rôle de Joblin , et cet habile
comédien en a sauvé admirablement toutes les difficultés.
VARIÉTÉS.
^OMii' We-/iù) , ty^n^ceCoie eii- trou acfeii ,
PAS MM. JOLIEH ET PHILIPPE.
Il n'est pas malheureux pour MM. Julien et Philippe qu'une
pseudonyme comtesse de Chamilly se soit donné la peine de pu-
blier, il y a deux ou trois ans, un volume de Scènes contempo-
raines, où ils n'ont eu qu'à prendre leur pièce j ce qu'ils y ont
ajouté n'est peut-être pas le mieux. Je ne pense pas que jamais
officier de la vieille armée, si soldat laboureur que vous le
supposiez, ait eu jamais la mise et le langage de leur capitaine
Jérôme. Nous avons vraiment bien assez de ces éternels gro-
gnards à jurons et à couplets ronflans , épreuves effacées du
Stanislas de Michel et Christine , qui ont tous un brai>e colo-
nel tué à Wagram ou bien à la Bérézina, ad libitum, dont ils
ne parlent qu'avec des soupirs et des élancemcns vers le ciel ,
vu que ce brave colonel leur a toujours donné en moiu-ant son
portefeuille ou sa croix d'honneur.
Si les phrases de bravoure ds ce digne capitaine ont semblé
un peu vieilles , malgré tout le talent de Vernct , en revanche
on a applaudi de charmantes décorations et le tableau .des pen-
sionnaires de la maison royale de Saint-Denis, en cornette et
en déshabillé de nuit. Leur conjuration féminine , leurs barri-
cades et leur révolte sont aussi fort divertissantes. C'est l'émeute
delà rue du Cadran, mais en beaucoup plus joli. Ici point
d'intervention de dragons ni de garde municipale : un brave
homme de maréchal de France apaise la sédition au moyen
d'un bal et de bouquets; c'est un moyen assez bon pour avoir
à recommencer le lendemain.
îtounellfe.
M. Harel prendra sous pou de jours la direction de la
Porte-Saint-Martin, qu'une administration désordonnée mena-
çait d'une ruine prochaine. Madame Dorval , par suite de cette
mesure, va passer au faubourg Saint-Germain pour quelque temps
et jouera à l'Odéon le rôle qu'elle a créé dans Antony; M. Loc-
kroy jouera le rôle de Bocage. M. Harel saisira probablement
cette occasion pour rattacher à l'un des deux théâtres qu'il va
diriger M. Bocage. S'il veut rivaliser avec Barbaia, sa pre-
mière tâche doit être l'à-propos et l'activité.
— La vie d'un cheval que le Cirque-Olympique offre tous
les soirs à ses habitués est le développement d'une spirituelle
lithographie de M. Victor Adam.
L'ARTISTE.
193
i^miï-7lvt$.
Nous empruntons au Temps l'article suivant. Ce
morceau nous a paru renfermer une série de réflexions
judicieuses sur les questions relatives a rencouragemeiit
.et à l'administration des arts. Plusieurs points de la dis-
cussion engagée mériteraient sans doute d'être plus am-
plement éclaircis, et nous y reviendrons volontiers. Mais
aujourd'hui , en forme de proœminm et d'introduction ,
nous nous hâtons de publier ces idées , avec lesquelles
nous sympathisons sérieusement.
SUR LA RÉUNION DES BEAUX-ARTS A LA
LISTE CIVILE.
Ce n'est pas sans regret et sans avoir fait quelque résis-
tahce, nous assure-t-on, que M. le ministre des travaux
publics a consenti a laisser réunir à la future administra-
tion de la liste civile une des plus belles et des plus im-
portantes attributions de son ministère , la division des
beaux-aits. Il paraît que c'était un point convenu depuis
long-temps avec le prédécesseur de M. Périer : aussi
tous les efforts de M. d'Argout pour faire prévaloir dans
cette question le système d'adniiinstration responsable, le
seul système qui eût été justement applicable , ont-ils
échoué devant les volontés ou les prétentions de la cour.
Ainsi donc les beaux-arts, sinon les choses de la poli-
tique , vont retomber entièrement dans l'ornière de la
restauration.
Au lieu d'un chef de division dont les actes et les
propositions étaient nécessairement soumis "a toutes les
formes de la justice administrative, les artistes auront
pour administrateur quelque charge qui n'aïua pour tout
code que son caprice ou la volonté de ses prolecteurs.
Au lieu d'un ministre responsable et de la publici'é,
ils auront quelque Mécène au langage bienveillant et
}M>li , qui les appellera mon cher et leur serrera la main,
mais qui ne lira ni leurs pétitions ni leurs projets, caries
affaires a la cour ne se traitent guère qu'en de doux en-
tretiens ou pur billets parfumés.
En un mot , h la coiu" les artistes seront prote'ge's et
secourus. Au ministère , ils seraient goiwerne's et encou-
ragés.
La Chambre aura a juger lequel de ces deux systèmes
est le plus digne et le plus juste. KUe examinera si les
écoles de chant, de dessin, de peinture, si les acadé-
mies, les bibliothèques, les musées, les manufactures
d'ol)jcts d'art , les établissemens scientifiques , les théâtres,
TOME II. t9' LIVRAISON.
les exploitations de marbres , les pensions aux gens de
lettres, etc., seront mieux placés sous la loi du bon plai-
sir que soas celle de la responsabilité et du contrôle. Fille
pourra reporter son attention sur les temps de l'empire,
dont il ne faut pas craindre d'invoquer les actes lorsqu'il
^'agit de bonne administration. A cette grande époque ,
où des monumens étaient entrepris de toutes parts , où
chaque peintre avait ime victoire a consacrer, chaque
sculpteur un grand homme a reproduire, où la France
avait un tiers de plus d'étendue, en quoi con.sistait-elle
cette administration des arts? En un seul bureau placé
sous l'autorité d'un chef de division du ministère de
l'intérieur. Ce bureau a enfanté une division, et cette
division est sur le point d'enfanter une intendance. Ainsi,
à mesure que les travaux ont diminué, les cadres de l'ad-
ministration se sont élargis. La Chambre pèsera ces con-
sidérations, et ne se laissera pas entraîner h céder sans di.s-
cussion au désir qui pourrait être manifesté en haut lieu.
Le protectorat des arts attribué législativcment au roi
est un non-sens' dans notre gouvernementconstitutioune!,
car ici les beaux-arts ne sont qu'ifne industrie, et l'état
est le protecteur naturel de toutes les industries. On peut
juger, au reste, par le potager qu'on vient de planter de-
vant le château des Tuileries, quelle direction élevée
cette branche d'administration recevrait si elle tombait
entre les mains de la cour. Elle y compte cependant bien,
car on nous assure que toutes les places qui en dépndent
sont déjà promises ou données. On nous a même affiimé
qu'une grande commande avait été faite , mais d'une fa-
çon si singulière que nous ne saurions y ajouter foi. Il
s'agit des portraits du roi , qu'en termes d'administration
ou peut-être même en termes d'art on appelle officiels ,
et qui sont destinés aux tribunaux et aux mairies de»
grandes villes. U paraîtrait qu'un marché aurait été passe
pour l'exécution de ces portraits avec trois on quatre
peintres favorisés et qui les feraient tous exécuter a forfait
et a leurs risques et périls. Cette habileté de se procurer
de la peinture au rabais serait, il faut l'avouer, une
étrange manière d'encourager les arts : aussi désirons-nous
vivement que ce ne soit qu'un bruit, qu'on juger» sans
doute a propos de démentir.
M tf ■
Charlet , j'aime vos enfans autant que j'aime vos soldats.
Vos soldats sont goguenards, spirituels, insoucians , flâ-
neurs; vos enfans .sont vifs, jolis ,musards, malins; mais
il me semble que, comparés à ce que vous faites pour vos
<9
iOi
L'ARTISTE.
grognards, ou seulement pour vos conscrits, vous êtes
un père bien <lur pour vos enfans , mon bon Ciiarlet !
Vous donnez "a vos soldais tout ce que vous pouvez
leur donner : du pain , du vin , de la poudre, du fromage,
des fusils, qui ne sont pas des fusils-Gisquet du tout ; du
tabac à fumer, a priser et a chiquer, des cuisinières qui_
mettent en reserve le premier bouillon de l'amour , toutes
les délices de la vie , en un mot , vous les donnez à vos
soldats. Après la bataille d'Austerlitz, Napoléon ue fai-
sait pas mieux pour sa bonne armée que vous pour la vôtre,
Charlet.
Eu effet , que manque-t-il a vos soldats ? Ils jouent, ils
chantent , ils se jjatteut , ils font l'amour , ils s'en vont de
chez leurs parens, ils rentrent chez leurs parens ; autrefois
même vous leur donniez la croix d'honneur , et aujour-
d'hui , par une nouvelle et touchante sollicitude, depuis
nos légionnaires par boisseaux , vous ne donnez plus la
croix d'honneur, même aux plus vieilles moustaches. Vous
veillez sur la considération qui leur est due , et plutôt que
d'en faire des chevaliers, vous aimeriez autant les appeler
ducs et marquis, d'autant plus que vous en avez le droit,
Charlet, connue cela a été suivi il y a trois jours.
Enfin , mon ami , je serais trop long si je voulais énu-
luérer tous vos bienfaits pour votre armée. Vous êtes un
bon compagnon pohr les braves , mon général. Quelle
armée est plus heureuse que la vôtre ? Je suis sûr qu'à
voir seulement vos guerriers se réjouir et à les entendre
parler, aux portes des vitriers , dans les boutiques de bar-
biers , et cliez nous tous , qui préférons l'ombre d'un
Charlet au plus excellent tableau de genre en chair et en
os, il s'est faitplus d'engagemens volontaires que n'en sau-
rait faire le gouvernement lui-même, tout gouvernement
qu'il est.
Or, ceci me préoccupe et m'afflige pour toi , mon gé-
néral, pour toi, le petit caporal en redingote grise de
tant de corps-de-garde et de bivouacs ; c'est que si tu es
essentiellement bon et complaisant pour les guerriers , eu
revanche tu es essentiellement dur et impitoyable pour
les enfans.
Je te le demande, quel mal t'ont doue fait ces jolis enfans
pour être si acharné contre eux ? A peine as-tu fait un
enfant mutin, railleur, espiègle, l'œil vif, la peau blan-
che, la dent saine, la main friponne, le pied petit, il
faut absolument que tu mènes cet enfant "a l'école, iflé-
cliant que tu es. Vite ! donnez aux enfaus de Charlet un
livre, un cornet, uneécritoire, un bonnet d'âne, un maître
d'école, condu isrz-les chez les Frères ou chez les Mutuels,
ainsi le veut Charlet. 11 faut que les enfans de Charlet
aient un livre "a la main et un pédagogue derrière le dos.
Pauvres , pauvres enfans ! et les voilà qui bâillent à se dé-
crocher les mâchoires ! les voilà qui tendent la main au
châtiment , qui font deux heures de faction à genoux , les
voilà qui se moquent impitoyablement de leur maître ,
sûrs d'être fouettés à leur retour. Appelles-tu donc cela
èlre bon et paternel, Charlet? Quand tu te regardes dans la
glace, n'esl-tu pas honteux de ton personnage et de ton
air dur pour ces enfans , ta création? T'es-tu donc figuré
qu'il n'y avait dans la vie d'un enfant que ceci : appren-
dre à lire ! 0 quelle erreur, mon pédagogue ! Quel crime,
mon bon père? Que diable voulez-vous que vos enfans
deviennent s'ils savent lire ? Voici encore un enfant que
vous faites ! L'enfant n'est pas plus tôt fait que vous le pla-
cez entre les genoux d'un vieillard qui lui apprend à lire.
Mais, encore une fois, vous perdez cet enfant, cruel Char-
let. Vous lui abrutissez l'intelligence , vous déformez cet
esprit si naïf et si jeune ! Charlet ! Charlet ! il en est
temps encore, c'estàpeine s'il sait épeler votre nouvel en-
fant , arrachez l'alphabet des mains de cet enfant , ren-
dez-le à ses jeux folâtres, prenez pitié de lui, Charlet.
Prenez pitié de lui ! Essayez de ne pas lui apprendre à
lire. Quand il saura lire, qui vous dit, Charlet , qu'il sera
assez sage pour ne jamais ouvrir un livre, et s'il ouvre
un livre n'est-il pas perdu sans retour? A vous voir faire
ainsi le maître d'école, ne dirait-on pas que nous sommes
dans un temps de chefs-d'œuvre, et qu'on publie tous les
jours des livres lisibles ? 0 mon ami , vous qui ne lisez
jamais, j'imagine, car sans cela conmient auriez -vous tout
l'esprit que vous avez! mon ami Charlet, dans votre
ignorance complète, dans votreatelier en désordre , dans
votre molle et béate paresse , improvisateur nonchalant qui
jetez au vent vos chefs-d'œuvre , comme le vieil Homère
jetait ses vers à la foule, pourquoi voudriez-vous, Charlet,
qu'il n'y eût que vous exempt de lire nos chefs-d'œuvre
de chaque matin? Voyez-vous, l'art délire aujourd'hui ,
c'est le crétinisme poussé à son dernier degré. Savoir lire
aujourd'hui, c'est être exposé à chaque instant aux romans
de nos femmes bel esprit , aux mémoires des valets-de-
chambre et des dames de compagnie , aux histoires écri-
tes par les préfets de police , aux statistiques à trois cou-
leurs , aux comédies en cinq actes de M. Bonjour ? Savoir
lire aujourd'hui , c'est n'avoir en soi-même aucun moyen
d'éviter les journaux , les brochures , les revues, les pros-
pectus, les chansons séditieuses et autres, les injures des
écrivains du ministère, en un mot tout l'attirail de la
pensée littéraire et politique qui déborde de toutes parts
et qui menace d'inonder, si cela continue, nos esprits, nos
âmes, nos cœurs ; et tu voudrais avec de pareils dangers
continuera faire apprendre à lire a tes enfans, Charlet!
Tu ne songes tu donc pas, malheureux, que presque tous
les coupletiers savent lire? que sur trois faiseurs de mé-
lodrames , il y en a deux qui savent lire , et que le troi-
sième connaît presque toujours ses lettres? As-tu songé à
L'ARTISTE.
i96
cela , loi , insouciant philosoplic! père dénaturé ! homme
immoral, avec ta rage dn faire épcler les eufans? As-tu
songé à cela que peut-être tu nous élevais des faiseurs de
romans en quatre volumes , des créateurs de vaudevilles
par nioilié et par tiers? As-tt\ songé a tout cela , toi leur
ami , toi leur père. As-tu songea l'ennui qui persécutera
ces enfans s'ils savent lire, a l'ennui qu'ils nous donne-
ront s'ils se mettent h écrire? Je sais bien que cela t'est
bien égal a toiHaneur qui l)ois et qui fiiiiie , et qui t'épa-
nouis au soleil comme une huître ! Maisii nous qui lisons,
à nous qni allons au théâtre , a nous oisifs occupés de
livres et de drames, il nous importe beaucoup ([u'on
n'apprenne plus a lire à personne , plus a écrire a per-
sonne, que le monde des écrivains s'éteigne d'épuisement,
afin que nous soyons tous aussi libres , aussi heureux ,
aussi insoucians que toi, mous Charlet, afin que nous
n'ayons plus rien a entendre, plus rien à juger, plus rien
h voir que ton oeuvre a toi, mon génie, ou pour mieux
dire les trois et quatre coups de crayon que tu appelles
ton œuvre , celte espèce de hasard qui ressemble si fort
au fini du gém'e, ce quelque chose que tu sais faire les
yeux fermés, si fort ton cœur est ouvert! tant il y a d'in-
telligence dans ton amc! Ainsi donc arrache-moi le livre
des mains de cet enfant.
Plus de livre pour les enfuns, plus de livres, plus de
maître. Laissc-lcs courir dans la rue comme des bohé-
miens, laissc-lcs se vatitrer dans la fange comme des ca-
nards , laisse-les se moquer de tout ce qui respire connue
ferait Molière lui-même, comme tu fais toi-même, inno-
cent et redoutable Charlet. C'en est fait , jette la bride
sur le cou de les enfans comme sur le cou de tes soldats.
Sois aussi bon pour les uns que pour les autres , sois la
providence des uns connue tu es la providence des autres,
qu'on bénisse ton nom dans les quinconces comme dans
les casernes. Soldats et enfans, joignez vos mains et répé-
tez voire palor la bouche pleine : Notre père Charlet, f/iii
êtes à yau^irard entre tesjleiirs et ta femme , ton pot de
bière , ta pipe et quelques grognards de la première es-
pèce , priez pour nous !
Voila ce que j'avais a te dire , Charlet ; prends pitié
de tes enfans; et puis, bénis-moi qnt^lque peu, mon
grand artiste. Envoie-moi un morceau de ta vieille che-
mise , laisse-nioi fumer dans ta pipe la plus noire, Char-
let, mon héros, mon grand saint, mon sublime patron,
que je puisse baiser quehju'nne de tes reliques, car je suis
dévot à ton génie, car je suis suis le Irès-inunble scrvitem-
de tes sodats et l'ami le plus niais de les petits enfans.
Tionjour, Cliailel !
Jui.Es Jamn.
Paris , le ty ilcccinbrp.
rtttcraturf.
LES FEUILLES D'AUTOMNE,
PAU vicTon uuuu
Le nouveau recueil lyrique de M. Hugo arrive dans un mo-
ment qui présente de singulières conditions d'imparlialite : s'il
est vrai , Couiinc l'a dit (luclqne part mad.imc de Duras , qu'il
n'y a pas de juge plus équitable que In tristesse , jamais époque
ne fut plus favorable à l'appréciation sérieuse et dcsioteressec
d'un volume de poésies.
Où sont allées et que sont devenues toutes ces haines vivaocs,
toutes CCS inimitiés tumultueuses , que le poète a rcnrontrers
sur sa route , qui ont accompagne tous ses pas de glapissantes
symphonies? Où sont les jours où M. HolTinann troiiTait dans
le Corps Bleu trois colonnes de journal , et distribuait à s«s lec-
teurs les parcelles de saliautnine raillerie, comme Desc.ii tes pro-
pose dans les premières pages de sa Méthode de diviser lès élc-
mcns d'une question. Depuis i Su'i jusqu'en i8i7, M.Hugo n'.i
jamais rencontre' le silence ni l'inattention. Il a toujours eu af-
faire à des ennemis acliarnés et jaloux, à des amis empresses ;
\vsOdes, les Ballades, les Orientales, ont soulevé sur leur
]:assage de glorieuses tempêtes. Bug Jargal et le Condamne'
ont eu aussi leurs luttes et leurs victoires. Puis sont venues les
batailles rangées, 1rs engagemens réguliei-s, les e'vulutioiis slra-
Irgiques empruntées à l'oll.ird et à Jomini , les jo
nani(\\ù, après V Othello, ont encore tn>uvé des
' Un vol. iii-8°, chri Eugène Rendue!. Pii\ : i r.
i96
L'ARTISTE.
applaudissemens que le rhume et l'engourdissement n'avaient pu
atteindre.
La restauration, avec son opposition et son loyalisme sytéma-
tiqueraent organises, avait fait aux lettres , à l'art, à la poésie ,
une paix profonde , des loisirs et un bonheur merveilleux , que
nous serons long-temps encore à retrouver et à ressaisir. Avant
que le flot des passions politiques ait creuse' son lit et pris le
cours qu'il doit suivre, nous aurons à dévorer bien des années
d'indifférence pour les choses de fantaisie pure , bien des con-
versations de salon et de rue sur la chose publique , comme on
dit.
Notre-Dame de Paris , la plus e'ieve'e , la plus complète et
la plus harmonieuse de foutes les compositions épiques de
M. Hugo , en sait bien quelque chose et s'en est ressenti. Un an
plus tôt, même sous l'administration de M. Labourdonnaye
et de M. dePolignac, de combien d'encre n'eût-on pas couvert je
ne sais quel nombre de feuilles de papier pour ou contre l'archi-
tecture gothique, pour ou, contre la vérité historique et locale
des descriptions , la création et la conduite des caractères, l'in-
vention et la logique de la fable , la vraisemblance et la combi-
naison desincidens. Aulieu de cela, qu'avons-nous vu? Quelques
lectures silencieuses et recueillies, et, maigre le succès très-réel
du livre , quelques remarques échangées et presque chuchotées
à l'oreille par ceux qui prennent encore au sérieux les ouvrages
d'imagination. Il s'est bien rencontre quelques censeurs de bonne
foi et sincères, qui ont signalé la longueur des développemens
dans la première moitié du récit, et qui ont blâmé l'auteur d'a-
voir réservé toutes ses forces et toute sa chaleur d'entrailles
pour le second volume. Mais en dehors de ces rares discussions
il ne s'est pas fait beaucoup de bruit autour de Notre-Dame.
L'attention des esprits était ailleurs.
Les Feuilles d'automne seront-elles plus heureuses que le
dernier roman de M. Hugo? Nous le souhaitons de grand cœurj
mais sans l'espérer. C'est, à vrai dire, une éluàe curieuse et in-
structive que l'analyse de la nouvelle manière poétique que l'au-
teur vient de nous révéler dans ce volume. Ce n'est plus comme
dans les recueils publiés en i8'2'2, 1824 et '827, un lyrisme
ingénu, et pompeux malgré son ingénuité, qui écoute et repro-
duit naïvement, sans trop d'apprcis ni d'efforts, le retentisse-
ment douloureux ou joyeux des évonemcns au fond de son auie^
rappelant dans la forme individuelle et dans l'enchaînement de
ses strophes , tantôt l'enthousiasme de Pindarc , tantôt la rêve-
rie satirique d'Horace. Les Feuilles d'automne ne ressemblent
pas davantage aux Orientales. Le poète a volontairement dé-
daigné et répudié comme un bagage inutile cette profusion d'i-
mages gigantesques, qui éblouit les yeux et déguise trop souvent
la suite et la simplicité des idées; il n'y a pas dans les Feuilles
d'automne une seule pièce qui se puisse comparer, pour l'ap-
pareil lyrique, au Feu du Ciel, la première et la plus riche de
toutes les Orientales. L'auteur, à ce qu'il paraît , a compris
qu'il était arrivé aux dernières limites de la phraséologie poéti-
que, qu'il avait épuisé les dernières ressources de la langue ,
([u'il ne pouvait faire un pas de plus sans arriver à la confusion
et à l'obscurité ; que s'il voulait im|)rimer au métal qu'il avait
fondu et forgé de ses mains une forme nouvelle et inconnue , il
<
risquait de le briser en mille pièces : il s'en est donc tenu aux
cordes qu'il avait trouvées; et encore devons-nous dire qu'il
n'a pas fait vibrer cette fois-ci toutes celles que nous lui connais-
sons et dont il est le maître.
Et ainsi , les Feuilles d'automne commencent un nouveau
cycle poétique , et l'on ne concevrait guère qu'il en fût autre-
ment. Comment se pourrait-il faire, en effet, qu'un esprit élevé,
condamné fatalement au progrès et à la rénovation, assistât
pendant un espace de douze années à l'histoire qui se fait , aux
drames qui se jouent et s'accomplissent , et comprît toujours de
même sorte les scènes et les actes dont la pièce se compose? Ici,
qu'il nous soit permis de le dire, la logique réside irrésistible-
ment dans l'inconséquence, et l'absurdité consiste à ne pas
changer.
Nous sommes donc bien loin de nous étonner que M. Hugo
ait changé sa manière ; et cette question , si c'en est une , est
aussitôt résolue que posée. Mais il s'en présente une autre , et
plus grave , et qui ne se résout pas si facilement. Les modifica-
tions métriques apportées au système que l'auteur a suivi jus-
qu'ici sont-elles purement personnelles et spontanées , ou sont-
elles imitées , venues d'ailleurs, inspirées de plus loin? Au pre-
mier abord on se prononce volontiers pour l'affirmative ; mais
à mesure qu'on avance dans la lecture du volume, la conviction
s'altère, la certitude chancelé, et on change d'avis. Nous décla-
rons dans toute la sincérité de notre ame , et après un examen
approfondi , que la pente de la rêverie nous semble un ressou-
venirdu procédé dantesque nationalisé en France par M. Antony
Deschamps, et que Y Ode à M. Lamartine reproduit, à s'y
méprendre, les formes et le mouvement des Méditations. UOde
à David, statuaire , n'est pas non plus sans analogie avec
ÏOde à M. de Bonald.
En dehors de ces critiques, que la justice et la loyaHté nor.s
font un devoir de publier, il reste encore dans les Feuilles
d'automne assez de belles et poétiques inspirations pour dé-
border de haut et de loin notre blâme et nos récriminations.
Peut-être , il est vrai , faut-il ajouter que le poète s'en fie trop
souvent à la rime pour le développement et l'évolution de ses
idées; qu'au lieu d'encadrer sa pensée dans le mètre , il prend
volonticps le mètre comme un instrument d'étudeet d'invention;
qu'cn-un mot il procède avec trop de complaisance de la cir-
conférence au centre , plutôt que du centre à la circonférence ,
du mot à l'idée , plutôt (jue de l'idée au mot; témoin la Prière
pour tous , qui commence naïvement , et qui continue et s'a-
chève par des hors-d'œuvre que la rime déguise et justifie, mais
que la raison condamne.
Mais au-dessus et au-delà de ces remarques étroites et spé-
ciales, que nous livrons pour ce qu'elles valent et comme elles
nous sont venues, pour la fidèle expression de notre pensée, il
y a une question plus générale et plus haute que l'auteur a sou-
levée dans le prologue et l'épilogue de son volume, dans la pré-
face et la dernière pièce , la position et la mission du poète en
i83i. Où va la poésie de nos jours, à qui s'adresse-t-elle et
que peut-elle prétendre? Peut-elle et doit-elle recommencer le
rôle de Sophocle ou de Pindare? Les jours de Tyrtée et d' .Aris-
tophane ne sont-ils pas plutôt revenus? Obtiendra t-on du siècle
i
L'ARTISTE.
197
qu'il se détache de ses intc'rêts et de ses passions pour écouter
une voix solitaire ? Et quand mille bouches à la fois s'ouvrent
à l'cnvi pour débattre et résoudre les questions actuelles et vi-
vantes, le peuple des lecteurs consent ira- t-il qu'une rêverie
calm^ et paisible le distraie de sa vie d'ambition et de haine ,
pour le convier à la réflexion et à la poésie? Oh 1 que non pas.
Résumez , si vous le pouvez , ce qu'il y a de plus intime et de
plus poignant dans la discussion commencée en Europe depuis
quinze mois; parlez-nous de la lutte engagée entre les nations
et les rois. Mais n'espérez pas que la forme la plus exquise et
la plus parfaite réussisse jamais à concentrer l'attention et l'en-
thousiasme sur vos méditations, dussiez-vous les entremêler d'a-
mères satires sur les Démosthcnes, les Cicérons, les Mirabeaux,
dont nos rostres sont encombrés. Votre tribune à vous n'est pas
si élevée , si supérieure aux choses de ce monde , que vous ne
puissiez du haut de vos strophes, de vos tercets et de vos sixains,
haranguer et pacifier les passions qui se heurtent et se déchi-
rent sur la place publique. Est-ce au Luxembourg ou der-
rière la statue de Condé qu'il est permis seulement de saisir et
d'analyser les questions publiques? Avez-vous besoin de la pairie
ou de la députation pour accomplir vos devoirs civiques ?
Au reste, M. Hugo nous promet un volume de poésies histo-
riques et politiques. Nous l'attendons avec impatience à cette
nouvelle épreuve.
Gustave Planche.
Jz^i
///r/'Cfàerfi
NOTICE
stn
LA VIE, ET LES OUVRAGKS DE HEISRIK WERGÉLAnI) ,
POÈTE NORvéciER.
La littérature moderne des nations septentrionales a déjà
fourni de gnuids noms à la renommée. Les harpesqui retentirent
des louanges d'Odin ont repris la voix après des siècles de si-
lence; des chants nouveaux, notés sur la même clef que les
hymnes de l'Edda , ont réveillé de nos jours les échos de la
Scandinavie. De beaux génies se sont montrés dignes de re-
cueillir l'héritage des formidables traditions que les dieux du
Nord ont laissées sur leurs gigantesques autels. On connaît, sur
cette mythologie sauvage , un drame remarquable d'un poète
suédois, et les fouilles littéraires de la France ont donne des
fragmens de ce poème dont les héros eurent des autels so\is la
tente d'Alaric et furent invoqués sur les ruines de Rome.
Parmi ceux qui ont le plus aidé à cette renaissance de la lit-
térature du Nord, un jeune poète, Henrik Wergéland, doit
être mis au pienu'er rang. Bien i{u'il soit encore ignoré parmi
nous , il est déjà célèbre dans sa patrie , et son nom se mêle glo-
rieusement au nom des OEslincleger et des Ewald. A peine à la
première fleur de l'âge, il a déjà donné de nombreux témoi-
gnages d'un génie fécond et nerveux, et plusieurs de ses poèmes
parleront de sa patrie à la postéi ité.
Henrik Wergéland est né à Eiswold , en Norvège , dans la
ville même où le général français Bernadotte, aujourd'hui
Charles II , a reçu des mains du peuple la charte constitution-
nelle de cette nation. Le père du jeime poète exerce à Eiswold
les fonctions de ministre du cuhe; poète lui-même, il a fait don-
ner à son fils cette éducation sérieuse qui a rendu si célèbre»
les écoles de l'Allemagne.
Plusieurs comédie$.ct une tragédie ont été le» premiers essai»
du jeune Wergéland ; plus tard il a fait paraître un recueil de
poésies lyriques, et c'est là surtout que son talent a pris im es-
sor remarquable. La concise énergie de son style , ses idées ser-
rées et rapides, sa manière opposée à celledes poètes allemands,
en possession de donner le ton de la poésie , ont fait regarder
Henrik Wergéland comme créateur d'un genre à part , comme
novateur et chef d'école, k ce titre on lui a prodigué la louange
et le blâme , et , comme il arrive aux hommes de génie , tandis
que certains l'élevaient trop haut, d'autres le déprimaient outre
mesure; mais les hommes de génie ressemblent à ce héros de
l'Iliade qu'une main divine avait plongé dans le Styx : ib ont
reçu de la nature une trempe qui les rend invulnérables à tous
les traits. Wergéland ne fut point arrêté par les efforts de ses
détracteurs : il poursuivit sa carrière et agrandit , par de nou-
velles œuvres , sa renommée naissante.
L ouvrage le plus remarquable qu'ait publié jusqu'à ce jour
Henrik Wergéland est un grand poème d'un genre nouveau
qui embrasse toute l'étendue des destins de l'humanité; ce poème
a pour titre : la Création , l'Homme, le Messie , et il déroule,
dans l'espace de sept cents pages, les tableaux nombreux et va-
riés de ces trois grandes époques de l'existence du monde.
Avant que d'entrer dans l'analyse même de l'ouvrage , nous
citwons un article inséré, par un compatriote de l'auteur, dans
un journal norvégien. M. Hielm, un des plus célèbres députés
de la Norvège, homme de lettres , rédacteur d'un journal des-
tiné à répandre les lumières dans son pays , s'exprime ainsi à
l'occasion du poème de la Création , l'Homme , le Messie :
« Sous ce titre , Henrik ^^ ergéland , le plus brillant et
» le plus fécond des poètes de la Norvège , a donné au public
» un ouvrage aussi étendu que solide. Les premiers travaux de
» ce jeune poète suffisaient pour faire concevoir ime haute idée
» de la prefondcur et de la fécondité de son génie. A la variété
» de ses inspirations, à sa verve toujours heiu-euse à rendre
» les fantaisies tantôt sombres, tantôt riantes de V humour , on
» pouvait reconnaître qu'il avait hérité de la harpe de Shaks-
» pcare ; mais le nouvel ouvrage que nous annonçons aujour-
» d'hui nous semble la plus brillante production de cette litlé-
» rature naissante de la Norvège, qui se développe, à travers
» raille obstacles , avec toute la force et toute la hardiesse de
» la jeunesse. » '
Une indication rapide des principales idées qui servent de
' Journal universet Non^'i^ien, qui a paru aa mois d'oclobrc (830,
tume I*', art ».
i98
L'ARTISTE.
londemcnt à l'ouvrage , quelques citations courtes et sans suite ,
seront impuissantes à faire concevoir l'ensemble gigantesque du
poème de la Création. Tout ce qu'il peut y avoir d'harmonie
et de variété' dans un ouvrage d'aussi longue haleine ne se ré-
vèle qu'à la lecture. Mais quelle que soit l'insuffisance de la
critique à reproduire toutes les beautés de l'ensemble, la singu-
larité de la conception, la verve et l'originalité qui régnent dans
les détails ne laisseront pas de frapper vivement. Ce poème est
jeté dans la forme dramatique. Trois divisions, dont la pre-
mière comprend la création de la terre; la seconde, la création
de l'homme et son histoire jusqu'au Messie; la troisième, la
venue du Messie et ses œuvres, partagent comme en trois ac-
tes cet immense drame.
A la levée de la toile , le poète présente l'image de la terre
encore imparfaite , sans habitans , sans soleil et sans vie. Dieu
n'a point mis la dernière main à son œuvre. L'artiste invisible
achève quelque autre monde , après quoi il viendra donner ses
Qidrcs pour la future demeure de l'homme. Or la tsrre est le
plus jeune des mondes. Les étoiles brillent de toutes parts autour
d'elle, et des multitudes d'esprits s'en vont, cheminant de l'un
à l'autre dans l'espace. Leurs entretiens remplissent la scène; ils
parlent des merveilles de la création, ils font leurs conjectures
sur ce monde nouveau qui sm-git au centre de l'univers , et us
chantent les louanges de Dieu. Mais Dieu a commandé ses an-
ges; les puissances créatrices vont passer sur la terre , et la face
de la terre va être changée. Le soleil paraît à l'Orient : un es-
prit le gouverne. Ils s'en vont semant les fleurs et les gazons
dans les vallées. A leur approche, les plantes bienfaisantes
croissent de tous côtés , et les animaux paisibles jouissent de
leur premier matin. L'esprit qui règne dans l'astre du jour est
celui qui préside à la vie, au bien , au bonheur; mais sa puis-
sance est balancée par celle d'un autre esprit qui règne dans les
ténèbres de la nuit, et qui va paraître à l'Occident. A peine le
soleil a-t-il atteint le terme de sa course que les deux espri^f se
trouvent face à face : chacun poursuit sa mission. La nuit vient
couvrir de ses ombres les solitudes enchantées que le jour inon-
dait naguère de ses pures clartés. Les poisons se cachent sous
l'herbe, filtrent dans le calice des fleurs; les bêtes malfaisantes
parcourent les déserts et promènent dans l'ombre la terreur et la
désolation. L'esprit qui règne sur la nuit est celui qui préside à
la mort , au mal , au malheur. Les deux esprits se combattent
sans cesse, et l'un se hâte de dévorer ce que l'autre produit.
Ainsi se conduit le premier acte du drame. Passons au second.
Après quelque temps d'une lutte continuelle , l'esprit de la vie
voulut donner à la terre une créature qui pût se soustraire à l'in-
fluence de son ennemi. « Je produirai, dit-il à l'esprit de la
mort, une chose que tu n'oseras pas détruire; je formerai l'être
le plus parlait de la création : cet être ce sera l'homme. Le li-
mon avec lequel je bâtirai son corps sera un sacré sanctuaire où
viendront habiter les esprits célestes. » L'esprit de la mort ré-
;)ondit . « Je mêlerai des eprits de mal et de ténèbres aux purs
élémens de son ame , et l'homme , comme tout le reste , devien-
dra ma proie. »
Ici le j)octe forme l'ame de l'homme d'une réunion de bons et
de mauvais esprits; et certes, quelque étrange que puisse paraître
une semblable conception , elle n'a pas moins de sens que les
systèmes d'un grand nombre de métaphysiciens, et elle fournit
de plus au poète une foule de rapprochemcas ingénieux, rem-
plis de charme et de variété. Nous regrettons de ne pouvoir ac-
compagner le chantre de la création quand il visite les liçux oii
1 humanité a laissé quelque profond sotivenir. Nous voudrions
errer avec lui parmi les bosquets de l'Édcn, nous reposer sous
la tente du patriarche, et contempler ces primitives soHtudes
qui s'ouvraient sans fin sur la terre et dans les cienx aux re-
gards étonnés des premiers voyageurs. Une scène du délu-
ge , que nous regrettons de ne pouvoir citer , montre de
quelle manière nouvelle le poète envisage des sujets si sou-
vent traités. Il a vu sur le visage de ces hommes , que le
cercueil mouvant des mers poursuivait de rochers en rochers,
jusqu'au dernier sommet des montagnes, l'expression de la vertu
et du vice poussés à leur plus haut degré de puissance. Dans
cette scène , parfois sublime , l'homme vertueux et l'homme
dépravé se montrent , chacun à sa manière, également prodi-
gieux. Déjà les vallées et les plaines sont cachées sous les vagues;
la tempête règne de toute part au cieux et sur les flots ; des
hommes sont rassemblés , à la cime d'une montagne , autour
d'un autel.
Le poète poursuit et arrive à l'époque de la venue du Messie.
Ici finit le second acte.
Les tableaux de la naissance, de la vie et de la mort du Mes-
sie remplissent le troisième acte. L'auteur ne considère point le
Messie comme dieu : Jésus Chriet n'est à ses yeux que la na-
ture humaine arrivée à son plus haut point de perfection. De la
venue du Messie date l'affranchissenient du monde. Ses doc-
trines sont le type de toutes les doctrines qui tendent à faciliter
parmi les hommes l'établissement de la liberté. Lorsque le
Christ a péri, victime de la fatale influence qu'exerce sur l'hu-
manité le mauvais principe , lorsque cette croix , « sur laquelle
se doit appuyer le monde , » s'est élevée au sommet du Golgo-
tha . tout est fini. Un chœur d'esprits célestes annonce que
l'humanité marchera désormais dans la voie des lumières et de
la liberté. Ici le poète chante ses adieux à cette longue caravane
des générations humaines qu'il a si long-temps suivie à travers
les siècles et les révolutions. Du haut des rochers de la mon-
tagne sainte il r< garde l'errante famille des cnfans d'Adam s'é-
loigner de lui pour jamais, et poursuivre lentement son voyage
sur cette route infinie oii l'humanité cherchera éternellement
une perfection qui s'éloignera toujours.
Tel est le fond du poème. Nous connaissons peu de sujets aussi
])oétiques; les Français n'en ont pas jusqu'ici traité de sembla-
bles ; mais le siècle où noue vivons est destiné à doter notre pa-
trie de toutes les sortes de merveilles. Dans le ii;êrae temps que
le poète norvégien écrivait les scènes de la Création , un poète
français mûrissait une idée gigantesque. Cette conception d'un
jeune écrivain, dont la France commence à pressentir le génie,
nousa rappelé qiu'lque chose du drame de Lt Création; mah si la
hardiesse du poète étranger nous avait étonné, la supériorité du
poète français ne nous a point fait une impression moins vive. Le
sujet est envisagé sous un point de vue plus original ; et le plan
se dessine avec plus do grandeur; on dirait qu'imc de ces muses
L'ARTISTE.
-199
qui inspirait autrefois les poètes Scandinaves est venue sous le
beau ciel de la France faire entendre , dans toute leur harmo-
nie, des chants à peine articules au milieu des vents et des fri-
mas du Nord. Nous ne voulons pas divulguer le secret du poète.
Si nous venions à le nommer il nous en voudrait peut-être à
cause de notre impatiente amitié, mais il nous suffira, pour le
faire deviner, de dire qu'il montre toujours autant de génie que
de savoir , soit qu'il aille, loin de sa patrie , se frayer, après
le passage de l'auteur des Martyrs , imo nouvelle route sur les
ruines de la Grèce, soit que, du fond de sa retraite, il découvre ,
à travers la poussière du moyeffàgc , une ancienne gloire natio-
nale cachée depuis des siècles dans des e'popc'es inconnues.
Revenons au chantre delà création. Hcnrik Wergcland s'ex-
prime dans tout le cours de son drame avec l'accent d'un
homme passionne pour la liberté. Un grand nombre de ses poé-
sies lyriques sont composées à la louange de ceux qui l'ont ser-
vie. D'autres célèbrent les époques qu'elle a marquées de son
passage. Nous citerons en ce genre un fragment d'un poème
consacre à perpétuer le souvenir de ces années mémorables ^ui
changèrent la face de l'Europe vers le commencement du dix-
neuvièrae siècle. On trouve dans ce poème les stances sui-
vantes.
I.
.... Quel spectacle s'offre à mes regards! Quel bruit
frappe mes oreilles ! 0 siècle de la libellé I quel symbole assez
merveilleux pourra conter à l'avenir tes prodiges ? Ou sont les
mains qui creusèrent l'abîme sans fond de la chaudière des
gèans? Où sont les mains qui suspendirent aux nuées du ciel
égyptien les hauteurs de la pyramide? Où sont-elles pour écrire
ton histoire avec les gouffres des déserts et les rochers des mon-
tagnes ?
II.
O toi , que la mère des âges enfanta le dernier , toi dont le
jiassé prépara lentement les merveilles, toi qui devais recueillir
l'héritage de six mille années, siècle, je te salue! Lorequc la
main de Dieu t'eut lûncé dans les temps , tu parus comme le
plus grand des grands siècles qui avaient précédé ta naissance,
et ta tèlc , encore sans chevelure , s'éleva par-dessus la têlc
chauve des siècles tes aines. Tu vis à ton premier réveil deux
monstres pleins de jours se pencher sur ton berceau ; Hercule
gigantesque des âges, tes bras écrasèrent l'un contre l'autre
leurs fronts jumeaux : la tyrannie des vieux troues et la tyran-
nie des vieux autels tombèrent sans vie à tes pieds.
I.
En ce temps-ci chaque soleil qui se lève verse au sein de l'u-
nivers de nouveaux embrasenicns Les trônes s'en vont en
flammes Les plaintes inutiles des rois se perdent avec les
étincelles de leurs ])alais brùlans.... Les sceptres des tyrans se
brisent entre leurs royales mains . et les couronnes tombent
de leurs fronts comme les cheveux blanchis de la tèlc des vieil-
lards.
IV.
En ce temps-ci la course irrcgolièrc des jours trompe l'ai-
guille de l'horloge paisible ; les Iwtlemcns précipités des heures
ressemblent aux inég;dcs pulsations de l'artère agitée que la
fièvre travaille. Et maintenant donc que le timbre sonore cesse
de retentir, que le soleil cesse de manjuer sur l'antique cadran
l'heure accoutumée! Seuls aujourd'hui le fracas des troncs l'un
sur l'autre croûlans et la lueur des palais embrases nous révé-
leront les pas du temps!
V.
De sourds bourdonnemens se font entendre dans les hauteurs
des airs; on dirait d'une mer agitée roulant ses flots orageux
par-dessus la tète des cités, dans la demeure des éclairs et des
foudres. Un solennel écho porte ces bruits de montagne en mon-
tagne et de royaume en royaume , d'un bout à l'autre bout
de l'univers. C'est le tocsin des nations qui sonne le bap-
tême d'un siècle nouveau. Ce siècle, que le sang a régénéré ,
n'empruntera point son nom au nom d'un roi ni d'un pontife.
•Filleul auguste des peuples, il sera baptise siècle de la liberté!
Il ne nous reste plus qu'un mot à dire sur le poète nor-
végien.
Henrik Wergcland a visité la France. Les i)rodiges de nos
annales ont été , jusqu'au fond de la Norvège, exalter le nour-
risson de la muse étrangère, et l'arracher aux poétiques souve-
nirs de sa terre natale. Nousavons connu l'illustre voyageur; plus
d'unefois nous avons été son guidesurlescheminsde notre patrie.
N'est-ce pas un devoir pour nous de lui servir aujourd'hui d'in-
terprète auprès de cette France dont gous lui faisions jadis ad-
mirer les merveilles? Si nous avons eu assez de bonheur, mal-
gré toute notre insuffisance , pour faire deviner son génie ,
l'héritier des bardes Scandinaves n'aura point quitté les rivages
de la France sans remporter dans sa patrie un laurier de la pa-
trie de Racine.
V. DE Castelpers.
ÎVcimc Dramatique.
Quand approche la fin de l'année, les administrations théâ-
trales se hâtent de vider leurs cartons par ordre d'ancienneté,
et alors débordent de toutes parts drames , comédies , vaude-
villes , se poussant, se succédant avec une telle rapidité que les
sifflets de la veille se confondent avec les applaudissemens du
lendemain. Est-il assez de spectateurs pour ce torrent de pièces
quelquefois bonnes et souvent mauvaises? Les feuilletons de
journaux ne suffisent plus à les contenir , et les plumes se bri-
sent d'ennui ou de lassitude lorsqu'il faut enregistrer dix chutes
contre un succès. Les répertoires de théâtre ne sont plus que
des caUicombes.
Les mois de novembre et de décembre apportent, comme tou-
200
L'ARTISTE.
jours, un énorme tribut aux nécrologies dramatiques, etV artiste
est forcé de remuer la cendre des semaines passées. Heureux si
quelques vivans se portent bien dans cette collection posthume
d'enfans morts-nés.
L'Académie royale de Musique peut s'endoimir sur sa caisse
sonnante, au bruit uniforme des bravos adrairatifs , chaque fois
que Robert-le- Diable se montre entouré des prestiges de la
féerie scénique, de la danse et de la musique. M. Sosthènes , le
fameux chargé, qui voulait par programme ordonner des opéras
historiques nationaux , avait prophétisé Rohert-le-Diable.
Le Théâtre-Français, qui montait jadis laborieusement trois
ouvrages par année , se ravise aux conseils de M. Taylor , vé-
ritable artiste, ne vivant que pour l'art. M. Escousse , tout
jeune auteur de Farruck-le-Maure , nous a donné une tragé-
die en cinq actes et en vers que nous avons reçue comme accou-
tumés à de pareils présens. Il y a pourtant de la poésie et du
drame dans Pierre III, déclamation froidement horrible sur
les déportemens de Catherine de Russie, qui, avec l'aide d'Or-
loffson amant, se défait de son mari pour prévenir le divorce
et la punition de ses deliauches. Par malheur , ces Moscovites ,
ont tour à tour deux ou vingt pieds de hautj ce ne sont pas les
héros de Corneille.
Le Theatie-Italien a repris , au moyen du début de made-
moiselle Rairabaux , Vllaliana m ^Zgm . que l'absence de
mademoiselle Pesaroni avait laissé reposer. Mademoiselle Raim-
baux, fille de madame Gavaudan et élève de Garcia, a reçu de
sa mère une voix flexible, agréable, et de son maître une mé-
thode excellente 5 elle prononce seulement l'italien comme une
Française qui l'a étudié dans Feneroni. Cet opéra, monté avec
soin etdélivré de Bordogny, ne vieillit pas et peut passer pour
nouveau avec Rubini , Stintini et le très-p!aisant Graziani. Le
goût ne change en musique que deux ou trois fois par siècle.
Le Gymnase est tout Scribe : le bienheureux Scudcri n'en-
fantait tous les mois qu'un volume; M. Scribe produit plusieurs
pièces empreintes de son cachet fin et spirituel, de petits bijoux
qu'il enchâsse et polit. M. Scribe a fait un genre par forfait et à
échéance; on s'aperçoit que, des que le fertile auteur se repose,
le caissier se repose aussi.
Le io/>rareo est une femme, la signora Guimbardini, qui
s'introduit sous des habits d'homme chez un cardinal romain
pour obtenir de sa sainteté un ordre de deliut. Elle retrouve
dans cette pieuse maison son mari, qu'elle avait cru assassiné
par des voleurs. Ce bon époux voit sa moitié protégée par un
prince de Forli , et pense comme Candide que tout est pour le
mieux. M. Scribe s'est adjoint M. Mélesville pour un succès
de gros rire. Le Luthier de Lisbonne a été préparé mysté-
rieusement , et les noms réunis de MM. Scribe et Bavard ne
promettaient pas un médiocre succès. Les amis de don Miguel
ont riposté par une cabale à des peintures de mœurs flagrantes,
à de l'esprit prodigué , à une intrigue habilement nouée. Le
monstre du Portugal remplit ce drame de son absolutisme
amusant et odieux. Bouffé a été moins comique encore que co-
médien; mademoiselle Léontine Fay est une vignette anglaise
vivante.
Le théâtre des Nouveautés est entré franchement dans la car-
rière de l'opéra-comique; adieu le pastiche et la castilblazade;
voxi de la musique mignarde, gentille et parlante. M. Adam a
bien développé les situations fournies par M. Desnoyers. Casi-
mir, ancien officier de la garde impériale , dirige l'apprentis-
sage amoureux d'un innocent qui courtise à la fois l'argent d'une
vieille et les yeux d'une jeune ; il découvre que la jeune est sa
fille naturelle, et il expie ses péchés en épousant la vieille, en
mariant son élève. Deux mariages , ce n'est pas trop pour un
opéra-comique.
Le théâtre du Palais-Royal, qui procède du Gymnase, est
à peu près le seul spectacle où 4e vrai rire s'épanouisse; c'est
une rude tâche que de donner à rire tous les jours pendant
quatre heures. Les deux Novices de MM. Bayard et Warner
est une cinquième ou sixième contre-épreuve de la Correspon-
dance de Clément XIV et Carlo Bertinazzi; mais la der-
nière vaut mieux que les premières , et M. Latouche ne se
plaindra pas d'être mis en pièces.
Le bon Desaugiers faisait des chansons dans un temps où
on' chantait au dessert : M. Mathieu est un singulier homme
qui ne fait rien comme tout le monde parce qu'il fait mieux ;
il est maire , secourt les pauvres , prêche la morale , refuse la
croix d'honneur , adirfinistre , est aimé, et prouve enfin, en con-
trefaisant le mort , qu'on le regrettera peu malgré tout. M. Bra-
zier , qui chantait avec Desaugiers, ne déchante pas encore , et
ses couplets ont un parfum de Caveau moderne.
La Gaîté, ou le Corneille du mélodrame ne s'endort pas,
nous ménage des |)laisirs pour les étrennes , et prend patience
avec Seize ans et mademoiselle Vcrneuil.
Le Cii-que-Olympique a des chevaux qu'on applaudit sans
cesse. Les Seranos sont des montagnards espagnols qui ont
comploté de surprendre les Français pendant le Te Deum
de la fête de l'empereur à Malaga ; mais force reste à la loi ,
comme dit le ministère, et les Français sont victorieux. La Vie
d'un cheval n'est qu'une admirable idée jetée aux bêtes.
Vingt-neuf pièces ont férié presque chaque soir du mois der-
nier. Décembre nous en promet davantage ; c'est le choléra-
morbus dramatique.
— Lo bibliophile Jacob possède au plus haut degré cette
bonhomie de conteur qui plaît à tous les âges; aussi après avoir
dramatisé son érudition historique à l'usage des gens du monde,
il en garde quelque chose pour les enfans , et cette jeunesse
qu'il voudrait studieuse à son image. Les Contes du biblio-
phile Jacob à ses petits-enfans paraîtront le i5 chez Louis
Janet, rue Saint -Jacques, n" 55, formant deux gros volumes
avec vignettes coloriées et gravures sur bois. Ce livre, instruc-
tif et amusant à la fois, que le bibliophile nous offre en étrennes,
rcnfenne la peinture fidèle de trois siècles du moyen âge, re-
présentées par les mœurs des jeunes princes de France. Nous
rendrons compte de cet ouvrage original que les enfans ne liront
pas seuls, malgré son titre.
I
I
L'ARTISTE.
20i
6mui-:Hrts.
DU MINISTERE ET DE LA COUR
COiNSIoin^S DANS LEURS nAPPOUTS AVKC LES ARTS.
La division confiée aujourd'hui a M. Hippolyte Royer-
Collard doit être prochainement réunie a l'intendance de
la liste civile. Il paraît que c'est une affaire définitive-
ment conclue. M. d'Argout n'a pu réussira retenir dans
ses attributions celte portion si importante de son minis-
tère. La science , la littérature et les arts seront décidément
soustraits aux formes ordinaires et naturelles de l'admi-
nistration .
Ce déplacement de pouvoir, la protection substituée a
l'encouragement, la faveur prenant la place du droit, le
placet au lieu de la pétition , est quelque chose de plus
qu'un simpletraitde plume. Sitoutesles conséquences de
cette décision devaient se réduire a la suppression d'un
chapitre dans l'Almanach royal , nous ne prendrions pas
même la peine d'en parler ; mais le résultat de cette me-
sure présente plusieurs inconvéniens qu'il importe de si-
gnaler.
Est-ce au Roi, est-ce au ministre, qu'il appartient de
vivifier la science , la littérature et l'art ? Est-ce h la cour,
est-ce il l'administration que les savans et les artistes doi-
vent demander de légitimes eucouragemens?
On a judicieusement rappelé ailleurs que tous les grands
travaux de l'empire avaient été ordonnés par l'état , et
jamais par la cour. Cette première considération , si spé-
cieuse qu'elle puisse d'abord paraître, ne résoudrait pas
la question ; car, on le sait , Napoléon a pu dire comme
Louis XIV: l'etut c'estmui. Depuis 1799 jusqu'en 18-14
il n'y a pas eu en France d'autre volonté que la sicinie.
Tant qu'a duré sa domination souveraine, il s'est rencon-
tré des aptitudes spéciales qu'il .savait choisir et qu'il
pliait a l'exécution de .ses projets; mais il dispensait du
discernement et de la pensée tous les hommes qu'il em-
ployait comme de simples iustrumens.
La restauration a suivi d'^iutres voies : elle a gardé
l'organisation impériale, mais elle a nettement distingué
ce qui se coi^fondait sous l'cnipire, a. savoir : le ministère
et la cour, le pouvoir responsable et le pouvoir souverain.
Vraiment, il faut le dire, ce n'a pas été sa faute si M. Gros
n'a pas retrouvé pour ses hauts laits la ven e et le génie
TOME II. 20* LIVRAISON.
qu'il avait prodigués pour le rx)usulat et pour l'empire.
C'est tout simplement que la prise mimo<Iraroatique du
Trocadéro, et la promenade militaire de Morée ne con-
tenaient pas la même sève de poésie et d'inspiration
([WAboiikir niJafa. Et puis M. Gros avait fait son temps.
Sa coupole de Sainte-Geneviève est a ses premières et
ardentes inventions à peu près comme l'explication sym-
bolique de la Jérusalem est a la Jérusalem elle-même.
Mais il ne faut pas oublier la générosité fastueuse, quoi-
que aveugle et irréfléchie, de la restatiration, pour les ma-
gnificences et les fantaisies de l'art. C'est "a la restaura-
tion que nous devons le Musée italo-grec, le Musée Egyp-
tien. Si le bon sens et le goût avaient prc-sidé il la
création de ces deux Musées; si, au lieu d'aller choisir
pour décorer les salles du Louvre l'inventeur mesquin
de l'arc du Carrousel et du mmuiment de la rue d'An-
jou , misérables copies de quelques lamljeaux d'antiquité
mal compris et mal cousus, on avait apj)elé M. Vi.sconti ,
M. Fedel ; si, au lieu de confier l'exécution des plafonds
et des voussures à MM. Allaux et Picot, on eût appelé
après MM Ingres et Eugène Devéria, qui seuls,
entre tous , ont doté la France de deux belles pages,
pour l'embellissement et la décoration de ces salles ,
MM. Delacroix etChampmartin; si, au lieu de badigeon-
ner cinquante pieds carrés avec cette absurde allégorie :
Les villes de l'Italie venant supplier la terre de les recou-
vrir jusqu'à ce que la France soit venue les explorer,
ont eût prié l'auteur du Justinien et du Massacre de
Scia , et le peintre a qui nous devons le Massacre des
Innocens, aujourd'hui oublié dans quelque galerie obscure
de Vereailles ; si , au lieu de dispo.ser et d'ordonner les
grisailles et les portes d'après les dessins de M. Percier ,
on eût consulté MM. Chenavard , Moine et Triqueli ,
si on eût laissé pleine liberté h mademoiselle de Fan veau ,
le Musée Charles X serait luie admirable galerie.
La mesquinerie boiu'geoise de ces travaux, opposée aux
millions qui sont venus s'y engloutir, ne doit jms fermer
nos yeux sur la réelle générosité de la dépense; et sans
doute nous ne pouvons pas raisonnablement espérer que
les Chambres, élues et constituées comme elles le sont,
arrivent, d'ici "a quelques années, a voler de semblables
entreprises.
La liste civile de Louis XVIII et de Charles X a fait
pour les arts de grands sacrifices, aveuglément, à l'é-
tourdie, sans sagesse et sans goût : ma is elle n'a pas regretté
l'or qui allait se convertir en tableaux ou en statues II
faut déplorer la pauvreté , la gaucherie et la raideup-dS^
statues placées sur le pont de la Bei'oltition ; mais>|rVtar
bi-e a été noblement prodigué ; et tant pis si
Jean Goujon ne se sont pas retrouvés au mom
avait besoin d'eux; tant pis si, a défaut de ces
202
L'ARTISTE.
biles génies, la cour n'a pas su distinguer ceux qui pro-
mettaient de niarclier sur leurs traces.
H faut donc le dire, si la cour et le ministère, sous la
restauration , n'ont pas enfanté de prodiges dans les arts ,
c'est que les lumières et le goût leur ont manqué ; mais
la faute ne saurait être attribuée a la parcimonie. Bornons-
nous à rappeler que les six cent mille francs de l'Inté-
rieur se partageaient, comme une curée, entre les fauteuils
de l'Institut; les fauteuils prenaient ensuite le ciseau ou
le pinceau, selon leur force ou leur épuisement , et me-
naient, vaille que vaille, a une fin ttUe quelle les com-
mandes qu'ils avaient accaparées.
Le gouvernement représentatif, renouvelé comme il
l'est aujourd'hui, avec les principes qu'il veut fonder et
dont il n'a pas encore épuisé la discussion , traversera fa-
talement bien des années encore avant de trouver les loi-
sirs et la paix dont les arts ne peuvent se passer ; loisirs
vrais et calmes, paix sérieuse et pleine de fantaisies et de
caprices, que nous n'avons pas; et quand les aurons-nous?
Or, aujourd'hui, que propose-t-on et qu'a-t-on ré-
solu relativement aux arts? D'escamoter l'état au profit
de la cour, d'imposer silence "a la volonté du ministre
pour ne laisser plus subsister que le caprice du monarque
ou des courtisans qui l'entourent.
Ici , comme on le voit, ni l'empire ni la restauration ne
sauraient résoudre la question ; car ni l'Empereur ni les
deux rois que la mort et les orages politiques ont enle-
vés n'ont apporté sur le trône les mêmes dispositions et
les mêmes habitudes. Napoléon ne gardait rien pnur lui
et ne se réservait aucune pompe théâtrale "a laquelle la
nation ne fût conviée pour en jouir ; la branche aînée des
Bourbons avait ses plaisirs et nous laissait les nôtres.
Un exemple, dont la publicité n'a pas encore fait jus-
tice, je ne sais trop pourquoi, un exemple récent mon-
trera clairement les munificences qu'on nous prépare. Le
CromweU, dont nous ne voulons pas ici discuter le mé-
rite, le CromweU avait été commandé parle ministère
des travaux publics ; est-ce au Luxembourg ou au Palais-
Royal qu'il sera placé? Le livret est la pour donner a
notre assertion toute l'authenticité possible. Le CromweU
a été du goût du Roi , et il l'a mis dans sa galerie. M. De-
laroche a fait ses conditions comme il les devait faire, et
il a eu raison ; nous ne voidons ni ne pouvons le blâmer.
Les Moissonneurs de Robert n'iront pas non plus au
Luxembourg , le Roi les a choisis et triés pour sa galerie.
Est-ce donc Ta le sort qu'on réserve à nos plaisirs les
plus élevés? Dieu merci. Napoléon ne mettait pas ses ba-
tailles aux Tuileries et nous laissait les regarder ; il ne
fermait pas aux curieux l'accès des chefs-d'œuvre qui se
multipliaient sons ses pas.
Mais si une fois le ministère n'a plus voix délibéra-
tive, si la cour décide souverainement et sans appel, le
Roi choisira pour ses galeries le meilleur de nos salons
et ne nous laissera que les tableaux et les statues dont il
ne voudra pas.
Quant "a la question de caprice, elle ne vaudrait pas
la peine d'être soulevée si nous vivions an temps de
Léon X ou de Jules II ; mais le goût des arts est aujour-
d'hui une faculté tellement exceptionnelle, tellement rare
dans tous les rangs de la société, qu'on ne doit jamais
courir les chances du goût royal, ni surtout, comme nous
l'avons montré précédemment, s'exposer "a subir les con-
séquences de son choix.
Nous résumerons toutes nos réflexions en une seule :
il faut que la nation délibère et veuille par l'organe de
ses députés et des ministres, et qne la couronne limite
sa volonté aux choses de son usage ; que le Roi peuple
comme il l'entend ses galeries, mais qu'il nous laisse les
nôtres et qu'il ne les dépeuple pas pour caresser ses goûts.
Gustave Planche.
VUE COLORIEE
LA CATHEDRALE DE LIMBURG.
Nous donnons aujourd'hui 'a nos lecteurs une réduction
fidèle de ce grand dessin 'a l'aquarelle , contre lequel le
jury de peinture prononça a l'exposition dernière un arrêt
que [Artiste s'efforça vainement de faire casser ( Voyez
notre numéro du 12 juin.) L'auteur, M. Daniel Ramée, a
bien voulu présider lui-même a l'exécution de ctfac si-
mile de son ouvrage. Peut-être quelques mots de commen-
taire ne sembleront-ils pas inutiles pour faire apprécier
le mérite tout historique qui s'unit dans ce dessin à l'ef-
fet pittoresque.
Ce n'est que depuis la dernière moitié du seizième siècle
environ que nos églises ont été revêtues intérieurement
de ce triste enduit grisâtre, de cette robe pâle et décolorée
qu'on nomme badigeon. C'est une malheureuse invention
du protestantisme. Au risque de paraître intolérant, il
faut lui faire ici son procès. Jamais l'idée de couvrir tout
l'intérieur d'un vaste vaisseau d'une seule teinte plate et
uniforme , et de rendre ainsi confuses et indistinctes toutes
les séries diverses d'ornemens architecturaux, jamais cette
idée froide et prosaïque ne serait venue k ces catholiques
héritiers des traditions de la croisade, imitateurs de Rome
et de l'Orient , qui par horreur pour les teintes unies et les ^
4
B
L'ARTISTE.
2C-3
effets monotones ne permettaient pas même a la lumière
du soleil d'entrer toute nue dans leurs habitations, et la
forçaient a briser ses rayons "a travers un semis de petits
morceaux de verre de toutes les cotdeurs. Grâce à ce ca-
tholicisme tout oriental de souvenirs et d'habitudes , les
sanctuaires de la divinité étaient dans tout l'Occident res-
plendissansd'oret decoidenrs: toutes les églises sansexcep-
tion étaient peintes depuis le sol jusqu'au faîte : seulement
selon l'importance de l'édifice et lafortune des desservans,
ces peintures étaient plus ou moins riches, plus ou moins
recherchées. Dans les cathédrales, dans les églises de
grands collèges ou de grandes abbayes, l'or était prodigué
et les couleurs les plus fines, les enduits les plus délicats
recouvraient les murailles dans toute leur hauteur. Pour
les chapelles et les petites églises quelques couches de
vert, de bleu, de rouge étaient appliquées, selon les règles
et les canons, sur telles et telles parties de l'édifice. Mais
riche ou pauvre, grande ou petite, aucune église n'était
livrée au culte sans que ses parois n'eussent été revêtues de
couleurs. On eût cru faire injure "a Dieu en lui consacrant
une maison laissée toute nue et sortie toute grossière de
la main des maçons. Sous peine, de lèse catholicisme ,
jamais clergé n'eût officié sous des voûtes et des murailles
blanches.
Mais lorsque le protestantisme vainqueur eut fait son
tour de France; lorsque toutes nos villes presque sans
exception eurent subi la visite plus ou moins passagère
des bandes huguenotes , les pauvres églises se trouvèrent
dépouillées de leur l>rillaut costume, et comme envelop-
pcesdans unmornc linceul. Les huguenots avaient, comme
on sait, l'Iiorreur des saints et de tous les habitans subal-
ternes du paradis : ils fusillaient, décapitaient, martyri-
saient leius statues de pierre ; ils grattaient , barbouil-
laient, déchiquetaient leurs images coloriés. Guerre h
mort à tout ce qui n'était pas abstrait, à tout ce qui était
symbolique et imagé. Un culte sans cérémonies, un temple
sans peintures, sans statues, une vraie grange, les quatre
murs et un toit, voila ce qu'il fallait "a ces hommes aus-
tères, "a ces esprits froids et ennemis de l'imagination,
auxquels la France malgré leur courage et leurs vertus ne
voulut jamais se soumettre.
Toutefois, après qu'ils curent ainsi défiguré presque
toutes nos églises, après qu'ils en eurent effacé a demi
toutes les peintures, les catholiques redevenus maîtres du
terrain ne furent ni assez riches ni assez bien inspirés
pour rétal)lir leurs temples dans leur ancienne splendeur.
Le prosaïsme est contagieux; le goût de l'abstrait et du
décoloré n'était pas la maladie des seuls protestans, il
était devenu peu à peu la maladie du siècle. L'imitation
des classiques en littérature avait éteint l'imagination et
les couleurs nationales : un je ne sais quoi de demi- réforme
empêcha les catholiques vainqueurs de rétablir les an-
ciennes peintures de leurs églises. De la le badigeon , es-
pèce de mezzo termine entre la couleur et rien , destiné a
cacher les dévastations du vandalisme.
Depuis ce temps , c' est-a-dire depuis Louis XIII , le
badigeon est entré dans les mœurs , il est devenu loi de
l'église. L'ambition de tous les curés, l'utopie de tous les
marguilliere, c'est d'amasser assez d'oboles pour donner à
leurs murailles une nouvelle chemise, c' est-a-dire pour
ajouter une septième ou huitième couche de badigeon a
celles qui depuis la défaite du protestantisme sont venues
s'entasser l'un sur l'autre et encroûter tous les détails de
l'architecture. Tel est en effet un des heureux effets du
badigeon : il s'introduit dans toutes les parties creuses et
é vidées et il y forme mastic , si bien que la dentelle la plus
finement ouvragée par un ciseau du quinzième siècle de-
vient, après deux ou trois couches de cet aimable, enduit
une espèce de bloc informe et incompréhensible. Pour re-
médier a cet inconvénient, quelques-uns se sont avisés de
laver les églises au lieu de les blanchir, et de les débarras-^
ser de leurs couleurs en ramenant la pierre a son état pri-
mitif de nudité. Ceux-là étaient un peu moins barbares :
mais personne n'a conçu la belle, la grande idée de réta-
blir une église dans son éclat, dans sa parure primitive ;
personne n'a songé qu'au lieu d'effacer ou de voiler les
anciennes couleurs, il fallait les faire revivre.
Le dessin que nous donnons fera juger en miniature de
l'admirable effet que produisait cette peinture inlérieuie,
et combien un temple ainsi orné était plus majestueux ,
plus solennel , plus digne de la divinité, que nos grandes
halles où on l'encense aujourd'hui. Il appartiendrait à
notre époque si intelligente , si propre à tout renouveler,
comme à tout innover, de faire quelques essais en grand
de ces admirables décorations architecturales. Si ce n'était
dans des églises , au moins dans d'autres édifices publics ;
car il ne manque pas de grands vaisseaux où le pincet.u
du décorateur pourrait ressusciter les merveilles du moyen
âge.
A la vérité, c'est surtout dans les édifices sacrés que ces
peintures monumentales ont produitleur plus grand effet :
des traditions hiératiques fixaient l'emploi de telles ou
telles couleurs jwur telles ou telles parties du monu-
ment , et de \ti résultait une ordonnance harmonieuse et
symétrique que le simple caprice des artistes n'aurait
jamais su atteindre.
Le dessin de M. Ramée reproduit avec une fidélité
scrupuleuse cette distribution de couleurs telle qu'elle
était consacrée au treizième siècle. Malgré le cliquetis de
tant de tons crus et tranchés , il a su répandre de l'har-
monie dans l'ensemble : nous devons faire aussi observer
que presque toutes les teintes jaunes sont en or dans le
mi
L'ARTISTE.
flessin original , ce qui est d'un effet beaucoup plus pi-
quant, et ce qui donne une idée encore plus vraie de la
décoration de ces belles églises avant que le vandalisme
ptiis ensuite la mode fussent venus les dépouiller.
L. V.
CiUmiturf,
PORTRAITS ET CARACTERES CONTEMPORAINS.
V.
S^'M.
^(tmiriÉ t)aiiJ
S<è,n
Je ne veux rien ajouter au magnifique récit de M. Bal-
lanche : je n'ai rien a dire pour expliquer ce mystère. Je
connais des hommes qui ont voté h la Convention. J'en
sais qui ont balbutié. J'en sais aussi qui sont demeurés
sans voix , et qui , au moment de conclure le drame qu'ils
avaient commencé, ont reculé devant le dénouement iné-
vitable et fatal ; ma;s je n'ai pas la clef de l'énigme su-
blime proposée a notre curiosité paresseuse par l'auteur
de la Palin°énesie : si quelqu'un la pouvait donner, ce
serait Nodier peut-3tre, l'homme, aujourd'hui vivant, qui
a recueilli la plus riche moisson d'anecdoles passionnées
ou terribles. Mais je n'ai pas encore songé "a le question-
ner là-dessus , et puis il n'est pas impossible que la clef
du poème de M. Ballanche , comme celles qu'on a faites
pourLabruyère, n'apprenne rien et ne soit qu'un secret
inutile.
L'homme sans nom doïit je veux parler , et que j'ap-
pelle ainsi faute de pouvoir le désigner plus clairement ,
n'a pas plus de trente ans , au moins je le présume, car
il ne serait pas facile de fixer avec précision l'âge qu'il
doit avoir, a huit jouis de distance. Sa figure se ressemble
f-ipeu, que la date de sa naissance semble absolument
dépendre de ses rêves et de son sommeil.
Il n'a jamais rien fait, et peut-être ne fera-t-il jamais
rien. Ses anns s'en plaignent, et je ne suis pas sûr qu'ils
aient raison. Toute sa vie , jusqu'ici , s'est passée en lec-
tures et en conversations. A seize ans , il a quitté le col-
lège , la tète remplie de plusieurs centaines de poèmes et
de romans , et le cœur aussi vieilli que s'il avait déjà
éprouvé et analysé les désirs et les affections contrariées
ou satisfaites quisufiiraient à défrayer plusieurs existences.
C'était un mauvais commencement. Lire Don Jutm,
en même temps et "a la même heure que Clarisse ; épeler .
du premier coup et d'un seul regard la première et la
dernière scène de la comédie qui se joue sous nos yeux,
c'était le moyen le-plus sûr de ne prendre aucun intérêt
'a la pièce ; mais il n'a voulu écouter ni conseils ni remon-
trances. Il n'a guère feuilleté Quinte-Curce ni Salluste
Il a mis "a profit pour sa curiosité un accident de sa pre-
mière éducation , qui a singulièrement influé sur sa des-
tinée. A neuf ans, il avait étudié une langue moderne,
et comme il trouvait l'occasion de se familiariser tous les
jours avec les secrets de ce nouvel idiome, de le parler
aussi souvent que le sien, il a pu tromper sans peine la
surveillance ignorante de ses maîtres. A douze ans, au
sortir d'une leçon de catéchisme, il lisait une traduction
anglaise de Volney.
Il est entré dans le monde sous de mauvais auspices ;
il a provoqué l'étonnement et une curiosité mêlée de
défiance. On ne comprenait pas qu'avant d'avoir mis le
pied sur la scène il prétendît établir les lois que l'on
doit suivre, et les précautions a prendre dans le conre
des répétitions pour préparer un succès public.
On le prenait pour un homme corrompu , pour un
cœur gangrené, et c'était tout simplement uu homme
vieilli avant l'âge; mais je le plaindrai de toutes meS:
farces le jour où il se laissera prendre a une ambition
sincère, a un amour sérieux. Car après avoir expliqué a
loisir et si librement , avec une délicatesse si déliée et si
subtile , l'art de prendre et de n'être pas pris , il tombera
dans une profonde confusion. Il lui faudra passer par de
X'ARTISTE.
SOiî
poignantes angoisses , par le mépris de lui-même et le
sentiment de sa vanité humiliée.
Cependant, s'il continue ii vivre comme il fait, s'il ne
change pas de méthodes et d'habitudes , jene connais que
le suicide qui puisse logiquement terminer son ennui.
Depuis les Études dramatiijue s de M. \Vilhelm Schle-
gel, qui ont abouti a préférer le Hoirie Cocagne au
Misanthrope , jusqu'aux préfaces de Manzoni, qui n'ont
produit que la froide tragédie de Carmagnola , il a pro-
mené ses yeux sur la plupart des pages qui ont amusé le
public des lecteurs.
Chaque fois qu'il s'élève un nouveau pouvoir , il s'ap-
plique "a épier la première seconde de la première heure
où il pourra se dire en toute assurance : Celui-ci est aussi
méprisable que le précédent.
Toutes les fois qu'il parle de la puissance et de la ri-
chesse, on voit qu'il ne conçoit ni les ambitions subal-
ternes ni les simples désirs. 11 lui faut tout un peuple a
gouverner , ou autrement il aimerait autant n'être que
portier. S'il songe à des fêtes, c'est dans un palais; sa
fantaisie ne s'arrête pas en chemin , elle compte les bou-
gies et les candélabres par milliers : des courtisans il s'en
soucie peu , si ce n'est pour les broderies dont leurs
épaules sont ourlées. Quant aux femmes , il a pour elles
une admiration de poète , de peintre et de statuaire. Je me
souviens qu'un jour il en mit une fort en colère , pour
avoir dit d'une jeune fille qui passait : La jambe n'est
pas bonne. On avait pris pour du mépris l'expression
froide et aust«ue de son jugement , que d'ailleurs on ne
voulait pas contredire.
C'est qu'en effet, a force de réfléchir , il a réduit toutes
ses émotions en idées. On croit qu'il ne sent rien et on se
trompe. Ceux qui le connaissent familièrement sont assu-
rés du contraire. Mais il a une manie , une maladie dé-
plorable, facile a constater , mais difficile a guérir , il s'ar-
range toujours pour mettre son esprit au-devant de son
cœur. La haine chez lui s'appelle mépris, l'affection,
même la plus vive et la plus sincère, prend le nom d'es-
time.
Sa préoccupation de l'idée , en tant qu'idée, l'entraîne
souvent dans de siugidiers égaremens ; il prend le vice ou
le crime connue matière b discussion. 11 en fait la théorie,
il en développe les principes , et tout cela avec un sang-
froid, avec un calme imperturbable. Vous pourriez croire
que c'est une plaisaïuerie , un goût de paradoxe , une fa-
tuité d'un nouveau genre ; eh bien ! il n'en est rien. 11
est de bonne foi dans sa leçon , quoiqu'il ne la pratique
pas. Quand on lui annonce une fraude qui n'a pas réussi,
au lieu de la blâmer et d'exprimei- haïUement son mépris ,
il explique assez finement comment la dupe aurait dû s'v
prendre pour tromper à coup sur.
Du re'ste il tire quel(|uefois bon parti de sa maladie ,
et j'en sais qui s'amusent a ses leçons.
S'il écrit un jour ce qu'il a vu et entendu, il y aura, le
jour où le livre se publiera, d'étranges désappointemens,
de singuliers étonnemens ; bien des rougeurs monteront
aux fronts, bien des mains, qui la veille s'étreignaient
avec amitié , ne se toucheront plus; car il a reçu et pro-
voqué des confidences sans nombre. Je l'ai vu quelquefois
dans une même soirée changer dix fois de conversations
et d'interlocuteurs, et le lendemain on devinait, aux pa-
roles contenues qui lui échappaient, qu'il avait passé avec
l'indiscrétion et la vanité de curieux marciiés qui ne lui
avaient rien coûté.
Il a fait partie du cénacle; mais , autant que j'en puis
juger , ce devait être un convive muet. Le jour où fut re-
présentée cette satire si long-temps ajournée de la ramara-
detie littéraire, aussi souventamèreet spirituelleque juste et
mordante, sa première parole fut celle-ci : « Le maladroit !
que n'est-il venu me consulter ; il n'a rien vu. » Il fourni-
rait au besoin des notes précieuses. Je me souviens qu'un
jour il m'a conté comment un prêtre du temple expli-
quait la Genèse de la nouvelle religion ; je n'en sais pas
les premiers chapitres , mais les lambeaux qui me sont
demeurés en mémoire ne valent pas qu'on en fas.se fi. Il
était dit dans la prédication qu'il a entendue que Cha-
teaubriand est un homme de transition, dont le nom doit
promptement s'effacer ; que Molière manquait del'élément
lyrique , et que c'est grand dommage pour Tartufe et le
Misanthrope , qui ne marchent que d'un pied "a cause de
cela ; que les Femmes savantes, brodées de quelques otles,
feraient bien meilleur effet ; que Lamartine n'a qu'une spé-
cialité monotone ; qu'Alfred de Vigny n'a pas de style , et
que sa poésie est par trop racinienne. Voyez-vous le crime
que Rafine ne connaissait pas le drame, et qu'il aurait dû
s'en tenir aux élégies. Je prie Dieu pour qu'un jour il ré-
dige avec soin toutes les vérités nouvelles qu'il a recueil-
lies dans ces agapes littéraires.
Ces jours-ci, quelqu'un me disait qu'il écrit un ro-
man, et je suis curieux de savoir comment il va s'en tirer:
j'ai grand' peur qu'il ne réduise ruclion et la fable de soi>
rccit a rien ou presque rien , et qu'il ne couvre un mil-
lier de pages, d'idées et de réflexions, qu'il ne fasse
exécuter à sa pensée des évolutions sans nombre, sans
arriver "a construire une scène, "a raconter un événement.
Bien qu'il ait la prétention d'avoir mené "a bout plusieurs
ordres de sensations, d'avoir empli ses oreilles de svmpho-
nics, au point de trouver au Théâtre-Italien un déficit de
cent instrumens, et de jwuvoire dire que YOtello est
d'une instnimentation maigre ; bien qu'il se
ti-ouvcr au rhum moins de goût qu'a l'eau fra^li
puis que le plaindre de toutes les satiétés qu'ij_~s'csl faites-.--'
206
L'ARTISTE.
Mais je ne crois pas qu'il ait assez vécu, dans le'sens ordi-
naire qu'on attache a ce mot, pour tracer et peindre un
tableau complet, une scène vivante et animée ; et s'il
achève cequ'ila, dit-on, commencé, nous assisterons à un
singulier spectacle, à celui dont parle Hoffmann, dans
les y^uenlures de maître Flo/i. Les caractères de son roman
ne seront peut-être pas possibles, mais ils serontexpliqués;
les passions ne seront peut-être pas vraies dans leur action
et leurs résultats; mais il en décrira le mécanisme, il nous
fera voir toutes les attitudes qu'un désir ignoble ou géné-
reux peut prendre avant de se montrer. Ce sera proba-
blement une perpétuelle et sincère contradiction de toutes
les croyances ordinaires, mais sans jactance et sans para-
doxe, l'envers de toutes les étoffes qu'on a jusqu'ici
regardées sans les retourner, la lie des bouteilles qu'on
n'a pas vidées, la vase du fleuve où l'on navigue.
Il est a peu près impossible que vous ne l'ayez pas
rencontré a l'Opéra, aux Bouffes, aux Tuileries, dans
la rue, par une pluie battante, le matin pauvrement vêtu,
et le soir vêtu comme un fils de pair avant l'abolition de
l'hérédité ; chez Delacroix ou chez Charlet , un cigarre a
la bouche , ou le mercredi chez le baron Gérard , écou-
tant, en buvant le thé, le récit spirituel d'une anecdote
de l'empire.
Sa tête ne manque pas de gravité; ses yeux sont grands
et vifs, bien que réfléchis et calmes. 11 a le front élevé,
large et découvert, les tempes fouillées et creuses, la
chevelure soyeuse et fine, rarement en ordre; mais on
peut reprocher "a sa figure une sorte de tristesse empha-
tique , officielle et déclamatoire ; on dirait qu'il se repro-
che inie physionomie sereine et heureuse comme une
faiblesse mesquine et ridicule. Il s'est fait k son usage
un certain nombre de grimaces habituelles qui ont laissé
sur son visage des sillons profonds et anguleux. Mais c'est
moins un tic que le retentissement obligé des pensées
qu'il ne veut pas révéler.
Le plus souvent il va tête baissée, et l'on croirait qu'il
se livre k quelque grave méditation. Si vous l'accostez ,
il vous racontera quelque anecdote graveleuse et cynique,
quelque scène ignoble et hideuse , dans laquelle il se
complaira. Mais pour peu qu'on l'en prie, il vous parlera
volontiers de Kant, de Fichte, ou du dernier protocole
du Foreign- Office.
Ses manières et ses attitudes sont a la fois hautaines et
grossières; il salue comme un soldat, et il regarde droit
devant lui comme s'il était traîné par une calèche attelée
de quatre chevaux. A propos d'une femme qui danse, il
vous parle auatomie, et dix minutes après , il lui adresse
des complimens dans le goût de Marivaux.
C'est y amuseur le plus ennuyeux que je connaisse. Il
y a des momens où la conversation lui porte a la tête
comme le punch ; il est ivre de sa parole et ne veut plus
s'arrêter ; il se drape dans son monologue comme un con-
fident de la Comédie Française dans le lambeau de laine
rouge qui figure la pourpre romaine. D'abord il divertît
comme un écureuil ou un singe , mais au bout d'une heure
le blasement qji'il professe vous donne des nausées, et on
ne l'écoute plul. Quand il s'est bien moqué de ses amis,
qu'il aime d'ailleurs et qu'il oblige autant qu'il est en lui,
il se moque de lui-même. Il fait l'autopsie de ses moindres
souhaits ; il promène le scalpel dans ses moindres ambi-
tions, et il rit quand la fibre de ses vœux se déchire sous
le tranchant de sa parole. Singulier plaisir!
Je ne crois pas qu'il ait jamais été timide; mais il a une
telle habitude de vivre au-dedans que la plus simple ac-
tion extérieure lui semble pénible et laborieuse. Ce qu'on
prend pour de la gaucherie pourrait bien n'être qu'un
doute sérieux de lui-même : peut-être qu'il envisage tous
ses niouvemens et toutes ses démarches comme des choses
folles; qu'il considère le succès comme invraisemblable.
C'est un vrai fakir, et qui vit dès à présent dans l'éternité
de sa pensée. Du jour où il cessera d'être l'homme sans
nom , quand les marchandes de modes pourront louer sa
pensée à tant le volume, ce sera peut-être tout simple-
ment un homme lidicule et médiocre.
SUR LES CONTES DE VEILLEES
S'il est une calamité redoutable pour un peuple, s'il
est un signe certain de sa ruine prochaine, c'est évidem-
ment la perte de son caractère national ; et cette cala-
mité, cette plaie, ce fléau , ce désastre est aussi imminent
pour nous que le choiera- morhus. Mon cœur saigne, en
voyant notre abâtardissement s'accomplir chaque jour,
soit par l'adoption de quelques coutumes étrangères, soit,
ce qui est pire encore, parla perte d'un usage, trait ca-
ractéristique de notre physionomie nationale : c'est a ces
pertes journalières qu'on doit attribuer les changemens
malheureux arrivés dans nos mœurs. Qu'est devenue
cette heureuse légèreté, bien plus capable de nous aider
a supporter nos désastres hebdomadaires que cette appa-
rente philosophie qui la remplace? Lord Bacon a dit :
je ne sais où, que les Français étaient plus sages qu'ils
n'en avaient l'air. Je craindrais fort qu'il ne dît aujour-
d'hui le contraire. Où retrouver cette gaieté française pas-
sée en proverbe chez les autres nations, cette délicate
galanterie qui faisait non-seulement de la cour de France,
mais de chaque salon de Paris, autant d'écoles de belles
L'ARTISTE.
207
I
manières où venait se former la jeunesse de l'Europe?
Miserere ! Miserere ! Ces titres de notre suprématie , ces
beaux fleurons de notre couronne de reine des nations ,
que sont-ils devenus?
C'est une époque de nivellement que la nôtre! Plus de
contrastes, partant, plus de poésie; les illusions, cette
source de tout bonheur sublimaire, s'évanouissent sous
le bras pesant d'un positif glac'al ; la vie devient d'une
monotonie accablante ; on ne distingue plus le jour du
travail de celui du repos. Qui nous rendra Noël et son
réveillon , l'Epiphanie et son akean des Rois, le Carême
et ses pénitences, le Carnaval et ses joies tumultueuses?
Comme des pierres miliiaires avertissent le voyageur du
chemin qu'il a fait et de celui qu'il doit faire encore , ces
époques nous soulageaient a traverser la vie; joyeuses
étapes où le voyageur oubliait ses fatigues passées et se
préparait à d'autres travaux.
JVunc viiio peUite curas :
Crus ingens ilerubiinus œrjuor.
Réunis alors en famille , on célébrait le retour d'un
parent, d'un ami, qui l'année précédente manquait au
rendez-vous; on buvait au retour des absens. Ces réunions
étaient le prétexte, le motif des réconciliations; et comme
les émotions sont plus fortes clicz les hommes quand ils
sont réunis, on se quittait en s'aimant davantage.
Parmi les usages que chaque jour nous allons per-
dant*,,c'est celui des veillées que je regrette le plus. Chez
tous les peuples on allégeait le travail du soir par des
récils divcrtissans ; mais chaque pays affectionnait un
genre particulier de sujets, qui toujours étaient inspirés
par le climat , les mœurs, les coutumes. L'esprit des peu-
ples se réfléchissait, pour ainsi dire, dans leurs contes
populaires. L'Italie, cette terre des amours, offrait dans
ses récits un recueil prodigieux de faits, dont Boccace,
Arioste, Machiavel et Casii de nos joure ont tiré leur
A'ow//e Galanti. Puissans alchimistes , tout ce qu'ils
touchent, devient or! On trouve, dans les nouvelle des
Espagnols un égal penchant a la galanterie; elles eus-
sent ressemblé a celles des Italiens si leurs guerres con-
tinuelles contre les Maures n'eussent donné naissance il
cet esprit belliqueux qui domine sans cesse dans leurs
histoires de chevalerie.
Le Nord , sous un ciel brumeux , exposé à l'influence
de ses nuits longues et froides, diffère autant des autres
peuples par cette partie de sa littérature que par ses
idiomes : c'est la patrie des sylphes, des gnomes, de ces
nains metallarii toujours vainqueurs des géans malfaisans.
L'Allemagne possède aussi un genre de contes qui lui est
tout-a-fait propre : ceux où les acteurs principaux sont
des animaux. Le renard, qui toujours y est représenté
avec son caractère de ruse astucieuse , remplit le plus
souvent le rôle du protagoniste. Ces contes ont une mo-
ralité très-pure , comme les apologues indiens ; mais ce
serait erreur grossière de les croire ]H imitations de ces
derniers : ils en différent essentiellement et par les faits,
et par la manière de les rapporter. On y remarque surtout
cette peinture de détail pour laquelle les Allemands font
voir leur goût décidé dans tous les arts d'imitation. Rol-
lenhagen , les deux frères Grimm , et George Gaal dans
ses Contes hongrois, ont recueilli un grand noud)rede ces
productions populaires , aussi dignes de la méditation du
philosophe que du coup d'oeil de l'artiste.
L'Angleterre et l'Irlande ne sont pas moins riches en
narrations traditionuelles;mais c'est surtout en Ecosse que
les recherches en ce genre sont suivies du plus giand suc-
cès. L' Ossian de Machperson a fait voir a l'Europe la fer-
tilité , ou , pour mieux dire, la perfectibilité de l'imagi-
nation chez les Écossais; car cette faculté de l'ame est
aussi susceptible de s'étendre que la mémoire et toutes les
autres parties de l'entendement. Scott, Byron, ont aussi
puisé dans les contes des Highlanders le sujet de plu-
sieurs compositions, devenues, comme tons leurs ouvra-
ges , si populaires qu'il est inutile de les citer ici.
Comme un lac reçoit les eaux des fleuves qui l'entou-
rent , la France , placée au centre de ces peuples, accep-
tant leurs usages, leurs contes, et souvent même leurs
expressions , voifa la source de cette riche variété qui se
■fait remarquer dans nos récits. Je crois pourtant que nous
ne devons qu'a nous-mêmes un genre de contes dont je
n'ai pas encore parlé : les histoires de revenans. Contes
d'enfans, me dira-t-on ; eh oui! contes d'enfans; mais,
connne les bonbons du jour de l'an , c'est pour l'enfance
qu'on les fait, et l'âge plus avancé s'en régale. Précieux
produits de l'imagination ! sources abondantes de sensa-
tions délicieuses pour ces amrs nées pour savourer la
douleur, peu de cœurs vous prisent aujoui-d'hui; les au-
tres vous ignorent. Malheureux ! que le ciel leur par-
donne.
Quand la terre, fatiguée, honteuse de sa pauvreté, se
cachait sous la neige, qu'il n'était plus des travaux aux
champs, pendant ces tristes nuits d'hiver la famille se
réunissait près d'un feu presque éteint, chacun occupé de
son travail , que l'attention souvent faisait suspendre ,
écoutait avec avidité l'hfctoire que le sage de l'endroit
débitait d'un ton d'intérêt capable seul de réclamer le si-
lence, si la curiosité ne l'eût inspiré par avance. La
lampe, que personne ne songeait a soigner, ne répan-
dait plus qu'une lueur faible et vacillante. Le vent, qui
s'engouffrait dans le vaste manteau de la chiminée, qui,
comme la tente de l'Arabe, couvrait tous les auditeurs.
208
L'ARTISTE.
et le craquement de quelques vieux meubles, dont le froid
faisait déjoiiidre les panneaux vermoulus, interrompaient
seuls la voix du narrateur. Le moment de la catastrophe
était surtout digne d'observation : les yeux, la bouche,
tout le corps écout«it ; chacun serrait son siège auprès de
son voisin; la respiration était suspendue, les regards
immobiles fixés sur le conteur; le cou tendu semblait
aller au-devant des paroles. Nulle puissance humaine
n'eût pu faire détourner ces têtes. L'homme n'était cju'o-
reille, et son ame passait dans son tympan jusqu'il ce
qu'un pénible soupir, trop long-temps étouffé, s'échappât
avec nn bruit sourd de tous ces coeurs émus , et, signal
de la conclusion , peririît "a chacun de faire son com-
mentaire. Plus d'une fois le chant du coq et celui des ma-
tines avertissaient l'assemblée de se séparer, ce qui n'était
jamais qu'au grand regret de tous.
C'est a la suite d'une soirée de ce genre , passée il y a
quelque temps a Ville-d' Avray, chez un ami dont la mai-
son est une arche de préservation de nos anciens usa-
ges (1), que je revenais pensif, faisant les réflexions que
je viens de vous communiquer. Je suivaislentement cette
longue avenue de peupliers qui conduit 'a Saint-Cloud,
et dont les doubles murs de verdure, par leur régulière
monotonie , plongeaient mon ame daus une mélancolie
si vague et si délicieuse , qui déjà m'était inspirée par les
récits que je venais d'entendre. De sombres nuages ca-
chaient entièrement le ciel ; la nuit était des plus obscu-
res ; l'air, d'une tranquillité rare , laissait même la feuille
du tremble immobile a sa tige ; le plus profond silence
régnait dans le bois , il n'était interrompu que par le cri
rauque de la c'houette et du hibou ; ce son lugubre, ré-
pété par l'écho , faisait remarquer davantage le calme
qu'il avait troublé. L'heure était avancée , et lorsque
j'arrivai k la grille du château je la trouvai fermée, et je
fus oljligé, pour regagner le village, de faire un détour
par le parc. J'avais a peine marché deux cents pas , que
j'entendis un bruit sourd et prolongé tel que celui d'un
violent oiu-agan, contraste frappant avec la tranquillité de
la nuit; je prêtai l'oreille , et j'entendis distinctement qu'il
se trouvait dans la direction que j'avais "a parcourir. Ma
curiosité s'augmente par cette observation, et je résous de
la satisfaire. J'avance aussi promptement que l'obscurité
me le permet; bientôt j'aperçois au travers des arbres une
lueur longue et blanche qui s'élevait du sol et se dirigeait
vers le ciel. Ce, bruit que j'avais d'abord entendu comme
un bourdonnement sourd, devient im son qui se répète a
intervalles régulièrement mesurés, comme les coups d'un
pesant martinet ou les pas de la statue du commandeur,
* Nous avions célébré la Saint-Mariio.
mais plus sombre et plus infernal encore. Je sentis mon
cœur s'en aller, j'avouerai même que déjà je tremblais.
Ma petite chienne , qui jappe au moindre bruit, semblait
saisie d'effroi , et, tremblante, se tenait coite. Cependant
l'amour-propre me soutient , je m'arme de tout mon cou-
rage, et je me décidais, quoi qu'arrive, a mettre fin à
cette aventure, lorsqu'au détour d'une allée je me trouve
face a face avec le spectre immense. Sa tête et tout son
corps sont couverts d'un long linceuil blanc dont les
plis onduleux descendent jusqu'à terre. Tantôt il cache
entre ses épaules cette tèji^orrible; tantôt, par un mou-
vement rapide et convulsn, il la relève et dépasse de plu-
sieurs toises les arbres les plus élevés. Aussitôt que je me
trouvai en présence de cet objet d'effroi , j'entendis un
sifflement affreux , tel que celui d'une hydre, le rugisse-
ment d'une tigresse , le rire de Satan qui voit un saint pé-
cher. Tout mon courage m'abandonne ; mes dents cla-
quaient, un froid frisson courait sur tout mon corps, mes
cheveux se déracinaient , Bichette poussait un cri plaintif
comme"^le chien qui craint le châtiment : je sens une sueur
froide ruisseler de mes joues , et , voulant l'étancher, j'a-
perçois mes vêtemens humides. J'allais fuir. Tutissimus,
m'écriais -je, tutissimus est in ferre quum timeas gradum,
et, fort de mon Sénèque, mon amour-propre se ranime ;
j'envisage mon adversaire d'un regard d' Ajax ; j'avance ;
un court espace notis sépare ; son rire satanique redouble,
rien ne m'émeut, j'avance encore, et je me précipite
dans le bassin du grand jet de Saint-Cloud. (Dans la jour-
née on avait nettoyé le bassin, et dans la crainte q^i/il ne
s'en échappât quelques miasmes malfaisans , on avait eu
le soin d'ouvrir le conduit du jet d'eau , et la négligence
de laisser ouverte la grille qui ferme cette partie du parc
réservé.)
D,-D. F.
L'ARTISTE.
209
Tiptvai îTfs |)ublifation0.
ROBERT DE PARIS,
PAR SIR WALTEK SCOTT.
. Quatrième et dernière série des Coktfs de mon llAit' .
Le nouveau roman de Waltcr Scott vient donner un éclatant
démenti aux sonneurs de funérailles qui avaient annonce' l'ago-
nie et le de'ccs du noble baronnet. Nous ne contesterons pas la
distance qui sépare Anne de Geierstern à'Ivanhoé et des
Puritains ; mais nous sommes heureux de pouvoir affirmer
que Robert de Paris est ime véritable rc'stii rection du ge'nie
épique que nous admirons depuis plus de quinze ans.
Peu de carrières ; on le sait , ont été plus remplies que celle
de W. Scott. Sa gloire n'a commence en France qu'avec la res-
tauration; mais elle est plus vieille que le siècle. Le premier ou-
vrage qu'il ait public, une imitation ])oetiqHc de Goctz de Ber-
lichinglicn, remonte à l'année même du consulat de Bonaparte,
à l'année lygç).
Or , ce n'est pas sans doute un médiocre sujet d'ctonnement
qu'un liommc qui , pendant trente-deux ans , ne s'est pas un
seul instant reposé , qui ne s'est jamais lassé de produire et d'é-
tudier. Car, outre les hautes facultés qu'il a reçues du ciel pour
.son bonheur et le nôtre , il a pris soin, à tous les instans de sa
vie, de les enrichir et de les développer par de continuelles in-
vestigations dans le j)assé. Il a compris ce que jilusieiu's poètes
et romanciers de notre temps semblent méconnaître , que la plus
ardente inspiration ne devine et n'invente qu'à la condition de
s'y être préparé*? de longue main, surtout quand il s'agit de
toute autre chose que d'une pensée personnelle et spontanée ; je
veux dire d'une fttble armée de toutes pièces , avec ses carac-
tères et ses épisodes, son exposition, son nœud et son dénoue-
ment.
Une fois déjà W. Scott avait quitté sa chère Ecosse et sa
vieille Angleterre, pour faire une excursion sur le continent.
l'-t Quentin Durward ne le cède en rien à Jl^averley ni à la
Prison d'Edimbourg. Celte fois-ci c'est au bas-empire qu'il a
cmprimté le cadre et les principaux personnages de son nouveau
])oème.
Nous ne ferons pas à l'ciotrdic l'analyse de Robert de
Paris. Nous n'avons pas la préteulioi! de resserrer quatre
volumes en trente lignes : do pareils ccorchés litttéraires n'ap-
lircnncnt rien à celui qui les fait, et ne se laissent guère com-
ju-endre par ceux qui les lisent. Nous ne voulons p.is non plus
relever la partialité toute nationale avec laquelle l'auteur a ca-
ressé la création du personnage d'Hcreward le Varangien, ni
' Piris , chei Charles Gosselin.
la malice satirique qu'il a mise à tracer le portrait de Robert
de Paris. Nous avon.s toujours été d'avis que l'imagination , en
se condamnant à l'équité réfléchie de la raison et de la discus-
sion, abdique im de ses plus beaux droits, la passion et l'cn-
trainemcnt. Nous ne pouvons que recommander la lecture du
roman, et nous nous abstiendrons d'une habitude aujourd'hui
fort accréditée, celle de démontera sa guise, pièce à pièce,
toute la machine poétiqtie que l'auteur a construite à grands
frais, au risque de s'accrocher en route à quelque date qu'on
ignore , à quelque fait obscur qu'on ne soupçonnait pa».
Dans quelques jours nous aurons le Château périlleux, qui
complette, avec Robert de Paris, la dernière série des Contes
de mon hôte. La scène de ce dernier ouvrage est, dit-on , en
Ecosse : à la bonne heure I mais , dussent les critiques ex pro-
fesso renouveler sur l'auteur di'Ivanhoë le blime qu'ils ont
infligé, du haut de leur chaire, à Fenimorc Coopcr, nous sou-
haitons de toute notre ame que VV. Scott rapporte d'Italie im
roman italien ; et s'il doit aller voir Goethe à Weimar , en re-
venant de Naples, notis lui conseillons de profiter de son voyage
pour nous peindre quelques-unes des scènes dramatiques qui ,
Dieu merci , ne manquent pas dans l'histoire de la vieille Alle-
magne. J. B.
1.x: TAI.ISMAlff,
CHEZ LEVAVASSEUR.
Le Talisman, publié jeudi dernier chez Ix;vavasseur , est
un joli volume destiné à rivaliser heureusement avec les
l)lus belles publications de l'Angleterre. C'est un recueil fait
avec goût et orné de vignettes délicieuses , chose rare dans ces
sortes d'annuaires; le texte n'a pas été négligé. Outre les gra-
vures charmantes, sur lesquelles les yeux se promènent et s'ar-
rêtent , on trouve aussi dans le Talisman des morceaux dus à
la plume de nos premiers écrivains, de nos meilleurs poètes.
Nous citerons volontiers un chapitre de M. Jules Janin surma-
dame de Genlis , sorte de biographie satirique , pleine de verve
et de finesse; des remarques judicieuses de M. Eugène Dela-
croix sur Thomas Lawrence, écrites d'un style élégant et ima-
gé ; des vers de madame Tastu , où le rhytlime , malgré sa
prodigieuse souplesse, n'étrangle jamais la pensée; une élégie
de madame Menessier-Nodier , à qui son père semble avoir
transmis le secret de son talent ; une chanson villonienne de
M. Auguste Barbier , qui ne serait {las déplacée dans son beau
volume d'ïambes, à côte de l'Idole ou de la Curée; et enfiu
un combat de M. E. Sue.
Quant aux vignettes, qui sont au nombre de dix, elles nous
ont paru en général exécutées avec tm grand soin. Mais nous
avonssurtout distingué le portrait de la Marquise de Salisbury,
gravé par Ensom d'après Lawrence; la Tour de Londres,
par Miller d'après Turner; le Château d'Ober-ff'esel sur le
Rhin , par Goodall d'après lloberts ; le Départ pour la messe,
par Purtbury d'après Tony Johannot; et la Saint-Jean d'M-
cantara, par Sangster d'après Eugène Devéria.
210
L'ARTISTE.
Nous sommes fiers d'avoir deux noms populaires parmi nous
à qui la gravure anglaise vient de prêter un nouvel éclat. Il
faut remercier M. Levavasseur d'avoir choisi MM. Tony Jo-
hannot et E. Devéria pour figurer, dans son Talisman, à côté
de Roberts et de Turner. Nous aurions voulu y voir aussi Dc-
laroche et Delacroix ; mais , tel qu'il est , c'est un volume qu'on
peut mettre hardiment à côte' du Landscape , du Bijou, du
Forget me nol , et de toutes ces merveilles que décembre voit
naître à Londres, et qui demeurent long-temps après comme
des raonumens inappréciables d' élégance et de goût.
C'est d'ailleurs un service réel rendu à la gravure française,
que de mettre sous ses yeux les chefs-d'œuvre de nos rivaux.
C'est d'un bon exemple ; et des talens tels que MM. Henriquel-
Dupont ou Cousin ne sauraient en être jaloux.
i.e:s papili^otcs,
SCkNES DE TÊTE, DE CŒUR ET d'ÉPICASTBE,
PAR JEAN-LOl'IS.
(Deuxième édition, oriwSe d'une vignette et augmentée d'une Nouvelle ' .)
Je n'avais pas encore lu les Papillotes.
J'étais dans une de ces maisons qu'on est convenu d'appeler
littéraires , parce que la mère passe pour être l'auteur d'un
opéra représenté au grand théâtre de Milan , il y a vingt ans ;
et que sa fille, jeune personne au teint pâle et fort instruite,
n'attend que l'égide protectrice d'un époux pour mettre au jour
une production , véritable 29 juillet en son genre.
On parlait modes , saint-simonisme et colifichets , quelqu'un
crut continuer la conversation en faisant cette question à la so-
ciété : « Avez-Yous lu les Papillottes, et connaissez-vous Jean-
Louis ?
— L'auteur est quelque vieille fille qui se venge sur nous ,
pauvres femmes du monde , de l'abandon où les hommes l'ont
laissée. ( Celle qui s'exprimait ainsi était une des dames de
charité les plus renommées de l'arrondissement.)
— Moi , dit un petit homme à face toute philosophique ,
après avoir lu ce livre , je l'ai donné à ma femme pour s'en
faire des papillotes , et j'ai été tout surpris de le retrouver hier
superbement relié dans sa bibliothèque.
— Une chose m'a offense dans ce recueil , dit un individu
connu pour avoir échoué dans trois élections , c'est une légèreté
très-irrévérencieuse pour les hommes de tous les partis qui of-
frent le concours de leur capacité aux gouvernemens , n'im-
porte leur régime respectif.
— Oh ! dit la demoiselle au teint pâle et fort instruite , l'é-
loge le plus sincère que je puisse faire de monsieur Jean-Louis
' Un vol. in-S", prix 7 fr. 50 cent. Publie par H. Souverain ,
^ibrairie Bécbet, quai des Auguslins , n" 59.
consiste dans le reproche d'avoir enrichi une de ses créations ,
ravissante de poésie et de sentiment , d'un caractère qui appar-
tient à mon œuvre inédite.
— On ne m'accusera pas d'indiscrétion , car je n'ai jamais
rien ouï de celte œuvre-là. »
Je ne sais qui balbutia cette phrase; mais chacun parut l'a-
voir conçue.
Tant d'opinions diverses sur tm même point, et d'autres
encore, me donnèrent enfin le désir de connaître les Papillotes.
Une large histoire du monde de notre époque rangée par ca-
tégories , divisée par ridicules , séparée par travers et manies ,
racontée avec gaieté par ici, avec ironie par là, avec une suave
sensibilité plus loin ; puis un retour brusque après un accès de
sincérité; une mystification fx)ur dénouement à une intrigue at-
tachante; ou bien encore de l'intérêt dans imc futilité noncha-
lamment esquissée , voilà les divers sujets qui m'expliquèrent
tant d'émotions opposées. Dans ces pages, au titre léger, je re-
connus bien des portraits de connaissance. Les Mœurs politiques
et les Mœurs de convention m'apprirent que j'avais déjà fré-
quenté les acteurs offensés de cette comédie dans la maison lit-
téraire de madame de ***.
Mais moi , qui estime encore la vérité' vraie , quand je l'en-
trevois , je me félicite d'avoir rencontré les Papillotes pour en
recommander l'usage aux lecteurs ,de bon goût qui ne les au-
raient point encore. Et comme moi, ceux-là trouveront un
avantage à ce retard ; car la seconde édition , qui vient de pa-
raître, est augmentée d'une Nouvelle florentine , dont les inci-
dens et le style aux larges couleurs révèlent dans l'auteur une
vigueur très-dramatique.
Rien n'a été négligé pour le luxe du volume : M. Cherrier,
graveur sur bois , dont la réputation augmente à chaque nou-
veau travail , a esquissé im portait de Jean-Louis que nous
donnons ici , pour mettre nos abonnés à même de le reconnaître
à sa première rencontre. ,
On le dit fort ressemblant.
.,-«:.>,
L'ARTISTE.
^U
I
îlfime mnimatiquc.
THEATRE FRANÇAIS.
*
^aw , SÛrrune en Irou) actej ,
PAR M. HENIECnET,
Le système de I>aw est l'épisode le plus dramatique de la ré-
gence : des fortunes hypothéquées sur les brouillards du Missis-
sipi , des houleversemens de conditions , des laquais et des
commis devenus millionnaires, des ducs et pairs ruinés, la cour
enragée d'agiotage, puis une ruine subite et générale, voilà,
certes, la matière de bien des romans et des pièces de tiiéàtrc,
puisque M. de Lauriston n'est plus là pour mettre à l'index
l'oi'iginc de sa maison. Law, au reste, était un amusant per-
sonnage , et les Mémoires du temps fourmillent d'anecdotes sur
cet interrègne fameux des banquiers.
M. Mennechet n'écrit pas aussi bien qu'il lisait sans doute
en sa qualité de lecteur du roi j il a fait de Law un imbécille
entouré d'une intrigue commune et triviale : un capitaine qu'il
a enrichi par ses actions, et qu'il entraine dans sa banqueroute,
se dévoue pour lui sauver la vie et faciliter sa fuite en Angle-
terre. Le secrétaire et la maîtresse de Law jouent d'étranges
rôles. Rien de moins historique et de moins intéressant que cet
intérieur bourgeois et marin de Saint-Malo , oii le célèbre agio-
teur se trouve incognito.
Le Roi et sa famille assistaient à ce pâle imbroglio qui n'a
pas un reflet de la régence.
VAUDEVILLE.
^'tyért de Aauer doi ^M^/of,
PAR MM. MÉI.ESTILLE ET VARilER.
Un jeune homme qui se voit menacé de par la loi , la jus-
lice et ses créanciers , de devenir locataire de Sainte-Pélagie ;
une dette qui s'est fait homme et qui le poursuit avec acharne-
ment j un brave homme d'oncle qui, suivant l'usage immé-
morial , descend tout exprès du coche de Montargis pour se
fii('hcr contre les erreurs de son coquin de neveu , se laisser
prendre à ses ruses , puis crier bien fort et s'apaiser ensuite :
tel est le fond de la pièce ; il est assez commun , mais deux ou
trois anecdotes adroitement mises en scènes , celle entre autres
du mariage de Dufrcsny avec sa blanchisseuse, des couplets spi-
rituels et beaucoup de gaieté ont rajeuni ce canevas. Arnalest,
comme partout, d'un comique achevé dans le rôle du jeune
homme aux expédicns , et on peut souhaiter à tous les neveux
qui ont des dettes une bonhomie d'oncle aussi confortable que
celle de Lepeintrc jeune.
VARIÉTÉS.
^Ce tji^e aoi '^ui^rcat , o%evae e/i. un ac/e.
PAR MM. PBILIPPE, JOUEH ET LHÉBIE.
Voilà une pièce qui a fait grand bruit et presque émeute. La
scène des fusils anglais sera-t-elle jouée ou ne le scra-t-ellc
pas? Telle est la question qui a occupe, pendant trois ou quatre
jours, les habitués du théâtre et les journaux. Force est restée,
je ne dirai pas à la loi, comme le préfet de Lyon , mais à l'au-
torité. C'était bien la peine de donner par cette prohibition
tant d'importance à une scène qui d'ailleurs n'était pas la meil-
leure de l'ouvrage I 11 y reste assez de mots piquans et d'excel-
lentes bouffonneries pour compenser la suppression de» fusils ,
et cette rigueur maladroite ne sert qu'à faire applaudir à ou-
trance tout ce qui , de près ou de loin , ressemble à une épi-
gramme. Le budget personnifié avec ses dimensions énormes,
la fournée politique du Luxembourg , les voleurs des médailles,
la conférence de Londres et Robert-le-Diable sous les traiu
d'Odry, défilent tour à tour dans cette revue , qui obtient un
succès de fou rire et àc fruit défendu. Odry surtout, en di-
plomate anglais, dériderait les plénipotentiaires des cinq puis-
sances en travail de leur quarante-huitième protocole.
NOUVEAUTÉS.
^Le >yfwort JouJ la ^ceMe, ^araae en un acU,
PAR MH. BARTHÉLÉMY, LBéniE ET CÉRAX.
La merveilleuse invention que le tribunal de commerce , an
moins comme ressort dramatique! Ici, de même qu'au Vaude-
ville, c'est un jeune homme qui a des dettes; puis un prétendu
mort saisi après son décès par des créanciers qui n'ont pw se
faire payer de leur débiteur vivant. Parade sans prétention oii
il y a une scène fort drôle qui divertit beaucoup le public. Les
acteurs la jouent comme les auteurs la leur ont faite , c'est-à-
dire avec une verve et une humour très-plaisantes.
PORTE SAINT-MARTIH.
PAR MM. DIIIAOX.
Succès immense, légitime, populaire, plein d'avenir I Suc-
cès qui relève les ruines , qui sauve les empires dramatiques !
L'analyser cette œuvre complexe, multiface, vagabonde, dé-
lirante, passionnée, atroce même. Dieu m'en garde! devons
donner avec une exactitude vétilleuse l'ordre des scènes, la
série des évcncmens , entrées et sorties d'acteurs , ce n'est jms
212
L'ARTISTE.
là mon affaire. Assez d'autres viendront, le scalpel en main,
enlever les chairs , disséquer les fibres , étaler à vos yeux le
squelette du démon, et déplorer vos plaisirs. Moi , je veux dire
tout ce que j'ai senti , rien de plus. C'est ma jouissance à moi ,
mon travail d'artiste.
Et puis , à quoi bon une analyse ? L' Ambitieux ! là est tout
le drame. Une force humaine , e^ouissante , qui parcourt sa
vaste carrière , et puis se brise. Encore un joueur, un tapis
vert, des dés, des calculs, et puis un horrible catastrophe!
Mais ici le joueur est prédestiné : c'est une existence qui com-
mence et finit par le bourreau ; une vie d'homme placée entre
deux taches de sang ; l'ambitieux Richard part du billot et ar-
rive infailliblement au billot. C'est un cercle vicieux; la guil-
lotine est pour lui ime fatalité.
Écoutez-bien. Richard n'a ni famille ni nom , car il est am-
bitieux ; Richard est fort, car il faut qu'il lutte, qu'il pousse,
qu'il écrase la foule qui le coudoie à droite et à gauche; il a le
poing ferme pour boxer aux élections ; de vastes poumons pour
dominer de sa voix puissante toutes les voix de la chambre des
communes; de larges et solides épaules, car il porte Simpson en
croupe ; Simpson , ambitieux subalterne , lourd comme la mé-
diocrité qu'il faut nourrir, comme la nullité dévorante ; une idée
fixe , une volonté de fer, un cœiu- sec qui boit les larmes
comme un vase de pierre; un manoir triste et funèbre comme
un tombeau , éternel séjour de sa compagne , et près de son ma-
noir un précipice I
Richard a une femme, car il lui faut un marche-pied; c'est
l'instrument de cette masse ple'béienne; c'est l'instrument de
cette laborieuse grandeur; Jenny, adorable créature , amante
sans amours , épouse saus hymen , noyée dans les larmes, douce,
passive, faible, qu'il puisse briser au besoin. Sa femme, c'est,
dans ses calculs , le chiffre qui a donné à sa destinée une va-
leur dix fois plus grande, un zéro. Un jour, s'il veut centupler
sa fortune , il ajoutera un second zéro ; et sa femme , c'est l'é-
chelle qu'il repoussera du pied quand il sera monté au faîte. Il
monte , Richard ; il monte avec confiance , le front haut , la tête
altière ; et on lui rit au nez , car il a sur le front un point noir :
infamie! Il monte toujours; comme l'aigle, il s'élève dans
la nue ; toiijoiu-s le même rire ironique , sanglant , car le point
mystérieux n'a pas disparu. Il passe la main sur son front , la
tache est ineffaçable. Déjà il touche au trône. Si j'étais du
sang royal ! s'écriait-il dans ses rêves d'orgueil ; et un éclat
de rire infernal lui répond, car sur son front l'infamie rayonne!
Il veut monter encore; mais la tache noire s'élargit et l'absorbe
tout entier. L'ambitieux s'est évanoui comme ces figures bril-
lantes fantastiques qui commencent à poindre du sein de la nuit,
grandissent peu à peu, s'élargissent, et rentrent subitement
dans les ténèbres.
Mademoiselle Noblct a été sublime ; d'un bond elle s'est
placée au premier raug. Mais je n'ai pas assez d'éloges pour
Frédérik , si brillant , si terrible , acteur tout de soudaineté ,
d'improvisation; l'homme de l'époque, l'homme drame! Ne
trouvez-vous pas qu'O y a autour de cet homme un luxe d'é-
nergie vitale , et comme une sorte de fascination physique, de
magnétisme animal , qui vous subjuguent puissamment? On a
nommé Dinaux. Mais chacun sait que notre Dumas, nojre Schil-
ler, a remanié l'œuvre dramatique , marié la flamme du poète
à la flamme du prosateur.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROT AL.
tz.a ^eutu^e de ^oujà Xll , ^Va/z^/evi^e en
u/>i, ac/e,
PAR MM. MéLESTILLE ET SIMONIN.
L'historique est partout , même en vaudeville. Potier avait
été Henri IV , le voilà jouant le rôle d'un ignorant gouverneur
à la cour de Louis XI : c'est toujours Potier avec sa gaieté ,
son esprit et sa verve. La Jeunesse de Louis XII est imitée
souvent mot à mot d'une comédie historique de M. Rœdererqui
inspirait de bonnes et injustes épigrammes à Chénier. Le fouet
de nos pères immortalise cet usage royal qui consistait à punir
les fautes des jeunes princes en donnant le fouet à quelque autre
fondé de pouvoir. Le vaudeville a paru nouveau, et le rire ne
s'est pas effarouché des armures et des costumes du xv*^ siècle ;
le rire est de fondation au Palais-Royal.
L'éditeur Renault vient de publier un nouveau roman , inti-
tulé Blanche et Rose. C'est un livre vif, animé , bien fait ,
le deTjut d'un jeune homme de talent , qui s'appelle Jules Sand.
Le récit est rapide; les aventures sont pleines d'intérêt; le style
est excellent. Nous rendrons compte de ce livre, composé de
deux natures bien différentes ; c'est la tête d'un homme qui a
pensé cela, c'est le cœur d'une femme qui l'a dicté.
— L'exposition de la Société libre des Beaux-Arts est ou-
verte depuis le i5 décembre, rue Vivienne, n° 2, galerie
Colbert.
— M. Abel Rcmusat a fait un rapport au ministre des tra-
vaux publics pour établir un musée , dans le but de conservei
et de classer, dans l'ordre convenable, les instrumens, armes,
costumes, monumcns, etc., de tous les peuples anciens et mo-
dernes.
— Les deux belles statues en marbre trouvées dans u;
chapelle de Florence , représentant Titus et sa fille , vont être
placées au Vatican.
DESSINS.
Eglise de Limburg. — Par IM. Ramee.
Le vieux Ménage. — Par M. Bellangl.
tre^^
L'ARTISTE.
ii5
i^miX'7lvt&,
LITHOGRAPHIE A LA MANIERE NOIRE.
Jusqu'ici la lithographie, telle que nous l'avons con-
nue, a rendu à l'ail de nombreux et incontestables ser-
vices en publiant les dessins originaux de nos peintres
les plus habiles, en mettant sous nos yeux la traduction
immédiate et directe de leurs moindres fantaisies. Sous le
double rapport de la fidélité et de la rapidité, la lithogra-
phie a sur la gravure d'immenses avantages : car d'une
gravure, même fine et patiente, au dessin original, l'in-
tervalle est souvent douloureux a mesurer pour celui qui
avait conçu sa pensée complète et armée de toutes pièces,
et qui la voit, sous le travail du burin, se rétrécir, sames-
quiner , se métamorphoser contre son gré, et revêtir a la
lin un caractère très-acceptable d'ailleurs, mais absolu-
ment différent de son caractère primitif.
Mais la lithographie elle-même, si soudaine et si impro-
visée qu'elle soit, bien que voisine de la pensée de l'ar-
tiste presqu'aulant que le dessin ordinaire , présente de
graves difficultés, et en grand nombre, aupcintrequi n'en
a pas fait une étude spéciale et sérieuse. Malgré la simpli-
cité apparente de ses moyens, elle se coni[)ose réellement
d'une foule de détails qui lui appartiennent en propre, et
que le maniement habituel du crayon et du pinceau ne
permet pas de soupçonner.
Déjà plusieurs tentatives avaient été fiiites successive-
ment par MM. Achille Devéria , Camille Roqucj)lan et
Paul Huet, pour colorier la lithographie, la rapprocher de
la manière noire anglaise , et lui donner enfin tout le
charme de la peinture. Pour atteindre ce but , les artistes
que nous venons de nommer ont eu recours a différcns
procédés, k l'emploi direct du pinceau et de l'encre litho-
graphique, au frottement avec la flanelle. Dans ces dif-
férens essais, ils opéraient par une méthode analogue a
^^ celles qu'ils suivent dans la pratique de la peinture pro-
^B prement dite , et ils voulaient donner au crayon lithogra-
^B phique toute la souplesse et toute la docilité du pinceau.
^B Or la voie qu'ils avaient ouverte , ils ne l'ont pas
^K poursuivie jusqu'au bout, et ils n'ont pas réussi h em-
^B TOH£ II. Sr LIVR\ISU^.
prcindre leurs compositions de l'harmonie de l'unité, don
un dessin ne saurait se passer.
M. Tudol, qui, de son côté, avait commencé, "a sa
manière, des essais dirigés vers le même objet, avec
l'assistance de M. Lemercier , un de nos premiers
lithographes, a triomphé heureusement des difficultc-s
qu'il a rencontrées sur sa route, mais qui ne l'ont pas
découragé.
Le procédé qu'il a inventé ne ressemble en rien aux
essais précédens, non plus qu'a la lithographie ordinaire,
mais se rapproche de la manière noire anglaise jwr de
nombreuses analogies.
En effet, la lithographie ordinaire procède avec un
crayon savonneux, absolument comme fait le peintre
avec un crayon ordinaire sur une feuille de papier ; elle
travaille stir un fond blanc et crée ses noirs sur le clair :
M. Tudot , au contraire, trouve les clairs sur mi fond
préparé en noir, comme font les graveurs anglais sur une
planche d'acier amenée aux mêmes conditions. Pour
trouver les clairs, il se sert d'un outil fait cxpri-s, co-
nique, acéré, mais d'une dureté modérée, qui enlève
l'encre lithographique sans entamer la pierre. 11 a déplus
étudié soigneusement l'action réciproque du crayon et de
l'acide dans la préparation des pierres, de façon a pou-
voir assurer, pour le tirage et l'impression , la diuréc des
tons que l'aitiste a voulus et choisis.
Nous avogs vu des compositions exécutées d'après le
procédé de M. Tudot, par MM. Achille Devéria, Eugène
Isabey et Grenier, dont plusieurs parties rivalisent déjà
avec les plus belles manières noires de Reynolds et de
Cousins. Nous ne doutons pas que , lorsqu'ils auront
ajouté aux cnseignemens de M. Tudot leur expérience
personnelle, ils n'arrivent à un résultat complet et sa-
tisfiiisant. Quand MM. Charlet et Decamps, MM. Eu-
gène Delacroix et Louis Boulanger, MM. Paul Delà»
roche et Camille Roqueplan auront mis à l'épreuve ce
nouveau procédé, il est permis d'espérer que nous au-
rons pour nos albimis tt nos cabinets de gracieux des-
sins, qui retiendront toutes les qualités de rimpro> isalion
personnelle.
Le dcssin-deM. Tudot que nous publions aujourd'hu
explique et justifie nos espérances et nos promesses
Car outre les avantages visibles et saisissablcs d^
procédé , il faut ajouter qu'il possède sur la manière
proprement dite une autre supériorité que celle de 1'
SI
2U
L'ARTISTE.
iioniie et de la rapidité, celle de retoucher, tfe revenir et
(lo corriger absolument comme sur une toile, ce qui est
impossible sur l'acier.
La Société d'Encouragement a rendu justice a M. Tu-
dot eu lui décernant une médaille d'or de deux mille
lianes. Nous applaudissons d'autant plus volontiers a
cette décision, qu'il arrive rarement aux Sociétés savan-
tes de placer leur protection d'une façon aussi équitable
et aussi éclairée.
DES BEAUX -ARTS E!V RUSSIE.
Saps être artiste , j'ai toujours idolâtré les beaux-arts ; aussi
dans' mes voyages n'ai-je jamais néglige' la visite des cabinets
les plus cc'lcbres , soit publics , soit particuliers , et je connais-
sais , j'admirais la riche et brillante ccoie espagnole avant qu'on
la connût et l'admirât en France , où l'on sembla long-temps la
réduire au seul Ribera, que, sous le nom de l'Espagnolel ,
on classait même parmi les peintres napolitains, très-inférieurs
pourtant aux Velasques et aux Murillos.
Qui avait pu produire et prolonger chez nous une ignorance
aussi profonde, ou y faire naître un aussi injuste mépris pour
les nombreux chefs-d'œuvre de nos plus proches voisins? Si
c'était indifférence, elic était coupable; si c'était calcul de va-
nité masqué d'un niais patriotisme , j'y verrais un tort aussi
grave qu'insensé : grave, car, ainsi qu'à l'égard des lettres ,
nous devrions considérer les beaux-arts comme formant une vé-
ritable et universelle république où le génie, quelque part qu'il
se soit développé, devient une propriété commune, comme
lustre , jouissance et modèle; insensé, car le pays qui produisit
le Sueur, et où David ressuscita une florissante école à laquelle
en succède une toute rayonnante de vérité , peut , dans les
beaux-arts comme dans l'héroïsme , admirer ses rivaux sans les
craindre et s'honorer même des justes hommages qu'il s'em-
presserait à leur adresser.
Mais enfin, Messieurs, le goût, qui est la justice par rap-
port aux beaux-arts, semble uniquement présider à tous vos
jugemcns; la faveur, qui trompe le pouvoir et abuse les sots,
ne saurait même avoir sur vous aucune prise. Aussi avez-vous
apprécié, sans sacrifiera certaine répugnance, ce magnifique
Cromwell, si chaud de ton, si soigné d'accessoires, si large-
ment peint , où la vigueur et le coloris rappellent à la fois le
pinceau fier du Guerchin et celui plus caressé de Fan-Dyck.
Si l'auteur de ce bel ouvrage , qui a eu d'heureux émules dans
la dernière exposition, n'a pu obtenir l'un de ces hochets si en-
viés par la médiocrité, que le vrai talent dédaigne et dont la
postérité ne tient aucun compte, qu'a-t-il à regretter , quand il
marche à pas de géant vers un avenir de gloire qu'ont devancé
pour lui vos prophétiques suffrages?
Ne concentrons cependant pas en nous seuls cette répu-
blique des beaux-arts dont l'Italie fut jadis le foyer sous un
ciel et sur un sol également inspirateurs ; leur empire s'étend
tous les jours, et partout ils pénètrent à la suite de la civilisa-
tion qui enseigne à les connaître, à les aimer, à les cultiver.
Le Nord même a enfin cessé de leur être étranger ; la presqu'île
Scandinave possède de bons paysagistes , et , en sculpture , le
suédois Goële se montre le digne rival du danois Torwaldsen
comme il le fut de Cajiova, tandis que l'un et l'autre pourraient
trouver d'heureux émules en Russie.
Ce deniier mot vous étonne peut-être : car la France ne con-
naît pas mieux le grand et puissant empire du Nord qu'elle ne
connaissait l'FLspagne au moment où ses armées croyaient
n'avoir , en y pénétrant , qu'à y faire une simple et paisible
promenade militaire.
Les beaux-arts donc , inconnus en Russie avant Pierre-le-
Grand, n'y furent , pour l'impératrice Elisabeth, qu'un objet
de luxe, mais en devinrent un d'amour pour celle qui lui suc-
céda si glorieusement. La première avait entassé sans choix
nombre de tableaux , parmi lesquels se rencontraient quelques
chefs-d'œuvre; Catherine II, dès son avènement au trône , char-
gea le comte jVTunich , fils du maréchal et amateur distingué ,
de les trier, de les classer, d'en diriger la restauration et le pla-
cement dans les salles du palais. Bientôt elle acquit en France ,
en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, en Italie, de riches
cabinets dont une partie, malheureusement, périt dans le trans-
port par un funeste naufrage. Biais tant de précieux achats ,
auxquels l'empereur Alexandre joignit ceux de la galerie de la
Maimaison et d'un grand nombre de maîtres espagnols , offrent
maintenant, dans le muséum de l'Ermitage, sous la direction
d'un connaisseur habile, la masse de près de cinq mille ta-
bleaux , parmi lesquels on distingue la plus étonnante des col-
lections de peintres flamands qui soit au monde.
Le goût des arts ne fut pas concentré dans le palais : de ri-
ches amateurs s'y livrèrent avec émulation, et plusieurs s'en
montrèrent dignes , tant par l'heureux choix de leurs tableaux
que par les judicieuses descriptions qu'ds en firent. Les citer
tous offrirait une liste dont la longueur étonnerait et ferait rou-
gir les amateurs de tant d'autres contrées; mais en ne s'arrê-
tant ici qu'à un très-petit nombre, que de chefs-d'œuvre dans
les seules galeries des comtes Strogonof , Cheremetief , Rouch-
c!of-Bedbarodko et Pouchkin, chez le prince Troubeskoi ,
L'ARTISTE.
24»
M. de Nariclikiii , r.iiiiiial Morilviiiof ! C'est clie/, Naiichkin
qu'on admire le Saint-Jean du Dominiquin , pravc par Mill-
ier; et l'amiral Mordvinof possiîde le Saint-Jean dans le dé-
sert, l'un des trois qui se disputent l'iionucur d'avoir etc peints
par Raphaël.
Mais passons du goût à la eulturc des arts en Russie. Le gé-
nie de Catherine II, qui pensait et suffisait à tout, voulant pro-
curer à son empire ce genre de lustre qui en reproduit, trans-
met et partage la gloire, s'empressa, dés y'fi!\, d'instituer une
académie destinée à créer des peintres , des sculpteurs , gra-
veurs', architectes et artisans.
Les bases constitutives et les dispositions réglementaires de
cette institution, tout à la fois d'éducation , d'clude et d'encou-
ragement, semlileraient peut-être bizarres à ceux qui ne con-
naissent pas la Russie, sur laquelle on parle et on écrit beau-
coup avec une inconcevable ignorance et dont nos ambassadeurs,
hommes de salons et nullement honuues d'état , n'ont rapporte'
([ue les notions les plus inexactes, tandis que des écrivains sys-
tématiques on placés dans un degré inférieur de l'ordre social,
n'ayant point vu ce dont ils jiarlaicnt ou ue voyant qu'avec une
prévention défavorable tout ce qui diffère de ce qui se passe
che?. eux, ne savent point assez, , sur cet objet comme sur tant
d'autres, combien, dans une constitution qui ne ressemble qu'à
elle-même, mille circonstances locales contribueraient à rendre
nuisible ou impraticable ce qui , ailleurs , eût été licite et utile.
Je n'entrerai donc pas dans les détails de l'institution acadé-
mique russe des beaux-arts, et me contenterai de dire que si elle
n'est pas théoriquement aussi parfaite qu'on l'eût pu désirer ,
une sagesse profonde , prévoyante et pratique n'en a pas moins
présidé à sa fondation en l'adaptant haiTOonieusement aux be-
soins comme à l'état civil et politique de cet empire, qui, ce
<|u'il ne faut pas oublier , ne ressemble en rien à ceux des au-
tres sociétés curoi)éennes. Je dirai de plus que les souverains
de ces vastes contrées ont fait constamment , avec une inépui-
sable bienfaisance , tout ce qu'il était humainement possible d'v
tenter |)our la culture des beaux-arts; je dirai enfin (|ue les
fruits de leur sollicitude à cet égard ont été pins abondans qu'on
eût dû raisonnablement l'espérer, et que l'école russe, quoique
naissante, devient chaque jour plus digne de l'estime des di-
verses écoles modernes.
En effet, dans le premier de tous les genres, celui de l'his-
toire, elle peut citer ïégorof, dont le dessin est pur , les com-
positions sages , le coloris flatteur. Sa Fiagellation est vérita-
blement un bel ouvrage.
L\4ssomptiun de Chebonief, remaquahle aussi j)0iir la com-
position et le dessin , par le choix et l'entente des accessoires .
est nuilheureusemcnt d'un coloris trop^ terne , mais non cepen-
dant sans harmonie.
J'ai vu et admiré de Sassonofim tableau représentant Dmi-
tridoushi au moment où ou lui amène des jirisonniers tatari.
L'élégance des anciennes armures russes , le pittores(pie des
costumes orientaux , l'entente , le style , l'heurciise disposition
des groiq)cs, la vérité et la convenance des expressions diverses,
en font un ouvrage qui, partout ailleurs, eût eu du succès.
Bruno, qui , sans l'obtenir, avait mérité le prix de Rome
par son charmant tableau d'Abraham et Agar , a sn pleine-
ment justifier la protection des amis des arts par sa Laveuse et
sa Fendangeuse.
Fourahiof yieint avec un égal talent des marines , des pa\ -
sages, des fabriques. La transparence de ses eaux , la légèreté
de ses feuillages , la vérité de son architecture , laissent peu
à désirer.
Folkofel Kiprinski ne le cèdent guère, pour le portrait,
à nombre d'arti.stes étrangers ; et quelques élevés, dont j'ai ou-
blié les noms, ont dernièrement manifesté de véritables dispo-
sitions : l'un , par un tableau de Joseph expliquant les songes
des prisonniers enfermés avec lui; l'autre, par celui à'.itii
atelier de peinture égal au moins à celui de Droling; \\n troi-
sième par une femme dans le brillant costume russe , et de la
plus belle couleur; d'autres par de fort jolis tableaux de genre
ou d'intérieur.
Matvéif, peintre de paysage , a copié du Temperta avec une
rare perfection; et j'ai vu àcs Paul Polter a\v\^\ reproduits par
des artistes russes de manière à tromper l'œil exercé du mai-
chand de tableaux même.
Quant à la sculpture, elle offre en Russie des talens rivaux
de la peinture , et pour peut qu'elle y fût encouragée , on venait
le Nord s'élever bientôt, peut-être, à cet égard, au niveau du
Blidi de l'Europe.
Mettons donc à l'écart l'estimable Martos , dont la réputation
est assurée par les cénota]>hes des temples funéraires de Paw-
loski, et le groupe gigantesque de Minin et Pajarki ; arrê-
tons-nous devant les gracieux et spirituels bas-reliefs du comte
Talztoi , devant les bustes si vrais et si vivans de Suffanof i
devant ce modèle d'une statue d'Âjax , si belle de style , si
nourrie d'inspirations puisées dans l'étude de l'art, dans la
contemplation des beautés que l'antique nous présente , et que
le jeune élève a si heureusement su reproduire.
La gravure aurait aussi à citer les portraits du maréchal Sou-
varofet du comte Aratchef, par Oulkine , vénfables créa-
tions, tant le burin l'enjporte sur les origmaux qu'il copie.
Déjà une société d'amis des arts cherche, en Russie, à les
encourager par des secours , des achats , des Iraitemens accor-
dés aux artistes qui donnent le plus d'espérances; par une pro-
tection éclairée et des sollicitations en leur faveur. Grâces leur
soient universellement rendues I ils ont bien mérité de la plus
noble des républiques ! Nul , Messieurs , ne doit plus que vous
applaudir à de si généreux efforts d'où peut rejaillir un jour,
avec gloire, une nouvelle et brillante école. Et pourquoi les
contrées qui ont vu naître le pindarique Lomonozof, le tragi-
que Soumarokof, l'épicpie Keraskoj ; ce Krilof, digne émule
de Lafontaine , et cet enchanteur Pouchkin , ne piwluiraient-
ellcs pas des Raphaël et des Corrège ?
Dans mon ardent amour pour les beaux-arts, dans mon lèle
en faveur d'ini nouveau fover de génie pittoresque, j'avais jeté
sur le papier quelques idées relatives au perfectionnement pos-
sible de l'académie impériale de Saint-Pétersbourg, et cela sans
chercher à altérer en rien l'hannonie nécessaisse à v conserver
entre les movenset le but, entre les besoins et les convenances;
mais les événeinens politiques , puis mon départ , m'ont enipc-
'M6
L'ARTISTE.
ché de les présenter à un prince auquel il suffit de faire entre-
voir le bien pour qu'il l'accueille , suppose même que sa bien-
veillante sagacité' ne l'ait pas déjà entrevu ou projeté'.
Le comte Armand d'Allonville.
cyv//^ )^irec/ear (/e / ^uj-^iM/e.
Monsieur ,
Parmi tant de raonuracns qui couvrent le sol de la France ,
un des ])lus intcrossaus , sous le rapport des souvenirs, est sans
contredit le château de Pau. Là , en effet , comme personne ne
l'ignore, vit le jour pour la première fois le seul de nos princes
qui ait ve'cu dans la mc'moire du peuple, le seul à qui la pos-
le'rite ait décerne les deux noms qui trop souvent rappellent
deux idées opposées , de bon et de grand.
Mais ce n'est pas à ce titre seul que ce monument mérite l'at-
tention. Son existence se lie à l'histoire peu connue, et pour-
tant si intéicssantc , des longues divisions du Béarn et de lEs-
pagne. Long-temps avant Henri, il servait de demeure aux
princes de Navarre. Maison de plaisance d'abord, puis château-
fort à une époque où les fréquentes irruptions des Espagnols
commandaient aux Béarnais une vigilance continuelle; sous ce
double rapport, bien d'autres souvenirs viennent se grouper à
ceux qu'y ont laissés la reine Jeanne et son fils.
J'ai cru , Monsieur , que vos lecteurs ne parcourraient pas
sans intérêt quelques détails sur cet édifice , digne à tant de ti-
tres de fixer l'attention.
La cour des ])rinces de Navarre se tenait ordinairement à
Orthezj et ce n'était que pour jouir des plaisirs delà campagne
qu'elle venait faire de courts séjours à Pau : le site ne pouvait
être mieux choisi pour une maison de plaisance. Par sa posi-
tion, le château domine une riche plaine coupée par le Gave,
torrent impétueux, dont le lit n'est jamais fixe; chaque année
ses eaux ravagent quelqu'un des champs qui s'étendent sur les
rives, et cependant, Monsieur, ni vous ni moi ne voudrions le
voir plus tranquille, tant son impétuosité même rend plus pit-
toresque le paysage qu'il embellit de ses capricieux contours;
au-delà les coteaux de Tarançon , dont les vins sont renommés;
enfin à l'horizon, aussi loin que la vue peut s'étendre des deux
cotés , les Pyrénées apparaissent comme im immense colosse
dont les bras enveloppent et élreignent l'univers. Juste en face
du château , les montagnes s'abaissent par une pente rapide , et
paraissent se diviser pour laisser voir le pic du midi, dont les
proportions gigantesques et la forme fantastique se montrent
bien au-dessus des nuages.
Aussi , attirés par la beauté du site , les princes de Navarre
construisirent d'abord une aile de bâtiment peu considérable ,
mais suffisante pour les séjours de peu de durée qu'ils y firent.
Pau , qui alors se bornait à quelques rues , prit insensible-
ment de l'accroissement. On songea à le mettre à l'abri d'un
coup de main, et le château fut fortifié : peu de travaux étaient
nécessaires pour cela. Protégé déjà naturellement par un ruis-
seau qui forme un ravin profond , de toutes parts , excepté du
côté de la ville, la terrasse sur laquelle il est bâti présente plus
de soixante pieds d'élévation. Vint ensuite Gaston Phœbus, qui
construisit la grande tour , et ajouta de nouveaux ouvrages :
quatre portes au moins , d'une énorme herse , défendaient la
seule entrée qui existât du côté de la ville.
Lors(|ue la cour eut fixé son séjour à Pau, on songea moins
aux fortifications et plus aux commodités intérieures. De nou-
veaux corps de logis s'élevèrent sur toute la ligne des retran-
chemens : au milieu, on réserva la cour, qui se trouve encore
dans le même état. Des constructions postérieures en ont seule-
ment masqué un des cotés.
On voit que ce ne fut qu'à diverses reprises, et pour ainsi
dire pièce à pièce, que le château fut bâti : c'est^ là ce qui en ex-
plique l'extrême irrégularité. Cette irrégularité est telle qu'on
trouve difficilement quatre fenêtres pareilles dans la façade in-
térieur»; et l'extérieur, hors l'aile primitive, n'est pas moins
irrégulier. Il est vrai que la main de vrais vandales en a défiguré
plusieurs parties, et que, dans certains endi-oits, des construc-
tions tout-à-fait modernes ont remplacé les vieux murs qui
avaient assisté à la naissance d'Henri. Jugez, Monsieur, de
l'effet merveilleux produit par ces murailies blanches , ces fe-
nêtres mesquines, dont les larges carreaux laissent voir dans
l'intérieur tout le Inxe de notre société actuelle, à côté de la
masse noire et informe qui porte encore le nom de Gaston, son
fondateur !
Si après cette sèche notice historique, vous voulez de la
poésie et des émotions , consultez un ancien du pays , écoutez le
récit des traditions parvenues jusqu'à nous de ces temps anciens,
et en les dégageant des obscurités et du merveilleux enfantés
par les ans et la crédulité , vous connaîtrez peut-être mieux cet
intérieur féodal dont la peinture n'a été essayée par tant d'auteurs
qu'après avoir lu leurs volumineux ouvrages.
Dans la cour est un puits immense. Un bruit populaire veut
que le fond soit garni de lames d'épée, de fers de lance, de
saljres tranchans. C'est là, dit-on, que la reine Jeanne faisait
précipiter ses vassaux rebelles, ses nobles mécontens; à côté, la
tour où se trouvaient les oiiblieltcs. Le peuple lui a donné le
L'ARTISTE.
2ir
nom de mounte a'ùset ( monlo-oisc.m ) , p'arcc qu'il n'y existe
aucun escalier. La porté que vous voyez n'y était pas autrefois.
Le mur, d'une épaisseur si formidable, n'avait d'autre ouver-
ture que cette lucarne que vous apercevez vers le milieu de la
tour. Un troft énorme, comble lors de la révolution, à l'épo-
que où la porte fut pcrCce, servait à recevoir et à cacher pour
toujours aux yeux du monde les malheureux conduits sur le
plancher mobile qui le recouvrait à une liaulcur extraordinaire.
Combien il est à regretter qu'au milieu des passions auxquelles
e'iait livre le peuple lorsque la tour devint ce qu'elle tst aujour-
d'hui, aucune recherche n'ait pu être faite dans cette immense
cavité' dont la destination ne saurait cire douteuse! Mais la
même main qui mutila les médaillons sculptés dans le mur,
dont le marteau effaça si bien ces charmantes arabesques qui
dc'coraient les portes çt les fenêtres , et dont on voit encore des
restes, se hâta de défigurer sans-distinction tous h's vestiges de
la monarchie. On fit du château une caserne , et maintenant la
place où furent les oubliettes est une remise.
Faites-vous montrer la chambre où naquit Henri. Arrêtez-
vous à i-éfle'chir en voyant les fleurs de lis dont on a bariole' les
cheminées, et cherchez Henri dans cet emblème....
Voyez le bertcau du bon roi. Une fraude heiu-euse l'a dérobé
à la tourmente révolutionnaire. Quel que soit le pouvoir qui
iH'gnc sur la France, ce berceau sera toujours respecté et chéri
des BéaiTais ; non, jamais ils ne confondront Henri et sa pos-
térité.
Je ne finirais pas, Monsieur j si je voulais vous montrer tout
ce qui rappelle de grands souvenirs. Pour moi, dont le Béarn
est la patrie, chaque pierre est précieuse , chaque p.1n de mur
a "sa poésie. Combien de fois mon imagin.1tion n'a-t-elle pas.
peuplé ces appartemcns solitaires? Combien de fois n'ai-je pas
entendu le pavé intérieur retentir sous les pieds des deslrieis
des nobles barons de Navarre !... La cour galante et polie de
Gaston Pliœbus m'apparaissait telle que l'a racontée Frois-
sard Oui, c'est devant le château de Pau que je Sens le
moyen âgcl
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération,
I'ré
R.
Cittcrrttiuf.
Les narrations pleines d'intérêt que nous offrons au
lecteur sont extraites des Contes hrwis , recueil qui doit
paraître après le nouvel an, chez Urbain Canel. La ra-
pidité, l'élan , la vigueur d'un styk tout dramatique et
tout pittoresque, nouS ont engages *a faire paraître inces-
samment dans 1,'AnTisTE une suite de dessins composes
par quelques-uns de nos premiers talens , sur les sujets
les plus intéressans de cet ouvrage remarquable.
UNE CONVERSATION j|
EKTKE 0«ZE BEDIES ET MIXCIT.
Je fréquentais, l'hiver dernier, une maison, la seule peut-être
où maintenant, le soir, la conversation échappe à la 'politique
et aux niaiseries de salon. Là viennent des artistes , des poi;ies,
des hommes d'état , des savans , des jeunes gens occupés de
chasse , de chevaux , de femmes, de jeu; ailleurs, de toilette,
mais qui , dans cette réunion , prennent sur eux de dépenser
leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs leur argent 'ou leurs
fatuités.
Ce .salon est le dernier asile où se soit réfugié l'esprit fran-
çais d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille détours ,
sa politesse exquise. Là vous trouverez encore quelque sjionla-
néité dans les cœurs, de l'abandon, de la générosité dans 1rs
idées. Nul ne pense à garder sa pensée pour un drame, ne voit
des livres dans un récit. Personne ne vous apporte le hideux
squelette de la littérature, -à propos d'une saillie heureuse ou
d'un sujet intéressant.
Pendant la soirée que je' vais raconter , le hasard, ou plutôt
l'habitude , avait réuni plusieurs personnes auxquelles d'incon-
testables mérites ont valu des réputations européennes. Ceci
nest point une flatterie adressée à la France; plusieurs étran-
gers étaient parmi nous ; et, par cas foituit, les hommes qui
brilli^rent le plus n'étaient pas les plus célèbres. Ingénieuses ré-
parties , observations fines , railleries excellentes , peintures
dessinées avec une netteté brillante , pétillèrent et se pressèrent
sans apprêt, se prcdigucrent sans dédain comme sans recher-
che , mais furent délicieusement senties , délicatement savourées.
Les gens du monde se firent surtout remarquer par une gr.icc .
par une verve tout artistiques.
V^ous trouverez ailleurs , en Europe , d'élégantes manières ,
de la cordialité, de la bonhomie , de la science; mais à Vans
seulement , dans ce salon et dans quelques autres encore , se
rencontre l'esprit particulier qui donne à toutes ces qualités so-
ciales un agréable et capricieux ensemble, je ne sais quelle al-
lure fluviale qui fait facilement serj>enter cette profusion de
pensées, de formules, de contes, de documens historiques.
Paris , capitale du goût , connaît seul cette science qui change
une conversation en une joute, où chaque nature d'esprit se
condense par un trait , où chacim dit sa phrase et jette son ex-
périence dans un mot , où tout le monde s'amuse , se délasse et
s'exerce.
Aussi , là seulement , vous échangerez vos idées , là vous ne
porterez pas , comme le dauphin de la fable , auelnuç singe sur
vos épaules ; là vous serez compris ^ et vous
de mettre au jeu des pièces d'or contre du bil
bien trahis; là , des causeries légères et pi
tournent, changent d'aspect et de couleur
â-fs
L'ARTISTE.
Les critiques vives , les récits pressés abondent; les yeux écou-
tent j les gestes interrogent j la- pliysionomie répond; tout est
esprit et pensée. .
\^^ Jamais le pliénomène oral qui, bien étudié, bien manié,
ifait la piiissance de l'acteur et du conteur , ne m'avait si com-
plètement ensorcelé; je ne fus pas seul soumis a ces doux pres-
'liges ; nous passâmes tous une soirée délicieuse.
-;3r Entre onze heures et minuit , la conversation , jusque là bril-
■' lante, antithétique , devint conteuse; elle entraîna dans son
4{j cours précipité de curieuses confidences , plusieurs portraits ,
' mille folies.
Un savant , avec lequel je fis de conserve la route de la rue
Saint-Germain-des'-Prés à l'ObseiTatoire royal, regarda celte
ravissante improvisation comme intraduisible; mais, dans ma
témérité de dis(mteur, je m'engageai presque à reproduire los
plaisirs de cette soirée, moins pour soutenir mon opinion que
pour damier à mes émotions la vie factice du souvenir , la dis-
tance qui se trouve entre la parole et récrit. Mais en voulant
tâcher de laisser à ces choses leur verdeur, leur abrupte natu-
rel , leurs fallacieuses sinuosités , j'ai pris la conversation à
l'heure où chaque récit nous attacha vivement. S'il fallait pein-
dre le moment où tous les esprits luttèrent , où toutes les opi-
nions brillèrent , où la pensée imita les gerbes éblouissantes d' un
feu d'artifice , cette entreprise serait une folie et une folie en-
nuyeuse peut-être.
Donc,- représentez-vous, assises autour d'une cheminée, dans
un salon élégant , ime douzaine de personnes dont toutes les
physionomies , plus ou moins tourmentées , plus ou moins .
belles , expriment des passions ou des pensées. Trois femmes
aimables, bien mises , gracieuses , dont la vois était. douce ,
présidaient cette scène, à laquelle aucune séduction ne manqua,
pour moi,, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes
dessinaient en écoutant , et souvent je vis la scpia se sécher dans
leurs pinceaux oisifs. Le salon était déjà par lui-même nn ta-
bleau tout fait, et plus d'un peintre se li-ouvait là, capable de
le bien exécuter.
Nous fûmes redevables à un vieux militaire de la tournure
que prit la conversation. Il venait d'achever une partie dans un
salon voisin , et lorsqu'il se planta tout droit devant la chemi-
née , en relevant les deux pans de son habit bleu , l'une des
dames lui dit :
— Eh bien ! général , avcz-vous gagné ?...
— Ohi mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte...
Même question faite à quelques jjDueurs qui songeaient "sans
doute à s'évader; il se trouva , comme toujours, que tout le
monde avait à se plaindra du jeu.
Récapitulation savamment faileil advint qu'un sculpteur qui,
à ma connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et
convaincu d'avoir gagné six cents francs. .
— Bah ! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit moT)
sây#J}!t','j;t tant qu'ub homme n'a pas perdu ses deux oreilles...
^- Un homme peut-il perdre ses deux oreilles ? demanda
— Pour les perdre il faut les jouer... répondit un médecin.
— Mais les joue-t-on?...
— Je le crois bien !... s'écria le général en levant un de ses
pieds pour en présenter la plante au feu.
J'ai connu en Espagne , reprit-il , un nommé Bianchi , capi-
taine au 6" de ligne, — il a été tué au siège de Tarragone ,
— qui joua ses oreilles pour mjlle écus. Il ne les joua pas, par-
dieu, il les paria bel et bien; mais le pari est un jeu. Son ad-
versaire était un auti'e capitaine du même régiment. Italien
comme lui^ comme lui mauvais garnement, deux vrais diables
ensemble, mais bons officiers, excellens militaires.
Nous étions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait be-
soin de mille écus pour le lendemain inatin , et comme il ne
possédait que quinze cents francs , il se mit à jouer aux dés sur
un tambour avec son camarade, pendant que leurs compagnies
préparaient le souper.
11 y avait, ma foi , trois beaux quartiers de chèvre qui cui-
saient dans une marmite, près de nous; et nous autres officiers
nous regardions alternativement et le jeu et la chèvre qui frison-
nait fort agréablement à nos oreilles; car noifs n'avions rien
mangé depuis le matin. Nos soldats revenaient un à un de la
chasse, apportant du vin et des fruits. Nous avions un bon re-
pas en perspective. La marmite était suspendue au-dessus du
feu par trois perches arrangées en faisceau , et assez éloignées
du foyer pour ne pas brûler; mais d'ailleurs les soldats, avec
cet instinct merveilleux qui 1rs caractérise, avaient fait un petit
rempart de terre autour du feu. — Bianchi perdit tout; il ne
dit pas un mot ; ri resta comme il était , accroupi ; mais il "se
croisa les bras sur la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par
tnomcns son adversaire. Alors j'avais peur qu'il ne fît quelque
mauvais coup; il semblait vouloir lui manger les entrailles.
Enfin il se leva brusquement, comme pour fuir une tentation.
En se levant, il renversa l'une des trois perches qui soutenaient
la marmite, et — voilà' la chèvre et notre souper à tous les
diables!... Nous restâmes silencieux; et^ quoique ventre affamé
ne porte guère de respect aux passions , nous n'osâmes rien lui
dire, tant il nous faisait peine à voii' L'autre comptait son
argent. Alors Bianchi se mit à rire. Il regarda la marmite vide,
et pensa peut-être alors qu'il n'avait pas plus de souper que
d'argent. Il se tourna vers son camarade , puis avec un sourire
d'Italien :'
. — Veux-tu parier mille écus , lui dit-il, en montrant une
sentinelle espagnole postée à wnt cinquante pas environ do
notre front de'bandière , et dont nous apercevions la baïonnette
au clair de la lune , veux-tu parier tes. raille écus que, sans
autre ai'me que le briquet de ton caporal, — et il prit le sabre
d'un nommé Garde -à-Pied, — je vais à cette sentinelle, j'en
apporte le cœur, je le fais cuire et le mange...
— Cela va I.... dit l'autre; mais. — si tu ne réussis pas
— Eh bien ! corpo di Baccho -=- il jura un peu mieux que
cela; mais il faut gazer le mot pour ces dames, — '.u me cou-
peras les deux oreilles...
L'ARTISTE.
219
— Convenu I... dit l'auttc.
— Vous êtes témoins du pari!.... s'e'cria Éianehi d'un air
triotT)[)l!anl, en se retournant veï-s nous...
Et il. partit.
Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant
nous nous Icvàiurs tous, pour voir caniment il s'y prendrait ;
u-ais nous ne vîmes rien du tout. En effet, il tourna par un.
sentier, rampa comme un seq)ent; bref, nous n'entendimes
pas seulement le bruit (pie peut faire une feuille en tombant.
Nos, yeux ne quiltaient pas de vue la sentinelle. Tuut-à-coup,
un petit gémissement de rien , un — heu !.... profond et sourd
nous lit tressaillir. Quelque chose tomba l'àoud! — Et nous
ne vîmes- plus la sacrc'c — cicusez-moi, mesdames! — baïon-
nette.
Ciuq minutes après, ce farceur de Bianchi galopait dans le
lointain comme un cheval , et revint tout pâle , tout haletant.
11 tenait à la main le cœur de l'Espagnol, et le montra en riant
à son adversaire. .
Celui-ci lui dit d'un air sérieux :
— Ce n'est pas tout !...
— Je le sais bien!..-, re'pliqua Bianchi.
Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches,
rajusta la marmite , attisa le feu , fit «lire le cœur cl le mangea
sans en être incouunodc. 11 empocha Us mille e'cus...
— 11. avait donc bien besoin de cet argent-là 2. ■••• demanda
la maîtresse du logis.
— 11 les avait prorais à une petite vivandière parisienne
dont il e'tait amoureux...
— Oh I madame , reprit le gênerai , après une petite pause ,
tous ces llahcns-là étaient de vrais cannibales, et des chiens
linis... — Ce Bianchi venait de l'hôpital de Como, où tous les
enfans trouves reçoivent le même nom ; ils sont tous dr s Bian-
chi : c'est unç coutume italienne. I/empereur avait Ciit dépor-
ter à l'Ile d'Elbe les mauvais sujets de l'Italie, les fils de fa-
mille incorrigibles , les malfaiteurs de la bonne socic'tc qu'il ne
voulait pas toùt-.'i-fa it flétrir. Aussi , plus lard, il les enrégi-
menta, il en fit W légion italienne; puis il les incorpora dans
SCS armées et en composa le G'', de ligne, auquel il donna pour
colonel un Corse , 'nomme' Eugène. Cotait un régiment de dé-
mons. Il fallait les voir n un assaut, ou dans une mêlée!.,.
Comme ils étaient presque tous décores pour des actions d'e-
Iclat, ce colonel \e\\t criait naïvement, en les menant au plus
fort du feu :
r
•^ Avanti, avanti, signori Indroni, cavalicri ladri....^
îin avant, chevaliers voleurs, en avant, seigneurs lirigands !...
Pour un coup de main , il n'y avait pas de meilleures troupes
dans l'armée; mais c'étaient des chenapans à voler le bon Dieu.
^^ Un jour, ils buvaient l'eauile-vie des pansemens; un autre, ils
I^Btiraient, sans scrupule, un coup de fusil à nn payeur, et met-
■^^laient le vol sur le con:ptc des Espagnols. Et, cependant, ils
avaient de bcns inomrns!... A je ne sais quelle batailL-, un de
k
ces hommes-là tua dans la mêlc'e un capitaine anglais, qui , en
mourant , lui reconnnanda sa femme et son enfant. La veuve et
l'orphelin se trouvaient dans un village voisiij. L'Italien y alla
sur-le-champ, à travers la mêlée, et les prit avec lui. La jeune
dame était , ma fui , fort jolie. L<;s mauvaises langues du régi-
ment prétendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il
|}artagea sa solde avec l'enfant jusqu'en i8i4- Dans 'a déroute
de Moscou, l'un de ces garnemcns, ayant un camarade attaque'
de la poitrine, eut pour lui des soins inimaginables depuis
Moscou jusqu'à Wilna. Il le mettait à cheval, l'en descendait,
lui donnait à manger, le défendait contre Ic-s cosaques, l'enve
loppait de son mieux avec les haillons qu'il pouvait trouver , le
couchait comme une nière couche son enfant, et veillait à tous
ses besoins. Un soi'r, le diable de malade alla , maigre la dé-
fense desoffami, se chauf'ferà uii feu de cosaques, et lorsque
celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on vou-
lait leur chercher chicane tua le pauvre Italien.
— Napole'on-avait des idées bien philosophiques! s'écria une
dame. Ne faut-il pas avoir réfléchi bien profondément sur la
nature humaine, pour chercher ce qu'il peut y avoir de héros
dans une troupe de malfaiteurs?...
— Ob'! JTapoléoii , Napoléon ! répondit un de nos grands
poètes eti levant les liras vers le plafond, par un mouvement
théâtral. Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre
Napoléon !... Un homme qu'on représente les bras .croisés , et
qui a tout fait ; qui a été le plus beau pouvoir connu-, le pou-
voir le plus concentre, le plus mordantj le plus acide de tous
les pouvoirs; singulier génie, qui a j)romené paitout la civili-
sation armée sans la. fixer nulle part; un homme qui pouvait
tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de vo-
lonté, domptant une maladie par une bataille, et cependant il
devait mourir de maladie dans son lit, après avoir vécu au mi-
lieu des balles et des boulets ; un homme qui avait dans la tête
un code et une épée, là parole et l'action; esprit perspicace qui
a tout deviné , excepté sa chute; politique bizarre qui jouait les
hommes à poignées , par économie, et qui respecta deux télés,
colles de Tallcyran et de TMettcrnich , diplomates dont la morl
eût évité la combustion de la France , et qui lui paraissait peser
plus que des milliers de soldats; homme auquel, par un rare
privilège-, la nature avait laissé un cœur dans son corps de
bronze; homme rieur et bon à minuit enlit; des femmes, cl, le
matin , maniant l'Europe comme une.jeune fille fouette l'eau de
son bain!.,. Hypocrite, généreux, aimant, le clinquant, sans
goût ; et malgré cela grand en tout, par instinct ou par orga-
nisation ; César à vingt-deux ans, Cromwell à trente; puis,
comme un épicier du Père La Chaise , bon père et bon épous.
Enfin , il a improvisé des monumcns , des empiTes , des rois ,
des codes , des vers , un roman , et le tout avec plus de portée
que de justesse?. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et,
après nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les
luis de la gravitation , il nous a laisst's plus pau^Tcs que le jour
OÙ il avait mis la main sur nous. Et lui , qui avait pris un em-
pire avec son nom, perdit son nom au bord de son empire ,
dans une mer de sang rt de soldats. Homme qui , tiuite pcBsce
220
L'ARTISTE.
et. toute action, comprenait Dcsaix. et Fouclié... Tout arbitraire
et toute justice! — le vrai roi!...
— J'aurais bien voulu qu'il fût un peu moins roi — dit en
riant un de mes amis , je n'aurais point passé six ans dans la
forteresse où sa police m'a jelc' , comme tant d'autres.
— Mais ne vous êtes-vous pas singulièrement e'vadc?... de-
manda une dame.
— Non, ce n'est pas moi , re'pondit-il.
• —Racontez donc cette avcnlure-là , dit la maîtresse du lo-
gis, il n'y a que nous deux ici qui la connaissions....
— Volontiers, répliqua-t-il , et chacun d'écouter.
> . ' ■
Peu de temps après. le 1 8 brumaire, dit le meilleur de nos
philologues et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une le-
vée de boucliers dans la Bretagne et dans \& Vendée. Le pre-
mier consul, empressé de pacifier la France, entama, comme
vous le savez , des négociations avec les principaux chefs , dé-
ploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en com-
binant des plans de séduction , mit en jeu les ressorts machiavé-
liques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne
fut inutile, et il réussit à étouffer la guerre de l'Ouest.
A cette époque, un jeune homme, appartenant à la famille de
Maillé, fut envoyé par les chouans, de Bretagne à Sanmur, afin
d'établir des intelligences entre certaines personne delà ville on
des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de
son voyage, la police de Paris avait dépêché des agens chargés
de s'emp.-irer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effec-
tivement, il fut arrêté le jour même de son débarquement, car
il vint en bateau , sous un déguisement de maître maiinicr; mais
c'était un homme d'exécution!... Il avait calculé toutes les
chances de son entreprise ; et son passe-port , ses papiers étaient
si bien en règle , que les gens envoyés pour se saisir de lui crai-
gnirent de s'être trompés.
Le chevalier de Beauvoir , — je me rappelle maintenant son
nom , — avait bien médité son rdle. Il tita sa famille d'em-
prunt , son faux domicile , et soutint si hardiment son interro-
gatoire , qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce, de croyance
aveugle que les espions eurent en leurs instructions ; elles
étaient trop précises; dans le doute, ils aimèrent mieux com-
mettre un acte arbitraire que de laisser échapper un honniie à
la capture duquel le premier consul paraissait attacher une
grande importance. Dans ces temps de liberté, les agens du
pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons
aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirement
emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eusseivf pris
une décision a cet égard. Celte sentence bureaucratique ne se
fit pas attendre, et la poîice ordonna de garder trcs-élroitcmcnt
le prisonnier , malgré toutes ses dénégations. •
Alors le chevalier de Beauvoir fut transféré, suivant de nou-
veaux ordres , au château de l'Escarpe. Ce nom indique la si-
tuation de la forteresse : assise sur des rochers d'une grande
élévation, elle a pour fusses des précipices ; et l'on n'y peut ar-
river que par une pente rapide et dangereuse , aboutissant ,
comme dans tous les anciens châteaux , à la porte principale ,
qui est défendue par un fossé sur lequel s'abaisse un pont-levis.
Le commandant de cette prison , charmé d'avoir un homme
de distinction, dont les manières étaient fort agréables, qui s'ex-
primait à merveille et paraissait instruit, qualités assez rares à
cette époque , accepta le chevalier comme un bienfait de la Pro-
vidence. Il lui proposa d'être à l'Escarpe sur ii parole , et de
.faire ciuse. commune avec lui contre l'ennui. Beauvoir né de-
mar-la pas mieux. C'était un loyal gentilhomme; mais c'était
aussi, par malheur, un fort joli garçon. Il avait une figure at-
tray.mte , l'air résolu, la parole engageante, une force prodi-
gieuse. C'eût été un excellent chef de parli. Il était surtout leste
et bien découplé. Le commandant lui assigna le plus cominode
des appartcmens du château, l'admit à sa table; et, d'abord ,
n'eut qu'à se louer du Vendéen.
Ce commandant était un officier corse ; il était marié, et très-
jaloux, parce que sa femijie , assez jolie, lui semblait difficile à
garder. 11 paraît que Beauvoir plut à la dame, et qu'il la trouva
fort à son goût. Ils s'aimèrent sans doute. Commirent-ils quel-
que imprudence .' Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre
dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est
presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est
jamais expliqué franchement sur ce point assez obscur de son
histoire; mais toujours est-il constant que le commandant se
crutcn droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son pri-
sonnier.
Beauvoir, jnis au donjon , fut nourri de pain noir, abreuvé
d'eau claire , et enchaîné suivant le perpétuel programme de
divcrtissemens prodigués aux captifs. Sa cellule , située sous la
plate-forme du donjon , était voûtée en pierre dure; les mu-
railles avaient une épaisseur déscsj)érante; il n'y avait pas la
moindre chance de .'■alut.
Lot-sque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une
évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le
désespoir et la consolation des prisonniers. 11 s'occupa de ces
riens qui deviennent de grandes affaires. Il compta les heures,
les jours ; il fit l'apprentissage di) tri.<fte état de prisonnier. II
reçut le baptême des douleurs. Il se replia sur lui-même , et sut
ce que c'était que l'air et le soleil ; puis , après une quinzaine de
jours, il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui
pousse les prisonniers à ces entreprises sublimes dont nous ne
pouvons expliquer les prodigieux résultats que par des forces »
inconnues , par des conccntratLons de volonté qui font le dés-
espoir de notre analyse physiologique , mystères dont les savans
craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se rongeait
le cœur ; car il n'y avait que la mort qui pût le rendre libre.
Un matin, le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture de
B<auvoir, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre m
pitance, resta devant lui les bras croisés, "et le regarda singu- fl
licrement. Leur conversation se réduisait de coutume à peu de
chose; et jamais son gardien ne l'entamait. Aussi le chevalier
fut-il trcs-étonnélorsque cet homme lui dit :
il
— Monsieur, vous avez sans doute voire idée en vous fai-
sant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne
L'ARTISTE.
22^
I
me regarde pasj mon affaire n'est point de ve'rifier votre nom :
que vous vous nommiez Pierre ou Paul , cela m'est bien c'galj
mais je sais , dit-il en clignant de l'œil , que vous êtes M. Char-
les-Félix. Théodore, chcvalierdc Beauvoir et cousin de madame
la duchesse de Maille....
— Hein?.... ajouta-t-il d'un air de triomphe, après un mo-
ment de silence en regardant son prisonnier.
Beauvoir , se voyant incarce're' fort et ferme , ne crut pas que
sa position pût s'empirer par l'aveu de son véritable noni j et
alors il repondit :
— Eh bien ! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y
gagnerais-tu?...
— Oh I tout est gagne!... rcpliipiu le porte-clefs à voix basse.
Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasionj
mais un instant !.... Comme on me fusillerait tout bellement si
j'étais soupçonne de la moindre chose, j'ai dit que je ne trem-
perais dans celte affaire- là que juste l'histoire de gagner mon
argent. Tenez, monsieur, voilà une clef....
Et il sortit de sa poche une petite lime.
— Avec cela , reprit-il , vous scierez un de vos barreaux.
Dam! ce ne sera pas commode.
Et il montra l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait
dans le cachot. C'était une espèce de baie pratiquée entre le
cordon qui couronnait extérieurement le donjon et ces grossières
saillies en pierre dcsiinccs à figurer les supports des créneaus.
— Dam, monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez
près pour que vous puissiez passer...
— Oh ! sois tranquille ! — je passerai. . . .
— Et assez haut ponr qu'il vous reste de quoi attacher votre
corde...
— Où est -elle?
— La voici , répondit le guichetier en lui jetant une corde à
nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge, afin de faire supposer
que vous l'avez confectionnée vous-même. Elle est de longueur
suffisante. Quand vous serez au dernier nœud , laissez-vous
couler tout doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez
probablement dans les environs une voiture toute attelée et des
amis qui vous attendent De cela,lje n'ai rien voulu savoir.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il a une sentinelle au dret de
la tour.... Vous saurez ben choisir une nuit noire , et guetter le
inoniont où le soldat de faction dormira. Vous risquerez peut-
être d'attraper un coup de fusil j mais....
— C'est bon! c'est bon!., je ne pourrirai pas ici... s'écria
le chevalier.
— Ah ! ça se pourrait ben tout de même !. ., répliqua le geô-
lier d'un air bêle.
Beauvoir |)rit cela pour une de ces réflexions niaises que font
ces gens-là. I/espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux
qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme,
espèce do ynys.w renforcé. Il se mit à l'ouvrage aussitôt , et
la journée lui suffit pour scier les barreaux.
Craignant une visite du commandant , il cacha son travail en
bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans la rouille,
afin de lui donner la couleur du fer ; puis ayant serré sa corde,
il épia quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée
et cette profonde agitation d'ame qui font vivre si potHiquemcnt
les prisonniers.
Enfin par une nuit grise , une nuit d'automne , il acheva de
scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à
l'extérieur sur le support de pierre , en se cramponnant d'une
main au bout de fer qui restait dans la baie ; et là il attendit le
moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sen-
tinelles doivent dormir C'est vers le matin , à peu près....
Connaissant la durée des factions , l'instant des rondes, toutes
choses dont s'occupent les prisonniers, même involontairement,
il épia un moment où l'une des deux sentinelles serait aux deux
tiers de sa faction et retirée dans sa guérite , à cause du brouil-
l;ird ; puis, certain d'avoir réuni le plus de chances favorables à
son évasion, il se mit à descendre, nœud à noeud, suspendu
entre le ciel et la terre , mais tenant sa corde avec une force de
géant.
Tout alla bien. Il était à l'avant-demier nœud, lorsque, pi-cs
de se laisser couler à terre , il s'avisa , par une pensée pru-
dente, de chercher le sol avec ses pieds, et — il ne trouva pas
le sol.... Diable! c'était un cas assez embarrassant. Il était en
sueur, fatigué , perplexe , et dans celte situation où l'on joue
sa vie à pair ou non. Il allait s'clanccr par une raison frivole,
son chapeau venait de tomber. Heureusement il écouta le bruit
que la chute devait produire, et n'entendant rien, il conçut de
vagues soupçons sur sa situation, et commença à croire qu'on
pouvait lui avoir tendu quelque piège j mais dans quel intérêt?..
En proie à ces incertitudes , il songea presque à remettre la
partie à une autre nuitj et provisoirement il résolut d'attendre
les clartés indécises du crépuscule, heure qui ne serait peut-
être pas tout-à-iait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse
lui permit de grimper vers le donjon; mais il était presque
épuisé au moment où il se remit sur le support extérieur, giiet-
tant tout comme un chat sur le bord de sa couttière.
Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant
flotter sa corde, une petite distancede cent cinquante pieds en-
tre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.
— Merci , commandant ! dit-il avec le sang fioid qui le ca-
ractérisait.
Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile ven-
geance, il jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit
toute sa défroque en évidence sur sou lit , laissa sa corde en
dehors poiu- faire croire à sa diule; et, tranquillement tapi der-
rière la i)orte, il attendit l'arrivée du perfide guichetier, en te-
nant à la main une des barres de fer(|u'il avait sciées.
Le guichetier ne manqua pas devenir, et plus lût qu'à l'or-
dinaire , pour recueillir la succession du moit ; il ouvrit la porte
en sifflant j mais quand il fut à une distance convenable, Beau-
voir lui asséna sur le crâne un si furieux coup de barre que le
traître tomba comme une masse , sans jeter un ai ; la barre lui
222
L'ARTISTE.
avait brise la tète. Le chevalier désliabillapromptemcntlemort,
]mt ses habits, imita son allure , et, grâce à l'heure matinale
et au ])eu de défiance des sentinelles de la porte principale , il
s'évada.
:?lpfrçu îice pubUfatione.
ïambes ,
PAR M. AUGUSTE BARBIEJl'.
En attendant qu'il nous vienne un Aristophane qui continue
sur les Almaviva et les ïurcaret que l'empire et la restauration
nous ont laissés l'œuvre si glorieusement commence'e par Lesage
et Beaumarchais , nous pouvons nous réjouir au moins d'avoir
trouvé un digne rival de Juvénal et d'Archiloque.
Jamais en effet le vers d'Horace :
Archiloquum proprio rabies armavit iambo ,
n'a reçu une plus mémorable et plus brillante réalisation que
dans les iambes de M. Auguste Barbier. La Revue de Paris a
])ublié la Curée et la Popularité'. La Revue des Deux Mon-
des a eu les prémices de l'Idole; et ces trois chefs-d'œuvre de
verve et de poésie n'ont rien à s'envier. 'On peut justement les
comparer aux plus beaux iambes d'André Chénier.
Mais nous signalerons aussi dans ce recueil un morceau com-
plet et qui ne le cède en rien aux trois autres , Melpomène.
C'est un admirable résumé des combats engagés depuis quelques
mois par MM. Locvc-Veimars et Jules Janin contre l'avilisse-
ment ignominieux où le théâtre est descendu. Nous partageons
de toute notre ame l'indignation de M. Auguste Barbier contre
Clioz T'rbain CancI , 1 vol. in-!)''.
les sales immoralités qui souillent notre scène depuis dix-huit
mois.
Quant au style , il a toutes les qualités qui conviennent aux
sujets traités par M. Auguste Barbier; la crudité énergique ,
que plusieurs critiques lui ont reprochée , est à nos yeux un
mérite éminent dont sa pensée ne saurait se passeï' , et les re-
montrances adressées au poète nous ont remis en mémoire un
mot qui a couru par le monde et qui siège aujourd'hui à l'Aca-
démie : Quel dommage que les comédies de Molière n'aient
pas été écrites par Racine.
Toutes les objections faites à M. Barbier reviennent à peu
près à celle-ci : Quel domm.age que les iambes de M. Bar-
bier n'aient pas été versifiés par M. jilexandre Soumet.
Mais si l'on excepte quelques pages oîi le travail de conden-
sation nuit au développement et au relief de la pensée , les
ïambes sont un beau et durable monument. Plaise à Dieu que
l'auteur nous envoie d'Italie un autre livre aussi plein de verve
et de généreuse poésie.
Hcuuf Drmnatiquf.
THEATRE-FRANÇAIS.
Ou assure que le monde est en progrès ; à chaque pas en
avant , c'est comme une moisson de perfections nouvelles et de
bonheur qui germent et naissent sous nos pieds. On ne dira pas
ces choses-là du Théâtre-Français j les diligences a la vapeur et
l'éclairage au gaz font merveille. Nous avons les habits sans
couture, le canon de M. Paixhans et les fusils de M. Gisquet,
notre amé et féal préfet de police; mais le Théâtre-Français ,
comment va-t-il , s'il vous plaît ? à reculons I Oui , ce que If
siècle trouve , dit-on , en avant , le vieux théâtre de la rue
de Richelieu le cherche en rétrogradant; ce n'est pas du bout
du pied qu'il tâche de revenir à la fortune, c'est du talon. Pau-
vres sociétaires de i83'2, maigres et éclopés , tristes pension-
naires, race pâle et étique, allons! recrutez, pour élaycr votre
jeunesse efflanquée , les vieilles ombres de quelques anciens hé-
ros de la belle et antique comédie française; que le talent ex-
humée de Dandin ou âî -4rgon réjouisse de quatre ou cinq
cents spectateurs le désert de vos banquettes ; que votre caissier
saute de peur , en entendant des philippcs d'or tomber au fond
de sa besace. Allons , demandez de la force aux invalides, mes
pauvres comédiens !
Or voilà qu'ils ont recours au vieux Baptiste, qu'à soixante-
dix ans on n'ose plus appeler Baptiste cadet; Baptiste, prête à
ces tristes comédiens, pour huit jours seulement, ta niaiserie si
spirituelle, ta bonhomie si maligne, ce visage oii la comédie
circule partout dans tes yeux , dans ton sourire, dans la raoindi-e
ride, dans le plus léger mouvement de tes cils ou de tes lèvres ;
L'ARTISTE.
aâ5
Baptiste, montre -leur , à ces pauvres abonnes, comme on éveille
lii foule, cointnc on l'ait riii; un public qui ne rit pins; montre-
leur ce qu'étaient Beaumarchais cl Molière, qu'on a cesse de
comprendre depuis la découverte du drame amphigourique as-
saisonne par le bourreau.
Et voilà Baptiste qui fait rire; voilà la foule qui vient voir
Baptiste; voilà Molière! voilà Molière et Beaumarchais! voilà
Dandin; le vieux fou, et toi aussi, te voilà, Brid' oison!
Bonjour, nos vieux amisde comédie. Oh! nos amis , faites-nous
rire avant fc budj^ct !
Le Théâtre Français serait décidément un beau et grand
thc'àtre , s'il pouvait ressusciter les morts.
Un mot encore. Baptiste donne ses représentations , devinez
à quel prix: i,ooo, i ,5oo fr. par représentation ? Plus que
cela , Baptiste joue gratis ; et, pour tout gain , vient à l'aide du
théâtre et de ses camarades : i,5oo fr. ? Fi donc! Prenic7,-vous
mon Baptiste pour un joueur de flûte ou im fausset d'Opéra-
Comique.
NOUVEAUTÉS. '
,,^e i^o<(ojl(i , O/i^n • coiiuaut en u/i iic/e.
Un officier de hussards qui fait la bouche en cœur et
chante faux; une innocente qui fait l'amour et cliantefaux;
un amant qui fait le niais et chante faux; un père qui fiit l'im-
hcVille et chante faux; des chœurs qui font l'office d'amis intimes
et de parcns qui chantent faux, un mariage que l'officier de hus-
sards, l'innocente, l'amante, le père et les chœurs célèbrent en
chantant faux, voilà le Podesta. Le Podesta ressemble à bien
des opéras-comiques; et que d'opéras-comiques ressemblent au
Podesla !
VAUDEVILLE.
'%tjr/i//. ICmOri'f , ^Oaaaevt/Je eih Iroù nc/nf.
Quoi ! voilà ce que vous avez voulu faire d'Henri Monnier !
un marchand de lieux communs, un dcliitant de grosse morale ;
vous allez prendre au râtelier de M. Bouilly pour donner à
Henri Monnier! Vous ave?. Henri Munnicr, un observateur in-
;',i'nicuxet spirituel; un hoiumc qui se glisse dans cette foule ,
i(ui tombe en extascdevant cet abdomen et ces jambes cagneuses,
qui s'arrête à côlc de cotte modiste au pied fin, au corsage
élancé; Monnicrqui regarde, qui voit , qui écoule, qui retient;
Monnier quijoltc en esquisse cet abdomen et ces jambes cagneuses;
anime d'un trait d'après nature le prolil de celte jolie grisette;
prend au vol ccraot,ce geste , ce ridicule, et traduit à sa guise;
vous avez cet Henri Mounicr, et, maladroits auteurs, vous em-
barrassez sa verve soudaine, son oliscrvation originale dans trois
longs actes de déclamations ridicules et de sentimentalité postiche.
Laissez-là voti-c Trubeit, votre ouvrier de contrebande, votre
ouvrier emprunté au théâtre d'éducation; votre ouvrier qui
grimace , qui saule lourdement , qui jure lourdement , qui fait
du pathos et dit son med culpd pour la plus grande cdincatioii
de ses cnfans , et rendez-nous notre Henri Monnier.
Les auteurs de Joseph Trubert ont trop songé à leur métier
d'auteur (métier qui mesure les pièces à l'aune) , et trop oublie
l'artistc-actcur , qui ne devait pas aller se perdre ainsi dans le
labyrinthe d'une triste paraphrase. C'était noyer un talent in-
telligent et délicat dans un océan de trivialités burles<jues et de
niaiseries sentimentales. L'artiste , l'auteur , la pièce, tout s'en
est ressenti.
THEATRE OU PALAIS-ROYAL.
A moi parodie ! venge-notis de nos grands hommes d'Elat ,
de nos aimables diplomates , dos protocoles , des marchés d'ar-
mes à feu et des grands airs d'opéra. Ole à celui-ci son masque
de sauveur , et sa pompeuse métaphore d'ordre public fait voir
le creux de son éloquence , le néant de son patriotisme , le vide
de son ame; chasse , parodie, de leurs fauteuils diplomatiques
ces six pcseurs de peuples , et mets Odry à leur place : l'uni-
vers n'y perdra rien. Parodie, tu es une providence sur la terre,
tu es la vérité, la seule philosophie; sanstoi, il faudrait mourir,
car sans toi le monde serait livré sans conteste à l'éloge , au pa-
négyrique et au dithyrambe. Le monde mourrait d'ennui.
Rohert-le-Diable vient d'être parodié très-spirituellcracnt
par MM. Villeneuve et Xavier. Diable, ciel, enfer, morts,
rcvenans , le chef-d'œuvre entier de Meyerbeer , tout y passe.
La parodie est la voix de l'esclave qui se mêlait au triomphe
romain.
CIRQUE-OLTHIPIQUË ■
^^ ^ofo.
M^c
■ aaa/re
acâett.
Magnifique oraison funèbre; seulement, au rebours des orai-
sons de Bossuet , ce n'est pas la parole qu'il faut entendre; rien
n'est plus niais et plus barbare. C'est du drame écrit avec un
peu de corne de cheval; mais tout ce qui va à l'anje en jwssant
par les yeux, tout cela est admirable; le pont de Praga et les
flots de la Vistule , la prise de Varsovie , la fumée , la fusillade ,
la mitraille, le sang qui coule des blessures, les soldats qui
meurent entassés, les chevaux qui hennissent, et Varsovie suc-
combant après cette grande bataille, Varsovie qui disparait
tout entière et ne laisse aller que son aigle blanc qui monte aux
cieux avec les ombres de ses héros et son drapeau déchiré; voilà
le drame ; drame triste , drame accusateur qui s'agrandit de
toutes les douleurs du souvenir.
On a crié vive Varsovie! C'est parler de vie sur la tombe
d'un mort. Mais ces morts-là reviennent !
22i
L'ARTISTE.
tîouufUf0.
— La France depuis un siècle a perfectionné son industrie ;
une seule de ses Ijrancbes a e'ic négligée et présente pourtant de
grands avantages à toutes les classes de la société' : l'art du son-
deur est loin d'atteindre le but qu'on se propose, toutes les
personnes qui s'en sont occupées ne sont pas encore arrive'es à
des re'sultats exacts , et les efTtts ont c'te si éphémères qu'ils
n'ont inspire' que peu de confiance. Mais nous pouvons affir-
mer que cet art va prendre une extension nouvelle et rendre de
grands services aux départcmeus prive's d'eau ; une nouvelle so-
ciété dirigée par MM. Langlct, Chabert et Sellier, a levé
toutes les difficultés qui se rencontrent dans l'csécution de ces
sortes de travaux ; les moyens mécaniques par eux combinés
offrent une force de rotation, de percussion et de pression telle-
ment puissante, qu'ils perforent en peu de temps les couches les
plus dures et atteignent les grandes masses d'eau souterraines ,
ayant la facilité d'aller à des profondeurs iramensesj leur méca-
nisme est si ingénieux que deux hommes suffisent pour mettre
en mouvement une force de 'douze chevaux et faire le travail
sans interruption ; ils sont si convaincus de l'avantage de leurs
moyens , qu'ils passent leurs marchés à forfait , et ne reçoivent
le paiement que lorsque les eaux ont jailli hors du sol.
Ce moyen 'peut être employé avec succès pour la recherche
des mines, et la géologie pourra s'enrichir des couches que la
sonde ramène sans leur faire éprouver aucun mélange.
Le siège de la société est établi à Paris , rue de Cléry, n" 9,
chez M. Surmulet, agent et conseil de la société.
— Après une absence de près d'un an , mademoiselle Mars,
enfin rétablie d'une longue et douloureuse maladie , reparaîtra
mardi prochain au Théàlre-Français : elle jouera Célimène du
Misanthrope et À raminte àes Fausses Confidences. Celle
rentrée, et celle de Baptiste cadet, donnent l'espérance fondée
de voir renaître encore quelques beaux jours de la Comédie-
Française.
— La 'vieille Fronde, scènes historiques par Henri Martin,
])ubliées par Ch. Lemesle , paraîtront dans quelques jours chez
madame veuve Bécliet , quai des Augustins , n° iQ. Les arts
ne peuvent avoir qu'à se féliciter de voir rappeler l'attention
du public sur une époque aussi pittoresque et moins souvent
aljordée que celle de la Ligue. Quelle mine inépuisable que ce
chaos de passions ardentes et colossales , d'intc'rcis mesquins et
ridicules , de scènes terribles et bouffonnes à la fois , de com-
bats, d'émeutes et d'intrigues! M. Henri Martin a, dit-on , re-
produit , d'un pinceau aussi vrai qu'énergique , le caractère bi-
zarre de cette tragi-comédie de quatre années, sorte de prologue
séparé par un siècle et demi du drame immense qu'il annonçait.
Nous nous empresserons de rendre compte de cet ouvrage , au-
quel son titre seul semble promettre un favorable accueil. Hélas!
jamais la Fronde ne fut plus de saison !
— n vient de paraître , chez le libraire Dumont , Palais-
Eoyal , n" 88 , au premier, un nouveau roman de M. Régnier-
Destourbct : Charles II et l'amant espagnol. Le sujet traité
dans ce livre est à peu près le même qu'avait choisi M. Dela-
touche dans la Reine d'Espagne : un style élégant , des dé-
tails intéressans, et des situations dramatiques assurent à ce
roman la même vogue qu'ont obtenue ceux qu'a déjà publiés
l'auteur sous le pseudonyme de l'abbé Tiberge.
— Au moment du jour de l'an , nous recommandons avec
instance l'excellent ouvrage de miss Edgeworth , intitulé :
Education familière. Aucun ouvrage ne mérite plus une
men'ion particulière auprès des parens qui auront l'assurance ,
en le mettant dans les mains de leurs enfans , de voir leur but
rempli. C'est un cours complet de morale pour les deux sexes ,
raconté sous la forme de contes , et présentés en drames , qui
offrent toujours un intérêt varié et soutenu.
— Les Contes du bibliophile Jacob à ses petits enfans,
sont en vente chez Louis Janet , rue Saint- Jacques, n° Sgj
2 vol. in-i2, imprimés avec luxe et -ornés de gravures sur bois
et de vignettes coloriées. Il est temps que les livres d'éducation
ne soient plus d'insignifiantes platitudes qui retardent le déve-
loppement moral du jeune âge. Le bibliophile ne dédaigne pas
d'instruire et d'amuser les enfans : un autre fera pour les arts
ce qu'il fait pour les lettres.
— Sous le titre modeste de Saynètes, qui désigne en Espagne
une sorte d'imbroglios assez semblables , pour la forme , aux
canevas de notre ancien Théâtre-Italien, M. Paul Foucher nous
a donné cinq véritables drames pleins de situations attachantes,
et de vives et fortes scènes; nous citerons particulièrement Fa-
talité et le Mariage du Moine. Les Saynètes n'ont pas dé-
menti les promesses d'Isault Raimbault.
Il y a du drame dans la tête de M. Paul Foucher, et, parmi
nos jeunes talens , il en est peu sur qui doivent se fonder plus
d'espérances; car il y a chez lui autre chose que du faire; il
saura créer, et c'est chose rare.
..A
DESSINS.
Lithographie à la manière noire. — Par E. Tcdot.
M. Pottier et Mademoiselle Dejazet , dans la Jeunesse
de Louis XII. — Par M. Bécoeur.
L'ARTISTE.
SSK
6fiuu-3li*t0.
CURIOSITÉS PITTORESQUES.
ANCIEN PASSAGE DES I.CHELLES.
La puissance de l'homme n'est jamais plus admirable
que dans ses luttes avec la nature: les Romains n'a\ aient
pas seuls cette patience qui triomphe des obstacles. C'est
dans les routes pratiquées a travers 1rs montagnes et siu'
le bord des précipices que l'art emprunte la baguette des
fées ; c'est a l'aspect de ces impossibilités vaincues que
l'on comprend le mot d'Ar(himède : Donnez-moi lu) point
<rappui , je remuerai le monde avec un levier.
L'ancien passage des Kchellcs eu Savoie est un phéno-
mène d'entreprise et d'exécution ; ces rochers taillés et
ouverts, ces voûtes menaçantes, ces arcades et_ces gale-
ries qui rivalisent en hardiesse et solidité avec l'architec-
ture des Alpes ; on dirait lui ouvrage des génns : quelques
ingénieurs et des bras ont tout fait. Le duc de Savoie,
Charles-Emmanuel , qui conunença et acheva la Montée
lie la grotte , méritait le monument qu'on a élevé en son
honneur a l'entrée de celte route suspendue en l'air, et
l'inscription qu'on lui avait décernée :
CAROLVS KMMANVEL II
SABAVDI^. DV\ rKHEMOSTIS miNCEPS CTPRI T.TX
l'TBLlCA FELICITAT E P4RTA SINGTLORVM COMMOIKS IXTEKTVS
rREVIUREM 5ECVniOI1EM(^VE VIAH REblAM
k SATURA Orr.LVSÏM FOMAMS IMF.NTATAM C^EIERIS OESPEUATAM
BF.IFCTIS SroVVI.ORVM REPAGVI.IS X.CrVklk MOMTIVM IMIQVITATE
QV.S CEBÏlCriVS IMMl^•EnAHT PEniBVS PR^CIPITIA SVPSIERNENS
jETERNIS POPVI.OUA m «OSIMERtliS PATEFICIT
AXSO MDCIMX
Traduction. — L'.in mil six cent soixante-dix , .iprès avoir
rrndii heureux ses peuples, voulant onrorc c'tcndrc ses bienfaits,
Ciharles-Emmanuel II, duc de Savoie, prince de Piémont, roi
de Chypre , força les rochers h s'ouvrir , soumit au niveaii les
nionLignes, fit rouler sous les pieds leurs cimes menaçantes;
ft, supérieur aux Romains, qui n'essayèrent pas une si glorieuse
entreprise, supérieur à tant d'autres cpii ne purent qu'en de's-
espc'rer en la tentant, vainqueur enfin de la nature, il ouvrit
cette voie triomphante , qui, pour toujours , assure aux peuples
divers les moyens de s'unir entre eux.
Voici comment deux vojageurs estimés (Coyer et Ri-
chard) s'expriment en parlant de ce monument :
« Revivez, Romains, et voyez une niasse énorme de
» rochers, effrayante par sa hauteur, peitée vers son mi-
TOUE 11. 28' MTRAItOH.
» lieu dans la longueur d'une demi-lieue. Imaginez-YOïis
» les terrasses qu'il a fallu faire pour s'élever ju.squ'à l'en-
>> tréc de l'ouverture, et quels murs pour les soutenir.
» Après avoir franchi cesThermopyles, on tourne les ro-
» chers sur une espèce de gah rie eu l'air, où l'on a bc-
)> soin de sa tète. L'entreprise d'un tel chemin aurait ef-
» frayé le plus granil potentat de l'Europe. Un duc de
» Savoie , dans le dernier siècle , osa la commencer et
» l'achever; tant il est vrai que la vertu économique
» dans un chef de nation suffit aux plus grarules choses...
» L'inscription composée par l'abbé Saint-Réal , quelque
» Diaguifîque qu'elle soit, ne dit rien de trop. La hauleiir
» des rochers et leur épaisseur rendaient le chemin de
» Chambéryen Daupbiné impratic^de aux voitures: les
1) bêtes de charge ne pouvaient y passer qu'avec peine
» et îj force de détours. » Le célèbre Lalandc ajoute les
déîails suivans. « On passait aiarcfois sous une caverne au
>) travers des rochers ; maisle duc Charles-Emmanuel II,
» qui avait épousé une fille de Gaston d'Orléans, frère de
» Loiu'sXIII, aimait la France; il en avait été secouru
» pendant les troubles de sa minorité, et voulut en faci-
» liter la communication : il fit faire en 1 670 un très-
» beau chemin, qu'on appelle la Montée de la grotte,
» et il y a en effet luic grotte des plus singidières que la
» nature ait formées. Charles-Emmanuelmourut en 16715,
1) de la révolution que lui causa un accident arrivé °a Vic-
» tor-Amédée son fils, renversé de cheval en faisant ses
» exercices ; la ville de Turin lui doit plusieurs de ses em-
« bellissemens. Ce travail immortel, digne d'Annibal,
>) lui fit plus d'honneur qu'une conquête; il fut consacré
» par un monimient, sur lequel on lisait l'inscription ci-
1) dessus, laquelle a été mutilée au commencement delà
>> révolution par ordre des représentans du peuple en-
» voyés en mission dans ce département. Le nom de ce
» prince mérite de passer "a la postérité , par son esprit
» et par la protection qu'il accorda aux. savans. »
En 1 803 , le gouvernement français ayant jugé la raoi[>c
de la Grotte trop pénible, donna ordre a MM. les ingé-
nieurs de faire plusieurs projets tendant a la diminuer; le
seul que l'on jugea propre a remplir ce but , fut de percer
le rocher énorme où la route se touve établie. Maintenant
cette nouvelle route a une lieue de poste d'étendue; elle est
traversée par plusieurs ruisseaux sur lesquels on a établi
vingt aqueducs et cinq pouls , dont deux sont remar-
bles par leur élévation , la lx>auté de leur architecture,
leur solidité , et la précision <lc la coupe des pierres de
taille. La galerie formée dans le roc est de la longueur de
trois cent sept mètres, sur huit de largeur et huit de
hauteur. Elle est éclairée par trois réverbères.
Cette nouvelle routeprréente nue vue pittoresque, sur-
tout en venant de Chambéry , où , après avoir pa^sé une
1»
ââG
L'ARTISTE.
vallée étroite de trois lieues, on entre dans la galerie ,
qu'on traverse en huit minutes , et tout a coup on aper-
çoit, avec une grande surprise, un vaste vallon qui s'é-
tend jusqu'aux montagnes au pied desquelles coule l'Isère.
Elle a été commencée , suspendue et reprise a trois dif-
férentes fois par le gouvernement français , et achevée par
les soins de Victor-Emmanuel.
DES BEAUX- ARTS ET DE LA LISTE CIVILE.
Les arts aiment la liberté , et vous les emprisonnez sous la
tutelle d'un roi. •
Qu'y a-t-il de commun , je vous prie , entre les arts et la
royauté ? Y avait-il un roi à Athènes , lorsqu'aux applaudisse-
mens de la foule enivrée , Zeuxis ornait de ses sublimes pein-
tures les murs de l'clcgant Parlbe'non , ou lorsque, sous le ciseau
créateur des Phidias et des Pygmalion, respiraient les grâces
de Pandore et la majesté' vivante des dieux? Y avait-il un roi^
lorsque David jetait ses Sabines entre deux armées , ou que ce
fier génie peignait Léonidas mourant aux Thermopyles ? Y
avait-il un roi loi'squ'il ouvrait aux Gérard , aux Gros , aux
Guérin , son immortelle école de peinture ? Y avait-il un roi-
lorsquc les statues de l'Apollon et de la Vénus de Médicis , et
les tableaux de Raphaël et du Corrége , couronnés des lauriers
de la république , entraient dans nos musées , avec une pompe
triomphale ?
Les arts se rapetissent et se taillent sur le patroa de nos ca-
marillas.
Sous Louis XV, ils s'enluminent de rouge et de blanc, et
ils portent de la poudre et des paniers , comme les poupées de
la cour.
Sous Charles X , prince dévot , il faut que des peintres ,
sans foi religieuse et par conséquent sans inspiration , suspen-
dent au dôme du musée des tableaux de sacristie , froids et
inanimés comme la palette des artistes.
On fabrique des sacres où les seigneurs de la cour veulent
que leurs traits communs et leur stature voûtée se relèvent
sur la toile dans une attitude colossale. Puis, comme nous chan-
geons souvent de rois , et que ces figures d'un autre règne pour-
raient blesser le nouveau protecteur des beaux-arts , à chaque
avènement on les décroche du plafond, on les ôte de leurs ca-
dres dorés, on les roule et on les relègue au grenier. Voilà où
vont les sacres. 0 vanité !
Aujourd'hui, l'on nous fera des médaillons de famille, et des
Jemmapes et des Flcurus , où nous verrons ressortir en relief
de petits héros sur de grands champs de bataille. Voilà ce qui
s'appelle parler à l'imagination ! Eh ! mon Dieu , ne prétendez
pas à diriger les arts , ne donnez pas tant d'argent , mais faites
de grandes choses , et servez de modèles !
Si le roi doit diriger les bea;ix-arts, pourquoi ne dirige-t-il
pas l'académie de peinture , de sculpture et d'architecture ,
puisque vous lui laissez les châteaux , les palais et les musées ?
Pourquoi ne braque-t-il pas dans les espaces du ciel , sur Jupi-
ter et sur Vénus , les lunettes de l'Observatoire ? Pourquoi ne
préside-t-il pas à la dissection anatomique des éléphans , des
baleines et des insectes I Pourquoi ne ranime-t-il point du souffle
de son génie les os et la chair morte de l'Institut ? Vous voulez
qu'il soit maçon , peintre , graveur , statuaire , médailliste , et
vous ne voulez pas qu'il soit naturaliste , historien , géomètre ,
ingénieur, poète , astronome î Qui oserait donc sans irrévé-
rence affirmer que le roi ne sait pas tout ? Qui serait assez
mauvais citoyen pour cela ? Pourquoi souffie-t-on aussi que le
ministre de l'intérieur achève l'arc de triomphe , ordonne le
fronton de la Madeleine , et couvre nos ponts et nos places de
fontaines monumentales et de statues ? Pourquoi faire une sottise
à demi lorsqu'on peut la faire complète ?
Si le prince n'entend rien aux arts , c'est un commis en frac
ou en épaulettes qui jugera le mérite des artistes. Si, ce qui
serait pire , il est à demi connaisseur , il leur fera subir la bi-
zarrerie de ses préférences. S'il porte dans les arts l'entêtement
d'un esprit sans flamme et sans couleur , il faudra donc que ,
pendant toute la durée de son règne , les arts restent station-
naires comme les institutions politiques. S'il est avare, il gar-
dera l'argent pour lui ou il les traitera mesquinement. Si son
commis n'a pas de goût , il peut gâter l'art , en favorisant le
burlesque. Et si ce commis est un fripon , et qu'il s'avise de
vendre , de détourner ou d'échanger des tableaux et des sta-
tues qui appartiennent à la nation j s'il est despote et qu'il pré-
tende fermer au public l'entrée des musées • s'il est fantasque ,
et qu'il veuille envoyer en province ou claustrer dans les gale-
ries inaccessibles des palais de la couronne , les chefs-d'œuvre
de nos grands maîtres , qui l'en empêchera ? Est-il respon-
sable ?
Mais on dit : le ministre n'a pas le sentiment des arts. Un
roi l'a-t-il davantage? non. Mais il mettra à leur tête un direc-
teur instruit. Et qui empêche donc le ministre d'en faire au-
tant ? Mais le ministre ne pourra commander de grands ou-
vrages , car il se verrait borné par le vote annuel des chambres !
Je répondrai que les chambres n'ont jamais refusé de fonds
pour les grands ouvrages qui sont en cours d'exécution. Les
chambres ne sont pas si welches qu'on le suppose. Elles ai-
ment les arts autant que les courtisans , et elles ont un senti-
ment plus vif qu'eux de la grandeur nationale • elles ne souffri-
raient pas qu'un ministre responsable sacrifiât les arts à la
coterie , et lorsque nos charges diminueront , elles voteraient
pour leur encouragement, soit en écoles, soit en commandes ,
soit en achats , des fonds beaucoup plus considérables que s'ils
vivaient dans la maison du roi , à la portion congrue.
Dans les monarchies absolues, le roi représente la nation
personnifiée , et l'artiste peut recevoir , sans se dégrader , des
encouragemens de sa main. Mais dans les gouvernomcns libres,
la nation se représente elle-même , la nation est souveraine , la
nation est tout , la nation punit cl récompense , la nation paie
et reçoit , la nation inspire cl contrôle , et la fière indépendance
*9
L'ARTISTE.
227
de l'artiste s'indi-jÇiierait d'être obligée de se plier aux directions
capricieuses d'un courtisan , et de tendre la main au plus riche
des citoyens, fût-il roi.
Mais M. Casimir Pe'rier ne se contente pas de ravir aux
Ijcaux-arts leur indépendance, en les assujétissant au servage
du monopole royal ; il veut encore ôtcr à tous les palais de
l'ctat leurs revenus et leur nationalité'.
« Il faut conserver, selon lui , pour l'honneur de la reVolu-
» tion, et léguer à l'avenir les châteaux de Versailles, Com-
» ])icgne , Fontainebleau , qui ne sont pas seulement des re'si-
» dcnces royales , mais des monuraens nationaux , de'corc's par
» les arts et illustre's par l'histoire. »
Le ministiïre mêle la révolution de juillet à tout, en paroles.
Il lui a fait faire volte-face , il lui tourne la tête, et il ne lui
fait plus regarder que le passe.
Il semble oublier que les monumens de l'architecture ne sup-
posent pas toujours la civilisation. Ils n'obtiennent le respect
des nations que s'ils répondent à leur gc'nie.
La prodigieuse hauteur des monumens égyptiens qui éton-
nent l'imagination , se liait par tous les points au système de la
théocratie. A des dieux immenses de granit , il fallait des tem-
ples colossaux. Le peuple, qui se nourrissait de quelques
oignons , élevait de magnifiques tombeaux pour la vanité des
rois et des sanctuaires impénétrables pour la tourbe des prê-
tres.
L'élégance des temples grecs respirait ks gracieuses créations
de la mythologie.
Des que Rome quitta les exercices vivaces de la liberté , on
lui bâtit des cirques et des temples avec les esclaves et l'or du
monde.
Les châteaux de la féodalité découvraient , au loin dans la
plaine, les huttes des serfs misérables et abrutis.
Les cathédrales du moyen âge ajoutaient par leur grandeur
à la grandeur sombre et mystérieuse du christianisme, et sou-
tenaient la religion des peuples.
Les pompeuses inutilités de Versailles n'allaient pas mal avec
celte tourbe de courtisans et de valets qui formaient la cour
d'un roi absolu.
Mais à mesure que le goût de la liberté arrive aux peuples,
k commodité succède à la magnificence. Il faut que l'utilité
plus que la grandeur éclate dans les monumens publics. On
construit des canaux , des routes , des écoles , des quais, des
ports ;, des hospices , des théâtres , des fontaines, des jionts.
C'est une fausse idée de croire que les monumens inutile-
ment fastueux de l'architecture et des arts attirent chez nous
l'étranger j c'est plutôt la douceur du climat , la facilité des
mœurs, la commodité de la vie , l'abondance, le luxe , les
Blés plaisirs , la liberté.
CoRMENIN.
Cittc'raturf.
LA CONFESSION.
Artiste! que vous êtes puissant! Vos études, vos plai-
sirs , l'instinct des formes, l'observation du contour ex-
térieur, de la lumière et.de l'ombre, vous ont donc fait
deviner ce que l'histoire des hommes a de plus profond
et de plus étrange!
Voici le catholicisme tout entier ; voici la passion
jeune, naïve, ardente, et qui s'ignore, aux pieds de la
décrépitude qui connaît le monde, qui juge et qui pu-
]iit ; voici la force de la vie, la ptu'ssance de l'aine, pros-
ternées sous la loi tcrrilde d'un fantôme d'homme qui n'a
plus ni sang, ni vie, ni d'autre pensée que celles de la
vengeance et de la mort prochaine!
Mais détournons nos regards de ces deux figures si
heureusement contrastantes, si naïves dans leur expres-
sion.
Voyez ce pan de boiserie , ces sculptures éiaillées par le
temps, CCS vierges frustes, cette hainionie d'antiquité et
de sainteté : ne sufiiraient-ils pas pour vous émouvoir
profondément? H y a des siècles accumulés dans ce coin
d'une nef d'église ; elle est uée dans le moyen âge, dans
le vrai moyen âge, non dans ce moyen âge menteur que
l'on nous recrépit tous les jours ; elle eu porte le cacncf
et l'empreinte. Dans l'église elle-uième vous distinguez
les tourelles et les créneaux de la suze'.aincté ; vous re-
connaissez les poses simples et les airs de tète pieux. Les
années, eii brisant toutes les saillies de la pierre, eu jetant
comme un voile de vapeur sur ces ornemens et ces bas-
reliefs, les ont embellis encore.
Après avoir contemplé ces témoins immobiles du pas-
sé , ces témoins éloquens , ces pierres brisées ou plutôt ar-
rondies , si votre œil retlescenu vers le vieillard et la jeune
fdic, la transition se fait sans peine. Vous n'êtes pas sur-
pris qu'une si vieille foi , après avoir courl)é des généra-
tions et laissé des traces colossales sur le monde , ploie
celte jeune tète de vierge, toute fraîche, toute palpitante,
toute rayonnante de pureté et de grâce , devant le reprc-
scutant du Catholicisme chenu, du Catholicisme immua-
ble ; vieillard a blanilie barbe et au front sillouué!
Et ce que les longs développcmens de la parole écrite
réussissent a peine à exprimer, voici un artiste qiu' le dit ,
sans ambages, sans rélicences, sans efforts; tout cela, ces
siècles, cette religion, cette croyance, celte domination
d'un cidle vieux sur les jeunes amcs, l'art gothique, la
confession toute puissante , pénètrent la pensée comme
l'éclair sillone la nue. Des volumes d'histoire auraient de
moins grands enseignemens que votre page, artiste; un
228
L'ARTISTE.
roman de Waltcr Scotl frapperait moins vivement l'esprit
ému et cliaruié.
Mais quel crime peut donc peser sur ton cœur, quels
scrupules penchent Ion front blanc et poli vei-s la terre,
et courbent les genoux sur le pavé du vieux temple, jeune
fille?
Il n'y a pas de remords sur ton visage. Tes traits sont
candides ; le repentir laisse d'autres vestiges chez le cou-
pable; il ride la paupière, il affaiblit l'éclat du regard.
L'amour heureux a des larmes plus abondantes et plus
amèrcs. Ah ! je le vois, c'est un crime innocent et invo-
lontaire, la faute de ta jeunesse, de ta beauté, de ta can-
deur même; ce sont les premiers scrupules d'un cœur
agité , ce sont les'premières émotions des sens qui s'éveil-
lent, c'est la divination des voluptés inconnues, c'est
l'émotion d'une ame chaste en proie a ses vagues désirs.
Tu viens les avouer a ce vieillard glacé par lâge.
Dans ta famille même, un mot du mari a l'épouse,
le baiser conjugal, le silence des nuits troublé par un
murmure , ont éveillé ta curiosité de jeune fille. Et le
printemps est venu ; a l'aspect de ta propre beauté, je ne
sais quel orgueil et quelle terreur se sont emparés de toi ;
tes nuits ont été moins calmes, et ton sang plus rapide
a gonflé tes veines et fait battre ton cœur. '
Pauvre jeune fille! voilii le crime dont tu t'accuses, et
tu viens demander une punition et une vengeance 'a ce
spectre investi de l'autorité divine ! Se souvient-il d'avoir
existé et d'avoir aimé? Il l'écoute sans te comprendre;
il pèse la faute dans sa froide balance, il oppose au
premier appel delà volupté absente, mais comprise et
devinée, l'autorité de sa parole évangélique. Déjà elle
se sent purifiée; déjà elle oublie ces mots qu'elle a en-
tendus, ces mystères qu'elle a pénétrés. Mais si vous m'en
croyez, mes amis, vous que la pensée de l'artiste a émus,
vous qui croyez "a sa création , vous qui vous intéressez
à la jeune fille blonde prosternée "a genoux aux pieds
du vieillard, vous la marierez avant un mois.
LETTRES SUR LE LEVANT.
,9àit,
de iS^&avafH.n
yflce/jène.
Vous, qui connaissez d'autres jouissances que d'entendre
Sontag ou devoir Taglioni, qui pouvez vous passer de Vcfouret
du Café de Paris, et qui croyez possible à toute force de voya-
ger autrement que sur les coussins d'une cbaise de poste , n'a-
vez-vous jamais eu le désir de voir les murs cc'lèbres de Misso-
longhi , le rocher d'Ipsara plus glorieux encore, et la rade de
l'antique Pylos , où les trois plus grands peuples du monde,
réalisant cette sainte-alliance rêvée par la pliilantropic de Bc-
ranger, se donnèrent la main pour défendre une nation cliré-
tiennc contrôles forces conjurées de l'islamisme? Embarqu?z-
vous donc sur notre belle frégate de 60 bouches à feu , et vous
entrerez comme un triomphateur , toutes voiles dehors , pavillon
floUant , dans ce vaste bassin de plus de trois lieues de circon-
férence , dont les flots ont englouti naguère six mille malionié-
lans. Si vous vous êtes fait une brillante idée des côtes du Pé-
loponcse , elle sera bientôt détruite par la vue de ces roches
grises, de cette nudité affreuse, de celle solitude immense qui
vous entoure de toutes parts et vous attriste le cœur. Quoi! di-
rcz-vous, voilà la Grèce! Et vos illusions seront effacées, et le
prisme sera rompu , et vous verrez les choses dans leur triste
léalité. Dix relations de voyage ne vous apprendraient pas ce
que vous voyez là. Mais si vous ne voulez vous abuser étrange-
ment , défiez-vous de cette première impression , et n'allez pas
préjuger par analogie ce que vous ne connaissez pas encore.
On vous montrera à l'ouest en entrant la carcasse de la
Guerrière , une de ces frégates construites à Marseille pour
l'asservissement des Grecs , et coulées à Navarin pour leur dé-
livrance. Vous reconnaîtrez dans ce rocher étroit et long qui
ferme la rade du côté de l'ouest la fameuse île de Sphactérie.
Ce cap, qui n'en est séparé que par un chenal de quelques toises,
et où l'on aperçoit les ruines d'un fort vénitien , Pausanias
vous apprend que les Grecs d'autrefois l'ont nommé Corypha-
sium , et notre pilote Dimitris vous dira que les Grecs d'au-
jourd'hui l'appellent Zonchio. Vous gémirez sur une funeste
imprévoyance , quand vous saurez que le marais compris
entre ce cap et les montagnes qui bornent la vue du côté
du nord-est , a frappé de ses émanations mortelles huit cents
jeunes soldats qui n'ont pas revu la France ! Si vous cherchez
quelque trace de végétation dans ce désert de pierres et de sa-
ble , vous apercevrez au pied du mont Saint-Nicolas un oli-
vier qui se balance tristement au-dessus de quelques masures.
Vous demanderez enfin la ville de Navarin , et l'on vous mon-
trera cet amas de décombres où s'élève l'olivier cfqui j)ara!t
comme un point sur ce vaste horizon. Et vous direz cneoie :
Est-ce la Grèce que je vois ?
Examinons ensemble ce rivage d'un aspect si nu , et cher-
chons d'abord Pylos , qui fut la capitale de la Mcssénie , sous
le règne de Nélée et de ses fils, jusqu'à ce que l'infortuné
Chrcsphontc , victime de l'ambition des grands , eîit établi sa
cour au Stényclaios. Barthélémy, qui ne connaissait pas les lo-
calités par lui-même , place celte ville , d'après Strabon , sur \r
mont OEgalc'e. Pouqueville, après avoir cru long-temps qu'elle
se trouvait sur le cap Zonchio , décide enfin , sans dire pour-
quoi , qu'elle était située sur une montagne à l'oppositc de
Sphactérie et à l'origine de l'aqueduc : ce qui déterminerait son
emplacement à dix lieues environ de Modon. Or Pausanias dit
positivement : « De Mothone au promontoire Coryphasium ,
on compte environ cent stades. Sur ce promontoire même est la
ville de Pylos , que Pylas , fils de Cléson , bâtit autrefois , et
qu'il peupla de Hélèges venus avec lui de Mégare. Ne vous
senible-t-il pas que l'assertion précise de Pausanias , qui avait
vu Pylos , doive prévaloir ici sur toutes les conjectures anciennes
et modernes? Pourquoi donc élever des doutes sur la position
de cette ville ? Pourquoi ne pas lui donner l'emplacement occupé
par les ruines de Zonchio, qui se trouve précisément sur le cap
Coryphasium et à trois lirues et demie , c'est-à-dire à cent stades
L'ARTISTE.
2â<>
de Modon? A ces inductions si naturelles se joignent encore des
probabilités résultant de l'inspection des lieux mêmes. Sous les
murailles gotliiqucs de Zoncliio , dont les uns attribuent la fon-
dation aux Vénitiens, et les autres à une dame française du
treizième siècle , on a reconnu les vestiges d'une construction
pélasgique. De plus , en dc|>it des préventions qui s'élèvent tou-
jours contre une opinion populaire, cet immense souterrain
qu'on trouve non loin des ruines ne pourrait-il pas être celui-
là même où Nestor enfermait ses bœufs , ce riche troupeau
d'Ipli.eilus que JNèlc'e avait exige de ceux qui prétendaient à la
main de sa fille. Au reste les travaux de la commission, dirigée
par le savant colonel J5ory de Saint-Vincent , c'clairciront tous
ees doutes, et il me semble que de telles recherches ne seront
pas dépourvues d'importance ni d'intérêt, si elles rappellent à
«es malheureuses contrées le souvenir de leur glorieuse histoire.
Revenons à l'ilc de la Sphaclêric, défendue autrefois par une
citadelle altiqiic , dont le temps n'a pas laissé la trace, et na-
guère par une batterie qui a disparu sous les boulets de la
Carnhrian et de la Glascow '. Je ne fais quelle loi du ha-
sard soumet souvent les choses de la nature, comme les hommes,
à une série d'événemens semblables , ramenés par un cncliaînc-
ment secret et prédestiné. N'esl-il pas étrange que cette île de
Sphactéric, comme une autre Scylla, devicnncntdctoiittemps le
tombeau de ceux qui se réfugieut sur ses bords? JjCS Messcniens
-exilés de leur patrie et retirés à Naupacte, sous la protection
d'Adiènes, épiaient le moment de la vengeance : Comon ap-
prend que ceux de Sparte viennent de s'emparer de Sphactéric,
il tombe sur eux à la lêlc d'un corps de frondeurs, et les as-
somtnc sous une grêle de pierres. En 1770, lors de l'expédi-
tion que Catherine confia au prince Dolgnrinski , dans le noble
but d'alïraûchir la Moréc , les Grecs abandonnent leurs défen-
seurs et se reli-anchcnt dans Sphactéric , où ils expient, sous le
«imcterre des Turcs , leur défection et leur lâcheté. Au débar-
quement des troupes d'Ibrahim , douze cents Grecs y périrent
encore, mais ceux-là moururent en braves, pour la défense de
Ja patrie. Enfin au fameux combat de Navarin , les Arabes à
leur tour étanchèrent de leur sang la soif de ce fatal rocher.
Visitons maintenant le Nouveau-Navarin (Neo-Castro) situé
au pied du Saint-Nicolas, vis-à-vis la pointe sud de l'ile , et
bâti sur un rivage si accorc que les vaisseaux de ligne peuvent
le raser à portée de pistolet. La citadelle, à laquelle Ibrahim
avait fait une large brèche du côte de l'est , vient d'être réparéi'
par nos troupes, et entourée d'un glacis qui la met du moins à
l'abri d'un coup de main. La muraille gothique qui s'appuie
contre ce ])etit fort n'enferme , comme je vous l'ai dit , qu'un
monceau de ruines, cloaque inhabitable où, à défaut d'autre
.isile , on caserna tant bien que mal un de nos bataillons. Ainsi
cette citadelle , placée près du goulet de la rade, n'est qu'un
vain épouvantai! qui n'en saurait défendre l'entrée. On y voit
encore, ainsi qu'à Modon, parmi des canons turcs et vénitiens ,
les pièces que le général Orlovv fut obligé d'abandonner. Nous
trouvâmes leurs affûts en si mauvais état, que nous pûmes ju-
Frcf;ale< «nglaUet.
ger qu'elles n'avaient reçu aucune réparation depuis l'époque uù
les Russes .les avaient apportés, c'est à-dire depuis cinquante
ans. Cette remarque ne vous étonnera pas, si vous connaissez
l'apathie léthargique des Turcs , qui , endormis sur des mines,
ne se réveillent que pour détruire ce que le temps éjwi'gnc en-
core.
Les caboteurs de l'Archipel et des îles Ioniennes, attires sur
ce rivage par les débouchés que le séjour des Français ofli'c a
leur comraei'ce , se sont bâti , dans un ravin près de la ville, des
baraques de sapin qui forment comme le faubourg de la place.
Tristes débris d'une population presque anéantie , quelques fa-
milles indigènes , récemment affranchies du joug égyptien , se
réfugient dans les cavités des roches , ou sous des haillons sus-
pendus à des roseaux.
Figurez-vous un cimetière dont les morts se seraient tout d'un
coup réveillés , et vous aurez une faible idée du spectacle qu'of-
frent ces malheureux, desséchés par la faim, noircis par le soleil,
nus comme les rochers que foulent leurs pieds meurtris , et
soutenant à peine, avec les alimens les plus grossiers, le reste
d'une vie usée par le malheur.
Rien de remarquable à Navarin, si ce n'est un aqueduc qui
parcourt deux lieues, du nord au sud. Souterrain lorsqu'il con-
tourne le versant des coteaux ou qu'il traverse les plaines, il
s'élève cpiand il joint deux rochers sur des arcades plus ou uiuias
hautes, selon l'inégalité du sol. Quoi((u'on n'aie pas plus de
données sur sa fondation quesurcelledc la ville même, lesaiceaux
qu'on trouve vers le nord de la rade attestent , par la hardiesse
de leur construction , que cet hydragoguc est l'ouvrage des Eu-
ropéens, des Vénitiens , sans doute, qui ont laissé dans tout
l'Orient tant de monumeus de leur génie et de leur puissance.
Pour se rendre de Navarin au village de Nisi , on contourne
une partie de la rade, en suivant les aqueducs; puis , mar-
chant vers le nord-est, on prend un sentier dont la trace dis-
paraît bientôt au milieu des montagnes. Grâce au pas sûr et
hardi de nos petits chevaux moraïtcs , nous traversâmes rapi-
dement deux lieues de ravins et de mornes arides, lieux aujour-
d'hui déserts et naguère l'asile de l'insurrection. Car c'éUiit à
l'abri de ces pics escarpés que les Pallicares , enveloppés dans
leurs chlamydcs de laine , le yatagan dégainé , le mousquet au
poing, attendaient en silence les partis d'Egyptiens qui s'avan-
çaient à la découverte ! trop confians dans une tactique encore
imparfaite. Là une cascade se précipite avec fr.icas de rocheis
en rochers, ici une lame d'eau tombe d'une seule chute, comme
un rideau d'argent. Nous suivions quelquefois un ctmit sentier
au lx)rd d'un précipice , et le bruit d'un torrent nous révélait
l'abîme qu'im fcuillagedc lierre et de broussailles dérobait à nos
yeux. Rien dans ces solitudes profondes ne ra|)pellc le souvenir
des hounnes,si ce n'est quelques arceaux d'aqueducs, dont
les canaux disjoints par les racines des figuiers sauvages laissent
échapper l'eau qui mine leurs fondemcns : image d'un cmpir.'
vieilli dont les digues ne peuvent plus retenir le torrent d
surrection, et où la liberté déborde de toutes parts. Après
licuresdc marche, on arrive sur le vaste et fertile plate,
Conibai : on entre ensuite dans une forêt de chênes , q
Grecs appellent Chila Choria (raille villages). Le bois trav
230
L'ARTISTE.
l'on perd de vue les montagnes qui avoisinent Navarin , et l'on
commence à apercevoir les neiges du Taygètc.
Ici la Messe'nic cliange entièrement d'aspect. Ce n'est plus
cette nature morte , ce chaos de précipices et de rochers , dés-
ordre horrible comme l'cnlrce du Tcnare. Ce sont encore des
vallées, des montagnes, miis tapissées de gras pâturages et
d'arbres à fruit de toute espèce. Les accidcns de terrain les plus
liizarrcs variaient sans cesse à nos yeux de ravissans tableaux.
Les ruisseaux étaient bordés de mûriers, l'olivier couvrait les
coteaux et les terrains secs. L'aubépine , l'arbre de Judée , le
myrte, le laurier-rose , prodiguaient leurs parfums, étalaient
leur parure. Tous les champs étaient ensemencés , des trou-
peaux paissaient dans toutes les prairies. L'on reconnaissait en-
core la trace du fléau qui avait désolé la contrée; car Ibrahim,
comme s'il eût craint de ne pas laisser des souvenirs assez du-
rablcsde sa barbarie, avait brûlé tous les arbres qui se trouvaient
sur sa route : mais cette terre -si long-temps ravagée se rani-
mait pour goûter les jiremicrs fruits de l'indépendance et de la
])aix , semblable à une veuve, encore jolie, qui, dépouillant
enfin ses habits de deuil , revêt une tunique de fête et se cou-
ronne de roses pour s'asseoir au banquet d'un nouvel liyménéc.
Nous traversâmes jilusicurs ruisseaux qui se jettent tous dans
la rivière de J\îavro-Zoumena. Nous crûmes reconnaître entre
autres le Cacus , père de Latone, l'Electre, fille d'Atlas, que
l'on trouve, dit Pausanias, en allant d'Andanie à Cyparissie :
plus loin l'Achéa, près de laquelle Homère place la ville de
Doriura, et ou Thamyris , fils de Philaramon et d'Argiope ,
perdit la vue pour s'être glorifié de chanter mieux que les
Muses. Ces notions, qui nous parviennent si vagues et si con-
fuses à travers les ténèbres de la théologie païenne, ne vous
paraîtront peut-être ici qu'une réminiscence surannée des leçons
de l'école; mais si A'Ous saviez de quels charmes elles se revê-
tent quand on parcourt les lieux où elles ont pris naissance !
Et ce n'est pas à l'imagination seule à s'emparer de ce legs pré-
cieux de l'antiquité; il appartient surtout aux théories exactes,
aux recherches positives de l'histoire. C'est en rapprochant les
anneaux primitifs de la chaîne sociale que la science , remon-
tant aux premiers âges du monde , lèvera le voile mystérieux
qui enveloppe encore l'enfance des peuples et l'origine de leurs
institutions.
Nos guides , qui nous suivaient en psalmodiant un cantique
ou un refrain national, s'étonnaient de nous voir arrêtés à cha-
que pas pour relever le cours d'une rivière ou la position d'une
montagne. Nous n'étions encore qu'à huit lieues de Navarin,
(piand nous découvrîmes la plaine de Calamate , vaste bassin de
verdure , bordé au sud par le golfe du même nom , à l'est par
la chaîne du Taygètc , et au nord-ouest par le mont Itliome.
Après avoir passe le Pamisus qui , à l'endroit ou nous le traver-
sions, n'avait qutf denx pieds de profondeur, nous suivîmes
plus d'une-lieue ,'en faisant face à la Laconie, un chemin borde
d'aloës, de cactus, et nous arrivâmes à Nisi.
Ce village est bâti en terre glaise, à peu près comme les bour-
gades des environs de Lyon : je ne vois pas de quelle ville an-
cienne il pourrait occuper l'emplacement. Aurestcon n'y trouve
aucunes ruines. Nous descendîmes chez un brave père de fa-
mille qui heTiergeait les voyageurs , pour suppléer aux trop
modiques ressources d'un commerce de grains et de maïs. Une
jalouse concurrence ne venailpoint entraver ses modestes spé-
culations , car sa maison était à peu près la seule qui fût con-
struite en bois, et qui eût un étage au-dessus du rez-de-chaussée.
Je ne vous ferai pas entrer avec nous dans cette espèce de
poulailler, dont tout l'aracublcmcnt consistait en une petite ta-
ble , deux escabelles , et trois nattes ; mais je dois vous dire
un mot de la conversation que nous eûmes avec notre hôte; elle
fera suite aux détails que je viens de vous donner.
Rien n'est plus commun en Grèce que l'esprit naturel et le
bon sens. Je ne parle pas ici de la Grèce de Périclès et d'Alci-
biade , mais de ce malheureux pays , livré depuis tant de siècles
aux ténèbres de la barbarie et de l'ignorance; et, je le répète,
il n'est pas rare d'y trouver des hommes du peuple, même de
la dernière classe, qui, par leur jugement et leur élocution , se
montrent supérieurs à la condition où ils sont nés : tel était
notre hôte. En i8'28 il avait été forcé, comme ses compatriotes,
d'abandonner son pays trop voisin des garnisons albanaises ,
pour se réfugier au village d'Armyro, situé de l'autre côté du
golfe de Calamate , au pied du mont Taygète. Je me trouvais
alors moi-même dans ce pays , et j'y avais vu les pâtres de Sou-
lima et du Gérennios , les débris des bandes de Colocotroni et
de Pétro-Bey retranchés derrière une muraille construite à la
hâte , qui s'appuyait aux montagnes des Maniotes et descendait
jusqu'au rivage. Contre cette barrière, si faible en apparence,
les efforts d'Ibrahim avaient échoué trois fois. Les Pallicares ,
embusqués sur les hauteurs , compensaient par l'avantage du
terrain leur infériorité numérique, et jjarvenaient toujours à re-
pousser les Arabes. Enfin le pacha , dont une croisière inter-
ceptait les communications avec l'Egypte, et qui ne trouvait
plus de ressources dans un pays qu'il avait lui-même ravagé ,
assiégé dans son camp par la famine et la peste, résolut une
attaque décisive contre ce village d'Armyro, qu'il supposait
l'entrepôt de tout ce que les Moraïtes avaient soustrait à sa ra-
pacité. Un vaisseau français , le Trident, qui vint mouiller au
fond du golfe, l'intimida tellement qu'il n'osa pas même ten-
ter l'exécution de son projet.
Comme mon hôte me rappelait toutes ces circonstances avec
un peu trop de cette vanité nationale dont les Grecs ne man-
quent pas, je ne pus m'empêiher de lui avouer l'opinion défa-
vorable que j'avais conçue à cette époque de la jeunesse de son
pays. « Auprès de vos vieillards défaillans de besoin , lui dis-je,
auprès de vos enfans expirant sur le sein épuisé de leurs mères,
j'ai vu les jeunes Messéniens, occupés de leur parure et de leurs
jeux, insulter par le sourire de l'indifférence aux maux qui ac-
cablaient la faiblesse de l'âge ou du sexe; on les aurait crus au
milieu d'une fête , à les voir marcher fiers de leur chevelure
parfumée , de l'élégance de leur taille et de la blancheur de
! leurs fustanelles. Au lieu de se joindre aux Kleftes, qui défen-
î daicnt leur pays, ils s'exerçaient à la course, sans doute pour
fuir plus prompteraent au moment du danger; enfin sur votre
marché , où l'on aurait vainement cherché une oque de pain ,
on ne trouvait qu'un étalage insolent de rubans, de fourrures et
de soieries. Jugez quels scnlimcns in'insj)ira le contra.te rcvol-
L'ARTISTE.
S3i
tant de cette frivolité, avec les angoisses d'une population me-
nacée fie la servitude ou de la mort , et déjà en proie à la plus
affreuse misère.
^- Il n'est que trop vrai, me répondit mon hôte, la mollesse et
l'indolence sont ))orlees à l'excès dans celte province. Le canton
de Galamatc, dont le terroir est si fertile, ne rapportait pas le
(piart de ce qu'il aiuait dû produire : ses liabilans en confiaient
la culture à des mains étrangères , pour mener celte vie effémi-
née des Turcs , dont ils prennent les liabitudes et le costume.
Mais, par une anomalie dont vous avez dû trouver plusieurs
exemples en Grèce, les Messcnienn's, lialntuecs dès l'enfance
au travail , semblent réunir toutes les qualile's qui manquent à
leurs maris : c'était à l'active industrie des femmes de Culu-
mate que le canton devait son riche commerce de soie , de cire
et de tabac. Aujourd'hui le malheur a instruit les Mtsscnicns ,
et la nécessité les a rendus nieilleuis. Trop pauvres |)our ])ayer
des mercenaires , ils se sont enfin résignes à labourer leurs
champs eux-mêmes ; et vous les trouverez , en traversant leurs
plaines, occupés de leurs travaux aratoires. Toutefois, la plu-
part préfèrent encore le soin et la garde des troupeaux aux fa-
tigues de l'agriculture. »
Notre hôte nous parla politique : c'est l'objet favori de la
^ conversation des Grecs. ,fe vous fais grâce de ses systèmes et de
ses plans de réforme, où le Panhellcnium pourrait peul-êlre
puiser quelque idée heureuse. Je vous dirai seulement comijien
ce brave homme, ainsi que tout son village, regrettait le colonel
Fabvier , qui , se rendant de Napoii à Navarin pour retourner
en France ,' avait couché la veille dans la chambre que nous
occupions. Notre hôte connaissait parfailement les campagnes du
colonel; il savait apprécier l'importance et le désintéressement
de ses services. Oui , disait-il , si le président a refusé en effet
l'offre que Fabvier nous faisait encore de son épée , il y a été
porté par une jalousie honteuse, tout-à-fait contraire aux senti-
mens de la nation. Mais patience I quand Miaolis sera nommé à
la présidence , comme nous le désirons tous , il rappellera le
brave que nous regrettons , celui qui nous a appris à nous ser-
vir de la baïonnetle et à nous battre à la française : aussi bifcn
l'amiral doit faire oublier ([u'obéissant à des ordres que son
cœur désavouait sans doute, il abandonna le pauvre Fabvier lors
de la malheureuse expédition de Scio.
Le lendemain nous quittâmes Nisi à la [)ointedu jour. Apres
avoir suivi quelque temps la route d'Androussa , nous la lais-
s.àmes un peu sur notre droite : nous savions que cette ville ,
dont le nom rappelle la Sainte-Andanie, n'est plus qu'un mon-
ceau de décombres. Nous prîmes donc à travers chamjis pour
gagner le mont Ithome par la voie la plus courte, et nous y ar-
mâmes apris avoir marché pendant quaire heures dans une
direction parallJle au Taygète. En suivant ainsi la lisière occi-
dentale de la plaine de Calamate, nous pûmes juger parfaitement
la position respective des deux jiays limitrophes.
Quand Montesquieu représente la forme des gouvernemens
comme une conséquence nécessaire d(s climats, fixant d'une
manière invariable la situation politique d'un pays d'après sa
latitude , et réglant ])nur ainsi dire le destin des sociétés hu-
maines à l'édullc du tiicrmouièlre , il n'cuiel qu'un ingénieux
paradoxe. Mais dans son erreur il y a un fonds de véritc incon-
testable. S'il se trompe , c'est qu'il donne trop de développe-
ment à un principe vrai , c'est qu'il généralise ime identité qui
n'existe qu'entre certain» rapports. N'avoues^vous pas en effet
que la position géographique d'une contrée, sa température, le.s
qualités du sol exercent sur le peuple qui l'habite une influence
primitive, qui imprime à son génie et à ses moeurs une direc-
tion particulière, et qui se fait encore sentir après bien des
sièc!es et des révolutions? Lorsque Cccrops eut abandonné sa
patrie; que Moïse éclairait , du flambeau d'un génie divin, pour
coloniser un sol vierge et s'y faiie aussi législateur, les diverses
sociétés gouvernées par ceux qui l'imitèrent prirent toutes un
caractère distinct, selon la nature des pays où elles s'étaient
fixées. Sous le beau ciel de l'Attique, la civilisation germa fa-
cilement et fit de rapides progrès : les bassins , creusés par la
nature à Plialerès, à Munychie, au Pyrée, devinrent bientôt des
ports peuplés de marchands cl de matelots , et le commerce ne
tarda pas à rendre Athènes le centre des arts et de toutes les
gloires. Plus fertile que l'Attique, la Laconic contenait plus de
rochers arides que de terre végétale; delà les moeurs sauvages,
la frugalité , la vie austère de ses habilans : la course, la lutte,
la chasse furent les occupations exclusives des fiers Lacédémo-
niens , qui abandonnaient à leurs paisonniers de guerre la cul-
turc d'un sol ingrat. La Mcssénie, au contraire, qui renfermait
les plaines fertiles comprises entre le Nedès et le mont Taygète,
devint agricole et pastorale : cette différence des mœurs décida
de tout temps du destin des deux pays. Le peuple guerrier as-
servit le peuple pasteur, dont le courage n'était pas secondé
par une tactique exercée, et qui n'avait pas fait de la guerre son
unique apprentissage. Aujourd'hui même, que le despotisme a
confondu toutes ces physionomies nationales sous un aspect uni-
forme de misère et d'asservissement , il existe toujours des dif-
férences sensibles qui les distinguent : le Maniote farouche et
voleur descend encore de ses montagnes pour enlever , par la
force ou la ruse, les troupeaux et les moissons du paisible Mes-
sénien.
Sur le versant oriental du mont Ithôme , nous trouvâmes un
couvent de Caloyers , qui s'appelle, je ne sais pourquoi , Ma-
vromati ( œil noir ). Ce petit monastère, qui domine le golfe et
la plaine de Calamate, est bâti sur un joli plateau à côté d'un
bouquet de cyprès. Nous espérions y trouver l'hospitalité ((u'une
retraite de religieux semble promettre aux voyageurs. Si vous
traversez jamais la Messénie , n'allez pas chercher un asile an
couvent du mont Ithôme : couché sur un pavé glacial , expose
à tous les vents et dévoré par des myriades d'insectes , vous ne
trouveriez sous ce toit inhospitalier qu'une pénible insomnie ;
vous n'y verriez que des hununes grossiers et vicieux qui vous
vendraient des privations cruelles pour vous persuader qu'ils se
les imposent à eux-mêmes. Savez-vous ce que c'est qu'un ca-
loyer? Imaginez la taciturnité d'un trappiste, l'indolence d'un
moine, le fanatisme d'un missionnaire, la fourberie d'un jé-
suite et la crasse d'un capucin. ÎMais je vous donnerai plus tard
des détails sur cette caste , plaie la plus funeste et la plus incu-
rable peut-être de la malheureuse Grèce?
Le premier ])ic , selon -M. Yictti , est le mont Kvan.
232
L'ARTISTE.
Le sommet du mont Illiôme se divise en deux pics sépares
par une gorge aride , qui sans descendre jusqu'au niveau de la
plaine forment cependant un précipice large et profond. Nous
contournâmes le mamelon de Mavromati , et après avoir tra-
verse' diagonalement le ravin qui sépare les deux crêtes , nous
nous trouvâmes sur le versant occidental de Vourcano. C'est le
nom que les Grecs ont donne' au pic du nord. Dp cette position
nous découvrîmes un vaste et magnifique tableau. Une pelouse
parsemée de lauriers-roses et d'orangers s' étend vers le midi
jusqu'à la plaine de Calamate dont elle est séparée par la chaîne
Ithomicnne. En regard de Vourcano et à l'occident de la plaine
s'élève une montagne aride et nue , plus loin une autre fertile
et boisée : la première est Kalliga , la seconde Psoriari. Au
nord une muraille circulaire et flanquée de tours se détache
par une teinte blanchâtre sur la verdure des coteaux : c'est
Mcssène.
Au sommet du Vourcano s'élevait , il y a vingt-trois siècles^
la citadelle d'Ithôrae , fameuse par un siège de vingt ans au-
quel il ne manqua qu'un Homère. Sur les restes de cette place
rasée par les vainqueurs , Epaminondas bâtit la forteresse de
Messène , et enfin un couvent de religieux fut construit sur les
fondemens des deux citadelles. Si vous montez au sommet du
pic, vous n'y verrez que les murailles ruinées du monastère;
mais poussé par ce besoin moral qui nous excite toujours à con-
templer les restes, la place même de ce qui n'est plus, vous
voudrez franchir le séjour du tomierre , vous voudrez peser
dans vos mains cette poussière où le temps a confondu la cita-
delle des guerriers païens et la sainte retraite des hommes de
paix. En descendant du Vourcano , vous chercheriez vainement
quelque vestige du temple de Ju])ilcr Ithomatc , que Glaucus,
fils d'Épylus et petit-fils de Cresp!)onte avait fait bâtir sur la
montagne; mais vous trouverez la fontaine de Clcpsydra, et si
vous voyez comme nous une jeune Messénienne baignant son
enfant dans cette source sacrée , vous vous rappellerez que les
nymphes Nédès et Ithôme y lavaient le dieu dont les Curetés
leur avaient confié l'enfance. Non loin dans la plaine vous ren-
contrerez le bassin d'Arsinoc , qui est alimenté par les eaux de
Clcpsydra, et qui se divise en plusieurs ruisseaux pour arroser
les plans d'oliviers. Autour de cette fontaine était la place pu-
blique de Messène , qui renfermait la statue de Jupiter-Sauveur ,
les temples de Neptune et de Vénus , et enfin une statue de Cy-
bcle en marbre de Paros. Vous dirigeant ensuite vers le nord ,
vous entrerez dans un parc de myrte , car telle est l'apparence
de ce joli bois dont l'art semble avoir .sablé les chemins, des-
siné les labyrinthes et ménagé les délicieux points de vue. Il y
a là un enchantement que le chantre des Martyrs ne pourrait
rendre , que les pinceaux de Cicéri ne pourraient reproduire :
vous apercevrez par dessus les branches les sommités les plus
saillantes des murs de Messène ; ni le lierre ni la mousse ne
révèlent leur vétusté, le temps en a détruit une partie, mais
celle qui reste debout n'a pas ressenti ses atteintes; les pierres
détaille, dont les arêtes sont vives et régulières, sont posées là
de la veille : ces murs enfin semblent plutôt s'élever que tom-
ber en ruines". Tels ils devaient paraître il y a deux mille ans
aux yeux charmés des Messéniens , quand les Ivres béotiopnes
suspendant leurs accords ' , le 'peuple cessait les travaux pour
célébrer en silence ces mystères des grandes déesses *. Arrivé
au pied des muradies, vous les verrez s'étendre environ l'es-
pace d'un mille vers le mont Kalliga. Si vous êtes de ces voya-
geurs curieux qui ne se contentent pas des aperçus généraux ,
et qui , la toise et le compas à la main , mesurent , comparent ,
analysent les choses , vous remarquerez que les pierres tirées
de la montagne même ont presque toutes cinq pieds de long
sur deux de large et dix pouces d'équarrissure : vous admire-
rez cette architecture merveilleuse des anciens, qui, par un art
dont nous avons perdu le secret , superposaient les pierres sans
chaux et sans ciment , engrenées , pour ainsi dire , les unes sin-
les autres, par la seule puissance du frottement et de l'attraction.
Vous compterez sept tours encore debout , carrées , rondes ou
hexagones, toutes percées de meurtrières pour lancer les flèches,
et bâties suivant un système uniforme de fortification : vous ob-
serverez surtout la seconde tour, à partir de l'est , construite sur
une circonférence de 46 pieds de diamètre; c'est la porte par oi'i
l'on sortait pour aller à Mégalopolis , en Arcadic , qui fut aussi
fondée par Epaminondas : vous y verrez deux niches pratiquées
dans le mur. L'une, au rapport de Pausanias, était orné d'un
Hermès attique; l'autre contenait sans doute la statue d'Aristo-
mène; car en écartant les branches de ce vieux figuier qui sein- .
ble jaloux de la gloire du héros , vous distinguerez dans une
inscription effacée quelques lettres de son nom. Mais si
vous êtes peintre , si votre coloris peut rendre la suavité d'un
ciel de la Grèce , si vous savez assortir un heureux ensemble
des ouvrages de l'art et des jeux de la nature, asseyez-vous sur ,
ce fût brisé , devant la porte de Mégalopolis , et quand vous au-
rez reproduit sur votre toile celte tour inégalera<?ct crénelée
par les outrages du temps, cette pierre énorme qui tombe en
travers de la porte comme pour en défendre l'entrée aux pro-
fanes, cette ombre mystérieuse d'un bois sacré qui se projette
sur un chemin pavé de pierres larges et blanches , ce je ne sais
quoi d'antique et de divin qui inspire ici un silencieux recueille-
ment, promettez à Wateletia compositionlapluspittoresquedont
son imagination puisse lui offrir le modèle. Cependant les souve-
nirs s'offriront en foule à vos méditations, et vous admirerez les
auteurs fameux, les péripéties sanglantes de ce grand drame
dont le dénouement fut la fondation de Messène. 11 fallait , en
effet , pour que ces ruines vous offrissent aujourd'hui le sujet
d'un joli tableau, que deux peuples frères s'égorgeassent pendant
trois siècles dans ces plaines qui furent leur berceau commun;
il fallait qu'une nouvelle Iphigénie , vainement défendue par
son amant , fût sacrifiée par son père , et que ce père malheu-
reux répandît ensuite son propre sang sur le tombeau de safille;
il fallait qu'une Ivre magique brisât le glaive du vaillant défen-
seur d'Ira , et qu'un pédagogue boiteux , la risée des petits en-
fans d'Athènes , fit vibrer dans les cœurs des guerriers ses brû-
lantes inspirations, comme la voix du tonnerre roule d'échos en
' Messène fiitbàiie au son des instrumcns.
' Cërès cl ProscrpiDC, dont les mystères avaient été apporlc's d'Eli
sis par (lamon , fils de Cdlénus, à Méssèno , fille de Triopas et femme
de Polycann I^', roi de Messenie.
m
L'ARTISTE.
233
(Ichos dans l\ chaîne du Taygctc ; il fallut enfin qn'un Ki)anii-
iiondas, Icndanl la nmin à un pruplc alialtu , vliil rc|i.ii-er l'in-
jnslico dii SDit et la cruaiiU; des hommes Que de chose»
dans Us dchris d'une muraille I
Lucien D.
LiculeiianI de \aU»c«u.
:apfrçu Îif6 publtcatlouô.
I.E LORGNON,
PAK MADAME EMILE UE CIRARDIB'.
k^
Un croquis du niundo , fait avec la recherche de l'amateur et
le talent de l'artiste, a paru cette semaine sous le titre du
Lorgnon .
Le cadre choisi par l'auteur, nous pourrions dire par le pein-
tre , est clegant et simple; les dcftails et la délicatesse du trait
y ressortcnt mcrveilleusonienlcn relief; le monde y jiaraîl avec
sa surface brillante et polie , faiblement colorée ; sa physionomie
aussibrillanteque si Horace Vernet l'eût esquissée; ses mo<]es,
ses façons d'être aussi scrupuleusement reproduites que si Eu-
gène Lami les eût dessinées.
L'auteur du Lorgnon suppose ira jeune sccre'iairc d'ambas-
' CliM A. LcvaYaswur , 'ibraivc , PataU-Royal. PrU : 7 fr. 50 cnnl.
sade au moment de terminer »cs Toyage»; il rencontre, au fond
d'une petite ville de la Uohênie, un savant inconnu du monde,
et d'autant plus instruit, car il avait employé' à son instruction
le temps que l'on use ordinairement à La faire valoir. A la fois
physicien, médecin, opticien , mécanicien, ce savant était tout,
excepté bohémien. Cet homme étonnant, à force d'étudier le»
diverses pioj)riétés de la vue, les variantes qualités du cristal,
les mvslcres de la myopie, et tous les secrets de la science ocu-
laire, étiit parvenu , après bien des années, bien des travaux ,
bien des veilles , nprès ces longs jours de découragement qui
servent de repos à la science , et ces heures enivrantes ou l'i-
magination s'enflamme aux premières lueurs d'une découverte...
Après avoir plus d'une fois consulté le célèbre (iall et Lavaler,
après avoir cndonni et réveillé plus d'une somnambule, il était
parvenu à composer une sorte de verre si parfaitement harmo-
nise aux rayons visuels, qui reproduisait si fidèlement les moin-
dres expressions de la physionomie, qui monti-ait d'une manière
si merveilleuse ces détails imperceptibles , ces fugitives contrac-
tions des traits causés par les divers mouvemens de l'ame , que
l'œil, aidé de ce flambeau, pénétrait la jKnséelaplus profonde,
et traduisait pour ainsi dire la fausseté la plus intime. En un
mot , le possesseur de cet anti-prisme , de ce télescope mural ,
voyait aussi loin dans la pensée que l'astronome dans les cieux,
et quel que fût le masque qui recouvrit le visage , on n'avait ,
à travers ce cristil dilatcur, que la physionomie de ses vérita-
bles sentimens.
Vivant dans la retraite , et avec de bonnes gens qui ne ta-
chaient pas leurs pensées , le pauvre savant n'avait pas même
songé à prendre un brevet de perfectionnement , pour les qua-
lités merveilleuses du Lorgnon dont il était l'inventeur , et
dont il fit présent au jeune héros du livre pcir reconnaître
quelques services qu'il lui avait rendus.
C'est à Paris q.i'un pareil Lorgnon devenait un don jiré-
cicux ; Paris , ville de prestige , où le regard est juge , où l'ap- '
iiarcnce est reine , où la beauté est dans la tournure , la con-
duite dans les manières , l'esprit dans le bon goût , où les
prétentions dénaturent , où l'homme le plus distingué rougit de
ses qualités primitives , et s'efforce d'en imiter d'impossibles à
son naturel , où la vie est un long combat entre un caractère
de naissance qu'on subit et un caractère d'adoption qu'on
s'impose j où chacun est en travail d'hypocrisie, où l'esprit
profond se veut faire léger , où l'esprit léger se fait pédant , où
chacun vit des autres avec de la fortune , imite celui qui le
copie , et emprunte souvent le costume qu'on lui a volé.
Paris , sa société , ses plaisirs , ses ennuis, sont passés en re-
vue au travers de ce Lorgnon , dont le lecteur jouit autant
pour le moins que si un aussi précieux bijou se vendait chet
Fossiu ou chez Houssaye. Le Lorgnon , quand on a lu le livre
qui porte ce nom , cesse de f.araitre un talism.m inventé à
plaisir par l'imagination. N'avez-vous jamais oublie votre lor-
gnette , et emprunté celle de votre voisin , pour chercher dans
une salle de specUcle , prmi les spectateurs , quelques visages
amis , quelques figures de connaissance , qiielques-uiis de ces _ .
inévitables, que l'on e.-.t toujours assuré de retrouver quelqu««-\iÇiu:,^
heures plus tard au même bal , au même concert , au m^nM 'v#^
254
L'ARTISTE.
raout , dans trois salons diffe'rens ? eh bien ! quand on a
ferme ce livre, qu'on a retrouvé tous les gens qu'on connaît, tous
ceux qu'on a rencontres , on se surprend à dire : « Voici votre
Lorgnon. ... Je vous remercie. ...
Ce livre ne saurait donc manquer d'obtenir un grand succès ,
car il a l'effet pittoresque d'un tableau , et la précision d'un
instrument d'optique.
ROSE ET BLANCHE,
LA COJIEDIEN^E ET LA RELIGIEUSE,
PAR M. JULES SAND.
Voici un livre nouveau qui vient de paraître j il s'est glisse'
furtivement sans valet pour l'annoncer durant qu'il faisait anti-
chambre, sans parrain pour le recevoir , le choyer, lui laver
la tête. L'in-octavo ne lui a pas prête' ses habits , les Johannot
leurs crayons , le ve'lin ses pages blanches et lisses. Il est entré ,
mis simplement , les yeux baissés , petit de taille. Début origi-
nal , presque neuf aujourd'hui , qu'il faut toutes les cloches de
la littérature pour carilloncr le nouveau-né , qu'il a fallu tout
un homme de talent pour ennoblir l'in-douze et l'arracher des
ra3'ons de la friperie littéraire , aujourd'hui que tant de jeunes
auteurs nés d'hier se présentent au public en gants blancs et en
préface , le tête haute , l'éperon aux bottes et la cravache au
poing.
Et puis n'allez pas croire , si le papier de M. Renault
blesse vos yeux et vos doigts, que le charlatanisme se soit
glissé sous la couverture et qu'il ait gagné le cœur; non, si
vous comptez sur la bizarrerie des événemens , sur l'attrayant
du meurtre , sur le piquant de l'horrible , tant pis; si vous ai-
mez la Grève , fermez le livre. Toutes les pages sont blanches ;
il n'y a pas une goutte de sang : c'est l'histoire de deux pauvres
fiUes , et rien de plus , deux pauvres filles qui vivent , qui s'ai-
ment , qui souffrent ensemble ; une histoire qui vous fait pleu-
rer , mais de douces larmes , et qui vous laisse de longues heures
rêvant au coin du feu , plongé dans les secrets de cette vie in-
time que l'on ne vit qu'à deux et dont vous venez de saisir les
mystères naifs et les émotions virginales. Lisez donc , franchis-
sez la route qui vous mène au couvent , près de Blanche et de
sa compagne , et vous oublierez bien vite le chemin qui vous y a
conduit , chemin où l'on rit peut-être , mais où le rire n'ab-
sout pas l'auteur. C'est là qu'est le défaut du livre , c'est
par le péristyle qu'il manque. Pourquoi ce chapitre si étran-
gement bouffon devant ces lignes si admirablement vraies ?
pourquoi cette tête au rire équivoque , si maladroitement
greffée sur ce corps décent et pur ? pourquoi danser sur la
corde devant ce drame si puissant et si simple, qui doit prendre
le cœur et le remuer long-temps après la dernière page? C'est
en vain qu'on objecterait ici des exigences d'éditeur , elles
doivent toutes s'évanouir devant les exigences de l'art , elles
seules font loi et sont souveraines. Ne déflorez donc pas votre
œuvre , jeune auteur , n'effeuillez pas votre couronne , ne
laissez pas souiller votre robe ; donnez une belle avenue à l'élé-
gant château que vous élevez , un beau portique à voire temple.
Venons-en à l'appréciation générale de l'ouvrage. Le livre
de Jules Sand est du nombre de ceux qu'on doit traiter avec
sévérité , pour que l'auteur voie clairement la route qui lui est
tracée , et qu'il ne promène pas son talent dans des sentiers
où il s'égarerait. Fou qui lutte contre sa destinée , quand elle
peut être belle , contre sa vocation , quand elle est grande et
pure. Rose et Blanche n'est pas un ouvrage artistement fait ,
mais c'est une délicieuse peinture de sentimens intimes, de vie
intérieure , d'émotions vraies et délicatement senties. C'est
l'histoire du cœur humain que Jules Sand doit écrire , c'est
dans ses replis les plus cachés qu'il doit nous guider ; c'est la
vie qu'il doit nous compter , triste , parce qu'elle est vraie ,
mais douce aussi et caressante , parce qu'il sait lui dérober ses
idées les plus riantes et ses rêves d'amour les plus suaves. Il y
a dans Rose et Blanche des pages trace'es avec un goût si
exquis, avec un tact si fin , avec une na'iveté si gracieuse,
qu'on serait tenté de croire qu'une femme a passé par là.
L'ASSASSINAT,
SCÈ>ES MÉRIDIONALES DE 18(5,
PAU. MÉRY '.
On répète depuis long-temps que la littérature politique est
la seule qui soit possible aujourd'hui. Malheureusement il est
difficile que les haines et les scandales de la politique laissent
quelque loisir pour les méditations paisibles de la littérature.
Voici pourtant une œuvre d'artiste qui vient de se produire ,
quoiqu'on ne puisse guère imaginer de sujet plus irritant qu'un
épisode sanglant de la réaction de i8i5. Ce livre est vraiment
remarquable, parce qu'au lieu d'une satire haineuse qui eût
fait appel à de vieux souvenirs de discorde civile, on y trouve
un tableau plein de vérité, où l'auteur s'efface pour laisser
voir les acteurs qui seuls ont droit de figurer dans cette tragé-
die contemporaine. Il a choisi la forme du dialogue; elle est
à la fois plus dramatique et plus impartiale. L'exaltation poli-
tique s'y produit à son aise avec ses ridicules et ses forfaits ,
car ce sont là les deux extrêmes. A côté d'une vieille femme ,
nourrie de préjugés absurdes, et qui deviendrait au besoin l'hé.
rdt'ne de quelque caricature , paraît un homme sombre et mena-
çant, qui, au jour de l'action , sera héros ou assassin. Cette
alternative n'est que trop commune lorsque la vengeance autant
que le courage nous met les armes à la main. M. Méry a peint
avec une admirable vérité cette fermentation de tout un peuple
que la fièvre des passions tourmente, qui , de l'inquiétude à la
haine , do la haine à la vengeance, s'anime et s'exalte jusqu'au
fanatisme. Il nous montre celte influence toute puissante , cir-
■ \ vol. in-8\ Paris. Urbain Canel ctGuyot, rue du Rac ,11° 104.
L'ARTISTE.
25o
cillant dans les plarcs publiques , à travers les campagnes et
dans l'intérieur des maisons. C'est im spectacle imposant et
terrible que cette multitude encore paisible , mais paisible de ce
calme qui pre'cèdc la tempête et (jui n'attend que le signal pour
decliaîncr son indomptable fureur. Il y a dans les scènes suc-
cessives que nous présente l'auteur, une gradation observée
avec autant d'art que de naturel. C'est d'abord une conspiration
de femmes qui s'organise autour d'une table de jeu ; entre le
boston et le souper on y parle de vengeance , parce que c'est la
mode et qu'il ne faut pas montrer moins d'ardeur que ses amis.
Le ridicule domine, et tout serait ridicule en effet, s'il n'y
avait pas là un confesseur qui approuve et qui excite ce délire.
C'est lui qui met en communication le dc'pit de quelques têtes
folles avec des haines plus profondes et plus énergiques. Alors
les sympathies naissent vite entre les femmes qui parlent et les
hommes qui savent agir au besoin. Une parole imprudente est
avidement recueillie, et faute de mieux, la conscience du
fanatique s'en arrange pour dtouffcr ses remords. Cette transi-
tion du commc'ragc h l'assassinat est parfaitement rendue. Les
menaces et les projets de vengeance qui se répétaient à voix
basse dans le secret d'une retraite , retentissent bientôt sur les
places publiques. Alors l'orage est dc'chaînc' et le drame se de'-
noue d'une horrible façon. Certes ce livre est plein d' émotions
profondes et terribles; mais il est un trait plus terrible encore
que l'auteur a cite' quelque part dans une note ou dans sa pre'-
face. Quand le ri;gne de la terreur fut passé , on se mit à se
vanter de ses exploits; et comme de vieux soldats disent: J'étais
à Wagrani ou à Austerlit/. , il y <'ul des gens qui osèrent dire :
J'étais à l'affaire de la rue Saint-Basile. Or, c'est au coin de la
rue Saint-Hasilc qu'un vieillard sepluagcDaire tomba frappe par
derrièic, au mépris de la foi jurée, sousles coups d'une bande
d'assassins.
N. deW.
flfintf JPntmatiquf.
THÉÂTRE-FRANÇAIS.
Mademoiselle Mars a fait sa rentrée à ce théâtre dans l'ÉcoU
des Vieillards et les Fausses Confidences. Il y a long-temps
que mademoiselle Mars est excellente comédienne , que sa voix
est douce , et que les vers de Molière ou la prose de Marivaux
retentissent dans sa bouche avec un art élégant et sonore. Heu-
reux privilège d'un tilent qui lutte ainsi pied à pied contre le
temps , ce grand défaiseur de renommées , qui ôte à toute choM;
son éclat et sa fleur de nouveauté , aux yeux leur flamme pe'-
nétrante, au sourire sa grâce, à la toilette sa finesse , au vi$ag«
ses teintes délicates. Le talent de mademoiselle Mars a été ap-
plaudi plus vivement que toutes les jeunes et fraîches figures ,
que toutes les tailles de dix-huit ans , que toutes les bouches
blanches et roses que convoite l'orchestre de nos théâtres grands
ou petits , dansans , chantans ou hurlans. Mais si je vous de-
mandais laquelle de ces deux gloires vous préférez, mesdames,
être jeune ou célèbre , je sais quelle serait votre réponse.
GTBIHASS DRAMATIQUE.
0»iineu>ie ou, ui, i^3>ric ifeot^èU.
C'est une histoire des plus communes. Le secrétaire de je ne
sais quel duc allemand est sur le point de contracter une union
à la fois sentimentale et champêtre avec mademoiselle Emme
line , jeune fleur des champs , abritée sous le manteau d'un
ex-professeur de philosophie qui passe pour son grand-père.
Au moment du contrat , ledit secrétaire trouve dans le cabi-
net de monseigneur le duc un portrait en miniature qui res
semble comme deux gouttes d'eau ( passez-moi l'expression )
à sa chère Emmeline. Inde soupçons et désespoir. Le vertueux
secrétaire s'imagine que sun Emmeline est la maîtresse de
S. A. S. , et envoie les noces au diable. Plcnrs d'Emmeline.
colère dfi professeur de philosophie. L'innocence triomphe enfin
au second acte ; le terrible portrait était celui de mademoiselle
Augusta , ancienne maîtresse du duc , actuellement défunte .
et mademoiselle Emmeline se retrouve fille de cette Augusta.
On se ressemble de plus loin. Le duc avoue sa peccadille et
nomme son secrétaire comte de Lowcnstein en l'honneur de son
mariage avec sa trbs-chèrc fille. Voilà un cVcnement qui fer*
du bruit .'
^5^)
L'ARTISTE.
VARIÉTÉS.
Si/'a ûi>oue//r annâii'.ie . '^laitrleiit/f.
Vous savez, tous , messieurs , ce que c'est qu'un quiproquo,
î/honnêtc homme qui prend un bâton pour un navire fait un grand
quiproquo, celui qui regarde tel mirmidon politique comme un
gcant resscmlile à l'homme aux bâtons flottans; le quiproquo a
fait la fortune d'une population tout entière de niais, de sols et
d'ignorans , et le monde n'est guère qu'un quiproquo perpétuel
.];ii cmpcclie la noble 'espèce bumaine de s'entendre , pendant
cinq minutes seulement, sur les hommes et sur les choses. De
là la belle harmonie qui règne partout du nord au midi , et
cette fois c'est Odry, le grand Odry qui est le lie'ros d'un qui-
|)rcquo assez mince et peu fait pour troubler la digestion de la
conférence. Il prend un sergent pour le duc de Cumberland , et
le duc de Cumberland pour le prince Edouard , le martyr de
Cnlloden. Odry est Jarobite ou Hanovrien , suivant qu'il con-
fond les princes l'un avec l'autre. Odry girouette politique
n'est pas une curiosité bien rare; nous avons tant de grands
hommes de toute nuance et de toute couleur qui font de la po-
litique comme Odry !
UauufUfe.
Dans notre dernier nurae'ro , à l'article de la lithographie
à la manière noire , nous avons omis de dire que les dessins de
MM. Isabey, Devéria, Grenier, etc. , e'taient sortis des pres-
ses de M. Motte. Nous nous plaisons d'autant plus à rc'parer
cette omission, que M. Motte, depuis l'importation de la litho-
graphie en France , a constamment travaillé à son progrès , et
sans les soins et l'intérêt qu'il prend pour tous les genres nou-
Teaux , nous n'aurions peut-être pas les beaux dessins que nous
nous sommes plus à citer.
— Notre recueil , consacré particulièrement aux arts , devait
cependant ne pas négliger la littérature , surtout dans un temps
où elle est cxploilée par une jeunesse brillanle , .spirituelle et
moqueuse, dont le talent justifie les écarts d'imagination. Sortir
des routes frayées serait déjà un garant de succès. L'auteur du
Manuscrit vert , roman publié depuis quelques jours, nou5
avait , dans un ouvrage précédent , Ernest ou les trat'ers du
siècle , montré qu'il possédait toutes les qualités que nous al-
tribuons à la littérature contemporaine, quelque fonne qu'elle
adopte. Une première lecture du roman de M. Gustave Droui-
neau ne nous permet pas de porter un jugement complet sur sou
livre; de tels ouvrages veulent être relus et médités. Avant d'en
rendre le compte étendu que nous voulons lui consacrer, lià-
tons-nous de signaler l'intérêt dramatique et saisissant répandu
dans le Manuscrit vert , et surtout de constater les immenses
progrès de l'auteur qui prend enfin ses libres allures , et se li-
vre à toute l'originalité de ses pensées. Le tableau qu'il trace de
l'époque moderne est sombre , mais il offre des contrastes con-
solateurs ; nous y reviendrons. Le Manuscrit vert forme x vo-
lumes in-8° , ornés de jolies gravures de Porrcl, d'après 1«
dessins de Tony Johannot. Paris, chez Charles Gosselin.
— lia belle statue de Spartacus, par M. Foyatier, vient
d'être placée dans le jardin des Tuileries.
— Heureux quand l'uldc et l'agréalile se donnent la main.
La Monographie du Cacao , par A. Gallais , associé de
M. Debauve, est \cvade juecum de l'amateur de chocolat. Cet
ouvrage , ou l'aridité dç la science disparaît dans un style élé-
gant et fleuri , ferait honneur à un académicien. L'auteur en
prépare une seconde édition, augmentée d'une foule de détails
historiques , depuis la découverte de l'Amérique jusqu'à nos
jours , car le chocolat a joué un rôle brillant dans les cours
d'Europe, après avoir servi de nectar aux rois .mexicains.
M. Gallais joint l'exemple au précepte.
— Mes grands Hommes du dix-neuvième siècle, croquis
apologico-satiriques en vers avec drs notes. C'est une «atire en
vers et en prose de trois cent pages. M. Duronceray a continué
Boileau , il foudroie à coups d'épigrammes certaines réputations
lYJlmanach des Muscs et de clubs littéraires ; il redouble
SCS attaques contre le rimour Vigée , dont la mémoire poétique
est un mauvais bouclier. M. Duronceray a le tort de ne point
assez distinguer les hommes et les genres ; ainsi on le voit
frapper du même tonnerre Paccard et Victor Hugo , Labiée et
Emile Descliamps, un quatrain et un volume. Néanmoins il y
a de malignes railleries contre les petits versificateurs d'allié-
néc , et les vers qui terminent l'ouvrage sont presque toujours
spirituellement tournés.
DESSINS.
Ancien passage des Échelles. — Par Lkborke.
La Confession. — Par Alfred Johaknot; lithograptiée
par Lio;«.
1
L'ARTISTE.
237
I3faur-:3lrt0.
DES BEAOX-ARTS ET DE LA LISTE CIVILE.
La division des arts reste a M. d'Argout et ne sera pas
réunie k l'intendance de la liste civile; au moins le projet
de loi soumis a la discussion desChandjres n'en fait pas
mention, eta moins qu'un amendement imprévu ne vienne
modifier le projet dans ce point capital, l'art continuera
comme par le passé à' être protège j}»v la cour et encourage'
par le ministère.
Ainsi la question que nous avions essayé de résoudre
ne sera prol)ablcment pas posée.
MaistandisquelesChamhieset les feuilles quotidiennes
éprouvent et décomposent le chiffre de la minorité et de
la majorité de la commission , tandis que les orateurs in-
scrits pour et contre le projet réduisent a leur guise le taux
de la liste civile, il reste h la presse un autre devoir à
remplir. Dans ce débat public , où tous les avis ont leur
valeur et leur puissance, leur part d'influence et d'action,
en dehors de la question politique et morale , en dehors
de la question de finances, il y a encore une question spé-
ciale et circonscrite , celle de l'art et de la protection
qu'il doit légitimement attendre de la liste civile.
Ce serait vraiment se méprendre sur le sens de nos pa-
roles et détourner bien loin le cours réel de notre pensée
que de croire qu'en blâmant la confusion présumée de la
cour et du ministère relativement aux arts , nous avons
prétendu dire que les arts pouvaient se passer de la cour.
^K Telle n'a jamais été notre pensée, et nous avons besoin
^re démentir positivement cotte interprétation.
Nous avons signalé les inconvéniens d'inic décision
qui parais.sait probable , et ces inconvéniens nous seni-
^Jeut encore aujourd'hui tels que nous les avons signalés.
f^Ê Mais si l'on veut h'wn se rappeler que nous avons énu-
^^Héré les services que les deux derniers rois ont rendus a
^^Blrt , si l'on veut bien ne pas oublier que nous avons in-
HPlsté sur la nuniificcncc a laquelle nous devons le Musée
italo-grec et le Musée égyptien, on comprendra .sans peine
iue, tout eu protestant d'avance contre une protection de
ur qui prétendrait se substituer souverainement aux
encoin-agemens régidicrs et publics de l'état , nous ne
puions pas nier les relatious heureuses et nécessaires de
rt et de la cour.
Nous avons regretté les Moissonneurs de Robert , et a
propos nous avons dit que si l'intendance de la liste ci-
le venait a tout envahir, les galeries publiques n'offri-
>ME 11. 23* i.ivmisoK.
f
jfmU
raient bientôt plus aux regards des curieux que les ou-
vrages médiocres dédaignés pr le goût royal ou les ca-
prices des courtisans.
Et ici qu'on y prenne garde ; il ne s'agit pas seulement
de satisfaire l'exigence ou la curiosité de la nation. Il ne
s'agit de rien moins que de la gloire des artistes, de la
gloire qui fait aussi partie de leur fortune. Ce n'est pas
tout de vendre ini tableau ou une statue , il faut encore
que le tableau ou la statue soient vus et critiqués ; que le
public soit admis à les juger bien ou mal , qu'il en parle ,
qu'il en médise , qu'il s'en moque , qu'il les admire ; il
l'aut que les oisils et les marchandes de modes puissent eu
donner leur avis ; car le bruit qui se fait autour d'un nom
ne se compose pas seulement de douze voix qui disent :
C'est bien.
Or pour deux ou trois personnes assez heureuses ou
assez adroites pour se procurer l'entrée du Palais-Royal ou
desTuileries, combien n'y en aura-t-il pas qui renonceront
il la partie, et qui ne sauront pas la distance qui sépare la
Madonna Jel Arco des Moissonneurs ?
Il faut donc se féliciter de voir subsister "a la fois la di-
vision des arts au ministère de l'intérieur et la liste civile
avec ses attributions nombreuses et variées.
'C'est pour l'art deux sources fécondes, et qui pourront
toutes deux à leur manière , et en suivant une direction
diverse, fertiliser et multiplier ses travaux.
Nous l'avons dit , et nous le répétons avec une ferme
conviction : l'ère poétique des gouvernemens nouveaux
n'est pas encore arrivée et n'est pas procliaine. D'ici k
quelques années, les Chambres voleront d'abord et avant
tout des canaux, des routes en fer, des routes communa-
les; l'économie politique aura le premier pas; on ne s'oc-
cupera des arts qu'après que le loisir sera venu.
Et ainsi , en attendant que l'épuisement de toutes les
questions politiqties soulevées par l'établissement des in-
stitutions nouvelles permette a l'art de se développer li-
brement, et d'appeler sur lui-même la part d'attention
qu'il mérite , il est bon et convenable que la cour et le
ministère aident violemment a l'éducation publique, en
offrant aux regards de la foule des sujets de comparaison
et d'étude , afin que plus tard la foule elle-même, formée
a l'admiration et a l'intelligence de l'art par les soins d'un
pouvoir bien fai.sant, demande k grands cris des monu-
mens, des tableaux et des statues.
Or, a l'heure qu'il est, au milieu de toutes les ques-
tions sociales qui partagent l'Europe, les plus hardies
prévisions ne peuvent guère a.ssigner la limite où com-
mencera cette popularité de l'art. Le siècle s'achèvera
peut-être avant que nos espérances se réalisent.
Ce n'est pas trop dun roi et d'un ministre pour rap-
procher le terme.
23B
L'ARTISTE.
Quel que soit le chiffre de la liste civile, les arts ont droit
de compter sur le double secours de Louis-Philippe et
M. d'Argout.
LITHOGRAPHIE A LA MANIERE NOIRE.
Monsieur ,
Un article insci-e' dans votre excellent joxirnal, sur la lithogra-
phie à la manière noire, renferme quelques erreurs qu'il m'im-
porte de relever. Les observations que je viens vous soumettre
sont toutes dans l'intérêt de l'art et des artistes : j'ose espérer
que vous voudrez bien leur donner place dans im de vos pro-
chains numéros.
L'art de la lilhograpliie était depuis plusieurs années le pa-
trimoine de la Bavière, oii il prit naissance , quand il fut pour la
première fois introduit en France, à l'époque du consulat, ])ar
André d'Offenbach, qui fit de vaines tentatives pour l'accrédi-
ter, éloigné alors de pressentir les perfectionnemens dont cette
heureuse invention était susceptible : on n'en accueillit qu'avec
froideur les essais très-peu satisfaisans. L'établissement qu'il
avait fondé à Paris disparut bientôt , et avec lui les traces de
cette belle invention ; elle fut donc totalement oubliée, lorsqnc
IVI. le comte deLasteyric, au retour d'un voyage en Allemagne,
la réimporta en France, vers l'année iBi4. H établit .i Paris
deux imprimeries lithographiques : l'une d'elles fut de suite
consacrée au service des bureaux d'un ministère, et l'antre fut
ouverte aux artistes et aux spéculateurs. Dès les premiers ré-
sultats on put pressentir quel immense extension allait prendre
cet art nouveau.
La reproduction d'un dessin fait sur la pierre , tel que la pen-
sée et l'esprit de l'artiste l'ont créé , et portant avec lui le ca-
chet , l'empreinte de la main , le caractère, l'esprit ou le génie
qui l'a produit, sans qu'aucune main étrangère soit venue l'al-
térer, telle est la propriété et l'immense avantage de la litho-
graphie. La gravure, quelque admirable qu'elle soit par la
beauté de son exécution , la finesse et la variété de ses tailles ,
n'est toujours qu'une traduction; la lithographie , au contraire,
comme l'eau-fortc, ne produit que des originaux.
Aussi, dès qu'elle fut réimportée chez nous, tous nos ar-
tistes célèbres, Girodtt, Piud'hon , Géricault, Gros, Gérard,
(juérin , Isabey , Carie et Horace Vcrnet , tracèrent à l'cnvi
des dessins lithographiques. On les imprima dans l'établisse-
ment fondé par M. de Lasteyric, qui devint ainsi l'école pri-
mitive de la lithographie en France. C'est à lui qu'est dû le
grand nombre d'imprimeries lithographiques établies dans la
capitale; ce savant philantrope peut jouir aujourd'hui de ce
succès , le seul , j'en suis assuré, qu'il se proposait. Ce fut aussi
dans son ('tablissement qu'on tira le premier grenadier de Char-
!et, et nous n'aurions peut-être pas aujourd'hiii nttre Wilkic
si la lithographie n'était venue multiplier ses œuvres et lui faire
obtenir par leur publicité Ifs suffrages et les encouragemens so-
lides et réels du public, qui rendirent son beau talent popu-
laire et par conséquent durable.
C'est donc par la reproduction intacte , inaltérée de la pensée
et de l'esprit d'un peintre, que la lithographie jouira toujours de
la considération qu'on attache à un dessin original : voilà en
quoi consiste sa supériorité. Si elle s'en écarte , elle prend une
fausse route et elle s'égare; en suivant les traces de la gravure,
elle rampe après elle au lieu de l'atteindre.
On ne peut se dissimuler que si la lithographie n'avait
produit que des dessins faits sur la pierre par des artistes créa-
teurs, elle eût été bien moins répandue : aussi il a fallu qu'elle
se pliât aux exigences d'un grand nombre de personnes qui ne
voyaient en elle qu'une rivale de la gravure; et le commerce,
impatient de spéculer avec elle, fit faire par des mains adroites
des lithographies qu'il aime à comparer à la gravure, et qu'il
vend à bas prix , comptant sur ce public acheteur , plus appré-
ciateur d'une estampe lithographique, résultat d'un travail
poli, que du dessin d'un homme de talent lait par le même pro-
cédé, et moins travaillé, mais qui a le mérite inconnu à celui
qui vend et à celui qui achète d'être tm objet d'art. De ce
succès obtenu au détriment de ce qui est bien, il découle une
foule toujours croissanle de lithographies faites par toutes les
médiocrités qui peuvent tenir un crayon et grcnerdouxct serré ,
médiocrités que l'éditeur tient toujours à ses ordres avec de très-
petits gages.
Aussi le noble but que devait atteindre cet art fut en partie
manqué (j'en excepte cependant les dessins pittoresques , les
paysages ) ; et si un petit nombre d'artistes de mérite ont con-
tinué de s'en occuper, c'est qu'ils ont atteint le fini exigé par
le commerce, ou bien que leurs compositions ou sujets se rat-
tachent au goût ou à l'opinion du jour; mais rien de grave ,
rien de raisonnable, rien de capital ne se fait perdes hommes
de talent.
L'auteur de cette lettre a prévu depuis long-temps cette dé-
cadence, par l'obstacle qu'éprouveraient les artistes de talent
de s'astreindre à finir un dessin lithographique; il introduisit
donc , contre toutes les règles jusqu'alors établies pour obtenir
à l'impression un succès, et c'était une grande innovation, un
moyen d'estomper et de laver un dessin sur la pierre. Ce pro-
cédé donnait à l'homme de talent le moyen facile et prompt de
compléter son dessin : ces lithographies curent un grand
succès.
L'auteur de l'article qui a paru dans la '21° livraison de
votre journal , sur le nouveau procédé à la manière noire, s'est
étrangement mépris sur les tentatives qu'il dit avoir été faites
précédemment par les différens artistes qu'il nomme , et aux-
quels il aurait dû ajouter MM. Louis Boulanger, Saint-Evre et
Zirgler. Rien n'a été plus complet que les dessins lithographi-
ques faits par ces artistes à la manière noire , n'importe com-
ment ils les ont obtenus, par le frottement à la flanelle ou tout
autre moyen. 11 n'est donc pas vrai de dire qu'ils n'ont fait que
des tentatives ; ces artistes ont réellement produit des lithogra-
phies imitant parfaitement la manière noire : ces dessins eurent
une réussite complète à l'impression. M. Saint-Evre a fait plu-
sieurs pièces dans ce genre : Ze Fauconnier ; une Scène de
■^R^'
L'ARTISTE.
55î)
H
Henri II, etc. , etc. M. Louis Hoiilanger a fait aussi |ilu.sicurs
dessins d'animaux : des Lions, des Tigres , des Chevaux , «n
Mazeppa, etc., etc. ; M. Achille Devéria une pierre entièrement
au lavis : la Conservation anglaise , et son album de i83o.
Dans la même année, j'ai jnihlic im album de M. Iluet, de
dou7,e sujets, aussi estompes et laves; et enfin M. Camille
Koqueplan a dessine par le même procède ses deux albums de
i83oct i83i. Toutes ces lithographies eurent une réussite
parfaite, et furent iniprime'cs et publiées par moi à im très-grand
nombre d'exeinjilaircs : la majorité de ces estampes ne sont pas
dénuées d'unité et d'harmonie, comme le dit l'auteur de l'ar-
ticle sur la nouvelle manière noire ; et s'il avait observe avec
plus d'attention , il n'aurait vu dans le paysage publie' avec
son article que l'outil qui l'a fait. Pour le reste, je suis d'ac-
cord avec lui ; on peut produire de très-belles lilliogra])hies
dvec^jt inslriuuent , et mon intention est ici de relever plutôt
une oRot conunise au préjudice de plusieurs artistes recom-
niandaU|s , que de jeter du blâme sur une découverte que j'ai
diim m acquis le droit de faire valoir.
J'imprime en ce moment, dans mon e'tablissemcnt , plusieurs
dessins esccutés par les anciens proce'de's d'estompés et de lavis,
auxquels est venue se joindre l'application de l'instrument in-
vente par M. Tudot ; mais il ne serait pas juste de dire qu'a-
vant cette découverte l'impression lithographique en manière
noire ne consistait qu'en de simples essais. La mise à ])lat des
teintes sur la pierre , et ensuite retirées en clair à l'aide de
pointes en bois ou de tout autre instrument , qui est la base vé-
ritable de ce genre de dessins , a c'ie [)rati(iuce avec le succès le
plus incontestable par les habiles altistes que j'ai nommes, et
tout cela sans le secours de l'outil invente par M. Tudot.
CuAHLES Motte.
Cittcruturf.
l'ROLOGLE DU DRAME ROMA^TIQljE
IiES FII.S DE LA VALLEi:,
or LES TEMPLIER».
(Tiuduit de rullctualid de /ACHARIE \VmhNER.>
Nous offrons "a nos lecteurs un fragment peu connu
(le Wcnicr , auteur alleniaïul , chez qui le plus nniar-
quable génie était mêlé de ténèbres et de bizarres absur-
dités. Dans son prologue des Templiers, tragédie en
deux volumes et en dix actes, le mysticisme devient sou-
vent pittoresque , et la nébuleuse profondeur du style ne
peut parvenir ii voiler complètement une énergie de pen-
Bée et de diction très-peu communes.
PROLOGl'E DES TEMPLIEBS DE WEBNEII.
Une nuit , l'orage et la foudre uiugi-ssaienl ; une lu-
mière brillait sur le cbanip des morts; les vents conjurés
essavaient de l'éteindre ; la lueur disparut, mais seulement
aux yeux. Elle monta vers le ciel ; et cjuiltant la pierre
sépulciale, son rayon d'or alla se perdre dans l'azur pro-
fond.
Tel fut l'ordre des Terapliei-s ; voila quelles nouvelles
nous apportent les tcmj)s passés de ce vieil ordre , auquel
fut coniiée la garde du Temple.
Quels furent ses causes , ses principes . ses idées, ses
my.stères? On ne sait. L'art n'a pu soulever encore ce
voile qui recouvre le mystérieux sanctuaire; une profonde
obscurité le recouvre, et l'œil curieux interroge vaine-
ment les arcanes de l'abîme.
Ainsi vous voyez la nature, mais vous en ignorez les
secrets. La création est sortie de sa nuit profonde , mais
le levier qui l'en fit sortir n'est pas connu.
Ce que les hommes ont vu, l'histoire le répète. Quant
aux mobiles invisibles qui la déterminent, elle les ignore :
c'est a nous de les supposer ; c'est a la poésie de les ra-
conter, a elle de conmicnter l'invisible.
Ce que j'ai a conter est simple. Il s'agit d'une petite réu-
nion d'hommes , tels que vous en connaissez beaucoup :
la destinée les opprima.
Ce ne sont pas des héros ni des géans ; ils ne font pas
trembler le globe sous leurs pas. La rosée des larmes hu-
maines mouille leurs paupières. Us ne veulent pas qu'un
seul s'élève et brille parmi eux ; tous ne sont rien , l'en-
semble seul est tout : chacun s'anéantit, pour que tous
s'élèvent.
Et cependant cette paisible et .sainte abnégation, ce
renoncement a l'individualité propre , est le degré le plus
voisin du but qu'ils désirent. Edifice pieux, dont aucune
çicrre ne dépasse le faîte ; sainte communauté, dont aucun
membre ne se détache. Là l'égoïsme se supplicie, il s'at-
tache sur la croix; le martyr meurt sans demander le prix
de son dévouement; et du milieu de ces débris et de ces
douleurs s'élève un nuage glorieux , où éclate la rose
éternelle , mystique , sacrée : la Sainteté.
Penseur, arrèter-vous près de ces belles images des
temps qui ne sont plus. Voyez renaître ces chevaliers de
la croix sainte ! Que ces hounnes nous ressemblaient
peu! Us ont cessé les hymnes du pieux amour. Aujour-
d'hui, plus de religion ni de foi, le monde est vieux.
L'enfant a quitté le sein maternel ; il a pris pour armure
le bouclier de la sagesse. Mais l'œil de son ame est aveu-
gle. Autour de lui régnent les ténèbres et la paix des
tombeaux ; la sainte flamme a cessé de briller pour lui.
2i0
L'ARTISTE.
^
Au moment même où commence notre histoire , où
va se lever le rideau qui vous fera communiquer avec le
Passé, déjà les Templiers eux-mêmes ont vus' éclipser cette
lueur sacrée. L'ancienne magnificence du Temple n'est
plusqu'une ombre; déjà la Terre-Sainte ne leur appartient
plus. Les voila rejetés a travers le monde. Les saints
d'autrefois ne sont plus que des débris ; et l'ordre est voué
a la mort. Quelle est la cause de leur perte? Ce n'est pas
le nombre de leurs ennemis. Mais leurs vertus sont dé-
chues ; ils doivent périr.
Le roi de France, Philippe, fait un signe. Les orages
s'amoncèlent. Le tonnerre gronde : ils ne l'entendent pas.
Déjà du sein du Vatican des flammes s'élancent. Molay
seulles voit; les autres sont aveugles. Ils pourraient re-
ceuillir leurs forces, opposer une digue a la puissance
spirituelle et temporelle. — Dégradés qu'ils sont! — Ils
ne l'oseraient. Ainsi .s'accunudent les vagues redoutables
de la destinée, qui les engouffre et les perd.
Un souffle de vie leur reste; mais leur force épuisée ne
suffit plus pour les soutenir. Ils voient encore planer sur
leurs têtes les araes des aïeux : faible étincelle, scintillant
danslanuitprofonde. Les meilleurs d'entreeux voudraient
agir avec héroïsme; mais ils tombent sous le pouvoir qui
les écrase. Dieu avait ordonné que leur communauté su-
birait la mort , pour se régénérer par elle.
C'en est fait; le bûcher est là. C'est dans le bûcher
qu'elle triomphe , la vérité pure : un bûcher ne peut
l'étouffer. La sainte communauté ne meurt pas; de ses
cendres la lumière émane. La chair se détache des osse-
mens humains; enfin la dépouille mortelle laisse l'ame
libre. Un jour viendra où les ténèbres de la tombe feront
place à l'éternelle lumière.
Venez ! et contemplez dans ces tableaux que l'art vous
offre, l'immortel arc-en-ciel , le pacte de céleste alliance,
la vie et la mort d'une communauté vouée à Dieu , la
grandeur et la chute des Templiers !
aperçu îifô |)ublicatio«0.
LE MANUSCRIT VERT,
PAU M. GUSTAVE DROUINEAU '.
Voici un livre qui sera lu, critique, acheté, admire, raille; il
fera sensation, époque même, autant que cela est jossible aujour-
a'hui, parce qu'il se rattache aux questions politiques les plus cle-
' Peux volumes ia-8°^ papier Tin saline. Paris, Charles Gossclin.
vées, parce qu'il est passionne', parce qu'il est raisonneur , parce
qu'd encbanle, parce qu'il de'sole , parce qu'il mystifie, parce
qu'il met en colère, parce qu'il révèle une imagination rêveuse,
forte, flexible, pleine d'avenir; parce qu'il frappe à faux et
juste quelquefois aussi; parce qu'A heurte les idées du temps.
Livre-boutade , livre bien pensé , livre actuel , le roman de
M. Drouineau peut compter sur de belles destinées !
Mais que diable le christianisme a-t-il à faire ici? Et notre
civilisation molle, épicurienne, efféminée, et nos femmes occu-
pées de modes , d'opéra-buffa , de carlisme ou d'ambition , à
propos d'une invitation du juste-milieu I et nos députés sollici-
teurs ou sollicités, sur quelques bancs qu'ils siègent! et notre
bourse , théâtre scandaleux dont la scène ou la coulisse sont
témoins d'escroqueries plus ou moins légales! et nos nouveaux
dîners , ministériels ou non, où viennent se vendre ou se livrer
tant de consciences ! et nos égoïsmes de toutes couleurs I et nos
raendians en tilbury! Du christianisme au milieu defllUteivi-
lisalion vermoulue qui a usé le christianisme lui-mên^!... Ba-
digeonner les vieilles masures ! mauvais, mauvais systme : efles
n'en sont pas plus solides et efles trompent Un beau matin,
crac! la masure vous tombe sur le dos!... Mieux valait rebâtir
à neuf.
Samt-Simon a le piquant de la nouveauté; on s'en occupe un
peu , surtout quand il ne fait pas trop froid dans la salle Tait-
bout et quand il !y a de jolies femmes dans les loges ; on prend
son plaisir en patience à les regarder pleurer lorsque le père
suprême parle de la liberté permise à leur sensibilité. Mais du
christianisme , bon Dieu ! qui donc y a pensé , au milieu de la
société telle que les événemcns nous l'ont faite?
Déclarons toutefois que la lecture du livre de M. Drouineau
a reporté un moment nos idées vers cette haute question , ainsi
que l'avait fait , il y a tantôt vingt-cinq ans , le beau livre de
M. de Chateaubriand; puis après l'avoir lu, nous avons été
tenté de dire à l'auteur du Manuscrit vert : Si vous vous
croyez appelé à devenir un petit prophète , ne faites pas les
choses à demi : prêchez ! prêchez ! Nous écouterons votre prose
harmonieuse , et peut-être dirons-nous comme M. de Fontanes
à l'illustre auteur des Martyrs, que
Votre prose cadencée
A la douceur des plus beaux vers.
Mais prenez-y garde, nous autres mondains nous avons le
sommeil facile quand on nous parle trop long-temps morale ou
religion! Le siècle est impie, dites-vous, matérialiste, voire
même fangeux ! Eh bien! d'accord ; mais il est ainsi fait , et ,
croyez-moi , vous ne le changerez pas, quand même vous pren-
drez de nouveau pour chaire deux beaux volumes in-octavo ,
aussi remplis d'intérêt que ceux que nous avons sous les yeux !
Malgré celte boutade contre notre jeune Moïse, qui semble
jeter le gant au ridicule , qu'on se garde de croire que son ou-
vrage soit une plaisanterie; c'est un livre sérieux et tout de
conscience digne de l'attention d'un public éclairé. Tant que
l'auteur attaque la vénalité du siècle, le manque de bonne foi ;
tant qu'il accuse le prosaïsme actuel (expression de :uadame de
Staël) , les inculpations sont vraies , et l'auteur a des vues sur
L'ARTISTE.
2ii
un avenir qu'il dit indépendant des hommes, et qui, selon lui,
doit enfanter une relif;ion, œuvre de tous! Ainsi soit-il.
Dans le Manuscrit Fert le drame est vaste , et nons ne
pouvons qu'en esquisser les principaux incidens. Emmanuel ,
jeune spiritualisie, aime Loïse, jeune fille lasse des pratiques
du catholicisme , et qui prend la religion en de'goùt. Sa reli-
gion à elle c'est l'amour, et un amour de dix-sept ans: naïve
et candide , elle se livre j mais Emmanuel lutte contre la séduc-
tion et l'en pre'serve. Loïse se marie à un riche et vieux cour-
tisan. Vaincu par tant de grâces et par l'expression d'un amour
délirant qui a résiste à l'épreuve de l'absence , Emmanuel va
céder. Un rendez-vous est donné; il s'habille et va partir...
Mais un vieil abbé , son ami , arrive comme un échappe du
ciel ou de l'enfer (à votre choix), et lui montre du doigt ce
mot tracé sur le mystérieux Manuscrit vert : ADULTÈRE!
f;-.-..
Emmanuel frissonne et le lecteur aussi ; car c'en est fait ,
plus d'amour : la haine et la vengeance, déguisées parles con-
venances et les formes du monde , vont s'emparer du cœur dé-
sabusé , dédaigné de cette jeune femme. Ici l'action se noue;
l'intérêt subjugue ; on ne peut plus quitter le livre, et, répétons-
le, l'auteur dût-il s'en dépiter, ce n'est plus la partie chré-
tienne du livre qui émeut, qui captive le lecteur; c'est la partie
toute mondaine; c'est l'intrisiue.
De nouveaux personnages entrent en scène. Une jeune fille,
pleine d'innocence , ravissante de charmes , ime ame prête à
toutes les impressions, donunc Emmanuel lui-même; c'est la
femme qu'il a rêvée, et qu'il épouse malgré la fatalité qui l'a
IWk précédée du monde et qui l'y accompagne. Fille de \'//o i:me
^^ sans nom, de M. Ëallanchc, sœur d'une malheureuse déjà
déshonorée par le jeune vicomte de Matarieux, elle brave avec
résignation toutes les traverses d'une vie inquiétée par la haine
habile de Loïse.
Marchons au dénouement: il est jJoignaDt et terrible. Un soir,
Emmanuel heurte près du Théâtre-Français ime prostituée, qui
l'invite à le suivre. Cette prostituée c'est la sœur de sa femme,
qui devient la complice de ses ennemis.
^JMiT^
Par ses vertus et son couiage, ?2mmanuel s'est attiré l'ani-
madvcrsion d'une société élégante , mais corrompue ; sa femme
meurt , sa fortune est détruite, un procès le ruine. Un jour ses
opinions politiques triomphent , et ce n'est pas lui qui après
avoir combattu profite de la victoire, même pour obtenir justice.
Est-il besoin d'ajouter que l'auteur a placé l'action de sou
roman au commencement de la restauration , et qu'il la termine
peu de temps après les journées de juillet .'
Des épisodes , qui se rattachent au sujet et coinph tient l'idée
philosophique qui parait être le dogme de l'auteur, font passer
sous les yeux des lecteurs certains personnages qui , sous des
noms fictifs, peuvent bien être des portraits. Quelques-uns ,
mais c'est le petit nombre, nous ont paru manquer de vérité.
Bories , un des sergens de La Rochelle, se montre un instant
dans les pages de ce livre à coté de Fétéran-poète , création
originale et touchante. Mais la figure la plus habilement des-
sinée est , sans contredit, celle du Réf^icide; et nous voudrions
pouvoir citer toute la belle scène entre Emmanuel et son beau-
père siu- la place de la Révolution , au moment où celui-ci vient
d'apprendre le déshonneur de l'une de ses filles.
Avec ses défauts, qui tiennent peut-être à l'idée même du
livre, trop didacliqucment suivie, mais avec ses brillantes qua-
lités, qui nous promettent un grand écrivain de plus, le Ma-
nuscrit vert doit avoir un succès vaste et i-etentissant.
N'oublions pas, avant de terminer < de donner à notre Tony
Johannot , dont les charnians dessins ornent ces volumes , 1rs
éloges que mérite son ingénieux cl spirituel cravon,
J. C.
2iS
L'ARTISTE.
LE DIVORCE,
HISTOIRE DE 1814,
HBLIOPIIILE JACOB'
A lire le Roi des ribauds , cette ve'ridique et naïve peinture
de la cour du bon roi Louis XII, je me figurais le vieux Ja-
cob, notre ve'iieiablc bibliophile, courbé sur son parchemin
(car le papier doit lui être inconnu) cache' sous les in-folios qui
l'enlouient , enveloppe' d'une atmosphère d'érudition , et enivre'
des parfums du moyen âge qu'exhalent ses chers litres vielz et
antiques : car c'est sa liqueur favorite à lui, c'est son opium !
Aussi ne vit-il que pour eux, pour eux il a renonce à la société;
et qu'a-t-il besoin de ce monde si sec, si froid, si guindé, si
étiqueté? il évoque les souvenirs du passé, des joyeux temps de
nos chevaleresques ancêtres : et puis , compare au présent , le
passe est si beau pour un esprit tant soit peu misanthrope I
Aussi, quand parfois il ouvre la porte de son cabinet, ce n'est
que pour jeter au monde littéraire le produit de ses laborieuses
recherches et la quintcscence de ses élucubrations; et soudain
il la referme, de peur sans doute de laisser entrer chez lui le
vaudeville, la politique ou le choléra, les trois fléaux du siècle.'
Mais coite fois la voix de la tribune a pénétré dans la cellule de
l'antiquaire ; la proposition d'un honnête homme, d'un bon ci-
toyen , a trouvé de l'écho dans le cœur du bibliophile : lui qui,
dit-on, a travaillé au titre VI du Code Napoiéon, lui qui a fait
une maladie de voir la censure sacerdotale et jésuitique de la
restauration châtrer la plus belle des législations; il a recueilli
ses souvenirs , il s'est rappelé q l'il avait autrefois vécu dans le
inonde , qu'il y avait vu bien des vilenies , bien des fautes , bien
des erreurs : alors il a taillé sa plume à la moderne, et nous a
donné une touchante apologie du divorce , ou peut-être même
du mariage; car il ne fait que raconter, et, après avoir pré-
venu ses lecteurs que sa conviction personnelle tient que le ma-
riage sans le divorce est absurde et immoral, il leur laisse
prendre de son livre telle opinion qui leur conviendra : il est
historien , il n'est pas avocat.
Félix Rével, malade du foie, est parti pour Barcges, lais-
saut à Paris une femme jeune et belle , aimée d'un amour de
deux années que la naissance d'un fils a sanctionné , que le ma-
riage a légitime. En quittant Adeline , il l'a confiée aux soins de
M. Jenneval, son camarade de collège, son meilleur ami. Jen-
neval est un homme de quarante ans; il a servi comme chirur-
gien dans les armées ; il est franc , plein de noblesse et de droi-
ture. Mais une malheureuse passion le dévore ; comprimé et
couvant sous la cendre , ce feu s'allume avec d'autant plus de
violence qu'il a plus long-temps dormi. Sans méfiance pour les
dangers de l'intimité, il aime madame Rével; trop franc pour
déguiser sa passion, il est trop généreux pour y succomber. Il
part donc, il s'expatrie, il va porter en .'.mérique son amour
et ses regrets, sans savoir que le monde, c'est-à-dire l'envie et la
médisance , crie déjà au scandale , sans se douter que l'orage
grossit et qu'il ne faut plus qu'un mot pour le faire éclater.
' Un vol. in-8°, chez Eugène Renducl, libraire-éditeur-
Jenneval est parti parce qu'il aimait trop madame! Le
mot lâché, le bonheur finit, l'angoisse commence. C'est que
Rével ne sait pas qu'il a réchauffé dans son sein une vipère
d'autant plus venimeuse qu'elle se cache sous les traits d'une
jeune fille, toute idéale de beauté et de grâce , ange, si elle
avait bien placé son amour, démon, parce qu'elle rêve l'adul-
tère. Mais ne serait-on pas tenté d'excuser Mariette ? (c'est le
nom de la femme de chambre de madame Rével ) Félix l'a
sauvée des flammes toute petite ; il l'a recueillie orpheline, sans
asile, sans vêteracns , sans pain; il lui a tout donné, pain, vê-
teniens et asile, il ne lui manque que d'être son père. Élcve'e
sous ses yeux , elle voit tous les jours son bienfaiteur ; sa recon-
naissance devient amour frénétique pour le mari , haine frénéti-
que pour la femme. Son projet est arrêté, son |lan est fixe ;
elle veut faire divorcer les époux ; elle espère , aveugle qu'elle
est , se rapprocher de Félix en écartant Adeline. Aussi c'est
elle qui , depuis deux mois , intercepte les leltres qu'il écrit à sa
femme; c'est elle qui a vu avec plaisir la funeste passion de
Jenneval , qui Ta favorisée ; et , lorsque Félix arrive de Barè-
ges, ivre de bonheur, palpitant d'amour, c'est encore elle qui
lui lance ce mot fatal : Il aimait trop madame !
C'en est fait! le soupçon est au cœur de Félix; rien ne pourra
l'en déraciner, ni la découverte de la supercherie de Marielte ,
ni la papillote accusatrice , ni les aveux mêmes de la malheu-
reuse, ni les reproches déchirans de la vertueuse Adeline. Il
est vrai qu'un moment l'orage semble vouloir se calmer; mais
le monde, qui naguère chuchottait, parle haut maintenant. Dans
un bal, chez un M. d'Orvilliers, Rével apprend sa honte de
la bouche d'un M. de Vei-zac , espèce de limace qui bave et ca-
lomnie; Rével lui crache au visage , quitte le bal brusquement
et rentre chez lui. « Madame , il faut nous séparer I » s'écrie-l-
il. L'éclat d'un divorce n'a plus rien qui l'épouvante; il obtient
le consentement ai sa femme. Le sacrifice accompli , .Adeline ,
innocente et résignée, se retire à l'Abbaye-aux-Bois. Rével veut
s'étouj-dir , il veut faire taire sa conscience , il veut noyer ses
remords et ses chagrins dans une joyeuse vie , et , à la suite
d'une orgie d'artiste , il fait la première infidélité à sa femme
divorcée. Quel est sou effroi, lorsqu'en sortant de sa léthargie
il se trouve sur le sein de Mariette dite la Lionne , Mariette
qui , chassée de chez lui , a passé de bras en bras pour tomber
dans la boue de la prostitution; Mariette qui, souillée et in-
fâme, possède le seul homme dont elle avait rêvé la possession,
pure et chaste encore ; Mariette qui va bientôt périr misérable-
ment sous le sabre brutal d'un cosaque ! Car avec le dénouement
de notre drame approchent les colonnes alliées; elles se pres-
sent aux barrières de Paris , et là , à la lueur du canon russe ,
au bruit des fusillades, au milieu d'un cimetière, la catastrophe
se termine par un duel enlre Félix et Jenneval. A la suite de ce
duel, l'innocence de Jenneval est reconnue, et tout finit par le
rapprochement des deux divorcés, heureux par le mariage,
malheureux dès qu'ils sont séparés.
Et que de ce touchant é|)isode on argue que c'est un plai-
doyer en faveur du divorce , moi je ne le crois pas; telle ne fut
pas l'idée du bibliophile Jacob. C'est à des voix plus élo-
quentes que la sienne, à des talens mûris à la tribune politique ,
<
L'ARTISTE.
âi5
»
(|ii'il 3 laisse lo soin dp saper la loi du R mai i8i(J ; pour lui ,
modeste chroniqueur, ilw contente de nous raeonlcr son histoire
avec celte naïveté', cette simplicité' qui le caracle'riscnt. Son ré-
cit est naturel, SOS situations sont peu forcées quoique attachan-
tes; tout se passe comme dans la vie commune. Point de ces
épisodes sanglans, point de ces pciipélics nerveuses, point de
CCS émotions éminemment tragiques dont on est en général si
prodigue. Aussi est-on étonné de se sentir arracher des larmes
sans qu'on puisse les retenir. C'est que le bibliophile Jacob n'a
pas le cœur tari par l'.'îge; c'est que tous les scntimens trouvent
dans son anic imr corde à faire vibrer ; c'est le feu, c'est la pas-
sion d'un jeune homme cachés sous l'enveloppe d'une savante
maturité. Viennent maintenant la Danse Macabre et le fantasti-
que du quinzic'me sicclo !
M. Becrenr, peintre distingué qu'un tableau du Champ-
d'asile fit connaître à la dernière exposition, a choisi pour
sujets des deux dessins qui accompagnent cette livraison , la
scène où la vieille Marguerite , mère de Mariette , est trouvée
morte dans sa cabane parrcfTct d'une combustion spontanée , et
celle où madame Rével et la femme de Jcnneval attendent leurs
mai'is absensau bruit du canon qui gronde a Montmartre.
E. L.
CONTES DU lUBIJOPlilLK JACOB
A SES PETITS KNFANS".
J'aime 1rs contes , surtout les contes de fées , les contes fan-
tastiques ; les fantômes et les loups-garous me font encore battre
le cœur de souvenir; aussi j'attends le jour de l'an avec autant
d'imptience que les en'ans, et je suis .i l'affût des livres d'é-
trennes. Malheureusement le merveilleux n'est plus à la mode;
il n'y a que les carlistes qui croient aux revcnans; nous tom-
bons dans la réalité ; le positif lue l'idéal , et Dieu sait quel
[msitif I
En ILsant l'annonce des Contes du bibliophile Jacob à ses
petits en/ans, ma joie futgiande; mais quand je me demandai
ce que ce pouvait être, plus grand encore fut mon embarras.
Je relus l'annonce plusieurs fois sans en être plus avancé, et me
résignai à attendre la publication , non sans comparer en espoir
les contes du bibliophile à ceux de Pérauit , tant il y a de n.Viveté
dans ce titre : Contes à mes petits en/ans ; cependant, me
disais-je, cela ne peut valoir \ Adroite Princesse, et je m'en-
dormis là-dessus. Le jour où je fus possesseur des deux jolis
petits volumes, avec vignettes coloriées, je revins chez, moi
henreux comme on l'est à quinze ans , me défiant cependant du
malin bibliophile; je venais de lire son Divorce, si imprégné
de philosophie! C'est un livre d'amc, dans lequel il n'y a ni
spectre ni voleur. Je reviens à mes contes. Après avoir vé-
rouillé ma porte, secoué mes volets pour m'assurer tpi'ils étaient
bien fermés, et que le vent ne pouvait me faire de fausses peurs,
je m'enfonçai dans mon large fauteuil, et les pieds allonges sur
' Deux (rrot votiimei in-t2, rlici I.nius Janct. libraire- éditeur, rue
Saint-Jacqur-^. n" l;"i!).
me.* clien«^s, je me mis à lire la préface, moi qui ne If» lis ja-
mais. La description du rhâteau de Paulmy m'intéressa. Dans
ces grandes salles, ces longs corridors, ces vastes cmirs, les es-
prits avaient de quoi .se promener; et , je vous le répète, j'aimr
les esprits. I« bibliophile raconte qu'un soir, assis avec fcc
petits enfans devant une large cheminée , un bruit extraor-
dinaire s'éleva de la vieille salle des archives dont il avait
la clef dans sa poche; personne n'avait donc pa y pénétrer,
a C'était comme une lutte furibonde dans les ténèbres; on glis-
» sait, on toiidiait, on se relevait, on criait, puis la querelle
» s'apaisait, et un accent lamentable suppliait, invoquait Dieu
» et les saints; après, le combat recommençait avec des cris
» étouffés, des soupirs, des larme-, et des grinceraens de dents. »
Les enfans eurent peur, et il fallut tout l'empire du vieux
M. Jacob sur eux, pour les déterminer à le suivre dans la
chambre d'où venait le bruit. Je vous déclare que moi je n'y
serais jamais allé, et j'aurais eu tort; car, au lieu de trouver
un bal de spectres ou im dîner de sorciers , ils trouvèrent tout
simplement M. Poncel , sorte de professeur enseignant la tem-
pérance sans la pratiquer, et qui , incapable de roiiintenir son
équilibre, avait roulé par un escalier secret et était venu tom-
ber dans un grand coffre contenant les archives de la famille ;
le couvercle s'était refermé sur lui : les efforts de ce malheu-
reux , pour sortir de sa prison d'un nouveau genre , avaient
seuls occasioné cette terreur panique.
Pour détruire les fâcheuses impressions des histoires surnatu-
relles dont les nourrices et les ])rccrpieurs ne sont pas avares ,
M. Jacol) promit aux enfans de leur raconter des histoires
vraisemblables, dans lesquelles il n'y aurait pas plus de reve-
nans que dans la vieille salle. Ce sont ces histoires racontées le
soir au coin du feu, dans le but d'instruire en amusant, que
M. Jacob a réunies jtour en fonner deux volumes, qu'il nous
donne aujourd'hui en étrennes.
La Gène se passe en 1 35o. Charles , jeune dauphin de
France , témoin de l'exécution du comte d'BJi , décapité pour
crime de trahison, dont il s'était déclaré coupable par crainte de
la torture , exprime son indignation à Adam Knoles , son gon-
vcrncur, qui lui soutient que l'exécution est juste , puisque le
supplicié a avoue' le crime. Charles , n'ayant pu convaincre
Adam par des raisonnemens , lui donna une leçon. Pour cela ,
il se vole lui-même , et accuse Adam , qui , comme le comte
d'Eu , n'a pas la force de supporter la gène , avoue le vol , est
condamné à être pendu au gibet de Montfaucon ; et ce n'est
qu'au moment de l'exécution que Charles découvre la vérité,
lly a dans ce conte de la terreur; car si Charles, qui fut depuis
Charles-le-Sage, fût arrivé dix minutes plus tard , la leçon était
inutile à un pendu.
L'Emprise, i4o5, est un des plus jolis contes du recueil.
Marie, fille de Charles VI et d'Lsal)eau de Bavière , destinée a
l'état monastique, passe ses premières années au couvent de
Poissy, dont sa tante , Marguerite de France , était prieure ; là .
dans la solitude se dévelop] a son esprit romanesque que la lec-
ture des rom.iDS de chevalerie exaltait encore. Un matin du
mois d'août, elle suivait de l'œil des ramiers voltigeant autour
des tiuts de l'abbaye ; tout .i coup elle vil avec eflbi un cor-
2a
L'ARTISTE.
beau fondre sur une colombe, qui eût infailliblrmcnt succombe'
si une flèche partie d'un arc invisible ne fût venue liier le cor-
beau. Maiie aperçut au même instant un jeune page qu'elle
nomma , pour cet exploit, le chevalier delà colombe. Plus
tard, elle revint à la cour pour se marier, retrouva son cheva-
lier qui, dans un transport d'amant, se jeta dans unbassinpour
ramasser un gant que sa dame y avait laissé tomber, et se noya.
Marie obtint de son ])ère la permission de retourner dans son
couvent , où elle succéda comme prieure à sa tante Marguerite.
Hfuuf lïramatiquf.
J'avais l'intention do faire la courte analyse de ces iiuit chro-
niques, je m'aperçois que j'ai gâté les deux premières et que,
sans les lire , il est impossible d'avoir une idée des détails pit-
toresques, des scènes attachantes de chacun de ces contes, où
la couleur du temps est fidèlement reproduite , malgré le style
moderne. Je me contenterai de les nommer : le Baiser, i436j
les Poires, 1 482 ; le Tournoi, 1 53'2 ; le Secret d'Etat, 1 56o;
l'Embûche, i5Gi , et la Leçon, i6o3.
Je terminerai en remerciant M. Jacob de ses étrennes et en
faisant des vœux pour qu'il nous en donne de pareilles tous les
ansj son livre importe à l'éducation des princes, qui appren-
dront à connaître leurs ancêtres sans flatterie ; ils pourront imi-
ter la générosité précoce de Henri IV, qui sauve la vie à son
ami Jacquot , après avoir été sauvé par lui de la morsure d'un
serpent : reconnaissance n'est pas vertu de roi. A.
— Baptiste cadet, ce précieux delsris de l'ancien Théâtre-
Français , représente une sorte de culte décerné à la comédie
de Molière , qu'on abandonnait depuis long-temps aux médio-
crités de coulisses et aux solitudes du parterre. Mais, comme
aux beaux jours de Préville et de Mole , la salle se remplit ,
s'enthousiasme , se ranime, et le classique triomphe encore de-
vant une recette : il eu serait ainsi pour la tragédie , si Talma
reparaissait parmi nous. Baptiste a joué le Malade imagi-
naire comme il le jouait il y a douze ansj c'est un interprète
religieux des intentions du grand comique; il connaît la portée
d'un mot; '.1 n'oublie pas une tradition de geste, de grimace
et de son de voixj il est admirable dans ce rôle, qui demande
tant de poumons , tant de finesse et tant de mémoire. Autour de
lui l'émulation crée des talens , évoque des souvenirs; et , sauf
le parterre assis , le lustre et le costume des spectateurs , on
pourrait se croire aux premières représentations de ce chef-
d'œuvre qui nous enleva Molière avant l'âge. M. Taylor, dont
la vie entièi e est un sacrifice aux arts , nous a rendu la bonne
et vieille comédie.
— MM. d'Epagny et Dupin , non contens d'avoir exploité
de trois manières le sujet du Possédé, qui se trouvait dans une
scène dramatique , imprimée au Mercure , et dans les Chro-
niques de Jacques Gondard , ce qu'ils ignoraient sans doute,
ont déguisé encore la même donnée sous un autre titre : Geor-
get, ou le Possédé de village , qui n'a pas réussi à la Gaîté
comme Dominique aux Français, n'est qu'une pâle épreuve de
cette pièce ; l'intrigue, les incidens , les caractères sont sembla-
bles, excepté les noms des personnages. La Gaité, qui a le
diable au corps pour faire de l'argent , s'est consolé de cet
échec avec la reprise de Robert-le-Diable , mélodrame fossile
du temps jadis.
— Les pièces de bonne année sont passées de mode avec les
bonbons. Le théâtre du Palais-Royal a pensé que son voisinage
des confiseurs l'obligeait à fêter ses habitués. La Salade d'O-
ranges Si paru assez mal accommodée au gros sel : on a sifflé plu-
sieurs grivoiseries de mauvais goût; les acteurs auraient fait le
succès du vaudeville si le succès eût été possible.
— Richard Darlington a eu son contre-coup à l'Odéon;
mais les contre-coups ne valent rien; la parodie, qui faisait
pâte de velours, a ennuyé, malgré une charmante décoration et
un assaut de musique. Piffard Droledeton ne fera que mieux
ressortir le singulier mérite et la prodigieuse vogue du drame
de la Porte-Saint-Martin.
— L'Ambigu-Comique a fait irruption dans le drame histo-
rique , mais le Paul l" de MM. Muret et d'Anglemont n'a
j>as l'intérêt poignant , les coups de théâtre et de poignard qui
|)laisent tant au boulevard du crime. C'est une conversation po-
litique , une tragédie en prose qui se termine par un assassinat
royal. Les auteurs se sont trompés de scène.
DESSINS.
La mort de la vieille Marguerite, \ ivr R • ■
Le canon grondait encore. . . 1
<
L'ARTISTE.
2^0
Cittcniturf.
Que voulez-vous? C'est riiistoire éternelle du libertin
(ju'on préfère au sage. Nous en sommes la depuis le com-
mencement du monde. Jetez une femme, je dis une femme
du premier limon, entre Abel et Gain son frère', cette
femme choisira Gain; c'est Gain qu'elle aimera a coup
sûr. Gain faiouclie , aux cheveux noirs, à l'reil noir, a
l'anie noire. Elle préfère tout cela aux cheveux blonds , a
l'ame blonde de son frère. G'est que les femmes aiment
tant a avoir petu- !
Haut et bas, chaumière et palais, c'est toujours le
même caprice féminin. La même adoration du faible pour
le fort ; le même instinct qui fait aimer ce qui fait peur.
Voyez les divinités sanglantes d'autrefois! La plus aimée
était celle qui voulait le pins de sang. De ce penchant du
cœur a favoriser les passions mauvaises, de celte passion
native de la fenune "a aimer, toute chaste qu'elle est, le
vicieux et le fort , la poésie a fait bien des récits , bien des
histoires, bien des drames. La tr.igédie de tout le dix-
septième siècle a roulé sur ces "contrastes. L'aniaut qui
déplaît est toujours l'amant le plus aimable, Pyrrhus est
préféré a Oreste , la charmante princesse du théâtre de
Racine s'abandonne de préférence aux passions qui la
poussent a sa perte. C'est Phèdre qui dédaigne le père
pour le fds, un méchant et intirpide chasseur de bêtes
fauves. Ainsi est biktie l'ame humaine ! Elle vit dt con-
TOME n. 24* LITHAISOII.
trastes, elle aime les passions qui la tourmentent, elle
bondit de joie à l'approche d'accidens inouis. Qu'importe
la catastrophe du cinquième acte? pourvu que la passion
soit satisfaite aux premiers actes. Qu'importe a Roxane le
retour du despote, pourvu qu'elle voie Bajazeten liberté.
Bajazet si fade, si mou, si cruellement Français!
Après quoi pour absoudre ces emportemens, pour don-
nerune leçon à ces passions mauvaises , arrive nécessaire-
ment la catastrophe de la fin. La coupe de Rodogune , le
voile de Monime dans Milhridate, le monstre de Phèdre,
ou bien encore le poignard du sultan dans Bajazet , leçon
tragique en beaux verset aux allnresdécentes dont nous ne
faisons plus aucune estime et qui seraient perdues pour
nous , si ce n'était pas un des apanages du talent de se
transformer en même temps que les passions.
Lisez l'histoire dte Louise. Son histoire est la même que
l'histoire de toutes ces malheureuses et adorables prin-
cesses du théâtre ; seulement l'héroïne est desceiulue de
cinq ou six degrés; elle s'est mise a notre niveau , elle est
devenue citoyenne et bourgeoise; elle s'est échevelée pour
nous plaire et nous convaincre ; elle s'est dépouillée de sa
couronne de papier doré , de .son manteau d'écarlate , de
ses perles fausses , de son fard, de son cothurne , de tout
son attirail dramatique fané, usé, perdu, souillé. Voyez-
la comme elle s'est faite simple , et boiuie , et douce , et
humble et vraie. Roxane s'appelle Louise , Monime s'ap-
pelle Louise , Phèdre s'appelle Louise , tout le monde
tragique s'appelle Lou'se. Toutes ces histoires guindées,
réunies en une seule qui pleure et qui souffre, ont pris
la robe de bure, le tablier noir, le décent escarpin, le bas
de coton blanc et la simple cornette du malin ; seulement
Louise a gardé cette furieuse passion que linnocencc re-
tient souvent pour lesméchansdont je vous parlais tout a
l'heure. Bajazet aussi , et Oreste, et lous les antres, chau.
gent de nom et d'état. Dans l'histoire de Loni.se il n'y a
plus de prince dans le monde jias plus que sur le théâtre.
Plus de prince , plus de roi , plus de nobles, plus rien
que de simples bourgeois ; Philippe le bon sujet , Nes-
tor le méchant sujet ; celui-ci doux , c^dme et rangé ,
et bien rais, qui ne va jamais a l'infâme usure des mont-
de-piété , actif, sobre et honnête, faisant des économies
pour ses vieux jours , amoureux de Louise en hoiinèlc
homme, implorant la main de Louise, la pauvre et hon-
nête fille, et résolu a faire sou bonheur. Philipp* est le
type perdu de nos jeunes premiers de théâtre, de nos
amans malheureux, de ceux qui pleurent , qui soupirent,
qui se frappent le front , qui se lamentent et qui .sont des
héros , et tout cela très-vaiuemcnt sans même s'attirer un
regard de l'objet si ardemment idolâtré.
Nestor, tout an rebours, Nestor emporté, violent, rail-
leur, ivi-ogne, mauvais sujet déclaré, bel hoiume , era-
24
UG
L'ARTISTE.
pi'unteur, amuseur, peu amoureux! celui-ra n'a qu'a
paraître , il n'a qu'a se montrer. Prends garde a toi ,
pauvre Louise ! Vous voyez tout de suite la passion tra-
gique qui recommence , aussi vraie mais plus emportée ,
plus neuve , plus ornée que dans vos belles grandes tra-
gédies ! Louise, a la première vue, aime Nestor le mau-
vais sujet; Roxane oublie tout pour Bajazet. Mais , moins
cruel que Bajazet et pourtant plus vrai mille fois , notre
héros bourgeois se laisse aimer par son humble sultane.
Bien plus, il l'aime autant qu'il peut l'aimer , moins que
l'estaminet , le vin blanc et le tabac. O quel drame ! alors,
quel drame Iquellepassion entre ces deux frêles créatures!
: — •Viens mon amant en casquette et en tablier! — Viens
ma maîtresse si timorée , si douce ! Pendant ce temps ,
Philippe, c'est-k-dire la passion innocente, timide, hon-
nête , Philippe se désole , il pleure , il est derrière la cou-
lisse a attendre, il est là derrière celte coulisse occupé 'a
se draper, a arranger son manteau, a regarder si son co-
thurne va bien! Vraiment, vraiment, nous sommes bien
heureux que le drame bourgeois se soit rencontré pour
nous dédoubler la tragédie antique. Nous sommes bien
heureux que Louise soit venue après tant de grandes prin-
cesses nous expliquer ces travers du cœur? Nous sommes
bien heureux que l'art bourgeois se soit emparé de cet art
de grand seigneur ; bienheureux , vraiment, car sans cela
que voulez-vous que fit la peinture avec ces passions de
vingt coudées? De grands tableaux d'histoire , n'est-ce
pas, des héros en bras nus et aux jambes nues? ne lais-
saut rien a faire au crayon qui jette en passant des formes
indécises, rien a faite au prosateur qui jette, sa pensée çà
et là , au hazard et comme elle vient!
Sur cette union du vieux drame , le drame grand sei-
gneur et le drame bourgeois , il y aurait grandement a
dire. Les doctrines dramatiques de Diderot n'ont pas eu
d'autre fondement. Suivons toujours l'histoire de Louise,
c'est-a-dire l'histoire de notre drame. Voyez l'avantage
du drame bourgeois sur tons les autres ! Les autres se ter-
minent tous par le poison ou le poignard. Poignard et
poison vulgaire, et facile moyen d'en linir avec ces mal-
heurs usés. Dans notre drame bourgeois Louise meurt bien
plus horriblement que cela. C'est la douleur qui la tue.
Rien que la douleur. C'est le cœur qui se gonfle et qui
éclate k force de chagrin. Elle meurt, "a son cinquième
acte; elle meurt ! Pu's voila le pauvre Philippe qui sort de
sa cachette et qui baise les pieds de celle qu'il aime en-
core. Voila le père qui revient a ce cadavre et qui reste
immobile ! Voilà enfin notre cruel type de scélérat aimé ,
qui revient de quelque orgie , et qui , a la lueur terne du
matin , aperçoit motte et blanche cette pauvre femme par
laquelle s'est laissé aimer! Ici je ne doute pas que notre
drame n'ait la supériorité sur tous les drames , notre pas-
^
sion sur toutes les passions de la même famille , sur tous
les héros du même genre ! Jugez de cela par vous même!
Ne préférez-vous pas cette douleur muette , ce pauvre lit,
a tout l'appareil du cinquième acte , a ce sang acheté a la
boucherie , a ces contorsions sur des tapis tragiques , à
cette période de la fin que l'acteur en mourant jette au
parterre au milieu d'un hoquet interrompu par des ap-
plaudissemens payés?
ScHELEGEL.
LA PETITE CHAMBRE
]:.'hotz:l de i.yons.
— Vrai Dieu ! voici une belle soirée ! — Voyez comme
les rayons de la lune dorment doucement dans ce léger
brouillard de novembre qui s'étend ainsi qu'un manteau
de vapeurs sur les toits fumeux de la rue de La Harpe.' —
Qu'il est doux et calme l'aspect de ces longues zones
d'ombre et de clarté bleuâtre qui tombent du 'haut des
maisons jusqu'au milieu de la rue , auprès du ruisseau qui
scintille par intervalle comme un ruban d'argent. — Tout
est paisible et silencieux ; l'air est frais sans être froid. —
Vrai Dieu ! voici une belle soirée !
— Tenez. — Voyez-vous cette petite fenêtre? — La-
bas tout en haut de ce grand mur noir?... Comme elle
brille loin au milieu de cette vapeur sombre et bleue ! on
dirait un œil rouge et enflammé qui inspecte les environs.
— Eh bien ! tous les jours cette lumière est la première
à s'allumer et la dernière a s'éteindre. — C'est singulier !
— Depuis trente ans ame qui vive n'avait mis les pied?
dans celte partie de l'hôtel de Lyons, et, depuis quinze
jours, lu petite fenêtre reluit comme un soupirail d'enfer !
— Depuis quinze jours?... Sainte Vierge i c'était la nuit
de la Toussaint au jour des Morts ! —
— Mais n'est-ce pas la que demeure ce vieux seigneur,
mcssire Paul de Lyons avec son fils , un jeune et joli da-
moiseau , ayant toujours beaux écus en main pour les bons
boutiquiers de la rue de La Harpe, belles paroles en bou-
che pour leurs filles ? — Par Dieu ! il n'est malaisé de de-
viner quel gentil oiseau messire Jehan a renfermé dans
cette petite cage!
Ah ! il n'oserait ! Ce vieux seigneur est si sévère ! — Et
puis, il en trouve assez au-dehors.
— C'est donc son père ' Que peut-il mettre dans cette
chambre?
Il y fait de l'or !.. — Eh! non. — Il y a caché quel-
i
L'ARTISTE.
HT
que ennemi de sa majesté le roi ! c'est un homme si fier et
si rude que mcssire Paul de Lyous !... — Oui, mais.... la
nuit de vendredi, entre la Toussaint et les Morts ! Si c'é-
tait xni sorcier que niessire Paul de Lyons !...
Ventre saint Quciiet ! qu'y a - 1 - il dans cette petite
chambre?
Et tous les soirs en se couchant, chaque bonne femme
du quartier jetait lui coup d'œil vers la petite fenêtre. —
inic brille encore! c'est singulier! Que peut-il y avoir
dans cette petite chambre ?
Kt le bruit grossit, ee répand ; chacun se dith l'oreille ;
messire Paul de Lyons est un sorcier ! Car, que fait-il le
soir en sa petite chambre?.. — Faites attention! La nuit
(le la Toussaint aux Trépassés ! — Vrai Dieu ! il serait
bien possible que niessire Paul de Lyons fût un sorcier!
Voyons un peu ce qu'il fait dans son hôtel !
— C'est une belle salle que la grande salle de l'hôtel de
Lyons ! Du milieu des soliveaux du plafond délicatement
sculpté pend une riche lampe d'argent. Devant la haute
cheminée est placé un grand fauteuil travaillé à jour, et
sur ce fauteuil , messire Paul de Lyons. C'est un homme
déjà sur l'âge , grand ; inie longue barbe grise qui flotte sur
les anneaux de sa massive chaîne d'or -, d'épais sourcils
gris sur ses yeux noirs et percans ; un large front, un air
calme, plein de dignité, ses deux jambes sont étendues
sur les deux hauts lévriers qui servent de chenets. — Il
se chauffe.
Un jeune homme a la taille élancée et svehe, richement
vêtu , est debout a quelque distaiice demère le fauteuil ,
roulant le bord de sa toque entre ses doigts.
— Jehan , dit le père rompant le silence. Comptons un
peu. — Puis, il continua écartant les doigts de sa main
gauche, et les parcoiu-ant successivement de l'index de
la main droite. — Vers la mi-septembre , 20 nobles d'or.
— A peu près autant au commencement d'octobre. —
Huit ou dix jours après , vous jugeâtes a propos un soir de
me vider la bourse et de vous emparer des 5 ou 6 angelots
d'or qui s'y trouvaient... — Le 29 octobre 500 livres; il
y a seulement de cela dix-sept jours. — Total 500 livres
tournois. — Croyez-vous qu'il n'y aurait pas la de quoi
défrayer luie honnête maison pendant trois mois?
A cela le damoiseau ne répondait pas grand'chose.
— Faites attention , mon père , que les 500 livres ont
été dépensés dans le ^oyage que vous m'avez ordonné
vous-même.
— Très-bien. — Vous êtes parti malgré vous a ce que
je vois; et c'était une indemnité pour votre complaisance
que ces trois cents livres ! Elle est à un haut prix votre
complaisance! — Et alors, puisque je payait votre vojage,
pourquoi l'avcz-vous fait si court?
Parce que je n'avais pas de quoi le faire plus long , mon
père.
— Ecoutez , Jehan. Quand comptez-vous cesser une
pareille conduite? petit a petit toute ma famille s'en est
allée... Encore mon dernier frère, il y a huit mois. —
Pour perpétuer notre nom, il faut vous marier; et com-
ment vous marier avec une pareille conduite? C'est im-
possible, Jehan, c'est impossible. Quelle est la demoiselle
bien née qui ne rougirait à votre nom? Quelle est celle
qui pourrait avoir accointance avec vous pcndantun jour
sansêlre compromise...
— Grand mercy , père. Je ne me croyais pas encore si
redoutable.
— • Trêve de vos impertinences. — Quand partez-vous,
Jehan ?
— Quand vous m'aurez donnévotre bourse, mon père,
répondit brusquement le jouvenceau d'un air jovial.
Malgré sa sévérité messire Paul de Lyons sourit.
— Tenez Malandrin , lui dit-il , et il lui jeta sa bourse.
— Le cadeau fait digérer le compliment, dit le jou-
venceau en la vidant dans la sienne.
n tint parole et sortit.
Messire Paul de Lyons resta un instant a regarder le
feu et h se chauffer paisiblement. Puis il jeta un coup-
d'œnil vers la porte par oii Jehan s'en était allé... autour
de la salle... — Il prit une petite lampe accrochée au man-
teau de la cheminée et partit.
Or, quelques nùnutes après ou entendit cj-ier les mar-
ches du vieil escalier qui conduisait a la petite fenêtre.
Les vieilles femmes remarquèrent ce soir que la lumièn'
se détachait plus vivement sur le ciel bleu... Elles virent
passer et repasser une ombre. . .
Qu'y avait -il dans cette petite chambre ?..
K Le temps sera beau, je crois? disait nonchalam-
ment messire Jehan tirant ses chausses au pied de son lit,
devant le feu brillant de son âtre. — Je crois que je vais
m'amuser bellement aujourd'hui !.. » Et le tricot de soii'
se déroulait lentement autour de la jolie jambe du damoi-
seau. Il interrompait même ce labeur de temps a autre
pour donner nu coup d'œil à sa boursette qui , plus arron-
die qu'a l'ordinaire , reposait sur le coin de la table. —
Je m'anniscrai bellement aujourd'hui , répétait-il , et un
sourire caressait ses lèvres roses.
ns
L'ARTISTE.
La toilette se faisait longue , et un jeune et pimpant
damoiseau tombant en la chambre ne vint pas la rendre
plus courte.
Vrai Dieu ! c'était plaisir de les entendre babiller et se
gaudiren riant.
L'ami ne fut lent h apercevoir la bourse. — Ah ! ! !..
Ce fut un cri d'admiration.
— Ventre saint Quenet ! et qu'en vas-tu faire , notre
ami Jehan? Tu Dieu ! nous allons nous bien ébattre cette
huitaine ! Et d'où te vient cette bonne aubaine ?
— Par Dieu ! et le père donc! dit Jehan en riant aux
éclats.
— Par Saint-Ferréol , c'est un joli petit homme de
père! Vertus d'Ahan, que de morale il t'a fallu avaler
pour arriver à cette agréable conclusion , que je voudrais
toujours ouir : Tenez , et cela sera le dernier ! — Mais si
ces jolies pièces allaient se changer en feuilles de chêne?
— Feuilles de chêne!., et pourquoi?
— Par Dieu ! ton père , c'est un sorcier, Jehan, c'est
un sorcier.
— Comment.
— Oui , Mortmahon ! c'est un sorcier, il va au sabat ;
on le voit s'élancer du haut de la cheminée au bout d'un
manche k balai avec feu et fumée !..
— Qu'est-ce a dire, messire Claude de Canteplure,
dit Jehan eu se levant.
— Ventre saint Quenet ! et il se fâche encore ! qui se
sent morveux se mouche , notre ami cher.
— Expliquons-nous, messire Claude, dit Jehan avec
sang-froid. Il me semble que vous poussez la plaisanterie
un peu loin. Où avez-vous pris ce mauvais conte dont
vous nous rebattez les oreilles ?
— Ma foi, noire ami cher, je l'ai pris dans la rue,
dans la bouche des gueux et des mauvais garçons du quar-
tier, messire Jehan — Et en ami, je venais t'en avertir.
— Mais encore!...
— Eh bien, sang-dieu, c'est mon page! — Tu vas
voir.
Et prenant le sifflet d'argent qui pendait k sa ceinture,
il siffla. — Le page fut d'un bond léger auprès de son
maître.
C'était un jouvenceau presque enfant , mince, rose, ma-
lin , qui vous regardait en face avec ses deux grands yeux
noirs.
— Page mon mignon , écoute , dit messire Jehan je-
tant un angelot sur la table, ceci est pour loi si tu dis la
vérité ; — et les étrivières si tu mens.
— Accordé, dit messire Claude.
— En ce cas, dit Jehan. — Quel est ce conte de sor-
cier que l'on fait sur l'hôtel !
Le page partit d'un grand éclat de rire, et regarda fixe-
ment Jehan.
— Pardieu , messire , c'est une drôle d'histoire , que le
grand Guyl disait la dernière vêprée, au cabaret de la
Gervaise, et que j'ai racontée a messire Claude pour le
faire rire a son coucher.
— Et que disait le grand Guyl , puisque grand Guyl
il y a.
— Il disait, reprit le page, s'efforçant de ne pas rire,
que de la rue des Cordeliers on pouvait aviser messire
Paul de Lyons exorcisant le diable par la petite fenêtre
de son laboratoire. — Et j'ai eu envie!... que messire
Jehan me le pardonne, j'ai eu envie de voir la figure
d'un sorcier.
— Et j'ai vu la petite fenêtre de la tourelle, la, où
personne n'habite depuis ma naissance , reluisante comme
un soleil!
— Plaisanterie ! interrompit Jehan , et du geste il ren-
voya le page.
Mais le soir^ une figure svelte et gracieuse, envelop-
pée d'une cape richement brodée, était assise sur une
borne de la rue des Cordeliers, regardant la petite
fenêtre. — Le ciel était bleu; et l'ombre vaporeuse des-
cendait sur la masse grisâtre de l'hôtel de Lyons/ — Tout
a coup... comme d'un éclat phosphorique... la petite fe-
nêtre s'allume et brille sur le ciel... — Le jouvencel
tressaillit; sa tête se baissa sur sa poitrine ; et à cet œil
brillant et malin , a ce profil régulier que dessine le pre-
mier ravon de la lune , vous auriez reconnu messire Je-
han. — Use leva et rentra furtivement dans l'hôtel.
— C'est singulier! qu'y a-t-il donc dans cette petite
chambre? Savez-vous qui pourra me l'apprendre?
Or , le père et le fils étaient assis k côté l'un de
l'autre , devant la vaste cheminée de la grande salle.
Messire Paul se tourna , et jetant a son fils un regard
ironique :
— Eh bien, Jehan ; vous êtes céans cette vêprée ! Vrai-
Dieu cela est extraordinaire! Qui donc me procure le
plaisir de votre compagnie?
— Ma foi, père, je commence k m'apercevoir que
vous avez raison
— Très-flatteur !
— Tous ces plaisirs nie laissent vide , — et je m'ennuie ;
— aussi je leur dis adieu pour quelque temps. Je veux me
livrer b l'élude.
L'ARTISTE.
UO
Messire Paul de Lyons se souleva sur son fauteuil , et
regarda fixement le damoiseau.
— Quel mauvais tour méditez-vous aujourd'hui , Je-
han, lui demanda-t-il avec sang-froid?
— Moi! mon Dieu , mon pèie, aucun ! répartit Jehan
simplement. Je veux sérieusement me livrer a l'étude ; et
pour vous le prouver, je vous demanderai un petit local
dans un recoin bien tranquille de l'hôtel, où je pourrai
lire et méditer en paix.
Messire Paul de Lyons lança à son fils un regard per-
çant sous ses épais sourcils gris.
— Votre appartement est assez vaste; Jehan, répondit-
il après un instant de silence. — D'ailleurs vous avez la
bibliothèque.
— Je crois, cependant, mon père
— Je vous dis que votre appartement suffit a vos grands
projets d'étude, reprit sèchement messire Paul.
— Oui , sang-dieu ! répartit Jehan lestement , d'au-
tant plus qu'ils pourraient n'être pas de longue durée. Et
ventre saint Quenet, il faut s'amuser taut qu'on est jeune.
Encore un an , et puis nous verrons !
■ — Jehan , je ne vous ferai pcs inutilement de la mo-
rale , je ne vous dirai qu'un mot. C'est que dans un an
vous serez majeur.
— Moi, mon père ! Je veux toujours être sous votre
tutelle jusqu'à mon mariage.
— Jehan , vous ne vous marierez de mon consente-
ment qu'en changeant entièrement de conduite. Amen-
dez-vous , et alors je verrai.
— Est-ce que vous avez une demoiselle en vue pour
moi , père !
Messire Paul de Lyons ne répondit rien.
— En attendant mon futur niariage , reprit Jehan avec
une joviale insouciance, un de mes amis est venu me de-
mander une petite chambre pour se loger un jour ou deux.
N'y en aurait-il pas dans l'hôtel ?
— Il n'y a rien dans l'hôtel pour vos amis , interrom-
pit messire Paul brusquement. 11 faudrait tout un palais
pour en loger un seul avec ses pages , ses chiens et ses
chevaux.
— Mais , mon père
— Vous pouvez lui dire qu'il aille chercher forttme
ailleurs.
Jehan secoua la tête et se pencha en sifBotant sur son
fauteuil.
En sortant du salon il alla se mettre en sentinelle sur
l'escalier qui conduisait a la petite chambre. — Mais las!
il y resta bien deux grandes heures a respirer le vent de
novemijre et personne ne parut , ni messire Paul de
Lyons, ni même le diable H rentra, en maugréant,
dans sa chambre.
Et cependant les voisins voyaient toujours la petite
fenêtre comme un œil rouge et brillant sur le haut mur
noir.
— Vertu d'Ahan ! — Qu'y a-t-il dans cette i)etite
chambre ?
Ah ! messire Jehan aurait bien donné les nobles et les
saints d'or de sa bourse à qui le lui aurait appris!
— Je le saurai demain , dit-il en se couchant.
I,e lendemain , messire Jean s'esquive après le repas et
court vers la petite chambre. Il monte rapidement l'esca-
lier délabré. — Tout est vieux el humide. — Une vieille
porte. — Dans un coin une espèce de vieux galetas rempli
devieux meubles moisis, de vieilles planches rompues. —
Il donne un coup de coude dans la porte — Elle
sonne creux comme un tonneau défoncé
— Ah! bah! c'est vieux! cela ne tient il rien! mur-
mura Jehan, et il allonge un grand coup de pied.. —
Tout retentit 'a l'intérieur, et dans le galetas, et sur l'es-
calier.. — Tintamare infernal! — La porte tint bon.
Le jouvencel étonné la parcourt des yeux , l'ébranlé
avec les mains. — 11 aperçoit des clous neufs.. — Ah!
ah ! dit-il , nous allons éjnouver celte bonne serrure. —
Un second coup de pied
— Hein!!!
Il se retourna... Sainte Vierge! c'était son père! l'air
calme, mais surpris.
Ah ! le damoisel était grandement déconfit.
— Eh bien ! Jehan, que faites- vous? — Qu'êtes- vous
venu faire ici?...
— • Ma foi, mon père, reprit Jehan avec malice, je ne
m'attendais pas a vous y rencontrer.
— Vous vouliez entrer, Jehan? répondit le père avec
calme. Que ne le disiez-vous? Venez , Jehan , voici com-
ment la porte s'ouvre.
Et, tirant une clef de sa ceinture, il tourna un double
tour. — La porte s'ouvrit.
Jehan se rangea contre le mur pour laisser entrer son
père qui passa devant... — Mais au moment où il allait
le suivre, la porte se referma brusquement et faillit à lui
frapper la figure.
— Mortmahom !!!,..
Ah! le jouvencel était furieux. — 11 resta un
sso
L'ARTISTE.
tout mamiiteux. — Puis redescendit rapidement l'esca-
lier, tempêtant, maugréant, jurant a chaque marche.
— Ventre-Dieu ! qu'y at-il dans cette chambre?
Mais il y avait des clous neufs a cette porte ! — Or ,
celui qui les avait fait mettre devait être dans la confi-
dence. Il s'adressa donc au vieil intendant.
— Oui . — Il est vrai. — Avant le départ de monsieur
pour sa terre. — Monsieur aurait pu le savoir ; — mais
monsieur est jeune et ne s'occupe pas de cela. — C'était
quelques jours avant le départ de monsieur. — Monsieur
votre père m'a donné l'ordre d'apprêter ce petit local ; —
Cela s'est fait sans bruit et secrètement , mais cela a été
richement arrangé ; ah ! cela est vrai !. .
— Et qui habite maintenant cette chambre ?
— O mon Dieu ! je ne sais même pas si elle est habi-
tée.— Si messire Jehan l'ignore, comment le saurais-je?
1 — Vous pouvez le demandera monsieur votre père. Oh !
pour lui , il doit le savoir.
— Mais c'est à vous que je le demande , interrompit
brusquement Jehan.
— A moi ! Oh mon Dieu ! je n'en sais rien , rien du
tout.
Jehan tourna sur le talon et sortit.
Le reste de la matinée , messire Jehan fut absent , il
dînait en ville ; — ou plutôt dans le petit galetas à la
porte de la petite chambre.
Certes, ce n'était pas une station agréable pour l'élé-
gant damoiseau. — Une odeur de moisi et de poussière
dans ce galetas. — Puis le vent de novembre qui se faisait
bellement sentir... Messire Jehan frappait des pieds, et
soufflait dans ses mains. — Enfin il ouit monter pesam-
ment dans le petit escalier... « Ventre -Dieu! si c'était
messire Paul ! » Jehan se serre contre le mur, se fait pelit.
Ah! c'est le vieil Anselme, l'intendant. Il porte un
panier bien couvert. Il le pose à teire, puis il reprend
haleine... — Il cherche, tire lentement une clef, souffle
dedans , la frappe "a plusieurs reprises contre la rampe en
fer et ouvre. ■ — Au moment où il se baisse pour reprendre
le panier et qu'il se relève... Ah !.. Messire Jeiian était
passé devant lui > et soulevait déjà la tapisserie delà porte
intérieure...
Le bonhomme leva les mains au-dessus de sa tête aussi
haut que ses bias pouvaient s'étendre , — et descendit
précipitamment l'escalier.
La porte était ouverte et Jehan dans la chambre —
mais il n'y avait personne.
C'était une jolie chambrette , élégamment décorée. —
Une riche tenture, — un lit aux rideaux moirés , — un
prie-dieu auprès du bon feu de l'àlre, — une table et des
cscabelles bellement sculptés , — une lampe d'argent
aux soliveaux , — un air d'aisance et de richesse dans
cette petite chambre ; — mais elle est vide
— Hein ! hein ! toussa Jehan.
— Mon bon Anselme! dit une douce voix féminine
sortant d'une tapisserie qui fermait sans doute un cabinet
— Mettez tout cela sur la table ; je viens tout a l'heure.
— Ahie! dit Jehan entre ses dents. Je voudrais bien
voir la bouche d'où sort cette petite voix si fraîche ! —
Ah ! monsieur mon père ! nous verrons si cela sera pour
vous seul !
Mais le temps était précieux et la tapisserie ne bou-
geait pas.
— Damoiselle ! dit Jehan , c'est que j'ai une lettre...
Le jouvencel oubliait qu'il n'avait pas la voix d'An-
selme.
— Qu'est-ce que cela ! dit la voix ; et la tapisserie s'é-
carta brusquement.
Or parut ii l'ouveiture une charaiante figure blanche
et rose ; deux grands yeux bleus Ce fut l'apparition
d un instant — Elle poussa un cri, etle rideau tomba
comme un nuage.
— Je suis sûr que c'est mon cousin Jehan , murmura
la voix avec une frayeur enfantine.
— En vérité, damoiselle^ dit Jehan s'avançant vers la
tapisserie, je ne puis savoir pourquoi
— Oh! mon Dieu, dit la jeune damoiselle d'un ton
plus effrayé encore , n'avancez pas messire Jehan ! J*
vous en prie et supplie , allez vous-en ! Si on savait !
Et la jolie figure reparaissait a l'ouverture de la tapis-
serie joignant les mains.
— Par- Dieu , ma jolie cousine , dit Jehan en riant , et
s' élançant d'un bond vers la tapisserie, je m'en vais vous
faire voir si je suis si effrayant....
— Très-bien , Jehan ! dit une voix forte a l'entrée.
Le damoiseau se retourna brusquement.... Vent
saint Queuel ! c'était son père !
— Mon oncle ! s'écria la damoiselle avec joie ; et elle
courut se pendre a son bras.
— Parbleu ! mon père, murmura Jehan en suivant de
l'œil le contour gracieux de sa taille svelte, vous êtes
arrivé bien mal à propos !
— Jehan ! répète messire Paul d'un ton irrité. — Je
vous ordonne de sortir !
Jehan s'inclina et. sortit.
I|
L'ARTISTE.
^
ir
Un quart d'heure après , messire Paul de Lyons faisait
appeler Jehan dans la grande salle.
Jehan, lui dil-il, je consens a vous pardonner ce
qui s'est passé, mais a condition que vous garderez sur
:ette aventure le silence le plus absolu.
— Je vous le promets , père , répondit Jehan.
— Maintenant, reprit nicssire Paul de Lyons, je vais
tout vous expliquer. Mon pauvre frère qui trépassa il y a
huit mois, laissait une fille élevée dans le couvent de
Noyon. La règle l'obligeait de sortir au comuicncemeut
de ce mois , et la sœur de sa mère ne pouvait la recevoir
de plusieurs jours. Je dus donc m'en charger : mais avec
votre conduite, Jehan , avec le renom que vous vous êtes
fait dans le monde, pouvais-je la laisser seule avec vous?
— Devais-je de plus exposer cette jeune fille sans expé-
rience a voir tous les jours un scélérat bàli comme vous?
— Cela était impossible. — Je pris le parti du secret, —
et je veux le garder jusqu'au bout. Jehan , je vous défends
de chercher "a pénétrer en mon absence en la petite
chambre de l'hôtel.
— Mais avec vous, mon père?
— Je ne vous dis qu'un mot, Jehan. Voulez-vous
changer de conduite ?
On ne sait quelle fut la réponse du damoiseau, mais
au bout de six mois, l'être mystérieux de la petite chambre
était assis en la grande salle entre son père et son époux .
Jules Tonin.
:Hj)frfu îrce |)ubUfatiojt0.
TALES OF MY LAÎÎDLORD,
FOL'IVTH A>'D LAST SESinS.
CASTLE DANGEROUS.
(CosTïS DE MOs Ilôrr. , 4° cl dernière série. LeCiiatfac niiiiLLKUX '.)
Lorsque j'.ii vu celte ((tiatrième série des Contes de mon
Hôte annoncée comme l.i dernière, je n'ai pas voulu prendre au
sérieux une nouvelle qui devait répandre le deuil parmi les
nombreux admirateurs de sir Waltcr Scott. Mais ce que je pre-
nais pour une ruse do libraire n'est jiourtant que l'exacte vé-
rité. Waltcr Scott a vieilli comme tout le monde, pendant qu'il
écrivait ses pages délicieuses où l'art du romancier sut embellir
' Un vol. in-S", conlcriant aussi lîobiut of Parts. Prix : j fr. Paris,
Baudry, rue du Coq-Saint-Honorc.
de tant de charmes la science de l'antiquaire. 11 a vieilli l Mais
qu'on ne s'y trompe pas : cette imagination puissante et variée,
cette érudition profonde , ce goût délicat, cette sensibilité ex-
quise, tout cela «st encore plein de vie; son corps seul est use
par les veilles, et si la Providence prend en pitié notre pauvre
littérature du dix-neuvième siècle, elle ne refusera pas à l'au-
teur de IFaverley la santé qu'il a l'espoir de retrouver loin des
montagnes de sa chère Ecosse , sous l'influence d'un climat plus
heureux. « Alors Walter Scott viendrait revoir ses ancieas
» amis , et s'il ne reprenait pas ses vieilles habitudes de roman-
» eicr , il trouverait au moins quelque autre genre de Uttérature
» qui , peut-être , ne ferait pas dire au public :
» Qu'an vétéraa a tort de rester sur la icèae. »
Tels sont les adieux qu'au mois de septembre dernier l'au-
teur de fVaverley, sur le point de mettre à la voile, adressait
aux lecteurs nombreux qui , en France comme en Angleterre^
ont payé, par leur admiration, tout ce qu'ils devaient de jouis-
sances à l'heureuse fécondité de son talent.
Je ne sais quelle serait la forme nouvelle sous laquelle vou-
drait reparaître un des écrivains les plus populaires du dix-
neuvième siècle , mais quelque foi qu'on ait au nom de Waltcr
Scott, on ne peut imposer silence à ses regrets, lorsqu'on se
rappelle tous ces ouvrages , qui furent si nombreux et si heti-
i-euscment variés, que, pendant long-temps, la renommée incré-
dule partagea entre plusieurs la fatigue et la gloire de leur crta-
tion. Pourquoi donc abandonner une raine si riche et si bien
exploitée ? N'y a-t-il plus en Ecosse quelque site pittoresque a
décrire , quelque légende à raconter ? Si Waltcr Scott n'a pas
épuise tous ces souvenirs , s'il lui reste encore à nous apprendre
quelque chose de l'histoire de sa patrie , où trouvera-t-il , ail-
leurs que dans le roman, une forme plus variée, plus complète
et plus dramatique ? N'a-t-il pas su y faire paraître le moyen
âge tout entier , depuis le serf sauvage et indompté , qu'il nous
présente sous les traits caractéristiques de Gurth , jusqu'au
frère d'armes de Philippe-Auguste , le superbe Richard Cœur-
de-Lion? Les mœurs, les costumes, les préjugés, tout, jus-
qu'aux paysages pittoresques des montagnes de l'Ecosse , n'a-t-
il pas été mcr\-eillcusemcnt décrit dans ces romans délicieux
qui ont le rare privilège d'intéresser la jeunesse et d'instruire
l'âge mûr? Si l'on voulait apprécier à son juste mérite l'influen-
ce de ce talent remarquable , il ne suffirait pas de vanter la
touche délicate et la fraîcheur de coloris du peintre qui a réa-
lisé tout ce que l'imagination d'un artiste peut rêver de plus
poétique, lorsqu'il a offert à nos regards étonnés les traits vifs
et spirituels de Diaua-Vernon à coté de la noble et mélancolique
figure de Rcbccca. Il faudrait voir aussi dans ces tableaux ani-
més du moyen âge la critique île nos froids historiens , qui s'i-
maginent avoir reproduit les siècles passés quand ils ont minu-
tieusement enregistré la série chronologique de quelques actes
officiels. Peut-être même devrait-on reconnaître au romancier
anglais un mérite plus grand encore, celui d'avoir amené par
la paisible influence de la littérature , quelques relations d'ami-
tié entre deux peuples fait pour s'estimer et que les préjugés
d'une vieille antipathie nationale divisaient depuis plusieurs sic-
252
L'ARTISTE.
des; mais un paieil examen nous mènerait presque à faire de
la diplomatie et nous ferait oublier le Château périlleux , qui
est, pour nous , d'un plus liaut intérêt.
On ne s'e'tonncra pas que le dernier des Contes de mon hôte
consacre un souvenir glorieux pour la patrie de Waller Scott.
C'est le tableau d'une de ces luttes nationales qui réveillait in-
cessamment la rivalité haineuse de l'Ecosse et de l'Angleterre.
Le cliâteau périlleux , antique résidence de la famille des Dou-
glas , devint par sa forte position , et plus encore par l'audace
des seigneurs qui l'iiabitaient, le point d'attaque des rois d'An-
gleterre et le théâtre de plus d'un combat acharné. La posses-
sion du château entraînait la soumission de toutes les campa-
gnes environnantes dont les habitans /quoique liés de cœur à la
cause des Douglas et de l'Ecosse , ne pouvaient cependant pro-
longer une insurrection sans être appuyés par la garnison de ce
poste important. L'époque choisie par l'auteur est le dernier
mois de l'année i3oG, c'est-à-dire le mois de mars; car au
quatorzième siècle , et long-temj)s après , le dimanche de Pâques
a toujours été le premier jour de l'année. Alors le château pé-
rilleux élait au pouvoir d'un gouverneur anglais , Sir John de
Walton , qui s'était engagé à le défendre pendant un an et un
jour contre les efforts du jeune Douglas, et qui au bout de ce
terme devait recevoir du roi d'Angleterre, en récompense de
son dévouement , la propriété du château et de tous les domai-
nes qui en dépendaient.
Ce n'était pas trop d'une promesse aussi magnifique , si l'on
songe que le château périlleux souvent conquis par les Anglais
leur avait toujours été enlevé au bout de quelque temps par
quelque tentative audacieuse des Douglas et de leurs intrépides
partisans. Sir John de Walton ne négligeait donc aucun moyen
pour remplir avec honneur l'obligation qu'il s'était imposée.
De son côté le jeune Douglas menacé d'une ruine complète , et
soutenu d'ailleurs par l'amour de ses vassaux , n'avait pas re-
nonce à rentrer dans le châtaau de ses ancêtres. Des prophéties
d'anciens bardes étaient répétées de bouche en bouche , et mal-
gré le courage du gouverneur anglais, malgré la sévère disci-
pline de la garnison et la position à peu près inexpugnable de
la forteresse , c'était une croyance populaire que Sir John de
Walton ne pourrait pas accomplir sa promesse , et que par un
de ces stratagèmes merveilleux dont la tradition avait conservé
le souvenir, le propriétaire légitime avec l'aide de Dieu, de
son épée et de quelqu'un de ces êtres surnaturels auxquels on a
foi dans les montagnes de l'Ecosse , finirait par planter son
étendard victorieux sur les murailles du château paternel! Si
on se rappelle d'ailleurs qu'à celle lutte déjà si populaire se
rattachait la cause de Robert Bruce, et de l'indépendance na-
tionale de l'Ecosse , on devinera tout l'intérêt qui doit s'attacher
au développement d'un sujet aussi dramatique.
Le Château périlleux est en effet une des productions les
plus attachantes qui soient sorties de la plume de Walter Scott.
On voit revivre dans ces récits pleins de charmes les chevaliers,
les troubadours, les moines et les damoiselles du moyen âge ,
avec leur passion d'honneur et de poésie , de dévotion et d'a-
mour. C'est une vie nouvelle pour nous, mais aussi naturelle
(ju'originale 5 c'est l'humanité avec d'autres passions, d'autres
mœurs, d'autres costumes; mais l'humanité étudiée avec une
infatigable ardeur, et comprise avec une merveilleuse délica-
tesse. Quand on n'est pas réduit à regarder ces peintures char-
mantes à travers le miroir toujours infidèle d'une traduction ,
on ne peut se dissimuler qu'en France le mérite de Walter
Scott est apprécié au-dessous de sa juste valeur : car on le juge
sans connaître son style, et, depuis long-temps, l'auteur de
fVaverlej est placé au premier rang parmi les prosateurs anglais .
Il est des personnes qui demanderont peut-être si le Château
périlleux doit être mis sur la même ligne ({ulvanhoé ou Roh
Roj'. Pour moi , je ne conçois guère cette manie de critiquer
un auteur par ses propres ouvrages. D'ailleurs , les parallèles ,
en fait de grands hommes comme de romans, me paraissent
fort peu instructifs. Tout ce que je puis dire , c'est que le Châ-
teau périlleux est , à mon sens , la publication la plus remar-
quable qu'ait vu éclore l'année i83i.
N ueW.
— M. Paulin , libraire-éditeur , place de la Bourse , a mi»
en vente un jitlas géographique et statistique des départe-
mens de la France et de ses colonies. Chaque carte compo-
sant cet atlas se vend séparément et à très-bon marché. Le prix
de l'atlas complet et relié n'est pas lui-même très-élevé , et
d'ailleurs l'éditeur offre aux acheteurs des facilités qui en ren-
dent la possession accessible à tout le monde. On reçoit le prix
de l'Atlas complet en deux ou trois petits bons pour la facilité
des acquéreurs.
La principale intention de l'éditeur , en choisissant ce mode
de publication , est de répandre ses cartes jusque dans les plus
petites communes de France. Il serait à souhaiter, en effet, que
chaque salle de mairie possédât au moins la carte générale de
France et la carte spéciale du département dont la commune fait
partie.
— Au moment oii tout ce qui a rapport à la Pologne trouve
en nous tant de sympathie , c'est presque une bonne fortune que
ce qu'on publie sur ce malheureux pays. Un des hommes qui
s'est le plus occupé de son pays , le feu comte Maleszewski ,
grand référendaire d'état, a laissé inédit une histoire de Pologne
qui, sous le simple titre d' Essai historiqtte et politique, contient
beaucoup plus de choses que l'essai incomplet de Rulharès. Ce
volume, écrit en français , vient de paraître avec un portrait de
l'auteur et une notice historique pleine d'intérêt. Chez H. Four-
nier, rue de Seine, n° ag.
— M. le Directeur des Musées a prévenu les artistes que l'oU
verlure du Salon aura lieu le i"' avril prochain.
DESSINS.
Louise. — Par Alfbed Johan>ot.
jt'Vie Surprise. — Par CuAroNMÈRE.
L'ARTISTE.
2o3
r
l3faur-^rtô.
DE L'AVENIR DES ARTS.
« Une ère nouvelle s'ouvre pour l'humanité : adieu les
aits. Dans la grande ciisc qui se prépare, quelle main
d'honiuie ne s'empressera de quitter pour uu fusil le
crayon , la plume ou l'archet? »
Depuis Sauchonialon , cette phrase se transmet de gé-
nération en génération. Toute période de quinze ans a
marché grosse d'une conflagration universelle , et bon
nombre de ces grossesses sont arrivées jusqu'à terme ; ce-
pendant aucun siècle ne s'est fermé encore déshérité de
tout culte rendu aux arts.
Que font nos orages aux artistes, ii ces fous sublimes ,
comme nous les qualifions, qui, dans leur sphère élevée,
vivent de leur vie a part , de leur vie molle et rêveuse, et
redoutent d'effleurer du pied le sol de la politique si
mouvantet si volcanique? Phidias verse son anie ix l'ivoire
JÈt au marbre, et oublie de conspirer contre Périclès qui
confisque le pouvoir. Apelle n'eut jamais, que je sache,
la velléité de poignarder Alexandre. Auguste affronte le
matin les poignards des factions qui déchirent l'empire ,
mais le soir il trouve joyeuse vie dans un banquet d'ar-
tistes et de poètes. Qu'importe a Michel-Ange et à Raphaël
que les tyranneaux et les chétives républiques pour qui
ils daignent exercer leurs pinceaux s'entre-dévorent en
invoquant le droit divin ou populaire? Les grands génies
du grand roi prennent peu d'intérêt a la huile Unigenitus
et a la guerre de succession. David s'égare un instant sur
les bancs de la Convention; survient la face héroïque de
Bonaparte, et le peintre du Jeu de Paume, de Brutus et
^Horace , abamlonne ses républicains pour peindre un
couronnement d'empereur. 11 avait fait le portrait de Ma-
rat, il fait celui d'un pape, et tous les deux également
chefs-d'œuvre, et cela sans bassesse , sans cupidité, par
cntrahiement , parce que dans toute chose son imagina-
tion ardente s'empare du côté poétique seul , et rougirait
de compter avec de mesquines convenances. Poiu- lui le
monde ne se fractionne point comme pour les politiques
en peuples et en partis. Le monde , c'est lui, lui dans le
cerveau de qui bouillonne une pensée ; puis vient l'hu-
manité entière son juge. Est-il mécontent de l'arrêt, c'est
à la postérité qu'il en iippelle.
Les arts continueront donc a fournir , comme par le
lassé , leur contingent d'hommes célèbres aux corapila-
eurs de biographie. En merveilles d'arts, le producteur
ne manquera pas; mais le consommateur où le trouve-
TOME n. 25' LIVRAISON.
rons-nous ? Dans cette France cupide , plus de nobles oi-
sifs ; c'est il qui prèt^hera le plus haut rn faveur del'nti-
lité ! Voyez les capitaux se ruer vers les routes en fer, les
canaux, les bateaux à vapeur.
Eh ! messieurs les artistes, tant mieux , mille fois tant
mieux ! Notre industrie date de trente ans a peine. Les
traités de! 81 o, en nous doiniant une position secondaire,
ont jusqu'ici restreint son essor. La France est pauvre
encore , mais commence a comprendre par quelles voies
une nation arrive a la richesse, et bientôt pourra entrer
largement dans cette voie. Qu'elle prospère au-dessus de
toutes les autres nations, que parmi nous s"arron<lisscnt
comme en Angleterre ou en Hollande , comme jadis »
Florence , a Gênes , à Venise , de colossales fortunes ; et
cet or qui aujoiu'd'hui , a votre grand désespoir , court
aviver une usine ou aplanir une colline , reviendra
demain couvrir les toiles de vos tableaux ou s'entas-
ser en piles sur le socle de vos statues. C'est pré-
cédés par le commerce que les arts ont visité successive-
ment les villes italiennes au moyen âge. Ils ne refusent
plus cet honneur a certaines villes de la puritaine Amé-
rique depuis que les spéculations de la plus haute
industrie y ont accumulé des fortunes bien au-dessus de
celles que les premiers Yankees durent "a leurs modestes
opérations agricoles. Où les produits des arts sont-ils le
plus recherchés? où les artistes de tout genre sont-ils le
plus grassement rétribués? A Londres, dans le pays où
florissent le mieux les doctrines utilitaires, la où l'on cal-
cule le plus àprement l'intérêt d'un schelling , mais là
aussi où se rencontrent le plus d'hommes qui , par cela
qu'ils ont consacré leur jeunesse et leurs capitaux à un
travail fructueux , se trouvent à même de consacrer dans
leur âge mûr des revenus énormes "a leurs délassemens in-
tellectuels.
Sous le rapport financier , les arts seront un jour en
France dans la situation la plus brillante où jamais on les
ait pu voir. Les galeries ont disparu avec les grands sei-
gneurs; mais contre dix galeries vous gagnerez mille ca-
binets de riches particuliei-s.
La liberté qui, après une courte lutte encore peut-
être, va se consolider pour long- temps parmi nous,
activera le plus haut développement de notre indnstiie,
et ajoutera d'immenses capitaux à ceux que la nation
possède déjà : le tout au profit de chaque classe et prin-
cipalement de celle des artistes , car les jouissances du
luxe seront alors à la portée de plus de personnes. Voilà
le sens dans lequel il faut entendre que la liberté féconde
les arts; et non, comme on le répète bonnement, parce
qu'aux époques de liherté l'inspiration de l'artiste est
plus heureuse. L'artiste s'iu.spire à toutes les formes de
gouvernement , et s'échauiïe aussj heureusement à tous
2S-4
L'ARTISTE.
les sentimens , a toutes les passions. Qu'est-ce dans les
arts que le choix du sujet? Le mérite de l'exécution seul
détermine en faveur de l'œuvre la sympathie des con-
naisseurs et de la postérité. Les hymnes du conventionnel
Chénier sont restés au-dessous des chœurs d'Esther. La
statue du républicain Desaix , sur la place Dauphine , a
moins d'admirateuis que le Faune antique. Le Léonidas
aux T/iermopjles pâlit devant une Sainte-Famille de
Raphaël. L'admirable Marseillaise ne vaut pas \eStabat.
Fatale ressource, objecterez-vous , que la munificence
des particuliers, si l'on supprime du budget le chapitre
heaux-arls ! adieu le grandiose, tout se rapetisse a la
taille des mécènes bourgeois.
Sous un gouvernement libéral , quelque forme qu'il
adopte, les arts exilés du budget! les arts qui chez nous
ont acquis droit de cité, et en échange ont doté la nation
d'un sens nouveau ! ne le redoutez pas. Nous construi-
rons désonnais peu de Versailles, peu d'églises, mais
partout des palais de bourse , et des salles d'assemblées
électorales. Leur façade étalera des statues et des bas-
reliefs ; l'intérieur resplendira de peintures. Quand tous
nos fleuves seront couverts de ponts, nous enrichirons
nos ponts d'ornemens. Le Directoire et Napoléon ont
assez accoutumé nos yeux au faste monumental, pour
que le badaud le plus encroûté exige aujourd'hui au
moins une colonne ou une fontaine sur la moindre place.
A la Bourse, on a vu certains coulissiers oublier jusqu'à
cinq secondes l'amertume d'un report a perte, en laissant
leur regard usé sur des chiffres se rafraîchir aux fresques
du plafond. ,
Qu'une voix s'élève pour proposer la suppression bru-
tale du subside si légitime accordé aux aits, et la France
entière répondra par l'épithète de vandale. Mais il est une
mesure vivement réclamée et sur laquelle tout le monde
est "a peu près d'accord : transporter la somme votée du
chapitre de la maison du roi a celui du ministère de
l'intérieur. Cette mesure , le respect dû "a la nation la
commande.
Peu de députés ont le consciencieux héroïsme de
descendre dans l'-abîme d'une vérification de comptes,
de suivre une somme Te long des mille échelons sur les-
quels elle a dû poser avant d'atteindre sa destination
prescrite; et lorsque le Décius se présente, que d'ob-
stacles a vaincre avant qu'il obtienne seulement de se
faire indiquer l'ouverture du gouffre ! pour an-acher au
dernier commis d'un ministère le moindre renseigne-
ment, la plus chétive expédition, il faut faire fende tous
ses droits, et de la tribune battre long-temps en brèche
le banc de l'hcptarchie. Dans cette lutte les persévérans
n'ont pas tous échoué; on triomphe parfois de tout un
ministère, mais le moyen d'amener à capitulation un in-
tendant de liste civile ! Il tire entre vous et lui le rideau
dont le moindre particulier a le droit de voiler ses lares.
Il retranche savamment son budget spécial derrière le res-
pect dû a la personne du monarque; et c'est un Gibraltar
que la stratégie législative a reconnu inexpugnable.
Si le bon sens doit gagner au dépôt des fonds nationaux
en des mains plus régulièrement comptables , les artistes
ne peuvent que gagner aussi a la remise du sceptre des
arts en des mains responsables plus légalement. Que les
commandes de tableaux , que les récompenses se distri-
buent par le roi en personne, ou comme c'est l'usage par
son délégué; ou qu'un jury national prononce, le savoir-
faire et non le savoir emportera constamment la première
part. Nous le savons, l'intrigue a plus que le génie l'épine
souple en cour, et le jarret mational vers les antichambres;
mais plus le juge se trouvera rapproché du coup de l'opi-
nion publique, et moins ses lumières seront exposées à
faillir, moins l'erreur sera sujette à récidiver, l'affection
à s'engouer, la prévention haineuse "a s'invétérer. Or dans
nos mœurs le roi habite une région interdite "a la critique,
et où ses délégués parviennent k se réfugier aussi, tandis
qu'un jury, académiciens ou autres , siège la face 'a face
avecl'épigramme, et se voit contraint demotiversonan'èt.
Prévaricateurs ou ineptes, ils s'armeraient en vaio d'une
triple cuirasse de suffisance, mille traits les percent a
jour, jusqu'à ce qu'enfin la voix publique jette a bas le
tribunal. Grâce "a elle , si le génie , inhabile a soigner un
succès, et d'une allure tant soit peu flâneuse, n'arrive pas
encore aussi vite que l'intrigue, il lui restera cependant
l'espoir presque certain de toucher le but après elle.
S. G. L.
D'UNE DESXrVATIOX N'Ol'VELLE DONMÉE AU MISÉE.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une cour,
noble ou bourgeoise peu importe, ne doive pas avoir ses
fêtes, ses bals, ses plaisirs. La liste civile est largement
dotée, donc que la couronne soit libérale et magnifique;
on donne de l'argent , beaucoup d'argent au roi citoven ,
qu'il le rende "a la nation en luxe , en spectacles, enencou-
ragemens "a l'industrie et aux arts , c'est notre avis.
Aussi est-ce avec joie que nous avons vu la cour
s'égayer , l'un des jours de la semaine dernière. La poli-
tique, cette déité tracassière grelottait ce jour-là tristement
à la porte, laissant députés, pairs , excellences , coaseil-
1ers d'état, diplomates, états-majors de toutes sortes,
sauter , tournoyer dans les galopades ou la chaîne anglaise,
pêle-mêle avec les demoiselles du juste-milieu ou de l'op-
position, et les nobles dames qui trouvent toujours les
Tuileries changées , mais qui commencent à voir que ce
L'ARTISTE.
*■
235
H n'est plus tant à leur désavantage. Que voulez-^ous? en
France on se fait vite aux manières de cour.
Une chose prodigieuse, nous a-t-on dit, après le nombre
des assistans, c'était celui des cristaux, des tentures, des
candélabres , des chaises, des tabourets ( vieux style ) tirés
en cette occasion de la poudre du Garde-Meuble et des
caveaux du Louvre. Il y a tel meuble qui n'avait point
servi depuis le mariage du régent.
Lorsqu'au matin la fête s'éteignit , les cristaux et les
I: ^ A'ermeils regagnèrent, comme on pense bien, ponctuelle-
B ment l'office ; mais que faire des vieilles banquettes et des
tabourets séculaires ? On ne voiture pas tout un mobilier
I' ^^ des Tuileries au vieux Louvre en un clin d'oeil ; et puis
H l'air était vif, le froid piquant, les valets harassés. Ces
messieurs se regardaient soufflant dans leurs doigts. Ils y
I seraient peut-être encore si une forte tête de l'endroit, on
■Ene dit pas laquelle, n'eût conçu une idée, idée heureuse
qu'on exécuta sur-le-champ. Tout Paris sait aujourd'hui ,
I grâce h la journée du 29 juillet, qu'une certaine porte
^P communique des Tuileries a la grande galerie du Musée ;
c'est dans cette galerie que sont .placés les tableaux des écoles
espagnole, flamande, italienne : c'est là aussi qu'on mit
IH( à couvert les vieux meubles.
Le dimanche arrive et avec lui le public au Musée.
^ Voyez-vous d'ici l'étonncment et les figures, à l'aspect
K des sergens de ville et de la livrée gardant le mobilier
^Broyai !
^m Notez bien que le mois de janvier est, de tous les mois
^Bde l'année, celui qui attire le plus d'étrangers et d'habi-
tans de la province dans la capitale. S'ils désirent voir la
galerie, je les engage a remettre leur visite a l'année pro-
chaine , il faut espérer qu'a cette époque les salles seront
entièrement désencombrées. Et toi, pauvre artiste, qui
obtient a grand'peine le privilège de visiter dans la se-
maine ces salles mal chauffées, ne t'avises pas au moins
de la fantaisie d'aller ranimer ta verve aux rayons de ces
vieux chefs-d'œuvre. Un valet, nonchalammenr étendu
sur un sofa poudreux, occupe la place que tu convoite-
rais vis-a-vis de Raphaël , le chef-d'œuvre de Murillo
est offusqué par le chapeau a cornes d'un alguazil;
tu verras bien un des portraits de Rembrandt, mais les
trois autres je te défie d'en approcher; des Lebrun, des
Vanloo, des Boucher, des Jouvcnet, les voila, rassasie-t-
en; mais les Guide, les Corrège, les Titien, tu ne peux pas
les voir. Respect aux vieux meubles de la couronne!
Nous répétons que nous ignorons a qui peut être venue
l'idée d'une aussi étrange innovation dans les embellisse-
mens du Louvre. Il est présumable que les plaintes qui se
sont élevées de toutes parts étant parvenues a un auguste
personnage, on se sera empressé aujourd'hui de rendre,
au public un privilège que personne encore n'avait songé
h lui contester, et aux galeries dn Louvre leur véritable
destination, celle d'être un musée et non p.is un garde-
meuble.
Cittcniturc.
I<'ŒZZ. SANS PAUPIERE'.
« I/allowe'en , Hallo^ve'en ! criaicnt-ils tous; c'est ce soir
» la nuit sainte, la belle nnit des skclpirs * et des fatries ' !
» Carritk ! et toi , Colean , venez-vous ? Tous les paysans de
» Carrick-Border ' sont là; nos Mcgs tt nos Jeannics y vien-
» dront aussi. Nous apporterons de bon whiskey dans des brocs
» d'e'tain, de l'aie fumeuse, le parritch ' savoureux. Le temps
» est beau; la lune doit briller; camarades, les ruines de Cas-
» silis-Downans n'auront jamais vu d'assemblée plus joyeuse I »
Ainsi parlait Jock Muirland , fermier veuf et jeune encore.
Il était , comme la plupart des paysans d'Ecosse, théologien ,
un peu poète, grand buvenr, et cependant fort économe. Mur-
doi'k , Will Lapraik , Toin Duckat, l'entouraient. La conver-
sation avait lieu près du village de Cussilis.
Yons ne savez sans doute pas ce que c'est que rHallowc'en :
c'est la nuit des fées; elle a lieu vers le milieu d'août. Alors
on va consulter le sorcier du vil'age; alors tous les esprits fol-
lets dansent sur les bruyères, travereent les champs à cheval ,
sur les pâles rayons de la lune. C'est le carnaval des génies et
des gnomes. Alors il n'y a pas de grotte ni de rocher qui n'ait
son bal et sa fête , pas de fleur qui ne tressaille sous le souffle
d'une sylphide , pas de ménagère qui ne ferme soigneusement
sa poric , de peur que le spnnkie ° n'enlève le déjeuner du len-
demain, et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfansqui
dorment enlacés dans le même berceau.
Telle était la nuit solennelle , raclée de caprice fantastique et
d'une secrète terreur , qui allait s'élever sur les collines de
Cassilis. Imaginez un' terrain montagneux , qui ondule comme
une mer , et dont les nombreuses collines se tapissent d'une
mousse verte et briflante; au loin , sur un pic escarpé, les murs
crénelés du château détruit, dont la chapelle, privée de sa
toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir dans l'é-
llier pur ses pilastres minces , svcltes comme des branchages en
liivcr et dépouillés de leur feuillage. La terre est inféconde dans
' F.Ktralt dos Contes Bruns , «{ui doivent paraître dans q(iclqiir< joiir<
chez Urbain Cancl.
' T)cnion$ des eaux.
' Fëc.
* Nom de eanton.
' Pudding d'Ecosse.
' Lutin.
Î66
L'ARTISTE.
ce canton. Le genêt doré y sert de retraite au lièvre ; la rocLe
paraît à nu de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît
un pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur regarde
ces terrains ste'riles comme frappes du sceau même de la Divi-
nité'. La bienfaisance féconde et immense du Très-Haut nous
inspire peu de gratitude : c'est son châtiment et sa rigueur que
nous adorons.
Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilisj
et la lune , qui s'elait Icvce , paraissait large et rouge à travers
le vitrage casse du grand portail de la chapelle. Elle semblait
suspendue là comme une grande rosace amarante , sur laquelle
se dessinait un débris de trèfle de pierre mutile. Les spunkies
dansaient.
Le spunkie ! C'est une tête de femme , blanche comme la
neige , avec de longs cheveux ardens. De belles ailes , drape-
ries soutenues par des fibres minces et élastiques , s'attachent ,
non pas à l'e'paule, mais au bras blanc et mince dont elles sui-
vent le contour. Le spunkie est hermaphrodite j à un visage fé-
minin il joint celte élégance svclte et frêle de la première ado-
lescence virile. Le spunkie n'a de vêtement que ses ailes , tissu
fin et délié, souple et serré, impénétrable et léger, comme
l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunâtre, fondue dans
une pourpre azurée , chatoie sur cette robe naturelle qui se re-
ploie autour du s[>unkie en repos , comme les plis de l'étendard
autour du bâton qui le porte. De longs filamcns, qui ressem-
blent à de l'acier bruni , soutiennent ces longs voiles dont le
spunkie se drape j des griffes d'acier en arment l'extrémité.
Malheur à la ménagère qui s'aventure le soir près du marais
où se tient blotti le spunkie, ou dans la forêt qu'il parcourt I
La ronde des spunkies commençait sur les bords de la Doon,
quand l'assemblée joyeuse , femmes , enfans, jeunes filles, s'en
approcha. Les lutins disparurent aussitôt. Toutes ces grandes
ailes , se déployant à la fois , obscurcissent l'air. Vous eussiez
dit une nuée d'oiseaux s'élcvant tout à coup du milieu des ro-
seaux bruissans. La clarté de la lune se voila un moment;
Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.
« J'ai peur! s'écria une jeune fille.
— Bah ! rei»rit le fermier, ce sont des canards sauvages qui
s'envolent !
— Muirland , lui dit le jeune Colean d'un air de reproche ,
tu finiras mal ; tu ne crois à rien.
— Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland,
sans faire attention à la réprimande de son camarade; asseyons-
nous ici , et vidons nos paniers. Voici un beau petit abri ; la
roche nous couvre; le gazon nous offre un lit douillet. Le grand
diable ne me troublerait pas dans mes méditations , qui vont
sortir de ces brocs et de ces bouteilles.
— Mais les bogillies ' et les brownillies ' peuvent nous trou-
ver ici, dit timidement une jeune femme.
' Esprits des bois.
" Esprits des briivères.
— Le cranrcuch ' les emporte! interrompit Muirland. Vite,
Lapraik, allume ici , près du roc , un foyer de feuilles mortes
et de branchages; nous chaufferons le whiskcy; et si les filles
veulent savoir quel mari le bon Dieu ou le diable leur réserve,
nous avons ici de quoi les satisfaire. Bomc Losley nous a ap-
porté des miroirs , des noisettes , de la graine de lin , des as-
siettes et du beurre. Lasses ' , n'est-ce pas là tout ce qu'il vous
faut pour vos cérémonies?
— Oui , oui , répondirent les lasses.
— Mais d'abord buvons , reprit le fermier , qui , par son m
caractère dominateur , sa fortune , son cellier bien garni , son I
grenier plein de blé et ses connaissances agricoles, avait acquis
une certaine autorité dans le canton.
Or, mes amis, vous saurez que, de tous les pays du monde,
celui où les classes inférieures ont le plus d'instruction et le «
plus de superstitions à la fois, c'est l'Ecosse. Demandez à |
Waltcr Scott , ce sublime paysan écossais, qui ne doit sa gran-
deur qu'à cette faculté qu'il a reçue de Dieu de représenter sym-
boliquement tout le génie national. En Ecosse on croit à tous
les gnomes , et on disette, dans les cabanes, des sujets d'ab-
straite philosophie. La nuit d'Hallowe'cn est consacrée spécia-
lement à la superstition. L'on se réunit alors pour pénétrer dans
l'avenir. Les rites nécessaires pour obtenir ce résultat sont con-
ntis et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses ob-
servances. C'était surtout cette cérémonie pleine d'intérêt , où
chacun est à la fois prêtre et sorcier , que les habitans de Cas-
silis regardaient comme le but de leur exctirsion et le délasse-
ment de leur nuit. Cette magie rustique a un charme inexpri-
mable. On s'arrête, pour ainsi dire, stir le point limitrophe de
la poésie et de la réalité; on communique avec les puissances
infernales , sans renier Dieu tout-à-fait; on transmiitc en objets
sacrés et magiques les objets les plus vulgaires; on se crée avec
un épi de blé et une feuille de saule des espérances et des 1er-
reurs.
La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hal-
lowe'cn qu'à minuit sonnant , à l'heure où toute l'atmosphère
est envahie par les êtres surhumains , et où non-seulement les
spunkies , premiers acteurs du drame , mais tous les bataillons
de la féerie écossaise viennent s'emparer de leur domaine. Nos
paysans, réunis à neuf heures, passèrent le temps à boire , à fl
chanter ces vieilles et délicieuses ballades où leur langage me- "
lancoliqiie et naïf s'allie si bien à un rhythme saccadé , à une
mélodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bi-
zarres, à un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes
filles , avec leurs plaids bariolés et leurs robes de serge d'une
admirable propreté; les femmes, le sourire sur les lèvres; les
enfans , ornés de ce beau ruban rouge, noué sur le genou , qui
leur sert de jarretières et de parure ; les jeunes gens dont le
cœur battait plus vite à l'approche du moment mystérieux où
la destinée allait être consultée; un ou deux vieillards que l'aie
savoureuse rendait à la joie de leurs jeunes ans , formaient un
Vent du nord.
Jeunet Gîtes.
L'ARTISTE.
237
groupe plein d'inte'rct , que Wilkie aurait voulu peindre , et
qui aurait fait en lùiropc les délices de toutes les araes acces-
sibles encore, parmi tant d'c'motions fcljrilcs, aux délices d'un
sentiment vrai et profond.
Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté' bruyante
qui pétillait avec la mousse épaisse de la bière, et se coramu"
niquait à tous les auditeurs.
C'c'tait im de ces caractères que la vie ne dompte pas ; un de
ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise
et l'orage. Une jeune fille du canton, qui avait uni sa destine'e
à celle de Muirland , e'iait morte en couches après deux ans de
mariage ; et Muirland avait jure de ne se remarier jamais. Pei^
sonne n'ignorait dans le voisinage la cause de !a mort de Tuil-
7.ie; c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie, délicate enfant ,
comptait à peine seize années quand elle e'pousa le fermier. Elle
l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame , la fureur
dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle pou-
vait infliger à elle-même et aux autres. Jock Muirland était
jaloux j la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le rassu-
rait pas. Un jour, au cœur de l'hiver, il lui fit faire un voyage
à Ediiiburgh , pour l'arrarlier aux séductions prétendues d'un
jeune laird qui avait eu la fantaisie de passer la mauvaise sai-
son à sa campagne. Tous les camarades du fermier, et même
le curé , ne lui épargnaient pas les remontrances ; il ne répon-
dait rien , si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzic, et qu'il
était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer au bonheur
de son ménage. Sous le toit rustique de Jock, il y avait souvent
des plaintes , des cris , des sanglots qui retentissaient au dehors;
le frère de Tuilzie était venu représenter à son beau-frère que
sa conduite était inexcusable; une querelle véhémente avait été
la suite de cette démarche; la jeune femme dépérissait par de-
grés. Enfin le chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland
tomba dans un profond désespoir , qui dura plusieurs années ;
mais , comme tout est passager dans ce monde , il avait , en
jurant de rester veuf, oublié peu h peu le souvenir de celle
dont il avait été le bourreau involontaire. Les femmes, qui
pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur, lui avaient
enfin pardonné; et la nuit d'IIallowe'en le retrouvait tel qu'il
avait été autrefois , joyeux , caustique, amusant, buvant sec, et
fécond en excellens contes , en plaisanteries rustiques , en re-
frains bruyans, qui mettaient en train l'assemblée noctune et
entretenaient sa bonne humeur.
On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances de fon-
dation, quand les douze coups de minuit sonnèrent et propagè-
rent au loin l'écho de leurs vibrations. Ils avaient bu largement.
Voici venir le moment des superstitions accoutumées. Tout le
monde, excepté Muirland, se leva.
« Cherchons le kail ' , cherchons le kail, » s'écrièrent-ils.'...
Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans les champs ,
et revinrent tour à tour apportant chacun une racine détachée
du sol : c'était le kail. 11 faut déraciner la première plante qui
se présente sous vos pas ; si la racine est droite , votre femme
Ces usages sont encore populaires en ÉcoMc.
ou votre mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine
est tortue, vous épouserez une personne contrefaite. S'il reste
de la terre suspendue aux filamens, votre ménage sera fécond
et heureux; si votre racine est polie et mince, vous ne serez
pas longtemps en ménage. Imaginez les éclats de rire, le tu-
multe joyeux, les plaisanteries villageoises, auxquels cette re-
cherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait;
on comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux petits
enfans avaient leur kail.
« Pauvre Will Haverel ! s'écria Muirland, jetant le» yeux
sur la racine que tenait en main un jeune garçon, ta femme sera
tortue ; ton kail ressemble à la queue de mon porc. »
Puis ils s'assirent en rond , et l'on se mit à expérimenter la
saveur de chaque racine : une racine amère désigne un méchant
mari; une racine sucrée, un mari imbécillc; une racine odo-
rante, un époux de bonne humeur. A celte grande cérémonie
succéda celle du tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux
bandés , cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain qui cou-
ronne l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux , on ne doute
pas que le mari futur de la villageoise n'ait à lui pardonner une
faiblesse commise avant l'heure nuptiale. O Nelly I Nelly ! tes
trois épis étaient à la fois prives de leur tap-pickle , et l'on ne
t'épargna pas les railleries. Il est vrai que la veille même le
fause-house, ou grenier de réserve, avait éié témoin d'une cau-
serie bien longue entre toi et Robert Luath.
Muirland les regardait sans se mêler activement à leurs jeux.
« Les noisettes ! les noisettes ! » s'écrièrent-ils.
On tira du panier un sac plein de noisettes , et l'on se rap-
procha du feu , que l'on n'avait pas cessé d'entretenir. I^a lune
brillait pure et presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce
charme est célèbre et vénéré. On se distribue par couples ; on
donne à la noisette que l'on a choisie son propre nom ; et l'on
place à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa
fiancée , et la sienne propre. Si les deux noisettes brûlent pai-
siblement côte à côte, l'union sera longue et paisible; si ks
noisettes éclatent et se séparent en brûlant , trouble et sépara-
tion dans le ménage. Souvent c'est la jeune fille qui se charge
de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son
ame s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opère,
et que son mari futur s'élance en pétillant loin de sa compagne !
Une heure sonnait , et les paysans n'étaient point las de con-
sulter leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se mê-
laient à ces incantations leur prêtaient un charme nouveau. Les
spunkics recommençaient à se mouvoir au milieu des jours agi-
tés. Les jeunes filles tremblaient. La lune, qui avait monté dans
le ciel, se cou\Tait d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de
terre, celle delà chandelle soufflée, celle de la pomme, grandes
conjurations que je ne dévoilerai pas. Willie INFaillie, une des
plus belles entre ces jeunes filles , plongea trois fois son bra'i
dans l'eau de la Doon , en s'écriant : « Mon époux futur , mon
» mari qui n'es pas encore , ou es-tu? Voici ma main. » Trois
fois le charme avait été répété , lorsqu'on l'entendit pousser un
grand cri.
258
L'ARTISTE.
« Ah ! bon Dieu ! le spunkie a saisi ma main , » s'ccria-t-
elle. On s'empressa près d'elle , et tout le monde frcinit , ex-
cepté Muirland. Maillie montra sa main tout ensanglantée; les
juges des deux sexes, qu'une longue expérience rendait habiles
dans l'interprétation de ces oracles, convinrent sans hésiter que
l'égratignure n'était pas causée, comme le prétendait Muirland,
par les pointes d'un jonc épineux , mais que le bras de la jeune
fille portait réellement l'empreinte de la griffe aiguë du spun-
kie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie était me-
nacée par cette expérience d'avoir ()lus tard un mari jaloux. Le
fermier veuf avait bu , je crois, un peu plus que de raison.
« Jaloux ! jaloux ! » s'écria-t-il.
n croyait voir dans cette déclaration de ses camarades une
allusion malveillante à sa propre histoire.
« Moi , continua Muirland en vidant un pot d'clain rempli
de whiskey qui en couvrait les bords , j'aimerais mieux cent
fois épouser le spunkie que de me marier une seconde fois. J ai
su ce que c'était que de vivre enchaîné : autant vaudrait rester
emprisonné dans une bouteille fermée hermétiquement , avec
un singe , un chat ou le bourreau pour compagnons. J'ai été
jaloux de ma pauvre Tuilzie : j'avais tort peut-être ; mais com-
ment, je vous le demande , ne pas être jaloux? Quelle est la
femme qui ne demande pas une continuelle surveillance ? Je ne
dormais pas la nuit, je ne la quittais pendant le jour entier; je
ne fermais pas l'œil un instant. Les affaires de ma ferme al-
laient mal; tout dépérissait. Tuilzie elle-même languissait sous
mes yeux. A cinq millions de diables le mariage! »
Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient. La der-
nière et la plus redoutable des incantations restait à essayer :
c'est la cérémonie du miroir. On se place , une chandelle à la
main , en face d'une petite glace ; on souffle trois fois sur le
verre et on l'essuie en répétant trois fois : Parais, mon mari,
ou Parais , ma femme ! Alors au-dessus de l'épaule gauche de
la personne qui consulte le destin , se montre dtstinctcmcnt une
figure qui se reflète dans le miroir ; c'est celle de la compagne
et du mari que l'on invoquait.
Personne n'osait , après l'exemple de Maillie , braver encore
les puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle étaient
là par terre sans que l'on pensât à les mettre en usage. La
Doon frémissait dans les roseaux; une longue traînée d'argent,
qui tremblait sur ses vagues lointaines, était aux yeux des vil-
lageois la trace élincelante des skelpies ou esprits des eaux ; la
jument de Muirland, sa petite jument des Highlands, à la queue
noii-e et au blanc poitrail , hennissait de toute sa force , ce qui
est toujours signe qu'un mauvais esprit est voisin. Le vent fraî-
chissait; les tiges des joncs balancés rendaient un triste et long
murmure. Toutes les femmes commençaient à parler de retour;
elles avaient d'excellentes raisons , des réprimandes pour leurs
maris et leurs frères , des conseils de santé pour leurs pères , et
une éloquence de ménage à laquelle , hélas I nous autres , rois
de la nature et du monde , nous résistons bien rarement.
« Eh bien ! qui de vous se présentera devant le miroir? »
s'écria Muirland.
On ne répondait pas....
« Vous avez bien peu de cœur, contiuua-t-il. Le souffle du
vent vous fait trembler comme le saule. Quant à moi , qui ne
vciix plus prendre de femme, comme vous savez, parce que je
veux dormir et que mes paupières refusent de se fermer dès
que je suis mari , il m'est impossible de commencer le charme.
C'est ce que vous sentez aussi bien que moi. »
A la fin , personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland
s'en empara. « Je vais vous donner l'exemple. » Alors il prit
sans hésiter la glace fatale; la chandelle fut allumée, et il ré-
péta bravement l'incantation.
« Parais donc, ma femme! » s'écria Muirland.
Aussitôt une figure pâle , couverte de cheveux d'un blond
fauve, se montra surl'epaulc de Muirland. Il tressaillit, se re-
tourna pour s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n"é-
tait pas derrière lui pour imiter l'apparition. Mais personne
n'avait osé parodier le spectre; et quoique le miroir se fût brisé
sur la terre en échappant des mains du fermier , toujours au-
dessus de son épaule la même tête blanche , la même chevelure
ardente se pi'ésentaient.
Muirland pousse un grand cri et tombe la face contre terre.
Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir çà et
là, comme les feuilles enlevées par le vent; il ne resta plus dans
cet endroit , où ils s'étaient livrés naguère à leurs amusemcns
rustiques, que les detris de la fête, le foyer à demi éteint, les
pots et les cruches vides , et Muirland couché sur le gazon. Les
punkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage qui se
préparait dans l'air mêlait à leur chant surnaturel ce long sif-
flement que les Écossais désignent si pittorcsquement sous le
nom de Sugh. Muirland , en se relevant, regarda encore par-
dessus son épaule : toujours la même figure. Elle souriait au
paysan, mais ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pou-
vait deviner si cette tête appartenait à un corps humain, car
elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait. Sa langue
se glaçait et restait attachée à son palais. Il essaya de lier con-
L'ARTISTE.
239
versation avec l'être infernal , et rappela en vain tout son cou-
rage; des qu'il apercevait ces traits pâles et ces boucles arden-
tes, il frémissait de tout son corps. Il se mit à fuir, dans l'es-
poir de se délivrer de son acolyte. Il avait détaché sa petite
jument blanche et allait mettre le pied à l'élricr, quand il tenta
encore une dernière cxpc'iience. Terreur ! toujours cette tète ,
devenue son inséparable compagne. Elle était attachée sur son
épaule , comme ces têtes isolées dont les sculpteurs gothiques
Jetaient quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou à l'an-
gle d'un entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier,
hennissait avec une force terrible , et par des ruades fréquentes
elle annonçait la part qu'elle prenait à la terreur de son pauvre
maître. Le spunkie ( ce devait être un de ces habitans des joncs
de la Doon qui persécutait le fermier), toutes les fois queMuir-
land se retournait , fixait sur lui deux yeux flamboyans d'un
bleu profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre ,
et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté. Il piqua
des deux; la même curiosité le poussait toujours à savoir si sa
persécutrice était là; elle ne le quittait pas; en vain lançait-il
sa jument au galop, en vain les bruyères et les montagnes dis-
paraissaient et fuyaient sous les pas de l'animal , Muirland ne
savait plus ni quelle route il suivait , ni vers quel but il con-
duisait la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée , le spunkie , son
compagnon de route , ou plutôt sa compagne , car cette figure
féminine avait toute la malice et toute la délicatesse qui con-
viennent à une jeune fille de dix-huit ans.
La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui le rétrécis-
saient par degrés. Jamais pauvre pécheur ne se trouva lancé seul
au milieu de la campagne dans une plus satanique obscurité. Le
vent soufflait comme s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie
tombait, en)])ortée diagonalcmcnt par là violence de l'orage.
Les lueurs rapides de l'éclair disparaissaient , dévorées par les
nues ténébreuses qui se refermaient sur elles : de longs , pro-
fonds et lourds mugisscmens en sortaient. Pauvre Rluirland !
ton bonnet bleu écossais , bariolé de rouge , tomba , et tu n'osas
pas te retourner pour le ramasser. La tempête redoublait de fu-
reur; la Doon débordait sur ses rivages; et Muirland, api es
avoir galopé pendant une heure , reconnut douloureusement
qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église ruinée
de Cassilis était sous ses yeux ; on eût dit que l'incendie em-
brasait les restes de ses vieux pilastres; des flammes jaillis-
saient de toutes les ouvertures inégales; les sculptures appa-
raissaient dans toute leur délicatesse sur un fond de clartés lu-
gubres : Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont la raison
ne guidait plus les démarches, et qui croyait sentir cette redou-
table tête appuyée sur son épaule , enfonçait si vigomeuscment
son éperon dans les flancs de la pauvre bête qu'elle céda malgré
elle à la violence qu'on lui imposait.
o Jock , dit une voix douce , épouse-moi , tu cesseras d'avoir
peur. »
Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muir-
land.
« Épouse-moi , « répétait le spunkie.
Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée. Muir-
land, arrêté dans sa course par les pilastres mutilés et les saints
de pierre renversés , mit pied à terre ; il avait , pendant cette
nuit , bu tant de vin , de bière et d'cau-dc-vie , galope si
étrangement , éprouvé tant de surprise , qu'il finit par s'accou-
tumer à cet état d'excitation surnaturelle : notre fermier entra
d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où jaillissaient ces
feux infernaux.
Le spectacle qui le frappa était nouveau pour lui. L'n person-
nage accroupi au milieu do la nef soutenait , sur son dos courbé,
un vase octangulaire où brûlait une flamme verte et rouge. Le
maître-autel était charge de ses vieux orneraens catholiques.
Des démons à la chevelure ardente qui se hérissait sur leurléte
étaient debout sur l'autel, et tenaient lieu de cierges. Toutes les
formes grotesques et infernales que l'imagination du peintre et
du poète ont rêvées se pressaient , couraient , volaient , se balan-
çaient, se traînaient, se contournaient en raille étranges façons.
Les stalles des chanoines étaient remplies de personnages graves
qui avaient conservé les costumes de leur état. Mais sur leurs
aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes , et de
leurs yeux caves aucune clarté n'émanait.
Je ne dirai pas , car le langage humain ne peut y atteindre ,
quel encens on brûlait dans cette église, ni quelle abominable
parodie des saints mystères y était jouée par les démons. Qua-
rante de ces lutins , perchés sur l'ancienne galerie qui avait sou-
tenu autrefois l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des
cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un énorme
chat noir, assis sur un trône composé d'une douzaine de ces
messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolongé. La
symphonie infernale faisa t trembler ce qui restait encore des
voûtes à demi détruites, et tomber de temps en temps quelques
fragmens de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de
jolies skelpits à genoux; vous les eussiez prises pour des vier-
ges charmantes, si la queue démoniaque n'avait pas soulevé le
coin de leur robe blanche ; et plus de cinquante spunkies , les
ailes étendues ou repliées , dansant ou en repos. Dans les niches
des saints symétriquement rangées autour de la nef étaient des
cercueils ouverts , où le mort, sur son linceul blanc , apparais-
sait tenant en main le cierge funéraire. Quant aux reliques sus-
pendues au parvis , je ne m'arrêterai pas à les décrire. Tous les
crimes commis en Ecosse depuis vingt ans avaient concouru à
parer l'église livrée aux démons.
Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assas-
sin, le débris épouvantable de l'avortement et la trace de l'in-
ceste. Vous y eussiez vu des cœurs de scélérats noircis dans le
vice , et des cheveux blancs paternels suspendus encore à la
lame du poignard parricide. Muirland s'arrêta , se détourna ;
la figure compagne de sa route n'avait pas quitté son pos te. In
des monstres chargés du service infernal le prit par la main; il
se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il suivit son guide. Il
était dompté. Sa force l'avait abandonné. On s'agenouilla, il
s'agenouilla ; on chanta des hymnes bizarres , il n'écouta rien ;
et il resta là , stupéfait , pétrifié , attendant son sort. Cependant
les chants infernaux devenaient plus bruyans; les spHnki(
chargés du corps de ballet tournaient plus rapidement dans leu/'*
4
260
L'ARTISTE.
ronde infernale ; les cornemuses criaient , beuglaient , hurlaient
et sifflaient avec une ve'he'raence nouvelle. Muirland dctoiu-nala
tète pour examiner cette fatale épaule sur laquelle un liôte in-
commode avait fait élection de domicile.
« Ali ! » s'e'cria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.
L^Bï La tête avait disparu.
Mais quand ses regards clilouis et égarés se reportèrent sur
les objets qui l'environnaient , il futbien étonné de trouver près
de lui, à genoux sur un cercueil , une jeune fille dont le visage
était celui même du fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite
chemisette écossaise de fin lin giis descendait à peine jusqu'à
mi-cuisse. On apercevait une poitrine cliai-mante; de blanches
épaules , sur lesquelles roulaient des cheveux blonds , un sein
virginal , dont la légèreté du costume relevait toute la beauté.
Muirland fut ému; ces formes si gracieuses et si délicates con-
trastaient avec toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient.
W Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts crochus la
^ main de Muirland et l'unit à celle de la jeune fille. Muirland
crut sentir alors dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la froide
morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie.
C'en était trop pour lui ; il ferma les yeux et défaillit. A demi
Tajncu par un évanouissement qu'il combattait , il crut deviner
que des mains infernales le replaçaient sur la jument fidèle qui
l'avait attendu à la porte de la cathédrale; mais ses perceptions
étaient obscures , ses sensations indistinctes.
Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces
chez notre fermier ; il se réveilla comme on se réveille après
une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre que depuis quel-
ques jours il avait pris femme , que depuis la nuit d'Hallowe'en
il avait fait un voyage dans les montagnes , et qu'il en avait ra-
mené une jeune épouse , laquelle, en effet, se trouvait placée
près de lui dans le lit héréditaire de sa ferme.
Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait , puis il voulut con-
templer celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui était
devenue mistriss Muirland. C'était le matin. Qu'elle était jo-
lie ! quelle douce lumière nageait dans ces regards prolongés !
quel éclat dans ces yeux ! Cependant Muirland était frappé de
la lueur bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'appro-
cha; chose étrange! sa femme , à ce qu'il pensa du moins , n'a-
vait pas de paupière; de grands orbes d'un bleu foncé se dessi-
naient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe était admira-
blement légère. Muirland soupira; le souvenir vague du spun-
kie , de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathé-
drale , se représenta tout à coup devant lui.
En examinant de plus près sa nouvelle épouse , il crut ob-
sei'ver en elle tous les traits caractéristiques de cet erre surna-
turel , modifiés seulement et comme adoucis. Les doigts de la
jeune femme étaient longs et minces , ses ongles blancs et effilés;
sa chevelure blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme ab-
sorbé par uue profonde rêverie : cependant tous ses voisins lui
dirent que la famille de sa femme résidait dans les Highlands ;
qu'aussitôt après la noce il avait été saisi par une fièvre ardente;
qu'il n'était pas étonnant que tout souvenir de la cérémonie se
fût effacé de son esprit malade , mais que bientôt il se condui-
rait mieux avec sa femme, car elle était jolie , douce et bonne
ménagère.
« Mais elle n'a pas de paupières ! » s'écriait Muirland.
On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le poursui-
vait encore ; personne , si ce n'est le feimicr , ne s'apercevait de
cette étrange particularité.
La nuit vint : c'était pour Muirland la nuit [des noces , car
jusqu'à ce moment il n'avait été mari que de nom. La beauté
de sa femme l'avait ému , bien que selon lui elle n'eût pas de
paupières. Il se promettait donc de braver résolument sa propre
terreur, et de profiter au moins de la faveur singulière que le
ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur de
nous concéder tous les privilèges du roman et de l'histoire , et
de passer rapidement sur les premiers événcmens de cette nuit;
nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'était son nom)
paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.
Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du soleil il-
luminait tout à coup la chambre basse où était placé le lit nup-
tial. Ébloui par ces rayons ardens, il se lève en sursaut et voit
les yeux éclatans de sa femme tendrement fixés sur lui.
« Diable ! s'écria-t-il , mon sommeil , en effet , est une in-
jure à sa beauté! » Il chassa donc le sommeil , et dit à Spellie
raille choses aimables et tendres auxquelles la jeune fille des
montagnes répondit de son mieux.
Jusqu'au matin , Spellie n'avait pas dormi.
« Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland,
elle n'a pas de paupière? »
Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de méditations
et de craintes. Le soleil se leva. Muirland était pâle et abattu ;
la fermière avait les yeux plus étincelans que jamais. Ils passè-
rent la matinée à se promener sur les bords de la Doon. La
jeune épouse était si jolie que son mari , malgré sa surprise et
la fièvre à laquelle il était en proie , ne put la contempler sans
admiration.
« Jock , lui dit-elle , je vous aime autant que vous aimiez
Tuilzie; toutes les jeunes filles des environs me portent envie :
aussi prencz-y garde, mon ami, je serai jalouse , je vous sur-
veillerai de près. »
Les baisers de Muirland arrêtèrent ces paroles ; cependant les
nuits se succédèrent , et au milieu de chaque nuit les yeux écla-
tans de Spellie arrachaient le fermier à son sommeil; la force
du fermier y succombait.
« Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, est-ce
que vous ne dormez jamais!
— Dormir , moi !
— Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes
mariés vous n'avez pas dormi un moment.
— Dans ma famille , on ne dort jamais. »
Les orbes azurés de la jeune femme versaient des rayons plus
ardens.
t-ce .
^
%
L'ARTISTE.
2«1
« Elle ne dorl pas ! s'c'cria avec désespoir le fermier, elle ne
dort pas.' »
11 retomba cpiiisc et terrifie sur l'oreiller.
« Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! » rc'peta-t-il.
u Je ne me lasse pas de te voir , reprit Spellie , et je te sur-
veillerai de plus près. »
PaiivrcMuirland! les beaux yeux de sa fcramcnelui laissaient
pasdc leposjc'dlaient, fommcdiscntlcspoètcs, des astres etcrncl-
lemfnta]lumcsp<iiir l'éblouir. Ou fadansiccanton plus de trente
ballades adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muir-
laud, im beau jour il disparut. Trois mois s'étaient écoulésj
le supplice qu'avait éprouve le fermier avait épuisé sa vie , dé-
voré son sang ; il lui semblait que ce regard de feu le brûlait.
S'il revenait des champs , s'il restait à la maison, s'il allait à
l'église, toujours ce rayon terrible dont la présence et l'éclat
pénétraient jusqu'au fond de son être et le faisaient tressaillir
d'horreur. 11 finit par détester le soleil , par fuir le jour.
Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert était
devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale qui , pendant son
premier mariage , l'avait transformé en bourreau de la jeune
fille , et que les honiincs appellent du nom de jalousie , il se
trouvait placé sous l'inquisition physitiuc et inéclutable d'un
œil qui ne se fermait jamais : c'était encore la jalousie , mais
transformée en image palpable, l'inquisition devenue type. 11
laissa sa femme , (juilta ses domaines , j)assa la mer et s'enfonça
dans les forêts de rAméri(pie septentrionale , oii beaucoup de
gens de son pays ont été fonder des habitations et bâtir leur
hutte paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile
assuré, à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la
vie du colon , le serpent caché dans les buissons épais,
une uouirilure sauvage , grossière et incertaine, à son toit écos-
sais, sous le([uel l'œil jaloux et toujours ouvert reluisait pour
son tourment. Après avoir passé un an dans cette solitude , il
(jiiil par bénir son sort : au moins il trouvait le repos au sein
de cette nature féconde. U n'entretenait aucune correspondance
avec la Giande-Bretagne , de peur d'avoir des nouvelles de sa
femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet œil ou-
vert, cet œil sans paupière, et se réveillait en sursaut; mais
c'était tout ce qu'il avait à souffrir; il s'assurait bien que la vi-
gilanteet redoutable prunelle n'était plus auprès de lui, ne le pt^
nétrait , ne le dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se
rendormait heureux.
Les Narraghaiiseits , tribu voisine de son habitation, avaient
pris pour sachem ou pour chef Massasoit , vieillard maladif,
dont le caractère était pacifique , etdont Jock Muirland se con-
cilia aisément la bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de
grain qu'il savait distiller. Massasoit tomba malade; son ami
Muirland vint le visiter dans sa hutte.
Imagine/, un wigvvam indien , cabane pointue , avec un trou
pour laisser échapper la fumé ; au milieu de ce pauvre palais ,
un foyer embrasé , sur des peaux de bufile , étendues par terre,
le vieux chef malade; autour de lui les principaux sagmores du
canton , hurlant, criant , pleurant et faisant un tapage qui, loin
de guérir le malade, eut rendu malade un homme en bonne
santé. Un powam ou médecin indien conduisait le chœur et la
danse lugubres ; les échos voisins retentissaient du bruit que
faisait cette étrange cérémonie : c'étaient là les prières publi-
ques offertes aux divinités du pays.
Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres nus
et froids du vieillard; l'une d'elles , fort jolie, âgée à peine de
seize ans , pleurait en s'acquitUnt de cet office. Le bon sens de
l'Écossais lui fit bientôt reconnaître que tout cet appareil médi-
cal n'aboutirait qu'au meurtre de Massasoit ; en sa qualité d'Eu-
ropéen et de blanc il passait pour médecin inné. Il jirofita de
l'autorité que ce litre lui donnait , fit sortir tous les hurleurs
et s'approcha du sachem.
« Qui vient près de moi? demanda le vieillard.
— Jock , l'homme blanc ?
— Ohl reprit le sachem en lui tendant sa main desséchée,
nous ne nous verrons plus , Jock I »
Jock , bien qu'il eût peu de connaissance en médecine , s'a-
perçut sans peine que notre sachem avait tout simplement une
indigestion; il le secourut, ordonna que l'on se tût autour de
lui, le mit à la diète, puis lui fit un excellent potage écossais
que le vieillard avala en guise de médecine. Bref, en trois jours
Massasoit était revenu à la vie; les hurlemens de nos Indiens
recommencèrent , mais ces hymnes sauvages n'exprimaient plus
que la gratitude et la joie. Massasoit fit asseoir Jock sur sa
hutte, lui donna son calumet à fumer, et lui présenta sa fille
Anaulket, la plus jeune et la plus jolie de celles quo Muirland
avait vues dans la cabane.
« Tu n'as pas de squaw ', lui dit le vieux guerrier; prends
ma fille et honore ma tête blanchie. »
Jok tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzic et de
Spellie; le mariage lui avait si mal réussi
Cependant la jeune squaw était douce, naïve , obéissante. Un
mariage dans les déserts s'environne de bien peu de cérémonies;
il a peu de conséquences funestes pour un Européen. Jock se
résigna , et la belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se re-
pentir de son cheix.
Un jour , c'était le huitième jour de leur union , tous deux ,
par une belle matinée d'automne , s'étaient embarqués sur l'O-
hio. Jock avait emporté son fusil de chasse. Anauket , habituée
à ces expéditions qui composent toute la vie sauvage , aidait et
servait son mari. Le temps était magnifique; les rives de ce
beau fleuve offraient aux amans des points de vue enchanteurs.
Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes éclatantes
frappa ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappe de
mort, alla tomber en gémissant sous d'épais halliers. Muirland
ne voulait pas perdi-e une proie aussi belle ; il amarra son ba-
teau , et courut à la recherche du résultat de sa conquête. Il
avait battu inutilement plusieurs buissons , et son obtfiiVrtTMt 'i^
d'Ecossais le plongeait et l'enfonçait de plus en plusldans 1'?^^
paisseur du bois. Il se trouva bientôt environné «arbrestte*'" .
haute futaie et placé au centre d'une de ces salle^ub ^Hdiire
naturelles que l'on trouve dans les forêts d'Améri)|
262
L'ARTISTE.
une clarté traversa le feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tres-
saillit : ce rayon le brûlait; cette lumière insupportable le con-
ti-aignait à baisser les yeux.
L'œil sans paupière était là, vigilant et éternel.
Spcllie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace de son
mari , elle le suivait à la piste ; elle avait tenu sa parole , et sa
redoutable jalousie accablait déjà Muirland de justes reproches.
Il courut vers le rivage, poursuivi par l'œil sans paupières, vit
l'onde claire et pure de l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur.
Telle fut la fin de Jock Muirland; elle se retrouve consacrée
dans une légende écossaise , les bonnes femme l'expliquent à
leur manière. Elles affirment que c'est une allégorie, et que
VOEU sans paupière c'est l'œil toujours ouvert de la femme
jalouse , le plus terrible des supplices.
THEATRE - FRANÇAIS.
^e ^ttiice éÇ Ici ù^rùMe.
REPRÉSEKTATIO» AU BÉhÉF.'CE DE MADEMOISELLE DDPUIS.
Le Prince a eu deux représentations ainsi que la Grisette,
car la grisette a dû partager les destins du prince , et le prince
était en tout point digne d'aller de pair avec la grisette. Le
prince est un joli vaurien comme on en rencontrait chez M. de
Boufflcrs, Demostiers, Pesay , Gubières de Palmeseaux et
compagnie; un prince blond , un prince qui sourit , un prince
qui met de la pommade , un prince en rosettes , un prince en
faveurs roses , un prince blanc de céruse. Mon prince cultive
l'amour , comme il daigne le dire lui-même en beau langage !
mais non l'amour fidèle. Oh! le petit scélérat de prince. Il
est à bout de ses conquêtes de cour : duchesses , marquises ,
baronnes , filles d'honneur, tout y a passé. Que donnerez-vous
à mon prince pour le distraire ? une beauté pour mon prince ,
s'il vous plaît. Un abbé des plus malins, un abbé met heureu-
sement mon prince sur la piste d'une grisette. Mais un prince
aller chez une grisette avec ses cordons, ses crachats, sa livrée,
ses bas de soie, sa cravate empesée , son épée à poignée de dia-
mans , tout ce qui fait un prince , allons donc ! cela compro-
mettrait les familles régnantes , gouvernantes et prenantes de
l'Europe. Que fait mon prince pour sortir d'embarras ; mon
prince prend un habit de paysan , de prolétaire , un habit de
rien du tout, et s'appelle Lucas; puis, ainsi habillé et éti-
queté, il va chez la grisette. Oh l'habile prince !
Chez la grisette , il mange du fromage blanc , il s'assied au
comptoir, il sautille, il sourit, il est adorable , il joue aux do-
minos. Puis le bal masqué , les déclarations à bout portant , de
l'amour entre un jeté battu et un pas de zéphyr , un petit sou-
per, de la crème, un poulet en carton peint; une véritable vie
de prince I Folies en pure perte : la grisette , apprenant qu'elle
est entre les griffes d'un prince, crie : Au secours, ma vertu ! Sa
vertu arrive au galop, et l'arrache aux étreintes du prince pour
Ja rendre à madame Bertrand , Lubin , Joseph , Nicolas , Fran-
çois , Jérôme , Denis , Polycarpe. Je ne sais lequel qui n'est
pas prince , mais fermier et vertueux.
Le public , qui avait vu la première représentation de la
Grisette et le Prince, n'a pas voulu voir la seconde, ce qui
a empêché la troisième.
Une semaine après , mademoiselle Mars , les deux Baptiste ,
Armand, Michelot, dix mille francs de recette au lieu d'une
salle déserte , un chef-d'œuvre , le Philosophe sans le savoir,
pour remplacer mon Prince, sa partie de dominos et ses verres
à l'eau de Cologne de Marie-Jean Farina; des applaudissemens
et un public joyeux ou attendri : c'était bien là ce que méritait
mademoiselle Dupuis pour bénéfice , en mettant de côté je ne
sais quel à-propos en l'honneur de Molière , léger comme une
composition de l'université, et spirituel comme un compliment
du i"' janvier.
ODÉON.
fjcanfte "oauvei'ti
j'iuer, S^raMe en ana acieJ ,
PAR MM. R0CGEHO9IT, LAFITTE ET LIGRANGE.
Jeanne Vaubernier et Louis XV, une petite grisette cham-
penoise et le roi de France, la première conquête d'un garçon
pâtissier prenant son essor de derrière le comptoir d'une mo-
diste , pour aller disputer à Versailles le pouvoir au duc de
Choiseul , décidant à sa toilette le renvoi des parlemens , chan-
geant les lois fondamentales du royaume , mariant les princes
du sang , jetant , au cou de ses favoris les ordres du roi , à se
protégés les pensions et les épaulettes , faisant des maréchauj
de France et défaisant des ministres , semant l'or à poignées >
amenant le roi de France à régler dans son boudoir les affaire
de son royaume; tout cela est une époque , c'est l'histoire cnJ
tière des mœurs d'une nation; c'est le déclin d'une monarchie |
l'avilissement d'une noblesse et l'abrutissement d'un peuple^
un pareil concours de circonstances ne pouvait se trouver qii'l
l'agonie d'une civilisation , tellement usée , tellement blasée i
morale et en politique, qu'une régénération devenait immn
nente. La révolution était inévitable , le jour ou une prostituée ,
en présence de la cour, disait au petit-fils de Louis XIV : La-
france , ton café f. . . le camp !
Tous nos bons rois, tous nos grands rois, ont eu des maîtresses,
c'est de tous leurs défauts celui que nous sommes le plus disposés à
leur pardonner, mais tous dans leurs amours ont conservé la di-
gnité de leur rang. Françoise de Foix, la duchesse d'Étampes , ne
ternirent pas l'éclat de la couronne; les amours de Henri IV se
sont associes à sa popularité , et la France a adopté Gabrielle
par amitié pour Henri. Les faiblesses de Louis XIV furent en-
noblies par l'éclat de son règne, il y a dans les noms de La Val-
lière , de Fontange , de Montespan , des souvenirs qui ne dé-
parent pas le grarKl siècle. Il y avait loin , il faut le dire , de
cette noblesse du scandale, de cette majesté de la de^jauche , à
l'effronterie dévergondée de la Dnbarry, au spectacle affligeant
d'un roi sexagénaire dans les bras d'une courtisane de vingt ans,
perdant dans les orgies de Trianon et de Luciennes ce nom de
Bien- Aimé , que son peuple en prière lui avait donné , en de-
1
L'ARTISTE.
S6S
mandant an ciel la conservation de ses jours. Une pareille épo-
que pouvait fournir à la fois une page à Tacite , une satire à
Juvdnal , ou une comc'die à Molière; notre littérature moderne
n'y a trouve que le motif de deux vaudevilles et la matière
d'un drame. La première de ces pièces n'est qu'une hluette
graveleuse , sans importance ; la seconde un e'pisode romanesque
puise dans les annales du Parc-aiix-Cerfs j la dernière est une
conception draniati({ue, c'est une épopée du vice, cncinq chants,
une pentilogie qui embrasse la vie entière d'une courtisane et
qui la montre dans toutes ses pliasesj mais ici riie'roïnc donne
au poème un caractère particulier de merveilleux, d'c'clat et
d'infortune. Elcve'e à la hauteur du trône, la Dubarry en partage
la proscription après en avoirpartage' les faveurs. Jeanne Vauber-
nier sort du magasin de modes de madame Labille , et passe par
les salons de Versailles et de Marly pour aller à la Conciergc-
riej la pc'ripc'tie de celte vie de faste , d'intrigue, de plaisir et
de volupté, c'est l'cchafaudj deux grandes figures se groupent
autour du principal personnage : le roi de France et le bourreau.
Les trois premiers actes de cette pièce font une jolie comédie
à eux trois; on y trouve de la grâce, du naturel et surtout de
l'esprit ; le quatrième ilcvient triste et froid , c'est un acte de
cérémonial et d'cli(picttc, termine par une agonie sans intérêt et
une consultation ridicule de médecins ; le cinquième est jeté'
dans le moule de toutes les scènes de prison dont on nous fatigue
depuis dix-huit mois; celle-ci est de plus enjolivée par les hor-
reurs dégoûtantes de ()3 et de la présence obligée de l'exécuteur
des hautes-œuvres , qu'on retrouve dans toutes les compositions
dramatiques de l'école moderne, depuis PoZtier jusqu'à Richard
Darlington.
Une scène cependant, conduite avec art et denoue'e avec une
grande habileté, me'rite d'être distinguée au milieu d'un fatras
de choses oiseuses et de conversations fort insignifiantes; c'est
celle où le roi , averti par le duc de Choiscul , surprend ma-
dame Dubarry au moment d'un rendez-vous donne' au duc d'Ai-
guillon, son amaut, et ne laisse à celui-ci que le temps de se
cacher sous le tapis d'inie table à bureau. Celte situation se com-
plique d'un billet intercepte et remis au roi par Choiscul, qui
de'voile à Louis XV l'infidélité' de sa maîlresse. Ce billet, e'crit
par elle à d'Aiguillon , paraît ne devoir lui laisser aucun moyen
de se justifier; mais l'adroite courtisane affirme que c'est la ré-
ponse à une lettre toute politique du duc. Le roi demande celte
réponse ; en ayant l'air de la chercher parmi ses papiers , ma-
dame Dubarry remet adroitement à d'Aiguillon ce qu'il faut
pour écrire et pour ex|)liqucr phrase par phrase , et d'une ma-
nière naturelle , le billet accusateur. Cette ruse réussit à mer-
veille, et Choiscul, qui avait ourdi cette petite intrigue, perd
son portefeuille pour prix de sa maladresse.
Quelques scènes aussi comiques dans l'ouvrage , en auraient
assuré le succès; celle-là est malheureusement trop isolée dans
les cinq actes ; c'est presque une oasis au milieu du désert. En
donnant à leur pièce pour second titre la cour de Louis XV,
les auteurs devaient au public de ces bonnes intrigues de cour-
tisans, si noires, si perfides , si bien nouées , et que les Broglie,
les Richelieu , les Choiscul, les Grammont, les Soubise, les
Chauvclin, les Maupcou, les Maurcpas, les d'Aiguillon, les
d'Estrcs et les Lavrillicrc , jetaient aux jambes de la pauvre
monarchie et qui lui ont fait faire tant de faux pas , jusqu'au
moment ou elle est venue s'engloutir dans l'abîme de la révo-
lution.
Le grand mérite de la pièce est d'être admirablement jouée;
Ferville a donné au rôle de Louis XV de la bonhomie sans
trivialité, et de la dignité sans raideur; il a été tour à tour
simple , noble et libertin , sans rien perdre de la majesté de sa
position. Provosta représenté lecorale Jean avec une originalité
très-piquante , et en lui conservant cette impudence et cette ef-
fronterie du vice dont il ne rougissait pasdc faire parade à l'œil-de-
bœuf. Madame Dorval a révélé dans le rôle de madame Du-
barry un talent de comédienne qu'on ne lui connaissait pas.
Cette actrice , qui ne s'était montrée jusqu'ici que pathétique et
déchirante , a prouvé qu'elle n'est pas moins supérieure dans
les scènes qui demandent de la grâce, de la gaieté et de la gen-
tillesse; tout son rôle a été composé avec un tact parfait et un
sentiment des convenances qui n'a rien laissé à désirer. Le pu-
blic lui en a tenu compte et l'a suivie avec un intérêt soutenu
dans toutes les nuaiTces qu'elle a données au développement de
son caractère. Demandée après la représentation par ce public si
éclairé et si impressionnable de rOdéon,elle a recueilli un dou-
ble hommage , et comme comédienne et comme tragédienne ;
c'est un honneur qu'elle ne partage à Paris qu'avec madame
Malibran.
VAUDEVILLE.
^a, "uù (te t^Wo/icKe, TSomeOie-^OatulevtU'e en
h'iHà ac/af.
On a beaucoup écrit sur Molière; on l'a mis souvent en scène,
presque toujours avec bonheur; mais jamais comme succès
d'argent : aucune de ces pièces n'a mérité d'être citée. Molière
n'est donc pas dramatique? Voilà ce que l'on disait avant la re-
présentation de cette nouvelle comédie , et ce que l'on ne pen-
sait plus après le succès immense et mérité qu'elle a obtenu.
MM. Etienne Arago et Dupeuty se sont tirés avec bonheur de
cette tentative hardie , où presque tout était écueil , et ils ont
résolu avec habileté un problème auquel on attachait une sorte
de fatalité. Ils ont pensé, en gens d'esprit, que si quelques épi-
sodes de la vie de notre grand poète , de cet homme , une des
gloires de ce siècle si fertile en gloire , froidement abordes,
froidement rendus , n'avaient point suffi pour captiver l'attention
du public , il ne pouvait en être de même si l'on représentait
toute l'existence de Molière. Existence consacrée à flétrir l'hy-
pocrisie, les vices, et à bafouer les ridicules de son époque. Com-
ment ne pas s'intéresser , en effet , à ce jeune fou qui , dévoré
de la passion du théâtre , qiiitte la maison paternelle , déserte
le barreau , s'engage dans une troupe de comédiens ambulans ,
s'en fait le chef, la couvre de son immense talent , lui obtient la
protection du roi, et sacrifie à l'avenir de ses' camarades son
avenir à lui, le bonheur qu'il devait trouver auprès d'une jeune
fille innocente dont il est aimé, mais que de sots préjugés *to'pa-
rent de lui , et qui de désespoir se fait sœur de la Charité. Com-
2G4
L'ARTISTE.
ment m voyant au premier acte mademoiselle Bejart , si vaine,
si coquette, et cependant e'prisc de Molière, ne pas deviner les
souffrances, les tourmens , les inqiiic'tiides qui le dévoreront
quand il l'aura opousc'ej comment ne pas rire de la bonhomie
d ■ ce vieux Benoît , qui vient prêcher son élève et finit par se
faire comédien à son exemple , et des bêtises que débite Lau-
rent (le valet de M. Tartufoli , type du Tartufe), gros garçon
à la face réjouie , bientôt amaigri par le jeûne, et qui vient ab-
jurer son abstinence dans la maison de Molière , dont il se fait
domestique. Lafoiêt n'est-elle pas là aussi pour vous attacher,
pour donner encore de la vie au tableau ? Laforêt , la franche et
naïve Laforêt, juge et censeur des œuvres de sonmaître. Et quand
éclate l'opposition des faux dévots à propos de la représentation
de V Imposteur , et que Louis XIV fait une espèce de coup d'é-
tat et protège Molière contre la magistrature et leclergé; quand plus
tard le grand roi, voulant venger le plus beau génie de cette admi-
rable époque des insultes de quelques plats couitisans , l'admet
à sa table; enfin lorsque Molière, miné plutôt par le chagrin
que lui causent les infidélités de sa femme que par la maladie,
expire au milieu de quelques amis, et de ces sœurs de Charité,
discrètes confidentes de ses bienfaits ; ces sœurs, parmi lesquelles
se retrouve cette jeune orpheline, au cœur toujours aimant et
dévoué; lorsque sur cette main défaillante s'appuie une femme ,
qui attend un pardon généreux qu'elle n'obtient pas , et que le
vieux Benoît se plaint de ce que le ciel le laisse sur la terre
lorsqu'il en retire l'homme de tous les siècles , dites-moi si de
tous ces épisodes il n'est pas impossible de tirer autre chose
qu'une pièce attachante, et dont tous les détails vont à l'ame du
spectateur ?
Comme je vous l'ai déjà dit , le succès a été complet et pro-
met de devenir un succès de vogue. Depuis Marie Mignot, je
n'ai rien vu au Vaudeville qui m'ait procuré un plaisir aussi
vif, j'en excepte Claire d'Albe, dont l'intérêt et le style
pur et correct méritaient une carrière plus longue ; les
acteurs ont rivalisé de zèle et de talent, et ils ont joué
avec cet ensemble que l'on chercherait vainement ailleurs
qu'au Vaudeville et au Gymnase. Chargé du personnage de
Molière, Volnys , sur qui pesait la plus grande responsabilité
de la pièce, en a parfaitement rendu toutes les nuances. Volnys
est un acteur précieux pour les rôles qui demandent de la no-
blesse, de l'ame et de l'énergie. Fontenay et Bernard-Léon, l'un
dans le rôle de Tartufoli et l'ar.lre dans celui de Benoît, ont dé-
ployé l'habileté de comédiens consommés. Arnal , l'Odry du
Vaudeville , est toujours l'acteur le plus spirituellement bête
que je connaisse. Guillemin-Louis XIV a eu toute la dignité
du grand roi. Les rôles de femmes sont confiés : à mademoiselle
Brohan qui, dans le rôle de Laforêt, pourrait servir de modèle à
plus d'une soubrette de grand théàtrej les servantes de Molière
ne sont pas aussi faciles à débiter quç l'on pourrait le croire ,
et Molière a joué de bonheur si dans la véritable Laforêt il a
trouvé autant de gaieté, de franchise et de rondeur que made-
moiselle Brohan en déploie sur la scène du Vaudeville ; à ma-
dame Thénard , qui a été fort touchante dans le personnage de
l'orpheline; et enfin à madame Dussert , qui a été, dans le rôle
de mademoiselle Béjart, ce qu'elle est partout, charmante.
Quand on la voit on conçoit l'amour de Molière pour elle; quand
on l'a entendue, on comprend toute la jalousie de son mari.
Des décorations fort belles , un luxe de costumes éblouissant,
et unridcau nouveau, offrant le nom de Molière au milieu d'une
auréole de gloire, voilà quels sont les accessoires d'une pièce
qui aurait réussi même sans ce cortège, dont pourtant personne
ne se plaindra.
THEATRE DU PÂLâilS-ROTAL
'^e ^o/laior.'Ueur. • i£a- (sÂayi,'ei(àc ^ c'Ut4vrtè't'e.
Vous savez quelle consommation d'huissiers, quelle dépense
de recors , de lettres-de-change et de gardes du commerce on a
fait depuis le déluge, pour alimenter le vaudeville et la comé-
die. L'huissier est un gibier faisandé, un lard rancc, un vin
tourné, un pain moisi , un habit vermoulu ; mais le vaudeville
tient bon; le vaudeville veut encore tâter de l'huissier. Or un
huissier poursuit deux pauvres débiteurs; les débiteurs font une
comédie. Pour les prendre tout à son aise, l'huissier s'introduit
chez les débiteurs sous le titre d'auteur dramatique et la qua-
lité de collaborateur; les débiteurs vont se laisser prendre,
quand une veuve charitable paie la dette et désarme l'huissier.
Dieu bénisse l'huissier; mais qu'il n'y revienne plus !
Une jeune fille chante , une jeune fille travaille ; la jeune fille
qui chante se laisse aller aux doux propos d'un chanteur , quitte
son père , court le monde , va en Italie , séduit des princes et
des barons , porte diamans et cachemire ; puis tout-à-coup avant
perdu son la, la pauvre chanteuse descend d'étage en étage sur
la place publique, où elle accompagne son la perdu d'une vieille
guitare et d'un violon fêlé.
La jeune fille qui travaille n'a ni rubis ni châles à grandes
palmes; mais elle gagne une métairie et épouse un honnête ci-
toyen pour prix de ses vertus. C'est la cigale et la fourmi ; seu-
lement la fourmi du Palais-Royal a le cœur moins dur que la
fourmi de Jean de La Fontaine; elle ne dit pas à la pauvre ci-
gale :
Eli biCD 1 dansez maintenant!
mais l'abrite et lui fait partager son feu , son lit et sa métairie;
Bonne cigale.'
VARIÉTÉS.
M. Odry a eu sa représentation à bénéfice; c'est un boufTon
ti ès-bouffon que M. Odry, et la sailc était remplie du parterre
aux amphithéâtres. M. Odry a été admirablement bête dans le
rôle de Py^malion ; mais M. Odry a voulu endosser l'épée et
le chapeau de Pourceaugnac , et M. Odry a été mauvais en con-
science. Ne touchez pas à Molière , mon bon ami Odry.
DESSINS.
L'Espion. — Par Alfred Johannot , et lithog. par Bouge.
L'ceil sans paupières.
Il
L'ARTISTE.
2G9
iBfaur- art0.
OUVERTURE DU SALON DE 1832.
Le Salon de i 852 va résoudre une question posée de-
puis plusieurs années et souvent ai;itée inutilement. Nous
saurons dans deux mois si l'état de la société française
exige ou permet un Salon tous les ans. Jusqu'ici, toutes
les solutions proposées ont été purement hypothétiques.
L'expérience qui se fera dans deux mois donnera gain
de cause a l'affirmalive ou a la négative. Mais ce sera
certainement et dans tous les cas un grand bonheur pour
l'art de ne voir plus son importance et sa destinée re-
mises aux chances de la discussion. Les plus habiles pa-
roles, les idées les plus ingénieuses, ne sauraient suffire a
décider le problème. Mais, dans deux mois , grâce aux
faits qui vont se révéler et se dessiner, les sophismes du
ministère et les déclamations d'atelier n'auront plus au-
cune prise , et seront forcés au silence par le spectacle
qui sera sous nos yeux.
Que si l'on objectait une mesquine argulie, le voisi-
nage d'un Salon qui ne s'est pas ouvert dans les mêmes
conditions , il faudrait accepter la difficulté , en tenir
compte et ne pas la nier ; mais la plus hâtive réflexion
en aurait bientôt déterminé la valeur précise.
Je conçois en effet que le Salon de i 851 ait pu , dans
une certaine mesure, épuiser ou appauvrir ii l'avance le
Salon de 1852; ques'ouvrant aprc-s un interrègne de qua-
tre ans, il ait réuni fatalement \m nombre prodigieux de
tableaux et de statues, et que le Salon de i 852 ue s'ouvre
pas sous les mêmes auspices et avec les mêmes avantages;
qu'il ne soit ni probable ni possible d'acrrochcran Louvre
cette année, comme l'année dernière, quatre mille toiles.
A la bonne heure ! je suis prêt à le reconnaître. Mais
pour mon compte, je ne puis que féliciter de toute mon
auie le public, les critiques et les artistes, de ce malheur
prétendu qu'on fait sonner Lien haut, et qui se réduit à
peu de chose. Est-ce donc une fête pour l'art et le goût
quecc bazar confusoù lesouvragess'entasseiit pêle-mêle,
avec monis d'ordre et d'harmonie que les cachemires et les
narghilé dans un marché d'Orient, où les gammes de cou-
leurs les plus disparates fatiguent et taquinent les yeux
éblouis et les paupières cuisantes , et prodiguent à la sa-
tiété une variété detorturcs qui n'a d'exemple nulle part?
Ne faut-il pas plutôt plaindre l'art forcé de descendre au
rôle des bayadères et desalmeh? Ne doit-on pas compatir
aux jeunes et fraîches imaginations, dont l'œuvre est cou-
tome II. S6* LIVRAISON.
damnée a l'indifférence et a l'oubli , forcée qu'elle est de
subir le voisinageet la luttedes plus misérables inventions?
N'est-ce pas une sorte de prostitution injurieuse que cette
comparaison que l'ignorance établit entre des poèmes
chastes et contenus et ces débauches de couleur qui se
vengent sur la foule du mépris que les connaisseurs leur
[irodigucnt? Qui sait si la Liberté de Delacroix n'aurait
pas eu le succès de la Méduse sans le Moïse de M. Orsel,
ou \e Sixte-Quint HeM. Monvoisin? Sans la présence dés-
astreuse de ces deux toiles, qui oserait dire que l'Euêque
de Liège n'eût pas conquis d'emblée la part d'admiration
qui lui est due? Se serait-il trouvé un critique assez maîen-
contreux pour blâmer la poussière des pavés, le teint
hâve des gamins , ou le teint chaud et sombre des poutres
sculptées où s'abrite le sanglier des Ardennes?
Je sais qu'on répète partout et volonliersqueles grands
ouvrages ne s'improvisent pas, et je me range a cet avis,
pour peu qu'on entende yiar grands ombrages des toiles de
trente pieds comme les Noces. Mais a-t-ou oublié les
douze compositions allégoriques de Rubens exécutées en
un an? Si l'on veut parler da Jugement ou de Y Homère,
de Michel-Ange ou d'Ingres, nous serons les premiers a
reconnaître qu'un an ne suffit pas généralement ii de pa-
reilles compositions. Mais de tels travaux ne s'exécutent
pas à tout hasard. Aujourd'hui que la division des for-
tunes a rétréci et a|niesquiné toutes les formes du luxe, que
l'orfèvrerie repoussée et ciselée de Benvenuto, les meubles
sculjjtésde la renaissance sont devenus impossibles; au-
jourd'hui que le Palais-Royal a demandé deux candélabres
aux fabriques deM. Romagnesi , an lieu de faire couler en
bronze quelques-unes de ces gracieuses ou énergiques fi-
gures que l'imagination moderne se serait plue a retrouver
en souvenir de Jean Goujon ou de Puget; aujourd'hui que
l'État et la cour ne pensent guère aux merveilles et aux
pompes de l'art, ne vaut-il pas mieux contenir l'invention
dans un cadre plus étroit , et qui puisse tenter les loisirs
du riche, ramener la peinture aux proportions d'un salon,
puisque les palais sont livrés aux bandes noires et ne se
relèvent pas? et croyez-vous que le Duukerque d'Isabey ,
le Cadji-bey de Decamps ou les paysages de Paul Huet
et de Charles de Laberge aieut coûté plus de six
mois?
Il ne faut donc pas désespérer du Salon prochain. Plu-
sieurs ouvrages importans et du premier ordre s'achèvent
en ce moment. M. Ingres enverra son martyre de saint
Sympliorien. Nous aurons de beaux portraits de M. E.
Champmartin, de fines et délicates miniatures de madame
L. de Mirliel . Le plafond de Schnetz et celui d'E. Devéria
seront enfin découverts.
Et pour peu qu'on trouve moyen de concilier le déluge
de croix de la semaine dernière avec la parcimonie du
S6
&66
L'ARTISTE.
dernier Salon, l'exposition du Louvre sera encore cette
année une belle et grande solennité ! Mais comment le
ministère conciliera-t-il la décoration donné h MM. Ansiaux
et ï'orestier avec la mention honoraijle de madame de
Mirbel , la médaille de M. Decamps ? Dans un pro-
chain discours sans doute l'un de MM. les commissaires
du roi présentera quelque ingénieuse apologie , et prou-
vera, selon Platon, que nous vivons précisément dans le
meilleur des cinq mondes possibles.
A vrai dire, je ne devine pas dans quelle mesure se
pourront dépenser les aunes de ruban dans les derniers
jours de juin, ni comment on pourra convertir en fléau
sporadique l'épidémie d'honneur qui menace de tout en-
vahir.
Cittifraturf.
UN COMMEIVCEMEIVT DE CiXlTÈ.
Je vous prie de prendre "a la lettre le titre de mon ar-
ticle. Ce chapitre n'a rien de politique. Ce n'est rien moins
qu'une de ces longues allusions, en termes souvent trop
couverts, aux affaires et aux hommes du moment. Ceci
est la simple histoire d'un accident funeste arrivé a l'un
de mes plus chers amis ; et comme , je ne sais pourquoi ,
cette histoire a pris quelque peu une teinte artiste et lit-
téraire , ne fût-ce que pour charmer les ennemis de mon
cher Jules et les miens propres, j'ai entrepris de vous la
raconter.
Jules est un homme d'esprit et de cœur; c'est un scep-
tique sans fanatisme et sans ostentation , simple et bon
toutes les fois qu'il n'est pas en colère , facile a s'indigner,
aimant beaucoup les vrais plaisirs , la table , le jeu de
piquet a un prix modéré, la conversation avec les femmes,
pourvu qu'elles ne fassent pas de romans ou de vers ; il ne
déteste pas non plus le vin de Bourgogne quand il est
vieux et le cigare quand il ne vient pas de la régie; du
reste bon et colère, licencié en droit, moqueur et s'in-
quiétant peu de ce qui s'imprime, vers ou prose, livre ou
journal.
Cejeune homme s'était fait une vie heiu'ense a sa ma-
nière. Il nes'étaitdévouéàla politique depersonne, il n'a-
vait insulté aucune décadence, il n'avait salué aucun avè-
nement; il méprisait autant le fanatisme que l'admiration ;
la foi lui paraissait un contre-sens dans une créature rai-
sonnable ; il n'avait de haine que pour ses ennemis et
d'amitié que pour ses amis, ce qui est fort rare, remar-
quez-le bien, dans cette pauvre espèce humaine, quise pas-
sionne a tort et à travers, sans que le plus souvent elle
puisse savoir pourquoi.
Ajoutez a cette égalité d'ame une absence totale d'am-
bition. En fait de puissance, il n'avait jamais rien désiré
pas même la présidence du conseil ; en fait de distinction
honorifique, il n'avait pas même songé à demander la
croix d'honneur. II était fait ainsi ! indifférent "a tout ce
que le vulgaire appelle de ses vœux. L'amour même le
comptait au dernier rang de ses élus. C'était un enrôlé
qui allait au pas sans se presser et toujours sûr d'arriver
assez tôt.
Sans compter qu'il avait la plus sublime indifférence
pour les objets extérieurs ; le monde allant et venant le
touchait|peu.Les célébrités les plus fortes, cellcsde la veille
le touchaient pefi. Il n'eût pas détourné la tête pour
voir un pape saint-simonien. On lui eût dit pendant qu'il
était à dîner : Foiciune résolution qui passe! il ne se fût
pas mis à la fenêtre pour la voir passer.
Souventje le grondai» de tant d'indifférence! — Malheu-
reux, lui disais-je, tu ne sauras donc jamais un mot de
l'histoire contemporaine! Tu u'asvuniM. Périer,niM.le
général Lafayetle , ni le père Enfantin, ni Béranger! Tu
n'as pas été voir le monument en bois des héros de juillet
et l'éléphant en plâtre de la Bastille ! Tous nos grands
hommes passeront, tous nos monumens crouleront, et tu
ne pourras pas dire a tes petits enfans : Je les ai vus!
Malheureux et insensible ami , a quoi donc te sert-il d'a-
voir des yeux ?
Ainsi je lui parlais souvent. Lui railleur, se moquait de
mon enthousiasme , il traitait toute l'histoire contempo-
raine comme de l'histoire ancienne ; il attendait, disait-il ,
qu'on l'eût écrite pour l'apprendre et pour y croire, et
puis, disait-il encore, navons-nous'^^sl' Iconographie des
contemporains ? n'avons-nous pas le supplément à la bio-
graphie Michaud? Et la lithographie donc qui reproduit
si bien tous les monumens, et toutes les figures en plâtre?
Est-ce donc la peine de nous déranger?
Et il allait toujours ainsi sans rien regarder ; ou^ s'il
regardait quelque chose, ce n'était pas l'histoire, ce n'était
pas le fonds solennel de cette riche et bizarre étoffe qu'on
appelle le dix-neuvième siècle, ce fonds qui change éter-
nellement et qui pourtant est toujours le même a quelques
nuances près; ce^qu'il regardait, mon ami, c'étaient les
franges de ce vaste lapis , c'était rinnocente bordure de
cette monotonehistoire; des chevaux fringans, des chiens
sveltes et quelquefois de jolies lilles sveltes aussi , rieuses ,
boudeuses, aimable meute qui le mit si souvent aux abois!
Ainsi s'inquiétant peu d'histoire , et ne sachant rien du
siècle où il était , le malheureux jeune homme s'arrêtait
L'ARTISTE.
267
àes mois entiers à voir folàircr ce inonde d'accessoires,
■ce monde de snpeiflin'tés, pendant que le monde grave
«t solennel , le monde de M. Persil et de M. d'Argout ,
allait toujonrs son train.
Moi qn'alïligeait tant d'insouciance, je répétais tou-
jours : — Tu n'y vois pas ! tu es aveugle, ami! Vois
tout ce que tu as laisse passer sans le voir ! L'empereur
d'abord , ce géant sous lequel tu es né, tu ne l'as pas vu
avant son départ pour sa ton)be, et tu pouvais le voir !
La première et la seconde restauration , suivie et non
pas précédée de cosaques, lu pouvais la voir. Louis X VIII,
ce roi dans son char de triomphe et dans sa bière , mé-
créant et si habile , roi et cadavre , tu pouvais le voir !
Tu pouvais voir la brillante calèche du sacre de Reims ,
donnant la nuit au vaisseau de Cherbourg! Tu pouvais
voir enfin le progrannne de l'Hôtel-de-Ville , que si
peu de gens ont vu ; tu n'as pas vu tout cela , ami ! Tu
n'as rien vu de tout cela ! pas même le programme ! Et je
lui répétais encore ma malheureuse phrase : A quoi donc
te servent tes yeux, mon ami ?
Avoir des yeux pour voir des grisettes et des caricatures
en plein vent; avoir des yeux pour ne rien voir. A quoi
te sert d'avoir des yeux ?
Tant et tant lui répétais-je que la phrase maudite me
porta malheur et à lui aussi, mon pauvre ami. Un matin
que j'allai le voir pour lui montrer l'abbé Cliatel, je trou-
vai mon eher Jules enfoncé dans un fauteuil et dans l'at-
titude d'un profond recueillement. Je ne l'avais jamais vu
penser comme cela .
Je pris un fauteuil a côté du sien, et j'attendis qu'il
eût poursuivi son idée dans ses derniers retranchetiiens.
Après un quart d'heure de silence : — Pourquoi , me
dit-il, ne m'as-tn pas fait encore ta question : ^^h-tii des
yeux?
— J'attendais, lui dis-je, que lu m'eusses regardé et dit
bonjour.
— Bonjour , me dit-il ; mais je t'en prie , demande
moi : Âs-tu des yeux?
Moi sans me déconcerter je lui dis : — As-tu des yeux,
Jules?
Il me répondit : — Jules, je ne sais pas si j'ai des yeux.
Et en effet il était devenu presque aveugle. Une. seulenuit
avait obscurci cet œil vif et perçant. Un épais nuage s'é-
tait étendu sur ce regard qui embrassait tant d'espace. Soit
que ce regard peu exercé ait perdu tonta coup sa vigueur,
soit que mon maudit : Js-tu desyeiLi? ait porté malheur
au pauvre Jules, c'était a peine s'il y voyait assez pour
lire un livre de messe, en gros caractères, h l'usage de
ma bonne vieille tante de quatre-vingt-dix ans.
— Diable ! lui dis-je , la question prend une telle gra-
vité que je ne te la ferais plusqu'eii tremblant, àpn-sent.
— Mais, dit Jules, "a présent aussi fa question a pris
im sens tellement re.streint qu'il faut au contraire te h&ter
de me la faire, car, entends-tu bien, avant de n'y pins
voir, je veux tout voir. Tout voir, cnicnds-tu bien? voir
tout ce que je n'ai pas vu quand j'y voyais, avant de ne
plus rien voir.
Je gardai le silence. Il reprit la parole l'instant d'après.
— Tu me mèneras , entends-tu bien? aux endroits les
j)lus curieux de Paris, que je puisse dire : — J'ai vu Pa-
ris , mes enfans , tout aveugle que je suis !
Moi voulant flatter son mal , je lui dis : ^s-tu vu les
catacombes ?
Oh ! dit- il , je n'ai pas besoin de voir les catacombes.
Je me figure de grandes murailles d'ossemens et des in-
scriptions latines , ou à peu près, et des vers français sans
orthographe , et des passages tirés des psaumes , des
noms inconnus gravés sur la pierre. — Non, ami , j'ai •
assez vu les catacombes comme cela.
— Et la Chambre des députés , mon ami ?
— lia Chambre des députés ! me dit-il ; songe donc que
c'est une méchante baraque en bois mal peint : je ne puis
pas me déranger pour si peu, conviens-en ; passe encore
si on me laissait pénétrer dans le pavillon a côté !
— Veux-tu monter au clocher du Panthéon , ou des-
cendre dans les souterrains?
— J'attendrai que le sort du Panthéon soit décidé ; en
attendant tous les clochers se ressemblent ; je suis monté,
il y a quinze ans, auclocherdeOagny, quia cent soixante-
quinze marches de hauteur.
— Si nous allions , répondis-je , à l'Institut un jour de
séance, tu verrais lii plus de grands hommes que tu n'en
peux imaginer.
— Des grands hommes d'Institut ! un crâne, une
perruque, un habit brodé, un jabot sale! D'ailleurs j'ai vu
les deux extrêmes en fait de grands hommes, M. Cuvier
et M. Viennet : cela me suffit , j'imagine , pour juger des
plus grands et des plus petits !
— Mais songe donc , repris-je, que demain peut-être
ce monde si riche t'échappe ; profite donc de la clarté qui te
reste ; hâte-toi , si tu veux voir encore im homme d'état
en gi'and costume, nu marcH-hal en uniforme, une du-
chesse eu robe de gaze, lui empereur, un roi, quesais-je?
Les rois deviennent rares dans tous les cas ! Il faut te hâ-
ter , Jules, car demain ton laquais lui-même n'aura plus
de livrée pour toi.
2G8
L'ARTISTE.
— Que m'importe la livrée, lue dit-il; or ou galon,
gaze ou bure, tout cela n'est qu'une vaine décoration que
mon œil ne regrette pas. Au demeurant, et en y réfléchis-
sant bien , j'ai vu Paris autant qu'on peut le voir ; j'ai vu
la colonne, voila pour la gloire; j'ai vu THôtel-Dieu,
voilà pour l'iiumanité ; j'ai vu Saint-Sulpice désert, voilà
pour nos croyances ; j'ai vu les Tuileries sans vitres aux
fenêtres, voilà pour la sécurité des rois ; j'ai vu le Palais-
Royal, voilà pour les vices du peuple ; gloire, croyances,
royauté, vices populaires, qu'ai-je donc de plus à voir?
Disant cela , il n'était pas triste , il n'était pas gai ; il
était comme un gentilhomme qui va faire un voyage soli-
taire, qui ne veut pas trop surcharger sa monture, et qui
discute avec un ami pour savoir ce qu'il emportera dans
sa valise.
Je le savais quelque peu sensible à l'art. — Au moins,
' luidis-je, n'est-il pas quelque visage que tu regrettes
dans nos théâtres , quelque artiste que tu veuilles revoir
avant de dire adieu à la lumière du lustre? Il réfléchit un
instant ou deux, puis il reprit :
— J'ai beau y penser, mon cher Jules, je ne regrette la
vue de personne dans le monde théâtral. Ce monde-là se
divise en deux parties, le vieux et le jeune monde. Le
vieux monde dramatique a été beau , j'en conviens ; mais
à présent sa peau se contracte, les cheveux lui tombent,
les rides le sillonnent de toutes parts ; veux-tu donc que
je demande des yeux pour voir toutes ces horreurs; ces
premiers d'un demi-siècle, ces ingénues de soixante ans?
Non, non, ce vieux monde n'est pas ce que je regrette,
ce vieux monde du drame me faisait fermer les yeux
quand j'y voyais. Quant au jeune monde, avoue, mon
ami, qu'il est peu favorisé des dons de la beauté. Quelle
est la jeune fille assez belle pour qu'on ne regrette pas
qu'une dent lui manque, ou qu'une de ses hanches ne
"■^,,. soit trop haute, ou que sa main soit trop large, son pied
trop long? Quel est le héros dramatique qui n'ait à se re-
procher quelque imperfection théâtrale? La beauté physi-
que n'est plus dans le monde artiste; pour ce monde-là,
pauvre, humilié, malheureux, qu'il soit vieux ou jeune,
à quoi me serviraient mes yeux?
— Au moins, lui dis-je, pense à toi , pense donc qu'un
jour, si tu es aveugle, tu sentirans dans ton ame le besoin
d'aimer et de choisir ime compagne et de la voir! Et
roîiiment pourras-tu la voir si tu ne la vois pas à pré-
sent? Comment referas-tu son visage si tu ne la vois pas
d'avance? Viens donc, mon Jules, allons au bal ce soir.
Tu y verras la foule de jeunes filles sans époux , que
leurs mères traînent après elles au bruit de l'orchestre de
Tolbecque ou deColinet, espérant pour leni'S filles un mari
qui ne vient pas; viens au bal ce soir, afin que tu puisses
choisir et jeter ton mouchoir à la plus belle quand tu
n'auras plus tes yeux !
— Ne me parle pas du bal, reprit-il vivement ; le bal
est le plus horrible plaisir que je connaisse ; le bal est une
prostitution anticipée, dont la fausse nudité est mille
fois plus indécenie que la véritable nudité. Ne me parle
pas du bal ni des filles à marier au bal. Le bal est un
théâtre pour elles.
Au bal , elles s'étalent à plaisir et se montrent dans
leur beau une heure, pour être maussades le reste de leur
vie. Ne me parle pas du bal ! Quant à chercher une
femme, je n'ai pas besoin de mes yeux pour la trouver :
quand je serai aveugle, je la verrai à sa main , à son pas
léger, à sa voix surtout, à son visage s'il rougit sur mes
lèvres, à son cœur s'il bat contre mon cœur, à son ha-
leine, au parfum de ses vètemens : à ces signes, je trouve-
rai ma maîtresse ; je n'ai pas besoin d'y voir pour être
encore le plus heureux des hommes, s» je dois être encore
heureux .
Puis il reprit sur un ton moins sévère : — Si je deviens
aveugle , mon ami , je te conseille de ne pas trop me
plaindre. A le bien voir, il n'y a plus rien de bien dans
ce vieux monde. Le monde est laid, vieux et monotone.
Que m'importe la vue, si j'ai la paix et le calme chez moi;
la chaleur du soleil, la promenade du soir, vieilles en-
core? Plaisirs d'aveugle, bonheur d'aveugle, sais-tu rien
de mieux que cela? La vue de nos grands hommes et de
nos grands monumens fait pitié ; à l'entendre parler ,
c'est quelque chose. Lire nos poètes c'est dormir. Moi ,
quand je voudrai de la poésie , je me répéterai deux ou
trois cents vers que je sais par cœur. Moi , mon exil
est fini dans ce monde mobile ; grâce à mes yeux , je suis
sûr de rester le même quand tout change ; si j'y vois
moins, j'entendrai mieux ; et qu'eit-ce que l'histoire du
bruit , plus encore que du mouvement?
A ces raisons, ne sachant que dire, j'allai chercher les
dessins de Charlet, la gravure de Dupont, les croquis
de Delaroche et de Roqueplan , je montrai tout cela à l'a-
veugle. — Tu as raison, dit-il , tout cela est l'art mo-
derne : Decamps , Charlet, Ingres, ajoutes-y quelques
vers de Hugo et de Lamartine, une page de Chateau-
briand et de La Mennais , et puis c'est tout !
— Donc , tu peux devenir aveugle , mon ami , et sans
regret ?
— Oui, dit-il, aveugle et sans regret, je sais tous vos
visages amis , j'entendrai vos voix , je vivrai avec vous ,
je ne verrai plus le monde extérieur, qu'importe au monde
et à moi?
Je sortis'; il me rappela. — Cependant, reprit-il, il
est deux choses que je veux voir encore avant d'être aveu-
i
L'ARTISTE.
2G9
gle toiit-h-fait , c'est, une fantaisie qu'il faut me passer,
mon ami !
— Sans nul doute, lui dis-jc, et quelles sont ces deux
choses?
— D'abord je veux voir le caniche qui doit guider mes
pas quand je serai aveugle tout-a-fait.
Puis, va me chercher des yeux d'émail, je veux choi-
sir les yeux qui renij)lacerout les miens. Avec des che-
veux noirs comme les miens , depuis que j'existe, j'ai tou-
jours désire des yeux bleus de ciel.
Le lendemain, je me levai de bonne heure, j'allai chez
mon ami avec mon chien à la main et mes yeux bleus
dans ma poche. Mais mon ami était sorti avec ses yeux
noirs plus clairvoyans que jamais , et je ne trouvai dans
sa chambre que le père de Louise , sa lectrice, qui me
dit
Où donc votre ami l'aveuclc a-t-il conduit ma
fUlc si malin ?
Jules Janin.
LE PEIXTRE DE UEIMVR.
h
^^^^ « Oui , madame, il y a dix ans que mon pied n'a tou-
^r ohé le seuil de la maison paternelle. J'avais quinze ans
quand je la quittai ; depuis ce temps, j'ai erré en Italie et
en Allemagne, ne me sentant bien nulle part, inquiet,
malheureux , préoccupé de mon art qui est loin de me
sufîfire. L'idéal dans les arts et dans les affections est de-
venu mon ennemi; il me poursuit, il me tourmente. Je
voudrais créer une œuvre immortelle, raphaélesque, su-
blime, et je m'épuise en vains efforts. Ai-je terminé un
tableau, on l'admire d'abord, et moi , j'en vois soudain
les défauts , je les proclame , puis je rêve au mieux pos-
sible, je médite, tandis que mes rivaux agissent, intri-
guent et l'cuqiorteut sur moi. Je m'irrite alors, je m'in-
digne d'une injustice connue si ce n'était pas chose
naturelle aux hommes. Un attachement profond, intime,
me consolerait; je le cherche, et, ne le trouvant pas, je
rentre dans cet isolement que je sens aulour de moi , au
milieu de la société. »
Le jeiuie luunnie qui parlait ainsi donnait le bras a une
dame âgée. Il axait une slalure élancée, de longs che-
veux retombaient sur son Iront, découvert sur une des
tempes; il cx[)os.iit sa lètc au soufile frais de la brise
du soir, si délicieuse après un jour d'été. Sou vi.sagc
était fatigué, Lléme, déjà sillonné de quelques vides;
mais son œil élincelant trahissait la flamme intérieure
qui le dévorait. La vieille dame s'appuyait fortement sur
kson bras et paraissait s'intéresser a ses paroles.
Auprès de lui marchait, silencieuse, une jeune femme
d'une grande beauté. Sa taille souple, svclle, se dessinait
pure et admirable dans ses proportions; chacune de ses
poses révélait une grâce nouvelle. Un .sculpteur eût trouvé
peut-être quelques incorrectionsa son vis3ge,qni )i'empi-UD-
taitrieniaice modèle ani'uiue que la médiocrité des peintres
et des écrivains vulgaires reproduit incessaiimient ; mais
l'ensemble harmonieux de ses traits,, le charme des fonnes
sur lesquelles l'œil glissait axec délices , sa physionomie
mobile, charmante, je ne sais quoi de fatal et de plissé
sur un beau front, une ame tendre, cachée sous des de-
hors timides et craignant le monde, en faisaient ini être
a part, doux a voir, ravissant, mélodieux, primitif. Elle
marchait la tête un peu inclinée.
Assez loin derrière eux roulait pesamment tine lourde
diligence, que les chevaux tralnaientsur une côte rude; de
la se développaient les belles plaines de la Saxe sillonnées
de coteaux et l'immensité d'un paysage paré de ruines,
d'une verdure d-; sepleinlire et des reflets oidiques du
soleil qui se couchait cnlrc deux amas de nuages pour-
prés.
« Vous êtes bien a plaindre, lui répondit la vieille
dame. » La jeune femme baisra légèrement son voile
agité parla brise.
« Il m'arrlve aussi de me renfermer des mois entiers
et de vivre avec les fictions de mon pinceau ; la du moins
je suis heureux ; je m'entoure des cires selon iijLon cœur,
je suis aimé comme j'aime. Dans le monde, on me
sait si impressionnable, il est si facile de me faire souffrir
avec un mot cruel , qu'en vérité je ne comprends pas
qu'on .s'attaque à un homme aussi inoffensif que je le
suis. Pourtant, ajouta-t-il , j'ai fait preuve d'énergie;
pourtant je me lasse de tout despotisme; alors ma parole
éclate, soudaine, pittoresque, résumée, caustique,
incisive; mon imagination, repoussant l'allaquc , press<.'
et embarrasse les railleurs; et il y a là un cœiu- prêt a
aimer, un cœur riche en affections douces, profondes,
exaltées, inépuisables !» 11 se frappait la poitrine avec
force.
« Et vous quittez Vienne, dit la vieille dame ?
— Je vais à W^eimar; mon père y habite une maison de
campagne. Voilà dix ans que que je ne l'ai vu. Je viens
(le Rome ; je n'ai séjourué que dix jours à Vienne. Ma
famille me repousse parce que je veux être peintre ; ou
rougit de moi , on ne m'écrit jamais. Je vis dans une soli-
tude qui aigrit le talent tourmenté , et je viens me jeter
dans les bras de mes parens Mais, je ne sais , plus
j'approche de Weimar, plus le chagrin s'empare de moi ;
peut-être que cette fatalité, qui me suit partout, m'attend
sur le seuil de la maison paternelle , où je ne saurais
270
L'ARTISTE.
trer, ce me semble, sans heurter une nouvelle infortune
qui est là, debout, impitoyable!
— Chassez ces idées noires, mon clier monsieur; vous
avez du talent, et votre famille vous pardonnera. » La
jeune femme, sans dire un seul mot, acheva de baisser
son voile. Le soleil dardait ses derniers rayons, jetés
comme un réseau d'un or pâle sur le vert des prairies.
Us s'étaient enfin arrêtés et regardaient ce tableau grand
et majestueux , empreint de calme et de sérénité.
« La belle perspective, dit l'Allemand ! Tout est large
et simple dans la nature ; elle est un désespoir éternel
pour l'artiste. L'infini est la ! Dieu est la! Nous sommes
périssables , nous , tout ce qui émane de nous est faible,
imparfait!.... L'ame seule domine et dédaigne ce qu'elle
ne crée qu'a l'aide d'organes insuffisans !... mais l'a-
mour participe de l'immortalité dans les âmes pures; l'a-
mour rapproche de Dieu. »
La jeune femme regarda si la voiture approchait ; elle
chancelait un peu en se retournant.
Us remontèrent dans la diligence , où ils étaient seuls.
La vieille dame s'endorittit dans un coin, et le peintre
chercha vainement a lier une conversation avec la jeune
femme qui s'assoupit. La lune s'était levée ; sa lueur va-
cillante , pénétrant par une des portières, éclairait ce vi-
sage ravissant ; il n'osait la réveiUer, et il n'était plus qu'à
deux lieues de Weimar ! Depuis (juelques heures seu-
lement il voyageait avec elle ! il s'attendrissait à la con-
templer; il frémissait, il pleurait Elle allait dans une
petite ville à trente lieues de là ; il la suivrait dès qu'il
aurait embrassé sa famille. Comment se résoudre à ne
plus la revoir , cette femme si belle? Il la suivrait
Pendant son sommeil il crut apercevoir deux larmes qui
coulaient le long de ses joues. Il s'enhardit , et le coeur
palpitant, suffoqué par l'émotion, il chanta à mi-voix
ces strophes mélancoliques et naïves :
Votre voix, est siiave et tendre ,
En votre prière j'ai foi ;
Je souffre , et Dieu peut vous entendre î...
Quand vous priez, priez pour moi.
Le mal dont je meuis en silence ,
Il le faut renfermer en soi :
Mon secret de mon cœur s'élance...
Quand vous priez , priez pour moi.
Si je parlais , votre visage
Peut-être en pâlirait d'effroi.
A vous le calme ! à moi l'orage !..
Quand vous priez , priez pour moi.
On dit que deux âmes qui prient
L'une pour l'autre en même foi
Dans l'étcrnitc' se marient...
Quand vous priez , priez pour moi !
Il attira à lui une de ses mains qui frémissait , puis, avec
une lenteur pleine de précautions , il lui tira du doigt un
anneau d'or; elle s'agita et ne s'éveilla pas... du moins
elle n'ouvrit pas les yeux. Alors, éperdu, il glissa au
doigt qu'il tenait encore une bague simple et presque sem-
blable à celle qu'il dérobait ou qu'elle lui donnait par ce
sommeil prolongé et complice.
« Nos âmes se sont mariées » , dit l'Allemand en se
penchant vers elle. Il y eut un frissonnement et un
soupir dans son sommeil; mais la voiture roulait déjà
avec fracas sur les pavés de Weimar.
La voiture s'arrêtait quelques heures à l'hôtel de la
poste. Les deux voyageuses lui dirent adieu et montèrent
à leur chambre ; une émotion contenue se trahissait dans
l'adieu de la jeune femme.
Le peintre se plaça à sa fenêtre qui donnait sur la
cour, décidé à partir et à suivre l'être auquel il s'était
uni par un mariage mystique. « Les hommes auront beau
faire, pensait-il, des rapports existent entre nous et nos
âmes se sont mariées. » Il fut troublé dans sa rêverie par
le bruit d'une calèche attelée de quatre chevaux entrant
dans la cour; deux hommes en descendirent; quelques
instans après, ils y remontèrent accompagnés de denx
dames... Etait-ce elle?.. Oui!.. Il crut la voir pâle se
pencher à la portière et disparaître dans l'ombre.
11 se trouva seul , oh ! bien seul ! . . jamais il n'avait
éprouvé un tel saisissement , jamais sa solitude accoutu-
mée ne lui .avait paru si vide, si morne; jamais, non
jamais... Sa vie lui semblait s'être retirée de lui.
Le lendemain , il monta à cheval et courut à francs
étriers à la campagne de son père. Depuis trois mois , il
l'avait vendue ; et le nouveau propriétaire dit au peintre
qu'il ignorait la résidence du vendeur. Le jeune Allemand
ne retourna à Weimar que le soir; six lieues le séparaient
de la ville.
Un de ses amis , le lendemain , lui nomme la ville
qu'habite son père. Il jette un cri de surprise dès qu'il
entend ce nom-là ! Ce nom renferme tout ini mptère
tout un malheur, toute une destinée.
« Vous arrivez donc pour la noce, lui dit cet ami.
— La noce !
— Votre père est fiancé depuis quinze jours avec anël
jeune femme fort belle...
— Fiancé!
L'ARTISTE.
271
• — El marié peut-être...
— Marié !
— Il est venu au devant d'elle jusqu'à VVeiinar. . . .
— Quand?
— Hier matin !
— A deux heures?
— A deux heures de la nuit.
— Dans une calèche attelée de quatre chevaux ?
— Oui !
— Ah ! nialhcurcux ! >>
Il sort, et court précipitamment, tel qu'un insensé.
Dans la nuit, une diligence part; il s'y jette; il arrive
enfui a la ville indiquée, dans un trouble indescriptible ,
le corps brisé de fatigue, le cœur brisé d'angoisses.
Son père est a la campagne. « Vite un cheval! » Il
court, il vole, an devant de son infortune, il déchire
avec l'éperon lus flancs du cheval.
Il arrive ; un vieux domestique le reconnaît à peine :
« Mon père !
— Il est avec madame.
— Il s'est marié?..
— Ce malin. »
Ils parlent ainsi devant le seuil de la maison ; une fe-
nêtre s'ouvre; une femme y paraît et s'avance sur le
balcon.
« Quelle est cette femme, dit-il?
— Votre mère. »
Il pousse un cri affreux , remonte à cheval et part au
galop. Il n'a jamais franchi le seuil de la maison de son
père.
G. D.
DE LA DICTION PARLEMIiXTAIRE.
Que ce dernier mot n'effraie aucun parti : nous ne
toucherons "a aucune question politique ; c'est une simple
causerie sur le dél)it oratoire. Nous ne prendrons de l'é-
loquence de la tribune que ce qui rentre dans la mimique;
car dans cette éloquence, comme dans celle du barreau et
de la chaire, il y a beaucoup de l'art du comédien (et ceci
sans intention d'épigraniine).
Dans les collèges anglais, des exercices de déclamation
se joignent aux autres études. En même temps qu'on en-
seigne a l'élèvch vêtir sa pensée d'iuie expression correcte
et élégante, on l'accoutume aussi a travailler son organe,
à donner de la justesse et de la variété a ses inflexions.
Lisez ce que Byroii raconte de ses succès en ce genre. Il y a
loin de la a nos rhétoriciens anonnant une amplification.
Clicz le jeune Anglais ainsi préparé la fréquentation pres-
que journalière des clubs a bientôt achevé de développer
la facilité d'improvisation et la netteté du débit, deux
facultés qui , grâce a l'incurie de nos professeurs et a
l'absurde article de notre code contre les réunions au-
dessus de vingt per.sonnes, sont eucore loin d'être na-
tionales en France.
A lire les discours imprimés au Moniteur , et à ne con-
sulter que la justesse et la profondeur des vues, nos
Chambres peuvent se glorifier de talcns qui ne le cèdent
point à ceux du parlement britannique. Mais allez dans
une tribune publique recueillir de vos oreilles certains de
ces chefs-d'œuvre, quel décousu, quelle incohérence dans
ces bribes de périodes qu'une mâchoire d'honorable mar-
telle souvent deux ou trois fois avant d'en faire offrande ii
l'assemblée ! Le moyen pour une ame tant soit peu poéti-
que, et pour un tympan délicat, de sj-mpalhiser une heure
de suite , sans remords, avec une indignation qui s'enroue
en fausset, ou un exposé de motifs qui nazille en guim-
barde !
(îrand nombre de nos orateurs se bornent a la lecture
du discours écrit. Ceux-là je les engagerai a soutenir l'or-
gane d'une virgule à l'autre, "a marquer un temps d'ar^
rêt au point et virgidc, et dans l'intérêt de leur poitrine
un bon repos "a chaque fin de phrase. Voilii de ces talens
que tout pair reçoit avec sa nomination et Iransmetlait
jadis par hérédité; de ces talens auxquels tout Français âgé
de trente ans, pour peu qu'il paie cinq cents francs d'im-
pôts et qu'il réunisse la majorité des suffrages d'un arron-
dissement, ne doit point désespérer de parvenir. Il suffira
d'une session pour arriver a nuancer par des intonations
le point qui interroge et celui qui exclame.
D'aucuns cédant à une faiblesse ( l'honorable conserve
toujours de l'homme) élucubrenl en cachette ime harangue,
la déposent au fond de leur mémoire; et puis un beau
jour, sans papier et sans lunettes, portant la main a Icnr
cerveau comme pour indiquer le roc d'où la source va
jaillir, ils montent "a la tribune et improvisent d'une ha-
leine trois heures durant. Ce petit charlatanisme leur a
coûté plusieurs matinées d'un temps que des pétitionnaires
réclamaient dans lein- antichambre; mais en échange ils
sont parvenus a duper trois ou quatre badauds qui bàilleut
de stupéfaction sur les banquettes publiques.
A part ce sentiment de vanité enfantine, moi, flâneur,
et qui prise l'emploi du temps d'autrui à l'égal du mien,
j'ai pources messieurs de la reconnaissance. Leur présence
a la tribune combat le brouillard léthargique épaissi sur
mes yeux par la lecture des manuscrits. Comment donc?
27â
L'ARTISTE.
il y a cliez eux des inflexions et même du geste ! Il est vrai
que le geste est toujours eu retard et n'arrive qu'après l'ex-
pression vocale, tandis que chez l'improvisateur véritable
il la précède constamment. Il est vrai que leur inflexion
ne pose pas uniquement sur le mot incisif de la phrase, le
mot qui colore l'idée la plus saillante, tandis que dans
l'improvisation réelle elle ne dévie jamais de ce mot unique
et même rarement d'une syllabe unique dans ce mot. Il
est vrai que la phrase qui résume avec le plus d'éner-
gie la pensée se montré chez eux constamment la der-
nière, parce qu'en écrivant ils sont restés libres delui assi-
£;ner cette place, et, a force de ratures, de ménager l'expres-
sion progressive, tandis que dans la fougue improvisa-
trice cette expression énergique échappe très-souvent la
première, laissant les développemens qui la suivent beau-
coup plus faibles. Il est vrai encore que si quelque voix
adverse les interpelle brusquement, le travail secret de
mnémonique qui absorbe leurs facultés les laisse sans
répartie aucune; et qu'ensuite ils suent comme maître
Jean à renouer le fil de l'oraison juste au point oîi il s'est
brisé. Plus heureux celui qui se borne au rôle modeste
mais franc de lecteur! Il lui suffit de poser son index sur
le papier pour se ménager une rentrée certaine dans son
sillon inachevé.
Le véritalile orateur, maître d'un ensemble d'idées, se
fie pour les détails a l'inspiration qui ne le trahit jamais.
Dans une question trop ardue croit-il nécessaire de rédi-
ger, il n'en fait pas mystère et se présente alors manuscrit
eu main. 11 a horreur du moindre apprêt, de la plus lé-
gère coquetterie; mais ce sentiment noble, qu'il se garde
(le le pousser jusqu'à l'exagération, qu'il ne considère
point les grâces de la diction comme accessoires a négli-
ger. Elégante elle fait moins mauvais les mauvais dis-
cours. Vicieuse, elle ôle de leur prix aux excellens.
On a dit « que les nations modernes avaient changé le
» forum en salon, où d'honnêtes gens se réunissent pour
1) causer. » 11 y a salon et non plus forum : d'accord ;
pourtant ce salon reste encore ime vaste enceinte qui re-
çoit cinq cents délibéraiis et presqu'autant de spectateurs.
Je hais ainsi que vous ce qu'on appelle la phrase dans le
style, elle ton déclamatoire dans le débit. Plus votre ex-
pression sera d'iui tour simple et vrai , plus j'y applau-
dirai. Causez ; mais cependant causerez-vous a la tribune
sur le même diapason que dans lui salon ?
Il vous faudra forcer plus ou moins votre organe ; et
alors ce qui n'était en lui qu'imperfection presque in-
sensible deviendra défaut choquant. Gracieuses dans le
ton ordinaire, vos intonations deviendront fausses et dis-
cordantes. Vous terminez vos périodes par une chute mo-
notone, et cela s'aperçoit à peine dans le monde, où les
répliques sont brèves et où l'on n'a ni l'impolitesse ni le
*
loisir de pérorer; a la tribune, ce sera un vice insuppor-
table.
Votre organe est l'instrument qui doit porter vos pen-
sées aux intelligences sur lesquelles vous voulez agir;
prenez donc soin de l'étudier d'abord. Eprouvez son vo-
lume , sou intensité , son degré de souplesse ; assurez-vous
s'il se prête ou se refuse a exprimer tel et tel sentiment. Il
est des gens chez qui , plein et fort dans l'état de calme,
il se change à l'approche de l'émotion en un filet aigre et
discordant.
Vous n'avez point, comme le comédien, une échelle
Immense de passions , ni jamais une exaltation délirante
a exprimer. Quelque défectueux que soit votre organe ,
peu d'exercice vous suffira pour le maîtriser et le modifier.
S'il tend "a devenir criard, vous apprendrez a le maintenir
dans le médium , et dans les momens de chaleur a préférer
les cordes graves aux cordes élevées. S'il est peu timbré,
une accentuation ferme lui donnera du mordant.
Etes-vous certain que votre prononciation demeure
aussi puie, vos inflexions aussi justes et aussi faciles dans
le diapason exigé a la tribune que dans celui d'une con-
versation au coin du feu ? pouvez-vous répondre que,
dans l'émotion, votre voix ne faiblira point et ne vien-
dra point a s'abattre comme un cheval faible sous un ar-
dent cavalier? alors, mais alors seulement, n'ayez nul
souci de votre diction. Causez comme dans un salon; li-
vrez-vous sans crainte à votre fougue : car maintenant a
vous l'auditeur tout entier. Sa raison apprécie votre lo-
gique sans distraction aucune; son ame s'entretient avec
la vôtre sans que son oreille soit occupée a rectifi'er la tra-
duction d'un truchement infidèle. L'assemblée vous ap-
partient.
Quant an geste, je vous rappellerai le précepte prover-
bial parmi les comédiens : « Le peu est presque toujours
encore trop. » Lu port aisé de la tête et des bras, un lé-
ger mouvement de la main , voila qui doit suffire. Et pour
cela la tribime, derrière laquelle votre corps se trouve
plus qu'a moitié voilé, et où vos bras peuvent se poser
sans affectation , offre un grand avantage.
On a beaucoup attaqué cet usage d'une tribune. En
Angleterre chacun parle de son banc. Cela va bien dans
un auditoire flegmatique qui supporte des discours de
quatre heures sans donner signe d'existence , sans céder
une seule fois a la tentation d'interrompre , et souvent
même sans éprouver la curiosité- de suivre du regard le j
développement du discours sur le visage de l'orateur.
Imaginez dans nos assemblées impressionnables et vives
chacim parlant de sa place , les interpellations qui se croi-
sent, la discussion a chaque instant personnelle, et dan.s
ce tumulte la voix de l'orateur étouffée dans quelque coin.
Tant que nos mœurs resteront les mêmes, la tribune rcs-
L'AUTISTE.
273
lera la garantie la plus simple et la meilleure du calme et
(le la digiiili: dans nos assemblées. Avant de la supprimer,
changez notre caractère pendant, noire habitude de sail-
lies, contre la gravité et la pruderie un peu gourmées des
Anglais , autrement vous aurez le président couvert vingt
fois par séance cl vingt duels a la sortie. Figurez-vous les
débats de la Convention sans tribune, la Gironde et la
Montagne se renvoyant leurs terribles accusations a deux
pieds de dislance ; c'eût été chat|uc jour uue lutte corps
a corps.
Je sais bien (jue la tribune entretient le fléau du dis-
cours écrit; que Ici improviserait de sa place, qui ne peut
se décider a monter sur une espèce de théâtre, et que
par conséquent la faculté de discussion se trouve en cela
restreinte pour quelques lalens trop défians d'eux-mêmes;
mais tel aussi dont l'éloquence se résigne au mutisme ,
jusque dans les bureaux , a , pour mettre son amour-pro-
pre a couvert , la ressource d'écrire dans son département :
« La timidité me tient éloigné de la tribune : que n'êles-
vous 'a même de m'entendre dans les discussions particu-
lières ! »
Nous consacrerons un prochain article "a l'examen de
la diction chez quelques-uns de nos orateurs les plus dis-
tingués. S. G. L.
Tiptvcn îïfô IJubltcations.
LE I.IT DE CAMP,
SCiî.MiS DU 1,.4 VIE MII.IT.VIIU; ,
!*.ir i^autrur de lii Prima Doua et U Garçon boucher '.
Maintenant que les loisirs consacres aux lectin-es amusantes
diminuent graduellement par l'extraordinaire consommation de
j)olili(|ue (]ui se l'ait chaque jour, les grands ouvriiges deviennent
impossibles. Nous n'avons plus de livres , mais des feuilles vo-
lantes. La lill('ralMrc énervée, réduite aux niiscialjles propor-
tions eu harmonie avec nos besoins, ne produit plus que des ro-
mans, des contes , des scènes dc'laclic'es , des anecdotes. Certes,
s'd est vrai ee mot , que la liuei.iturc est l'expression de la so-
ciété, nos neveux |)reudront, d'après nos livres, ruic bien Irist?
idée de notre èpuque. Ces sombres reflexions m'ètaicnl sugge'-
■ Deux voliimrs in-B" , swim's et orn<!» Je vip,nFncs ; le premier vo-
lume , pul>lJc par Hippolytr Souverain , est en vrnie , f|iiai îles Angus-
lins , n" 59 ; prix : 7 fr. àU cent.
rc'es par le joli volume que j'ai sous les yeux. Dans d'autres
temps , me disais-je , tout le talent qu'il y a là , et il y en a beau-
coup , mûri dans des veilles laborieuses , aurait produit quelque
chose de grand; et au lieu de cela, au lieu d'un tableau, je n'ai
que des crwpiis. Mais, disons-le avec franchise, ce sont des
croquis charmans, de délicieux croquis.
Dans celte suite de récits si animes, si vifs, si varies, quelle
fécondité' d'imagination ! qu<'lle foule de sensations l'auteur sait
émouvoir eu rnoil I)irais-je la Balle mâchée, cet épisode ter-
rible qui se rattache à un fait célèbre et dont le dénouement est
si inattendu ; le capitaine fiabe, jouet infortuné d'uuc fatale
destinée, entraîné à sa perte avec une force irrésistible, et riant,
d;ms ses affreuses prévisions , d'im rire philosophique sur le
bord de l'abîme qu'il n'a pas la l.ichelé d'éviter; et la Sonate in-
fernale, dont les accens causent la mort de deux êlres aimans et
dignes d'un meilleur sort? Et ce joli chef-d'œuvre intitule' la
Fosse de la grande année! qui pourra le lire sans se sentir
le cœur serré? Ce drame si court , et pourtant si attachant , oii
l'intérêt est ménagé avec tant d'art jusqu'à l'épouvantable péri-
pétie qui le termine. Je ne cesserais de citer, si je voulais raji-
pelcr tout ce qui m'a frappé, qu'après avoir passé en revue tout
le volume. Et cependant je ne terminerai pas cet article sans
rappeler à votre souvenir ce fameux brigand deTerracine, dont
une des raille aventures a été arrangée povir le théâtre.
En garnison à Ancône , un jeune officier fiançais a su se faire
aimer d'une jolie femme, qu'il croit libre et indépcudante; il
ignore que , pour céder à sa passion , la dame de ses pensées
joue sa tête. Mais le danger arrête-t-il inie femme qui aime , et
une Italienne surtout! Mais voilà qu'à la suite d'un volupteux
tête-à-tcte, d'un de ces courts instans que le cœur n'oublie ja-
mais, les pas d'im homme se font entendre. Que faire? Fuir
est impossible. La femme, qui a entrevu l'avenir, toml>c pdic
et échevelée; l'officier tire son épée la porte s'ouvre et vo-
mit tin nom terrible , un nom qui glace d'effroi les plus coura-
geux Fra Diavolo
Tih
L'ARTISTE.
MARIfi,
Donner par l'analyse quelque idée un peu exacte de ce livre,
vraiment je ne saurais. Le poète hii-mcme , qui en l'écrivant ce'-
dait à des émotions du cœur, au sentiment vif et réfléchi de
l'art, ne songeait pas sans doute qu'il dût le livrer un jour au
libraire sous foiine d'ouvrage et paré d'un titre officiel. Pour-
quoi ce nom de roman donné à Marie? Marie n'est pas ime
jeune fille qui , comme tant d'autres , a été courtisée , enlevée,
séduite. Vous ne trouverez dans sa vie ni une passion qui, long-
temps couvée , éclate à la fin ; ni combats de la vertu , ni re-
mords, ni avortcment , ni empoisonnement, ni suicide. Marie
est , comme l'imagination de l'auteur, quelque chose d'à-part.
C'est d'abord la jeune paysanne que lui, jeune homme , pres-
qu'cnfant encore, a vue au milieu des bruyères de la Bretagne,
blanche sous sa coiffe de lin, aérienne sous sa robe de bure:
allons artiste , dépouille-la de ce deshabillé lourd et commun ,
ôte-lui cette chaussure grossière , plus de corset rouge , de ba-
volet'qui la vieillisse ; plus , sur sa gorge de vierge , de mou ■
choir à raies rouges et bleues , de croix de cuivre, imitant l'or,
suspendue à son cou. Laisse la nature à elle-même et voilà ré-
alisé un des types de la Vénus antique.
Sous le toit des cabanes ,
Portant la bure, il est déjeunes paysannes ,
Habitantes des bois ou bien du bord des mers,
Toutes belles ; leurs dents sont blanches, leurs yeux clairs,
Et dans leurs vêtemens variés et bizarres
Respirent je ne sais quelles grâces barbares.
A les voir :
Sur leur vase d'osier s'accoudant près de vous ,
Ou, pour filer, ployant à terre les genoux ,
Vous croirez , tout ravi de ces beautés naïves.
Et de tant de blancheur sous des couleurs si vives ,
Voir la jeune Suissesse assise en son chalet ,
Ou la Grecque aux yeux bleus de l'antique milet.
Ou bien, n'est-ce pas encore l'idéalité de quelqu'une de ces
beautés de la vijle^ étincelantcs sous leurs vêtciasiis de soie et
tcn^gas
de gaze t
En elle je n'aimai d'abord que la beauté,
La bouche humide et fraîche, et le sein velouté.
Et l'or bruni de ses épaules ,
Et les frêles contours de ce corps souple et fin
Qui plie à chaque pas, comme à l'air du matin.
Le long des eaux , tremblent les saules.
J'ai connu la beauté ! que m'importait alors
Si nulle ame, en parlant, n'animait ce beau corps,
Ces longues paupières d'Arabe ;
Heureux de respirer ce souffle virginal.
Ou d'écouter, rêveur, de sa voix de cristal
Tomber quelque molle syllabe,
' Chci Urliain Canel, rue du Bac, n" 104.
Le poète voudrait suivre l'Iiistuire de cette Marie; mais à
chaque pas une autre préoccupation le saisit : cette existence de
jeune fille, ignorée et monotone, ne saurait suffire aux élans
de son imagination, aux extases de sa pensée qui delDordc, et
qui va bien au-delà chercher des images et des couleurs.
Et puis , à côté de cette Marie , symbole harmonieux et pur
de tout ce qu'il éprouve d'amour pour l'art et pour la femme,
n'a-t-il pas à dire, malgré lui peut-être, quelque chose de sa
vie réelle, de cette vie matérielle qui l'étreint , qui lui pèse, qui
par momens le désenchante? Le poète a beaucoup senti, de
même il a beaucoup pensé. Si ses sensations ont été d'abord
douces et chastes comme son ariie , le contact de ce monde les a
bientôt souillées ; il est resté pur tout en comprenant l'impu-
reté, innocent tout en sachant ce qu'était le vice, généreux
parmi des lâches.
Cette science terrible , c'est l'apprentissage de la vie qui la
lui a donnée. L'indignation lui est venue avec elle.
Lorsque de celle vie on fait l'apprentissage,
Non , ce n'est point assez de s'armer de candeur.
De baisser , en marchant , les yeux avec froideur ,
Comme au creux d'un vallon le rocher qui s'écoule;
Il faut sur les deux bords toucher à cette foule ,
Réfléchir dans son cours bien des objets hideux,
Parfois troubler ses eaux en passant trop prés d'eux.
Ce monde où l'on doit vivre , ah ! jugeons-le , mon arae ,
Partout , haine , bassesse , ou jalousie infâme ;
Nulle pitié , le sang , l'or-dieu , la fausseté ,
Et sous tous ses aspects l'ignoble lâcheté !
Non , ce n'est pas assez pour le chevreuil timide
De n'aimer que les bois et la feuillée humide ;
Il a, pour fuir les loups , des pieds aériens ,
El deux rameaux aigus pour évcntrer les chiens ! .
Cependant, et après les mille agitations d'une existence ora-
geuse, il est retourné en Bretagne; il y a revu Marie, Marie
non plus enfant , mais grandie, embellie encore, et qui l'a ou-
blié, si jamais elle pensa à lui. Elle est mariée, elle est à un
autre ; mais il n'en gémit pas. Pour la savoir à un autre, il n'en
possédera pas moins Marie à sa manière; car Marie, pour lui
ce n'est pas une passion ardente et continue ; plutôt que la
femme , il adore en elle l'objet de ses illusions , le rêve de sa
jeunesse , l'être idéal que son cœur de poète lui a fait deviner.
Et lorsqu'allant au village qu'habite Marie, aujourd'hui
mère, un ami doit l'y voir, le poète lui dit :
Va voir
Celle qui demeurait chez sa mère au Moustoir ,
••••)
Attache bien tes yeux sur celte pauvre femme ;
Est-elle belle encor comme au fond de mon ame ?
Et ses petits enfans , prends-les entre tes bras ,
Et s'ils ont de ses traits , tu les embrasseras.
Tu lui demanderas si d'une ardeur fidèle.
Dans la grand'ville, ici , nul ne languit loin d'elle;
Puis, revenant encore à ton prochain départ.
Dis-lui : N'aura-t-il pas un mot de votre part ?
Oh I s'il croît une fleur , une feuille à sa porte ,
Daniel, porte-les moi, déjà sèches , qu'importe!...
L'ARTISTE.
273
Et comme ])oiir "mieux faire comprendre celte pensée qui lui
a dicte ce «lu'il ;ij)j)cllc un roman , celle pensée qui a rc'sinné
dans la création de Marie tout ce que la nature a de plus pur,
l'innocence de plus suave, l'art de plus délicat, l'auteur dcsin-
tessé d'un amour vulgaire et toutà failpersonnel , termine ainsi
son épilogue :
Les fruits de mes amours qu'il me reste i cueillir.
Dans mon cœur, pour moi seul, je les laisse vieillir.
Elégaute nature , oui , partout sur ta route
ïu répands la heaulé qui charme et qu'on écoule,
De l'Jiomuie heureux et Cott tu distrais les regards ,
Et quand noire destin gronde de toutes parts
Dans ces jours de discords , de haine et de I ourmente ,
Comme on baise, en pleurant , la bouche d'une amante,
A ton soufle amoureux on -vient se ranimer.
Et dans ton sein fécond pleurer et s'enfermer !
Nous avons beaucoup cite' , et peut-être aurions-nous dû ci-
ter plus encore. Au moment de quitter le livre nous nous aper-
cevons qu'il y en a tout un autre en dehors de cette fraîche et
naïve histoire d<^ Marie , et de ces confidences domestiques
dont la sirajdicitc est rehaussée par une expression poétique si
vraie et un goût si exquis.
Et h ce sujet, si l'on est tente de se prévenir contre l'enivre-
ment de notre auiilic, qu'on lise les Deux Statuaires, Lothéa ,
la Chaîne d'or et les deux petites pièces qui portent les noms
d'Ingres cl de Farcy. Peut-être une critique pointilleuse plus
portée à se piquer des défauts qu'à s'enthousiasmer des beautés,
relcvera-t-ellc le spiritualisme insaisissable, h force d'être délié,
de quelques idées. Peut-être , et à meilleur titre, se récrierait-
on aussi contre la hardiesse de tours trop élyptiques; mais à
part ces taches légères, qu'une édition nouvelle fera disparaître,
je ne vois pas trop ce que les plus difficiles pourraient y re-
prendre.
Un recueil comme celui-ci, qui annonce tant de grâce et de
fraîcheur dans l'imagination , tant de maturité dans la pensée,
qualités qui , sans s'étioler ni s'endurcir, ont clé fondues avec
ait dans un style d'un dessin pur et d'un éclatant coloris ; un
tel recueil repose doucement l'esprit , fatigué de cette foule de
productions paies et tiraillées que cliaque jour voit éclore et
chaque soir oublier, P. B.
îifuuf IDramatiqitf.
GYMNASE DRAMATIQUE.
^£a ^Oftiaeanoe eJfa/u^Hi-e, Isotiieftie • '■'C atutevUo:,
PAR MM. DELESTRE, DESMOIER ET SCRIBE.
C'est un roman que ce vaudeville , un petit roman assai-
.sonné de sbiics à longues moustaches, de duels, d'enlèvemens
cl tout ce qui s'ensuit. \'oici l'histoire en quelques lignes :
Un très-aimable officier français (ils lèsent tous), M. de Ré-
thel se trouve à Florence avec l'armée républicaine; c'était le temps
où le général Bonaparte menait nos affaires au pas de charge.
Or il est impossible d'elle colonel, soldat de Buonaparte et
Français , sans être un conquérant accompli , conquérant de
cœurs comme de citadelles ; ainsi est fait M. de Réthcl. Beau-
lés romaines , bolonaises , milanaises , na{>olilaines , vénitien-
nes, etc., il enlève un cœur à chaque pas, à chaque victoire.
Seulement M. de Rcthel est peu modeste et publie effronté-
ment, au nez de qui veut l'entendre, le bulletin de ses con-
quêtes féminines. Réthcl même, et très- volontiers, ferait mettre
le nom de chaque malheureuse qui succombe, à l'ordre du
jour de l'armée. Faute de conquêtes véritables il en invente au
besoin. C'est un être charmant , mais bien léger, que le mili-
taire français! (imité d'Odry.)
Dans un de ses accès de fatuité, M. de Réthel (c'est le nom
comme vous savez, du troubadour en e'pauletfes ) , M. de Ré-
thel , dis-je , compromet gravement une jeune veuve de Flo-
rence qui s'apprêtait à convoler en secondes noces , comme dit
le code civil. Sur un propos en l'air de Réthel, le futur se
croit trahi par la veuve. Le mariage est rompu et les deux ri-
vaux doivent se donner le lendemain de grands coups d'épée
sur les bords de l'Arno, si chcrs à la mélancolie de M. de La-
martine.
La veuve qui comptait fermement sur un mari , cherche le
moyen de se venger à la fois de l'indiscret et de prouver à son
amant sa candeur et son innocence , chose, en effet, qui a besoin
de certificats bien en règle et qu'on ne croit plus sur parole.
Que fait donc la chère veuve ? par son ordre une douzaine de
braves s'em|)arent de M. de Réthcl au moment ou il part pour
tuer ou être tué au doux murmure de l'Amo. On emmène le
jeune homme de vive force dans un château mystérieux ; là on
lui annonce, de par la veuve qu'il ait à se préparer à mourir.
Réthel prend son jiarli en brave. Tenant l'affaire pour sérieuse,
il fait tout d'abord ses dispositions testamentaires , ce qui est
très-sage assurément ; après quoi il vient intrépidement , comme
un pauvre diable qui sortirait du conseil de guerre , s'offrir, les
yeux bandés et les mains derrii-re le dos , aux balles des assas^
sins. Au préalable , Réthel , en homme rep<nlant , dclwlc *a
confession à haute et intelligible voix, disant comme quoi il a
calomnié une femme prodigieusement vertueuse et comme quoi
il s'est conduit à proprement dire en fat dans cette circonstance.
En joue I feu ! s'écrie le condamné ; après ce touchant meà
culpd. 0 surprise ! on lui arrache le bandeau des yeux et au
lieu d'une balle dans le front, Réthel reganle et se trouve au
milieu d'une fêle charmante , bouquets de fleurs , figurantes
en robes de gaze , comparses en habit noir râpé , rien n'y
manque. La veuve s'est contentée de faire peur au joli officier
et de l'amener à une confession publique. Voilà sa vengeance.
Tout le monde se marie au dénouement , les amans brouillés e:
M. de Réthel qui retrouve dans la sœur de la veuve
mier, son véritable amour. Je n'irai pas aux noccsj
276
L'ARTISTE.
VARIÉTI^S.
.^ </(»/>t)ne civù/ue éÇ C à^oftune ele /a- nalure ,
cyaitaevt/ce ,
PIR MM. DUPSUTr ET DE KOCK.
Suivant MM. Dupeuty et de Kock l'homme de la nature est
un monsieur qui a une grosse canne, jure, donne des coups de
poings pour tout argument , crève les yeux, aux passans, mange
les économies paternelles, boit , fume, s'endette, fait des
calembourgs au nez de M. son père , a les coudes percc's et la
barbe mal faite , aime une espèce de danseuse de corde et s'em-
barque pour Alger. L'homme civilise' porte des bas de soie
à jour , un pantalon collant , un habit bleu ou noir , est fort
estime' de son banquier et prend pour femme en le'gitime ma-
riage , la fille d'un lieutcnant-ge'neral , décore' de plusieurs or-
dres. C'est ainsi qu'on entend, aux Variétés, la civilisation et
la nature. 0 les grands philosophes ! 0 les admirables mora-
listes !
AMBIGU-COMIQUE .
i/toaii' cl^JoCutule, i./fiiewa>-a!ne ew (roù acle./ ,
11 est difficile de faire une horreur plus grotesque; c'est de
la parodie avec des hurlemens et des grincemens de dents , un
énigme , un logogriphe entouré de têles de morts , de cadavres
et de miasmes putrides. M. Victor Hugo assistait aux loges
d'avant-scène à la démolition de son roman. Il faut que le mé-
lodrame en veuille terriblement à M. Victor Hugo pour l'avoir
mis en cet état. Le seul homme de la pièce auquel on s'inté-
resse , le seul qui ne fasse pas de barbarismes est un ours blanc.
GAIETÉ.
c/'i'cn/i/io//fl , ■./((eYoamme,
PAR M. ESCOUSSE.
Raymond est le citoyen le plus complaisant que je connaisse.
Un séducteur des plus matois , M. Paul, a séduit mademoiselle
Erameline, sa cousine. Vous savez ce qui résulte ordinairement
d'une séduction. Raymond prend la chose sur son compte afin
de sauver l'honneur de sa cousine, et puis épouse l'infortunée.
Je suis réellement fâché que pour récompense Raymond soit
forcé au S' acte de se brûler la cervelle. Eh quoi! la vertu ne
serait-elle plus récompensée? le crime vivrait-il gras et fleuri?
l'innocence n'auiait-ellc d'autre-ressource que de se faire sau-
ter la cervelle? Toutes les bonnes traditions se perdent.
ÎÎ0mifIlf0.
Le second volume des Esquisses de la souffrance morale ,
par M. Edouard AUetz, vient de paraître. Comme le premier,
qui a si justement mérité d'être couronné par l'Académie, c'est
l'œuvre d'une plume habile, d'un esprit sérieux et observateur,
et, par dessus tout, d'un cœur droit et religieux. Comme le
premier aussi , c'est un ouvrage de psychologie , appliqué à la
vie extérieure; c'est une suite de petits romans pleins d'intérêt
et de charme, où l'analyse du cœur humain, où les réflexions
morales, tissues avec un merveilleux à-propos, un art extra-
ordinaire au milieu du récit, captivent et entraînent à son insu
le lecteur, qui croit n'être occupé que des événemens. C'est un
livre q\ii s'adresse aux âmes tendres et recueillies : les femmes
en feront le succès , et le philosophe lui réserve une place dis-
tinguée dans sa bibliothèque.
Société des Beaux-Arts. — Une société a été formée à Pra-
gue (Bohême) sous les auspices de l'empereur d'Autriche. Le
but de cetle société est d'acheter les productions les plus esti-
mées des artistes allemands, d'encourager ainsi les artistes, et
de propager le goût des beaux-arts. Le mode proposé pour at-
teindre ce but est assez simple. La société se compose d'un nom-
bre illimité de membres , et il suffit , pour être membre , de
payer une contribution annuelle de lo francs. Une commission,
nommée par les membres , achète au moyen de cette souscrip-
tion , et autant que le permettent les ressources de la société ,
les ouvrages dont elle a fait choix dans l'exposition que l'Aca-
dcuiic royale fait annuellement. On a soin de donner, la préfé-
rence au mérite indigent. La commission peut aussi faire choix
d'ouvrages gravés et lithographies. On est libre de prendre plu-
sieurs souscriptions annuelles de lo francs. Les ouvrages ache-
tés sont mis en loterie par la commission , et chaque membre de
la société a droit à autant de billets qu'il a pris de souscriptions.
Cette société exerecra , nous n'en doutons pas , la plus heureuse
influence sur les beaux-arts en Allemagne , et sera d'un grand
secours aux ai listes sans fortune cl sans protecteurs.
— MM. Camille Roqueplan et Isabey fils viennent d'être
nommés membres de la Légion-d'Honneiir.
— On assure que radrainislration de la liste civile fait les
dispositions nécessaires pi;ur acquérir le domaine de Rambouil-
let , dans le cas où la Chambre des pairs sanctionnerait l'amen-
dement qui a distrait cette propriété des biens de la couronne.
DESSINS.
Ha ! le beau nez ! Par Charlet,
Normandie. Par Menut,
ETERÀT, Imprimeur , rue ilu Cadran , u° lU.
IVitHaJe
'It^â^sm^siii^m^
DEUXIEME ANNEE.
Nous disions il y a un an, être artiste! Puis nous dou-
tions quelque peu de l'art. L'art , cette lielle et grande
chose, cette chose qui prouve si bien l'anie lunuaine!
le beau , cet adniiraldc compagnon du bon ! où étaieut-
Iils , je vous prie, quand nous avons commencé notre
journal? Nous sortions d'une révolution quand parut
l'Artiste. Révolution subite et incomplète, révolution
grandiose a son principe, mesquine dans ses résultats ;
révolution peu artiste dans tous les cas et qui n'a su
élever aux héros de juillet que des statues en plâtre et
1^^ des tombeaux en bois verni ! Le moment était mauvais
Ut pour notre journal , c'est justement pour cela que nous
l'avons choisi. Nous avons voulu prouver îi nos ris-
ques et périls que nous ne désespérions pas de l'art eu
France! L'art cependant désespérait de lui-même; quand
TOME lU. )" LIVRilSOK.
I
notre journal parut, tout ce qui soutenait le monde arli.ste
était perdu. Plus de cour, plus d'église, plus de toute
puissance de préfecture, plus de daupliin, plus de bals
au Pavillon Marsan, plus de clergé, plus de noblesse,
plus aucune de ces riches et élégantes variétés qui ont
besoin pour s'embellir de s'occuper des travaux de l'ar-
tiste. Le positif delà vie constitutionnelle envahissait les
nations ; les doctriiu's des Etats-Unis envahissaient la
monarchie ; le positif jetait son voile uniforme sur tou^
nos rêves de nation policée : eh bien ! a cet instant même
nous avons fait l'Autiste; a cet instant même nous avons
élevé une double tribune a l'art français. Te voila, bel
art, te voila seul, pauvre et nu; seul , abandonné a les
propres ressources ! 11 s'agit a présent de savoir ce que
tu vaux par toi-même cl ce que tu peux pour toi-même!
A cette inquiétante interrogation de la critique, l'art fran-
çais a ré-pondu. Sa réponse a été vive et péremptoire.
D'abord il a répondu par de charmaus dessins qui oui
charmé la ville et la province. L'art nous a envoyé lont
L'ARTISTE.
l'esprit de Cliarlet, toute la grâce Je ses élèves, tout son
esprit, toute sa couleur; la gravure et la lithographie,
ces deux rivales, ont lutté dans notre recueil à qui l'em-
porterait en vérité et en vigueur ; mais l'art se transfor-
mant, l'art devenu parole, s'est exprimé dans les pages
de l'Artiste en termes éloquens, pleins de goût et de re-
tenue. Le conte, le récit, l'histoire, la critique, se sont
donné la main et nous sont venus éclatans de jeunesse et
de vigueur ; cette union tant prèchée par les sages et les
habiles, des écrivains, et des poètes, des musiciens et
des peintres, cette grande famille d'artistes, s'est enfin
formée et réunie a jamais autour du simple et facile jour-
nal qui les appelait. Grâces soient rendues a cette frater-
nité puissante ! grâces soient rendues a cette abnégation
des artistes si peu jaloux de leur gloire personnelle, si
avides de la gloire de tous ! Notre journal a réalisé en ceci
un très-difficile problème dans les arts, une seule famille
avec mille pensées diverses, une seule route avec mille
allures différentes, un seul Dieu avec mille manières de
l'adorer.
Ainsi a commencé notre journal. Il a éclaté au milieu
des embarras d'une révolution improvisée; il s'est fait jour
au milieu des préoccupations politiques. Nous avons eu
la peste au dehors, le choléra n'a pas arrêté l'Artiste ;
nous avons eu des guerres au dedans , l'émeute à la tête
renaissante n'a pas arrêté l'Artiste; nous sommes encore
sous le poids du protocole et dans l'attente d'une guerre
universelle, la guerre universelle n'arrêterait pas 1' Ar-
tiste. Car à tout prix, et malgré toutes les catastrophes,
il nous faut, nous voulons des arts: l'art aujourd'hui
c'est notre bien , c'est notre vie , c'est le charme de notre
maison des champs , le bonheur de la ville ; la jeunesse
n'a pas d'autre passion; c'est l'ambition de l'âge mur, ce
sera notre rêve encore quand nous serons devenus vieux.
Battez-vous à la tribune, battez-vous a la frontière, battez-
vous dans la Vendée , l'artiste s'inquiète peu de ces ba-
tailles ; il est fatigué de victoires et de défaites ; il est
fatigué de révolutions ; il trouve qu'il a déjà perdu trop
de temps à ces luttes sans cesse renaissantes , et qui ne
profitent qu'aux ambitieux vulgaires. Il faut du calme à
l'artiste; il lui en faut "a tout prix ; il saura malgré vous se
faire une paix a lui au milieu des orages.
C'est ainsi qu'après la révolution de juillet le Salon de
185-1 est -venu protester contre les bouleversemens de
cette révolution. Ce Salon de iSoi occupera dansl'his- '
toire une place à part : c'est un miracle pour le temps où
il fut ouvert. Jusqu'alors la pleine paix avait été jugée
nécessaire a ces productions de la paix , loisirs heureux
d'une nation heureuse ; à présent voila que , malgré une
révolution , malgré tant d'inquiétudes renaissantes, vous
voyez s'ouvrir le plus beau concours dont il fût question
depuis long-temps dans nos annales. Au Salon de 1851
surtout s'est décidée cette question que nous avions jetée
avec tant de tremblement : L'art est-il encore possible ?
Oui, répond le Salon, l'art est possible. Oui, l'art vit
encore, malgré tout ce qui l'aurait tué dans un autre siè-
cle ! Oui , l'art existe malgré tout ce qui devait l'anéan-
tir ! Voyez ! que de pages admirables ! que de génie qui
éclate ! que de vérités trouvées ! que de noms inconnus
qui se montrent au jour ! Robert grandit de deux coudées !
Dupont porte la gravure française a un degré qu'elle n'a-
vait pas encore atteint. Chenavard, talent exquis, dessi-
nateur plein d'imagination et de goût, se révèle à la ma-
nière des maîtres. Voyez ! voila un homme qui s'appelle
Decamps; saluez Decamps ! jeunes artistes ; il sera votre
maître un jour. Or tout cela arrive encore tout froissé
de la révolution de 1 850 !
La révolution de 1 850 a doublé Delaroche; elle a renou-
velé Horace Vemet; elle a porté très-haut Roqueplan, Eu-
gène Lamy, qui ne demandait qu'a marcher; elle a glo-
rieusement confirmé tout ce que promettaient les deux
Johannot, frères gémaux, nés pour un si beau destin .' Ar-
rêtez-vous devant les portraits de madame de Mirbel. Oh
les jolies femmes ! Les belles chairs ! Quel ton velouté !
Quelles bouches riantes ! Voyez les portraits de Champ-
martin. Des pairs de France en manteau ducal ! Et ce-
pendant ces portraits de madame de Mirbel, ils paraissent
en France quand il n'y a plus en France de faubourg
Saint-Germain ! et cependant ces portraits de Champmar-
tin, ils paraissent au moment même oîi la pairie est battue
en brèche a tout jamais. L'art est ruiné, l'art est pauvre,
l'art est abandonné "a lui-même, et cependant l'art est plus
beau, plus fort, plus grand que jamais! Toutes les pré-
visions se perdent a l'aspect de ce progrès inoui. Chose
étrange! Il n'y avait que nous, nous seuls, nous les pre-
miers, qui eussions dit juste; nous disions, nous, bien
avant le Salon de 1851 : L'art ne périra pas !
Voilk de quoi nous sommes fiers ! Nous n'avons pas
désespéré de la fortune de la France, nous; cela nous
suffit. Les artistes entendant notre voix sont venus à notre
rencontre, ils sont venus a notre aide, ils sont entrés dans
cette famille ouverte "a tous , ils ont fait corps avec les
lettres, ils ont prouvé qu'ils se suffiraient "a eux-mêmes;
a présent donc notre question change; nous ne demandons
plus : Y aura-t-il de Vart'i Notre question s'agrandit,
elle entre dans les secrets les plus Intimes de la critique ;
à présent que l'art existe : Oit t'a l'art? Seconde et impor-
tante question que nous allons débattre avec l'impartialité
infatigable qu'on nous connaît.
Telle sera la seconde partie de notre tâche. Nous étions
il y a un an dans une question de présent ; nous sommes
aujourd'hui dans une question d'avenir. Vous voyez
L'ARTISTE.
donc que notre plan s'agrandit, que notre cadre s'élargit,
que notre but se recule. Tant mieux pour nous! tant
mieux pour l'art! Tant mieux ! Nous sommes en progrès
l'art et nous ; encore une fois, nous nous soutiendrons
[ l'un par l'autre ; nous sommes l'écho , il est la voix.
I.' Artiste.
I3mur-art0.
L£ SALON ET LE MUSÉE.
^a quelques jours a peine, nous discutions les avan-
tages et les iuconvéniins d'un Salon annuel , et tout en
tenant compte des objections très-réelles qu'on peut faire
valoir contre notre avis, nous avons essayé de démontrer
notre opinion et d'amener a notre point de vue ceux
même qui , par leurs habitudes et leurs systèmes, doivent
naturellement répugner & la fréquence des expositions.
Ces sortes de questions, qui, au premier coupd'ceil, peu-
vent paraître médiocrement importantes et presque oi-
seuses, offrent cependant a la réflexion un intérêt très-
, sérieux , quand on songe qu'il ne s'agit de rien moins
pour la peinture et la statuaire que de l'interrogation qui
commencele monologue d'Handet : To he ornot to be? Au
train que suivent les choses, le public n'est que trop dis-
posé h oublier l'art et la poésie. La Bourse , les Chambres
et les journaux remplissent h l'envi tous les momens de
la journée. Les plaisirs même qui s'adressent plus direc-
tement aux sens , qui n'exigent pas de sa part la même at-
tention et la même dépense d'intelligence, ne réussissent
qu'a grand'peine a surprendre ses regards. Il y a cin-
quante ans , l'arrivée ou le départ de mademoiselle Ta-
glioni aurait mis aux champs tous les habitués de l'Opéra.
Son mariage projeté avec M. G...t des V.-.s aurait eu
les honneurs de la colère. Qui sait même si les gentils-
hommes ordinaires delà chambrcdu roi n'eussent pas sup-
plié sa majesté d'intervenir "a Berlin ; si l'ambassadeur de
France n'eût pas négocié auprès du roi de Prusse , pour
retenir a Paris l'illustre virtuose? On eût peut-être fait bon
marché d'une province ou d'une colonie pour sauver le
ballet. Marie-Antoinette et la princesse Lamballe, le car-
dinal de Rohan et M. de Maupcou, auraient discuté l'af-
faire comme renregisirement d'un édit ou la nomination
d'un ambassadeur.
C'était la veille d'une révolution, et toute la vie se
passait en fêtes, en folies, en oubli de toutes choses. La
monarchie s'endonnait sur le cratère d'un volcan, et pas
une voix ne s'élevait pour lui appliquer les paroles du
lyrique romain : Jncedis super ignés suppositos cineri do-
ioso. Boucher, Vanloo et Dorat étaient alors en honneur.
On pleurait aux tragédies de M. Campistron ; on traitait
Shakespeare de Cilles en pleine Académie; et l'Académie
croyait faire du patriotisme en excommuniant le théâtre
anglais.
Beaumarchais lY avait pas encore préparé Mirabeau. Le
Mariasse de Figaro n'avait pas encore servi de prologue
au serment du Jeu de Paume. L'art se flétrissait et pre-
nait de mesquines allures. Le madrigal s'était substituéii
l'ode. Les duchesses se faisaient peindre en bergères ou
en Junon. L'imagination devenait tous les jonrsde plus en
plus maniérée. On avait dépassé de bien loin l'hôtel de
Rambouillet : les Précieuses ridicules auraient^ semble
d'une grossièreté impardonnable. Mais il restait aux ar-
tistes une immense et magnifique consolation : on s'occu-
pait d'eux, on parlait de leurs tableaux et de leurs poèmes;
les spéculations de Bourse et les tracasseries de l'ambi-
tion ne dévoraient pas toute la journée.
Aujourd'hui, nous devons l'avouer, quoiqu'à regret
et peut-être a notre honte , l'art et le goût, la fantaisie et
l'enthousiasme , sont des facidtés exceptionnelles. Il est
plus vrai que jamais que les poètes sont les enfans perdus
de l'himianité! La société telle qu'elle s'est constituée de-
puis quelques années s'arrangerait très-bien de leur ab-
sence : h peine si quelques esprits, a qui la vie des sens ne
suflit pas, daigneraient s'en apercevoir et les regretter.
Ou ne saurait donc attaquer par trop de côtés l'indif-
férence et l'îïpalhie. Nous avons demandé un Salon tons
les ans ; nous avons cru et nous croyons encore que l'é-
mulation des artistes et l'éducation du goût public y
trouveront leur compte.
Noire vœu se réalisera, nous devons l'espérer; mais une
fois en besogne de perfecliounemeni , nous ne devons pas
regretter les remontrances; si faible que soit l'écho de nos
paroles, il ne faut pas nous résigner au silence par dépit
de vanité.
Dans, deux mois le Salon de 1852 va s'ouvrir. Nous re-
nouvelons a l'avance , et pour que l'autorité ne prétexte
pas cause d'ignorance, ini vœu déjà souvent manifesté,
mais qui jusqu'ici n'a trouvé que des oreilles sourdes ou
des yeux fermés. Nous demandons que l'exposition se
fasse dans telle partie du Louvre qu'on voudra, pourvu
que la galerie des trois écoles demeure ouverte, et n'ait
pas a subir les constructions de l'année dernière.
Le bon sens et la raison sont de notre côté. Il sera bon
et profitable aux artistes et au public de pouvoir visiter
le même jour et presque a la même heure le Musée et le
Salon. Il y aura peiri-èlre pins d'une vanité blessée; bi«i
-4
L'ARTISTE.
(les gloires éclatantes et unanimes, l'an passé, pâliront et
seront soumises aux cliances île la discussion , quand il
sera loisible au premier venu de comparer le chef-d'œuvre
(le la veille aux chefs-d'œuvre qui ont vieilli et reçu la
consécration du temps.
Il se pourra faire , et nous offrons de le parier, que la
criiiqnc et l'amitié se voient forcées a la réserve et a la
modestie; qu'on ne fasse plus si bon marché du blâme ou
de l'éloge; qu'on y regarde a deux fois avant de com-
parer la Liberté aux Jouvenet, et le Cromwell aux Hol-
beiu.
Quand l'histoire vivante et réelle , en chair et en os,
se mettra de la partie et votera dans la discussion , il sera
peut-être plus difficile d'emporter d'assaut une réputation,
comme une question parlementaire; on ne pourra plus
manœuvrer le succès d'un nom, d'un tableau ou d'une
statue, comme un paragraphe de projet de loi.
Et vraiment où serait le grand mal que le public pût
juger par lui-même et ne fût pas obligé d'en croire les
journaux sur parole? Où serait le malheur que les jeux
les plus iguoraiis pussent, dans la saison, faire a leur usage
un premier cours de peinture; s'habituer, par quelques
douzaines de promenades au Louvre, a deviner a peu
près la valeur d'une tête, d'un arbre ou d'une draperie?
On répète tous les ans que M. Destouches a retrouvé
le secret de Greuze. Si le Salon et le Musée étaient ou-
verts à la même heure , il ne serait ni long ni difficile de
se convaincre du contraire; on verrait bien vite qu'il y
a entre Greuze et M. Destouclies la même et immense
différence qu'entre Virgile et Slace.
Eut-on vécu toute sa vie avec des meutes et des che-
vaux de main, il ne sera plus permis a personne de com-
parer les portraits de M. Court aux madones italiennes :
la fréquentation du Musée dessillera les yeux des plus
ignorans, et on comprendra qu'un pareil rapprochement
est une grossière insulte "a l'histoire.
Les beaux paysages français et hollandais du dix-sep-
t'ème siècle aideront les curieux a savoir ce que valent
MM. VVatelet et Bidauld, MM. Remond et Giroux. On
verra ce que c'est que la grandeur et la simplicité , la
grâce naïve et l'imitation ornée; on appréciera comme il
faut ces prétendus jansénistes de la peinture, qui rédui-
sent l'art "a copier un moulin, qui préfèrent Montmartre
a Florence , ou qui croient avoir retrouvé le génie de
l'antiquité en plaçant derrière un bouquet d'arbres Ulysse
et Nausicaa.
En présence de Titien, de Velasquez et de Léonard',
le procès de MM. Kinson, Hayter et Rouillard sera bien-
tôt instruit, et la critique n'aura pas même besoin de don-
ner ses conclusions. L'affaire sera jugée sans plaidoiries.
On renverra M. Dubufe aux galeries du Palais-Royal. Les
femmes reviendront de leur premier et impardonnable
engouement. Quand on pourra contempler à dix minutes
de distance Catherine d'Aragon et Léontine Fa}\, on
rougira de honte et de confusion en se rappelant comment
ont été accueillies la Mésange et l'Alsacienne.
A vrai dire, je ne devine guère quelles objections tant
soit peu valables on poturait alléguer pour refuser a la
France un Salon et un Musée a la fois.
Si l'on veut parler de dépense , je répondrai qu'il y
aurait une évidente économie à suivre la marche que j'in-
dique ; cardes qu'on aurait disposé une galerie pour rece-
voir les tableaux modernes, cette galerie servirait tons les
ans au même usage, et n'exigerait que très-peu de frais nou-
veaux. On éviterait ainsi un déboursé de quelque quatre-
vingt mille francs devant lequel on n'a pas reculé l'année
dernière, et cet argent serait très-bien employé à la déco-
ration intérieure du Louvre. En échange des cloisons
dans lesquelles on a enfermé les trois écoles , on aurait
quatre plafonds comme X Homère de M. Ingres. Ce se-
rait, à ce qu'il semble , un bénéfice évident.
Que si l'on parlait sérieusement du contraste affligeant
qui existerait entre le Salon et le Musée; si l'on ne rou-
gissait pas de dire que les Oduliscjues de M. Jacquot et
les Pépin de M. Bougron ne soutiendraient pas sans
honte la comparaison avec la Vénus de Milo ou le Mar-
syas, alors nous n'aurions qu'une repense "a faire, simple,
mais significative. Nous prierions le minisire de fermer
les bibliothèques toutes les fois qu'un de ses amis publie-
rait un livre on une brochure, pour empêcher le public
de comparer l'accusation et l'apologie.
Ceci ne devrait pas s'entendre seulement des ouvrages
politiques ; le tliéâtre et la poésie devraient avoir leur part
dans cette protection. On pourrait laisser les librairies
ouvertes; car d'ordinaire les acheteurs ne sont pas liseurs;
mais il ne serait pas mal d'interdire , rue de Richelieu , la
lecture de Corneille ou de Le.sage le jour où se jouerait
une tragéilie de M. Soumet, où se publierait un roman
de M. Mortonval
Ces conseils ne ressemblent pas mal a une folie, et
cependant la logique cpii nous y conduit est la même qui
ferme le Musée pendant la durée du Salon.
L'ARTISTE.
£'\tUraUiv(.
UNE BONNE FORTUNE.
C'est cliose curieuse qu'une soirée de Palormc, au bord de
la mer murmurante, sous les flots du soleil d'etc, au milieu de
cette population grimaçante et mobile , plus originale mille
fuis et moins connue que la race classique des abbcs, des cour-
tisanes et des Inzzaroni napolitains. Grâce aux romans et à la
scène, Naplcs est vieux ])our moi : on me l'a g.îtc; on m'a use'
ce ciel et cette mer pleins de prestiges. I,a Sicile est neuve et
inconnue; il y a là un double reflet venu de l'Arabie et de l'Es-
pagne. Des murailles sarra/.incs s'élèvent autour de vous; des
costumes espagnols flottent aux fenêtres et étincellcnt sur les
quais. C'est une féerie comique et fantastique ! Et l'air est si
doux, la brise apporte tant de parfums avec sa fraîcheur, la
chanson du pâtre lointain a quelque chose de si sauvage et de
si tendre I Vous ne respirez que fleurs , vous ne voyez que dé-
bris de marbres et fragmcns de temples. C'est encore un frag-
ment de grotesque comédie que cette aristocratie en guenilles,*
et sur ces guenilles de l'or ; ces femmes belles comme l'ancienne
Syracuse, et vêtues comme on l'était il y a quarante ans ; puis
au milieu des clianletirs et des promeneurs , un gros moiuc re-
bondi qui vous offre un crâne de mort au bout d'une croix noire,
et vous demande l'aumône en riant , son urne sépulcrale tou-
jours brandie et vacillante sous voire menton ; puis des carros-
ses découverts roulant doucement sur la Marina ' , charcc's
d'abbés qui rient, qui s'éventent avec des jilumcs , qui se par-
fument , qui prennent du tabac , qui savourent des sorbets. Au-
près des abbcs sont des princes écrasés de noms propres et d'en-
nui , traînant deîeur mieux leur gloire séculaire, leur obscurité
profonde et leur pauvreté incurable. Quelques-uns d'entre eux
se jettent dans la dévotion, d'autres dans la débauche, d'autres
dans les arts. J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruiné en
sculptures d'un genre inoui ; il faisait exécuter des bouteilles
hautes de trente pieds et taillées dans le marbre; des pions d'é-
checs de dimensions colossales , et dont le régiment garnissait
une vaste cour de son palais; un polichinel giand comme Atlas,
fn agafhe et en onyx; au milieu de l'étoile du parc une longue
marotte d'ébène s'élevait en forme de pyiamide. Toutes ces in-
ventions fantasques couplèrent sa fortune au prince de ***, et
l'envoyèrent mourir à l'hôpital. Ce que c'est que l'oisiveté entée
sur la sottise et la richesse !
Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau , mes
.•unis, donnez-nous la co])ie du tiuuultc de la Marina, repro-
duisezce bruit d'un peuple indigent qui jouit de se sentir vivre,
ces baise-mains jetés au vent et rendus de toutes parts : bon-
our! bonsoir! lancés de carrosse en carrosse, avec plus de
verve que de bon ton; et la cloche de VJiiseliis retentissant
' Ln Marina , quai de Païenne.
sous ce beau ciel dont l'a/ur noir se fond dans une teinte d'é-
racraudc : belle et ravissante scènes en vérité I On l'a très-peu
admirée et rarement décrite. Il est à la mode d'aller à Rome et
à Naples ; la Sicile n'est pas encore fashionable.
J'admirais ce spectacle, et je m'éUiis appuyé, pour en mieux
jouir, contre la muraille basse ornée de petits pilastres d'archi-
tecture sarrasine qui suit le rivage de la mer, et présente aux
promeneurs fatigués une longue et commode banquette de ma"--
bre fruste et usée depuis des siècles. Je m'assis sur ce Umc.
L'air maritime soufflait dans mes cheveux; la mobile scène
passait devant moi.
Un capucin .i longue barbe vint prendre place à mes côtes.
Il avait l'air souffrant, son extérieur était plutôt triste et sim-
ple que dévot et humble. On lui aurait donné cinquante ans,
et on l'aurait pr.'s pour un ancien militaire. .Sa physionomie
n'était pas sicilienne. Au lieu de se contracter avec une mobi-
lité presque convulsive, elle était froide, sévère, résignée. Vous
avez rencontré dans votre vie de ces traits heureux qui appel-
lent la confiance et la fixent; vous vous intéressez involontai-
rement à celle physionomie inconnue; ce n'est pas de la l>cauté
ni même de la grâce ; vous vous dites : « La souffrance a passe
par là; elle a passé, non sans se faire sentir; elle n'a point
renconti-é un corps d'airain , une arac de bronze , mais un cire
faible, tendre, mais une organisation délicate; la lutte a été
cruelle. Et voici cet être , il n'a pas été brisé ; approchons jiour
en toucher les restes. C'est en lui qu'a eu lieu le combat, c'est
lui qui a été le théâtre, la victime et l'athlète. »
Je voulais lier conversation avec le capiicin; je lui deman-
dai l'heure. Il me regarda fixement, reconnut sans doute à mon
accent que j'étais étranger à Palerme, et me répondit en anglais :
« Il est huit heures. »
Puis il se leva et partit.
Je sais l'anglais; la prononciation du capucin était toute na-
tionale et franchement britannique , je ne {>ouvais m'y tromper.
Mais comment cet Anglais était-il venu a P.ilerme? Un homme
de cette nation en Sicile et sous le robe de capucin! Il y avait
là quelque mystère que je voulais approfondir. Je revins le
lendemain à la même ])lace, dans l'espérance de l'y retrouver;
en effet il y était. Les jours suivans, même manège. Peu à peu
sa farouche humeur s'adoucit ; je parlais anglais avec lui , cela
lui gagna le cœur. Il vit que je désirais me lier avec lui , et s'y
prêta sans peine. Il avait de l'instruction et une connaissance
pratique assez étendue des hommes et des choses ; quinze jours
après notre première entrevue il me raconta sa vie.
Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge,
se condamne et se contraint. La voix du moine était ferme, son
œil restait s<'c, mais on voyait que ce calme lui coûtait. Il fai-
sait l'hisloire de son malheur comme un brava invalide raconte
la campagne où il a perdu un de .ses membres. La conversation
n'était point encore tombée sur cette matière, et il ne m'avnit
parlé ni de ses autécédens ni de ses malheurs , lorsque je m'a-
visai de lui demander depuis combien de temps il |iortait celle
robe.
L'ARTISTE.
« Ne me jugez pas d'après elle. Vous ne me connaissez pas ,
me re'pondit-il. J'ai adopte le couvent comme un lieu de paix
et de retraite , et cette robe comme un e'gidc commode contre la
vie et ses tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-François.
Les moines de ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de
mal, sont d'une admiralilc tolérance; ils me laissent porter leur
costume, parlagcr leur vie, et ne m'imposent pas leurs croyan-
ces; ils me souffrent et m'aiment. Je suis protestant. Que cela
ne vous étonne pas : nous autres philosophes de France et d'An-
gleterre nous ne savons pas ce que les couvcns d'Italie et d'Es-
pagne renferment de lumières et de bon sens. Jamais nos moi-
nes ne me font subir l'enntii d'aucune controverse ; je vis avec
eux, et j'y vis.... tranquille. »
A ce dernier mot il hésita, il s'arrêta ; il n'osait pas dire heu-
reux. Une rêverie plus sombre nuagea ce front pensif j des
idées tristes l'assiégeaient. Il garda quelques momens le si-
lence , appuya sa tête rasc'e entre ses mains et me dit :
« Je suis du comte' de Herford. Quand notre arme'e revint
d'Alexandrie, le vaisseau de transport sur lequel je me trouvais
avec plusieurs autres officiers fut incapable de tenir la mer, et
nous relâchâmes à Messine. Fatigués des incommodités sans
nombre de l'existence orientale , des détestables appnrtemcns
du Caire et de la vie de vaisseau , nous descendîmes au lazaret ;
nous le trouvâmes commode et de bon goût. Vous savez ce que
c'est que ce lazaret : une mauvaise cour carrée avec un cime-
tière au milieu. On est là, isolé des vivans, sans communica-
tion avec la terre, et sans autre récréation que l'espoir d'en
sortir bientôt. Mes camarades supportaient très-bien leur posi-
tion ; les journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient
un aliment à leur curiosité et à leur gaieté. Ils jouaient , ils
chantaient ; j'étais triste et j'ignorais la cause de cette tristesse.
Un indicible pressentiment pesait sur moi. Dans nos journaux
je ne trouvais rien qui se rapportât à ma famille ou à mes amis ;
les journaux stériles comme celte mer aux flols plats et tristes,
comme ces murs jaunes et lugubres qui m'environnaient. Mes
camarades me raillaient ; je ne savais que leur répondre. Enfin
notre quarantaine s'acheva.
» Vous connaissez sans doute la disposition des théâtres de
Messine : ils sont distribués en stalles où chacun trouve la
place que le hasard lui assigne , de sorte que trois ou quatre
l'angs d'auditeurs peuvent vous séparer des personnes de votre
société. C'est ce qui m'arriva le soir même où la liberté nous
fut rendue. Toutes les loges étaient pleines; nous allâmes pren-
dre place au parterre, mes camarades et moi; nous fûmes obli-
gés de nous asseoir à de grandes distances les uns des autres.
Dans un entr'acte plusieurs Siciliens assis près de moi se levè-
rent, et d'autres officiers anglais , accompagnés d'un jeune hom-
me en costume de ville , prirent leur place. Ils parlaient très-
hant, et j'appris que le dernier interlocuteur était arrivé le soir
même à Messine par le paquebot.
» C'était un homme de taille moyenne, l'œil bleu et fixe, le
regard attentif, pour ne pas dire insolent; un véritable Anglais
de l'école moderne. La socle était nouvelle aloi's, le Caire et
Alexandrie ne m'avaient rien offert de tel : aussi l'examinais-je
avec curiosité et l'écotitais-jc avec attention. L'officier auquel
il s'adressait, et qui semblait fort intime avec lui , avait été son
condisciple au collège d'Eton. La cravate du nouveau venu
l'emprisonnait si étroitement , ses grandes joues étaient d'une
si belle couleur safranée , son affectation d'austérité sourcilleuse
contrastait si ridirulcnient avec la fatuité de ses paroles , que
j'oubliais le spectacle pour le contempler et pour l'entendre.
« 11 m'est arrivé bien des choses, mon cher, disait-il à son
camarade, depuis nos vieilles folies d'Éton. Vous me direz,
vous, combien de villes nouvelles vous avez visitées, et à com-
bien de batailles vous avez assisté : cela est très-héroïque et
très-beau; moi je vous dirai, en revanche, combien de che-
vaux j'ai tué à la chasse , et combien de maris désolés m'ont
envoyé à tous les diables. La liste en est longue, par Dieu! et
je ne vous en ferai pas grâce. Ce qui m'amène à Messine au-
jourd'hui et me force d'assister à ce spectacle que Dieu damne,
c'est l'éclat de ma dernière affaire de ce genre. Il s'agissait
d'une femme mariée, jolie , intrigante, et dont la rouerie pro-
fonde eût aisément servi de modèle à tout ce que la France et
l'Espagne possi-dentde plus consommé en ce genre. Vous sentez
que la délicatesse m'empêche de la nommer. Tout nous ordon-
nait une conduite prudente; eh bien! malgré notre habileté
mutuelle , nous fûmes trahis. Une femme, une aubergiste de la
route de Bath , que j'avais daigné dans le temps honorer de
quelques regards , éventa notre complot anti-conjugal et me
menaça de l'ébruiter. C'eût été dangereux de toute manière : la
dame a des parens qui ne plaisantent jamais , et nos tribunaux
font payer cher les maladresses amoureuses. J'achetai le silence
de notre hôtesse , et me voici à Messine où je compte passer
quelque temps loin de celle dont mon absence protégera sans
doute la réputation. »
» Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans le
premier moment. Je ne remarquai que deux choses : la con'up-
tion froidem'ent frivole du jeune dandy, et la dépravation de sa
complice. Je rentrai chez moi. Un paquet de lettres et de jour-
naux se trouvait sur ma table. Je reconijjis l'écriture de ma
femme, et je me h.4tai de décacheter sa lettre. On ne peut être
attaché à une amante , à une sœur, à une épouse , par des liens
plus doux que ceux qui m'unissaient à Marie. Sa lettre respi-
lait toute la tendresse d'une amc pure et dévouée. Depuis que
j'avais épousé Marie , elle ne m'avait pas causé un seul cha-
grin. Jeune fille élevée dans un des comtés les plus sauvages de
l'Angleterre , appartenant à une des familles les plus illustres
de la pairie, elle unissait à la grâce et à la dignité aristocrati-
que la rare magie de l'ingénuité la plus touchante. »
Le capucin se leva , le soleil baissait , nous nous dirigeâmes
vers son couvent. Il me fit entrer dans sa cellule , et pendant
que la nuit commençait h tout obscurcir, il continua en ces
mots :
« Dans la lettre de ma femme elle faisait mention d'un
voyage à Bath et d'un retour subit à Londres, retour causé par
la mauvaise santé de sa mère. Je reconnaissais dans ces lignes
pleines de sensibilité toute son ame angclique , et je me félici-
tais d'avoir rencontré une telle épouse, lorsqu'en portant la
i
L'ARTISTE.
main sur le paquet de journaux une singulière reflexion m'oc-
cupa. Le mot Bath , si souvent reproduit dans la conversation
I^K (lu dandy , se montrait aussi dans la lettre de ma femme; ce
^W rapprochement frappa mon esprit d'une e'trangc terreur. Ce
^K n'était pas un doute, ce n'était ])as un soupçon , c'était une va-
^^ guc , une lugubre et lointaine clarté. Une angoisse jalouse me
saisit le cœur, et je trcnililai un moment comme la feuille. Je
Imc rappelai toute la vie passée de ma femme, son amour pour
ses devoirs , la profondeur simple et naïve de ses affections , je
in'accusai moi-même ; mai.s je ne pouvais échapper à ce tour-
ment. Entre sa vertu et ma confiance, il me semblait qu'un dé-
mon gigantesque s'élevait pour en éclipser la clarté et me plon-
|^K| gerdans des ténèbres profondes.
'^~ » Cotnmcnt vous peindre , monsieur, ce supplice d'une ja-
lousie fondée sur la plus légère hypothèse, conçue dans un pays
étranger, sans aucun moyen d'en vérifier la réalité ou l'injus-
tice ? Tous mes raisonnemcns étaient inutiles , le dard envenimé
restait là enfoncé dans mon sein. Je ne pouvais le secouer ni
l'arracher. L'horreur de la même i)ensée me poursuivait sans
relâche. Je me levai, me promenai à travers la chambre et
ne retrouvai un peu de calme que vers une heure du matin ,
après avoir respire à longs traits l'air embaumé de la nuit si-
cilienne. Le portrait de Marie se trouvait dans l'intérieur d'un
de mes portefeuilles; je l'ouvris, je contemplai celte image qui
s'offrit à moi, pure, naïve, candide; c'étaient bien ses traits si
modestes dont l'expression scndjiait me reprocher mes soupçons
outrageux et se plaindre de ma défiance. Un sentiment amer et
brûlant comme le remords s'empra de moi ; j'étais prêt à de-
mander pardon à ce portrait. Je me calmai ensuite; et , rallu-
jj raant ma lampe que le vent venait d'éteindre , je repris le pa-
^■quet de journaux que j'avais négligé d'ouvrir.
^B » Apres avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes
^H politiques et littéraires, je me mis à lire cette partie de nos
feuilles pul)li([ues où, sous le titre de Bruits de la ville et de
IV- la cour, on accumule hardiment tous les scandales semés dans
^■Ics salons et dans les tavernes. Voici le passage étrange qui
. frappa mes regards, et que je relus plusieurs fois avec une
anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner :
I« Il n'est bruit dans le monde que de la piété filiale de la
belle et jeune mistriss Os qui a quitte tout à coup les plai-
sirs de Bath pour suivre sa mère souffrante. On dit que la ré-
putation de la fille est aussi invalide que la santé de la mère. »
» Je laissai tomber le journal. Mon nom est Os|u-ey. I/ini-
liale dont le journaliste s'était servi était précisément celle du
hom de ma femme et du mien.
» Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine à la fois
que je n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal
ajoutaient à mes soupçons un venin mortel et une liideuse pro-
babilité. Je n'essaierai pas de décrire l'état dans lequel je lom-
I^Lbai; le temps s'écoula, l'hoi luge d'un couvent voisin sonna
^^Hquatre heure. Je repris machinalement un autre numéro du
Hpncrae journal , où , sous la même rubrique dont j'ai déjà parlé ,
'^" se trouvait le paragraphe suivant .
«,Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady 0
I
et sa famille ont e'té l'objet sont formellement démcnlies par des
personnes dignes de foi. »
» Je méditai long-temps ces paroles, et j'v vis non une at-
testation de l'innccencc de la dame accusée* mais seulement
une réponse adroite , et la preuve irréfragable d'une rcputatioD
déjà flétrie. D'ailleurs le dandy n'avait-il pas répété que sa
maîtresse était ingénieuse dans le vice, spirituelle dans ses ex-
cès , féconde en ressources pour les voiler, d'une dissimulation
profonde, d'une adresse sans égale, d'une perfidie qui eût fait
honte aux plus habiles? Plus je rêvais, plus mon anxiété' aug-
mentait ; la fièvre s'emparait de mon cerveau. Tourment insup-
portable ! Le matin je me jetai sur mon lit , où je restai étendu
et pleurant. Tantôt ma femme m'apparaissait comme l'ange de
nos premières amours , tantôt comme un monstre odieux. Dans
le flux et le reflux de mes pensées je ne savais à quoi me fixer;
je ne pouvais aller demander raison à l'homme dont les paroles
avaient soulevé dans mon sein cette affreuse tempête. Le mot
Bath retentissait à mon oreille comme un glas funèbre.
» 11 était onze heures quand je sortis au hasard; et bientôt ,
par un mouvement presque machinal , je m'acheminai vers un
couvent de bénédictins où demeurait un homme que j'avais re-
marqué pendant le séjour que j'avais fait précédemment à Mes-
sine. Il se nommait le père Anselme; sa sagacité était rare et
puissante; il donnait un démenti formel à l'opinion vulgaire,
mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens d'une race igno-
rante , oisive et inutile.
» Ne croyez pas que toute l'intuitutioD du cœur humain ap-
partienne aux gens du monde : la solitude donne des leçons. Un
moine qui a l'instinct de l'observation en sait plus sur vous et
sur moi que le favori des salons et des boudoirs n'en saura ja-
mais. Ce dernier se dissipe , sa sagacité se perd sur une surface
plane; son esprit de détail s'applique à des riens. Le solitaire,
s'il a l'esprit droit, creuse à une profondeur inouïe , découvre
des rapports ignorés des autres hommes , étudie le monde sans
le voir, devine les secrets des cœui-s .sans se confondre dans la
tourbe sociale, pénétre le ciel et l'enfer, invente dans sa cellule
tout ce qui doit changer le globe : c'est Roger Bacon devinant
la machine à vapeur et la circulation du sang ; c'est .4beilard
et Occam préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que
les esprits sans portée qui se moquent des cénobites. Le ccnobi-
tisme est le nourricier du génie; la cellule en est le berceau.
Croyez-vous que ces jésuites qui émouvaient le monde et pé-
trissaient les amcs royales eussent acquis dans le tumulte d'une
société bruyante leur génie si fécond et si dangereux ? Non.
Même le talent de l'intrigue peut émaner de la cellule : là,
dans la solitude , en face du ciel , loin du mouvement des pen-
sées tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent et gran-
dissent tous les bons et mauvais génies.
» Le père .\nselme , Vénitien de naissance , était nn remar-
quable exemple de sagacité et de finesse mondaines chez un
prêtre enfermé dans le cloître.
» J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'ai-
mait. Les prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas , une
classe à part. L"hércsie ne leur fait pas peur, combien de fois
ai-je entendu le père Anselme me dire :
L'ARTISTE.
« Vous autres Anglais , vous êtes une grande nation, et Dieu
» ne voudra pas damner des lie'rc'liques tels que vous. »
» Je lui apprii tout ce qui m'agitait , je ne lui cachai pas la
moindre particularité' des e've'nemens de ma vie , pas un des dé-
tails que je viens de vous donner. Il m'e'couta paisiblement et
me répondit :
— » Retournez chez vous , ce soir vous reviendrez a\i cou-
vent après vêpres. Peut-être alors scrai-jc en état de vous don-
ner quelques conseils.
» J'allai m' enfermer dans ma cliambrc. Mes camarades s'é-
taient absentes , et sous la conduite d'un cicérone ils visitaient
les ruines dont cette partie de la Sicile est seméo» Je fus lieureux
de pouvoir rester seul et triste dans mon appartement. J'atten-
dis avec impatience le moment de notre entrevue. Le jour bais-
sait ; à la porte du couvent un religieux appartenant aux or-
dres raendians causait avec Anselme; quand ils me virent, leurs
regards sembl(;rent se fixer sur moi avec une expression de ]ii-
tié. En Sicile, comme dans tout le reste de l'Italie, la police
sccriîte se trouve entre les mains des prêtres. Je ne sais si le
père Anselme avait consulté ce moine sur ce qui m'intéressait
si vivement ; mais quand il eut fait ses adieux , il me prit par
Ja main et me dit :
» — Venez.
i> Sa figure était plus grave qu'à l'ordinaire. Nous entrâmes
dans l'église; elle était déserte. Qu'elles sont belles, monsieur,
nos églises siciliennes, où le génie de la mosqué d'Orient s'allie
au génie du catholicisme occidental ! Vous aimez sans doute ces
mosaïques incrustées, ces saints de couleurs tranchantes, ce mé-
lange d'éclat et de ténèbres , ces nombreux monumens , un ciel
étliéré apparaissant à travers les dentelures et les trèfles des
hautes voûtes; l'or et la pourpre resplendissant dans les cha-
pelles , et les versets du Coran (qui se lisent encore au bas des
corniches noircies par la fumée des cierges chrétiens ? Rlalgrc
cette pompe, il y avait autour de moi, dans cette solitude du
temple, une tranquillité pour ainsi dire palpable qui m'enlaça,
me saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb , et dit à
la fièvre de mes passions : Fais silence.
» Le père Anselme me conduisit vers le fond de l'église, s'ar-
rêta derrière le maître-autel , et là il me dit :
» — Mon fils, quoique nous soyons de communion diffé-
rente , agenouillez-vous ici. Je suis prêtre et vieux , vous re-
cevrez mes conseils d'homme et de pasteur , vous plierez le ge-
nou , non devant moi , mais devant Dieu qui nous frappe et
nous sauve... Nous prierons ensemble.
» J'étais troublé, je fis ce qu'il me disait. Après quelques
prières communes , il reprit :
— » Votre soupçon est fondé.
» Un long soupirs' échappa, de mon sein et je ne pus rien ré-
poudre.
» — Partez pour l'Angleterre , écrivez à votre femme sans
lui témoigner aucun soupçon; passez par Bath où demeure la
femme dont on a acheté le silence payée pour se taire, elle par-
lera si vous lui offrez un meilleur prix. Que rien ne trahisse
votre intention avant que vos soupçons soit éclaircis ; quand
vous connaîtrez toute la vérité , vous vous conduirez comme
un homme d'honneur doit le faire , et vous abandonnerez la cou-
pable à ses remords, ou vous rendrez votre confiance à l'épouse
fidèle.
» En ce moment quelques personnes entraient dans l'église ;
nous étions placés de manière que je pusse les voir sans être
aperçu d'eux.
» — C'est lui I m'c'criai-je.
» En effet le jeune Anglais, dont le nom était sir Ormond
Mondcville, venait d'entrer dans l'église, accompagné d'un de
ses amis, lln'était pas étonnant que, nouvellcinentarrivéà Mes-
sine , il s'empressât de visiter rintéricur de celte nef remar-
quable, l'une des curiosités les plus pittoresques de la contrée.
Le père Anselme vit mon mouvement et me retint.
» — Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui par-
ler; vous devez vous taire. Le moine salua sir Ormond et lui
fit remarquer une belle et vieille statue debronzeplacée à droite
du maître-autel. J'essayai de lier conversation avec l'un des of-
ficiers qui se trouvaient là ; je ne sais ce que je lui dis, mais ,
incapable de lier deux paroles et deux idées , je suis persuade
qu'il me regarda comme un fou ou comme un idiot.
» Anselme s'exprimait avec facilité, avec élégance; sa cour-
toisie envers sirOrmondmcsurprenait. Malgré l'état d'irritation
felirile où je me trouvais, j'étais frappé de la singularité de sa
conduite. Il rac semblait qu'il s'agissait pour lui d'une expé-
rience à faire. Sa froideur se communiqua , pénétra jusqu'à
moi , je le suivis en silence et beaucoup plus calme , plus re-
cueilli et plus attentif.
» J'avais donné à ce moine des rcnseignemens exacts qu'il
m'avait demandés , sur ma femme , sur son caractère , sur ses
traits, le son de sa voix , la couleur de ses cheveux , la forme
de son visage et l'expression de sa physionomie. II causait vi-
vement avec sir Ormond et arrêtait son attention sur les por-
traits des saints pères, qui peuplaient le temple, profitant de la
liberté italienne pour commenter ces tableaux, demander au
jeune homme son opinion sur leur beauté relative , et déduire
des conséquences morales de leur extérieur mélancolique ou sé-
vère. Lorsque sir Ormond parlait, le long regard noir d'An-
selme descendait dans l'ame de sod interlocuteur ; mais mon
compatriote restait indifTércnt et calme, et toute cette investi-
gation métaphysique , chef-d'œuvre de pénétration intuitive et
d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'à nous montrer un cœur
froid , des sens blasés , un faux goût pour les arts , et un cœur
incapable de véritable passion dans aucun genre. En vain An-
selme éveillait tout ce que le fond d'une ame humaine peut ren-
fermer d'associations et de souvenirs tendres et délicats, rien
ne vibrait à l'unisson chez notre dandy. Il développait par sail
lies un épicuréisme facile et sans choix, mêlé d'une vanité de
fat : puis , sans savoir qu'il avait placé dans les mains de l'é-
tranger une clef qui découvrait le triste trésor de ses secrètes
pensées, il remercia Anselme de sa complaisauce et s'en alla.
» — Vous voyez cet homme , me dit le moine ; la femme
L'ARTISTE.
y
(|ui aura ccdc à ses instances ne mérite pas un regret, car il n'a
pa» lin remords. L'intrigue dont il vous a fait involontairement
conlidrnco n'est qu'une folie de jeune liomnic; si nia'licurtusc-
ment votre femme est rou])ahle , vous devez l'oublier à jamais.
» — l'.llc niouir.il luidis-je.
» Il me jegarda sévèrement.
» — Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère et
vous d(''g;iç;(' de loutc affection. I/e'preuve à laquelle j'ai soumis
ce jeune liumme est certaine; il n'a pas aime' , il n'aime pas , il
n'est pas aime'. Un amour profond, même quand on ne le partage
pas, laisse son cmjirciule chez la personne aimée. Croye/.-moi,
mon (ils , ces gens ont péclic sans vous offenser. Dans le cas où
le ciime que vous soiqjçonnez serait re'el, bénissez le ciclj il
vous delivic d'une compagne qui vous aurait déshonoré tôt
ou tard.
» Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne
cherchais pas à les comprendre ou à les discuter. 11 me fallait
un guide , ma main le suivait sans réflexion.
» Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile; je ne
pouvais déraciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout
rappelait à mou esprit sa beauté , sa simplicité , sa piété , sur-
tout celte délicatesse du sens moral qui s'accordait si ])cu avec
la gro.ssièrc erreur et l'enlraînement sans excuse que l'on attii-
buait à la maîtresse de sir Oiinond Cependant la preinii're rage
1^^ élail passée. A ma fureur succéda une douleur plus c.duic, et ,
^b si je puis me servir de cette expression , plus exquise. Oh ! l'an-
, ^^ goisse de ces journées ! Oh ! la douleur de perdre une (elle con-
solat:on, un Ici soutien, un tel amour, tout l'espoir de ma vie!
I» Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre, et
aussitôt après mon arrivée à Falmoudi , je pariis pour Balh.
C'était là qu'claicnt restées les ti-aces du crime , et que m'atten-
daient les seuls renseignemens que je pusse espérer. Me voilà
en farc île l'auberge que sir Ormond avait désignée; j'entre,
tout mon corps frémit de crainle. Une femme de moyen âge et
assez jolie se présente à moi , c'est la maîtresse de la maison.
On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté depuis lon"-
tem|)s l'Angleterre et que je désire m'instruire de quelques par-
^^ ticidarités relatives à l'état de mon pays, je prie la servante
\^Êt de demander à sa maîtresse si elle peut venir prendre le thé
'^K ."vcc moi.
'^f » J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle qui
connaissait le secret fatal. Elle monta dans ma chambre , et les
I^_ discours que je tins furent si incohérens qu'elle s'en étonna. ,I'é-
^K tais trop préoccupé du seul sujet qui m'intéressât, luiurquemes
' autres paroles ne fussent pas obscures et confuses. Je passais
d'un sujet à l'autre, et j'essayais vainement de donner à ma ron-
I^B» versation l'ordre et la suite nécessaires pour inspirer de la con-
'^" fiance à l'hôlesse. Quand je vis que ses regards surpris se fi-
xaient sur moi :
» — Pardon , lui dis-je , madame, tous vous apercevez de mon
inquiétude; j'ai des sujets de chagrins profonds, des soupçons
cruels à édaircir ; je suis jaloux d'une femme que j'adore , et
l'anxiété où je suis doit se peindc dans tous mes discours.
I
I
» Je vis que son cœur de femme «'intéressait à mon chagnn
et «pic sa curiosité était excitée.
» — Hélas, repris-jc, le lieu même où je suis ne fait qu'ac-
croître mon émotion. S'il faut en croire au scandale qui est venu
jusqu'à moi dans un pays étranger, c'est à Bath même que s'est
formée l'intrigue qui me désespère. »
» A. mesure que je parlais j'examinais à la dérobée les traits
de l'aubergiste, dont l'émotion et le trouble s'accroissaient pen-
dant mon récit.
» — Je ne connais pas assez la ville de Balh , continuai-je
d'un ton assez indifférent, pour trouver sur un sujet qui m'oc-
cupe si ciucllement des informations exactes. Je sais seulement
que l'Iiomine auquel on prétend que je dois mon déshonneur est
sir Orniond de Momleville.
» L'hôtesse 2)âlit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.
» — Je servais à l'étranger : ma femme et sa mère vinrent
passer quelque temps à Balh. Voici , madame, comment on m'a
fait le cruel récit de ma honte et de mon malheur : sir Ormond
les attendait dans une auberge de Bath ou des environs
» L'hôtesse, qui tenait une tasse de thé à la main, trembla
et en répandit le contenu sur la table. —La jeune femme, quelle
qu'elle soit, sous prétexte d'une indisposition grave, demanda
une chambre séparée. Au milieu de la nuit , l'hôtesse entendant
du bruit dans la chambre de cette dernière y entra; sir Ormond
Mondeville s'y tro\ivait : cent livres sterling furent offeiles par
sir Ormond à cette femme , qui lui promit le silence.
» Je crus que l'hôtesse allait se trouver mal.
» Les renseignemens que m'avait donnés le père Anselme
étaient si précis, j'affectais une si complète ignorance du rôle
important que l'hôtesse avait joué dans l'aventure, enfin j'étais
si bien instruit, qu'elle fut obligée de convenir que tout était vrai
et que son auberge avait été le théâtre de l'aventure. Je ne vou-
lus pas pousser plus loin mon enquête, et le lendemain je partis
pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. 11 me restait une
dernière et fail)le espérance, la possibilité de quelque méprise
qui aurait disculpé Marie, et m'aurait rendu le bonheur.Qu'on
imagine avec quelles palpitations de cœur je retrouvai le foyer
domestique !
» Marie , en me voyant , se jeta dans mes bras avec une effu-
sion de sensibilité qui me toucha d'abord ; puis songeant à sa
perfidie , je crus sentir les étreintes d'un serpent , et je fus près
de la repousser : je me contraignis. .4vec quelle admiration ma-
ternelle elle me parla de la beauté de nos enfans, de leurs grâ-
ces rnf.intines et de ses espérances! Comme je souffrais, mon-
sieur, de tout ce qui , sans cette fatale circonstance, m'eût pé-
nétré de bonheur! Chaque battement de mes veines était une
douleur; chacune de ses paroles me frappait comme une bles-
sure. Klle pleurait , tout agitée encore de la joie de mon retour,
et comme je l'observais d'un air sombre, je crus découvrir dans
son regard je ne sais quelle lueur étrange; cet indice excepté ,
tout en elle respirait la tendresse et la candeur. Pour moî , je n'y
voyais que ruse et déception. Elle m'amena ses enfans avec une
allégresse et un triomphe de mère : il était impossible de conser-
ver l'ombre d'un soupçon en la regardant; mais elle se détourna,
iO
L'ARTISTE.
je l'épiai, et je la vis essuyer furtivemAit des larmes qui cou-
laient de ses yeux. C'e'tait pour moi la preuve d'un remords qui
se trahissait involontairement, le témoignage d'une angoisse
secrète infligée par le repentir à cette ame qui n'était point en-
core entièrement corrompue.
» Je ne sais si ma femme s'aperçut de la contrainte et du tom^
ment que j'éprouvais, il y eut entre nous un moment d'embar-
ras et de silence, puis je pris tout à coup ma résolution.
» — Emmenez les cnfans dans la chambre de leur nourrice.
» On les emmena, je restai en silence : Marie les vit partir
sans leur adresser un mot, sans leur faire une caresse; sa stu-
jwur acheva de me convaincre. Quand la porte fut fermée je la
regardai , elle était pâle ; elle arrêtait sur moi un œil hagard , et
restait muette devant moi.
» — Madame , veuillez répondre à quelques questions.
» Elle se tut.
» — Quand avez-vous fart connnaissancc avec sir Ormond
Mondeville ?
» Point de réponse.
» — Est-ce dans votre voyage de Londres à Bath?
» Même silence.
» — Répondez-moi, malheureuse femme; je voudrais pour
tout au monde vous arracher au coup de l'infamie qui vous flé-
trit. Répondez!
» A ces mots je me levai; elle se leva aussi, étendit ses bras
vers moi, puis laissa échapper un éclat de rire convulsif , mou-
vement si terrible , si hideux à voir, et accompagné d'un cri si
aigu que vous auriez frémi , que je tremble encore d'hoireur en
me le rappelant. Puis elle me contempla un instant d'un air
solennel , et tomba par terre. Je commandai au domestique de
la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me parlait
pour elle; je pris soin d'elle, et aussitôt qu'elle eut repris l'u-
sage de ses sens , je sortis pour me rendre chez son père. C'est
un des plus vénérables vieillards de la pairie anglaise; homme
froid, d'une probité à toute épreuve, et d'une rare hauteur de
raison. J'étais si douloureusement ému que , lorsque je le vis ,
les larmes jaillirent de mes yeux.
» Sa froideur m'étonna.Elle contrastait avec mon émotion et
semblait me la reprocher. D'un air de réseiTC et de hauteur cé-
rémoniale , il me demanda ce ([ue je venais faire en Angleterre,
depuis combien de temps j'y étais, etsi je comptais y rester long-
temps. Je me persuadai qu'il savait d'avance les torts de sa fille,
et que sa froideur avec moi n'était qu'un moyen d'éloigner les
reproches que j'avais à lui faire. Dans tous les temps, il est
vrai , je l'avais vu froid , posé , et ses ennemis taxaient de mor-
gue et d'insolence aristocratique la réserve de ses manières.
Mais, bouleversé comme je l'étais, il me semblait que cette froi-
deur était une insulte à mon émotion. Je m'armai de courage,
mes larmes se tarirent, et je lui fis à mon tour, d'un ton calme
et concentré , le récit de mon aventuré à Messine et de ma vi-
site à Bath. Je ne lui cachai aucune particularité, ni la lecture
de ce fatal article de journal , ni les conseils du père Anselme ,
ni ma conversation avec l'hôtesse.
» 11 m'écoula en silence. Sa fille avait paru consternée, lui
n'était qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans sa galerie d'un air
méditatif, passant souvent sa main sur son front , mais sans tra-
hir aucune émotion par ses gestes ou ses paroles.
» — Cela n'est pas possible , me dit-il ensuite en croisant
les bras et s'arrêtant devant moi.
» C'était un caractère profond , parfaitement maître de lui-
même dans toutes les circonstances, qui exprimait toujours une
pensée par ime parole et cachait la plus grande partie de ses
pensées. 11 continua cependant :
» — Ce que vous me dites est étrange ; nous verrons.
» Une larme roulait dans ses yeux, il se hâta de l'essuyer.
La douleur de cet homme vénérable , cette double souffrance
de l'orgueil et de l'amour paternel , cette larme arrachée à un
vieillard toujours calme et maître de lui , m'eliranlèrent jus-
qu'au fond de l'ame. Je me levai brusquement. Tout semblait
confirmer nos soupçons.
» — Je partirai bientôt , lui dis-je; d'ici à mon départ, j'ha-
biterai la maison de ma mère, où je vais faire conduire mes
enfans.
» — Vous n'avez pas perdu de temps , monsieur , et vous
allez bien vite : au surplus , je passerai chez vous dans la joiu-
née.
» Nous nous quittâmes froidement. J'étais détermine à faire,
avec la plus grande promptitude , les démarches nécessaires
pour hâter le divorce , et je ne doutai pas un moment de la jus-
tesse de nos soupçons. Si les preuves légales du crime man-
quaient , toutes les preuves morales concouraient à le prouver :
la consternation de Marie , le long silence de son père , le trou-
ble et l'aveu de l'aubergiste , ces fatales initiales employées par
le journaliste , ce voyage de Bath qui se trouvait à la fois dans
le récit du jeune homme , dans la lettre de ma femme et dans
l'article du journal. Ma tète brûlait, mon corps chancelait quand
j'arrivai chez ma mère. Les caresses de mes enfans , que j'en-
voyai chercher , ne me touchèrent pas. Ma mère , à qui l'on
avait appris l'état où se trouvait ma femme et mon départ préci-
pité, était sortie. Je sus plus tard qu'elle s'était rendue chez
moi; mais dans le premier moment, son absence me surprit.
Craint-elle , me dis-je , de retrouver un fils malheureux , et a-
t-elle à se reprocher de n'avoir pas prévenu ma douleur par des
conseils assez sévères et une surveillance assez attentive? Hé-
las ! j'étais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement d'une
mère est de s'élancer chez un fils souffrant.
» Je m'étendis sur un sofa , et j'attendis avec angoisses. A
l'instant où je me levais pour aller à sa recherche , ma mère
entra , et quelques minutes après on annonça lord Barndale ,
père de Marie. Ma mère n'avait eu que le temps de prononcer
ces paroles :
» — Je viens de chez vous : votre femme est partie dans une
voiture de louage , sans dire où elle allait.
» Lord Barndale vçnait aussi de ma maison ; il y avait sur
sa figure une expression de résolution et de douleur.
» — J'ai pensé , monsieur , me dit-il , à tout ce que vous
m'avez appris; ne jouons pas notre bonheur et notre repos. Il
I
L'ARTISTE.
fl
peut y avoir erreur dans tout cela. Nous allons monter dans
la même chaise de poste , et nous irons à l'instant trouver celte
femme qui n'imposera pas à notre crédulité. Nous la paierons ,
mais pour nous faire des re'vc'lations complètes. Venez , mon-
sieur.
» Ses mains se serraient convulsivement. Je pris mon cha-
peau. Nous partîmes, et pendant toute la route nous ne pro-
nonçâmes pas un mot. Nous arrivâmes le soir même de bonne
heure à l'auberge. Quel fut mon etonnement ou plutôt mon in-
dignation quand je vis Marie dans le parloir! Elle était donc
venue s'assurer de la discrétion de l'hôtesse , et sa présence
seule dans ce lieu était une preuve de sa faute.
» — Vous ici, madame! lui dis-jej comment y êtes- vous
venue ? pourquoi ?.... Qui vous a donc appris que je fusse ve-
nu ici avant vous?.... N'espérez pas
» Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de la son-
nette; l'hôtesse se présenta. Marie voulut parler, je lui impo-
sai silence, et je dis à la maîtresse de l'hôtel :
» — Lady Osprey n'a-t-cUe point passé une nuit dans votre
auberge j dans le même lit que sir Ormond Mondevillc ?
» L'hôtesse pâle hésita un moment.
» — Vous me l'avez dit, repris-je j n'en êtes- vous pas con-
Tenue ?
» — Oui , monsieur.
i> — Quel nom ? Répondez. Quel est le nom de celte
' femme ?
» — Vous venez de le prononcer.
» — Lady Osprey ?
» — Oui.
» — Je vais parler à madame, disait d'une voix cntrecou-
jHîe Marie , qui , depuis son enfance sujette à des palpita-
tions violentes , avait appuya' sa main sur son cœur et avait
peine à prononcer ce peu de mots. lîlle se leva en tremblant,
et regardant l'hôtesse , elle lui dit :
» — Snis-je lady Osprey ?
» L'hôtesse se tut quelques momens , parut incertaine , et dit
enfin :
» — Non , madame.
» — Ces ruses ne me tromperont pas , Marie ; c'est une
adresse inutile. Combien avez-vous donné à celte femme ? Sir
Ormond Mondcville lui a donné cent guinées.
» Marie me regarda. Au nom de sir Ormond , l'hôtesse
tressaillit, et je me tournai vers lord Barndalc.
» — Croyez-vous , lui demandai-je , que l'on puisse trop
payer cette femme pour savoir d'elle la vérité ?
» — Non, certes, dit le père.
» Son énergie était vaincue.
» — Marie , disait-il, vous que j'ai élevée, vous que j'ai-
mais ! est-il possible ? répondez, vous clie livrée à cet
homme !
» — Vous n'êtes pas convaincu ? dit Marie; eh bien ! voici
ce que j'exige : allons à Bath. Faites ce que je désire; il faut
que cette femme vienne avec nous. Et vous, mon père, prenez-
moi sous votre protection.
» Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.
» — Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale , nous
déciderons après.
» L'aubergiste se refusait d'abord à nous accompagner, mais
Marie lui dit d'un ton impératif et avec une énergie qui m'é-
tonna :
» — Il le faut !
» Le changement subit qui venait de s'opérer chez Marie me
blessa. Etait-ce donc celte femme si délicate et si faible qui
prenait tout à coup une attitude arrogante , et un ton auquel la
convenance semblait manquer ? Nous partîmes.
» Lord Barndale était avec sa fille dans une chaise de poste,
je me trouvais avec l'aubergiste dans une autre. Trois fois il
fallut s'arrêter pour secourir Marie, dont les évanuuissemens
nous affligeaient; l'hôtesse paraissait très-cmue et à peu près in-
capable de répondre à mes questions.
» Lorsque nous descendions de voiture , Marie semblait af-
fecter de ne faire aucune attention à moi. Je ne sais quelle ré-
solution violente paraissait l'animer. Arrivé à Bath, elle fit dire
au postillon de se diriger vers un hôtel de la rue Pultney qu'elle
indiqua très-exactement. Quand nos voitures s'arrêtèrent , Ma-
rie descendit la première , frappa , dit au domestique de prier
sa maîtresse de descendre un moment , et nous fit signe de la
suivre. Nous étions tous debout dans le parloir de cette maison
inconnue quand la dame du logis se présenta devant nous. A
peine avait-elle rais le pied dans la chambre que l'hôtesse , s'a-
vançantd'un pas et la regardant fixement, s'écria :
» — Voici lady Osprey !
» La dame pâlit , recida vers la porte, et eut l'air de recon-
naître l'aubergiste.
» — Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady Heath-
stone.
» — Non, non, s'écria l'hôtesse avec beaucoup d'émotion et
de violence, c'est vous qui m'avez dit votre nom , vous-même,
cette nuit où vous êtes venue dans mon auberge avec lord
Mondeville, et où je vous ai surprise ! Cette jeune dame, ajou-
ta-t-clle en montrant Marie, qui se trouvait mal pendant cette
explication, logeait aussi chez moi, et elle vous a vue; elle
vous a même saluée le matin , lorsque vous partîtes avec sir
Mondeville.
» — Il y a ici quelque erreur , reprit lady Heathstonc ; qne
voulez- vous dire?
» Je m'avançai vers lady Heathstone , en priant lord Barn-
dale d'avoir soin de sa fille.
» — Sir Ormond , que j'ai eu le plaisir de voir à Messine ,
dis-je à cette dame , avait raison de faire l'éloge de votre poli-
tique et de voire adresse ; cependant elles échouent aujourd'hui.
Rendez son nom et son honneur à lady Osprey, madame.
^â
L'ARTISTE.
cil
» Elle se jeta sur le sof:i, et couvrant son visage de ses mains.
elle s ecna :
» — Quoi! vous l'avez vu à Messine?
» — Quittons cette femme, dit d'une voix sombre lorJBain-
dale, qui ne pouvait parvenir à rendre à sa fille l'usage de ses
sens.
» Nous la replaçâmes dans la cliaise de poste, mourante,
presque inanimée , incapable de ressentir la joie que devait lui
causer son innocence si hautement reconnue. HclasI monsieur,
que puis-je vous dire de plus ? pendant deux, mois elle languit -,
elle me pardonna et mourut d'un anc'vrisme au cœur, dctci-ininc
par tant de secousses et d'émotions.
» Le père indigné déclara qu'il ne me reverrait jamais. J'eus
le malheur de perdre mes deux enfans. Je n'avais plus rien à
faire au monde , monsieur , je revins en Sicile , où j'espérais
trouver encore lord Mondeville, à qui je voulais demander ven-
geance de tous les maux que sa fatuité avait fait tomber sur
moi , et de l'indigne supposition de nom qui avait flélii l'hon-
neur de ma femme : i! était parti pour les Indes avec une com-
mission du gouvernement. Le père Anselme me facilita l'enlréc
de ce cloître, où je trouve un asile. Hélas ! tous les lieux me
sont indifférens I Une seule pensée de haine m reste, au mi-
lieu de tant dépensées douloureuses! J'ai de l'aversion pour
ces institutions sociales qui me condamnent au malheur. Ali ! le
mariage, monsieur, le mariage 1 Posséder un femme, l'aimer,
la croire à soi et tremblei' toujours, et ne jamais savoir si un
autre ne reçoit pas en pur don ce que la loi nous accorde et ce
que le cœur peut nous refuser; u'èlre jamais certain que les dé-
sirs et les vœux d'une épouse sont pour vous , sont à vous ; con-
sei'vcrpour un autre et élever pour les menus plaisirs d'un ami
ces créatures si frêles , si délicates , que nous pouvons briser
en les adorant , et que nous couvrons de nos hommages immé-
rités, après les avoir accablées de nos injustices. »
VAUDEVILLE.
i^û/ trna/uuiur àe:uàeua!-
/ib " t^ïwaraumU.
Une amc candide qui frappe à la porte d'un chapcUcr, puis
entre pour faire mettre ses cheveux blonds , noirs , rouges ou
châtains, à l'abri du vent, de la pluie, de la neige et de tous les
accidens atiuospliériques qui produisent le rhume de poitrine
ou prennent l'homme au nez à l'aide du rhume de cerveau j le
paisible et innocent citoyen , dis-je , qui achète un chapeau pour
se couvrir la tête , et rien de plus , celui-là songe-l-il dans sa
naïveté qu'il y a quatre ou cinq conspii ations flagrantes au fond
d'un magasin de la rue aux Oins? que la république menace
le trône et le sceptre du fond d'un chapeau ciré, tandis que la
légitimité se déguise astucieusement en chapeau gris ? Quant au
bonapartisme, il est d'une effronterie révoltante, et se coiffe en
plein air du chapeau à cornes portant cocarde. Qu'il y prenne
donc garde, le cher homme, qu'il choisisse son couvre-chef
avec attention et dextérité et n'aille pas donner tête baissée dans
le premier chapeau venu; sinon il court risque d'êlre mené qua-
tre ou cinq fuis par jour au violon ou à la salle de police, pour
rendre compte au gouvernement de la forme ou de la couleur
de son chapeau. Témoin ce pauvre M. Baluchard , arrivant
tout frais de Quimper-Corcntin pour prendre femme à Paris, et
qui , par le fait d'un méchant chipelier son rival , se trouve
coiffé si mal à propos que la patrouille l'arrête à tous les coms
de rue , l'appelant carliste , bonapartiste , républicain , journa-
liste, toutes es horreurs du monde; et même Baluchard man-
que son mariage , de l'aventure. Donc si vous voulez vous ma-
rier, (teTOsi vous voulez acheter, pour faire la noce, un cha-
peau neuf, il faut au préalable vous en enlendrc avec le préfet
de police, en causer avec le srrgent de ville, en dire deux mois
à votre voisin le garde municipal.
Vous saurez que M. Baluchard et mademoiselle Marguerite
ne fout qu'une seule et même personne, unam et eamdem per-
sonam, c'est-à-dire /pic M. Arnal supporte à .la fois et sur
ses deux épaules les infortunes politiques de M. Baluchard et
les amours de mademoiselle Marguerite ; car M. Arnal porte
tout au Vaudeville , amour et mystifications , amour surtout.
M. Arnal est un Atlas en fait de passions profondes et incura-
bles. 11 ne se passe pas une soirée sans que M. Arnal aime avec
violence trois tu quatre beautés à la fois , cuisinières, blanchis-
seuses, brodeuses, couturières et autres , de huit à dix heures
du soir, à la lueur du lustre, et ayant pour compère M. Le-
peintre jeune, des compères le plus admirable, le plus 1 ;n.-.i ■
des compères.
Or c'est encore un des terribles amours de INL Arnal quej'ai
à vous raconter. Othello n'est qu'un amant glace-panachée au-
près de 1\L Arnal. En ce moment M. Arnal n'en veut ni à la
couturière ni à la modiste, mais à mademoiselle Boisjean, fille
d'un ex-marchand de farine retiré, stu|)ide et rente; M. Arn;d est
clerc d'huissier et porte le nom de Bouginier; s'allier à une
famille qui a grandi dans les farines quand on est huissier ,
quelle ambitioni Mais farine, avoine, froment, ou blé de Turquie,
l'amour et Arnal ne connaissent pas ces distances là. Que fais-tu,
ô sensible Boug,inier , pour mériter le cœur de la dame de tes
pensées, débusquer deux rivaux redoutables, un maquignon et
un orfèvre? quel moyen emplois-lu, rusé Bouginier? M. Bois-
jean attend une cuisinière , tu te fais cuisinière , tu déposes la
culotte virile et tu prends le tablier pour te rapprocherde ma-
demoiselle Boisjean. Après quoi tu fais des sauces incroyables,
au lieu d'œufs à la neige tu improvises une superbe omelette
au lard, tu sucres le bœuf et poivres les marmelades ; enfin, cher
Bouginier, tes rivaux te cèdent le pas et t'abandonnent la main
de ta belle et tendre Boisjean ; pour accompagnement de noce ,
tu as les éclats de rire et les applaudissemens de la salle. Sois
heureux avec mademoiselle Boisjean, Bouginier, mais prends
une véritable cuisinière pour faire tes sauces : sans sauces un
peu pro^ires point de bonheur vrai en ménage.
Dessins.
t Uue Bonne Fortune, par DevÉrIA i^Cuntes Bnins.)
{ Lue lulrigiie. j^ar GavARKI.
L'ARTISTE.
^3
6eaur-:3lrt$.
LES NOUVELLES STATUES DES TUILERIES.
Puisque nous sommes chargés de recueillir toutes les
semaines les anecdotes qui peuvent servir à l'histoire de
l'art au dix-neuvième siècle; puisque nous n'avons
pas seulement à juger les œuvres faites, et que nous
devons aussi tenir compte des circonstances au milieu
desquelles ces œuvres se produisent , ce serait de notre
part une étrange maladresse, ou plutôt une coupable né-
gligence, que de taire ce qui s'est passé ces jours derniers
chez le secrétaire des Musées.
Bien souvent en effet le mérite d'un tableau ou d'une
statue ne dépend pas seulement du mérite du peintre ou
du sculpteur, mais bien aussi de la liberté dont il jouit.
Supposez qu'on eût demandé a Géricault le portrait du
I- ^. roi pour les préfectures et les mairies, quel parti croyez-
^f- vous qu'il eût tiré de son sujet? Forcé d'essayer son pin-
ceau sur une œuvre qui n'aurait pas été de son choix , il
Ieût commencé deux ou trois toiles, qu'il aurait bientôt lais-
sées pour retournera /a M</</«5e. Et cependant Lawrence
a fait un admirable portrait de Charles X, que nous con-
naissons a Paris par la gravure manzère noire de Cousins,
tandis que Gros, comme pour expier Ahoiikir, Eylau et
Jaffa, envoyait au Louvre une pitoyable parodie de la
même tète.
Que faut-il conclure de ces trois exemples ? C'est que
la liberté est la première condition de l'art. Olez au peintre
ou au statuaire le libre emploi de ses factdtés, et vous
faites de l'homme un eunuque.
Jules II le savait bien ; et quand il priait Raphaël de
})eindreles cinquante-deux loges du Vatican, il se gardait
bien de parquer son géuiedans un sujet plutôt que dans tel
autre. Il ouvrait la Bible devant lui et il lui disait -.Allez
et choisissez. Depiiis la Genèse, le Deute'ronome et
l'Exode jusqu'aux Evangiles il ne lui défendait aucun
épisode de l'histoire sacrée. Or, au seizième siècle, eu
Italie, eu face de l'Allemagne protestante , la Bible ren-
fermait les plus magniliques poèmes de toute sorte qu'un
artiste pût rêver et concevoir. Mais Jides II avait trop
de goût et de bon sens poiu- dire à Raphaël : Je veux
Rébecca et je ne veux pas Moïse; je veux l'incendie de
Gomorrhe et je neveux pas le lévite d'l]j)hraïm. Il con-
naissait trop bien a quelles conditions l'art produit ses
plus beaux et ses plus grands ouvrages pour lui imposer
de pareilles restrictions.
Cette vérité si simple et si facile a saisir ne paraît pas
' TOME 111. 2" LIVRAISON.
avoir frappé le secrétaire des Musées, ou tout au moins
ceux dont il expi-jme et n-piésente la volonté. M. Fon-
taine, pour excuser le désastre qu'il vient de consommer
contre l'avis et les réclamations de tous les esprits sérieux
et sensés, a songé a demander, pour la façade du château,
de nouvelles statues. Puisque aussi bien toutes nos pa-
roles et toutes nos remontrances ont été comme autant
de cailloux qu'on lance dans un lac et qui disparai.ssent,
il faut bien nous résigner, et nous confier dans l'avenir :
quand la raison aura le dessus on pourra peut-être répa-
rer le dommage. En attendant, nous ne pouvons que re-
mercier l'architecte d'avoir pensé a faire amende hono-
rable. Il savait bien que par hu'-même il ne réussirait pas
'a se justifier, et il a confié sa défense a de plus habiles
interprètes. Il aurait, enbcauconslniire et maçonner quel-
ques douzaines de gâteaux de Savoie comme l'arc du
(Carrousel , cela n'eût servi de rien , et il fût toujours de-
meuré sous le poids de l'accusation : il a demandé des
statues.
M. Cailleux, par ordre supérieur, a convoqué chez
lui les sculpteurs habituellement chargés des travaux du
gouvernement , et parmi lesquels deux seulement ,
MM. David et Pradier, méritent d'être mentionnés,
puisque seuls entre tous ils représentent une manière, un
5^)'fe personnel.
On a prié MM. les sculpteurs de faire et de présenter
dans un délai de quinze jours l'esquisse des statues qu'ils
voudraient faire pour les Tuileries. Jusque-là, rien de
mieux; tout allait selon la raison et le bon sens. MM. Da-
vid et Pradier devaient se réjouir sincèrement de l'occa-
sion qui leur était offerte pour se produire sous une
forme populaire. Ils devaient mutuellement se féliciter de
sculpter enfin une statue que tout le monde pût contem-
pler à loisir et tous les jours , qui ne fût pas reléguée loin
des regards publics dans le fond d'une galerie et d'un
palais. C'était presque un succès de théâtre. Celait une
bonne fortune pour leur ciseau et pour leur nom.
Tous deux se sont mis a l'œuvre , et ils ont apporté ,
l'un, M. David, une esquisse de Léonidas ; l'autre,
M. Pradier, l'esquisse d'une Jeanne (C Arc. Je n'exami-
nerai pas s'il n'eût pas nu'eux valu s'entendre à l'avance
pour établir entre les huit statues qu'on demandait une
sorte d'ensemble et d'harmonie ; s'il n'eût pas été plus
sensé d'obtenir , puisqu'il en coûtait si peu, l'unité si
utile aux ouvrages d'imagination , et qui leur eût prêté
un mutuel intérêt. Cette question n'est pas celle que je
veux soulever.
Mais, je le demande, ne devait-on pas croire, puisque
rien n'avait été statué à cet égard, qu'on laisserait aux
artistes pleine et entière liberté , qu'on ne gênerait en
rien leur talent dans le choix et l'exécution du sujet?
i
u
L'ARTISTE.
Voici ce qui est arrivé : M. Cailleux a décidé ou du
moins a révélé que Jeanne d' Arc et Léonidas ne seraient
pas aux Tuileries. Vous croyez peut-être qu'il avait mis-
sion pour expliquer et justifier ses répugnances; vous
croyez qu'il aura dit pourquoi et comment l'iiéroïne in-
sultée par Voltaire, et si magnifiquement réhabilitée par
Schiller, ne pouvait pas obtenir une statue aux Tuileries?
Pourquoi Léonidas, dont Napoléon avait permis l'apo-
théose , ne monterait pas sur un piédestal ? Eh bien !
M. Cailleux ne s'est pas expliqué : il a laissé le champ
ouvert aux conjectures.
Sorail-cè par hasard que la Pucelle de Faucouleurs ,
une fois (jue son souvenir sortirait de la poudre de nos
bibliothèques pour revivre dans un bloc de Carrare ou de
l'aros , serait une insulte a l'Angleterre, un reproche ou-
trageant "a l'archevêque de Winchester? Serait-ce que le ci-
seau de M. Pradier, en sculptant la tète et le casque de
Jeanne d'Arc , aurait pris le coutrepied des protocoles
de Londres, et retardéle désarmement européen? Si cette
raison était la vraie , ce serait une grande misère , et de
pareilles répugnances mériteraient sans doute plus de
pitié que de colère.
Et Léonidas! pourquoi serait-il exclu des Tuileries?
Est-ce que sa présence embarrasserait la conclusion des
affaires delà Grèce? Est-ce que Mahmoud, en apprenant
que Louis-Philippe a sous les yeux la statue d'un héros
Spartiate , se montrerait moins accommodant avec les ca-
binets de Londres ou de Paris? Mais si cela était , je ne
vois pas pourquoi on tolère Spartaciis. Est-ce que la
statue de M. Foyatier , qu'on a baptisée de ce nom , je ne
sais trop pourquoi , n'est pas un démenti donné a l'occu-
pation des états romains par les troupes autiicbiennes?
En vérité, si une fois on écoutait de si mesquines ar-
guties, si l'on courbait la tête devant ces misérables sus-
ceptibilités, il ne faudrait bientôt plus toucher a l'histoire;
il faudrait laisser dormir tout le passé, l'enterrer sous les
cendres comme un brasier ardent , pour ne pas compro-
mettre l'avenir.
Mais la plus aveugle et la plus docile crédulité répudie
ces incroyables obstacles. Charles X a bien pu refuser a
Victor Hugo la permission de mettre Louis XIII en
scène ; il a pu croire que la branche entière des Bourbons
serait attaquée dans l'esc'ave de Richelieu ; mais Louis-
Philippe ne doit être pour rien dans l'exclusion de
Jeanne d' Aie et de Léonidas.
Pour ma part , je soupçonne que cette mesure doit
avoir quelque parenté avec le choix de MM. Coulan ,
Hesse et Vinchon , pour les taljlcaux de la Chambre des
députés. On a dû rejeter la Jeanne d'Arc par les mêmes
raisons que MM. Eugène Devéria, Chenavard et Eugène
Delacroix. Les élèves de Rome ne sculptent que le nu,
et la Jeanne aurait été habillée, et de la part d'un mem-
bre de l'Institut un tel procédé eût été dangereux et de
mauvais exemple.
A vrai dire, mes soupçons ne peuvent guère s'appli-
quer a M. David, car son Léonidas aurait sans doute
offert de belles études myologiqucs. Mais peut-être se se-
ra-t-il trouvé dans le conseil intime de MM. Fontaine et
Cailleux quelque tête administrative qui aura dit, en par-
lant du 5^rtr?rt«w: Ceci n'est qu'une concession suffisante
a l'esprit démocratique qui souffle partout. Léonidas, ac-
cepté par nous , trahirait de notre part une indigne fai-
blesse. 11 faut respecter l'enthousiasme , mais ne pas
l'exalter.
Ou ne sait pas encore quelle esquisse prépare M. Da-
vid. On annonce que M. Pradier doit présenter une sta-
tue de Phidias. Le moment qu'il a choisi est celui où
l'artiste grec vient de terminer l'esquisse de sa Minert>e.
FEU CHARLES BÉCCMiUR. "^
11 existe à Paris une foule de jcimcs artistes , pleins de cœur
et d'espc'rancc , dédaignant toutes les réalités de la vie et ne de-
nicindant au inonde que de la gloire. Un atelier dans les combles
de quelque hôtel, des bosses, des gravures, un sqiiclelte, un peu
de couleur, delà toile et des pinceaux, voilà toute leur richesse.
Souvent le pain même leur manque, mais le monde imaginaire
est à eux, et ce monde est bien riche. Rien de vénal n'entre dans
leurs aines, aussi les appcllc-t-on des originaux; ils np se mêlent
pas de politique, ils ne sont d'aucun club , pas même de celui
des Amis du Peuple, mais vienne un coup d'e'tat , ils courront
les premiers aux barricades. S'ils voulaient prendre ce qu'on
appelle un état , ils auraient bientôt laisse' loin derrière eux ces
bourgeois qui haussent les épaules devant leur généreuse mi-
sère ; mais il faudrait plier sous un patronage , il faudrait s'as-
souplir les manières et se rendre la voix mielleuse , il faudrait
fermer les yeux à la nature et laisser l'art à la routine et à l'Aca-
démie , et ils se livrent à leur destinée.
Quelle est-elle le plus souvent, leur destinée?
Quand , faute d'argent ou de coterie , ils n'ont pu parvenir à
sortir de la foule, le découragement les saisit tout entiers, cet
enthousiasme fiévreux qui avait allumé leur cerveau et soutenu
leur chétive existence tomlie , et ils s'éteignent dans quelque
grenier, entre les bras de leurs amis mornes , et quelquefois
d'un vieux père qui comptait sur euxpour se reposer et mourir
doucement.
Tel a été mon pauvre ami.
U avait vingt-quatre ans; depuis l'enfance la peinture était
son idée fixe, il lui avait rajipoité toute sa jeune vie , toutes
ses chastes et ardentes pensées. D'un caractère doux et mélan-
colique , il imprégnait ses créations de la sensibilité la plus ex-
quise , du vague le plus aérien , de l'infini le plus céleste. Il
avait eu de nobles encouragcmens , mais c'était tout; l'époque
i
L'ARTISTE.
^5.
dans laquelle il était venu était si malheureuse pour l'art ! la
poliliqnc dessc'cliait toute la poésie de ses rêves , et l'cgoïsnie
de ce monde positif froissait son amc aimante. Que d'amers dé-
scnclianlcmens , que d'illusions déflorées ! comme tant d'autres,
il étouffait dans Paris , dans le dix-neuvième siècle.
« Qui m'emportera , me disait-il souvent , dans la belle et
chaude Italie? je frissonne dans cette humide cftc; ce ciel gris
et froid me pèse comme du plomb. Ces monumons tirés au
cordeau , ces lourdes maçonneries importunent mes yeux; ces
hommes replets et cagneux , ces femmes impudentes et jaunes
me fatiguent le jour, et viennent grimacer la nuit, autour de
moi, comme un hideux cauchemar. Oh! la belle et chaude
Italie, oh! le beau ciel bleu, les beaux hommes licrs et les
belles jeimes femmes ! Chefs-d'œuvre sublimes de Michel-
Ange et de Raphaël , admirables ruines , poétique nature , que
ne suis-je au milieu de vous ! Vous êtes mes amis , vous êtes
mes frères ! La peinture, la poésie, la gloire, et Paris, et
rien; oh! j'en mourrai. »
Il est mort d'une fièvre cérébrale, le 4 de ce mois !
Il reste de lui trois tableaux qui ont été exposés au Musée,
et que les vrais connaisseurs ont remarqués; puis quelques li-
thographies , des cTiauches , des pensées incomplètes , des mys-
tères demi dévoilés, et puis un souvenir doux et triste dans
le cœur de tous ceux qui l'ont connu , de tous ceux qui l'ont
aimé.
FÉLIX Davin,
£ittcrrtturf.
1.x: BAI.,
Elirait inédit d'un roman intitule! : BAH ! histoire oe province.
Un élève de Rembrandt se plaignait un jour a son maître
de l'insignifiance d'un modèle qu'il était chargé de pein-
dre : « Ferme les volets de l'appartement, lui répondit
le grand artiste, tire les rideaux, allume une lampe, et
ton modèle deviendra sublime. »
Si les jeux fantastiques de l'ombre et de la lumière sont
aussi riches et produisent de tels effets sur une tète vul-
gaire, qu'est-ce donc lorsqu'ils voltigent sur une femme
gracieuse et 'a demi penchée sur ses genoux , et tout en-
tière a la tâche qui l'occupe? Qu'est-ce donc lorsqu'ils
obscurcissent ou qu'ils dorent un front pur de leurs traits
pâles et doux ; lorsqu'ils font étinceler de grands yeux
noirs ?
Ah ! oui , c'était un tableau digne de Rembrandt , un
tableau dont l'aspect aurait fait tressaillir un artiste, que
madame Frcmout, terminant en_hàte a la clarté d'une
lampe le travestissement qui devait la parer tout a l'heure
an bal. Mille pensers joyeux et tendres tournoyaient au-
tour de son imagination et l'enivraient de bonheur.
Et puis un sourire de malice entr ouvrait ses lèvres, et
reflétait je ne sais quelle naïve taquinerie sur son attitude
rêveuse; car, voyez-vous, Léopold ne l'attend point au
bal. Hier, il a prié, il a sollicité, il s'est fâché pour qu'elle
y vînt, à ce bal. Eh bien ! elle, la joie dans le cœur,
et prête vingt fois a se trahir et a lui dire : « Oui, j'irai ;
» oui, mon auge, j'irai. » Elle, méditant déjà de quel
costume elle se parerait, elle, elle a eu le courage d'al-
léguer, pour s'excuser de ne point y aller, mille pré-
textes, qu'elle choisissait faux et invraisemblables a plai-
sir. Il s'en est allé mécontent; mais aussi tantôt il sera
joyeux de tout son mécontentement de la veille ; tantôt
ses yeux étincelleront de bonheur "a ce bal, qui deviendra
tout a coup pour lui une soirée de bonheur, car sa Caro-
line y sera.
Enfin, voici qu'elle a terminé son délicieux travestis-
sement, et voici que la femme de chambre, la bonne
Marie, a mis fin également a sa tâche. Bien vite et sans
bruit, car son fils, bel enfaut de deux ans, dort là dans
son berceau ; bien vite et sans bruit elle se pare de toutes
ces bigarrures de satin et de gaze, chef-d'œuvre d'élé-
gance et d'originalité , frais et piquant comme un caprice
mutin déjeune fenmic.
Dieu soit loué ! cette longue toilette est terminée. Ma-
dame Fremont jette encore un dernier regard dans la
glace et sourit ; puis elle couvre son front et ses yeux
d'un demi-masque noir ; puis , le cœur palp'tant , s'ap-
prête 'a parler, lorsqu'un cri plaintif part de la barcelon-
iiette de l'enfant. Caroline entr'ouvre le rideau qui l'enve-
loppe, et l'eufant qui pleure lui tend les bras.
Un cœur de mère s'alarme vite , et le cœur de ma-
dame Fremont se serra bien fort a l'aspect du visage em-
pourpré et souffreteux de l'enfant ; elle ôta son masque et
s'assit près du berceau.
Elle avait renoncé au bal.
c< Cela ne sera rien , » dit banalement la femme de
chambre.
Madame Fremont saisit fortement cette idée, se répète
tout haut a elle-même, et comme pour mieux s'en con-
vaincre : Cek ne sera rien.
La fcnnne de chambre comprit l'effet qu'elle avait pro-
duit sur sa maîtresse; elle reprit: «Cela ne sera rien. Mais
que madame n'ait pas d'inquiétude ; quoique cela ne soit
rien , je ne quitterai pas le berceau d'Arthur avant le re-
tour de madame. Tenez, voyez, dit-elle, en passant la
main sur la joue de l'enfant , le voici qui se rendort. »
Madame Fremont se leva , la poitrine oppressée d'un
^6
L'ARTISTE.
vague remords , et elle partit pour le bal , agitée par un
malaise indéfinissable.
Son premier regard , en entrant dans la salle oii l'on
dansait, fut pour cherclier Léopold , car elle avait bien
besoin de le voir. Enfin elle l'aperçut ; mais un joli
masque, une femme lui tenait le bras et parlait en folâ-
trant : Léopold l'écoutait avec un profond intérêt.
Sans qu'elle sut pourquoi , le cœur de madame Fre-
mont se resserra da\ antage encore.
Puis, comme le masque qui s'était emparé de 1 artiste
ne paraissait point disposé a le quitter de sitôt, la pauvre
femme alla passer son bras sous le bras gauche de Léo-
pold , et l'attira à elle par une douce pression ; mais
Léopold, qu'absorbaient les discours de l'autre masque, ne
reconnut point Caroline, et son bras ne répondit pas au
bras qui le pressait.
C'est que l'étrange créature qui lui parlait s'était forte-
ment emparée de son imagination , en lui rappelant d«*
joyeux souvenirs de jeunesse : ini amour d'actrice évapo-
rée , spirituelle , fantasque , et jolie comme une débau-
chée qui ne va pas par trop loin ; c'est qu'il l'avait de-
viné, celle qui lui rappelait tous ces souvenirs élail celle
qui les avait causés. Il se livrait au plaisir de ce fol entre-
tien avec la pétulance enfantine d'un honnne qui , préoc-
cupé par uue idée profonde , saisit avec empressement
lui mot bouffon qui lui détend l'imagination. L'amour
grave et passioiuié de Caroline semblait avoir fatigué l'ar-
listc, a présent que les coquetteries de Zerbine le remet-
laieut dans le prestige d'une liaison facile, légère et parée
du charme irrésistible que reflète le souvenir.
Madame Freinont n'entendait qu'à demi et confusément
les paroles de l'actrice, dites à voix basse et perdues dans
le bruit du bal ; mais ce n'était déjà que trop pour éveil-
ler vaguement sa jalousie , et augmenter ses inquiétudes
et son malaise a la fois. N'y pouvant plus tenir, elle
s'approcha de l'oreille de Léopold, et lui murmura :
(c Oh! viens, viens, je t'en prie! »
A cette voix, qui seulement alors lui fit reconnaître
Caroline, Léopold tressaillit; car il semlilait même avoir
oublié qu'une autre femme lui donnât le bras. Il se dé-
tacha de Zerbine, mais lentement, et il y avait du re-
gret dans son regard. El il eut beau faire, pendant le
reste de la soirée il ne put, malgré bien des efforts, dé-
rober 'a Caroline une préoccupation et une sorte de froi-
deur, bien imperceptible pourtant et bien adroitement
dissimulée.
Mais une fois que la défiance s'est emparée du cœur
d'une femme qui aime, rien ne saurait la tromper désor-
mais ; rien de ce qui renferme des soupçons ne saurait
lui échapper, et elle met, a détruire les illusions qui
faisaient son bonheur, un art cruel et infliillible.
Tandis que madame Freraont se promenait avec Léo
pold , le cœur navré , épiant ses regards , commentant
ses moindres gestes, et entendant ses paroles sans les com-
prendre, une femme, Marie, accourt pâle, hors d'elle-
même.
« Madame ! le petit Arthur se meurt. « ^Êm
S. HkWRI BERTHOtID.
CONTES BRUNS',
Cette liorrible tête , si la renommée ne ment pas , ce sont trois
jeunes talcns pleins de verve et de poe'sie, MM. Charlfs
Babou, de Balzac, Ph. Chasles. A M. de Balzac appartiennent
le Grand d'Espagne , narration qui vous fera frémir , et une
Conversation entre onze heures et minuit , dont un fragment
a déjà orne' les pages de ce recueil; conversation incisive, ra-
pide , vraie , e'nergique , qui a obtenu un succès populaire et
qui est digne du beau talent Je son auteur.
Je ne m'étonne pas de ce succiis et de la vogue des Contes
Bruns; c'est chose si excellente que le conte, par le temps qui
court; heureux ceux qui en font! heureux ceux qui les lisent!
Lâcher la bride à son imagination ou suivre celle d'un bon con-
teur, se livrer à im artiste , à un poète, à un homme de cœur et
de pense'e, qui vous emmène à travers prairies et vallées, vieux
cliàtcaux, belles cavernes, mers murmurantes, pays éloignes!
0 délices!
l*ar;s, Urbain Canel.
'^
L'ARÏISÏE.
n
Les artistes surtout, les artistes sont liciireiix d'avoir pour
amuseurs les homriics qui jettent clans la narration une couleur
pittoresque, animée, dramatique. 11 y a de grandes querelles
dans le sénat, de grandes terreurs à la Bourse, un ennui pro-
fond au spectacle. Kh I viens donc, faiseur de contes, enchante
nos oreilles, bcrcc-nous, rends-nous la vie de l'imagination,
cette vie colorée, énergique, ardente, qui nous fuit, qui nous
manque, à nous, ctoufles sous le poids des chiffres et du budget I
Or, s'il y a rien de dramatique , d'artistique et de pittoresque
aujourd'hui , ce sont les Contes Bruns.
Sara la danseuse , Tobias Guarncrius, le Ministère pu-
blic et les Regrets, i)roverbc, se font remarquer par une sim-
plicité et une concentration de style, ])ar une naïveté et une vi-
gueur de pensée rares à notre e'poque. Il y a de l'artiste dans ces
morceaux de M. Charles Rabouj le jit, l'inspiration j)remière,
la pensée intime de ces contes, annoncent un talent puissant, doue
d'originalité et decrc'ation, rebelle à toute imitation, se reposant
sur lui-même, dédaigneux des ornemens et des afféteries de la
parole. 11 faut voir celte infortunée danseuse, Sara la juive,
maudite par son père , traverser le ciel et l'enfer , s'abattre
comme une pauvre colombe dcv;int le trône (Dieu sait quel
trône ! ) du monarque ténelireux , et finir par danser e'terncllc-
mcnt, éternellement seule , dans une salle déserte , sans admira-
teurs , sans princes russes pour lui escompter leurs hommages,
sans rivales pour la haïr, sans public pour l'adorer .' — Tobias
Guarnérius me plaît davantage encore : ce bon luthier, qui
poursuit à travers tous les mystères de la fabrication , tous les
arcanes de la science , le secret des violons Stradivarius, et qui,
dans son échoppe allemande, si bien décrite par l'auteur, réus-
sit , au moyen d'un mécanisme dont on nous donne le détail , à
faire passer dans son violon devine, lecteur! Vame
de sa mère ! Aussi , quel violon fut égal à celui-là! quels
sons déchirans émanaient de ses entrailles de bois! comme
elle gémissait celle ame maternelle , emprisonnée par un fds
coupable! Le remords que lui cause un vol si étrange, sa pour-
suite de r instrument-prison , qu'il a vendu et qui court l'Eu-
rope, sont peints de main de niaîlre.
Les Regrets, terrible ironie de l'oublieuse humanité, et le
Ministère public, coule fantastique , plein d'une moralité qui
épouvante , offrent les mêmes indices de talent supérieur.
Nous avons déjà donné à nos lecteurs VOEU sans paupières
cl une Bonne ForUuir, contes de M. Pli. Chaslesj exccllens
contes dans des genres différens : ici , c'est la jalousie symbo-
liquement représentée par une femme , un démon , dont l'œil ,
privé de paupières , ne se ferme jamais; surtout ce sont les in-
téressantes mœurs des paysans d'Ecosse , et ces superstitions du
village , étudiées avec la sagacité d'artiste et la consciencieuse
vérité de coloris que l'on trouve dans tout ce que M. Cbasies
I^m écrit; là, une narration de vie privée, simple, pathétique jus-
^P qu'aux larmes. La Possède l'a^'are, bizarre dans sa forme dra-
matique, est imprégnée de poésie rustique. Nous donnons ici
Iles Trois Sœurs, récit du même auteur : rien n'est plus simple
que ces pages; et cependant quelle émotion en émane!
I.X:S TROIS SŒURS.
Je ne s.iis s'il me sna possible de faire passer dans le récit
suivant l'intérêt que m'ont inspiré trois jeunes fdies que j'ai
vues mourir dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut au-
jourd'hui des émotions terribles, variées, et la simple narration
des derniers momcns de trois infortunées condamnées à succom-
ber jeunes à un mal héréditaire offre peu d'incidem et de con-
trastes. Nous prétendons aussi maintenant nous rapprocher du
vrai en littérature; et quand le vrai se présente sans parure,
nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais, pour
relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc
ces souvenirs que comme une réalité triste que j'ai vue et qui
m'a touché : qu'on prenne ce re'cit , non pour mien , mai» pour
vrai , comme dit Montaigne.
Leur |)ère, resté veuf de bonne heure, était un de ces gentils-
hommes de campagne {countrj gentlemen) qui réunissent dans
leurs manoirs demi champêtres , demi seigneuriaux , à peu près
tout ce qui peut contribuer au bonheur réel de l'homme , cl
faire passer doucement la vie : considération publique , bien-
être , richesse , le moyen et la fréquente occasion de faire le
bien. C'est une existence dont ne peuvent donner l'idée, ni les
villes d'Italie, ni nos anciens châteaux, ni l'opulente élégance
de nos habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste,
elle réunit l'ordre, l'aisance, un luxe qui n'est pas de la ma-
gnificence, une certaine élégance chaste, qui ne semble destinée
qu'à augmenter le bien-être du possesseur, et n'est cependant
privée ni d'agrément ni même de poésie. Des plantations vastes
et bien dirigées, une chasse abondante, de bonnes meutes,
d' exccllens chevaux; enfin, s'il faut tout dire, cette position
à la fois aristocratique et nirale , que le philosophe spéculatif
peut bl.îmer, mais qui donne à chaque petit seigneur une im-
portance idéale en même temps qu'une influence réelle; tout
cela compose une douce vie qui contraste singulièrement avec
l'existence agitée des riches du continent; une vie dont on peut
jouir avec délices , pour peu que l'on ait de ressources en soi-
même et que la solitude n'effraie pas.
Malheureusement ce dont l'homme est le moins capable de
jouir, c'est ce qu'il possède. Le seigneur ch.îtrlain dont je parle
ne se doutait pas qu'il y eût dans tout cela une seule source de
bonheur; c'était un des humains les plus rapprochés de l'espèce
animale qu'il soit possible de rencontrer. On rcgiettcra sans
doute que je n'introduise pas à sa place un père sentimental ,
qui eût altendri mes pages, et augmenté l'effet pathétique de ce
qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais le monde
comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons aussi sa-
vantes. Le père des trois jeunes filles , ainsi que la plupart de
ses confrères, était un intrépide chasseur; grâce à un long exer-
cice, presque toujours i^Te encore du vin de la veille, il reve-
nait cependant sain et sauf à six heures du soir de ses excursions
périlleuses. Le lendemain malin à cinq heures il i-ccoramençait ,
et sa vie se passait ainsi. Ses filles étaient pour lui comme si
elles n'eussent pas existé; une de ses sœurs en prenait soin , ou
i%
L'ARTISTE.
plutôt, depuis qu'elles avaient perdu leur mère, enlevée à
vingt-trois ans par la phtliisic , elles e'iaipnt absohnnent livrées à
clles-mcraes et au pressentiment du sort qui les attendait.
Caroline devait mourir la première. ■
Elle ne ressemblait en rien à ses deux sœurs , toutes deux
plus âgées qu'elle; elle avait près de dix-sept ans. Plus jolie
que l)ellc et plus gracieuse que jolie , ses grands yeux bleus
c'tincclaient d'un feu vif, dont l'e'clat attristait : c'était la lampe
prête h finir. La Ic'gèrele de sa course , la promptitude de ses
reparties , l'abandon de ses jeux naïfs, une gaieté vive qui se
mêlait à la prévision de sa fin procbaine, contrastaient étrange-
ment avec la douceur résignée d'Emma et l'expression ardente
et passionnée de Marie.
Quand les trois sœurs étaient ensemble , c'était la plus jeune
qui dominait les autres. Une nuance de son caractère se com-
muniquait à ses deux sœurs, et ces caractères si différens s liar-
moniaient, si je peux employer ce mot, avec un charme qu'il
est également difficile d'exprimer et d'oublier.
A mesure que le mal faisait des progrès chez Caroline, sa
vivacité, sa gaieté, augmentaient. La destruction intérieure,
qui s'opérait peu à peu, semblait embellir sa victime. Vers la
fin de l'hiver de 1 8 1 G , il était facile de prévoir que le prin-
temps, aussi fatal aux poitrinaires que l'automne, ne se passe-
rait pas sans achever le sacrifice commencé. Je voyais avec
terreur s'accomplir ce phénomène moral et physique, et les
lentes approches de la mort , semblables à celles d'une mer calme
et paisible, qui, dans son flux insensible, envahit lentement
sa proie réservée. Alors il semble que toute l'amo , effrayée de
voir de près le sort qui la menace, recule , se ramasse en elle-
même, et double sa force et son énergie. Le visage de la pauvre
enfant se colorait d'une teinte plus rosée chaque jour , comme
le ciel s'anime et s'enflamme avant la nuit. A observer l'ardeur
de ses yeux, l'agilité de ses mouvemcns, vous eussiez dit que
la santé tout à coup renaissante animait d'une sève nouvelle
cette existence délicate , et que la vie , avec ses plaisirs et ses
espérances , commençait à déployer pour elle des trésors dont
la révélation l'enivrait. L'effet produit par ce mélange et cette
lutte de la vie et de la joie avec la mort inévitable me rai)pelait
im tableau assez peu connu de je ne sais quel maître de l'école
hollandaise; ce peintre, plus philosophe que ses patiens rivaux,
a représente un tout petit enfant, qui sourit et qui se joue avec
des hochets : étendu sur un blanc linceul , il est entouré de tous
les emblèmes de la destruction : un crâne desséché soutient sa
petite tête blonde; un osselet de mort roule entre ses jolis doigts.
Le même contraste se trouvait entre cette jeune et naïve inno-
cence et le tombeau qui la réclamait. Rien n'était plus triste ni
plus touchant.
Jusqu'aux derniers instans de sa vie , la gaieté de la jeune
fille se soutint. Personne ne la vit mourir. Un jour, vers la fin
du mois de mai , elle se leva de très-bonne heure et descendit
doucement dans le parloir oii sa harpe était placée; ses deux
sœurs n'étaient point levées. Sur les dix heures, elles trouvè-
rent Caroline, souriant encore , appuyée sur une ottomane, la
tête penchée pour ne se relever jamais; ses doigts étaient gla-
cés, et s'étendaient , comme pour ressaisir l'instrument qu'ils
avaient quitté.
Je l'ai dit plus haut, ce récit est bien simple; il n'a ni inci-
dcns ni péripétie , et , pour toute catastrophe , une seule , la
dernière. Je voudrais pourtant rappeler et faire revivre le sou-
venir de ces jeunes filles, qui ont traversé le monde sans y
laisser de trace, comme le chant d'un oiseau traverse la feuillée.
Je voudrais redire qu'elles ont vécu , redire comment elles ont
péri. Je voudrais que leur nom inconnu ne fût pas perdu tout-
à-fait. Je serais heureux si les diverses nuances de leur vie si
passagère et si pure intéressaient quelques araes.
Emma Bcatoun , plus âgée d'un an que Caroline , la suivit
de près ; c'était une personne supérieure et dont la raison avait
miiri avant l'âge. 11 y avait quelque chose de singulièrement
profond dans sa pensée, de réfléchi et de noble dans sa con-
duite; sa figure était pâle; ses cheveux étaient blonds, et ses
traits d'une régularité frappante. Dénuée de tout pc'dantisme ,
mais douée de talens d'un ordre peu commun, d'une facilité de
compreliension et d'une justesse d'esprit dont j'ai vu peu
d'exemples, elle voulait, comme sa sœur, et comme la plupart
des personnes que cette cruelle maladie a marquées du sceau
funèbre, vivre beaucoup en peu de temps. L'étude et les arts
occupaient toutes ses journées : elle vivait de cette flamme intel-
lectuelle dont l'intensité et l'éclat augmentaient chaque jour.
Ces progrès , auxquels la vie allait bientôt manquer , causaient
plus d'effroi encore que d'admiration. Elle n'avait pas vu le
monde , mais elle le devinait. Un remarquable instinct d'obser-
vation , d'ailleurs si commun aux femmes , s'était développé
chez elle dans la solitude où elle avait vécu; et , comme il ar-
rive souvent aux solitaires , ses idées sur toutes choses étaient
d'autant plus singulières et plus profondes qu'elle ignorait leur
nouveauté : c'étaient de naïfs paradoxes.
11 nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages récem-
ment publics, cl même du théâtre, qu'elle ne connaissait que
par ses lectures.
» Voyez-vous, me disait-elle , il y a dans la plupart de res
livres mille choses que je ne puis souffrir; je sens que ce n'est
pas vrai. Le faux me déplaît comme mensonge; dans les ac-
tions , dans les écrits , dans les arts , il me semble que le faux
c'est le mal. Apprenez-moi pourqiioi je le retrouve partout. Ce-
lui-ci affecte la simplicité; tel autre la grandeur.Volre Diderot,
dont vous m'avez prié de lire une tragi-comédie , avec son
amour prétendu pour la vérité, est le plus faux des hommes;
chacun de ses personnages a un sermon dans la bouche ; il est
imposteur comme un chef de secte. D'autres sont faux et seni-
les comme des esclaves. Depuis que Waltcr Scott a écrit des ro-
mans gothiques, tout le monde l'imite, c'est insupportable.
L'affectation est si déplaisante ! c'est encore un mensonge. Dans
tous ces effoils de littérateurs, la conscience manque; ils écri-
vent , non comine ils sentent, mais selon la manière qui doit,
suivant eux, flatter le public : ce sont des courtisans et des ac-
teurs; ils jouent un rôle, ils n'ont pas de personnage qui leur
appartienne. Je crois quelquefois, quand je les lis, voir un
L'AUTISTE.
iO
hdminc monté sur des erhasses^ d'aiilrcs fois, ce sont dos or-
giicillcdx qui font les paiivcs, cl, dans loin- sini|ilioilé préten-
due, se révèlent de haillons ])onr qu'on les remarque. N'est-ce
pas un Français qui a dit le premier que le langage humain
fui donné à l'homme pour déguiser sa pensée? La plupart
des écrivains ont apparemment clioisi celte ])lirasc pour mot
d'ordre. Je conçois que vous, messieurs, qui avez e'tc élevés
dans des collèges latins et grecs , et qui vous préparez à pérorer
dans les parlemens et dans les salons, vous trouviez tout cela
fort beauj mais, nous autres femmes, nous ne comprenons
guère ce travestissement universel que vous appelez lilleralurc;
ce que nous aimons , ce qui me plait , du moins, c'est un trait
de vérité, non affecte, comme il y en a tant chez Sterne, mai^
franche comme chez votre Molicrej de ces mots qui abondent
dans Sh.ikspcare; de ces peintures qui se reconnaissent tout de
suite, et dont on dit : C'est cela ; de ces échappées de vue qui
vous éclairent tout à coup, sans que l'auteur soit devant vous,
la plume à la main , un masque sur le visage , tantôt comme un
professeur prêt à vous endoctriner, tantôt comme un bouffon ou
un comédien, pour vous redire ce que d'autres ont pense, et
détruire par là votre plaisir.
Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux gazons de
son parc et les murs de briques du manorhouse avait deviné la
grande et seule division qui existe réellement dans les arts et
dans les ouvrages d'esprit; ainsi , dans la sini|)!icilé de ses vues
])rofondes , elle avait dépassé de bien loin La Harpe et le doc-
teur Blair. On s'étonnera de cette bizarrerie apparente. Cepen-
dant, oublier combien il y a de rapports entre la vraie critique et
l'obsei-valion de la nature humaine, c'est oubliir combien ce
qui est vraiment simple est nécessairement profond. Par leur
instinctive connaissance du cœur, par leurs réflexions de tous
les jours , ou plutôt par leurs émotions , qui se transforment en
pensées , les femmes sont constamment plus rapprochées de la
vérité que nous; et ces idées justes et sagaces , ces aperçus d'une
finesse extrême, dont la source pure ne se mêle ni des préjuges
de collège, ni des passions d'école, de coterie, de secte, de
parti , de corporation, de profession, meurent presque toujours
avec celles qui en ont été dotées. L'homme a raille carrières où il
peut 1 lisser une trace de sa vie, imprimer son passage et prou-
ver qu'il a vécu. Pour les femmes, il n'en est pas ainsi; la ré-
serve imposée à leur vie s'étend à leurs pensées. Rarement des
circonstances spéciales viennent donner de la publicité et de
l'avenir à ces sentimcns, à ces opinions, à ces observations; soit
que leurs jours s'écoulent au milieu des occupations, des plai-
sirs et des peines de la vie domestique, soit que leur tombeau
s'ouvre avant la vieillesse, et que tout s'évanouisse à la fois,
beauté, grâces, intelligence, facrtltc d'aimer, de sentir et de
penser.
-Vinsi disparut Emma lîeatoun. Le seul peut-être entre tous
les luimmes qui ait pu entrevoir les éclairs du génie, les trésors
de naïve et de modeste sagesse que cet esprit supérieur renfer-
mait , j'ose .1 peine inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs à
cet égard , de peur qu'une légèreté trop conunune n'élève un
doute sur la véracité de ces souvenirs même. Tous les jugemens
qu'elle portait émanant d'une pensée vierge et forte, et n'ayant.
rien d'emprunté ni de factice , étaient cependant précieux à re-
cueillir. Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me parait
faite pour frapper les esprits , dans un temps où l'on s'occupe
beaucoup de littérature étrangère. On sait qu'aux yeux de la
[)lupart des critiques , le Roméo et Juliette de Shaksprare a
semble une brillante apothéose de l'amour, un chant éiégiaquc,
une sorte de Bérénice anglaise. Dans cette supposition, ils se
sont fatigués pour expliquer le style étrange, les conceltis bi-
zarres , les métaphores faDtas(|ues de Roméo ; et Johnson , in-
capable d'expliquer l'énigme, s'est rx)ntenté d'accuser l'auteur :
mais ce qu'im philologue et un lexicographe ne découvrent j>a.s
dans un poète, une jeune fille peut l'apercevoir.
» lime semblc(mcdisait unsoirEmma ]ic;itoun) qu'il ya quel-
que chose d'ironique dans liotiiéo, et que ShaLspcare s'est un
peu moqué de l'amour. Le jeune homuicest un aimable garçon,
plein de légèreté, d'étourderic, de tendresse et d'inconstance;
son amour est de fantaisie et de caprice , et son langage est fan-
tastique comme sa passion. Il aimait Rosalindu qui repoussait
son hommage. Jubctte se présente et reçoit ses vœux incunslans;
tout entier à l'impulsion nouvelle qui le domine, Roméo ignore
combien sa conduite est plaisante et insensée. C'est Vcrcutio,
placé à côté de lui , qui se charge d'exprimer les intentions
de Shakspeare, et qui passe son temps à railler l'amour et l'a-
moureux. Aussi quand ce rêve bizarre, cette fantaisie, ce songe
vaporeux , se terminent par le meurtre, la douleur et le dés
espoir, Mcrcutio, dont la gaieté devient inutile ou déplacée ,
disparaît; le poète le lue et s'en débarrasse. Vous voyez bien
qu'au lieu de chauler un hymne à l'amour, comme vous le pré-
tendez , Shakspeare le montre , selon moi , comme un caprice
né du moment, facile à détrnire, fertile en douleurs , aussi pé-
rilleux dans ses suites que léger dans ses causes, comme un
souffle passager qui enivre et qui empoisonne, qui exalte et qui
tue. » C'est , je l'avoue , la meilleure critique que j'aie jamais
entendue ou lue sur ce singulier ouvrage de Shnkspcare.
Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante et gaie
qui semblait se moquer de sa victime. Pour Emma , les trois
derniers mois de sa vie furent singulièrement pénibles : elle
passait d'une langueur accablante à des angoisses insupporta-
bles; ce n'était plus qu'un fantôme. Sa sœur Marie la soignait,
et rien ne paraissait l'attrister comme la présence de celte soeur,
aussi condamnée, qui oubliait son propre destin pour adoucir
les derniers raomcns de sa sœur. J'avais remarqué chez Emma
un penchant assez vif pour l'exaltation religieuse; ses sonf-
frances et l'aspect de la mort accrurent cette disposition qui prit
vers la fin de sa vie un caractère d'enthousiasme très-prononcé.
Si sœur Marie, assise auprès de son chevet, cVrivait sons sa
dictée des hymnes ou chants religieux qu'elle composait quand
elle se trouvait mieux. On sait que la versification anglaise of-
fre peu d'obstacles , se charge de peu d'entraves , et que le sen-
timent poétique se meut librement dans le rhvthme qu'il veut
choisir. Ces hjmnes de la mourante sont magnifiques ; nuis
pour les reproduire dans leur énergie le talent de Lamartine se-
rait nécessaire. Un soir la vieille tante s'aperçut que les doigts
blanrs et amaigris d'Kmma ne remn.iient pins et restaient croi-
ses sur sa puitri c ; tout était fini l
2)
L'ARTISTE.
Marie restait seule; c'était la ))liis âgcc et la plus délicate des
trois sœurs. Dans l'isolement où elle se trouvait, et douée d'un
caractère passionne' , qui sait si la mort ne fut pas un asile pour
elle? Du moins elle la contempla sous cet aspect. Des symptô-
mes assez le'gers , mais heureux , nous donnaient une lueur d'es-
pérance. Son pouls était faible; mais le médecin s'applaudissait
de ne pas y trouver le mouvement jrrc'gulier de la fièvre. Ses
joues ne se teignaient pas de cette rougeur pourprc'e qui appa-
rait ordinairement et fait tache au milieu de la livide pâleur des
poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos es-
pérances, et son père lui-même , que la mort de ses deux filles
avait fr.'ippé d'une sorte de terreur, était plus assidu auprès de
Marie ; mais si on cherchait à lui persuader qu'elle devait [vi-
vre, elle secouait la tcte et gardait le silence. Elle semblait
nous dire : o 11 y a des secrets que les mourans savent seuls. »
Bientôt une lassitude profonde s'empara d'elle; elle ne pou-
vait plus se lever dès qu'elle était assise. La mort paraissait
vivre en elle. Quand nous l'avions placée sur le siège d'osier
qui faisait face à la pelouse du château , ses membres fatigués,
ses jointures sans ressort , ses nerfs détendus ^refusaient d'exé-
cuter le moindre mouvement : il fallait la reporter dans son lit.
Le père avait repoussé , une année auparavant , les proposi-
tions d'un jeune étudiant d'Oxford, qui avait demandé Marie
en mariage. C'était le fils d'un tory, et par conséquent un objet
de haine pour le country-ge/itleman , whig sans savoir pour-
quoi , et d'autant plus invincible dans ses décisions , une fois
prises, que son intelligence était plus courte et plus bornée.
Marie, dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur dans
celte union , avait ressenti un profond chagrin ec voyant son
espoir détruit. On conseilla au père, qui voyait dépérir sa fille,
maintenant unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de wigh
à l'espérance de sauver Marie. Il se résolut, non sans peine,
à écrire au jeune homme, qui malheureusement était parti pour
l'Italie. Quatre mois s'écoulèrent, pendant lesquels la jeune fiile
s'éteignit lentement.
Lorsqu'il arriva , il était trop tard. Elle vivait encore, mais
quelle existence! On voulut lui persuader qu'un voyage en Ita-
lie la ranimerait. « Non , disait-elle , je mourrai près de mes
deux sœurs, et je serai ensevelie près d'elles. Nos trois tom-
beaux seront réunis dans le petit cimetière du village de
Blantyre. Je veux que les arbres dont j'ai respiré l'odeur et
écouté le murmure soient là, près de moi, pics de nous. Ce
sont, je le sens bien, des illusions et des chimères, les caprices
d'un enfant; mais ne me les ôtcz pas : ils me consolent. »
La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger filet
d'eau se perd en été, et disparaît dans le sable. La dernière
scène de cette tragédie domestique fut déchirante. Le lieu de
sépulture des habitans du village et de ceux du château est si-
tué sur une colline assez élevée , près de l'église. Marie souf-
frait beaucoup ; elle n'ignorait pas que la vivacité de l'air qu'on
respire sur les hauteurs hâte les progrès de la phthisic; et plu-
sieurs fois on s'était opposé à ce qu'elle allât visiter les tom-
beaux de Caroline et d'Emma. Parvenue au terme extrême de
la maladie , et au moment où le dernier souffle, prêt à la quit-
ter, vacillait, annonçant la venue de la mort par de nouvelles
souffrances, elle voulut qu'on la portât auprès de ses deux
sœurs, sur le siège d'osier de la pelouse.
On dut lui obéir ; toute espérance était détruite , et résister
à ses vives instances eût été une cruauté inutde. Henri et son
père la suivirent. Quand elle fut arrivée au lieu qu'elle
avait désignée , elle dit :
« Je me souviens d'avoir été là dimanche ; on me soutenait ,
mais je pouvais encore marcher... Maintenant... »
Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.
« Mon ami , lui dit-elle , je vais là où sont mes sœurs , là ou
nous nous retrouverons tous. Adieu.... embrassez-moi une fois
avant de mourir. »
Il se baissa ; à peine eut-elle la force de l'entourer de ses
bras.... un long soupir s'échappa.... c'était le dernier.
J'ai assisté aux funérailles de la dernière de ces infortunées;
je l'ai vue descendre dans l'étroit et dernier séjour où elle re-
pose. La stupide et muette douleur du père me pénétra. L'ame
de cet homme elle-même était eliranlée. Quant à moi, le souvenir
des trois sœurs ne m'a plus quitte. Que sont les grandes infor-
tunes dont on nous parle, les angoisses des ambitions trompées
qui remplissent l'histoire, les malheurs bruyans , les catastro-
phes éclatantes qui nous émeuvent parce qu'elles nous effraient,
auprès de cette vie , de cette mort , de ce long supplice, de ce
mouvement continuel , sensible , vers le terme fatal , de celte
longue souffrance suivie d'un long oubli!
Nées avec tout ce qui dounc le bonheur et le fait parlageraux
autres, faites pour aimer, pour être aimées, pour sentir toutes
les affections du cœur , quelles traces ont-elles laissées au monde?
Trois pierres funéraires dans le Rutlandshire. Souffrances du
martyr, malheurs du génie, revers du héros, ont leur consola-
tion et leur récompense ; mais ici tant d'obscurité et tant de
douleur, se voir mourir, se sentir éteindre! Non, dans la lon-
gue liste des douleurs humaines , il n'en est pas de plus dénuée
de compensation et d'allégement que le sort de ces trois sœurs ,
cette existence qui ne fut qu'un sacrifice à la mort, une consé-
cration de trois victimes.
X<A VIEII.I.E FRONDE 4|.
(IGiH).
PAR UEKttl MAUTIN '.
M. Henri Martin n'a pas craint d'aborder la portion la plus
difficile et la plus scabreuse de notre histoire : cette Fronde con-
fuse, incroyable; énigme pour tous; révolte en chansons; ma-
zarinades mêlées de massacres; folies et grandes actions; carac-
tères éclatans et frivoles; il a fait de tout cela un drame plein
d'intérêt, de vie pittoresque et de mouvement.
' Chez Bïclict , t vol. in-8°
L'ARTISTE.
Curieuse galerie de portraits! Au-dessus des rois et des prin-
ces, l('coadjiitciir,rc grand arlequin |)()lili(|iie,fif;iire(jui ne pou-
vait se montrer ni se dcvcloppcr qu'en France, admirai>ie jouteur
pour un Mazarin, aussi fin que le renard d'Italie, mais brave,
mais hardi , mais etincelant; Anne d'Autriche avec ses mille co-
quetteries et son entêtement de fcujme, ses dentelles et ses mains
blanches , sou oratoire et ses galanteries es])agnolis ; feuune rem-
plie de faiblesses, et retrouvant du courage dans les grandes oc-
casions; puis Mazarin lui-même, l'avare, le lâche, le sordide
Mazarin , rendant an peuple mépris pour mépris , et remplis-
s<int ses coffres pendant qu'on le chansonne ; Mazarin, homme
accompli dans son espèce, parce qu'il ne reculait devant aucun
des résultats de son caractère avoue ; enfin toutes ces bonnes fi-
gures parlementaires , gens qui se croient des sénateurs , parce
qu'ils étaient des bourgucmestres en colère, pauvres jouets du
peuple et du trône , à cheval sur leurs edits , menés par la co-
hue des enquêtes et la canaille des anti-mazarins ; grands hom-
mes qui s'évanouirent quand le jeune Louis XIV arriva , crava-
che en main, l'cperon aux bottes, et d'une bouche adolescente
leur dit : Je ne veux plus de vous !
Il y a de la poc'sie , du talent , de la pensée , de la vérité dans
ce livre, où peut-circ les formes du style de l'époque ne sont
pas assez fidèlement reproduites , mais que l'on achètera , que
l'on lira , et qui captive l'intérêt.
Il faut savoir gré à l'auteur d'une excellente création que
l'histoire et les mémoires ne lui donnaient pas , mais qui ap-
partenait essentiellement à son sujet, et sans lacpielle sa vieille
Fronde n'eût pas été complète, c'est le personnage du vieus li-
gueur Frotté. Oh ! comme les mousqueladcs réjouissent le cœur
du bonhomme ! con)me la fumée de la poudre fait une belle au-
réole à ses cheveux blancs, que le légat du pape a bénis autre-
fois , vers 1 58o I que ce bruit de la guerre civile est doux à son
oreille! 11 revoit les barricades; il espère retrouver bientôt les
quarteniers et les seize. Quoique. sa main tremble, il sait en-
core tuer. Un capitaine tombe frappé de sa balle; et l'image de
Jacques Clément , suspendue à son cou , n'est pas pour lui un
souvenir frivole, un symbole sans valeur; c'est une inspiration,
un exemple , une amulette de discorde. Le passé de la France
est très-bien indi<|ué par ce rôle, jeté si naturellement à travers
la Fronde. En efl'et , cette Fronde , qu'était-ce après tout? La
suite , le dernier reflet , «t , si l'on nous passe ce mot , la ritour-
nelle de la Ligue.
Si jamais jieuple avait profité des enscignemens du passé, il
y aurait dans ce voliune une leçon bien forte et bien instructive
à recueillir. Quel est le résultat définitif de ces mouvemens ir-
réguliers, de ces turbulences sans but et sans règle? Le despo-
tisme. Quand le monarque apparut, que devint la Fronde? Son
berceau avait été environné d'orages; et, nourri dans la haine
des émeutes populaires. Dieu sait quelles précautions il sut
prendre contre eHes. Il éblouit la nation par des victoires, il
l'écrasa sans pitié; elle l'appela Grand, elle baisa ses pieds,
elle le coida en bronze , elle l'adora sous toutes les formes.
C'est là qu'aboutit la Fronde. O mes amis, le peuple le plus
spirituel et le plus fin de la terre, ne vous persuadere/.-vous ja-
mais qu'un excès est père de l'excès contraire; qu'en exigeant
la gloire des armes ou la frénésie de la liberté, on se condamne
soi-même aux dernières années avilies du règne de Louis XIV
ou au régime despotique de Napoléon? Terrible leçon des âges,
sans cesse redite et toujours oubliée ! La scène suivante donnera
une idée de la vérité et du style simple et énergique de cet ou-
vrage.
I>E COADJUTEUR A LA CROIX DU TRAHOIR.
La populace , les ge.^i oes halles te presitent cl s'agilcnt de toute*
parts. — Un gros de fripieiis et d'ARTiSAHS eo «rmcs sont arrÂlé* à
la croix du Trahoir. — LE ROL'X , suivi d'une trou|ic de boccheu
armés de piques, de liacliet, de gourdins et de pistolets, descend la
rut de l'Arbre-See.
LES FRIPIERS,
Vivat!... Voilà les bouchers qui nous viennent donner un
coup d'épaule !... Allons, camarades, arrivez!... En avant,
pour l'honneur de nos corporations!... Allons essayer qui de
nous entreront les premiers dans la cour du Palais-Royal !
L'NE FEMME DE LA H.\LLE.
Vous êtes un brave homme , maitre Le Roux : vous nous
ferez rendre Broussel , ou , si le Mazarin ne le veut pas, vous
nous l'écorclierez tout vif, ce cardinal de malheur !
UN BOUCHER , brandissant un énorme maillet.
Ne vous inquiétez pas, la mère : je vous dépêcherai ce veau
de Sicile comme un bceuf dans l'étable.
LE ROUX.
Tout beau ! les amis , tout beau ! Nous allons faire halte ici
un moment : nous y serons joints tout à l'heure par bon nombre
de bons garçons qui vont nous ramener tous les gens de ces pa-
roisses-ci. ( Etendant les bras du côté de Saint- Eustache et
de la rue Montmartre. ) Ça ne sera pas long !
UN FRIPIES.
Qu'ils se hâtent , morbleu! savcz-vous que les amis sont déjà
en fprce jusque sur la place du Palais-Royal ?
GRANDS CRIS.
Ohé! ohé !... Vive le parlement I — Ohé I Sorbonne î —
ohé I Montaigu ! — A nous , ks Qiiatre-Nations ! — En avant ,
la sainte basoche !
Rémond , bon nombre dVcoIiers et de basochiens, suivis d'une foule de
(jcns de tout étal , en armes, débourhent par la rue des Proovaires.
RÉMOKo , à Le Roux.
F.h bien I nous venons bien accompagnes au rendez-Tows ,
n'est-ie pas , mon maiire? Ce n'est pas que nous ayons p«uraii
moins , et nous le prouverons tout à l'heure.
22
L'ARTISTE.
LE noux.
Maintenant , nous pouvons marcher.
BEMOND.
Sus donc !.. Allons traquer le renard dans son terrier!
TOUT LE PEUPLE.
Marchons !... — Liberté' aux prisonniers!
Trompettes , brnil de chevaux. — Le peuple, qui s'avan(ait daiu la rue
Saint-IIonoré , recule en désordre.
VOIX DIVERSES.
Les gardes de la reine ! — Ouvrez-vous. — Laissez-les
avancer. — Qu'est-ce qu'ils veulent donc ? — Enveloppons-
les !
LA MEiLLERAYE, s' avançant à travers la foule , à la tête d'un
bataillon.
Bas les armes , mes amis !... Vive le roi ! Liberté à Brous-
sel !
VOIX DIVERSES.
Qu'est-ce qu'il dit ? — Je ne sais pas. — Il dit : « Bas les
armes ! » — Qu'il y compte ! — Ah ! il agite son c'pce : il
donne sûrement l'ordre de nous charger. — A vos armes , ca-
marades !
UN CRocuETEUR, <jran£ Ze 5fliire.
Taillons en pièces ces mauvais reîtres !
LA MEILLERAYE.
Coquin !...
Il lui lâche un coup de pistolet. — Lecrochctcur tombe.
LE PEUPLE.
Mort aux Mazarins !
Le peuple fait sur les gardes une décharge d'armes à feu et de pierres.
— Les gardes sont assaillis de toutes parts.
LE coKV)ivi-E.ve^ , accourant , à part.
Ah ! le fou de grand-maître va tout perdre. {Criant de toute
la force de ses poumons .) Arrêtez! arrêtez, mes amis, au nom
du ciel!... Que tant de Français ne s'entr' égorgent pas pour un
malentendu!... C'est bien assez d'une victime !.. La reine [con-
sent à vous rendre Brousscl. . Pourvu que vous vous sépariez ,
vous aurez Broussel !
Les combattans s'arrêtent.
voix DIVERSES.
Quoi ! on rendra la liberté à Broussel ? — La reine cède?
LE COADJUTEUR.
Oui ! oui!.... Mais conduisez-moi vite près du malheureux
blessé... Il n'y a peut-être pas de temps à perdre... Qu'il puisse
au moins recevoir les secours de la religion avant de mourir !..
Où l'a-t-on transporté?
LE ROUX , le chapeau à la main.
Par ici , monseigneur. . . Dieu vous récompense de votre cha-
nte .'
LE COADJUTEUR.
Je ne fais que mon devoir. ( Il fend la foule , qui s'écarte
avec respect devant lui, et s'approche du blessé. ) Ah ! mon
ami , vous êtes dans un piteux état : il faut vous préparer à pa-
raître devant Dieu , et oublier les choses de ce monde.
LE CBOCHETEUB , avcc un soupir.
Ah ! monseigneur, j'ai une femme... et deux enians.
LE COADJUTEUR.
C'est bon , j'en prendrai soin.
LE CROCHETEUB.
Merci , mon bon seigneur !
LE COADJUTEUR.
Vous repentez vous de vos fautes? En demandez-vous par-
don à Dieu ?
LE CBOCHETEUR.
Oui, monseigneur.
LE COADJUTEUR. iH
Cela suffit à la miséricorde divine... Absolvo te in iiomine
Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.
LA MiELLERAYE , à SBS cavaUers.
En retraite , messieurs î
frotte'.
Tu n'échapperas pas ainsi , parpaillot !
II s'approche,
FONTBAiLLES, officier uux chevau-légers , le menaçant de
son épée.
Place , vieux drille !
frotte. .
Va chercher place en enfer!
II fait feu sur lui : Foniraillcs tombe.
Laudry, troupe de mariniers et gens DU PEUPLE , ac-
courant de la rus des ProuCaires.
Tue ! tue !
Ils se précipitent avec fureur sur les soldats. — Mclée.
LE COADJUTEUR, atteint et rcnvcrsé d' ufi coup de pierre à
la tête.
Morbleu ! je suis blessé !... ( Un homm£ du peuple se pré-
cipite sur lui et lui appuie son mousquet sur la gorge.) AhJ
malheureux, si ton père te voyait !
1
L'ARTISTE.
23
L HOMME DU PEUPLE , étOntlé
Que dit-il là? (/Z le regarde attentivement.) Q\\\ mon
Dieu! seriez- vous pas M. le Coadjuteur?
Il jelte son mousquet , el relève le coadjuleur.
Oui
I , mon ami.
LE COADJUTEUB.
L HOMME DU PEUPLE.
0 ciel!... El moi qui... Jeme serais brûle la cervelle après !
LE Boux , accourant, le pistolet au poing.
Le Coadjuteur!... Mallieur à qui osera touclicr un cbeveu
de sa tête !
VOIX DIVERSES.
Nous n'avons garde ! — Lui ! uotrc père , noire appui ! —
Vive le Coadjuteur et M. Broussel !
Le peuple s'amasse autour du coadjulriir. — La Mcillcraye proGto de
ce mouvement pour opi'rer sa iiiraile.
LE coÂT>3VTEVR , élevé sur les e'paules de quelques bourgeois.
Ecoutez-moi, mes amis; écoutez les paroles de pais que j'é-
tais cbarge de vous apporter... Consentez à déposer les armes ,
à vous retirer paisiblement cbacun cbez vous , et demain , de
bonne beurc, messieurs de Broussel et de Blancme'uil seront
rendus à leurs familles.
VOIX DIVERSES.
Est-ce bien si'tr , au moins ? — Ne cbercbe-t-on pas à trom-
per le peuple ? — Nous êtes-yous garant de ce que vous venez
de promettre ?
LE COADJUTEUR.
C'est la reine qui l'a promis , mes enfans Nous devons
croire à la parole de Sa Majesté!
voix DANS LA FOULE.
A la bonne beurc ! nous allons poser les armes. — Nous ver-
rons si elle tiendra sa promesse. — Si on nous trompait, mille
tonnerres ! on s'en mordrait les pouces ! — Nous verrons de-
main : tout ii'ctt pas fini.
FROTTÉ , branlant la lèle.
Non , tout n'est pas fini î Par saint Jacques-Clc'mcnt ! Je m'y
connais , moi : nous en verrons bien d'autres!... Ce M. de
Gondy , c'est singulier! je n'aurais pas ciiidc Ab ! au glo-
rieux jour des barricades, M. de Guise apaisa aussi le peuple!
LE COADJUTEUR.
Adieu , mes amis ! — Je vais porter à Sa M.ijcste' la nou-
velle de votre soumission.
LE PEUPLE.
Oui , pourvu qu'on ne nous trompe pas j car on s'en repen-
tirait !
LE COADJUTEUR, bénissaut.
C'est bien , mes ainis. — Vous êlcs de bons Français !
FROTTK , d'une voix sourde.
A demain , monsieur le C«adjiiteur.
Le Coadjiilrar Irriuiaille. — II ronlinae •* route par la rue
Sailli -Honoré : une partie do peuple le tult; le relie va
diiposcr le» ai met.
VERS,
PAR EMMANUEL ARAGO '.
Je ne suis pas de ceux qui demandent à un jeune bomme
pourquoi sa voix de poète vient dans ce siècle prosaïque et rcel
se mêler aux graves préoccupations qui nous agitent , et livrer
quelques chants de plus au vent politique qui les balaie et les
emporte. Je trouve que le poète n'a pas de saisons : peu lui
importe le vent qui soul'ilc et le ciel sous lequel il marche I
c'est l'homme du Seigneur, qui a foi en son Dieu , et qui reste
croyant , lors même qu'on a brise' ses autels. Ainsi je n'ai blâme'
dans Ar.-igo ni des rêves follement ambitieux , ni des prt'tf n-
tions étranges ; j'ai pris son œuvre cl je l'ai jugée , mais sans
lui demander raison de sa naissance.
J'ai lu ces vers , vous les lirez aussi , et vous verrez que le
poète est jeune ; car il y a là tous les c'gaiemens de la jeunesse,
toutes les erreurs d'un talent qui bourgeonne : des rbytlimcs
disloques, des vers en manière de prose, des strophes en toi-
lette du malin , des pièces tout entières jetées dans ce livre
connue des lazzaroni sur les marches d'un ^vil.iis; en un mot.
A Parii, cbri Paulin , place de la Bourse.
n
L'ARTISTE.
des écarts incroyables, une mise par trop ne'glige'e, une allure
par trop insouciante, vous venez tout cela dans ces vers. Vous
y verrez Hoffman qui parle comme un fou , Cromwell qui parle
comme Hoffman ; vous y verrez Arthur Bâridon qui parle comme
HofFman et Cromwell.
Mais aussi vous y trouverez toute la sève de la jeunesse,
toute la grâce , tout le ])arfum de la poésie en fleur. Lisez , et
toutes ces erreurs de jeune homme vous les oublierez bientôt ,
pour vous étonner de la voix souple du pocle qui a des chants
pour tous vos amours, pour toutes vos sympathies. Certes, dans
Alice et Clara, dans le Chien de Terre-Neuve , dans les
vers adressés au grand peintre Isabcy, il y aurait de quoi cou-
vrir d'éloges les critiques sévères que no\is avons osées ; mais
nous craindrions d'endormir la jeunesse de l'auteur. M. Arago
a de l'avenir j mais pour le conquérir, il lui faut du travail
et des veilles. Si nous avons été sévères, c'est que pour nous
sa jeunesse n'était pas une excuse à ses égaremens : avec le nom
qu'il porte, on naît vieux.
Efuuf Bramattquc.
GYMNASE DRAMATIQUE.
iz^ t/enaéettr. » iz!^ &Aa/i,eron.
PAR MM. PHILIPPE ET LAIinENT , SCRIBE ET PALLIU.
Prenez les chansons de Béranger.
Quel honneur!
Quel bonheur!
Aïi ! monsieur le sénateur
Je suis votre humble serviteur.
Allongez les cinq ou six couplets de l'illustre chansonnier par
quinze ou vingt scènes de prose inoffensive , innocente, qui ne
soulèvera ni le peuple ni les barricades , n'assemblera pas un
conjuré blanc ou rouge dans le salon de la rue des Prouvaires
n'aiguisera pas même la pointe d'un canif ou d'un couteau de
Saint-Claude j brochez sur le tout une vingtaine de couplets
qui ne sont pas du Béranger tout pur, et vous aurez M. le séna.
teur mis en vaudeville; le sénateur qui cajole la femme de l'em
ployé, et l'employé qui chante :
Quel honneur!
Ah ! monsieur le sénateur
Je suis bien votre serviteur!
Quant au Chaperon c'est plus joli , plus fin , plus délicat ,
plus musqué; M. Scribe s'y fait reconnaître à la gentillesse de
la phrase , à l'étincelle du couplet ; on sent M . Scribe au musc
de la pensée, à l'ambre de l'expression; c'est M. Scribe comme
vous l'avez connu avant la révolution , tout parfum et tout dia-
mant , je veux dire stras et simijor. Quant au sujet du petit
chef-d'œuvre , il s'agit encore d'une ruse d'amour : l'amour, au
Gymnase , ne vous fait pas faute de ses ruses , vous en savez le
faible et le fort, et Dieu me damne si on vous y prend.
Un amant rebuté par une belle veuve , pour toucher le cœur
de la cruelle feint d'aimer sa sœur ( la sœur de la veuve bien
entendu); la veuve se laisse tromper à ce faux semblant et la
voilà qui meurt d'amour pour le pauvre amant , puis l'épouse.
Passez-moi les détails et contentez- vous d'apprendre que la pièce
a fait pâmer d'aise les premières galeries.
VARIÉTÉS.
^Z-e t.yf((?ari, de la, wan/cUn
PAR MM. HALEVY ET JAIHE.
Le mari de la cantatrice c'est Odry, Odry qui arrive d'An-
gleterre, qui joue, qui aime la roulette et pis que cela; Odry
garnement , Odry arrivé au sublime de la corruption de carre-
four et'd'estaminet. 0 grand Odry, que tu es admirable et bouf-
fon cessant de cultiver la vertu ! Grand succès !
tiartctfô.
— L'opéra-comique s'est transformé en drame : Teresa de
M. Alexandre Dumas a réussi comme Henri III , comme
Christine , comme Antony , comme Richard d'Arlington.
M. Dumas crée des succès à force de pathétique ; M. Dumas
excelle dans la passion. Ces trois actes poignans, palpitans ,
étourdissans , ne laissent pas le temps au spectateur 'de remar-
quer les réminiscences, les invraisemblances et les défauts;
tous les applaudissemens partent du cœur. Nous reviendrons
en détail sur cette composition , où Bocage a déployé un vrai
talent d'artiste; Bocage et Dumas se comprennent mutuellement.
— Le Louis XI de M. Delavigne , tant annoncé, tant prôné,
tant applaudi depuis sept ans , est enfin sorti du portefeuille de
l'auteur des Messéniennes. Le public , qui s'était porté en
foule à cette représentation solennelle, a rendu justice au mérite
littéraire d'un ouvrage si soigneusement élaboré ; les comédiens
sociétaires exploiteront cette mine d'or le plus long-temps pos-
sible. La mise en scène, les décorations et les costumes, rappel-
lent que M. le baron Taylor exerce toujours une haute influence
d'art et de goilt sur notre théâtre national. Nous avons besoin
de recueillir nos souvenirs pour rendre compte de cette tragé-
die, où chaque historien de Louis XI a fourni un trait pour
l'ensemble de la figure historique : Mercier, le bibliophile
Jacob et Victor Hugo, avaient déjà peint de vives couleurs le
règne du plus grand des mauvais rois.
— MM. Champmartin, Scheftér, Court, Larivière, Rouil-
lard et Paulin Guérin, sont chargés de faire six portraits en pied
pour la salle des Maréchaux.
Dessins.
Le-i Trois Sœurs, par DevÉRI\ {Conlei Bnir
Le Coadjuteur , par HARLE.
■)
L'ARTISTE.
28
I
l3caur-:Hrt0.
L'INSTITUT AU I^OUVRE.
Le Salon est retanlé d'un mois: au lieu de s'ouvrir,
coiniue ou l'avait annoneé l'année dernière, le i'-'''
avril, il ne s'ouvrira que le 1<^'' mai, comme en 1831.
Bien que le motif de ce délai ne soit pas publiquement
expliqué, nous croyons savoir que plusieurs artistes, qui
n'auraient pas été prêts pour l'époque fixée, ont demandé
et provoqué la mesure dont nous parlons, et que M. le
directeur des Musées royaux a fait connaître ces jouis
derniers par une circulaire adressée aux journaux.
Un mois de plus , un mois de moins , ne changent
rien assurément à la destinée générale de l'art. Le triom-
phe de l'école /iistori(/ue ou de l'école acade'mùjue , si
toutefois le combat dure encore, ce qui est au moins très-
improbable, ne dépend pas du jnois d'avril ou du mois
de mai. Cependant puisque le Salon ne doit durer que
deux mois, nous pensons qu'il eût mieux valu l'ouvrir
un mois plus tôt. Puisque toutes les amplifications démo-
cratiques, très-utiles ailleurs quand il s'agit d'établir un
principe politique, ne peuvent rien changera l'histoire
actuelle de la société, puisqu'il faut recoiniaîlre , bon gré,
mal gré, que l'aristocratie peut seule aujourdhui, après
la cour et l'état, encourager les arls autrement que du
geste et de la voix , il nous semble qu'il eût mieux valu
profiter pour le Salon du mois d'avril , car "a cette épo-
que la vie du château commence "a peine.
Mais une fois ce préliminaire débattu, il nous reste a
présenter d'autres et plus sérieuses remarques sur l'avis
publié par M. le comte de Forbiu. Il est bien entendu que
nos critiques ne s'adressent pas an directeur, mais bien ii
la direction des Musées.
Nous ne voulons pas nous arrêter aux premiers para-
graplics de l'avis, qui ressem!)le a tous les avis du
monde sur des sujets analogues. Justice, égalité, impar-
tialité parfaites! C'est "a coup sAr une belle devise, et
nous ne serons pas assez malavisés pour la remettre en
doute. Nous verrons bien si les faits vieiuient "a l'appui
du principe, et si les membres de l'Institut, les pension-
naires de Rome, les travaux commandés, ne feront pas
une exception flagrante aux lois qu'on prétend établir ; si
toujours et comme par le passé le privilège des bureaux
n'envahira pas quand et comme il lui plaira les places
qu'il aura désignées d'avance.
Toutes ces questions, qui peu vent a voir leur importance,
ne sont pas celles que nous voulons soulever. jNous ne
parlerons aujourd'hui que de la composition du jury.
M. le comte de Forbiu nous apprend que tous les ou-
vrages présentés au Louvre seront inévitablement soumis à
la quatrième classe de l'Institut. Vous .savez sans doute ce
que c'est que la quatrième classe de l'Institut: ce n'est
pas seulement, comme vous pourriez charitablement le
pen.ser d'après le bon sens et la raison , les sculpteurs et
les peintres qui seront appelés a juger les tableaux et les
statues. Cette mesure serait trop simple et trop naturelle.
Autant vaudrait prendre du drap pour faire un habit, un
bloc de Carrare pour tailler un groupe. Il n'y aurait la,
vous le voyez bien, aucun mérite d'invention. Un enfant
devinerait cela.
Les musiciens seront admis au jury du Louvre. MM.
Auber et Cherubini auront le droit de décider si une
toile peut être accrochée dans la galerie des trois écoles.
M. Lesueur et M. Berton pourront, au gré de leur ca-
price, selon leur sommeil de la nuit ou leur digestion
du matin , accepter ou refuser un groupe ou un bas-relief.
Vous croyez que je veux rire, et pourtant je ne ris pas.
Rien n'est plus vrai que la nouvelle que vous annonce ,
et que j'essaie de vous expliquer.
Et pour vous l'expliquer, c'cst-'a-dire pour vous la faire
comprendre, il faut d'abord que je commence par en de-
viner le sens et la portée.
Nous essaierons , si vous le voulez bien , toutes les
méthodes que la logique met a notre disposition.
Supposons d'abord que le principe est admis, voyons
les conséquences prochaines ou lointaines qu'il en faut
légitimement et rigoureusement déduire.
Je ne veux pas oublier de remarquer en passant que la
composition du jury que j'étudie maintenant avec vous,
bien qu'elle prétende an mérite de l'invention, n'est ce-
pendant ([ne la réalisation d'une idée qui a sur les épaules
quelques cinquante ans , ou peu s'en faut. La décision
contresignée comte de Fort)in est tout bonnement un pla-
giat fait à Beaumarchais. Heureusement il est riche et
peut prêter sans s'appauvrir.
Mon Dieu ! oui. Figaro disait en 178-4, 'a propos de la
distribution des emplois : « Il fallait un calculateur, ce fut
un danseurqui l'obtint.» Or, je vous le demande, ne fait-on
pas aujourd'hui absolument la même chose? On vent sa-
voir à quoi s'en tenir sur le mérite des tableaux et des
statues présentés au Louvre, avant de les admettre aux
honueins de l'exposition ; il faudrait, "a ce qu'il semble,
des statuaires et des peintres. Aussi commence-t-on par
en prendre. Mais on ne s'en tient pas la. On ne les laisse
pas ainsi livrés a eux-mêmes et aux dangei-s d'une dis-
cussion où la pratique et l'expérience de l'art apporte-
raient de solides argnmens. On veut éclairer leur con-
science, et on leur adjoint , comme conseil et comme tu-
teurs , les meilleurs musiciens de l'époque.
TOME III. J IIVRVIfOH.
m
L'ARTISTE.
Jusqu'à présent, innocent que vous êtes, vous ne
soupçonniez peut-être pas que l'étude du contrepoint pût
servir a juger Rubens ou Rembrandt , ou a défaut de ces
messieurs, ceux qui prétendent k leur héritage , sans ap-
porter dans la balance d'autre légitimité que celle du ta-
lent. Détrompez-vous, je vous en prie, et profitez , pour
vous convaincre, d'une preuve pércmptoire. Les musi-
ciens siègent aussi, au même titre et pour les mêmes
fonctions , à l'école des Petits-Augustins. C'est ce qu'on
appelle , au parlement anglais , un précèdent.
Mais je vous ai promis de déduire les conséquences du
principe que j'expose, et je me hâte d'y arriver. Les géo-
mètres disent : un triangle est une figure à trois côtés ,
et ils ajoutent : la réciproque est également vraie; c'est-
à-dire une figure "a trois côtés est un triangle.
Appliquons la méthode des géomètres. Un musicien se
connaît en peinture. Voilà le théorème : Quelle est la ré-
ciproque ? La voici ; méditez-la bien. Un homme qui se
connaît eu peinture est musicien.
La conséquence est rigoureuse et très-consolante. A-
t-on le désir par exemple d'écrire une symphonie , un
opéra , une sonate , un concerto , la moindre chose , la
première bagatelle venue , ariette ou romance, sans con-
naître une note de musique; il ne faut pas se mettre en
peine, ni feuilleter un solfège ou une méthode d'harmo-
nie. A quoi bon? Il faut laisser cette routine grossière aux
élèves de Reicha et de Fétis. Vdus avez un moyen beau-
coup plus simple de vous contenter et d'atteindre votre
l)ut. Vous obtenez une carte pour le Louvre, vous ache-
tez un livret, et vous étudiez attentivement trois ou quatre
lois par semaine la galerie des trois écoles , eu ayant soin
toutefois de ne pas choisir l'époque du Salon ; car autre-
ment vous risqueriez , si vous en êtes aux élémeus , de
])rendre pour Holbein , Ruysdael ou Raphaël , ceux qui
se font appeler de ce nom par leurs amis et leurs dis-
ciples. Au besoin et si Dieu vous a donné le goût du sa-
voir, vous consultez l'histoire de la peinture , vous feuil-
letez les biographies, toutes choses a la vérité qui ne dé-
veloppent pas le goût , comme une matinée passée au
Musée, mais qui fixent les idées, qui donnent aux sou-
venirs et aux sensations plus de précision et de netteté.
Va ainsi je ne vois pas ce que les artistes ont a crain-
dre cette année. Jugés par leurs pairs, pardes hommes qui
auraient comme eux voué leur vie au culte spécial de la
peinture ou de la statuaire, ils pourraient redouter les ja-
lousies, les antipathies d'école, les haines systématiques.
Soumis a la criti(|ue de M. Gros ou de M. Lçthière, ils
auraient subi les conséquences d'habitudes qu'ils ne par-
tagent pas. Ils auraient vu s'engager devant leurs toiles
une discussion animée, sur la couleur et le dessin de
leurs figures, sur le nu et la draperie, sur la lumière et
l'ombre, sur l'harmonie des lignes et la composition des
groupes , sur l'éloignement et la disposition des plans.
Grâces à Dieu ! ces questions oiseuses ne prévaudront
pas.
Pour la sculpture c'eût été pire encore. M. Cortot, ou
M. Nanteuil auraient pu demander compte aux jeunes
statuaires du modelé d'un torse ou d'un bras, et citer au
besoin le Gladiateur et le Laocooii. Mais leur voix sera
couverte. Il ne sera pas dit qu'on absolve ou condamne une
statue selon qu'elle peut rappeler Phidias , Jean Goujon
ou Pujet. Les musiciens appelés "a délibérer trouveront,
je n'en doute pas, d'autres et plus sûres méthodes pour
la résolution des problèmes qui leur seront proposés.
Que s'il arrivait par hasard que le jury , malgré tous
les élémens de conviction et de sagesse qu'il réunit , de-
meurât indécis a propos d'un ouvrage, on pourrait, ce
me semble , en appliquant toujours le principe si fécond
de la non-spécialité , appeler, pour former une majorité,
des avocats et des banquiers.
Et comme a coup sûrFarithmélique et le droit romain
ne sont pas plus étrangers a la peinture que Pergolèse on
Palestrina , je ne doute pas un seul instant que la faculté
de droit, le barreau, la magistrature ou la Boui'se ne
puissent être lUilement consultés.
Je conclus en votant d'unauimes remerciemens a. l'in-
venteur, quel qu'il soit , du jury du Louvre. Je renonce à
chercher aujourd'hui a qui reviennent légitimement les
félicitations. Mais je jouis d'avance du bonheur qui ne
peut manquer d'écheoiraux jeunes artistes. La' musique
aidant, je l'espère, il n'y aura cette année ni passe-droit,
ni injustice. Nous n'aurons pas quatre mille ouvrages, ni
même deux mille. Les musiciens seront sévères, et n'en-
tendront pas raillerie. Les marines et les paysages seront
triés avec soin. Les portraits en pied des niouHnsde Mont-
martre subiront l'ostracisme. Nous n'aurons que des
Turner et des Claude Lorrain.
Mais je ne veux pas omettre une remarque bien simple
et qui doit déjà s'être présentée a tous les esprits sérieux
qui s'occupent des questions que je traite.
Ne serait-il pas raisonnable et naturel de soumettre la
jeune génération qui s'élève a d'autres juges que l'Institut?
Ne conviendrait-il pas de mettre les tableaux de De-
camps, de E. Delacroix, d'Eugène Isabey , de Charles de
La Berge, C. Roqueplan, sous d'autres yeux et plus iudul-
gensque ceux de MM. Hersent et Bosio , deux types d im-
puissance et de caducité? Croyez-vous donc que l'auteur
de Cadji-Bey puisse être compris par l'auteur de Gustave
Wasa? Une foi pareille ressemble terriblement a un pa-
radoxe. Croyez-vous que les sénateurs de l'Institut, se-
nioresartis, puissent deviner ou soupçonner même ce qu'il
y a de grandeur et de naïveté dans la nouvelle école de
L'ARTISTE.
m
paysage? IIal)itiiés qu'ils sont a ne voir la nature que dans
certaines lignes convenues, comment voulez-vous qu'ils
arrivent à se désaccoutumer des traditions qu'ils ont ad-
optées, à voir la poésie et l'imagination ailleure que dans
quelques bouquets d'arhres, rehaussés tout au plus d'un
moine ou d'un pèlerin?
Bien que les conseils, par le temps qni court, ressem-
blent volontiers aux prophéties de Cassandre ; bien que les
hommes réfléchis qui se mêlent d'éclairer le pouvoir sur
les dangers de l'inijMÎrilie puissent avec une littéralité dé-
plorable s'appliqua- les paroles du lyrique latin : Nos
catiimns surdis ; cependant, pour satisfaire au cri de
notre conscience, nous indiquerons ce qui nous semble
opportun, ce que nous regardons comme nécessaire. Pour-
quoi ne pas instituer pour le Salon, comme pour le der-
nier concours de la Chambre des députés, im jury nommé
partons les exposans? De cette façon, l'injustice serait
impossible, ou tout au moins serait excusée de l'aven
même des plaignans.Que tous ceux qui envoient au Louvre
ini tableau ou une statue concourent a la nomination des
juges qui devront décider de leur mérite, et alors nous
pourrons sans folie espérer que justice se fasse : autrement,
si le passé juge l'avenir, ou tout au moins le présent, la
jalousie et les regrets prononceront dans la cause qui les
intéresse, et l'excommunication prendra la place de l'am-
nistie.
iTittcrnturf.
I.A TRANSACTION.
SI".
SCÈWE d'étude.
^T.llons! voilà encore le vieux carrik qui monte
Ayant dit , le petit clerc de l'étude fit une boulette
avec la mie du morceau de pain dans lequel il mordait,
et la lança, par un vagistas, sur le chapeau d'un inconnu
qui traversait la cour d'une maison située rue Vivienne,
où demeurait M"" Dervillc, avoué.
— Le patron vient de se coucher, il n'y est pour per-
sonne ! . . . répondit le premier clerc en achevant l'addition
d'un mémoire de frais.
— Quel tour pourrions-nous jouer "a ce chinois-lii?...
dit a voix bosse le troisième clerc , en s'nrrétant au mi-
lieu du plus faux raisonnement d'une requête dont il
improvisait la minute, et qu'il écrivait en la dictant h
trois néophytes venus de province, lesquels en faisaient
les copies.
Il continua sa dictée :
... Mais, dans sa haute sagesse , S. M . Louis XV H l,
en reprenant les rênes de son rojaume , comprit. . .
(Qu'est-ce qu'il comprit?... )
... La haute mission de son règne , et répara toutes
les infortunes de sesjidèles sen'iteurs , en leur restituant
tous leurs biens non ttendus , par la fameuse et loyale
ordonnance rendue en. . .
— Attendez, dit-il aux trois clercs j cette scélérate de
phrase a rempli la page,..
— Eh bien !... reprit-il en mouillant le dos du cahier
pour tourner la page la plus épaisse de son papier timbré ;
eh bien ! quelle farce avez-vous trouvée?
— Il faut lui dire que le patron ne peut parler a ses
cliens qu'entre deux et tix>is heures du matin... Nous
verrons s'il viendra, le vieux malfaiteur!...
Tel fut l'avis du quatrième clerc.
Puis, le troisième clerc reprit la phrase coinmcncée :
— Reiulue en Y êtcs-vous ?
— Oui!... crièrent les trois copistes.
Tout marchait à la fois , la requête , la causerie et la
conspiration !....
— /?cn</«<î fin... hein? quelle est la date de l'ordonnance?
il faut mettre les points sur les i.,. C^ fait des pages.
— Juin 1814!... dit le premier clerc sans interrompre
son travail.
Trois coups frappes "a la porte de l'étude interrompirent
la phrase de la requête prolixe;etsix clercs bien en<lentés,
aux yeux vifs et railleurs, aux tètes crépues , levèrent le
nez vers la porte , après avoir tous crié brusquement d'une
voix de chantre :
— Entrez!...
Le premier clerc seul resta la face ensevelie dans lui
monceau d'actes, nommés broutille en style de palais, et
continua de dresser le mémoire de frais...
L'étude était une grande pièce ornée du poêle classique
dont tous les antres de la chicane ."ïont garnis; les tuyaux
traversaient diagonalement la chambre, et rejoignaient
une cheminée condamnée, sur le marbre de laquelle il \
avait divers morceaux de pain , des angles de fromage de
Rrie, des côtelettes de porc frais, des verres et des bou-
teilles , puis la lasse de chocolat du maître-clerc.
L'odeur de ces co7nestibles s'amalgiimait si bien arec
la puanteur du poêle trop chaulfr', avec la senteur pir-
ticulière aux bureaux et aux paperasses, que le parfum
d'un renard n'aurait pas pu dominer celui de l'étude. Le
28
L'ARTISTE.
plancher était déjà couvert de boue et de neige apportées
par les clercs.
Le saute-ruisseau mangeait en humant l'air frais de la
cour par le vasistas, et se reposait debout a la manière des
chevaux de coucous.
Près de la fenêtre se trouvait le secrétaire a cylindre
du principal, auquel la petite table destinée au second
clerc était adossée; mais celui-ci faisait le palais. 11 était
de huit a neuf heures du matin.
L'étude avait pour tout ornement ces grandes affiches
jaunes , annonçant des saisies immobilières , ventes , etc.,
la gloire des études !... Les vitres de la croisée étant sa-
les laissaient passer peu de jour ; d'ailleurs, au mois de
février il y a très-peu d'études, a Paris, où l'on puisse lire
sans le secours d'une lampe ; i)ref , dans celle-ci tout était
sombre, noir, gras, et repoussait le plaideur. S'il n'y avait
pas des sacristies humides où les prières se pèsent et se
paient comme des épices, s'il n'y avait pas des magasins
de revendeuses où flottent des guenilles , une étude d'à -
voué serait la plus horrible poésie de local , offerte par
notre société. Les avoués n'ont pas voulu suivre les
- progrès d'élégance qui nous ont valu les inodores^ et les
études sont restées poudreuses comme de vieux confes-
sionnaux et sales comme des boutiques de barbier ; il est
vrai qu'on y saigne et qu'on y confesse les plaideurs...
— Où est mon canif?
— Je déjeune ! . . .
— Va te faire lanlaire ! . . . . voila un pâté sur la re-
quête ! . . .
— dut! messieurs...
Ces diverses exclamations partirent a la fois au mo-
ment où le plaideur 'a vieux carrik, ayant fenné la porte
avec l'attention d'un homme malheureux, chercha quel-
ques symptômes de politesse sur les visages inexorables
et indifférens des six clercs. Accoutumé sans doute "a ju-
ger les hommes, il s'adressa fort humblement au petit
clerc , espérant que ce souffre-douleur aurait de la pitié.
— Monsieur, votre patron est -il visible?...
Le malicieux saute-ruisseau ne répondit au pauvre
homme qu'en se donnant avec les doigts de sa main gau-
che de petits coups répétés sur l'oreille, comme pour lui
dire :
— Je suis sourd ! . . .
Que souhaitez-vous, monsieur? demanda le qua-
trième clerc, en avalant une bouchée de pain avec laquelle
on eût pu charger une pièce de quatre, en brandissant son
couteau , en croisant ses jambes et tenant a la hauteur
de l'œil le pied qui se trouvait en dessus.
Je viens ici, monsieur, pour la cinquième fois...
répondit le patient ; je souhaite parler a M<' Derville.
— Est-ce une affaire?...
— Oui, mais je ne puis l'expliquer qu'à monsieur...
— Le patron dort... Si vous désirez le consulter sur
quelques difficultés, il ne travaille sérieusement qu'a mi-
nuit. . . Mais , si vous vouliez nous dire votre cause , nous
pourrions, tout aussi bien que lui, vous....
Le pauvre plaideur resta impassible. 11 se mit a regar-
der modestement autour de lui , comme un chien qui se
glisse dans une cu'sine en craignant les coups; mais les
clercs , qui , par une grâce de leur état , n'ont jamais peur
des voleurs, ne soupçonnèrent point l'homme au carrik ,
et le laissèrent observer le local, où il cherchait un siège;
car le vieillard était horriblement fatigué.
— Monsieur, dit-il , en ne trouvant ni chaise pour
s'asseoir, ni visage amical pour se consoler , j'ai déjà eu
l'honneur de vous prévenir que je ne pouvais dire mon
affaire qu'a M. Derville... Je vais attendre soulever...
Le principal clerc, ayant fini son addition, et sentant
l'odeur de son chocolat, quitta son fauteuil de canne,
vint a la cheminée, toisa le vieil homme, regarda le car-
rik , fit une grimace indescriptible ; et , pensant proba-
blement que si on tordait le client on n'en tirerait pas un
centime, il intervint par une parole brève :
— Ils vous disent la vérité, monsieur !.. Le patron ne
travaille que pendant la nuit... . Si votre affaire est grave,
je vous conseille de revenir a une heure du matin...
Le plaideur regarda stupidement le maître-clerc, et
demeura pendant un moment immobile.
Habitués a tous les changemens de physionomie et aux
singuliers caprices produits par l'indécision ou la rêverie
qui caractérisent les gens processifs, les clercs continuè-
rent a manger, en faisant autant de bruit avec leurs mâ-
choires que des chevaux au râtelier, ne s'inqu'étant plus
du vieillard.
Monsieur, je viendrai ce soir!... dit enfin celui-ci,
voulant, avec cette ténacité particulière aux gens mal-
heureux, prendre en défaut l'humanité. La seule épi-
gramme permise a la misère est d'obliger la justice et la
bienfaisance a des dénis injustes. Quand les malheureux
ont convaincu la société de mensonge, ils croient mieux
en Dieu ! . . .
En voila un crâne !... dit le petit clerc sans attendre
que le vieillard eût fermé la porte.
— Il a l'air d'un déterré ! reprit le dernier clerc.
— C'est un colonel qui réclame un arriéré, dit le pre-
mier clerc...
— Non, c'estun ancien concierge, dit le troisième clerc. ;
— Parions qu'il est noble, s'écria le maître-clerc.
— Je parie qu'il a été portier, répliqua le troisième j
L'ARTISTE.
W
( leics. 11 n'y a que les portiers capables d'avoir des car-
riks usés, huileux et déchirjucU's par le bas comme l'est
celui de ce vieux boniiomme! Vous n'avez donc vu ni ses
bottes cculées qui prenuent l'eau, ni sa cravatte qui lui
sert de clicnn'se... il a couclié sous les ponts.
— 11 pourrait être noble et avoir tiré le cordon , s'écria
le quatrième clerc.
— Non, reprit le principal clerc au milieu des rires,
je soutiens qu'il a été brasseur en 1789, et colonel sous
la république.
— Ah ! je parie le spectacle pour tout le monde qu'il
n'a pas été soldat ! dit le troisième clerc.
— Cela va ! cria le pnncij)al.
— Monsieur ! monsieur ! cria le petit clerc en ouvrant
la fenêtre.
— Que fais-tu, Simonin? demanda le troisième clerc.
— Je l'appelle pour lui demander s'il est colonel ou
portier !... Il doit le savoir, lui.
Tous les clercs pouffèrent de rire.
Le pauvre vieillard remontait.
— Qu'allons-nous lui dire?... s'écria le troisième clerc.
— Laissez-moi faire ! répondit le principal.
— Monsieur, dit-il au vieil incurable, au moment où
celui-ci entra timidement en baissant les yeux , peut-être
pour ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d'a-
vich'té les comestibles; monsieiu', voulez -vous avoir la
complaisance de nous donner votre nom , afin que le pa-
tron sache si?
— Chabert !...
— Ce n'est pas le colonel mort h Eylau ?... demanda
un clercqui n'avait encore rien dit, mais qui était jaloux
d'ajouter une raillerie a toutes les autres.
— Si, monsieur, c'est lui-même !... répondit le bon-
homme avec une simplicité antique.
Et il se retira.
— Chouit ! . . . dégommé ! . . . puff ! ... oh ! ... ah ! ... Bà-
oud ! . . . Ah , le vieux ! . . . C'est drôle !
Ce fut un torrent de cris, de rires et d'exclamations.
— A quel théâtre irons-nous?...
— A l'Opéra!... .s'écria le principal.
— D'al)ord, reprit le troisième clerc, le théâtre n'a pas
été désigné, je puis, si je veux vous mener à l'Ambigii-
Comiquc ; mais il n'est pas prouvé que ce vieux singe ne
se soit pas moqué de nous En conscience, le colonel
Chabcit est mort , sa femme est mariée an comte Fer-
rand , conseiller d'état. . . Elle est cliente de l'étude !
— La cause est remise a demain ! dit lepremier
clerc. A l'ouvrage, messieurs !. .. Saca papier! l'on ne fait
rien ici,..
— Si c'eût été le colonel Chabert, est-ce qu'il n'aurait
pas chaussé le bout de son pied dans le postérieur de ce
farceur de Simonin quand il a fait le sourd?... dit le qua-
trième clerc, regardant cette observation commeplus con-
cluante que celle du troisième clerc.
— Piu'.sque rien n'est décidé, reprit le principal, con-
venons d'aller aux premières loges desFranrais voir'l'alma
dans Néron. Simonin ira au parterre...
La-dessus, le premier clerc s'assit a son bureau ; cha-
cun l'imita, et les plumes recommencèrent "a crier sur le
papier timbré...
Tels sont les plaisirs qui, plus tard , nous font dire en
pensant a notre jeunesse : C'était le bon temps!...
§"•
LA BÉSURBECTIOK.
Vers une heure dn matin , le susdit colonel Chabert
vint frapper a la porte de M'' Derville , lequel était avoué
près le tribunal de 1 f f instance du département de la Seine.
Le portier ayant répondu au solliciteur que M* Derville n'é-
tait pas rentré, le vieillard allégua un rendez-vous, moula
chez ce célèbre légiste, qui, malgré sa jeunesse , pas.sait
pourunc des plus fortes tètes qu'il y eût au palais; il sonna,
et ne fut pas médiocrement étonné de trouver le premier
clerc occupé a ranger, sur la table de la salle a manger, les
dossiers des affaires qui venaient le lendemain , en ordre
utile.
Le clerc, non moins étonné, salua le colonel, le pria
de s'asseoir sur une cliaise ; ce que fit le plaideur.
— Ma foi, monsieur, j'ai cru que vous plaisantiez hier
en m'indiquant une heure atissi matinale pour un rendez-
vous, dit le vieillard avec une fausse gaieté, la gaieté d'un
homme malheureux qui s'efforce de sourire.
— liCS clercs plaisantaient et disaient vrai tout ensem-
ble! reprit le principal en continuant son travail. M"" Der-
ville, soitpar habitude, soitpar manie, a choisi celle heure
pour examiner ses causes, en résumer les moyens, en or-
donner la conduite et en disposer les défenses. — Il sem-
ble que son intelligence prodigieuse ne se déploie qu'en
ce moment. Il veut être seul , au sein d'ini profond si-
lence. Vous êtes , depuis six ans , le troisième exemple
d'une consultation faite a cette heure nocturne ; il désire
que le secret soit gardésursa manière de travailler. — Après
être rentré, il discutera chaque chose, liratout, passera peut-
être quatre ou cinq heures a sa besogne , puis il me son-
nera et m'expliquera ses intentions. — Pendant le jour ,
il écoute ses cliens ; le soir, il pense à ses procès au milieu
du monde; il n>'a dit avoir trouvé ses meilleures idées on
causant et riant. — Voila sa vie. — Elle est singulière-
ment active; aussi gagnc-t-il beaucoup d'argent.
50
L'ARTISTE.
Le vieillard resta silencieux , et sa figure bizarre avait
pris une expression si dépourvue d'intelligence , que le
clerc, surpr's, ne s'en occupa plus nprès l'avoir regardé.
Quelques instans après, M'' Derville rentra. Son maître-
clerc ouvrit la porte, et se remit k achever un classement
de pièces. Le jeune avoué, mis fort élégamment , et en
costume de bal , demeura pendant un moment debout ,
stupéfait de voir dans le clair-obscur le singulier client
qui l'attendait.
Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile
que peut l'être une figure en cire du cabinet de Curtius ;
mais cette immobilité n'aurait peut-être pas été un sujet
d'étonnement si elle n'eût pas complété le spectacle sur-
naturel queprésentait l'ensemble du personnage. L'homme
était sec et maigre; ses yeux, au lieu d'avoir de l'éclat ou
de briller, paraissaient couverts d'une taie transparente ;
vous eussiez dit de la nacre sale , mais dont les reflets
bleuâtres chatoyaient "a la lueur des bougies. Le visage
pâle, livide, et eu lame de couteau, s'il est pemiis d'em-
ployer cette expression vulgaire, semblait mort. Le col
était serré par une méchante cravate de soie noire; et
l'ombre cachant le corps "a partir de la ligne brune que
décrivait ce haillon , un homme d'imagination aurait pu
prendre cette vieille tète pour quelque silhouette due au
hasard. C'était un tableau de Rembrandt sans cadre. Les
bords du chapeau dont le front du vieillard était cou-
vert projetaient un sillon noir sur le haut du visage ;
et cet effet, tout naturel , mais bizarre, faisait ressortir par
la brusquerie des contrastes les rides blanches , les sinuo-
sités froides , les scntimens décolorés de cette physionomie
cadavéreuse. Enfin l'absence de tout mouvement dans
le corps, de toute chaleiu- dans le regard, s'accordait
avec une certaine expression de démence triste , avec les
dégradans symptômes qui caractérisent l'idiot , répandus
sur cette figtu'e, pour en faire je ne sais quoi de funeste
qui ne saurait trouver de nom dans les langages humains...
Mais pour un observateur, et surtout pour un avoué, il y
avait de plus chez cet homme creusé, flétri, il y avait dans
ce deiiris de vie, les signes d'unedouleur profonde, les in-
dices d'une misèi'e qui avait usé l'ame de ce visage jadis
beau , commeles gouttes d'eau tomliécsdu ciel défigurent
à la longue quelque marbre magnifique Un médecin,
un auteur, un magistrat, eussent pressenti tout un drame
il l'aspect de cette sublinie horreur, dont le moindre mé-
rite était de ressembler aux fantaisies impossibles , fantas-
tiquement dessinées par les peintres, au bord de leurs pier-
res lithographiques, pendant qu'ils causent avec leurs
amis
En voyant l'avoué, le vieillard tressaillit par des mou-
vemcns convulsifs semblables "a ceux qui échappent aux
poètes, quand un craquement vient les détourner d'une rê-
verie féconde, au milieu dusilenceetde la nuit. L'inconnu
se découvrit promptement, etse levapour saluer lejeune
homme; mais sa perruque, ét;uit probablement collée au
cuir gras qui garnissait l'intérieur de son chapeau, y
resta; et, sans le savoir, le colonel montra tout-a-coup
un crâne horriblement mutilé. Une cicatrice transver-
sale, formant une couture saillante, prenait sur l'oc-
ciput et venait mourir a l'œil droit Les boucles de la
perruque dissimulaient celte ancienne blessure, par suite
de laquelle la tète avait dû être profondément ouverte....
Ni l'avoué ni son clerc n'eurent envie de rire, tant ce
crâne fendu était épouvantable a voir; vous eussiez dit un
supplicié debout sans sa tête ; car la première pensée que
suggérait l'aspect de cette blessure étaitj celle-ci : — Là
dessous, il n'y a plus d'intelligence!...
— Si ce n'est pas le colonel Chabert, c'est toujours un
fier troupier!., pensa le principal clerc.
— Monsieur, lui dit M" Derville, 'a qui ai-je l'hon-
neur de parler...
-p An colonel Chabert... celui qui est mort a Eylau , . .
répondit le vieillard.
En entendant cette singulière phrase , les deux hom-
mes de chicane se jetèrent un regard qui signifiait : —
C'est un fou...
— Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne con-
fier le secret de ma situation qu'a vous
Une chose digne de remarque est l'intrépidité naturelle
aux avoués. Soit habitude de recevoir un grand nombre
de personnes, soit par un profond sentiment de la protec-
tion légale, soit confiance en leur ministère, ils entrent,
commeles prêtres et les médecins, partout, sans rien
craindre... C'est le courage civil.
M<^ Derville fit un signe à son clerc, et celui-ci disparut.
— Monsieur, reprit l'avoué, pendant le jour je ne
compte jamais les instans; mais, au milieu de la nuit, les
minutes me sont précieuses, soyez bref et concis; je vous
demanderai moi-même les éclaircissemens sur les points
qui me sembleront obscurs. Allez !...
Etle jeune homme, faisant rasseoir son singulier client,
s'assit lui-même au bord de la table, en lisant les dos-
siers et prêtant tout a la fois son attention au discours du
feu colonel; mais il quitta bientôt ses procédures.
— Monsieur, dit le défunt, vous savez peut-être que je
conunandais un régiment de cavalerie a Eylau. J'ai été
pour beaucoup dans le succès de la célèbre charge que fit
Murât. Ceci est un fait historique , malheureusement
consigné pour moi dans les T-^ictoires et Conquêtes; car
ma mort y est rapportée en détail. Nous fendîmes en deux
les trois lignes russes, qui se reformèrent, et nous fûmes
oliligés de les relraverser en sens contraire. Lorsque nous
L'ARTISTE.
5^
{>riiiics dispersé les Russes, et, au moment où nous re-
venions vers l'empereur, je rencontrai un gros de cava-
lerie ennemie. — Je me précipitai sur ces rntètés-la; mais
deux officiers, devix vrais géans, m'attaquèrent a la fois
it me partagèrent le crâne; je tombai de cheval; Mnrni
voulut venir a mon secours ; il me passa sur le corps lui
et tout son monde, 5,000 hommes. Mxcnsez du peu !....
Ma mort l'ut annoncée a l'empereur; par prudence, car il
m'aimait un peu, le patron, il voulut savoir s'il n'y aurait
pas quelque chance de sauver l'homme auquel il était re-
devable de cette vigoureuse attaque, et il envoya, pour
me reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chi-
rurgiens, en leur disant, pcut-t'tre négligemment: — «Al-
lez donc voir si, par hasard, ce pauvre Chabert vil en-
core?... »
Mais, ces s chirurgiens, sachant que j'avais
été foulé par les pieds des chevaux de deux régimens fu-
rieux , vinrent ou ne vinrent pas me tàtcr le pouls; ils
dirent que j'étais bien mort, et l'acte de mon décès fut
proba!)lemcnt dressé d'après les règles établies par la ju-
risprudence militaire
En entendant son client s'exprimer avec une lucidité
parfaite, et raconter des faits au moins étranges, le jeiuie
avoué posa son coude gauciie sur la table, se mit la tète
dans la main; et, regardant le colonel :
— Savez-vous, monsieur, dit-il, qiie je suis l'avoué
de la comtesse Ferrand , veuve du colonel Chabert.
— Ma femme!... — Oui , monsieur. — Aussi, après
cent démarches infructueuses chez des gens de loi qui m'ont
tous pris pour un fou, je jue suis déterminéa venir vous
trouver... Je vous parlerai de mes malheurs plus tanl...
Laissez-moi vous établir les faits , et vous les expliquer
comme je les ai conçus; car je suis obligé, par bien des
circonstances qui ne doivent être couuuis que du père
(iteruel, d'en présenter plusieurs comme des hypothèses.
— Probablement donc, monsieur, les blessures que j'ai
reçues auront produit un tétanos on m'auront mis dans
une crise analogue "a une maladie nonmiée catalepsie ; rar
j'ai été dépouillé suivant l'usage, je suis resté un connue
un ver, et les gens chargés d'enterrer les morts m'ont en-
seveli....
— Permettez-moi de placer un détail que je u"ai pu
connaître que postérieurement a l'événement qu'il faut
bien appeler ma mort
— J'ai rencontré a Stutlgard un ancien maréchal-des-lo-
gis de mon régiment; ce cher lionunc, le seul qui ait voulu
me reconnaître, et dont je vous parlerai tout-îi-l'heure,
m'a expliqué le phénomène de ma conservation , en me
disant que j'étais tombé sous mon cheval. Mou cheva'
reçut un boulet dans le flanc an moment où les Russes
me saignèrent.... La bète et le cavalier s'abattirent comme
des capucins de cartes... Il paraît que je me serai renver-
sé, soit a droite, soit a gauche, et que le corps du cheval
m'aura couvert totalement.
Lorsque je revins a moi , monsieur, j'étais dans une
position, dans une almosphcrc, dont je ne vous donne-
rais pas une idée en vous en parlant jusqu'il demain. —
L'air que je respirais était chaud et méphitique. — Je
voulus me mouvoir et ne trouvai point d'espace hn
ouvrant les yeux je ne vis rien. La rareté de l'air fut le
fait prédominant auquel je dus une idée saine: je compris
que je n'avais pas d'air , j'allais mourir asphyxié. —
Celte pensée m'ôta le sentiment d'une douleur inexpri-
mable par laquelle j'avais été réveillé Mes oreilles tin-
tèrent violemment ; et j'entendis, ou crus entendre, car je
ne veux rien affirmer, des gémisscmens qui sortaient des
entrailles du matelas de cadavres sur lequel je gisais
Quoique la mémoire de ces moniens soit bien téné-
breuse, et que mes souvenirs soient confus, malgré les
impressions de souffrances encore plus profondes que je
devais éprotiver et qui ont brouillé mes idées, il y a des
nuits où je crois entendre ces soupirs étouffés... Mais il y
a eu quelque chose de plus horrible que tout cela , c'est
un silence que je n'ai jamais retrouvé... — Un point
d'orgue fini, monsieur! — le vrai silence du tombeau
Knhn, en levant les mains, en tàlant les morts , je re-
connus un vide entre ma tète et le fumier humain supé-
rieur ; alors je mesurai l'espace qui m'avait été laissé par
un hasard dont j'ignorais la cause. — Il paraît, grâce ii l'in-
souciance ou a la précipitation avec laquelle on nous avait
jetés pèle-mèle, colonels cl soldats, que deux mortss'éfaicnt
croisésau-dessusdemoi demanièrea décrire un anglescm-
blable 'a celui de deux cartes mises l'une contre l'autre, par
un enfant qui veut faire un château. — Je rencontrai, en
furetant avec une promptitude indicible , car il ne fallait
pas flâner, je fis donc la rencontre d'un brasqui heureu-
sement ne tenait a rien , le digue bras d'un Hercule , un
bon os auquel je dus mon salut. — Sans ce secours in-
espére je périssais ! — Mais avec une rage bien condition-
née , je me mis "a tracasseries cadavres qui me sépa-
raient de la couche de terre, sans doute jetée sur
lions je dis nous comme s'il y eût eu des vivans —
J'y al!ai ferme, monsieur, et je ne sais pas encore comment
j'ai pu parvenir ii percer le dôme de chair qui u'.ettait
une barrière entre la vie et moi; mais j'avais trois bras...
et mon levier en jouant rude me livrait toujours un peu
de l'air qui se trouvait enli-e les cadavres que je dépla-
çais... Aussi je ménageais mes aspirations
1-nfin je vis le jour mais ii travers la neige, mon-
sieur ! ! 1 Kn ce moment je m'ajH-irus que j'avais la tète
ouverte ; heureusement , les débris de ma tète , ceux
des camarades et de mon cheval , que sais-je! m'avaient |
32
L'ARTISTE.
comme enduit d'un emplâtre naturel. — Quand mon
crâne toucha la neige, je m'évanouis ; cependant, la cha-
leur fil fondre autour de moi un petit rond par lequel je
criai pendant deux heures, aussitôt que j'eus recouvré la
parole. — Et lorsque je revins 'a moi , le soleil se le-
vait... Je me haussais en faisant de mes pieds un ressort
dont }c point d'appui était sur les autres , qui avaient
les reins solides.... D'ailleurs quand j'aurais eu du respect
humain !... c'eût été de la niaiserie... Bref, monsieur, il
n'y eut qu'une femme assez hardie pour venir voir ma
tête qui n'avait guère poussé que comme un champignon. . .
.l'eus la douleur , si le mot peut rendre ma rage , de voir
pendant long-temps, —oh! oui, long-temps, — ces s
Allemands se sauver en entendant une voix et n'aperce-
vant point d'homme. — Je fus donc dégagé, puis trans-
porté par cette femme et son mari dans une barraque de
l)ois...
Il paraît que j'eus une rechute de tétanos, passez-
moi celte expression pour vous peindre un état dont je
n'ai nulle idée , mais que j'ai jugé , sur les dires de mes
hôtes, devoir être voisin delà catalepsie....
Je suis resté six mois entre la vie et la mort , ne par-
lant pas, ou déraisonnant quand je parlais Enfin mes
hôtes me firent admettre a l'hôpital de Kreislaw.
Vous comprenez , monsieur, que j'étais sorti du ven-
tre de la fosse aussi nu que de celui de ma mère; en sorte
que quand, dix mois après , je me souvins d'avoir été le
colonel Chabert, et que, reprenant mes idées , je priai ma
garde de me respecter , tous mes voisins se mirent a rire. . .
Cependant, le chirurgien, heureusement pour moi,
avait répondu , par amour-propre, de ma guérison; et,
lorsque je lui parlai d'une manière suivie de mon an-
cienne existence , il fit constater, dans les formes juridi-
ques voulues parle droit du pays, la fosse d'où je m'étais
extrait; le jour et l'heure où j'avais été trouvé parmaliien-
faitrice et par son mari ; le genre et la positioli exacte de
mes blessures , ma taille, et joignit une description de ma
personne h ces différens procès-verbaux
Eh bien ! monsieur, je n'ai ni ces pièces imporlantes^
ni la déclaration que j'ai faite chez un notaire de celle
ville pour établir mon identité I
Depuisle jour où je fus chassé de Kreislaw par lesévéne-
mensdela guerre, j'ai constamment erré comme un vaga-
bond, mendiantmon pain, traité de fou lorsque je racontais
mon aventure, et n'ayant pas un sou pour faire lever les
actes qui peuvent appuyer mes prétentions. . . — Souvent,
j'ai été arrêté par mes douleurs qui me retenaient malade
et souffrant pendant des trimestres entiers dans de petites
villes où l'on prodiguait des soins a l'homme agonisant,
mais où l'on riait au nez de cet homme dès qu'il voulait
être le colonel Chabert... Long-lemps lafin-eur a laquelle
j'étais en proie me nuisit et fut cause que l'on m'enferma
comme fou "a Stuttgard Jugez s'il n'v avait pas dans
mon récit dix mille raisons d'enfermer un homme !
Après deux ans de détention que je fus obligé de sul)ir,
et après avoir entendu dire mille fois "a mes gardiens :
— Voila un pauvre honuue qui croit être le colonel
Chabert ! . . .
Je fus convaincu de l'impossibilité de ma propre aven-
ture je devins triste, résigné, tranquille; et, comme
je ne voulais plus être le colonel Cliabert afin de sortir
de prison et de revoir la France!.. Oh! monsieur, re-
voir Paris!... c'était un délire...
A cette phrase inachevée le colonel Chabert tomba
dans une rêverie profonde, dont M* Derville respecta les
mystères
— Monsieur , un beau jour, un jour de printemps ,
on me donna la clef des champs et dix ihalers, sous pré-
texte que je parlais très-sensément sur toutes sortes de su-
jets et que je ne disais plus être le colonel Chabert. — Ma
foi, a cette époque, et encore aujourd'hui, il y eut en effet
des momens où mon nomme fut désagréable. . . Je voudrais
n'être pas moi. Si ma maladie m'avait ôlé tout souvenir
de mon existence passée, j'aurais été heureux !.. Le sen-
timent de mes droits me tue.... J'eusse repris du service
sous un nom quelconque, et qui sait si je ne serais pas
devenu feld-maréchal?...
— Moiisieiu-, dit l'avoué, vous me brouillez toutes
mes idées! . . Je crois rêver en vous écoutant. De grâce , ar-
rêtons-nous un moment —
— Vous êtes , dit le colonel d'un air mélancolique, la
première personne qui m'ait écouté avec tant de patience.
— Vous n'êtes pas tout-a-fait incrédule... Aucun homme
de loi n'a voulu m'avancer dix napoléons afin de faire
venir d'Allemagne les pièces nécessaires pour commencer
mon procès —
— Quel procès? dit l'avoué qui avait oublié tout.
— Comment, monsieur, la comtesse Ferrand est ma
femme, et possède trente mille livres de rente qui m'ap-
partiennent ! Quand je dis cela a des avoués, a des
hommes de bon sens, et que je parle de plaider contre un
acte de décès, un acte de mariage et des actes de nais-
sance ils éclatent de lire J'ai été enterré sous des
morts; mais, maintenant, je suis enterré sous des vivans ,
sous des actes, sous des faits, sous la société tout en-
tière, qui veut me faire rentrer sous terre !... Merci !..
— Monsieur , daignez poursuivre maintenant — dit
l'avoué.
— Daignez.'... s'écria le malheureux vieillard en pre-
nant la main du jeune homme... A^'oila le piemicrmot...
Le colonel pleura... La reconnaii^sance étouffait sa voix.
L'ARTISTE.
33
— Ecoutez, monsieur, reprit l'avoué; j'ai gagné ce
soir trois cents francs au jeu ; — ainsi, je puis liien em-
ployer la moitié de cette somme an bonlieurd'un liomme.
— Je ferai les poursuites et diligences nécessaires pour
vous procurer les pièces dont vous me parlez. Jusqu'à leur
arrivée, je vous remettrai cent sous par jour; si vous
êtes le colonel Cliabert, vous saurez pardonner la modi-
cité du prêt il la défiance naturelle aux gens de loi
Mais poursuivez!...
Le prétendu colonel resta pendant un moment immo-
bile et stupéfait. Son extrèuie nialbcur avait détruit sans
doute ses croyances; et, s'il courait après son nom, après
sa gloire, après lui-même, c'était pour obéir a ce senti-
ment inexplicable, en germe dans le cœur de tous les
hommes et auquel nous devons les recherches des alchi-
mistes, la passion de la gloire, les découvertes de l'astro-
nomie, de la pliysiqiie, de la chimie... A ses yeux, il n'é-
tait plus , lui , y^'i^o, qu'un objet secondaire, de même que
la vanité, le plaisir du gain, deviennent plus chers au
parieur que l'objet du pari
Les paroles du jeune avoué furent donc comme un
miracle pour cet homme rebuté pendant dix années par
la création entière, parla femme, parla justice. Trouver
chez un avoué ces dix pièces d'or qui lui avaient été re-
fusées jiendant si long-temps, par tant de personnes, de
tant de manières! Le colonel ressemblait a cette dame
qui, ayant eu la fièvre durant quinze années, se crut
malade le jour où elle fut guérie H y a des félicités
auxquelles on ne croit plus!.... Elles arrivent, c'est la
foudre, elles consument...
Aussi le pauvie homme, avait trop de reconnaissance
pour en exprimer... Il eût paru froid aux gens superficiels;
mais Derville devina toute une probité dans celte stupeur;
un fripon aurait eu de la voix.
— Où en élais-jc... dit le colonel avec la naïveté d'un
enfant, on d'un soldat, car il y a souvent de l'enfant dans
le vrai soldat, et presque toujours du soldat chez l'enfant,
surtout en France...
— A Stuttgard!... vous sortiez de prison... répondit
l'avoué...
— Vous connaissez ma femme?... demanda le colonel.
— Oui, répliqua Derville eninclinantla tête...
— Comment est-elle?
— Toujours ravissante!...
Le vieillard fit un sgnede main, et parut dévorerquel-
que secrète douleur avec cette résignation grave et solen-
nelle qui caractérise les hommes éprouvés par le sang et
par les feux des champs de bataille.
— Monsieur, dil-il avec une sorte de gaieté, car il res-
pirait ce pauvre colonel , il sortait une seconde fois de
la tombe, il venait de fondre encore une couche de neige,
moins soluble que celle de la nature ; et il aspirait l'air
du ciel en quittant celui d'un cachot.
— Monsieur, dit-il, si j'avais été joli garçon, aucun de
mes malheurs ne me serait arrivé. Les femmes croient les
grns quand ils farcissent le discours de mots d'amour; et
alors, elles trottent, elles vont, elles se mettent en quatre,
elles intriguent , elles affirment les faits, elles font le dia-
ble ; mais j'avais une face de requiem , j'étais vêtu comme
Dieu fut vendu , je ressemblais plutôt a un Es<juimaii qu'a
un homme ; moi qui jadis passais pour le plus joli des
muscadins en 1799 ! Moi le comte Chabcrt !...
DE Balzac.
( La suite au prochain numéro.)
ALI VEi RENARD,
ou LA CONQUÊTE D'ALGER (<830}.
PAR M. EUSÈBE de salle '.
'•^i:>^ rai-^'» - - s
Ce livre, dont les allégories et le tilrr sont assoi Iransp.ircns.
est ainsi explique' par son auteur d.ins une courte préface :
a .4ux observations que j'enregistr.iis rliaf(iie jour (M. de Salle
ct,iit secrcLiiioinlerprèle altaclié au qii.irlier-gAiéral de rariBêe
d'Afrique), j'avais, sans y penser, m^lc les ouï dire dn quar-.
tier-général , des causeries de cantine, des descriptions du pavs
I ' Paris, rlici Gojselin , rue Saint-G«rmain-<le«-Prrt.
L'ARTISTE.
et des scènes dont il c'tait le tlieâtrc. En relisant ce jiournal , je
m'aperçus que la part du savant e'tait tout-à-fait domine'e par
celle du conteur. Cette première partie supprimée, il restait
deux espèces de mémoires.... mais les me'moires sont personnels
et systématiques ; la personnalité diminue l'intérêt, et le système
fausse la vérité. L'idée ti;e vint de comple'ter l'œuvre du conteur,
en me cachant derrière des personnages imaginaires. »
Nous laissons à d'autres le soin d'examiner si celte confusion
primitive dans les idées de l'auteur n'a pas e'td nuisible à l'exe'-
cution de son ouvrage; si, en mêlant du romanesque à cette réa-
lité' si récente , il n'en a pas affaibli l'effet; si enfin il n'eût pas
mieux fait de choisir entre le roman et l'histoire , au lieu de
s'arrêter à un genre mixte, qui confond souvent dans une union
discordante les grâces fantastiques de l'un avec les beautés sévè-
res de l'autre.
Nous nous occuperons peu ici des actions d'éclat et des servi-
ces rendus dans cette campagne par les généraux Bourmont,
Desprez, Bertbezène, Loverdo, l'amiral Uuperré, l'intendant
Dcnnic, tous reconnaissables sous la bigarrure de dénominations
que l'orientalisme rend parfois grotesques ; ce qui nous intéresse,
ce n'est pas ce que l'auteur a demandé à ses notes, mais bien ce
que son imagination lui a fourni; arrière le Moniteur et les
bulletins d'c'tal-major ; vienne le roman ; le roman , voilà pour
nous le livre, le vrai livre.
C'est d'abord l'histoire du commandant d'Aubagne avec
Maria , la jeune Espagnole qu'il a enlevée , et qu'il délaisse
ensuite; dont il méprise l'amour, la noire prunelle et les dévo-
rantes étreintes , pour s'éprendre de la beauté froide et raide
et des coquetteries à la glace de la quakeresse Fanny Schalcr.
Et pourtant celte pauvre Maria, dont la tendresse est si im-
portune, les caresses amères et poignantes comme un remords,
dont les supplications fatiguent , c'est elle qui a tout donné , qui
est prèle à tous les sacrifices , qui ne ciainl pas de s'exposer à la
contagion pourvoir d'Aubagne, qui ne le quille plus quand il en
est atteint, qui vent mourir comme lui , et qui, en définitive, ne
meurt pas, et cela par un pur caprice, ;dc l'auteur, car assuré-
ment cette pauvre Maria méritait tien cette pitié. En vérité
l'auteur devait celte fin tragique au dévouement de Maria et à
la vraisemblance du caractère qu i) lui a donné.
Mais si Maria se console , Fanny Schalcr s'est consolée aussi.
Il est vrai que le jour qu'elle se sépara de son amant elle sem-
blait déjà résignée ; rien en elle n'annonçait ni un regret bien
senti ni une peine bien amère.
« Fanny prêchait d'Aubagne en faveur de Maria , mais elle
ne di.'fflit rien de direct contre elle-même ; le consul et mistress
Schàler, en prenant congé du cousin, le saluaient du nom de
fils , et Fanny ne les contredisait pas. L'exemple de la mansué-
tude et de l'égalité du caractère de ses parcns, une religion toute
de charité et de modestie, l'éducation quaker, en un mot, ai'ait
emprisonné l'ame de Fanny, mais ne l'avait pas tuée. L'ame se-
couait parfois sa prison... ; alors les yeux étincolaient, les traits
s'agitaient; mais ces secousses n'étaient pas remarquées, parce
qu'elles étaient rares, et que n'étant ni précédées d'humeur ni
suivies de violences ; elles n'interrompait nt pas la majesté calme
et douce de sa figure. »
Voilà celle dont le départ fut un coup de foudre pour d'Au-
bagne, et quand elle le quitta il ne trouya pas de larmes; tant
son œil c'tait desséché par la douleur.' il demeura long-temps
immobile, les yeux attachés sur elle, et quand la jeune quake-
resse mit le i)icd dans la chaloupe et lui eut donne le baiser
d'adieu, d'Aubagne lui serra convidsivemcnt la main , lui di-
sant ces mots qui devaient être les derniers : A toi Fanny, à toi
seule , et poui- toujours !
Onti'e cet épisode qui s'hannonise assez bien avec l'ensemble
de la composition, il en est un autre non moins mtéressant,
celui de Duclos cl de la Géorgiemic Kirkor; nous en donnons
ici une des scènes principales.
Duclos, qui avait été arrêté par deux bédouins au moment où
il se jetait sur le sabre de Kirkor , se débattit quelques instans
pour pouvoir tirer son poignard ; deux autres étant venus au
secours des premiers , le lièrent par le cou , la ceinture et les
pieds au tronc du saule pleweur.
— Ali-Théaleb, dit la Géorgienne au vieux bédouin, cet hom-
me est mon ami , il t'a donné l'hospitalité.
— Dieu damne son père , répondit le vieillard ; il mourra ,
car il est Français....
Il fit un signe aux quatre jeunes Arabes : Malheur, s'écria
Kirkor en trouvant enfin la force de se lever et de se jeter au-
devant des yatagans qui brillaient aux yeux du pauvre Duclos,
malheur à vous ! le sang de cet homme retombera sur votre
tête.... Je suis Kalmirboulia!....
Ce nom magique de Kalmirboulia sauve la vie à Duclos. —
Nous renvoyons au roman le lecteur désireux de savoir ce qu'il
advient des deux héroïnes Fanny Schaler et Kirkor. Ceux qui
aiment mieux la réalité que les fictions y trouveront un récit in- 1
téressant et très-complel de la campagne d'Afiique.
L'ARTISTE.
35
Unuif Dramatique.
THEATRE-FRANÇAIS.
ZCoiuJ XI , ^ùrarne e /. »!>/» aelfn ei eit vent ,
1-AK M. CASIMIR DELAVIGXE.
I^'aiitcur du Paria est le grand-prêtre de la religion classi-
que dans laquelle les boiteux mairlicnt et les aveugles voient;
on le eroit génie sur parole, et sur ce point les incrédules sont
des hugolàtrcs. M. Casimir Dclavigne , qui fait naître l'enthou-
siasme sans le communiquer , et qui mérite des succès d'estime
que ses (idcles transforment en triomphes , trouve jieu de Tho-
mas , sans doute parce qu'il ne ressuscite point comme le Christ ,
n'ayant jamais porte sa croix littéraire, n'clant pas couronne
d'é|)iiies poétiques; il ne mourra point toutefois sans jugement.
Louis XI est en vérité un draine peigné, compassé, tiré au
cordeau , admirable de costumes et de décorations, froid et en-
nuyeux d'ensemble , brillant de versification , nul d'action et
d'intérêt, faible de caractères et pauvre de couleur locale,
sauf la mise en siène. Louis XI a été conçu et enfante pendant
sept années , comme ces demi-dieux de l'antiquité qui se pré-
paraient longuement dans le ventre maternel ; Louis XI est
Semblable à ces raonumcns religieux de l'Inde où chaque pas-
sant ap[)orte sa |)ierre. Louis XI appartient à tout le monde
depuis Comincs jusqu'aux rhétoriciens du crllégc Henri IV,
qui s'exercent infatigablement sur ce sujet d'aniplilication , cent
fois retourné coimnc le champ de la fable. M. Delavigne a-t-il
découvert le trésor ? Les applaudisscnicns, les recettes, répon-
drons oui : l'histoire et le théâtre diront non.
Le comte de Rethcl , (ils du malheureux Nemours , exécuté
aux Halles pour crime de haute-trahison, revient, sous la sauve-
garde du titre d'amjjassadeur , bra\er le roi de France dans sa
cour au nom de Charlcs-lc-Téméraire , duc de Bourgogne ; il
■K'Ut venger son père en poignardant Louis XI , <pi'il laisse vivre
avec ses rcmoids , ses angoisses et sa maladie. Louis XI, moins
généreux , le fait pendre et meurt. Voilà toute l'intrigue, in-
vraisemblable et mesquine. (Vêlait bien la peiiic de rimer
Mercier.
L'histoire est travestie et rapelissée : lisez donc les vieux
chroniqueurs ; lise/, les chroniqueurs modernes. Vous faites
mourir au troisième acte le duc de Bourgogne, à qui Louis XI
survécut cin<i ans ; vous tirez de la Bastille un iils de Nemours
qui en sortit enlant à l'avéncment de Charles \ 111. Cet enfant
tout contrefait par les tortures de sa cage de fer, vous le dé-
guisez en comte de Rothel , envoyé extraordinaire et plénipo-
tentiaire du Bourguignon. Mais une tragédie n'est pas une his-
toire , et les larmes du public eussent cflacc de plus étranges
fautes de chronologie.
Le personnage de Louis XI , si original, si bizarre, si ter-
lililn et si comiipie .î la fois, n'est pas entièrement gAlé; il a
de belles scènes, quoique déclamatoires , il a de beaux mou-
vemens, quoique la plupart imités : IJgicr a donné de la vie à
ce cadavre colore de fard d'empnmt et affublé de lambeaux
proprement recousus de fil bluuc; Ligicr a été plus historique
et ])lus vrai que \t poème.
Nous l'avons déjà dit , les artistes ont rendu pleine justice au
matériel de l'exécution ; les portefeuilles de Gaignières four-
nirent le modèle des modes du quinzième siècle; les Fojrages
pittoresques et romantiques dans l'ancienne France , par
Taylor et Charles Nodier, servirent de guide au peintre qui
avait à reproduire le château de Plessis-lès-Tours ; de là cette
fidélité d'étoffes, d'orncmcns et d'accessoires; contraste frap-
pant avec l'anachronisme pompeux de M. Dclavigue.
l'^nfin, si on reconnaissait un chef-d'œuvre au patronage
royal, aux bravos frénétiques, à la foule inondant la salle,
aux espèces sonnantes tombant ditns la caisse, aux éloges ultra-
sublimes, à l'imprudence des amis, Louis A'/ serait le type du
drame historique, la colonne infranchissable de l'Hercule du
ihéàlre , le nouveau monde du Christophe Colomb de la poé-
sie; enfin il faudrait se prosterner devant la création do
Louis XI, si nous n'avions pas déjàComines, Jean de Troyes,
Naudé , Duclos, Mercier, Bérangcr, Walter Scott le biblio-
phi e, Jacob et Victor Hugo.
Eh bien 1 malgré ces dcXiiits , Louis XI est une mosaïque
curieuse, et M. Delavigne a (nh les Messéniennes, les Comé-
diens et l'Ecole des Vieillards.
OPERA-COMIQUE.
^efaia , Qû-m/n •■
Magnifique étude d'artiste! quatre planches , quatre acteurs,
et puis de l'amour, du poison , du crime, de l'horreur et des
larmes ! Encore un drame qui violente les cœurs et les bourse*-'.
La violence ! voilà toute la poétique de Dumas ; non violence
ouverte , franche , armée , mais pcrllde , souterraine. C'est
comme une trahison. Voyez-le prendre son spectateur : long-
temps il le guette ; long-temps il menace sa proie. Comine il
dispose autour d'elle ruses , pièges , fascinations 1 Comme il s'in-
troduit peu à peu dans le cœur I Comme il le fait se dilater,
s'épanouir , se livrer sans défiance I Comme il y infiltre un in-
térêt doux et tendre ! Puis, quand il voit sa victime bien enla-
cée , bien emprisonnée dans ses filets , alors il bondit , il s'e'-
lancc sur elle; il la serre, il l'étreiut de mille nœuds; alors,
il la frappe à coups redoublés; alors il l'entraîne sur ses pas,
palpitante, hors d'haleine : « Vous voulez arrêter? — Non. —
Vous demandez merci ? — Non. — Mais c'est affreux I — Allez
toujours. — Vous voulez vous soustraire au poids qui tous suf-
foque, vous déliattre; sa main puissante vous enchaîne, vous
fixe là muet, iimnobilc, sans pouls ; vous êtes vaincu, vgus
vous laissez aller à la jouissance de l'horreur , à la volupté du
cauchemar ; vous râlez de plaisir ; il vous a viole , et vous le
remerciez.
Ainsi fait Teresa : tranquille au fond d'une loge, vous exa-
minez avec intérêt , sans défiance , l'intérieur du colonel De-
56
L'ARTISTE.
launoy, soldat cicatrise de l'empire, deliris vivant de la grande
arme'e. Son corps c'ievé , maigre , cassé, paraît use' parle temps
et la fatigue : « N'en croyez rien. » — Il est aile' jusqu'au bout
de la route de sang que l'empire a trace'c au milieu des glaces
de la Russie , et il est revenu ! Voyez.-vous cette vie heureuse
et paisible , cette maison chaste comme sa fille , pure comme
son épc'e, toute reluisante d'une simplicité' antique, toute bril-
lante de la loyauté d'un vieillard et de l'innocence d'une vierge.
— Eh bicnl un jour il prend fantaisie au guerrier en cheveux
blancs de cueillir à Naples, au pied du Ve'suve, sur un sol de
lave , une rose italienne , non pour rechauffer ses sens glaces ,
son sang bouillonne; mais pour s'orner d'une jeune épouse
comme d'une parure ; pour attacher à sa boutonnière , veuve
du ruban rouge , cette fleur au vif incarnat , au coloris fonce ,
pour respirer le parfum de son calice amoureux , pour refleu-
rir sa vie.
Mais l'Italienne apporte de son climat son œil noir , qui
enivre comme un philtre, un amour logique jusqu'au crime, et
du poison, dénouement oblige, corollaire rigoureux des pas-
sions de son pays.
Alors c'est pitié de voir comme toute cette pureté s'efface !
comme toute cette maison d'innocence et de loyauté est ternie I
Le manteau militaire du vieux soldat devient le drap de l'adul-
tère; on flaire déjà l'horreur qui s'empare de cette famille.
Et Tercsa ! un instant flétrie sur sa tige , consumée par l'in-
cendie secret qui la dévore , pâle , haletante, elle reverdit plus
bcUe^ plus brillante de la rosée de l'amour; elle se colore des
baisers impudiques d'Artliur , d'Arthur le mari de sa fille ! A
présent elle est heureuse, Teresa ; elle, bonheur du vice, l'in-
nocence du crime. La passion la saisit aux cheveux; elle ira
jusqu'au bout, sans reculer, sans pâlir. Quelle différence avec
la j)auvre victime d'Antony; Adèle, si vertueuse, si aimante ,
qui fuit, fuit sans cesse, fuit de toutes ses forces son opiniâtre
ravisseur , ne cède qu'à la ruse , ne succombe que bâillonnée ,
torturée I
Mais ïeresa : reviens , ah ! reviens encore une fois , cric-t-
elle au malheureux Arthur, qui la fuit; et quand il rentre, sa
porte est ouverte, son lit est ouvert. Puis, au lieu d'échapper
à son mari , à son juge par sa fuite, par le poignard , elle af-
frontera sa présence , elle soutiendra héroïquement son regard ,
elle ira même, l'effrontée, jusqu'à grimacer l'amour.
Un moment le noble vieillard m'a fait peine ; sa couronne
blanche est souillée; sur la cicatrice de son front reluit l'adul-
tère; il semble courbé sous le crime de sou épouse : mais com-
ment le vieillard , bon , sensible , est-il devenu terrible et san-
guinaire? Le vieux lion de l'empire a secoué sa honte en
fiémissant; il hérisse sa crinière; il pousse des rugissemens; il
voudrait briser son frêle adversaire, et rien , rien pour me'.tre
sous sa deut I Alors il faut voir comme il grince , comme il
s'attaque à tout ce qui l'entoure ; comme il s'en prend à la fa-
veur , aux ministres, à la cour, et jusqu'à la Vendée. Plus son
affront fermente et bouillonne dans son sein , plus son injure
déborde , moins il en parle. Il faut voir comme il se dédom-
mage de la honte rentrée sur la fatuité de son gendre; de l'af-
front qr.e lui a fait le fils , par le soufflet qu'il donne à la mé-
moire du père; de la tache imprimée sur son front, parle cra-
chat qu'il imprime sur la face du séducteur !
Puis il pleure, le vieillard; car il est père, car il a une fille,
car cette fille lui demande à genoux la vie de son époux , la
vie du père de son enfant. 0 douleur inconnue, réservée à ses
cheveux blancs I douleur qui le perce de part en part; lui,
vieux corps de fer, à l'épreuve du feu et de la balle ! 0 rage
d'un pardon arraché par les larmes d'une fille chérie.' N'im-
porte , il trouve dans son amour pour sa fille , dans son cœur
de père , chef-d'œuvre des cieux , une force qu'il ne soupçon-
nait pas; il dévorera son injure , il boira sa honte , il mangera
sa vengeance , dût-elle l'étouffer. — Il fera plus , il demandera
pardon de l'outrage qu'il a reçu. — Partez , dit-il à son gen-
dre, mais partez vite I — Mais Arthur n'entend pas, sa passion
l'aveugle , l'adultère le rend sourd. Il demande un délai.
Eh ! qu'avcz-vous donc encore à lui dire ? s'écrie le vieillard
avec une explosion terrible. — A qui ? — A celle que ni vous
ni moi ne pourrons plus nommer en face l'un de l'autre. Et
alors il faut le voir se dresser de toute la hauteur de son sque-
lette osseux , foudroyer par des tonnerres de malédictions le
jeune fat qui embrasse ses genoux, et lui prouver qu'il pourrait
le briser comme verre.
Je ne connais rien au théâtre de plus beau que cette scène.
Je ne connais rien de plus terrible que la colère d'un vieillard
dans la bouche de Bocage. Il m'a épouvanté !
Mais bientôt tombe tout ce courroux ; car, voyez-vous , il
faut qu'il se sépare de sa fille , de son unique enfant ! Ce n'est
pas assez pour son gendre de lui avoir ravi l'amour de sa femme,
il faut qu'il le prive des baisers de sa fille ; c'est à fendre le
cœur de voir les étreintes , les sanglots de ces deux êtres, tous
deux si purs , tous deux si misérables , l'un par le crime de sa
femme , l'autre par l'abandon de son époux , et tous deux par
la nécessité de leur séparation ! C'est à fendre le cœur de voir
ce vieux soldat tout-à-l'hcure si dur , si affamé de ventreance .
si altéré de sang , maintenant pleurer couune une femme ,
conune un père !
Et puis, tout est fini. — Il est seul, seul à présent, lui tout-
à-l'hcure si heureux I si entouré d'amour !.. Il est seul, car il
n'a jilus que son épouse; il est seul , pour avoir cueilli la rose
de Naples. Le terrible , le brave guerrier , tout mitraillé par
les combats de géans , sorti vivant du feu de vingt batailles ,
salamandre de l'incendie de Moscou, est venu se brtîler au
cœur d'une femme. \ érilé I
Tout sert Bocage dans ce rôle , pour en faire un tvpc idéal ;
tout, jusqu'à ses défauts. C'est bien la longue charpente d'un
vieux général de l'empire , amincie , ossifiée par la souffrance
physique , croulant sous le poids de la souffrance morale.
Quant à la jeune actrice qui pleure si bien avec lui , qui
m'a fait lant de mal , et dont j'ignore le nom, elle doit remer-
cier Dumas de l'avoir extraite de la raine; c'est un diamant qu'il
a pcli , et qui a gagné cent pour cent depuis qu'il l'a mis en
circulation. E. L.
I
I
Des suis.
l Bocage et Atlulpbe , par Alf. JoUANNOT.
( Ma euiade . par GAVÂHM.
L'ARTISTE.
37
6mur-:Hrt0.
OB LA NÉCESSITÉ DES RE\Ol}VELLEMEIVS AU SALO\
PROCIIAIIV.
Tous les ans , à l'époque du Salon , on fait grand bruit du
privilège accorde aux membres de l'Institut, aux pensionnaires
de Rome et aux vieilles re'putations , ou même aux réputa-
tions vieillies ; on miirmufe contre le délai dont ils profitent
pour achever à loisir ce qu'ils ont commence' quelques jours
avant 1 ouverture de l'exposition. On se plaint quelquefois avec
amertume de la prérogative académique comme d'une injustice
criante, d'une scandaleuse usurpation, d'une violation mani-
feste et impardonnable du droit commun.
Or, à ce qu'il semble , on a jusqu'ici confondu dans ces rc'-
cnminations animées deux questions bien distinctes à notre avis;
à savoir la question de droit et la question de fait; en même
temps qu'on niait la légitimité du privilège, on déclarait, sans
examen , que les renouvcllemens devaient être proscrits ge'ne'-
ralement et sans aucune exception.
Nous essaierons de sc()arer nettement les deux questions , et,
contre l'avis gênerai , nous tàdicrons d'e'tablir la nécessite' des
rcnouvellemens au Salon prochain.
Quant au privilège , nous l'abandonnons de grand cœur à
ceux qu'il blesse et qui no peuvent y atteindre. Nous ne croyons
pas qu il existe dans les arts d'autre supériorité admissible que
celle de l'invention et du talent; nous ne croyons pas que
M. Horace Vernet, ou M. le comte de Forbin, puissent raison-
nablement prétendre à jouir d'un avantage qu'on refuserait à
Decamps ou à Eugène Lsabey. Dans le cas où les exceptions se-
raient admises, nous serions les premiers à proclamer haute-
ment l'injustice; le droit général est évident et ne souffre au-
cune contestation.
Venons au fait. Le Salon doit durer deux mois , c'est-à-dire
que les curieux, bs oisifs, les connaisseurs, les artistes, les
acheteurs, pourront faire au Louvre soixante visites, en sup-
posant qu'ils ne perdent pas un seul jour ; or, dans le cas où le
nombre des ouvrages admis cette année s'élèverait à deux mille,
a peu près la moitié de ceux admis l'année dernière , croyez-
vous qu'un pareil nombre d'ouvrages, exposés à la fois et d'un
seul coup , soumis tous ensemble et le même jour à l'attention et
a la critique, ne se portent pas un mutuel dommage? Gioycz-
vous qu'ils ne gagneraient pas à ètie vus et jugés successive-
ment, à huit jours, ;i quinze jours de distance?
Cette (piestion , sérieusement posée , ne saurait avoir deux so-
lutions. 11 est évident, pour peu qu'on y réllccliisse , que les
sensations , mî-nie les plus vives et les plus distinctes , en se
multii)liant triq) rapidenieut , finissent par se combattre et s'é-
teindre mutiieilement. Il est éviilent que les plus beaux et les
plus grands ouvrages , contemplés à la même heure , détruisent
à noire insu , par la simultanéité des impressions , l'action qu'ils
devraient produire.
TOME III. 4' Uvmi.SQN.
Si la lettre de l'avis circulaire publié dans les Journaux par
M. le comte de Forbin était fidèlement exécutée , ce qui ne sera
pas , je l'espère , puistjue tous les ans les mêmes protestations
se renouvellent et sont régulièrement violées ; si tous les ou-
vrages admis le i5 avril prochain demeuraient au Ixmvre jus-
qu'au r'' juillet, et ne cédaient la place à aucun ouvrage nou-
veau , ce serait pour l'art et le public un malheur très-réel ;
les peintres et les statuaires auraient à déplorer la plus grande
calamité qui puisse les frapper, l'indifférence et la satiété.
Au bout de huit jours, tout le monde serait las du Salon,
tout le monde se vanterait d'avoir tout vu ; et corame on aurait
la certitude de ne rien apercevoir de nouveau en retournant au
Louvre , le Salon ne serait bientôt plus qu'un désert ; à peine si
quelques hommes sérieux, convaincus de la nécessite des visites
et des études successives, auraient assez de bon sens et de pré-
voyance pour ménager leurs plaisirs, et ne voir dans chacune
de leurs matinées qu'un petit nombre de toiles.
Mais il ne faut pas espérer que le public apporte jamais au
Louvre cette sage disposition; car le public se compose , avant
tout, de curieux qui cherchent avec avidité une distraction,
quelle qu'elle soit. N'attendez pas qu'il introduise dans ses pro-
menades au Salon une sage économie , une lenteur sévëre et in-
dispensable à la critique ; n'attendez pas qu'il partage sa curio-
sité, à dificrens inter^'alles, entre les peintres qui suivent des
voies diverses ; qu'il étudie au commencement de la semaine
l'agonie des paysagistes de l'ancienne école, ou les efforts im-
piiissans de l'école romaine ; qu'il réserve les jours suivans à
l'école nouvelle qui se fonde, et dont l'avénemcnt définitif ne
peut long-temps tarder.
L'artiste et le critique sauront bien ne pas se presser, ne
voir un jour que ce qu'il faut pour sentir et juger nettement;
ils se garderont bien d'observer dans la même matinée les in-
ventions encyclopédiques d'Horace Vernet, les jiortraits inani-
més d'Hersent , et les délicieuses miniatures de m.idame de
Mirbel ; ils comprendront que de pareils ouvrages ne doivent
pas être examinés en même temps.
Mais le public n'est pas si délicat ni si réfléchi; quoi qu'il
arrive , il court au plus pressé ; il veut tout voir à la fois ; sou-
vent il arrive qu'il n'a rien vu, après avoir beaucoup et long-
temps regardé. Il répondrait volontiers aux questions qu'on lui
adresse connue fit un touriste à qui on demandait son avis sur
un Velasquez : « .le ne sais pas précisément ce que j'en pense;
mais cependant je dois le connaître , car Je connais toute la ga-
lerie. »
Je crois donc^u'il serait positivement avantageux de renou-
veler le Salon, au moins deux fois par mois : de cette manière,
tout le monde y gagnerait. Les ouvrages importans , qui ne sont
jamais en grand nombre , étudiés séparément, seraient mieux
appréciés ; la discussion qu'ils feraient naître ne serait pas si
hâtive ni si confuse ; on ne jugerait pas coup sur coup une vue
de Normandie et une scène historique. Comme on ne serait pas
blasé d'avance, on entrerait volontiers et h loisir dans les inten-
tions de l'auteur; on assouplirait son goût et sa pensée au goût
et h la pensée du peintre ; on se ferait simple et tranquille de-
vant les études de M. Jadin; on lui pardonnerait presque la
4
38
L'ARTISTE.
froideur de ses compositions en faveur de l'exactitude conscien-
cieuse qui s'y révèle ; on s'étonnerait avec raison de tous les de'-
tails que l'œil découvre successivement , et dont l'imitation , bien
que peu animée, est au moins singulièrement fidèle.
Et comme on ne sauterait pas brusquement d'une toile à une
autre , quand on arriverait devant les beaux dessins de M. Ali-
gny, qui ressemblent si peu à sa peinture , on retrouverait pour
les juger d'autres ide'es et d'autres souvenirs.
Les deux liommes qui dominent aujourd'hui la peinture ,
qui repre'scntent personnellement les deux manières les plus
distantes et les plus opposées , mais qui tous deux sont assurés
de la même durée, sinon de la même popularité , MiM. Ingres
et Delacroix , gagneront , je n'en doute pas , à n'être pas jugés
le même jour et à la même heure.
L' Homère et l'Evéqiie de Liège , qui réalisent l'antagonisme
pittoresque le plus parfait , ne veulent pas être analysés d'après
les mêmes principes ; car entre ces deux magnifiques poèmes il
existe le même et immense intervalle qu'entre l'Iliade et le Pè-
lerinage ; c'est la lutte du génie antique et du génie moderne.
M. Ingres lient par plusieurs côtés aux temps de la Grèce hé-
roïque; il est peut-être cl plutôt sculpteur que peintre j il se
préoccupe exclusivement des lignes et des formes , et néglige
volontiers l'animation et la couleur. On peut croire et dire sans
injustice que son plafond rappelle les bas-reliefs du Partliénon,
mais ne témoigne d'aucune parenté avec les loges du Vatican.
Le ton général de cette composition gigantesque mérite , je crois,
le même et sérieux reproche que le Jugement de Michel-Ange.
M. Delacroix, au contraire, sacrifie sans répugnance les ri-
gueurs et les exigences du dessin aux nécessités du drame
qu'il compose et qu'il exprime; sa manière, moins chaste et
moins recueillie , plus ardente et plus animée , préfère souvent
l'éclat de la couleur à la pureté des lignes.
Il y aurait donc plus d'un inconvénient à comparer les deux
peintres que nous venons de nonmier , autrement que parla
pensée. Le parallèle qui peut avoir sa valeur et sa portée doit
se faire tout entier dans la conscience; mais les yeux ne doi-
vent pas regarder à la même heure V Odalisque et la Liberté.
Il faut donc souhaiter que le Martyre de saint S/mpho ien
et la Bataille de Nancy se succèdent pour ne pas se nuire.
Et si l'on objectait aux renouvellemcns que je propose et que
je demande que les derniers venus auront profilé du temps
qu'on leur laisse au détriment de ceux qui les auront précédés,
je répondrai, comme Alceste à propos du sonnet, que le temps
ne fait rien à l'affaire; qu'un tableau n'est pas excellent par cela
seul que l'artiste a dépensé sur sa toile une année ou davan-
tage ; que tel peintre peut , en moins de trois mois, achever un
tableau de vingt pieds et n'y rien omettre d'important, tandis
qu'un autre aura besoin de quinze mois pour arriver au même
résultat. Ainsi , pour peu qu'on veuille avoir égard au droit gé-
néral qui doit être respecté dans tous les cas, pour peu que
tous les peintres puissent , sans aucune exception , concourir au
renouvellement , la raison et le goût y trouveront leur compte.
Mais je ne veux pas quitter le sujet sans montrer que les pré-
cédentes remarques s'appliquent plus rigoureusemeni encore à
la sculpture. Puisque les salles consacrées à l'exposition des sta-
tues sont d'une médiocre étendue et ne peuvent contenir qu'un
nombre assez restreint de compositions , il est juste et naturel
que la date de l'ouverture du Salon ne soit pas un motif d'ex-
clusion pour les statuaires qui n'auraient pas , à cette époque ,
acheté ce qu'ils ont commencé ; car, on le sait , l'exécution d'un
groupe ou d'un bas-relief, ou même seulement d'un buste,
exige , dans les mains du plus habile praticien , un travail de
longue durée ; une statue ne s'improvise pas , même sous les
mainâ de Michel-Ange ou de Puget. Avant que la pensée de
l'artiste ait trouve dans le marbre un docile et fidèle interprète,
les jours et les mois s'écoulent; et n'y aurait-il pas injustice fla-
grante à retarder d'une année l'éloge pu le blâme dus à un œu-
vre , parce que le ciseau aura mis quelques semaines de plus à
terminer une tète ? Faudra-t-il que le statuaire se décourage et
attende , parce qu'il n'aura pas ciselé assez vite le pli d'un
manteau?
Que s'il arrivait que le Salon de cette année offrît les mêmes
scandales et les mêmes anomalies que l'année dernière , qu'on
reçût d'emljlée un tableau ou une statue à cause de telle ou telle
signature , tandis qu'on répudierait le même jour un nom in-
connu , nous blâmerions l'exception , mais sans nier le prin-
cipe.
fittcVrtturf.
LA TRANSACTION.
(suite.)
§11-
i.A RÉSDKnECTioN. (Suite.)
— Enfin , monsieur, dit le colonel Chabert en conti-
nuant, le jour même où , a Stuttgard , l'on me jeta sur le
pavé comme un chien, je rencontrai le maiéchal-des-logis
dont je vous ai déjà parlé. Le camarade se nommait Bou-
lin. Le pauvre diable et moi faisions la plus belle paire de
rosses que j'aie jamais admirée. Je le vis a la promenade.
Il mendiait. Si je le reconnus, il lui fut impossible de de-
viner qui j'étais... Nous allâmes ensemble dans un café
borgne; et, lorsque je me nommai , la bouche de Boulin
se fendit en éclats de rire comme un mortier qui crève...
Sa gaieté , monsieur, me fil un mal affreux ! Elle me ré-
vélait sans fard tous les changemens qui étaient survenus
en moi!.. J'avais plutôt l'air d'être un marchand d'allu-
mettes que d'être un comte de l'empire!... J'étais donc
méconnaissable pour l'œil du plus humble et du plus re-
connaissant de mes amis ! J'avais sauvé la vie à Boulin ; j
mais c'était une revanche : je la lui devais.
L'ARTISTE.
59
Je ne vous dirai pas comment il me rendit ce service.
La scène eut lieu en Italie, à Ravenncs; et la maison où
il m'empôcha d'être poignardé n'était pas une maison l'ort
décente ; mais alors, je n'étais pas colonel, j'étais simple
cavalier connne Boutin. Heureusement cette histoire com-
portait des détails qui ne pouvaient être connus que de
nous seuls; et, quan(ye les lui rappelai, son incrédulité
diminua. Je lui contai les accidens de ma bizarre exis-
tence; et quoique mes yeux, ma voix, fussent, me dit-il,
singulièrement altérés, que je n'eusse plus de cheveux ,
plus de dents, plus de sourcils, que je fusse blanc de poil
comme un Al])inos, il finit par retrouver son colonel
dans le jnendiaut , après nn'lle interrogations auxquelles
je répondis victorieusement.
Alors il me raconta ses aventures. Elles n'étaient pas
moins extraordinaires que les nn'ennes. Il revenait des
confins de la Chine, où il avait voulu pénétrer, après s'ôlre
échappé de la Sibérie. Il m'apprit tous les désastres de la
campague de Russie, et la récente abdication de Napo-
léon... Cette nouvelle est une des choses qui m'ont fait le
plus de mal !...
Nous étions deux débris curieux , car nous avions bien
autant roulé que les cailloux de la mer!
Enfin, étant plus ingambe que moi, Boutin se chargea
d'aller ii Paris le plus lestement possible, pour instruire
Ift "'^ femme de l'état dans lequel je me trouvais... J'écrivis
'" ù madame Chabert une lettre bien détaillée.... C'était la
quatrième!... monsiein- !...
Si j'avais eu des parens , tout cela ne serait peut-être
pas arrivé; mais je suis un enfant d'hôpital, un soldat
qui, pour patrimoine, n'avais que du courage; pour fa-
mille, tout le monde, la patrie, le bon Dieu.. Je me
trompe ! . . . j'avais un père. ... — c'était l'empcrein- ! . . .
Mais, après tout, les événemens politiques justifiaient le
silence de ma fennnc!...
Boutin partit. Il était bienheureux, lui !.. Il avait deux
ours blancs supérieurement dressés, qui le faisaient vi-
vre ; mais je ne pouvais pas l'accompagner... mes dou-
leurs ne me laissaient pas faire de longues routes.
Je pleurai , monsieur, quand nous nous séparâmes ,
après avoir marché aussi long-temps que mon état put me
le permettre en compagnie de ses ours et de lui.. Mais, a
Carisrue, j'eus un accès de névralgie a la tète, et je restai
six semaines sur la paille , dans une auberge ! . . .
IH. ^'^ "^ finirais pas , monsieur , s'il fallait vous raconter
Iv '""* '"^^ malheurs de ma vie de mendiant; les souffrances
morales font, certes, pâlir les douleurs physiques, mais
elles excitent moins de pitié.... Je me souviens d'avoir
pleuré devant im hôtel de Strasbourg où j'avais jadis
donné une fête , et où je n'obtins pas même un morceau
de pain!...
Ayant déterminé strictement , de concert avec Boutin,
l'itinéraireque je devais suivre, j'allais à chaque bureau
de poste demander .s'il y avait une lettre et de l'argent
pour moi ; mais je vins jusqu'il Paris sans avoir rien
trouvé. Que de désespoire j'ai dévorés!...
— Boutin sera mort!... me disais-je. . ,
En effet, le pauvre diable avait succombé "a Water-
loo ; je l'appris plus tard et par hasard... Sa mission au-
près de ma femme fut sans doute infructueuse...
Enfin j'entrai a Paris en même temps que les cosa-
ques... Je n'avais ni souliers aux pieds, ni argent dans nia
poche; mes vêlemens étaient en lambeaux; et, la veille
de mon arrivée, forcé de bivouaquer dans les bois de
Claye , je fus repris de je ne sais quelle maladie en traver-
sant le faubourg Saint-Martin... Je tombai presque éva-
noui , a la porte d'un marchand de fer Je me réveillai
dans unlit a l'Hôtel-Dieu... L'a, je restai pendaiitunmois
assez heureux ; je fus bientôt renvoyé. J'étais sans argent,
mais bien portant, et sur le bon pavé de Paris... J'allai
promptcmcnt rue du Mont-Blanc, où ma femme devait être
logée dans un hôtel a moi ; mais mon hôtel était démoli :
des spéculateurs en avaient fait plusieurs maisons... Ne
sachant pas que ma femme était mariée "a M. Ferraud, je
ne pouvais obtenir aucun renseignement. Enfin je me
rendis chez uu vieil avocat qui, jadis, était chargé de
mes affaires; mais il avait cédé sa clientèle a un jeune
homme. Celui-ci m'apprit, à mon grand étonnemcnt,
l'ouverture de ma succession, sa liquidation , le mariage
de ma femme, la naissance de ses deux enfans; et quand
je lui dis être le colonel Chabert, il se mit à rire si fran-
clienieut que je le quittai , pensant a ma détention de
Stuttgard ; et ne voulant pas la recommencer à Charen-
ton, je résolus d'agir avec prudence. Alors, monsieur,
sachant où demeurait ma femme , je m'acheminai Tcrs
son hôtel , le cœur plein d'esjwir...
— Eh bien ! dit le colonel avec un mouvement de
rage concentrée, je n'ai pas été reçu lorsque je ine fis
annoncer sous un nom d'emprunt, et je fus consigné a
sa porte le jour où je voulus arriver jusqu'à elle en don-
nant le véritable ! . . .
Je suis resté pendant des nuits entières, collé contre
la borne de sa porte cochère , pour voir la comtesse ren-
trant du bal ou du spectacle, au matin.... Mon regard
plongeait dans cette voiture qui passait devant mes yeux
avec la rapidité de l'éclair , et je voyais a peine celle
femme qui n'est plus a moi!...
— Oh! dès ce jour, j'ai vécu pour la vengeance!...
cria le vieillard d'une voix sourde en se dressant tout à
coup devant M'' Derville!.... Elle sait que j'existe !....
40
L'ARTISTE.
Elle a reçu de moi, depuis mon retour, deux lettres écri-
tes par moi ! Si elle ne m'aime plus ; moi , je l'aime
et je la déteste !... je la veux et je la maudis !... Elle n'a
pasd'ame!... Elle me doit sa fortune , son bonheur!...
Eh bien ! elle ne m'a pas seulement fait parvenir cent
sous par une main tierce.... £lle! Elle! — Mais —
patience !...
A ces mots , le vieux soldat retomba sur sa chaise , et
redevint immobile
Maître Derville resta silencieux, occupé a contempler
son client.
— L'affaire est grave!... dit -il enfin machinalement.
Même en admettant l'authenticité des pièces qui doivent se
trouver à Heilsberg*, il ne m'est pas prouvé que nous
puissions triompher.
— Oh !.. . répondit froidement le colonel , en relevant
la tête par un mouvement de fierté , si je succombe , je
saurai mourir, mais en compagnie.
La, le vieillard avait disparu. Les yeux du malheureux
brillaient, rallumés aux feux du désir et de la ven-
geance...
— Il faudra peut-être transiger, dit l'avoué.
— Transiger I . . . répéta le colonel Chabert. Suis-je ou
ne suis-je pas ?. . .
— Monsieur, reprit l'avoué , vous suivrez , je l'espère ,
mes conseils Votre cause sera ma cause — Vous vous
apercevrez bientôt de l'intérêt que je prends a votre situa-
tion, presque sans exemple dans les fastes judiciaires
En attendant , je vais vous donner un mot pour mon no-
taire; il vous remettra, sur votre quittauce, cinquante
francs tous les dix jours; car il ne serait pas convenable
que vous vinssiez chercher ici des secours ; si vous êtes le
colonel Chabert , vous ne devez être a la merci de per-
sonne; je donnerai a ces avances la forme d'un prêt.
Cette dernière délicatesse arracha deux laimes au vieil-
lard
M. Derville se leva brusquement et passa dans son ca-
binet. Il n'était peut-être pas de costume qu'un avoué
parût s'émouvoir. Bientôt il revint avec une lettre non
cachetée , et lorsque le colonel Chabert la tint entre ses
doigts, il sentit une pièce d'or a travers le papier...
— Voulez-vous me désigner les actes, me donner le
nom de la ville, du royaume..., dit l'avoué.
Le soldat dicta les renseignemens, vérifia l'orthographe
des noms de lieu; puis, prenant son chapeau d'une main,
' Daas le premier article , Kreislaw a élu rais par inadver:ancc au
lieu d'HeiUberg, et Ferrand pour Ferraud.
il regarda maître Derville, et, lui tendant l'autre main,
une main calleuse , il lui dit d'une voix simple :
— Ma foi, monsieur, après celui qui m'apprit a écrire,
et après l'empereur vous êtes l'homme auquel je de-
vrai le plus... Vous êtes un brai'e...
L'avoué frappa dans la main du colonel , le reconduisit
jusque sur l'escalier, et l'éclaira...
— Boucard ! . . . dit M'= Derville "a son premier clerc ,
je viens d'entendre une histoire qui me coûtera peut-être
vingt-cinq louis !... Si je suis volé, je ne regretterai pas
mon argent. . . j'aurai vu le plus habile comédien de notre
époque.
Quand le colonel se trouva danslarueet devant un ré-
verbère, il fit glisser la pièce de vingt francs que l'avoué
lui avait donnée, et la regarda pendant un moment a la
lumière.
Il revoyait de l'or pour la première fois depuis neuf
ans!
— Je vais donc fumer des cigares!., se dit-il.
§111.
LES DEUX VISITES.
m
Quatre mois environ après la consultation faite nui-
tamment par le colonel Chabert chez M^ Derville , le no-
taire chargé de payer la demi-solde que l'avoué faisait à
son client vint pour affaire dans l'étude de celui-ci,
auquel il réclama six cents francs donnés au vieux mili-
taire.
— Tu entretiens donc l'ancienne armée?,... lui dit en
riant le notaire.
— Je te remercie , mon cher maître, répondit Der-
ville, de me faire penser k cela. — Je n'ai que pour vingt-
cinq louis dephilantropie... J'ai peur d'être dupe de mon
patriotisme
Au moment où Derville achevait cette phrase, il vit
sur son bureau les paquets que son maître clerc y avait
mis; et, ses yeux furent frappés k l'aspect des timbres
oblongs, carrés, triangulaires, rouges, bleus, apposés
sur une lettre par les postes prussienne, autrichienne et
bavaroise.
— Mais , dit- il en riant, voici le dénouement de la co-
médie....
Il saisit la lettre, l'ouvrit , mais elle était écrite en al-
lemand.
— Boucard!.... cria-t-il.
Le maître clerc parut....
— Allez vous-même , reprit Derville , faire traduire
cette lettre et revenez promptement
I
I
L'ARTISTE.
Ai
Le notaire de Berlin auquel maître Derville s'était
adressé lui annonçait que les actes dont il lui avait de-
mandé les expéditions lui parviendraient (jnelques jours
après cette lettre d'avis. — Toutes les pièces étaient par-
faitement en règle, et revêtues de toutes les légalisations
nécessaires. Eu outre, il lui mandait qu'il exislail a Prus-
sich-Eylau plusieurs témoins des faits, consacrés par le
procès-verbal le plus important, et entre autres la femme
h laquelle M. le comte Chabert devait la vie....
— Ceci devient sérieux !.... s'écria Derville. Puis re-
gardant sur la première quittance donnée au notaire par
le colonel l'adresse qu'il y avait indiquée, il résolut d'al-
ler immédiatement lui annoncer l'arrivée des pièces....
Le comte Chabert demeurait rue d'Orléans-Saint-Mar-
cel, où il habitait une de ces espèces de tanières qui se
trouvent dans les faubourgs de Paris. — C'était ime ma^-
sure étroite, petite, bâtie jadis avec de vieux décombres.
— Un nourrisseur l'occupait tout entière. La cour était
remplie de fumier; des poules y coquctaient; il y avait
deux toits h porc ; les cochons vaguaient en liberté; des
lapins enfermés y faisaient de nombreuses familles sous
la protection d'un grillage rouillé.
L'aspect de celte cour, vue par une mauvaise porte a
claire-voie, formait un de ces tableaux parisiens dont rien
ne saurait donner une idée aux étrangers ou aux provin-
ciaux. Il faut avoir soi-même bien étudié ces arbres grêles,
ces vignes hautes qui cherchent de l'air comme des pri-
sonniers assis sur leurs croisées grillées, avoir admiré ces
grands vases de fer-blanc bossues, ce cheval pacifique
dont la race ne se trouve que dans les faubourgs de Paris ,
ces loques trouées qui servent à essuyer les pots "a crème,
et qui sèchent au soleil...., puis ces gamins de faubourg
nichés dans la paille, accrochés sur une porte comme des
lierres, et la couleur des murailles lézardées, et les portes
disloquées, pour comprendre parfaitement la poésie par-
ticulière îï ces paysages parisiens ; scènes curieuses qui
s'opposent si brusquement au spectacle du luxe, aux
débauches, aux scènes fantastiques des fabrications qui
se cachent dans les rues sombres du Plàtre-Saint-Avoie ,
Ogniard, de Venise , etc
L'avoué trouva difficilement son client; car la maison
était restée sous la protection de trois gamins insoucians.
L'un , grimpé sur le faîte d'une charrette cliargée de four-
I rage vert, jetait des pierres dans un tuyau de cheminée
i delà maison voisine, espérant qu'elles y feraient quelque
dégât ; l'autre tourmentait un cochon , et le troisième se
roulait dans la paille au soleil , comme un animal en li-
Iberté.
Quand Me Derville leur demanda où demeurait
M. Chabert, tous trois le regardèrent avec une stupidité
I
spirituelle s'il est permisd'allirr ces deux mots; mais ils
ne répondirent pas.... Me Derville commença par réi-
térer poliment ses questions; mais l'air narquois des troi.s
drôles l'ayant impatienté, il leur dit de ces injures plai-
santes que les jeunes gens se croient le droit d'adresser aux
enfaus...
Les gamins rompirent le silence par un rire brutal ; et
la voix de Derville grossissant, le vieux colonel, qui
l'entendit , sortit alors d'une petite chambre basse située
entre la laiterie et les chambres habitées probablanent par
le nourrisseur et sa femme. Le soldat apparut sur le seuil
de la porte avec un flegme militaire inexprimable. — Il
avait "a la bouche une de ces pipes noblement culottées (car
telle est l'expression technique des fumeurs) , nue de ces
humbles pipes de ten-e blanche nommées brûle-gueule....
Il leva la visière d'une épouvantable casquette huileuse ;
et, apercevant l'avoué tout "a coup, il marcha sur le fu-
mier, vint à lui , en ôtant sa casquette, en montrant son
crâne sans perruque; puis, d'une voix amicale, il cria
aux gamins :
— Silence dans les rangs ! . . . .
Les enfans gardèrent un silence respectueux qui an-
nonçait l'empire exercé sur eux par le vieux soldat.
— Pourquoi ne m'avez vous pas écrit? — dit-il a
Me Derville. — Allez le long du mur, il y a un chemin
pavé s'écria-t-il en remarquant l'indécision de l'a-
voué, qui ne voulait pas se mouiller les pieds dans le fu-
mier....
Alors, sautant de place en place, Derville arriva sur
le seuil de la porte par où le colonel était sorti ; mais le
comte Chabert parut désagréablement affecté d'être obligé
de recevoir son avoué dans cette chambre —
En effet, Derville n'y aperçut qu'une seule chaise. Le
lit du colonel consistait en quelques bottes de paille, sur
lesquelles la charité de son hôtesse avait étendu deux ou
trois lambeaux de ces vieilles tapisseries, ramassées je ne
sais où , dont se servent les laitières pour garnir les bancs
de leurs charrettes.
Le plancher était tout simplement en terre battue jon-
chée de paille fraîche. Comme les murs salpêtres, ver-
dâtres, fendus, devaient répandre de l'humidité, la proi
contre laquelle couchait le colonel était tapissée par une
natte de paille. Le fameux carrik pendait à un clou ;
deux mauvaises paires de bottes gisaient dans un coin : du
reste, nul vestige de linge; mais sur la table vermoulue,
les Bulletins de la Grande-Armée réimprimés par PI»r<<VY7x''
cher.
La physionomie du colonel était calme , sereine^^Vf» •^kr?'^
poir qu'il avait conçu depuis sa visite chez M« lMi»>'l»**-i^^
et qui paraissait l'avoir soutenu jusqu'alors, se
>i5
L'ARTISTE.
avoir changé le caractère de ses traits. Il était moins
vieux, moina cassé, mieux portant.
— La fumée de la pipe vous incommode-t-elle? dit-il,
en tendant a son avoué la chaise a moitié dépaillée.
— Non , répondit celui-ci ; mais , colonel , vous êtes
horriblement mal ici ! . . .
Cette phrase fut arrachée a Derville par deux ré-
flexions tristes qui lui vinrent a l'esprit , réflexions dictées
sans doute par la défiance naturelle aux avoués , et par la
déplorable expérience que leur donne de bonne heure les
combats moraux auxquels ils assistent.
— Voila un homme qui aura certainement employé
mon argent k satisfaire les trois vertus théologales des
vieux troupiei-s, le jeu , le viu et les femmes !
— C'est vrai ! . . . monsieur. 11 n'y a pas de luxe ici !.. .
C'est un bivouac tempéré mais. . . .
Ici le soldat lança un regard profond h l'homme de
loi.
— Mais, reprit-il, je n'ai fait de tort a personne ; je
n'ai jamais repoussé personne!... et je dors tranquille!..
L'avoué songea qu'il y aurait peu de délicatesse a de-
mander compte à son client des sommes qu'il lui avait
avancées ; et alors il lui dit :
— Vous n'avez donc pas voulu venir dans Paris ? —
Vous y auriez vécu "a bon marché, cependant ; car il y a^
au centre des ressources
— C'est encore vrai !... répondit le colonel; mais ces
braves gens m'avaient recueilli, nourri depuis un an
Le père de ces trois gamins est un vieux égyptien qui a
vu les Pyramides'... Je n'ai pas encore fini d'apprendre
a lire a ses marmots... Il y aurait eu de l'ingratitude à
les quitter
— Il aurait bien pu vous mieux loger, pour votre ar-
gent....
— Bah !.. dit le colonel, ses enfans couchent aussi sur
la paille ! . . . Lui et sa femme n'ont pas un trop bon lit. . . .
Ils sont gênés, voyez-vous!... Ils ont pris un établisse-
ment au-dessus de leurs forces !... Mais si je recouvre ma
fortune ! . . . Enfin .... — ■ Suffit !
— Colonel , je dois recevoir demain ou après vos
actes d'Heilsberg, et j'ai d'excellentes nouvelles. Votre
libératrice vit encore ! . . .
— S argent ! . . . Dire que je n'en ai pas ! . . .
Et il jeta par terre sa pipe ! ... — Une pipe culottée /. . .
' Les soldats appellent ceux qui survivent à Texpédilion d'Egypte
des égjpiiem.
une pipe précieuse!... mais c était par un geste si na-
turel ! par un mouvement si généreux !
— Colonel, j'ai bien réfléchi 'a votre affaire ; et je crois
une transaction plus sûre que le procès... Aussi vais-je
voir aujourd'hui même madame la comtesse Feriaud. Ce-
pendant je n'ai pas voulu faire cette démarche sans vous
en prévenir. .
— Allons ensemble chez elle...
— Non, dit l'avoué, vous pourriez y perdre votre pro-
cès... Songez que le point de droit de votre cause est en
dehors du code; il ne peut être jugé par les juges que
comme jugent les jurés C'est une question de con-
science ; vous aurez contre vous votre femme et son mari,
deux personnes puissantes, qui pourront influencer les
tribunaux. — Le procès a des éléinens de durée : l'on dis-
cutera vos actes ; il y aura dix ou douze questions préli-
minaires, qui, toutes, iront contradictoirement jusqu'il
la cour suprême... Vous aurez le temps de vieillir. — Et
comme il est fort douteux que les tribunaux vous accor-
dent nae proi'isioH, ce procès vous usera...
— Le malheur ne m'a pas détruit ! . . . répondit le colo-
nel Mais allez chez ma femme !.. . j'ai confiance en
vous
La-dessus , le comte Chabert accompagna M^ Derville
jusqu'à la porte de la rue.
A peine l'avoué avait-il fait quelques pas pour aller
rejoindre son cabriolet , qu'un homme en costume de
Dourrisseur l'accosta :
— Monsieur, vous êtes sans doute parent de M. Cha-
bert... Je voudrais vous proposer une chose pour lui...
Pour lors, nous l'avons donc ramassé, le pauvre cher
homme, mourant de faim... Nous venions de m' établir,
moi et ma femme, et nous avions acheté notre fonds,
quoique nous fussions sans le sou ; mais avec de l'écono-
mie, que je médisais, je paierai... J'ai fait donc des billets
a mon vendeur, dont le dernier, de six cents francs , est
échu il y a dix jours... Et quand j'ai retiré le colonel je
lui ai dit que tout ce que nous pouvions faire c'était de lui
donner du pain et du lait... Nous n'avions que cela
nous autres... Pour lors, il nous dit qu'il serait riche un
jour, et qu'il nous tiendrait compte de son logement et de
sa nourriture... Vous lui avez, a ce qu'il paraît, avancé
de l'argent sur sa fortune. . . pas vrai ?. . . Eh bien ! mon-
sieur, il a su, par les voisins, que nous n'avions pas le
premier sou de notre billet , et le vieux grognard , sans
rien dire, a amassé ee que vous lui donniez, a guetté le
billet, l'a payé et me l'a rendu. — Que ma femme et moi,
sachant qu'il n'avait pas de tabac , ce pauvre vieux , et
que c'est ce qui le prive le plus, nom, mille noms de
I
L'ARTISTE.
43
I
I
uonis de Dieu ! nous en avons joliment bisqué ! . . . Donc,
je voudrais vous proposer de nous prêter, vu qu'il nous
a dit que vous étiez un brave homme, une centaine d'écus
sur notre établissement, afin que nous lui fassions faire
des habits, meubler sa chambre; parce que, voyez-vous,
l'ancien nous a endettés et vexés! Ce n'est pas deux
méchantes tasses de crème et un morceau de pain , que
nous lui donnions de bon cœur, entendez-vous ce
n'est pas le loyer de sa chambre... qui valent six cents
francs... Cela nous embête !... Aussi , foi d'honnête hom-
me, aussi vrai que je m'appelle Louis Vergniaud, je
m'engagerais plutôt que de ne pas vous rendre cet ar-
gent-la....
Derville regarda le nourrisseur, fit quelques pas en ar-
rière pour revoir la maison , la cour, les fumiers , l'étable,
les lapins , les eufans ; et mille pensées lui passèrent par
la tête.
— Te grises-tu quelquefois , mon vieux ?...
— Ma foi, monsieur, par-ci, par-la... Il faut bien
rire ! . . .
— Hé bien , j'en suis bien aise!... Va , lu auras tes
ceulécusl... et plus même... Mais cène sera pas moi
qui te les donnerai. Le colonel sera bien assez riche pour*
t'aider, et je ne veux pas lui en ôter le plaisir...
— Cela sera-t-il bientôt ?. . .
— Mais oui...
— Ah ! j'en suis joliment content pour lui I...
Et la figure tannée du nourrisseur sembla s'épanouir...
M. le comte Ferraud demeurait rue de Vaicnnes, et
habitait un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Ger-
main. Simple maître des requêtes sous Napoléon, M. le
comte Ferraud avait dû les bonnes grâces du maître au
nom qu'il portait , et a son mérite qui était réel ; mais
sous la restauration sa fortune politique s'accrut très-ra-
pidement.
Il avait suivi Louis XVIII h Gand. Au second retour,
il était très- influent dans le conseil privé , dont il faisait
partie, et semblait promis a la pairie ou au ministère. Du
reste, n'ayant pas plus de trente-quatre ans, doué de
formes agréables, bien fait , plein de grâce et d'élégance,
il plaisait; et, lorsqu'il épousa la veuve du colonel Cha-
bert , les coteries n'acceptèrent pas l'annonce de ce ma-
riage comme une nouvelle. M. Ferraud n'était pas riche
alors , mais il appartenait a une ancienne famille parle-
mentaire, très-bien alliée; et l'ordonnance citée dans la
longue phrase cléricale, par laquelle cette histoire com-
mence , lui ayant rendu deux forêts, madame Ferraud se
trouva par hasard avoir fait tout ensemble un mariage
d'amour et de fortune.
La comtesse était jeune et belle, riche, aimable; mais
gâtée par la louange, et surtout accoutumée a dominer.
l>lle jouait le rôle d'une femme a la mode, et vivait dans
une atmosphère de luxe, de grandeurs et d'insouciance,
où les fêtes, les concerts, les soins du monde lui faisaient
une vie superficielle, exempte de réflexions, une vie de
tourbillon. Elle aimait ses eiifans par ton, par caprice;
mais elle n'était pas mère ; et si elle restait fidèle à son
amant, devenu son mari, c'est que, par bonheur, il con-
tinuait a flatter son amour- propre. 11 était joli homme;
il avait le pouvoir; il était toujours amoureux; de plus,
la vertu, la messe d'une heure a Saint-Thomas d'Aquin,
étaient de mode. La comtesse ressemblait à beaucoup de
Parisiennes, dont l'ame n'est pas entièrement exempte de
bons sentimens ; mais que leur éducation , la flatterie et
la vie des salons, ont rendues moqueuses, frivoles, irré-
fléchies, volontaires, confiantes en leur beauté, dédai-
gneuses et avides de plaisirs...
Ainsi la femme du comte Chabert , riche par lui , se
trouvait pour ainsi dire au faîte de la société , au sein du
luxe, tandis que le malheureux vivait entre le fumier
d'une cour , entre des bestiaux et un nourrisseur...
Cette réflexion eût été faite par un kamshadale; mais
l'avoué la formula parisiennement en se disant :
— La morale de ceci est qu'une jolie femme ne vou-
dra jamais reconnaître même son amant dans un homme
en vieux carrik , en perruque et en bottes qui prennent
l'eau.
M' Derville fut reçu par la comtesse dans une jolie salle
à manger d'hiver, où elle déjeunait. Elle jouait avec un
singe attaché par une chaîne a une espèce de petit poteau
garni de bâtons en fer. . .
— Bonjour, monsieur Derville! dit-elle en continuant
à faire prendre du café au singe.
Elle était divinement habillée avec une robe dn matin;
les boucles de ses cheveux , négligemment rattachés, s'é-
chappaient de dessous un bonnet qui lui donnait un air
mutin. Elle était élégante, et fraîche et rieuse : l'argent, le
vermeil et la nacre étincelaient sur une jolie table : il y
avait autour d'elle des fleurs rares plantées dans de beaux
vases en porcelaine.
L'avoué sourit en contemplant ce tableau ; mais son
sourire était malicieux, mordant ; expression des idées
moitié philosophiques, moitié railleuses qui viennent "a
ces hommes placés pour voir vrai , pour connaître le fond
des choses, malgré les mensonges sous lesquels chaque
famille cache son existence. L'usurier, le médecin, l'a-
voué, sont, dans l'ordre social, les trois grands-prêtres de
la Vérité.
— Madame, dit brusquement Derville, assez choqué
kk
L'ARTISTE.
du ton léger avec lequel la comtesse lui avait dit : —
Bonjour , monsieur Derville; — madame, je viens cau-
ser avec vous d'une affaire extrêmement grave.
— J'en suis désespérée, mais M. Ferraud est absent...
— J'en suis enchanté, moi , madame ; car il serait dé-
sispéranl qu'il assistât a notre conférence... Ecoutez,
madame, un mot suffira pour vous rendre sérieuse : le
comte Chabert existe
Elle partit d'un éclat de rire.
— Vous voulez me rendre sérieuse eu me disant de
telles bouffonneries !...
Mais la comtesse resta tout interdite en présence de
l'avoué, domptée par l'étrange lucidité du regard fixe
par lequel il l'interrogeait et semblait lire au fond de son
ame.
— Madaine, répondit-il avec une gravité froide et per-
çante, vous ignorez l'étendue des dangers qui vous me-
nacent; et, d'abord , permettez-moi de vous dire que la
certitude la plus ample, l' authenticité la plus irréfragable,
altestentVexistence du comte Chabert. Vous perdrez votre
procès si vous vous opposez a notre inscription en faux
contre l'acte de son décès, et votre mariage sera certaine-
ment annulé... Mais l'a n'est pas pour vous la honte et le
malheur ! Vous teniez toute votre fortune du comte Cha-
bert et vous ne l'aimiez pas ; mais si vous y étiez obligée
par les lois du mariage, les lois du cœur vous excusaient;
cependant il sera prouvé qu'il vous a écrit bien avant
l'expiration des délais exigés par le code entre la mort
d'un premier époux et la célébration du mariage d'une
femme avec un second
— Cela est faux !.. . dit-elle, avec toute la violence
d'une petite maîtresse. Je n'ai jamais reçu de lettre du
comte Chabert , et si quelqu'un se dit être le colonel ,
c'est un intrigant , c'est quelque forçat libéré , comme
Cogniard peut-èli'e... Et, certes...
— Heureusement que nous sommes seuls , madame, et
nous pouvons mentir à notre aise... Je vous dirai donc
que la preuve de la remise de la première lettre existe ,
car elle contenait des valeurs...
— Oh ! pour des valeurs , elle n'en....
La comtesse s'arrêta... Elle s'assit. . . Elle rougit, pâlit,
se cacha la figure dans les mains; puis, secouant sa honte :
— Nous plaiderons, monsieur!... dit-elle avec un
sang froid dont les femmes seules sont capables. Vous
êtes l'avoué du prétendu Chabert.... faites-moi le plai-
sir alors de ne me parler que judiciairement.... Est-
ce que le colonel peut revenir, monsieur?... Bona-
parte m'a fait complimenter sur sa mort par un aide-de-
camp; je touche encore aujourd'hui trois mille francs
de pension accordée a sa veuve par les Chambres. J'ai
mille fois raison de repousser tous les Chabert qui sont
venus, comme je repousserai tous ceux qui viendront....
Et quand un faux Chabert m'aurait écrit? qu'est-ce que
cela prouverait!....
— Que vous avez reçu des lettres... reprit l'avoué;
que vous auriez dû ne pas vous marier aussi prompte-
ment que vous l'avez fait... Nous aurions plus d'un
moyen de vous arracher de précieuses confidences, si
nous plaidions ; mais je veux vous éviter le scandale d'un
procès si désagréable... Une transaction peut seule vous
en sauver la honte... Vos enfans... adultérins... votre
caractère... attaqué!... Vous aurez mis sciemment d'ef-
froyables souffrances sur la tête de votre bienfaiteur....
Que ne dira pas le monde!... Les avocats ont bien de l'é-
loquence quand les causes sont éloquentes par elles-mê-
mes... — n y a des plumes bien acérées qui savent écrire
des mémoires cruels... Celui du colonel Chabert peut
être un mémoire épouvantable!... et peut faire vouer
votre nom à l'exécration publique... 11 n'est plus au pou-
voir de personne d'empêcher la justice d'être saisie du
procès; les actes récognitifs sont k Paris... Voulez- vous
savoir ma pensée, rtiadame... Eh bien , en mon ame et
conscience, il y a des malheureux morts en place de
Grève, justement condamnés, moins coupables que vous
ne l'êtes... Ils ont tué pour avoir du pain ! vous avez en-
fanté neuf années de malheurs inouis, mille morls sur la
tête de votre mari !.. . Sciemment!... — Oui, Madame.
Il ya eu quatre lettres d'écrites!... Et vous avez vu
Boutin !
La comtesse était anéantie!...
— Je ne sais si le colonel voudra transiger ; mais il
vous aime!...
A ce mot , la comtesse dressa la tête, et un éclair d'es-
pérance brilla dans ses yeux; elle comptait peut-être spé-
culer sur la faiblesse, sur la tendresse que son premier
mari avait pour elle
— J'attendrai vos ordres, madame, pour savoir s'il
faut vous signifier nos actes , ou si vous voulez être dans
trois jours seule chez moi pour arrêter les bases d'une
transaction...
Et Derville partit.
DE Balzac
( Lajin au numéro prochain. )
L'ARTISTE.
AS
I.X:S BAI.S.
On danse encore. Les rcvoltitions poussent au plaisir; le bal
est le contraste tle l'cmcutc. Si donc un pcnpic s'amuse Lcau-
coup, dites-vous qu'il a beaucoup souffert. Si le peuple s'aïuuse
trop, dites-vous qu'il va bientôt mourir. Nous n'en sommes pas
encore à nous am\iser trop , Dieu merci ! le Gymnase et le The'a-
tre-Français y ont mis bon ordre. Cependant on danse.
Ou danse ma.s([uc et non masque. Des bais vulgaires, nous
n'avons rien à dircj le bal bourgeois ressemble à tout le monde.
En avant deux ! et puis : La chaîne anglaise! voilà tout. Le
bourgeois, ce type éternel du niais , il saute , il saute I 11 se met
en nage et en gilet de flanelle I Sa femme porte des robes de gaze
et des rubans de six pouces de largeur comme ses souliers. Heu-
reusement qu'il y a des bals d'artistes. C'est d'un bal d'artiste
que nous voulons parler.
Pauvre et ingénieux diable! l'artiste se jette à corps perdu
dans toutes les folies de son cerveau; il aime l'éclat, le bruit,
le bizarre, la parure ravie au moyen âge; il consent à être
pauvre et bonliommc toute l'anne'e, pourvu qu'il soit cbevalier,
empereur, roi un jour, roi une heure, roi dans un bal 1 Appor-
tez le velours , les broderies , les fines dentelles , les bottes re-
troussc'es , les éperons d'or, le chapeau orne de plumes blan-
ches I Tout cela pour toi , artiste ! Demain il reprendra sans
murmure son feutre cire' , son pantalon trop long , son habit trop
court, son manteau ouvert à tous les vents. Que lui importe?
il a été une heure dans l'hermine , une heure dans la pourpre
et la soie, une heure ainsi fait aux yeux des hommes et des
femmes ! Il n'aura plus froid tout le reste de l'hiver.
Qu'importe à lui s'il est humilie', méconnu, pourchasse', si
son œuvre est marchande comme un ouvrage vulgaire? il a rêve'
une heure qu'il c'tait le seigneur féodal d'un grand château ,
qu'il avait des tourelles gothiques et de grandes salles oii se
promènent ses vassaux armes. L'artiste , dans sa joyeuse folie ,
ne recule pas devant les noms propres; il n'est pas de costume
qu'il refuse de porter, pouiTU que ce costume soit à sa taille.
Si cela lui plaît, il sera François r' à longue barbe et à large
fraise; il endossera la cuirasse de Charlcmagnc, comme s'il était
un des douze pairs. Offrez-lui la robe de Rabelais: la robe de
Rabelais ne lui fera pas peur; il endossera cette robe savante,
et avec cette robe la verve caustique, la satire ingénieuse, la
malice inépuisable de celui qui la portait.
Cette année les bals déguises sont en grande faveur. On
échappe par tous les moyens possibles à la réalité de l'époque
pre'sentc : triste e'poquc I On se renverse de toutes ses forces sur
le temps passe ; on revient avec délices aux jours de vieille his-
toire et de chevalerie romanesque ; nos fcuunes constitutionnel-
les se parent connue pour un tournoi ; elles aussi ne refusent
aucune transformation bienséante. Il en est plus d'une qui se
pare delà robe de Diane de Poitiers, et qui cache , sous la cole-
rette de la maîtresse royale, le cœur de la reine Blanche. Oh !
c'est un beau coup d'œil , croyez-moi , à minuit , quand le lus-
tre étincelle sous la clarté des bougies , quand la danse animée
se re'pand eà et là dans le salon, comme un vase de parfum qiii
de'coule à pleins bords ; quand la valse animée , l'ail en feu ,
le sein haletant, les cheveux épars, bondit comme une jeune
lionne au son dévorant de l'orchestre. C'est un ravissant plai-
sir de voir revivre soudain tout ce moyen âge si orne' et si naif;
c'est un beau si)ectacle de voir se démener ces jeunes hommes et
ces jeunes femmes dans ces lumières, dans ce bruit, dans ce si-
lence, dans ces murmures flatteurs, dans cette muette admi-
ration de la foide qui regarde ! C'est une grande joie , voyez-
vous , de se sentir redevenir jeune à l'aspect de tant de folâtre
jeunesse ; une grande joie d'oublier la Russie, la Pologne, l'Es-
pagne , la France même , le monde entier, et les terreurs de ce
monde , et les vanite's , et les re'volutions , et les postes errantes
de ce monde , au milieu de l'enivrement d'un bal 1
Voyez tout cela , les âges et les siècles et les passions diver-
ses se confondent , Charles-Quint donne la main à Bayard ,
Louis XIV est tutoyé' par M. de Louvois , mademoiselle de La
Vallière salue eu riant Ninon de Lcnclos , la duchesse de Mon-
tespan embrasse la laitière des Alpes, Pierrot sert de partner
à M. de Metternich, Gillc donne un coup de poing à l'empe-
reur Alexandre, et le grand-turc danse la gavotte; voilà pour
le fantastique du bal ; quant au grotesque , soyez tranquille : le
grotesque n'est pas oublie ; le grotesque est la condition indis-
pensable de toute assemblée sérieuse ou plaisante , le grotesque
se glisse partout en France , en haut et en bas , dans le palais
et sous le chaume , chez le juge et chez la danseuse , le grotes-
que est de toutes les saisons et de tous les âges. Voyez dans le
ciel , il y a des nuages qui sont grotesques ! regardez un grande
ruine vue sous im certain aspect , la ruine est sublime , avancez
ou reculez d'un pas , elle est grotes(jue; ce grand monument qui
vous paraissait si beau tout-à- l'heure , à présent vous faites une
liorrible grimace. Je suis sîir que Victor Hugo lui-même a
éclaté de rire plus d'une fois en regardant les tours Notre-Dame
même avant la conspiration.
Aussi pour le grotesque de notre bal et pour ne citer qu'un
exemple , j'ai vu le jésuite Malagrida présenter une glace à
luademoiselle Taglioni , j'ai vu Christophe Colomb et Louis XV
jouer avec acharnement une pièce de dix sous à l'écarté , le
même soir le pacha de Janina fumait du tabac de la r^e dans
une pipe culote'e par un Suisse dans le corps-de-garde du Car-
rousel.
Ainsi , jeunes gens de notre époque, quoi qiie fassent les révo-
lutions , votre jeunesse aura son cours. Samedi passé, n'élions-
nous pas encore au milieu de la vapeur d'un bal ? presque tous
nos contemporains étaient venus à ce bal , ils étaient presque
tuus artistes , car l'artiste c'est le grand seigneur des temps de
révolution.
L'art, c'est la seule supériorité qui reste debout quand toutes
les autres sont renversées ; ils étaient venus à ce bal , parés de
leurs plus beaux atours ; on eût dit, à les voir dans ce vieil hôtel
qui touche à l'Opéra , que l'ancien Opéra s'éttit déchaîné tout
à coup. Il y avait là réunis tous les noms possibles , poètes .
historiens, comédiens, hommes d'état , journalistes, ce
monde. On était bon , on était joveux , chacun se
homme , hommes et femmes ; vous les nommer Ion
est impossible , les deux Devéria , Dcvéria l'aîné i
IG
L'ARTISTE.
siècle de Louis XIII , donnant le bras à sa jolie femme; Eu-
gène Lami ; Le'on Cognct en paysan espagnol ; Alfred de
Wailly, le professeur de rhétorique , si ennemi des bourreaux,
des vampires et des goules , habillé en l)ourreau rouge du
moyen âge; mademoiselle Mars, italienne sur le retour, mais
toujours jeune par la taille , par les mains , par la voix ; Arago
en tyrolien des montagnes ; mademoiselle Taglioni , dédai-
gneuse célébrité qui s'est retirée à onze heures comme si elle
avait déjà fait trop d'honneur à la fête ; Monnier , si triste et
si sombre qu'on le prendrait pour un faiseur de vaudevilles ,
Gavarni travesti comme une de ses gravures de la Mode , et
tant d'aulres.
Mais il faut être juste , les deux rois de la fête , les dieux du
grotesque dans cette nuit enflammée , c'était Dantan d'abord ,
et ensuite Ktiennc Béquct.
Vous connaisse/, tous Dantan. Il a fait de la caricature en
plâtre. 11 a anatomisé la ligure humaine , comme Picard a fait
les ridicules de la nature humaine. Il nous a montré Rossini
sans sa peau, il a métamorphosé Pcrrot en grenouille, Lé[)ante
en chien , Cicéri en obélisque, Alexandre Dumas en nègre,
Horace V^ernet en Chinois , et jusque dans la belle et pensive
figure de madame Malibran , il a trouvé une difformité. Jugez
après cela du talent de Dantan I
Dantan est venu à ce bal trois fois. La première fois c'était
un plâtrier amljulant, portant sur sa tête ses plâtres enluminés;
artiste italien et pauvre artiste, qui vous vendra pour un sou la
tète de Napoléon ou de César.
La seconde fois qu'est venu Dantan , il était habillé en capu-
cin , accablé sous le poids de l'âge et de la chaleur , tendant
la main d'un air goguenard comme un saint homme qui est
bien sûr de n'être pas refusé. La robe du moine venait de
Rome , terre classique des moines. On la reconnaissait à ses
taches et à ses trous.
Enfin h sa troisième apparition , Dantan n'était plus qu'un
turc de la Courtille ; un torchon pour turban , une veste à pail-
lettes d'or, un pantalon crotté , et au beau milieu du derrière
un large coup de pied , boue de cabaret , signe distinctif de ces
sortes de turcs.
Le bal était au milieu de sa joie , quand tout à coup , les
portes ouvertes à deux battans , on a vu entrer l'amour ; non
pas l'amour d'aujourd'hui , l'amour qui bâille et s'ennuie ,
mais l'amour d'autrefois , l'amour du dix-huitième siècle et
des mousquetaires noirs ; gros amour replet , rebondi , rubi-
cond, chauve, qui sort des grasses tavernes , spirituel , hardi ,
moqueur; Voltaire par l'esprit, Falstaffpour le corps, aimable
à faire peur. Cet amour portait les ailes, le carquois , la culotte,
les flèches et les faux mollets de l'amour de l'Opéra. Pour com-
ble d'assaisonnement il avait des pantoufles vertes , et un large
ruban de la Légion-d'Honneur décorait sa poitrine couleur de
chair. Pauvre ruban de la Légion-d'honneur, parodié même
par l'amour de l'Opéra.
Ce gros et spirituel amour s'appelait tout simplement Etienne
Béquct...
Toute cette fête , tout ce luxe , toutes ces causeries si entre-
coupées , si abondantes , tout cela a duré jusqu'à six heures du
malin, les danseurs sortaient à peine que le soleil , déjà bril-
lant comme un soleil de mars , se glissait furtivement dans la
chambre à coucher de madame Duponchcl.
LE COIN DU FEU D'UN HOLLANDAIS.
TRADUIT DE PAILDINO ',
Pendant que les œuvres des poètes de l'Amérique du Nord
restent pour nous comme ces fruits verts et précoces du prin-
temps , qu'on répugne à toucher avant qu'un éclatant soleil ait
mûri leur saveur , nous nous plaisons à savourer les tributs de
ses prosateurs.
Washington-Irving , et Cooper surtout , nous ont déjà ré-
vélé tout ce que l'Amérique rajeunie recèle d'énergie sauvage,
d'inspirations vierges , de couleur pittoresque.
Voici venir aujourd'hui une traduction de Paulding , l'au-
teur des Lettres du Sud.
M. Paulding , poète de l'école anglaise et imitateur assez
exact de Campbell , écrit en prose depuis long-temps. Il a dû
sa première réputation dans son pays à différcns essais insérés
au Sœlmagundi , recueil périodique rendu célèbre par la plume
de M. Washington-Irving.
Nous parlerons de cette composition nouvelle qui doit exciter
l'attention et l'intérêt sous plus d'un rapport , si l'on en juge
par le second titre de l'ouvrage qui indique une peinture des
colons de A^ew-Fork avant l'indépendance.
En attendant , nous donnons ici celui des fragmens du livre
qui a inspiré à M. A. Devéria le dessin qui accompagne cette
livraison.
« Je plains celui qui fl'a jamais senti le charme inspirateur
de la nature ; il doit être privé et de sensibilité et d'imagina-
tion. Sybrandt n'était point du nombre de ces êtres imparfaits;
et malgré sa froideur apparente , son cœur renfermait un feu
que le moindre choc pouvait faire jaillir. A mesure que la ma-
tinée avançait , il se sentait plus à l'aise , son embarras se dis-
sipait insensiblement. Il se hasardait à causer avec quelques-
unes des jeunes personnes , et enfin il eut l'assurance inouïe de
suivre Catalina dans une course à travers le taillis qui bordait
la petite île.
» De même que les semences qui restent étouffées sous l'ombre
des forêts jusqu'à ce que les rayons du soleil viennent les frap-
per et les appeler à la vie , les sentimcns de Sybrandt , long-
temps comprimés au fond de son cœur, prirent tout à coup as-
sez d'énergie pour triompher de sa timidité. Ses vives émotions
prêtaient à son langage une éloquence qui surprit Catalina , et
lui causa une sorte de plaisir. Les trésors d'images que ses lon-
gues contemplations et ses lectures avaient amassés dans son
esprit furent mis au jour , et déployés sans effort et sans affec-
tation , dans les observations frappantes que lui suggéraient les
objets au milieu desquels il se trouvait. La jeune fille écoutait
avec un étonnement mêlé d'admiration la statue animée ; et i
comme elle le regardait tandis qu'il parlait avec l'enthousiasme
' F,ii vente chez Fournirr jciiiio, rue de Seine, n° '2'.).
L'ARTISTE.
Ar
I
d'un poHe , elle vint à penser, en voyant ses traits briller d'un
feu divin, que son cousin était presque aussi beau qu'un aidc-
de-camp.
« Lui-même se sentit e'Ievcà ses propres yeux; pour la pre-
mière fois de sa vie il entendit le son de sa voix, sans que son
cœur battît de crainte; pour la première fois il put se rappeler
une heure passée dans la compagnie d'une femme sans e'prouvcr
une angoisse de regret et de mortification.
» Sybrandt , dit enfin Cataiina, pourquoi ne parlez-vous
pas tous les jours ainsi 1' — I\irce que tous les jours ne
ressemblent pas à celui-ci ; et vous-même , ma cousine , vous
n'êtes pas toujouis comme vous êtes maintenant.
» Ils restèrent (pieKpies instans dans le silence, et en furent
lires jiar les joyeuses acclamations d'Ariel, qui avait préparé
la collation , et invitait il grands cris les jeunes gens à venir
profiter de sa prudente prévoyance. Pour lui, dîner était une
affaire de la plus haute importance ; et jamais il ne s'engageait
dans aucune partie sans avoir la certitude que les vivres n'y
niauqucraient point , et seraient d'une espèce confortable. Il
comptait d'une manière si touchante l'histoire mélancolique de
deux canards sauvages, les meilleurs qu'il tût jamais vus, et
que son cuisinier avait gâtes en les faisant bouillir au lieu de
les mettre à la broche, ([u'il tirait des larmes des yeux de la
plupart de ses auditeurs. Le bon Ariel avait étalé ses provisions
sur une immense nappe étendue sur le ga/.on , à l'ombre d'un
bosquet de sassafras, dont les fleurs exhalaient une odeur aro-
matique. Il distribua sa troupe avec une grande discrétion ,
plaçant alternativement un jeune homme et une jeune demoi-
selle , et enjoignant au premier d'avoir les plus grands soins
pour sa voisine. Quant à lui, il ne pouvait jamais s'asseoir tant
qu'il restait quelque chose à faire. Il tournai! autour du couvert
comme un épagneul , lançait ses bons mots , en riait le pre-
mier, et le plus souvent tout seul, ce qui ne faisait que redou-
bler sa gaieté; il se servait lui-même, mangeait et parlait en
même temps, mettant à tout cela une franche hilarité, qui se
communiipiait à tous les convives. Les oiseaux chantaient au-
dessus de leurs têtes ; leurs pieds foulaient une herbe fraîche et
fleurie; un vent tiède caressait leurs joues; l'espérance rcmplis-
.sait leur cœur, et la jeunesse , la santé , donnaient à leur repas
un goût exquis. Lue situation semblable devait naturellement
exciter la joie , les rires inextinguibles. •
» Tandis qu'ils jouissaient de ces moniens délicieux sans
songer à ce qui pouvait les suivre , un orage se formait , et
déjà le ciel se couvrait au couchant d'une masse de nuages noirs
et menaçans.
» La petite île était entourée , comme nous l'avons dit plus
haut, par une ceinture de saules , de buissons et de vignes ,
qui dérobait à la vue la rive opposée. La tempête , qui se for-
mait à l'ouest, avait donc échappé à l'observation de la petite
société jusqu'à l'instant oii ses chants , ses propos joyeux fu-
rent interrompus par un éclair, que suivit de près un violent
coup de tonnerre. Quand la voix du Créateur se fait entendre ,
la nature se tait; on dirait que le bruit majestueux de la foudre
impose un silence de vénération à tous les êtres. Le rire cessa ,
les oiseaux restèrent muets sous la fcuiliée , les branches légè-
res des arbres cessèrent de s'agiter ; on ne vit plas dan» l'air
ni sur les eaux les nombreux insectes qui semblaient une minute
avant donner de la vie à la moindre partie de l'espace; même
le murmure des vagues devint insensible; tout était silencieux,
hors la voix menaçante que l'on entendait à de courts intervalle»
sortir des profondeurs d'une vaste obscurité.
•• Nos jeunes gens se rangèrent , d.ans une attente inquiète ,
les uns à côté des autres , osant à peine ])rononcer un mot. Ariel
essaya un hé liem ; mais il manquait , il faut bien l'avouer, de
sa vigueur accoutumée. Sybrandt tâcha de gagner une position
d'où il pouvait voir au-delà de la barrière de l'île , et il revint
en courant annoncer que l'orage avançait avec une telle rapidité,
qu'il était impossible de traverser le fleuve, et d'arriver à la
première maison assez promptement pour échapper à sa furie.
A cette nouvelle , les demoiselles regardèrent les jeunes gens ;
ceux-ci regardèrent les demoiselles. Les unes craignaient pour
un chapeau neuf, une jolie robe , un beau châle; les garçons ,
comme on appelait alors les jeunes hommes et comme les appel-
lent encore nos vieux palriarches , les garçons avaient tous leur
habit des dimanches , qu'ils tenaient à conserver le plus long-
temps possible , n'étant pas dans l'habitude de contracter des
dettes avec leur tailleur. Tous ces objets de leur sollicitude
seraient probablement dédaignés , même par les laquais et les
femmes de chambre, dans notre siècle de perfectionnement; tou-
tefois leur simplicité n'ôlait assurément aucun avantage person-
nel à nos grands-pères et grand' -mères. Que fera cependant la
petite troupe en cette conjoncture si critique ? L'approche de la
tempête était indiquée par les éclairs plus fréquens , le bruit
plus éclatant du tonnerre , et le calme solennel qui avait pré-
cédé ces phénomènes.
» Ariel était aussi affairé qu'un alderman dans un incendie , et
à peu près aussi utile. On conçoit facilement qu'un homme qui
s'agitait quand il n'y avait aucun motif de s'agiter, devait être,
en un cas semblable, tellement excité, qu'une résolutionne
pouvait s'achever dans sa tête sans être croisée par une autre.
C'est justement ce qui lui arrivait ; il jurait après les jeunes
gens qui ne faisaient rien , proposait mille choses tout-à-fait
impraticables , et conclut enfin , le brave homme ! par souhaiter,
du fond de son anie , d'être sain et sauf au vieux manoir avec
tous ses compagnons.
» Cataiina s'était accoutumée, dans la pension où elle avait été
élevée , à craindre le tonnerre. Ce n'est pas que la maîtresse
n'encourageât les jeunes personnes à vaincre leur frayeur sur
ce point; mais elle-même disparaissait aussitôt qu'il tonnait , et
on la surprit une fois cachée entre deux lits de plume, à demi
suffoquée de chaleur et de peur. Il est fâcheux que le sentiment
de crainte religieuse qui accompagne cet imposant phénomène
de la nature dégénère si souvent en une terreur abjecte et sii-
[urstiiieuse. Un bel orage devrait éveiller dans l'esprit les as-
sociations les plus élevées, exalter l'imagination jusqu'aux ré-
gions célestes; mais les idées vulgaires de crainte personnelle
détruisent tout l'effet de ce grand spectacle.
» Sybrandt, au milieu de la consternation générale , songeait
à ce qu'on pourrait faire dans le pu de temps qui restait , avant
que l'orage éclatât sur eux. Tout à coup il lui vint une idée ;
i8
L'ARTISTE.
il l'adopta, et ne perdit pas une minute pour l'exécuter. A
l'aide de ses compagnons , il tira sur la grève le large bateau
plat qui les avait amenés, le retourna, et le plaça , en le sou-
tenant d'un côte' par des bâtons, sur un plan incliné, de ma-
nière à présenter un abri dans la direction de la pluie. L'in-
tervalle qui s'écoula entre la fin de cette opération et le com-
mencement de l'averse fut rempli par les jeunes gens à garnir
de branches et d'herbes l'espace que laissaient ouvert les côtés
du bateau. 11 n'y avait place que pour les jeunes filles sous ce
hangar improvisé , mais Ariel trouva moyen de s'y glisser avec
elles; car, malgré son bon cœur, il aimait mieux se mettre à
couvert par le mauvais temps que de céder une position avan-
tageuse sous ce rapport à qui que ce fût. Les autres hommes se
blottirent sous les saules et les vignes , et l'on observa que Sy-
brandt resta le plus près possible du côté de la barque où Ca-
talina était placée , et qu'il avait pris un soin particulier d'ar-
ranger les herbes et les branches en cet endroit.
» Au bout de quelques minutes de profond silence , la petite
troupe entendit rugir la tempête avec tous ses accompagnemcns
de vent, de pluie, d'éclairs, de tonnerre. Les arbres étaient
fracassés ; la terre, bientôt saturée d'humidité , en vidait le sur-
plus dans le fleuve, qui commençait h s'enfler en grondant. Cet
orage resta long-temps dans la mémoire des Albanais , et plus
d'un demi-siècle après on parlait encore des ravages qu'il avait
causés.
» Les personnes réfugiées sous ]e bateau s'y trouvaient passa-
blement garanties ; mais le reste de la troupe fut bientôt mouille
jusqu'aux os. Les branches flexibles des saules se courbaient,
et laissaient pénétrer les torrens de pluie ; mais les ormes , les
platanes , résistaient à la tempête , qui les dépouillait de leurs
branches , qu'elle faisait voler dans l'air comme des plumes ou
des brins de paille. Le bruit du vent , des vagues mugissantes,
était accompagné d'éclairs qui se succédaient sans interruption,
et de ces coups de tonnerre aigus et secs , signes certains de
l'approche du fluide électrique. Enfin nos jeunes gens entendi-
rent , avec un redoublement de terreur, une explosion si vio-
lente , qu'il semblait que la voûte du ciel se déchirait, et virent
un superbe platane, à cent pieds de distance en face d'eux,
brisé par la foudre comme un roseau. La pluie cessa pour un
instant après ce coup terrible , et le tronc , à demi brisé , resta
tremblant , et s'inclinant de côté et d'autre comme un homme
subitement atteint par une maladie mortelle. Cependant les
vents reprirent leur empire , et l'orgueilleux monarque de 1 ilc,
cédant à leur puissance , tomba sur la terre avec un épouvanta-
ble craquement , montrant par cette destruction soudaine de
l'ouvrage de plusieurs siècles la force irrésistible du Créateur.
» Les jeunes filles poussaient des cris ; les jeunes gens con-
templaient en frémissant le géant des forêts vaincu en un instant
par la toute-puissance. Mais bientôt ils furent détournés de
cette contemplation par l'approche d'un nouveau danger. On sait
avec quelle rapidité nos fleuves , nos rivières croissent après les
orages , surtout près de leurs sources et lorsqu'ils traveisent des
pays montagneux. La petite île où se passait la scène que nous
décrivons n'était élevée au-dessus du niveau de la rivière que
de quelques pieds , et sa surface était parfaitement plate. Déjà
les vagues commençaient à monter, et la position de la petite
société devenait extrêmement périlleuse. Les hommes s'occu-
pèrent immédiatement à retourner le bateau , et se préparèrent
[)0ur l'inondation. On se plaça dans l'embarcation , et les jeu-
nes gens se tinrent prêts à se servir des rames aussitôt que le
bateau serait s flot. Bientôt le torrent s'élança sur l'île, et la
couvrit en un instant d'une énorme masse d'eau noire mêlée de
blanclie éciune. La difficulté était d'éviter les arbres et les buis-
sons, dont la tête surmontait les eaux. Il fallait tâcher de con-
duire la frêle barque dans le sens du courant jusqu'à ce qu'elle
pût gagner quelque petite baie où l'on pourrait laisser passer la
violence de l'inondation.
» Dans les momens de danger, les caractères supérieurs
prennent naturellement la direction des choses , et les inférieurs
leur obéissent par une sorte d'instinct. Depuis le commencement
de la tempête , Sybrandt n'était plus le même homme ; une
ame nouvelle semlilait l'inspirer; ses résolutions , ses actions,
indiquaient un courage , une présence d'esprit qui excitaient
l'admiration et provoquaient la confiance de ses compagnons.
» La scène qu'il venait de contempler avait fait disparaître
sa timidité et rais en jeu des qualités qu'il possédait sans les
connaître. Lui , qui tremblait à l'idée d'entrer dans un salon ,
ou de rencontrer l'œil souriant d'une jolie femme, déployait au
milieu des périls une mâle intrépidité, et conduisait d'une main
ferme le petit esquif à travers les tourbillons formés par les cou-
rans qui se croisaient en tous sens. Tous les autres restaient
dans la stupeur, à peine capables d'exécuter ses ordres. Aricl
lui-même était immobile et muet. Mais ni le courage , ni la force
de l'homme ne pouvaient lutter bien long-temps contre la puis-
sance des eaux , à chaque instant renforcée par de nouveaux
torrens. En tournant une pointe, autour de laquelle les vagues
tourbillonnaient avec une impétuosité toujours croissante , le
bateau heurta contre le tronc d'un arbre au-dessous de la
surface de l'eau , et fut renversé. Heureusement pour quelques-
uns, mais non, hélas! pour tous, le courant prenait tout à
coup une autre direction après la langue de terre , et venait
aboutir à une baie, où il perdait toute sa violence. Ils avaient
frappé contre l'arbre, cause de leur naufrage, en cherchant à
gagner ce lieu de refuge. Cet accident coûta la vie à deux des
innocentes jeunes filles et à un jeune homme qui , se trouvant
assis sur l'avant , furent lancés, quand la barque chavira, dans
le fort du courant, qui les entraîna. Deux jours après, on re-
trouva leurs corps à quelques milles plus bas. Les autres, à
l'i'xcejjtion de Catalina , furent poussés par l'angle soudain que '
formait le courant dans la petite et tranquille baie, où ils purent-
prendre terre. Catalina moins forte, moins accoutumée aux jeux
et aux dangers de la vie rurale , perdit connaissance au moment
du choc, et aurait infailliblement péri , si son cousin ne se fût
pas jeté à la nage contre le courant furieux qui l'entraînait , et
ne l'eût ramenée en sûreté près de ses compagnes. »
I
m
Dessins.
Cnliiliiia aurait, etc. {Le coin iiu fctt d'un HoUardais), p*r Dt Tï-BIA.
Je suis le colonel Chiibert , (
Robert-lc-Diable, )
par Mf.MT.
L'ARTISTE.
19
I3mur-vlrt6.
LA SCULPTURE AU SALO!V PROCHAIN.
Selon toute apparence , l'administration du Musée ne
tiendra aucun compte des observations que nous lui avons
soumises. Il y a cent contre im a parier que, malgré toutes
les réclamai ions qui ont déjà été faites et qui pourront se
faire d'ici l'a, M. le comte de Forbin ou ceux qui lui don-
nent le mot d'ordre continueront, comme par le passé,
de feiTOer le Musée pendant le Salon. Puisque nous n'a-
vons pas voix délibérative, il faudra bien nous résigner,
au risque de compromettre la durée de plus d'une toile
précieuse; dussions-nous perdre dans la bagarre un Titien
ou un Léonard , force nous sera d'en passer par l'usage
auquel on ne veut pas déroger. Pour tirer l'administra-
tion de l'ornière où elle s'est engagée, dix ans de critique,
de discussions et de remontrances ne suffiront peut-être
pas : "a la bonne heure !
Mais puisqu'on semble avoir voté une fois pour toutes
cette mesure ridicule et absurde , puisqu'on interdit aux
étrangers et aux jeunes peintres la vue et l'étude des maî-
tres pendant deux mois de l'année, nous demanderons,
au nom du bon sens et de la logique, que le principe
une fois posé on veuille bien en déduire les conséquences
les plus naturelles et les plus prochaines. Puisqu'on donne
aux peintres la galerie des trois écoles , puisqu'on place
les portraits de MM. Champinartin et 'Delaroche dans le
même jour que les Vandjck et les Velasquez , pourquoi
ne traiterait-on pas les sculpteurs avec la même bienveil-
lance? Puisqu'on ferme le Musée de peinture pendant le
Salon, pourquoi ne fermerait-on pas le Musée des an-
tiques en l'utilisant de la même manière?
Il arrivera peut-être que M. Fontaine accueillera notre
demande le sourire sur les lèvres, haussera les épaules
et répondra tranquillement , avec le dédain impassible
qu'on lui connaît , par ces simples paroles qui , en effet ,
triomphent de toutes les critiques et scn'cnt a toutes les
récriminations, comme une selle de relai "a tous les che-
vaux de poste : De quoi se méleiit-ils? Ai-je besoin de
leur tU'is?
Face a face avec une pareille interrogation, nous de-
vrions demeurer confus et nuiets, nous humilier devant
la haute sagesse et l'infaillible jugement de l'architecte
de Sa Majesté, sans pousser plus loin nos investigations et
ne pas nous entêter plus long-temps. Par malheur , nous
croyons que le droit et la raison sont de notre côté, qu'un
enfant jugerait la question que nous posons, et que pour la
lOMt III. 5' UVIHItO>.
décider, il est absolument inutile de convoquer un concile.
Dût M. Fontaine objecter la difficulté de placer convena-
blement les ouvrages de sculpture moderne sans endom-
mager les statues grecques et romaines , nous persisterons
dans notre opinion et nous demanderons pour les sculp-
teurs le Musée des antiques.
Si l'on veut savoir pourquoi, le voici. La salle consa-
crée l'année dernière et les années précédentes ii l'expo-
sition des ouvrages de sculpture moderne est obscure et
humide; par une inconcevable prévoyance, au Salon
dernier elle n'avait aucune communication avec les salles
de peinture ; ce qui , jusque-la , n'était jamais arrivé. Or
qu'en résultait-il? C'est que le public n'allait pas voir la
sculpture, ou la jugeait mal et s'y enrhumait. La foule
curieuse et empressée se portait aux toiles de MM. De-
camps et Chauipmartin , et a peine si quelques rares et
courageuses consciences tentaient un hasardeux pèlerinage
vers la salle de sculpture ; a peine si quelques femmes
osaient brusquement changer de température , traverser
la cour du Louvre, et entrer, avant de remonter en voi-
ture , dans la cave consacrée où M. le directeur avait ex-
posé les statues modernes ; elles avaient beau tourner
patiemment autour de Pépin, du Maréchal J.annes ou
du Spartacus , tout en grelottant et en serrant leur chàlc
sur leurs épaules, elles s'en retournaient comme elles
étaient venues, sans avoir rien .appris, rien senti, forcées
de s'en remettre "a l'avis de leur journal pour .se former
une opinion. Elles maudissaient avec raison leur visite
malencontreuse qui ne ressemblait pas mal à une croisade.
Or, a coup sûr, personne ne voudra mettre en doute
les résultats et l'opportunité de la mesure que nous pro-
posons. Puisqu'on ne craint pas de couvrir et d'envelop-
per la sainte Cécile et la Joconde, ne pourrait-on couvrir
et envelopper également le Gladialeur , le Marsyas , la
Poljmnie et la Pallas de ^ elletri. \l ne faut pas oublier
d'ailleurs que le marbre subit impunément toutes les éma-
nations qui altèrent si rapidement les vieilles toiles. Le
f^espasien et le f itelliiis n'ont pas à redouter les mêmes
outrages et les mêmes blessures que la Catherine i Ara-
gon et le Charles 1".
Et s'il fallait ajmiter a ces considérations assez con-
cluantes par elles-mêmes une outre et plus grave consi-
dération ; si toutes ces indications, qui se présentent na-
turellcraentaux esprits les plus ignorans, ne suflisaient pas
à convaincre l'administration, nous ajouterions, pour
faire pencher la balance en faveur de notre pensée, que
la scidpture, quoi qu'on fasse, ne |K>urru jamais prctrt.v"
dre au mênie empressemeiu et à la même popularitc )]ue
la peinture; que cette circonstance vaut bien la pe^ as
sûrement que le directeur des musées ne négli$^trièii
pour y remédier.
s
v.r ^
oO
L'ARTISTE.
Qu'oïl y songe bien , la Vénus de Milo , le Jupiter
oljmpien et le Laocoon ne seront jamais compris de la
foule comme les Noces et la Méduse. De tous les arts an-
tiques , la sculpture est le seul qui n'ait point subi le renou-
vellement et la métamorphose que les temps modernes ont
imprimée à toutes les autres. C'est un art de recueillement
et de méditation, c'est la forme la plus laborieuse et la
plus pure, la plus durable et la plus chaste, que la pen-
sée humaine puisse recevoir. On peut juger en se jouant,
du premier coup , presque sans réflexion et sans patience,
un poème ou un tableau; la parole et la couleur, le
rhvlhme et la mélodie, l'illusion des pliins et des ombres,
atttaquent et saisissent l'intelligence de tant de côtés, pénè-
trent dans la conscience par tant d'avenues et si diverses,
enlacent et séduisent l'imagination dans de si sûres cares-
ses , que leur triomphe et leur domination ne peuvent être
long-temps douteux. La musique, travestissement volup-
tueux et enfantin de la poésie, la plus sensuelle et la plus
intelligible de toutes les fantaisies , n'a pas besoin , pour
agir sur nous, d'un concours spécial et rare de circon-
stances; à quelque heure qu'elle nous prenne , pendant le
sommeil ou la veille , pendant la joie ou la tristesse , elle
est assurée de son charme et de sa puissance.
Mais il n'en va pas ainsi pour la statuaire ; l'art de
Phidias et de Sarrasin est et demeurera éternellement un
art antique. Quand toutes les routes de la France seront
transformées en chemins de fer, quand toutes les inven-
tions agronomiques de l'Angleterre et de l'Amérique du
Nord auront acquis les honneurs de la trivialité dans un
siècle comme aujourd'hui, il faudra, pour comprendre et
apprécier une statue, pour en jouir, la même réflexion sé-
rieuse, la même rupture violente avec les habitudes mes-
quines des sociétés modernes.
Or quand un art est placé dans de pareilles condi-
tions ; quand, avant d'arriver a l'intelligence de la foule,
il a tant d'obstacles "a surmonter , c'est un devoir impé-
rieux, a ce qu'il semble, de favoriser, par tous les moyens
imaginables, le développement du goût et même de la cu-
riosité.
En plaçant les ouvrages de sculpture moderne dans le
Musée des antiques, on arriverait a l'heureux résultat que
nous désirons. Les plus pauvres comme les meilleures
statues, vues sous le jour qui leur convient, sous une lu-
mière éclatante et habilement ménagée , aidées enfin de
tous les statagènies optiques dentelles ne peuvent se pas-
ser, auraient plus de chances qu'au Salon dernier pOur
être jugées raisonnablement. Comme le public trouverait
la sculpture sur sa route, il n'aurait pas a vaincre sa pa-
resse et son indifférence; il se trouverait, sans y penser,
amené "a discuter , selon son savoir ou sou ignorance , le
mérite des plus beaux et des plus pitoyables ouvrages.
Nous terminerons ces réclamations par ur.e remarque
toute pratique. Ne serait-il pas convenable de placer les
marbres dans une salle et les modèles en plâtre dans uue
autre? Ou éviterait ainsi un inconvénient très-réel quoi-
que factice. Comme les plus parfaits modèles n'out ja-
mais la finesse d'un marbre achevé, il arrive souvent
qu'un plâtre placé près d'un marbre ne produit pas la
dixième partie de l'effet qu'il devrait produire.
TRAVESTISSEMENS POUR 1832,
BT PHYSIONOMIE DE LA POPULATION DE PARIS ,
PAR GAVARHI ;
Publies par Rittiter.
Dans les nouveaux travestisscmens que Gavarni vient de
publier , \sl femme en pécheur a trouve' son amant à travers le
bal. Lepage, en voyant tout cemanc'ge, pense : — Aurai-je le
même bonheur!.. La confidente lui dit : — Ma chère duchesse,
vous êtes bien imprudente. La duègne : — Il vous arrivera
malheur. La senorita tire les rideaux de l'alcôve d'un air si
voluptueux que le diable a donne' lui-même au peintre la cha-
leur rouge qui embrase le dessin ! Avec la certitude d'être
damne' , de sentir le fer du poignard au milieu d'un imprudent
sommeil , il est impossible à un homme de ne pas vouloir sui-
vre la senorita qui dit : — Allons !.. Quant au pierrot, c'est
une bonne grosse jeune fille bien rebondie , faite comme un
modifie , appétissante comme une mariée, campée siU- ses deux
jambes en innocente, qui regarde le bal , et il semble qu'elle
dise : — Qu'est-ce que c'est que tout cela?..
Telles sont les expressions que le spirituel dessinateur a
données aux six nouveaux Tra vestissemens adressés aux amateurs
de bals costumés ; mais ce qui est difficile à décrire , c'est assu-
rément la grâce des vêteracns , la magie des couleurs , le goût
fantastique de ces figurines j tout cela est bien colorié , bien
rendu , bien posé. Les rubans rouges au bas des corsets , les
manches ouvertes , les plis de la jaquette du pêcheur , la soie ,
les dentelles , les ruches , les plumes , les cbaii-s , les visages
nus ou masqués à demi , tout cela chatoyé , tente , reluit ,
parle et charme d'une manière étonnante.
La folie du bal pétille dans ces six dessins ; ils donnent en-
vie à une femme de porter ces travestisscmens qui prêtent de
l'originalité aux figures les plus insignifiantes, et à un mari le
désir de les voir portés. — Une femme déguisée ainsi est une
femme toute neuve, inconnue; c'est à ne pas reconnaître celle
qui nous ennuie le plus. Il y a tant d'esprit et de grâces dans
les six costumes, que si j'étais riciie , je les voudrais admirer
successivement chez ma femme ; un chaque jour ; je croirais
avoir six femmes !
Gavarni s'est fait un style et une manière , il est rcconnais-
sable , et son public le remarque avec une fidélité tiès-houo-
rable pour l'artiste. A quoi cela tient-il?.. Je ne sais. Si
L'ARTISTE.
M
j'ëtais condamne à dire le pourquoi , le comment , à chicaner
mon plaisir, et à me demander ce q>ii m'e'racut , la première
livraison de i.a Physionomie de la poruLAxioN i'aiusienne
m'en instruirait peut-être mieux que les Travestissemens. Les
figures travesties m'ebiouisscnt , elles me livrent à des idées
trop riantes , elles conviennent au plaisir, elles sont toutes dans
l'intimité de la folle du logis j tandis que les personnages pa-
risiens font penser. Les premières sont des poésies folâtres;
ceux-ci vous apparaissent comme des reflexions graves j la
plupart d'entr'cux sont des chapitres d'un nouveau tableau de
Paris, écrit par un Mercier, qui a plus de talent que son
pre'dc'ccsseur. Gavarni fait un livre à son insu , il vole les écri-
vains du jour.
Quelle scène comporte le numc'ro deux?... Ecoutez I C'est
ne femme vêtue d'ime robe de soie verte , elle a des gants de
ïucde, a son nioncboir à la main , porte des souliers de peau
rtoméc , des cothurnes bien attaches , son chapeau est un cha-
peau du matin, il n'est ni frais, ni passe. Il est certainement dix
heures et demie.... Ne cherchez pas à voir la figure I... La
jeune femme reste immobile et tient sa tête de côté.... Attend-
11e ?. . Dit-elle adieu ?. . Est-elle désespérée ! . . Abandonnée ! . .
iSt-ce trop de chagrin !... ou trop de bonheur !... Il y a de dé-
licieuses rêveries ù faire en regardant cette estampe !... Et vous
ne vous intéressez pas à une femme vulgaire !... Ce n'est ni une
courtisane effrontée, ni une bourgeoise déshonorée.... Il y a dans
l'ensemble de la toilette , une distinction qui révèle une femme
géc rue de Varenncs , ou rue Ncuve-dcs-Mathurins. L'atti-
,e vous a vingt fois fait arrêteraux Tuileries devant une femme
si profondément abandonnée à elle-même , et qui ne pense
qu'à Cherchez!... Achetez, voyez !... Je suis resté un gros
quart d'heure en admiration devant l'estampe.
I'^B I-iC secret de Gavarni , c'est la nature prise sur le fait, c'est
^Ba vérité. — L'artiste élit domicile chez un marchand de vin ,
' mange du fromage et boit le surêne à seize , entend les :
|K — *fo'- — Toi. — Oui. — Ahô! Hâ! Die! Je te dis.
I^B— Non. — Si. — Pas vrai....
Il entend ces idiomes inconnus qui , dans les langages , sont
I entre le bas-breton et le samoyèdc ; il comprend les onomato-
pc'es des porteurs d'eau , des crieurs , des gamins; il admire
les charretiers , et les saisit dans le vrai.
Le colleur de papier est un petit chef-d'œuvre ; mais aussi
bes colleurs de papier sont les personnages les plus admira])Ie-
;, 1 ment comiques que puisse fournir le peuple de Paris. Ils sont
sifdeurs , goguenards , chantent , lèvint la hanche , parlent ,
marchent , causent , comme vous n'iivez jamais entendu pcr-
n sonne siffler , goguenarder , chanter , ni vu Icvei la hanche et
j^rcher ! Vous ne savez jamais ni d'où ils viennent , ni ce qu'ils
furent, ni ce qu'ils seront! Ils sont Parisiens! Ils sont le dernier
anneau de la chaîne à un bout de laquelle est Schnetz , et à
l'autre le vitrier ambulant. Entre ces deux extrêmes sont com-
B^Pi'i^ toutes les couleurs!...
I^p^ Il y a dans celte livraison si remarquable une seconde femme
dont on ne voit pas la figure : écrivains, |)eintres , poètes, ob-
seiTateurs, bourgeois du Marais, tout le monde la reconnaîtra;
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P'
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K
i^Çs
lie
ne
cou
^U'en
elle est tout un pocme; je n'en parle pas; elle est impossible à
rendre par des mots !... Mais je veux recommander à GaTami
de ne pas abuser de la figure cachée
Maintenant j'attends l'artiste au gamin, au sous-clief et à
l'acteur : ce sont trois t^-jjcs |)arisiens qui réclament tout son
talent. Après des éloges aussi francs , je me crois permis de
dire que ni la cuisinière, ni le garde national, ni l'avocat
ne m'ont satisfait. Ces trois figures n'ont rien de typique ; elles
n'expriment aucune idée ; si Gavarni les a vues , il a eu tort
de les choisir. A deux lieues de Paris elles pourront paraître
excellentes; mais pour l'observateur, ])our un Parisien qui
connaît bien son pavé , pour le flâneur idolâtre du far nieiUe
savouré suhdio dans les rues, il manque à ces trois figures le
je ne sais quoi que l'artiste a si bien saisi [>our toutes le.^ autrt^
Cittcraturf.
I.A TRANSACTION.
( SUITE '. )
S IV.
l'hospice de la vieillesse. •
Huit jours après les deux visites que M* Dcr\'ille avait
faites , et par une belle matinée du mois de juin , les époux
si singulièrement désunis par un hasard presque surnatu-
rel partirent des deux points les plus opposés de Paris,
pour venir se rencontrer dans l'étude de leur avoué
commun.
' Non» «rinnj promis la fin; m«i« le AHir que nous «vons de virler i»
matière <lc chaque numù"» iioui a cooU'ainK de scinder la concluMon de
ccue histoire. Note du Rédacteur.
I
52
L'ARTISTE.
Le colonel Chabert , grâces aux avances qui lui furent
largement faites par Me Derville, était vêtu selon son
rang, et arrivait voiture par un cabriolet fort propre.
Fraîchement rasé, le chef couvert d'une perruque appro-
priée a sa physionomie, habille de drap bleu, ayant des
bottes neuves , du linge blanc , et portant a sa boutonnière
une brochette d'or garnie de croix, le vieux soldat avait
retrouvé ses anciennes habitudes d'élégance martiale. Il
se tenait droit, sa figure paraissait rajeunie, et il ne res-
semblait pas plus au Chabert en vieux carrik qu'un gros
sou ne ressemble à une pièce de quarante francs nouvel-
lement frappée.
A le voir, les passans eussent facilement reconnu eu
lui l'un de ces beaux débris de notre ancienne armée , un
de ces hommes héroïques sur lesquels se reflète notre
gloire nationale, et qui la représentent comme un éclat de
glace illuminé par le soleil semble en réfléchir tous les
rayons. Ces vieux soldats sont tout ensemble des tableaux
^ et des livres.
, Sa belle figure, grave et mystérieuse, paraissait être
mieux nourrie , plus grasse , pour emprunter a la pein-
ture une de ses expressions les plus pittoresques. Ses traits
peignaient le bonheur avec toutes ses espérances ; et quand
il descendit de sa voiture pour monter chez Derville, il
sauta légèrement comme aurait pu faire un jeune homme.
A peine le cabriolet le jetait-il a la porte de Derville,
qu'un joli coupé tout armoirié arriva. — Madame la com-
tesse Ferraud sortit de cette voiture dans l'éclat d'une toi-
lette simple, maishabilement calculée pour lui donner tous
les avantages de sa taille fine ; elle avait une jolie capotte
doublée de rose qui encadrait parfaitement sa figure, en
dissimulait les contours, et lui prêtait toutes les séduc-
tions de la jeunesse.
Il y avait quelque chose de dramatique et de comique
tout a la fois dans cette rencontre ; elle eût été plus pit-
toresque si le légitime époux avait été revêtu des livrées
de la misère ; mais ces deux rajeunissemens n'étaient
pas non plus sans intérêt. Quelle scène au fond de cette
noire étude ! . . .
liCS clercs virent d'abord passer le colonel, puis madame
la comtesse Ferraud, et ces deux figures excitèrent d'in-
terminables discussions, des paris, surtout.
Me Derville pria le colonel de rester dans sa chambre a
coucher et garda la comtesse Ferraud près de lui.
— Madame , lui dit-il , ne sachant pas s'il vous serait
agréable de voir M. le comte Chabert, je vous ai sépa-
rés Si cependant vous désiriez?
— Monsieur , c'est une attention dont je vous remer-
cie
— Madame , j'ai préparé la minute d'un acte dont vous
accorderez ou rejeterez les conditions ; elles pourront être
discutées par vous et monsieur votre mari, séance te-
nante : j'irai alternativement de vous a lui , pour vous
présenter, à l'un et "a l'autre, vos raisons respectives.
— Voyons, Monsieur, dit la comtesse en laissant échap-
per un geste d'impatience...
Derville lut.
<' Le 8 mars, en l'étude de M^ Derville, avoué, etc.,
» sont comparus :
« D'une part, le sieiu- Hyacinthe dit Chabert, né a Pa-
» ris, le -ler juillet 17G5, et baptisé dans l'hospice des
» Enfans-Trouvés , le 2 duditmois, le lendemain de son
i> exposition , etc.;
» D'autre part , la dame Rose Chapotel , épouse en
» premières noces de M. le comte Chabert, ci -dessus
» nommé, née... »
— Passez, dit -elle, et laissons les préambules!
Arrivons aux conditions.
— Madame , dit l'avoué , le préambule explique suc-
cinctementlapositiou dans laquelle vous vous trouvez l'un
et l'autre-, puis, par l'article premier, vous reconnaissez
que l'individu désigné dans les actes joints a la transaction,
et miiuitieusement décrit, en présence de trois témoins,
qui sont deux notaires et le nourrisseur chez lequel a de-
meurévotremari, auxquels j'ai confié, sous le secret, votre
affaire, et qui garderont le plus profond silence sur cet
acte; vous reconnaissez, dis-je, dans le soussigné, dont
l'état est établi par une espèce d'acte de notoriété , le
comte Chabert, votre premier époux.
Par l'article second, le comte Chabert, dans l'inté-
rêt de votre bonheur, s'engage à ne faire usage de cette
reconnaissance que dans les cas prévus par l'acte lui-
même...
— Et ces cas, dit Derville en faisant une sorte de pa-
renthèse , ne sont autres que la non-exécution des clauses
de cette convention secrète.
— De son côté , reprit-il , M. Chabert consent a ne
jamais s'inscrire en faux contre son acte de décès, a ne
point introduire d'instance pour obtenir cassation de vo-
tre second mariage, malgré sa nullité; nullité que vous
reconnaissez eu tant que de besoin , et il vous laisse en î|
possession de l'état dont vous jouissez actuellement.
— Et quel est le prix de.... dit la comtesse étonnée.
— Par l'article trois, dit l'avoué en continuant avec[
un flegme imperturbable, vous vous engagez a constituer
au nom d'Hyatunthe, seul nom légal du comte Chabert, une
rente viagère de vingt-quatre raille francs, inscrite suri
le grand-livre de la dette publique, mais dont le capital]
vous sera dévolu a sa mort ...
L'ARTISTE.
63
— Les revenans 001*116111 cher ! . . . dit en riant la com-
tesse.
— Madame , votre fortune ne vient-elle pas?... de-
manda l'avoué.
— Allez , monsieur , allez , si telle est la transaction ,
et s'il m'est prouvé cjne l'individu dont vous plaidez la
cause soit le comte Cliabert, j'accepterai...
— Madame, il vous sera loisible de le reconnaître j
car il met une dernière condition "a son sacrifice — con-
dition... que
Dervillo hésita.
— A laquelle, reprit-il, je n'ai jamais pu le faire
renoncer.
— Quelle cst-clle?... demanda la comtesse, dont la
curiosité fut fortement excitée.
— Il veut, madame, que pendant deux jours, pris l'un
au commencement et l'auireau milieu du mois, et dans
chaque mois de l'année , tous ses droits d'époux soient
reconnus par vous
— Quelle horreur! s'écria la comtesse en se levant.
— Madame, il prétendait jouir de six jours.... C'est
moi qui
— Assez ! dit la comtesse , nous plaiderons ! , . . Mon-
sieur...
— Oui, nous plaiderons!... s'écria d'une voix sourde
le colonel en ouvrant la porte et apparaissant tout-a-coup
devant sa femme.
Il avait luiemain dans son gilet et l'autre étendue vers
le parquet qu'il montrait par un geste énergique auquel
le souvenir de son aventure donnait une horrible puis-
sance. Il resta debout , immobile , sévère , implacable.. ..
— C'est lui !... se dit en elle-même la comtesse.
— Madame ! reprit le vieux soldat, je vous veux main-
tenant tout entière et sans partage !...
— Mais monsieur n'est pas le colonel Chabert!...
s'écria la comtesse , en feignant la surprise.
— Ah!... dit le vieillard d'un ton profondément iro-
nique... Voulez-vous des preuves?.. Je vous ai vue pour
la première fois chez le comte Gilbert ! Vous étiez femme-
de-chambre de madame...
La comtesse pâlit; et en la voyant pâlir sous son rouge,
le vieux soldat , touché de la vive souffrance qu'il im-
posait "a une femme jadis aimée avec ardeur, s'arrêta;
mais , recevaut de son épouse un regard horrible et veni-
meux comme celui d'un serpent, il reprit tout a coup :
— .l'ai pu savoir cette circonstance , n'est-ce pas!...
Eh bien ! il faut vous donner une conviction forte ! Si
vous ne reconnaissez pas ma voix, vous aunz confiance
en vous-même!... N'est-ce pas moi seul qui vous ai dés-
habituée de...
— De grâce, monsieur... dit la comtesse à l'avoué,
trouvez bon que je quille la place... Je ne suis pas venue
pour entendre de semblables horreurs
Elle se leva et sortit.
— Eh bien ! colonel, reprit l'avoue, voil'a donc com-
ment vous menez les procès...
Derville s'élança dans l'étude; mais la comtesse n'y
était déjà plus; elle avait trouvé des ailes, elle s'était
comme envolée En revenant au colonel , il le trouva
dans un violent accès de rage ; il se promenait à grands
pas...
— Une femme "a laquelle j'ai donné un million... et
qui me marchande!... qui m'a voulu pour mari... et qui
m'a trahi !... Je la tuerai !...
— Eh bien, colonel !... n'avais-je pas raison en vous
priant de ne pas venir... Je suis maintenant cerlain de
votre identité. Quand vous vous êtes montré, elle a fait
un mouvement dont la pensée n'était pas équivoque ; mais
vous avez perdu votre procès... Voila ime femme qui
sait que vous êtes méconnaissable!...
— Je la tuerai...
— Folie ! vous serez pris et guillotiné comme un mi-
sérable ; et peut-être manquerez-vous votre coup; ce qui
serait impardonnable : on ne doit jamais manquer sa fem-
me, quand on veut la tuer Il faut me laisser réparer
vos sottises... Allez vous-en...
Le colonel , simple et bon , obéit "a son jeune bienfai-
teur et sortit en lui balbutiant des excuses.
11 descendait lentement les marches de l'escalier noir,
perdu dans de sombres pensées, accablé peut-être par le
coup qu'il venait de recevoir, pour lui le j>lus cruel, le
plus profondément enfoncé dans son cœur, lorsqu'il en-
tendit , en parvenant au dernier palier, le frôlement d'une
robe, et sa femme apparut.
— Venez, monsieur, lui dit-elle, en lui prenant le bras
par un mouvement semblable "a ceux qui lui étaient fami-
liers autrefois...
Ce geste, cette petite voix, l'accent de la comtesse, pro-
duisirent sur la rage concentrée qui bouillait dans l'ame
ilu pauvre soldat l'effet d'une goutte d'eau froide intro-
duite dans une chaudière pleine de vapeur... Toute sa
colère tomba, il était stupéfait, et se laissa entraîner \v\ï
sa fcuuue jusqu'il la voiture.
— Eh bien! montez donc?.. lut dit la comtesse, loi^jne
H
L'ARTISTE.
le valet eut achevé de déplier les feuilles du marche-
pied.
Et il se trouva comme par enchantement assis près de
sa femme dans l'élégant coupé.
— Où va madame?., demanda le valet.
— A Groslay ! dit-elle.
Les chevaux partent et traversent Paris.
— Monsieur, dit la comtesse au colonel, d'un son de
voix qui révélait une de ces émotions rares dans la vie , et
dans lesquelles tout est agité en nous; alors, cœur, fibres,
nerfs , physionomie , ame et corps , chaque pore tressaille;
nous ne savons en quelles régions la vie est transportée ;
mais elle semble n'être plus en nous ; elle en sort , elle
jaillit. Ce tremblement réagit et se communique comme
une contagion ; il se transmet par la parole, par le regard,
par l'accent de la voix , par le geste; il est dans l'air, il
est magnétique ; aussi le vieux soldat tressaillit en en-
tendant ce seul mot , ce premier, ce terrible :
— Monsieur. . .
Mais aussi c'était tout a la fois un reproche, une prière,
un pardon, une espérance , un désespoir, une interroga-
tion, une réponse; ce mot comprenait tout, et il n'y avait
au monde qu'une femme, capable de jeter tant d'élo-
quence, tant de sentiraens dans un mot, uue femme sans
cœur!...
Le colonel eut mille remords de ses soupçons , de ses
demandes, de sa colère, et baissa les yeux pour ne pas
laisser deviner son trouble.
— Monsieur, reprit la comtesse, après une pause im-
perceptible, je vous ai reconnu!...
— Rosine ! . . . dit le bon vieux soldat , voila tout ce que
je voulais pour oublier mes malheurs
Il essuya deux grosses larmes qui roulèrent toutes chau-
des sur les mains de sa femme ; il les pressait avec ten-
dresse uue tendresse paternelle.
— Monsieur , reprit-elle , comment n'avez-vous pas
deviné qu'il me coûtait horriblement de paraître devant
un étranger dans une position aussi fausse; si j'ai a rou-
gir de ma situation, que ce ne soit au moins qu'en famille ;
ce secret doit rester enseveli dans nos cœurs Vous
m'absoudrez, j'espère, de mon indifférence apparente
pour les malheurs d'un Chabert à l'existence duquel je
ne devais pas croire —
— J'ai reçuvos lettres. . . dit-elle vivement , en prévoyant
sur les traits de son mari l'objection qui s'y peignait ;
mais les avez-vous vues?... Elles me parvinrent treize
nwis après la bataille d'Eylau ; elles étaient ouvertes ,
salies ; et j'ai dû croire , après avoir obtenu la signature
de Napoléon sur mon nouveau contrat de mariage, qu'un
adroit intrigant voulait se jouer de moi... Pour ne pas
troubler le repos de M. Ferraud , et ne pas altérer les liens
de la famille , j'ai donc dû prendre des précautions contre
un faux Chabert N'avais-je pas raison dites
— Oui , tu as eu raison , c'est moi qui suis un sot ,
un animal , une bête , de n'avoir pas su mieux calculer
les conséquences d'une situation semblable Mais où
allons-nous?... dit le colonel en se voyant à la barrière
de la Chapelle.
— A ma campagne , près de Groslay, dans la vallée
de Montmorency La, Monsieur, nous réfléchirons
ensemble au parti que nous devons prendre Je con-
nais mes devoirs... Je suis a vous eu droit, si je ne vous
appartiens plus en fait. — Mais voulez-vous que nous
soyons la fable de tout Paris , de l'Europe. . . Quand vous
aurez décidé de mon sort, j'accepterai votre arrêt ; mais,
jusque-la, et avant d'instruire le public de cette histoire
romanesque , gardons notre dignité.
— Vous m'aimez encore, reprit-elle en jetant sur le
colonel un regard triste et doux ; moi , j'ai été autorisée a
former d'autres liens.... Et pourquoi ne me coufierai-je
pas a la noblesse de votre caractère.... Je vous l'avoue-
rai donc , j'aime M. Ferraud... Je ne vous dirai pas qu'il
est jeune, qu'il me plaît ; non, vieillard, peut-être l'ai-
merais-je encore, et je me suis crue en droit de l'aimer —
Je ne rougis pas de cet aveu devant vous ; il vous offense,
mais il ne vous déshonore point. — Je vous regarde en ce
moment comme un père, comme un ami.... Une voix
secrète ou votre bonté, qui m'est si bien connue, me dit
que vous êtes assez généreux pour me pardonner de vous
faire cette blessure.... Poui-quoi serais-je fausse? Puis-je
vous cacher un fait.... J'ose vous prendre pour juge et
me remets a votre discrétion.... — Le hasard m'a laissée
veuve, mais je n'étais pas mère.... et je le suis de-
venue—
Le colonel fit un signe de main à sa femme, pour lui
imposer silence, et ils restèrent sans proférer un seul mot
pendant une demi-lieue. Chabert croyait voir les deux
petits enfans devant lui....
— Rosine!...
— Monsieur
— Les morts ont bien tort de revenir!...
— Oh! monsieur, non, non! Ne me croyez pas iiv
grate; seulement, vous trouvez une amante, uue mère, la
où vous aviez laissé une épouse ; mais s'il n'est plus en
mon pouvoir de vous aimer, je sais tout ce que je vous
dois et puis vous offrir toutes les affections d'une...
L'ARTISTE.
83
I
9
— Rosine !... reprit le vieillard d'une voix douce, je
n'ai plus aucun ressentiment.... Si je t'imposais de dures
conditions, c'était pour venger mes malheurs méconnus...
La comtesse ayant fortement rougi, le vieillard admira
la pudeur de sa femme , et fut heureux de reconnaître en
elle les qualités par lesquelles il avait été séduit jadis.
— Nous ouldierons tout.... ajouta-t-il avec un de ces
sourires dont la grâce vient toujours des reflets d'une
helle ame. — Je ne suis pas assez peu délicat pour exi-
ger lès semblans de l'amour chez une femme qui n'aime
plus.... La colère m'a fait trouver des plaisirs de ven-
geance dans ce marché bizarre. Je voulais être un remords
vivant dans votre bonheur, le salir, par ime pensée, par
une prostitution... Mais je ne l'aurais jamais exigé.
La comtesse lui lança un regard empreint d'une telle
reconnaissance que le pauvre Chabcrt aurait voidu ren-
trer dans sa fosse d'Eylau.
Il y a des hommes dont l'amc est assez forte pour de
tels dévouemeus, tant ils sentent vivement le prix d'un
regard, d'un mot, d'un sentiment, tant des choses si
fugitives chez la plupart des gens les émeuvent pour tou-
jours âmes neuves et d'éternelle nohlesse!
— Mon ami, nous parlerons de tout ceci plus tard et
"a cfEur reposé... dit la comtesse.
La conversation prit un autre cours; et, quoiqu'ils re-
vinssent souvent a leur situation bizarre, soit par des al-
lusions, soit sérieusement, ils firent un charmant voyage,
se rappelant les événemens de leur union passée et les
choses de l'empire. La comtesse sut imprimer un charme
doux à ces souvenirs, et répandit une teinte de mélanco-
lie qui maintenait la gravité de cette scène. Elle faisait
revivre l'amour sans exciter aucun désir, laissant entre-
voir 'a son premier époux toutes les richesses morales
qu'elle avait acquises, et qui dès lors, devaient en quel-
que sorte être sa part de bonheur.
Ils arrivèrent par un chemin de traverse h un grand
parc situé dans la petite vallée qui sépare les hauteiu"s de
Margcncy du joli village de Groslay. La comtesse possé-
dait la une maison ravissante; et oîi, en arrivant, le co-
lonel vit tous les apprêts que nécessitaient son séjour et
celui de sa fcnnne.
Le malheur augmente la défiance et la méchanceté chez
les hommes mécbaus, comme il grandit la bonté des gens
qui ont un creurexccllent; c'est une espèce de talisman dont
la vertu consiste 'a corroborer notre constitution primitive ;
or l'infortune avait rendu le colonel encore plus secoura-
ble et meilleur qu'il n'était; il y avait des souffrances in-
connues au secret desquelles il s'était initié. Cependant,
malgré son peu de défiance, il ne put s'empêcher de dire
a sa femme .
— Vous étiez donc bien sûre de m'emmener ici ?
— Oui , répondit-elle , si je trouvais mon Chabert
dans le plaideur
Et elle se mit à rire de si bonne grâce , que ce rire, en
apparence vrai , dissipa les légers soupçons que le colo-
nel se blâma intérieurement d'avoir conçus....
Pendant trois jours, la comtesse fut admirable près de
son premier mari. Elle semblait vouloir effacer les sou-
venirs des souffrances qu'il avait endurées à force de
soins, de gracieusetés, de douceur. Elle l'enchantait.
Le soir du troisième jour , elle était moiitc^ chez elle
en laissant paraître sur son visage , malgré ses efforts ,
quelques traces d'inquiétude. En se mettant a son secré-
taire , elle déposa le masque de gaieté qu'elle conservait
devant le comte Chabert, comme nue actrice qui, rentrant
fatiguée dans sa loge après un cinquième acte pénible,
tombe demi moite et laisse dans la salle une image d'elle-
même a laquelle elle ne ressemble plus.
Elle prit une lettre commencée et l'acheva.
M. le comte ï'erraud, ayant une fortune considérable
à régir, s'était attaché comme secrétaire un ancien avoué
ruiné, homme plus qu'habile et qui connaissait admira-
blement les ressources de la chicane ; mais le rusé prati-
cien avait assez bien compris sa position chez le comte,
pour y être probe par spéculation. Il espérait parvenir a
quelque place élevée par le crédit de son patron , dont il
gérait admirablement bien la fortune. Sa conduite démen-
tait tellement sa vie passée qu'il passait pour un homme
calomnié ; mais la comtesse , avec l'empire et la finesse
dont toutes les femmes sont douées, peu ou prou, avait
deviné sou intendant et le surveillait adroitement.
Elle savait le manier , et en avait déjà tiré un très-bon
parti pour sa fortune en suivant quelques-uns de ses con-
seils. — La lettre qu'elle écrivait lui était adressée. Elle
le priait daller , en secret et en son nom, demander chez
Me Dcrville communication des actes qui concernaient
le colonel Chabert , et après en avoir pris lecture et les
avoir copiées dans leurs dispositions les plus essentielles,
de venir aussitôt la trouver à sa maison de Groslav.
A peine avait-elle achevé qu'elle entendit dans le cor-
ridor le bruit des pas du colonel , qui, tout inquiet, ve-
nait la voir.
— Hélas!... dit-elle à haute voix, je voudrais être
morte !... Ma situation est intolérable
— Eh bien! qu'avcz-vons donc?... demanda le bon-
homme.
— Rien!., rien!., dit-elle.
Puis elle se leva, laissa le comte et descendit pour re-
commander a sa femme de chambre d'aller a Paris, de re-
50
L'ARTISTE.
meure celte lettre elle-même a M. Delbecq, son inten-
flant, et de la lui reprendre après qu'il l'aurait lue aliii
de la rapporter.
La femme de chambre partit et la comtesse alla s'asseoir
sur un banc qui était assez eu vue pour que le colonel la
trouvât aussitôt qu'il voudrait venir lui parler...
Le comte Chahert la cherchait déjà; il accourut, ets'as-
seyant près d'elle sur le banc;
— Rosine, lui dit-il, vous avez quelque chagrin?..
Elle ne répondit pas.
La soirée était une de ces soirées magnifiques et calmes
dont les secrètes harmonies répandent, au mois de juin,
tant de suavité dans les couchers de soleil ; l'air était pur,
le silence profond ; il y avait un peu de fraîcheur, et dans
le lointain du parc les voix de quelques enfans ajoutaient
une sorte de mélodie aux sublimités du paysage.
— Vous ne me répondez pas? demanda le colonel "a
sa femme.
— Mon mari... dit la comtesse.
Elle s'arrêta, fit un mouvement et lui demanda en rou-
gissant ;
— Comment dirai-je en parlant deM. Ferraud?...
— Nomme-le ton mari, ma pauvre enfant!.... répon-
dit le colonel, avec un délicieux accent de bonté. — C'est
le père de tes enfans...
Et le vieux soldat soupira.
— Eh bien! reprit-elle, M. Ferraud me demande
ce que je suis venue faire ici.... S'il apprend que je m'y
suis renfermée avec un inconnu, que lui dirai-je?...
— Écoutez, monsieur, reprit-elle, en prenant une atti-
tude pleine de dignité , — décidez de mon sort , je suis
résignée...
— Ma chère , dit le colonel en s'emparant des mains
de sa femme, j'ai résolu de me sacrifier entièrement h
votre bonheur...
— Cela est impossible!.... s'écria-t-elle en laissant
échapper un mouvement convulsif . — Songez donc que
vous devriez alors renoncer a vous-même et d'une ma-
nière authentique —
— Comment, dit le colonel, ma parole ne vous suf-
fit-elle pas?...
En ce moment, cette scène eut quelque chose de so-
lennel , et il y avait au fond de ces deux âmes le drame
le plus épouvantable que l'on puisse imaginer.
Le mot authentique était tombé sur le cœur du vieil-
lard en y réveillant des défiances involontaires; et il je-
tait sur sa femme un regard noble et calme qui la fit
rougir; elle baissa les yeux. Le colonel avait peur de se
trouver obligé de la mépriser , tandis que la comtesse
craignait d'avoir effarouché la sauvage pudeur, la pro-
bité sévère d'un homme dont elle connaissait le caractère
généreux, les vertus primitives. — Ces idées étaient
seulement en germe chez ces deux êtres, mais elles répan-
dirent un nuage sur leur front.
La bonne harmonie fut cependant rétablie assez promp-
tement entre eux. Un cri d'enfant retentit au loin.
— Jules, laissez votre sœur tranquille!... s'écria la
comtesse.
— Quoi ! vos enfans sont ici !... dit le colonel.
— Oui... je leur ai défendu de vous importuner.
Le vieux soldat comprit toute la délicatesse de ce pro-
cédé , de ce tact de femine , si gracieux , si pudique ; et
alors, il prit la main de la comtesse et la baisa.
— Qu'ils viennent donc !...
La petite fille accourait pour se plaindre de son frère.
— Maman ! . . .
— Maman ! . . .
— C'est lui qui
— C'est elle ! . . .
Les jnains étaient étendues vers lanière, et les deux
voix enfantines se mêlaient. Ce fut un tableau soudain et
délicieux !
— VoiFa des enfans déshonorés.... Ils no le savent
pas encore!... s'écria la comtesse en retenant ses larmes.
— C'est-y vous qui faites pleurer maman?... dit Jules
en jetant un regard de colère au colonel.
— Taisez-vous , Jules!... s'écria la mère d'un air im-
périeux.
liCS deux enfans restèrent debout et silencieux, exami-
nant leur mère et l'étranger avec une curiosité qu'il est
impossible d'exprimer par des paroles.
— Oui , s'écria le colonel comme s'il achevait une
phrase mentalement commencée, je dois rentrer sous
terre Je me le suis déjà dit...
— Eh bien! puis-je accepter un tel sacrifice?... ré-
pondit la comtesse. Il y a des hommes qui sont morts pour
sauver l'honueur de leur maîtresse ; mais ils n'ont donné
leur vie qu'une fois; et ici, vous donneriez votre vie
tous les jours Non, non, cela est impossible — S'il
ne s'agissait que de votre existence , ce ne serait rien ;
mais signer que vous n'êtes pas le colonel Chabert?...
Mais reconnaître que vous êtes un imposteur ; votre
honneur périrait, car il faudrait commettre un mensonge
L'ARTISTE.
57
à toute heure du jour Songez donc — Allez, je ne
veux pas cela... Sans mes pauvres enfans, je me serais
déjà enfuie avec vous au Iwut du monde....
— Mais, reprit CliaLert, est-ce que je ne puis pas
vivre ici , dans votre petit pavillon , comme un de vos
parens. Je suis usé comme un canon de rebut , il ne me
faut qu'un peu de tabac et le Constitutionnel —
La coflilessc fondit en larmes.
DE Balzac.
( Lajin au prochain numéro. )
LES CR01SSA!^S DE CO.\STA\TI\OPLE.
— Ma foi, dis- je au drogmim, je crois qu'ils ont fait
plus d'un emprunt au paganisme.
— Et sur quel fondemeut pensez-vous cela , me ré-
pondit-il en souriant?
— Et je suis surpris que vous en doutiez, repris-je :
car vous ne pouvez pas , du seuil de celle terrasse, et en
jetant la vue sur toute l'éteiKlue de Consiantinople, de-
puis le mesquin château des Sept-Tours, prison d'état que
l'on croit si formidable a Paris, perdue là-bas à l'horizon
occidental, jusqu'à Scutari, qui reluit dans la brume d'or
de l'orient et dans l'incendie de la mer ; vous ne pouvez
pas, dis-jc , examiner un seul minaret , le moindre dôme
de plomb, inie flèche de mosquée et même une décora-
tion de caserne ou de sérail , qui ne soit un emblème de
ce culte. Partout Diane et Mahomet !
— Vous parlez du croissant qui reluit à tous les édi-
fices? insista le drogman.
— Et de quoi donc ! repris-je avec vivacité.
Il resta fort pensif et se tut.
Nous descendîmes le faubourg de Fera en silence
jusqu'à la pointe de Galata , au bord de la mer. C'est
une perspective toute parsemée d'air , de lumière et
d'eau. Sauf le port de Londres, je ne sais rien de plus
actif; mais la Tamise est moins poétique. Ce n'est
I. rien que les kiosques enrichis de balustrades découpées
parmi les oliviers elles cyprès qui les ombnigcut; que
l'onde grasse et brillante qui n-nverse les cimes d'arbres
et d'obclisqucs dans ses brisures , et ces longues barques
à rameurs noiis ploy<''s sur les avirons qui se courbent
pour promener rindoleni fumeur envelopjié de coussins ,
un pavillon à bandeuJles sur la tète ; les surcharges de
terrasses en aiiiphitlicàtres; ce large canal semé de felou-
ques avec des mâts en fuseaux et des voiles en pyramides;
des nuées d'oiseaux qui volent d'Europe en Asie; les ci-
metières criblés de tuii)ans de marbre : une atmosphère on-
duleuse et fumante; l'imniensitédu ciel répétée par la mer;
ces réverbérations, ces vapeurs et cebruit; tout cela est di-
vin pour celui qui se sent grandir avec l'espace , et
dont l'imagination a besoin pour étendre ses ailes de se
sentir soulevée dans les flots de l'air et sur les parfums de
de la riche végétation qui fleurit les confins de ces deux
mondes.
L'activité n'est pas moins pittoresque que sur la grève
battue par le flot tremblant et pur du canal. La grave
nonchalance des fumeurs accroupis dans l'ombre à î{i
porte des cafés et sous la saillie rafraîchissante du toit des
fontaines , offre im contraste avec la curiosité turbulente
des étrangers qui bravent la chaleur du soleil. A la porte
des arsenaux , des tubes de canons attendent leurs afTiîts.
'La. hache des charpentiers retentit; le goudron fume. Des
pêcheurs, dont la tète .supporte de lourdes corbeilles, s'é-
lancent de leurs bateaux sur la plage ; tandis que parfois
à la pointe du sérail , un navirequi se dirige vers les Dar-
danelles s'enveloppe de fumée etjette au vent sonore l'ex-
plosion du départ. On sehàte pourlerejoiudre; les adieux
reteulissent; les bateliers crient. Groupées devant ce spec-
tacleaveclacoquetierie moqueuse de leurnation, de jeunes
filles grecques, brunes et parées, agitent en souriant l'é-
ventail déplume dont le centre offre un petit miroir, et
scandalisent par l'intrépidité de leur maintien le sale der-
viche ou la musulmane demi-voilée , qui va par la ville.
Tous les peuples se heurtent, se croisent ; toutes les civi-
lisations se pressent sur le quai de Galata comme sur un
sol neutre, et l'infatigable Israélite poursuit chacun de
sou jargon nasal, en colportant des pipes et des pastilles.
Perspective, monumcns ou multitude, c'est un détail à
clouer un Européen là tout le jour : c'est im ensemble de
magnificences qui ne laisse personne sans émotion.
Le drogman me lira de mon extase en abordant avec
toutes les marques d'une humilité profonde le chèik-ul-
islanj qui se promenait suivi à disl.iuce de quelques
pauvres derviches.
« Mufti des muftis , lui dit-il en se courbant jusqu'à
terre et en portant successivement sa main de sa poitrine
à sa bouchejusqu'aufront, pardonne-moi d'oser te troubler
dans tes méditations sacrées : mais ce chien de chrétien,
qui ne sait assurément ce qu'il dit, soutient que les vrais
croyaus adorent la lune; et il en voit la preuve dans cette
profusion de figures sjTuboliques élevées sur le front des
édifices de Consiantinople. Ta parole est la hmiière du
monde ; tu es le gardien de la loi. Confonds son ignorance
et délie mon esprit des chaînes du doute. »
Le chèik-ul-islam, engoncé dans ses fourrures, fit halle
en me lançant un regard équivo<iue, caressa !a longue
I
38
L'ARTISTE.
barbe de son menton, et médit avec l'impertinente affa-
bilité du mépris :
« Chien de chrétien, l'esprit de mensonge te possède ;
le musulman n'adore que Dieu, tandis que l'Européen ré-
vère des images. Il n'y a qu'un Dieu et Mahomet est son
prophète. Mais apprends, maudit, que Mahomet, le jour
qu'il visita le ciel sur la jument Borak , mit la lune dans
sa manche. Cela est dit dans le Koran, que tu es indigne
de comprendre. En raison de ce souvenir, le croissant
pare les mosquées et les palais des fidèles , ainsi que la
ctoix de Jésus pare vos indignes églises, et comme l'ccil
du premier venu peut la voir, taillée en hochets, sur la
gorge indécente et nue des femmes de ta religion.
— Vous êtes un imbécile, mufti des muftis ! repartit
d'une voix de dogue un espèce de matelot anglais qui fu-
mait dédaigneusement accoudé sur l'affût d'un canon. Le
culte de la lune dans ce pavs est plus vieux que celui de
l'imposteur Mahomet, qui fut un hardi fripon, aussi vrai
que vous êtes de stupides coquins. Mahmoud aura bien
de la peine a vous décrasser avec notre civilisation. Je
l'en défie. Le croissant est un reste de paganisme mêlé
par hasard aux niaiseries du mosaïsrae dont le Koran
fourmille. Religion et patrie, tout est chez vous le
fruit du vol. Les historiens l'étorquent vos contes de
bonnes femmes. Le plus jeune mou,sse de mon bord en
.sait plus que le plus vieux de vous. Sachez , âne a tur-
ban, pourceau de mosquée, cuistre sacerdotal , que lors-
que les sectaires du cliamelier qui s'érigea en prophète
étaient dans le néant du passé, le grand Philippe de Ma-
cédoine tenta, mais inutilement, de s'emparer de Byzance.
Byzance était alors une force maritime en comparaison
de ce que vous êtes , malgré les Dardanelles que je mé-
prise et vos janissaires exterminés. Il fallait au Macédo-
nien la clef du Bosphore pour s'ouvrir l'Asie. Alors
une nation grecque et brave vivait sur cette terre de Cir-
cassiennes et d'eunuques ; ce n'était qu'une poignée
d'hommes, mais ils n'étaient pas avilis comme vous l'êtes
parles turpitudes du sérail etrivrogneriedel'opium. Phi-
lippe remua ciel et terre ; a la fin il conçut le hardi pro-
jet, réalisé depuis sous la Tamise ( par un Français , je
l'avoue), de creuser un large souterrain qui conduisît as-
tucieusement sous les murs de Byzance quelques soldats
résolus. Par une nuit grosse d'orage, les mineurs com-
mencèrent labesogne. Mal leur en prit de ne pas lire dans
l'almanach ; car la lune, venant tout-'a-coup a se faire
voie dans une crevée de nuages, mit, du haut des rem-
parts, les Byzantins au fait de l'entreprise et elle fut dé-
jouée; par suite, le Macédonien leva le siège. Mufti des
muftis, tourne les yeux vers l'église d'Agia-Photica qui
s'élève "a ta gauche, entre l'espace occupé par l'arsenal et
le quartier des ambassadeurs. Sache que ses fondations re-
posent sur les décombres d'un temple dédié a Diane par
la reconnaissance. Tes grossiers ancêtres n'ont depuis
fait qu'adopter ce fétiche païen, dont vos pachas dé-
corent jusqu'à leurs queues de cheval ; et je frémis pour
un peuple lorsque je pense que son avenir est confié a
d'insolens menteurs de ton espèce. Comment si peu de
bon sens se trouve-t-il dans une si large barbe! En outre ,
je te dirai qu'il sied mal a un peuple battu sur mer par des
pirates de l'Archipel , battu sur terre par des Russes jus-
qu'à la porte d'Audrinople, de conserver l'insolence de
son langage avec les Européens. Qui est-ce qui n'a pas
traîné l'étendard de Mahomet dans la poussière? Qui est-
ce qui ne vous a pas marqué le talon de sa botte sur la
figure? Et si cela sied mal a ta nation, cela te sied plus
mal encore à toi , qui, par ta sottise, es le dernier des
hommes chez ce peuple, le dernier des peuples de la terre.
Hibous venus de l'Arabie, qui , par accident plutôt que
par puissance, faites encore votre nid sur les décombres
de l'empire d'Orient, craignez le jour où les chiens de
l'Europe aboieront de concert après vous. »
Ajant dit , le matelot reprit sa pipe avec insouciance et
nous tourna le dos.
Je fus beaucoup plus content de la leçon d'histoire que
le chèik-ul-islam ne me parut l'être de cette leçon de poli-
tesse assez malhonnêtement donnée. Il parut y réfléchir
quelques secondes , comme pour jouer du poignard ; mais
après avoir examiné le pavillon anglais qui claquait au
vent sur les maisons de la hauteur, il leva les mains et la
barbe au ciel avec horreur et résignation , les ramena sur
sa poitrine, et se perdit lentement dans la foule hébétée,
qui fit la haie en se prosternant de droite a gauche.
Michel Raymond.
L'ARTISTE.
'6 9
FRAGMENT DE RAOLL,
PAR MADAME BAVVR '.
« Mes anrèli'cs étaient dtahlis de temps immémorial dans
une petite ville de France peu éloignée de Lyon, (pi'on appelle
Paray-le-MoniaL. Mais par la raison qu'une famille peut être
ancienne sans cire illustre, les individus qui avaient compose
la mienne étaient du nomlire de ces personnes qui naissent, vi-
vent et meurent sans qu'il en soit fait mention autre part que
sur les registres de l'elat civil ; pas un de ceux qui avaient
porte' le nom de Bcrard n'était sorti de la foule , soit par ses ta-
lens , soit par ses richesses. Mon père , Cliristo[)lie lie'rard ,
aurait pu cumme eux tous jouir paisiblement des avantages que
la providence , dans sa justice , attache à la médiocrité de for-
tune et d'esprit , si après avoir fait pendant vingt ans le com-
merce de vins, d'une manière assez lucrative, il n'avait pas
imagine de bâtir une maison. En vain tous les Bc'rard lui re-
présenta ient-ils qu'il n'y avait pas d'exemple d'une pareille en-
treprise dans la famille, que cette ambition le conduirait à
l'hôpital ; il suivit obstinément son projet. Il s'adressa à im
maître maçon, qui, voulant soutenir dignement le titre d'archi-
tecte dont il s'était décore' en venant s'établir dans la ville ,
dépassa tellement la somme convenue , que mon père était en-
tièrement ruine' et ma bonne mère morte de chagrin , avant que
le second étage fût commence'. On sent bien que la maison en
resta là. Mon père regarda comme bien heureux que l'archi-
tecte voulût la reprendre ])our solde de tout compte , et deses-
jicrc de la perte de sa femme et de tout ce qu'il posse'dait , il
mourut peu de temps après, laissant à la tendresse de ses pa-
rens ou à ia charité' publique le soin de nourrir et d' élever un
petit garçon de sept ans, qui avait bon appétit et qui ne savait
pas lire. Je suis ce petit garçon.
" A peine mon père fut-il mort que notre cousine Cathe-
rine, qui ne l'avait point quitté depuis ses malheurs, me prit
par la main et me conduisit de porte en porte chez tous les Bé-
rard qu'elle put trouver dans l'aray-le-Monial , les suppliant
l'un après l'autre d'accorder un asile à l'enfant du pauvre Chris-
tophe, en les assurant que Dieu les paierait de cette bonne
œuvre. Mais , soit que mes parens ne voulussent point risquer
ics avances , soit qu'une pareille charge fût au-dessus de leurs
moyens , les larmes et les prières de la bonne Catlicrine n'eu-
rent aucun succès. Cliacim s'excusait en lui conseillant de me
conduire chez mon oncle Jérôme, conseil auquel Catherine ne
lépondait qu'en levant les yeux au ciel , ce qui expliquait as-
sez sa pensée.
» Enfm , nous avions fait notre dernière visite et notre der-
nier espoir venait de s'anéantir j Catherine marchait à mes
côtés, dans la rue , d'im pas précipité , se parlant à elle-même.
— Les médians I les mauvais cœurs ! disait-elle. Puis tout-à
ewip elle me serra dans ses bras , en s'écriant : — Kh bien ! je
te garderai , mon pauvre enfant ! et si je ne gagne jws assez de
pain pour nous deux , je nie jetterai à l'eau avec toi.
' Pour pniaiuc ilans q:ii'liji:> s jour the/. Fouriiiff.
» IjSt figure, l'accent de Catherine exprimaient un si profond
désespoir , son regard presque égaré était si différent de son
regard habituel , que je ne crois pas avoir é|)rouvé à aucune
époque de ma vie une émotion plus terrible. Je m'attachai à
son cou , jùle, saisi d'effroi. — Cousine! cousine! dis-je en
pleurant , allons plutôt che?, mon oncle Jérôme. 11 me prendra
peut-être. — Hélas ! répondit-elle , d'un ton plus calme ; mai»
tu as raison , mon enfant. Essayons encore cela , quoique je
n'en espère pas grand' chose. Au moins je n'aurai rien à me
reprocher.
» Nous primes donc le chemin qui conduisait chez l'onele
Jérôme , que je me rappelais fort bien avoir vu chez mon père,
avant (pi'il se fût brouillé avec lui au .sujet de la fatale maison.
Je n'avais surtout pas oublie ni le ton dur avec le<{uel il me
parlait , lorsqu'il venait voir mes parens , ni les conseils qu'il
leur donnait , relativement à mon éducation : tels que ceux de
m'attacher au lit , de me corriger avec la verge , etc. , toutes
choses qui me dc'])laisaient souverainement, on peut bien le
croire. C'était cependant chez cet lionune que je désirais être
conduit , tant l'état où je venais de voir Catherine m'avait
renversé. Lorsque j'aperçus la maison , néanmoins , je frémis
de la tête aux pieds , et ma cousine fut obligée de me tirer
avec force par le bras, pour me faire entrer , quand on eut
ouvert la porte.
» Monsieur Jérôme Bérard était chez lui. Catherine , m'ayant
laissé dans la cuisine , ne vint m'v rechercher qu'au bout d'un
quart d'heure à peu près. Tous ses traits respiraient la satis-
faction. Elle me conduisit à mon oncle , en m'annonçant qu'il
consentait à me servir de père. Je dois dire que la vue démon
bienfaiteur me glaça au point qu'il me fut impossible de le re-
mercier. Je devins tout aussi incapable de comprendre le dis-
cours qu'il m'adressa , dans lequel je distingua seulement \\~c-
cent du reproche et de la mauvaise humeur. Enfin mon immo-
bilité fut complète, jusqu'au moment où Catherine se disposa à
sortir. Alors mes cris , mes sanglots , mes efforts pour la
retenir apprirent à mon on le que j'étais doué de mouvez
ment , et le mirent dans une colère épouvantable. Catherme
s'enfuit de mes bras, non sans peine, me laissant dans cet état
de désespoir où nous plonge à tout âge la perte du seul ami
qui nous reste.
Il est bon d'informer le lecteur de ce que je n'ai su que long-
temps après, c'est-à-dire des motifs qiii avaient décidé mon
oncle à me prendre chez lui. H s'en fallait bien que Jérôme
Béraid fût généreux et compatissant; mais il était orgueilleux.
Il sentit qu'étant connu pour être dans l'aisance, il perdrait in-
failliblement la considération dont il jouissait dans la ville,
s'il abandonnait son neveu à la charité publique, et comme il
tenait presque autant à cette considération qu'à son argent,
ce qui n'est pas peu dire , il aima mieux acheter de quel-
ques écus l'approbation de ses voisins, que de s'exposer
au blâme général en me refusant un asile. D'ailleurs il fut
convenu avec ma cousine qu'il me regarderait entièrement
comme sa propriété ; que mon temps , mon travail , dès que je
serais en état de lui être utile, lui paieraient ceqii'il faisait pour
moi. Jusqu'à ce moment je devais rester soumis à toutes ses
GO
L'ARTISTE.
volontés, et profiter le plus tôt possible de l'éducation qu'il con-
sentait à me donner. Ma cousine souscrivit pour moi à toutes
CCS conditions, et promit de ne point me voir une fois sans me
les rappeler.
En vertu de ce traité , je fus mis sur-le-champ en possession
des droits de nettoyer les souliers de mon oncle , de faire ses
commissions et d'aider Marguerite, la cuisinière, autant que
mon âge le permettait. Mes autres occupations consistaient à
apprendre à lire , à écrire , à compter, etc.
VAUDEVILLE.
,2lc c/lvar)U , voiiu'ace •'■'cAitcri ti/le- eit froi.) f/c/ai,
PAB M. ASCELOT.
M. Ancelot avait fait madame Dubarrj ; tout Paris, ou à peu
près, était venu voir madame Dubarry; les recettes et les a]>-
plaudisscmcns sont cboses encourageantes , et M. Ancelot a pris
le Ré g ni à partie, croyant trouver dans les mœurs, dans les
femmes , dans les courtisans , dans le vice de deux époques
limitropbes un double succès. M. Ancelot a deviné juste, puis-
que madame Dubarry et M. le comte Jean ont eu les lionneurs
de la foule j il n'y a pas de raisons pour que madame Parabère
et M. de Canillac soient plus maltraités , les uns valant les
autres. On trouve même dans les deux comédies de M. Ancelot
des points de ressemblance si frappans, que ceitainement cette
similitude ne vient pas du défaut d'imagination de M. Ancelot,
mais bien de sa bonne envie de faire voir et entendre deux fois
au public des choses qui l'avaient amusé une.
Allez, donc voir le Régent, vous qui avez applaudi madame
Diiharrf. Allez voir le Régent entre Dubois, Canillac , ma-
dame Parabère et M. le duc de Saint-Simon , vous aurez une
orgie à côté d'une conférence diplomatique, un bal dansant face
à face avec une conspiration , l'amour vicieux et blasé tout près
d'un amour pur et sentimental; du vice, de la corruption , du
bruit, do jolis costumes et de l'esprit butiné dans les mémoires
du temps. Mais enfin cela est-il bon ou mauvais? amusant ou
ennuyeux? vous le saurez quand vous l'aurez vu , car vous ver-
rez le Pégent.
GTMirASE DRAMATIQUE.
i^a tyavatit,
PAR MM. SCRIBE ET M03IVEI..
V"ous connaissez le Phi osophe marié de M. Destouches , le-
quel philosophe est très-savant. Il y a des caquetages de femme
et de petites gentillesses de marquis tout autour de ce philo-
sophe. Le Savant de M. Scribe est aussi un savant tcrapéi'é
par les grâces , un savant amoureux , et qui mène de front la
galanterie et le Jardin des racines grecques. M. Scribe a voulu
réhabiliter la science, et prouver qu'on pouvait très-bien com-
prendre Tite-Live, traduire Hérodote, cl avi ir le cœur le plus
tendre et les plus jolies manières du monde. M. Scribe, en un
mot, a voulu faire quelque chose d'agréable à l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, désirant sans doute s'y présenter
à la première vacance , dans le cas où sa nouvelle candidature
échouerait à l'Académie française. Le Savant de M. Scribe a
réussi. Quelques connaisseurs prétendaient que le spirituel vau-
devilliste avait essayé d'esquisser le portrait d'un fameux conser-
vateutde médailles qui a aussi travaillé dans le grec et l'his-
toire; mais un monsieur appuyé sur la balustrade mitoyenne
du parterre et de l'orchestre a fort judicieusement répondu que
ce conservateur, ce Grec, cet historien portait, il est vrai, des
gants glacés et un lorgnon , mais n'était pas savant du tout.
VARIÉTÉS.
../<
% ""'Çi^u ^f .^'/é '"" I^oJe4,
PAB H. DEMERSAS.
Madame Gibou et madame Pochet sont représentées par Ver-
net et Odry. Songez un peu à ce que doivent être deux femmes
qui empruntent leurs formes et leurs grâces à Odry , leur doux
parler et leurs séduisans regards à Yernet ; c'est de l'art le plus
fin et le plus exquis; la Yénus de Médicis aurait l'air d'une
ravaudeuse auprès de ces délicieuses et toutes divines créatures.
Tant il y a que madame Pochet donne une soirée à madame
Gibou, et qu'on y boit un thé aux cornichons et à la moutarde.
Il faut voir cette cuisine pour y croire.
AMBIGU-COMIQUE.
^<i Lilciiie cif- ^lLo>/, lyltie/vuiuine .
Pour prouver qu'on doit abolir la peine de mort, l'auteur a
fait commettre au héros de son mélodrame tpiatre ou cinq assas-
sinats , sans compter , je crois , un empoisonnement et deux exé-
cutions qui accompagnent agréablement les cinq meurtres. A la
fin de la pièce tout le monde était mort , les personnages qu'on
avait pendus ou tués, et le public qu'on avait assommé.
GAIETÉ.
I
PAR M. BCNRT MARTIS.
VI? 1
et de
Le Divorce, roman du bibliophile Jacob, a fourni le sujet
ce mélodrame, ^jui obtient beaucoup de succès. C'est un plai-
doyer contre le divorce, comme le mélodrame de l'Ambigu est
une thèse contre la peine de mort. Il y a seulement entre ces
deux pièces toute la différence d'un bon plaidoyer et nu mauvais.
Dcss
ul : -liai,
.uil'iiis , ttc. , pal A. D. vi:r.lA.
L'ARTISTE.
64
4
BtiXHï-^rt^,
SIR LE MONLIVIEIVT DE LA MADELEINE.
Sur les 700,000 fr. votés la semaine dernière par la
Chamhi'e pour l'achèvement des monumens publics de
la capitale, nous avons été surpris de voir qu'où n'allouât
que 200,000 fr. ii la Madeleine, taudis que l'Arc de
l'Etoile oI)tenait le double.
A coup sfu', nous protesterons toujours contre l'a-
landon de ce dernier édifice, qui doit perpétuer l'un des
ilus grands souvenirs de noire gloire nationale; mais
ous croyons que l'achèvement de la Madeleine im-
ortè davantage a la splendeur de la capitale, et nous
partageons tont-a-fait l'opinion de l'honorable M. Deles-
rt, qui avait proposé d'attribuer le montant de Farticle
Entier a cette dernière desliuation.
D'ailleurs cette habitude, de disséminer sur trois ou
uatre monumens les fonds insuilisanspour un seul, nous
"semble des plus fâcheuses. — On le sait, antant d'édifices,
autant d'administrations et de comptes particuliers, par-
ant autant de gaspillages. — Quand les inspecteurs, sous-
inspecleurs, chefs, sous-chefs, contrôleurs, etc , ont
touché leurs émolumens, il reste bien peu de chose pour
s architectes, mécaniciens, décorateurs, ouvriers, etc...
qui n'ont pas mission d'administrer le monument, mais
de le bâtir, ce qui est l'essentiel.
I^bi On a déjà dépensé près de 2 millions pour l'Arc de
.^M'Eloile, et nous savons tous ce qu'il est.
La Madeleine exigerait 1,800,000 fr. environ, mais
avec le tiers de cette somme on aurait du moins terminé
cet été tout l'extérieur. Les 200,000 fr. alloués suffiront
à peine pour balayer les iiinnondiccs qui défendent l'ap-
IHproche de l'édifice, pour jeter bas les échoppes qui l'of-
'^Mustiuent, et avancer les travaux d'entablement.
On se récrie sur la parcimonie des Chambres! Les
Chambres ne demandent pas mieux que de seconder l'ar-
deur que l'on montre; mais encourager l'inertie, 'a quoi
,, bon ?
Sans cette indifférence du gouvernement en général ,
et de M. d'Argout en particulier, pour les arts qu'il
traite en véritable ministre des travaux publics, la (^Jiam-
brc n'aurait pas hésité a auginenicr l'allocation , ne fût-ce
qu'aux dépens des frais de représentation de MM. les
préfets.
En définitive, comme 2 millions sont nécessaires pour
rachcvement de la Madeleine, c'est dix ans encore qu'il
lOME III. (i* LIVRVISO.N.
nous faudra l'attendre , sauf les événeraens qui peuvent
centupler le retard.
Maintenant une aiUre question : qu'est-ce que sera la
Madeleine, sait-on bien ce que l'on en veut faire? Nous
avons quelque raison de croire que l'ordonnance des tra-
vaux de l'extérieur n'est pas définitivement arrêtée, c'est
pour cela que nous jugeons utile de remettre sous les
yeux des hommes compétens la lettre curieuse, tout en-
tière de la main de Napoléon, qui expliquait ses inten-
tions a ce sujet.
Monsieur de Champ acny,
Apres avoir examiné attentivement les différens plans du mo-
nument dc'die à la grande arme'e , je n'ai pas été un moment en
doute : celui de M. Vignon est le seul qui remplisse mes in-
tentions. C'est un temple que j'avais demande , et non une
c'giise. Que pouvait-on faire dans le genre des églises qui fût
dans le eas de lutter avec Sainte-Geneviève, même avec No-
tre-Dame, et surtout avec Saint-Pierre de Rome ? I^e projet de
M. Vignon rc'unit à beaucoup d'avantages celui de s'accorder
beaucoup mieux avec le palais du Corps législatif, et de ne pas
écraser les Tuileries. Lorqiie j'ai fixe la dépense à trois millions,
j'ai entendu que ccteinpie ne devait pas coûter beaucoup plus que
ceux d'Athènes , dont la construction ne s'élevait pas à la moi-
tic de cette somme. Il m'a paru que l'entrée de la cour devait
avoir lieu par l'escalier vis-à-vis le trône. Il faut que, dans les
projets de'finitifs , M. Vignon s'arrange pour qu'on descende à
couvert; il faut aussi que l'appartement soit le plus beau possi-
ble. M. Vignon pourrait peut-être le faire double, puisque sa
salle est déjà trop longue. Il sera également facile d'ajouter
quelques tribunes. Je ne veux rien en bois. Les spectateurs
doivent être placés, comme je l'ai dit, sur des gradins de mar-
bre formant les ampliitliéàtres destinés au public; et les person-
nes nécessaires à la cérémonie seront sur des bancs, de manière
que la distinction de ces deux sortes de spectateurs soit très-
scnsible. Les amphithéâtres garnis de femmes feront un con-
traste avec le costume grave et sévère des personnages néces-
saires à la cérémonie. La tribune de l'orateur doit être fixe et
d'un beau travail : rien , dans ce temple , ne doit être mobile et
changeant; tout, au contraire, doit y être fixé k sa place.
S'il était ])ossible de placer à l'entrée du temple le y'il et Z<;
Tihre qui ont été apportés de Rome, cela serait d'un très-
bon effet : il faut que M. Vignon litclie de les faire entrer dans
son projet définitif, ainsi que des statues équestres qu'on placerait
au dehors , puisque réellement elles seraient mal daijs l'inté-
rieur. Il faut aussi désigner le lieu où l'on placera l'armure de
h'rançois 1"' et le quadrige de Berlin. Il ne faut pas de bois
dans la construction de ce temple. Pounpioi n'emploierait-on
pas, pour la voûte, qui a fait un objet de discussion, du fer,
ou incine des pots de terre; ces matières ne seraient-elles jvis
préférables à du bois ? Dans un temple qui est destiné à durer
plusieurs milliers d'années , il faut cheicher la plus grande so-
lidité possible , éviter touie construction qui pourrait être mise
en problème par les gens de l'art , et porter la plus grande at-
62
L'ARTISTE.
tention au choix des matériaux : du granit ou du fer , tels de-
vraient être ceux de ce monument. On objectera que les colon-
nes actuelles ne sont pas de granit ; mais cette objection ne
serait pas bonne , puisque avec le temps on peut renouveler ces
colonnes sans nuire au monument. Cependant , si l'on prouvait
que l'emploi du granit entraînerait une trop grande dépense et
de trop longs délais, il faudrait y renoncer j car la condition
principale du projet , c'est qu'il soit ese'cute' en trois ou quatre
ans, et au plus en cinq ans. Ce monument tient en quelque
sorte à la politique , il est dès lors du nombre de ceux qui
doivent se faire vite. Il convient néanmoins de s'occuper à
chercher du granit pour d'autres monumens que j'ordonnerai ,
et qui , par leur nature , peuvent permettre de donner à leur
construction trente, quarante ou cinquante ans. Je suppose que
toutes les sculptures intérieures seront en marbre. Et qu'on ne
me propose pas des sculptures propres aux salons et aux salles
à manger des femmes des banquiers de Paris : tout ce qui est
futile n'est pas simple et noble; tout ce qui n'est pas de longue
durée ne doit pas être employé dans ce monument. Je répète
qu'il n'y faut aucune espèce de meubles , pas même de ri-
deaux. Quant au projet qui a obtenu le prix, il n'atteint pas
mon but : c'est le premier que j'ai écarte. Il est vrai que j'ai
donné pour base de consener la partie du bâtiment de la Ma-
deleine qui existe aujourd'hui ; mais cette expression est une
ellipse; il était sous-entendu que l'on conserverait de ce bâti-
ment le plus possible : autrement il n'y aurait pas eu besoin de
programme, il n'y avait qu'à se borner à suivre le plan primi-
tif. Mon intention était de n'avoir pas une église , mais un tem-
ple, et je ne voulais ni qu'on rasât ni qu'on conservât tout. Si
les deux propositions étaient incompatibles , savoir celle d'a-
voir un temple et celle de conserver les constructions actuelles
de la Madeleine, il était simple de s'attacher à la définition
d'un temple. Par temple, j'ai entendu un monument tel qu'il y
en avait à Athènes et qu'il n'y en a pas à Paris. Il y a beau-
coup d'églises à Paiis , il y en a dans tous les villages. Je n'au-
rais assurément pas trouvé mauvais que les architectes eussent
observé qu'il y avait contradiction entre l'idée d'avoir un tem-
ple et l'intention de conserver les constructions faites pour une
église : la première était l'idée principale ; la seconde était l'i-
dée accessoire. M. Vignon a donc deviné ce que je voulais.
Quant à la dépense fixée à trois raillions , je n'en fais pas une
condition absolue; j'ai entendu qu'il ne fallait pas un autre
Panthéon : celui de Sainte-Geneviève a déjà coûté plus de
quinze millions. Mais, en disant trois millions, je n'ai pas en-
tendu qu'un ou deux millions de plus ou de moins entrassent
en concurrence avec la convenance d'avoir un monument plus
ou moins beau. Je pourrai, s'il Je faut, autoriser une dépense
de cinq ou six millions, si elle est nécessaire; et c'est ce que le
devis définitif me prouvera.
Vous ne manquerez pas de dire à la quatrième classe de l'Ins-
titut que c'est dans son rapport même que j'ai trouvé les motifs
qui m'ont déterminé.
Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
iVAPOI.E0>f.
Citteraturc.
LA TRANSACTION.
§1V.
l'hospice de la. VIETLLESSE.
(fi«).
Il y eut entre la comtesse Ferraud et le colonel Cha-
bert un combat de générosité dont le soldat sortit vain-
queur.
Un soir, en voyant sa femme, ou mieux encore, en
voyant une mère au milieu de ses enfans, séduit par les
touchantes grâces d'un tableau de famille , au coin du
feu, à la campagne, dans l'ombre et le silence, il pritla
résolution de rester mort , et, ne s' effrayant plus de l'au-
thenticité d'un acte, il demanda comment il fallait s'y
prendre pour assurer irrévocablement le bonheur de cette
famille.
— Faites comme vous voudrez ! lui répondit la com-
tesse ; mais je vous déclare que je ne me mêlerai en rien
de celte affaire!... Je ne le dois pas.
Delbecq était arrivé depuis quelques jours; et, sui-
vant les instructions verbales delà comtesse, l'intendant
avait su gagner la confiance du vieux militaire. Le len-
demain matin donc , le colonel Chabert partit avec l'an-
cien avoué pour Saiut-Leu-Taverny, où Delbecq avait
fait préparer chez \e notaire un acte conçu en termes si
crus , que le colonel sortit brusquement de l'étude , après
en avoir entendu la lecture :
— Mille noms de tonnerre !... je suis un joli coco,
après cela ! . . . moi , passer pour un faussaire ! . . . s'écria-
t-il.
— Monsieur, lui dit Delbecq , je ne vous conseille pas
de signer... A votre place , je tirerais au moins dix mille
livres de rente de ce procès-la !... Madame les donnerait.
Le colouel , jetant un regard foudroyant au coquin
émérite et emporté par mille sentimens contraires, s'en-
fuit avec toute la vigueur d'un jeune homme. Il était rede-
venu défiant; il s'indignait, se calmait; et, toujours
courant , il entra dans le parc de Groslay par la brèche
d'un mur tombé ; puis il alla s'asseoir sous un kiosque
d'où l'on découvrait le chemin de Saint-Leu.
Le hasard voulut qu'il vînt a pas lents vers le cabinet
pratiqué dans la roche factice sur laquelle était bâti le
kiosque ; l'allée étant sablée avec cette espèce de terre.
L'ARTISTE.
G3
I
jaunâtre par lequel on remplace le gravier de rivière,
la comlcssc , qui était assise dans le petit salon de cette
espèce de pavillon, n'entendit pas le colonel. Rosine
était la dans une grande anxiété. Le visage tourné vers
l'allée qui menait "a Saiut-Leu, elle regardait sur la route ,
et se trouvait trop préoccupée de la réussite d'une affaire
aussi capitale pour faire attention au léger bruit que
I* fit son mari du côté opposé Le vieux soldat n'aper-
çut pas non plus sa femme au-dessus de lui dans le petit
pavillon.
— Eh bien! monsieur Delbecq.... A-t-il signé?...
demanda la comtesse "a son intendant qu'elle vit seul
dans le chemin , par-dessus la haie d'un saut de loup.
— Non , madame 1... et je ne sais pas ce qu'il est de-
venu! — Mais le vieux cheval s'est bien cabré!...
Le colonel retrouva toute sa force pour franchir le saut
de loup ; et , en un clin-d'œil , fut devant le vieil avoué ,
auquel il appliqua la plus belle paire de soufflets qui ja-
mais ait été reçue sur deux joues de procureur.
— Ajoute que les vieux chevaux savent ruer!... lui
dit-il.
Mais, sa colère dissipée , il ne se sentit plus la force de
sauter le fossé ; il revint vers le kiosque , par la porte du
parc, et monta dans le cabinet aérien dont les rosaces de
verre offrait la vue de chacune des ravissantes perpectîves
de la vallée. La comtesse s'était assise sur une chaise,
et gardait une contenance pleine de calme. Sa physiono-
mie était impénétrable. Elle s'essuya les veux comme si
elle eût versé des pleurs, et joua par un geste distrait avec
le long ruban rose qui servait de ceinture a une robe de
percale. . .
Néanmoins, malgré son assurance, elle ne put s'em-
pêcher de frissonner en voyant devant elle le vénérable et
loyal soldat, debout, les bras croisés, la ligure pâle, le
front sévère.
— Madame!... dit-il après l'avoir regardée fixement
pendant un moment, et l'avoir forcée à rougir, madame,
je ne vous maudis pas... mais — je — vous — méprise!..
Maintenant, je remercie le hasard qui nous a désunis
je ne sens pas même un désir de vengeance, car je ne
vous aime plus... Je ne veux n'en de vous .. Vos enfans
qui crient et jouent là-bas ne serout point déshonorés....
Vivez tranquille sur la foi de ma parole.... — Elle vaut
mieux que le griffonnage de tous les notaires de Paris
Je ne réclamerai jamais le nom que j'ai peut-être illustré.
— Je ne suis plus qu'un pauvre diable nommé Hyacin-
the, et qui ne demande qu'une place au soleil... Je vivrai
de souvenirs... Adieu
La comtesse se jeta aux pieds du colonel , et voulut le
retenir en lui prenant les mains ; mais il la repoussa avec
dégoût, en lui di.sant :
— Laisser-moi!...
La comtesse fit un geste intraduisible en entendant le
bruit des pas de son mari ; mais avec la profonde perspi-
cacité que donne une haute scélératesse ou le féroce
égoisme de l'amour, elle crut pouvoir vivre en paix sur
la promesse de son mari.
Chabert disparut en effet, et pendant long- temps ni
l'avoué Derville ni la comtesse ne surent ce qu'il était
devenu. Le nourr'sseur fit faillite et se mit cocher de ca-
briolet. Peut-être le colonel , se contentant de jieu, s'a-
doniia-t-ilii quelque industrie du même genre; ou, sem-
blable a une pierre lancée dans un gouffre, peut-être
alla-t-il , de cascade en cascade , s'abîmer j)armi cette
boue de haillons qui foisonne a travers les rues de Paris...
Six mois après cet événement , M' Derville , n'enten-
dant plus parler ni du colonel Chabert ni de madame la
comtesse Ferraud, pensa qu'il était survenu sans doute
entre eux une transaction, que, par vengeance, la com-
tesse avait fait dresser dans une autre étude. Alors un
matin , il suj)puta la somme qu'il avait avancée audit
Chabert , y ajouta le coût des actes venus d'Allemagne ;
et, ne sachant où était son client, il écrivit une lettre
fort polie "a madame la comtesse Ferraud, en la priant de
réclamer à M. le comte Chabert le montant de ces
avances.
Le lendemain même il reçut une lettre de son ancien
confrère l'intendant du comte Ferraud, qui, avant d'al-
ler se faire installer a B. , en qualité de président du
tribunal de première instance, lui écrivit ce mot désolant :
Monsieur,
Madame la comtesse Fcn-aud me charge de vous pre'venir
que votre client avait complctcmcnl .ibusc de votre confiance,
et que l'individu qui disait être le comte CLabert a reconnu
avoir induemcnt pris de fausses qualités.
Agrc'cz, etc.
Deluecq.
— Il y a des cliens, qui sont, ma parole d'honneur,
bêtes 'a manger du foin !... s'écria Derville. Soyez donc
humain , généreux , philantrope et — avoué , pour vous
faire enfoncer!... Voilii une affaire qui me coûte — nom
d'un tonnerre — je ne sais combien !...
Un an après la réception de celte le;tre, Derville cher-
chant au Palais un avocat dont il avait besoin , et le sa-
chant a la police correctionnelle, entra a la sixième cham-
bre au moment où le président condamnaille nommé Hya-
cinthe a deux mois de prison comme vagabond, et a être
I
6-4
L'ARTISTE.
conduit au dépôt de mendicité de Saint-Denis, sentence
qui, selon la jurisprudence des préfets de police, équi-
vaut a une détention perpétuelle.
Au nom d'Hyacinthe, Derviile regarda le délinquant
assis entre deux gendarmes sur le banc des prévenus , et
reconnut, dans la personne du condamné, son faux colonel
Chabert.
Le vieux soldat était calme, immobile, presque dis-
trait; mais malgré ses haillons, malgré la misère em-
preinte dans sa physionomie, elle déposait d'une noble
fierté, et son regard avait une expression de stoïcisme
qu'un magistrat n'aurait pas dû méconnaître ; mais , l'a, les
hommes deviennent des questions de droit ou de fait ,
comme aux yeux d'un statisticiea ils ne sont plus que
des unités.
Au moment où le soldat fut reconduit au greffe pour
être emmené plus tard avec la fournée de vagabonds en
train d'être jugée, Derviile, usant du privilège des avoués,
l'accompagna au greffe, et l'y contempla un moment
parmi des mendians assez curieux. Cette salle offrait uu
de ces spectacles journaliers au Palais, mais que malheu-
reusement ni les législateurs, ni les philantropes, ni les
peintres , ni les écrivains ne viennent étudier. — Cette
antichambre du greffe était, comme tous les laboratoires
de chicane, une pièce obscure et puante, autour Je laquelle
il y avait des bancs de bois noircis par le séjour perpétuel
des malheureux qui viennent du fond de toutes leurs mi-
sères a ce rendez-vous momentané, auquel pas un d'eux
ne manque une fois dans sa vie.... Un poète vous dirait
que le jour a honte d'éclairer ce terrible égout, par lequel
passent tant d'infortunes !... Il n'y a pas une seule place
où ne se soit assis quelque crime en germe, pas d'endroit
où ne se soit rencontré quelque homme qui, désespéré par
la légère flétrissure quelajustice avait imprimée a sa pre-
mière faute, n'ait commencé une existence an bout de la-
quelle se dressait la guillotine ! . . . Tous ceux qui tombent
sur le pavé deParis rebondissent la !.. La justification des
nombreux suicides est d'avance écrite sur ces murailles
jaunâtres. — Cette anticliambre est comme la préface
soit de la Morgue, soit de la place de Grève...
En ce moment le colonel Chabert s'assit au milieu de
ces hommes 'a faces énergiques , vêtus des horribles li-
vrées de la misère , silencieux par intervalles , ou causant
a voix basse, car il y avait trois gendarmes de faction qui
se promenaient en faisant retentir leurs sabrés sur le plan-
cher. . .
— Me reconnaissez-vous?... dit M^ Derviile au vieux
soldat en se plaçant devant lui.
— Oui, monsieur !... répondit Chabert en se levant.
— Si vous êtes un honnête homme, reprit Derviile "a
voix basse , comment avez-vous pu rester mon débi-
teur?...
Le vieux soldat rougit comme aurait pu le faire une
jeune fille accusée par sa mère d'un amour clandestin.
— Quoi! madame Ferraud ne vous a pas payé!....
s'écria-t-il a haute voix.
— Payé!... payé !... dit Derviile. Elle m'a écrit que
vous étiez un intrigant!...
Le colonel leva les yeux au plafond , comme pour en
appeler au ciel , par un mouvement sublime d'horreur ,
de désespoir et d'imprécation.
— Monsieur, dit-il d'une voix calme a force d'altéra-
tion , obtenez des gendarmes la faveur de me laisser en-
trer au greffe ; je vais vous signer un mandat qui sera
certainement acquitté
Sur un mot dit par l'avoué au brigadier, il lui fut per-
mis d'emmener son client dans le greffe. — Hyacinthe
écrivit quelques lignes , cacheta la lettre et l'adressa a la
comtesse Ferraud.
— Envoyez cela ctez elle, dit le soldat , et vous serez
soldé.
— Monsieur , reprit-il après un légère pause , croyez
que si je ne vous ai pas témoigné la reconnaissance que
je vous dois pour vos bons offices, elle n'en est pas moins
la, — et il mit la main sur son cœur, — elle est la , pleine
et entière; mais que peu vent les malheureux?...
— Comment, lui dit Derviile, n'avez-vous passtipulé
quelque rente?...
— Ne me parlez pas de cela ! répondit le vieux mili-
taire. — Si vous saviez quel est mon mépris pour cette
vie extérieure , "a laquelle tiennent la plupart des hom-
mes... Quand je pense qi'>e Napoléon est a Sainte-Hé-
lène!... tandis que je roule a travers ce Paris, qu'il a fait
si grand ! ... Je ne puis plus être soldat ! . . . Voilà tout mon
malheur... Enfin, ajouta-t-il en faisant un geste plein
d'enfantillage , il vaut mieux avoir du luxe dans ses sen-
tiniens que sur ses habits.... — Je ne crains le mépris de
personne.
Et le colonel alla se remettre sur son banc. Dervilli
sortit. Quand il revint a son étude, il envoya son maît
clerc chez la comtesse Ferraud, qui, a la lecture de la
lettre , fit immédiatement payer la somme due a M* Der
ville.
COMCLUSIOS.
En 1850, au milieu du mois de juillet , j'allais à
en compagnie d'un ancien avoué. Lorsque nous parvîn-
mes a l'avenue qui conduit de la grande route a Bicêtre,
nous vîmes, sous un des ormes du chemin, un de ci
î Ris,
1
L'ARTISTE.
av
vu;
vieux pnuvres chenus et cassés (\\\i ont oliletiu le bâton
de maréchal des mcndians, en vivant a Bicètre comme les
vieilles femmes indigentes vivent à la Salpètrière.
Ce malJiciirenx, l'un des deux mille logés dans YI/os-
•ce de la Fieillesse, était assis sur une borne et paraissait
nccntrer toute son intelligence dans une opération bien
connue des invalides , et qui consiste a faire sécher au
oleil le tabac de leurs mouchoirs, pour cviier de les
lanchi.r , peut-être.
Ce vieillard avait une physionomie attachante. Il était
vêtu de cette robe en drap rougcàtre que l'hospice ac-
rde a ses hôtes , espèce de livrée horrible. . . .
— Tenez, Derville.... di-s-je "a mon compagnon de
oyage, voyez donc ce vieux Ne ressembie-t-il pas "a
tes bons hommes en chocolat que vendent les confiseurs.,
t cela vit!... Il est heureux, peut-être!...
Derville prit sou lorgnon , regarda le pauvre, et après
voir laissé échapper un mouveiuenl de surprise :
— Ce vieux l'a... dit-il, c'est tout un poème!...
Nous passâmes rapidement.
— As-tu rencontré quelquefois la comtesse Ferraud?. .
prit brusquement Derville.
Oui , c'est une femme d'esprit et très-agréable...
Ce vieux bicêtrien est son mari légitime ! — Le
comte Chabert, l'ancien colonel Elle l'a sans doute
fait pincer la Et il est dans cet hospice au lieu d'ha-
hiter un hôtel, uniquement pour avoir rappelé a la jolie
^^Keomtesse Ferraud quelques défauts secrets , et sou an-
^^Hcien élat de femme de chambre!... Je me souviens en-
^^Bsore du regard de tigre qu'elle lui a jeté en ce moment-
W--
Avant témoigné quelque étonnement a ce début, Der-
ville me raconta l'histoire qui précède, mais avec une
l^fefoulc de détails et avec un talent de narration qui ne
'm'a pas été inutile.
Au retour , le lendemain , en jetant un coup d'œil sur
Bicètre, je proposai ii Derville d'y aller voir le colonel
Chabert.
Nous nous dirigeâmes donc par l'avenue; mais, ii moi-
tié chemin, nous trouvâmes le vieillard assis sur la souche
d'un arbre abattu.
Ce malheureux tenait h la main un bâton et s'amusait
faire des raies sur le sable En le regardant attenti-
vement , nous aperçûmes qu'il venait de déjeuner certai-
nement autre part qu'a l'établissement.
— Bonjour, colonel Chabert!... lui dit Derville.
— Je me nomme Hyacinthe!... répondit le vieillard:
suis le numéro 1(54, septième salle,..
Et il regarda DerviTîe avec ime anxiété peureuse, avec
une crainte de vieillard et d'enfant.
— Vous allez voir le condamné à mort !... nous dit-il
après un moment de silence. 11 n'est pas marié...
— Pauvre homme'... dit Derville. Voulez-vous de
l'argent pour acheter du tabac?...
Le colonel tendit avidemment ia main avec toute la
naïveté d'un gamin de Paris.
Nous lui donnâmes chacun une pièce de cent sous, et
il nous remercia par lui regard stupide, en disant :
— Braves troupiers !...
n se mit au port d'armes , puis il feignit de nous cou-
cher en joue , et cria en souriant :
— Feu!...
Et il décrivit avec sa canne une arabesque imaginaire.
— Le genre de sa blessure l'aura fait tomber en en-
fance, dit Derville.
— Lui, en enfance!... s'écria un vieux bicêtrien qui
nous regardait. Ah! il y a des jours où il ne faut pas lui
marcher sur le pied!... C'est un vieux malin plein de
philosophie et d'imagination; mais aujourd'hui... — il a
fait le lundi.... Monsieur , en 1818 , il était déjii ici...
Pour lors , un officier prussien , dont la calèche moulait
la cote de Villejuif , vint à passer ii pied ; et nous étions
nous deux , Hyacinthe et moi , sur le bord de la route.
Cet officier causait en marchant avec un autre , un Russe,
ou quelque animal de la même espèce, lorsqu'en voyant
l'ancien il dit : — Voila un vieux voltigeur qui était à
Rosbach!... — J'étais trop jeune pour y être, lui répon-
dit-il ; mais j'ai été assez vieux \>o\\v me trouver a léna !. ..
— Pour lors le Prussien a filé, sans faire d'autres ques-
tions.
— Quelle destinée!... m'écriai-je. Sorti de l'hospice
des Enfaiis-Trom'és , il revient mourir a Y Uospwe de Iti
l ieiUesse, après avoir, dans l'intervalle, aidé Napoléon
h conquérir l'Egypte et l'Europe.
DE BaI.ZVC.
UN MARDI GRAS
nCE S.4IPIT-DENIS.
Il n'est guère de fêtes, j'entends de celles où le bruit
résulte du nombre, qui laissent un souvenir pur de libre
et bonne satisfaction. Paris, le lendemain d'un de ces
jours où les traditions, raienx respectées que les lois, or-
donnent qu'on se divertisse , est hâve et défait comme nn
(>(;
L'ARTISTE.
convalescent. Le travail revient avec l'exigence d'un re-
mords; la lassitude et la pâleur sont sur tous les fronts. A
ces lèvres blanches et flétries où s'éteint un sourire, "a ces
yeux demi clos et gonfles par le sommeil dont les exi-
gences ont été méconnues , k ce luxe fané d'une toilette
brisée par le bal , on devine les ravages d'un jour férié ,
d'une nuit ])erdue a la danse. C'est aussi l'instant des
récapitulations, qui réagissent contre les souvenirs, et,
toute balance faite, le calcul de ce que le plaisir a coûté
fait singulièrement rabattre sur ce qu'il vaut. Le Parisien
a toute l'imprévoyance des peuplades sauvages du Ca-
nada : il jette au vent des circonstances son argent , sa
vigueur et sa joie, sauf a trouver du mécompte au bout
de son rouleau : et si les impérieuses lois du carême chré-
tien prescrivent les sévérités du jeûne après les indigestions
du carnaval, plus d'une ménagère avouera que ce con-
traste est admirablement d'a-propos. Si ce n'est pas une
vertu d'obéirk l'Eglise, c'est alors une nécessité. Le budget
des folies, dans plus d'une maison , fait tort au budget
des besoins. Après tout, et bien qu'a la suite de l'événe-
ment on se plaise a calomnier la distraction qu'on s'était
promise ; bien qu'on se dise même avec quelque vérité
que rien n'est vide comme la turbulence, il y a dansl'at-
mosplière d'une capitale qui met au dehors toute sa popu-
lation parée et prête a rire une contagion dont la philo-
sophie la plus morose ne saurait exempter qui que ce soit.
Suspendez au ciel des nuages inquiétans et chargés des
giboulées de mars; développez sur les boulevards les esca-
drons de la garde municipale, dites aux gens que l'anni-
versaire cabalistique du mardi gras ramènera l'émeute
de i SSI , avec son archevêché qui fit naufrage sous les
arches du petit pont de l'Hôtel-Dieu ; criez économie et
misère ; poudrez nos carrefours de sergens de ville : pré-
cautions, menaces et paroles perdues ! Il y a des parcelles
de printemps au fond de l'air ; la foule se plaît au spectacle de
la foule ; on aime a se coudoyer. Si l'émeute vient a bouil-
lonner, on pourra fuir; c'est presque un risque, et on vent
en avoir le courage. Quant h l'argument de la misère , il
n'est personne qui ne l'avoue a. haute voix pour la France
entière, et qui n'ait la prétention de le désavouer matériel-
lement pour son propre compte. Les archives du Mont-dc-
Piété contiennent h cet égard des statistiques dérisoires ;
lisez-les. Mille familles y portent leurs économies pour les
toilettes du carnaval, et les toilettes y retournent après le
fatal mercredi des cendres , pour payer les austérités du
carême.
Cette année a été féconde en bals :. peut-être, a voir les
choses a la loupe, n'avons-nous eu que la menue monnaie
des brillans carnavals de l'empire, dont Napoléon s'accom-
modait si bien, et pour cause. Comme il a été prêché par
nos économistes a la mode que la chorégraphie des salons
jetait du pain au menu populaire, chacun s'est piqué de
donner l'exemple, et l'énudation est devenue une épidé-
mie, .le ne sais pas au juste ce que le peuple des artisans y
a gagné ; mais je présume qu'il lui en coûte , et que, dans
la répartition du capital perdu , la plus forte somme est
sortie de sa bourse. J'ai , comme on voit , le malheur de
ne pas envisager les choses sous l'aspect le plus riant. C'est
parce que j'ai rendu quelques visites a la Morgue et aux
hôpitaux le lendemain d'une fête.
Laissons les journaux s'embarrasser dans un dilemne
qui leur est favori. Si le carnaval est chétif , ils en accu-
sent la misère , cette moraliste implacable qui défend la
joie. S'il est bruyant, s'il déploie un concours inattendu
de fantasques mascarades à travers nos promenades sans
verdure, nos rues tumultueuses, nos guinguettes des bar-
rières, ils rapportent encore ce phénomène "a la même
cause ; "a la misère qui veut du rire, qui veut des cris, qui
veut du vin, qui veut du dévergondage, comme cet athée
de Louis XV, s'éteignant dans la débauciie au sein d'une
prostituée, s'écriait : « Après moi la fin du monde! »
La misère est, comme on voit, tun argument fort élas-
tique.
Je ne suis pas plus qu'un autre exempt de ces fantaisies
qui se règlent sur le calendrier et qu'on prémédite "a un
mois de distance. I/expérience m'a démontré que la pré-
méditation du plaisir était le plaisir même , et c'est la ce
qui explique le besoin que les pauvres diables ont déjouer
a la loterie. Le quaternc n'est perdu que le jour du ti-
rage, et l'on a fait de si beaux rêves qu'ils valent bien
quarante sous ; on paie plus cher des réalités plus stu-
pidcs.
J'avais reçu bon nombre d'invitations pour le jour du
inardi gras,- les unes imprimées et d'un style grave, les
autres écrites et d'un style jovial; d'autres enfin de vive voix
et avec cet te bonhomie d'instances, cette cordialité de persé-
cution dont on ne se débarrasse qu'en engageant sa parole.
Mes devoirs, car on ne badine pas sur ce chapitre, m'épou-
vantaient ; je frémissais de cette masse de plaisirs accumu-
lés sur ma tête : bals d'étiquette , bals d'amis , bals de
bonnes gens, j'avais à en recéder. Un fait me frappa,
comme j'allais me coucher pour ne pas faire de jaloux, c'est
que cinq de mes invitations se rapportaient a autant d'é-
tages d'une seule et même maison de la rue Saint-Denis;
et bien m'en prit de me laisser séduire par cette singula-
rité, car j'étais, sans m'en douter, sur le point de me faii'C--
luie ennenn'e mortelle en me déterminant h dormir. al
Madame D*'** m'écrivait et me disait jusque dans le
postscriptum de sa lettre de me rendre chez elle. Peut-ètr^
bien son mari était-il revenu de l'Alsace? J'avais l'a unfll
trop belle occasion d'étudier tous les symptômes de la ■
figure d'un mari , lorsqu'il revient au bout de six mois ^
L'ARTISTE.
d'absence près d'une jolie feiunie, après l'avoir prudein-
nient confiée a l'Iionncur de ses meilleurs amis.
Sur les dix heures du soir, je quittais mon faubourg.
La rue était tiavcrsée par de longues bandes de chan-
teurs en goguette, (|ue mon portier facétieux comparait
il des palrouilirs grises : a l'entresol des cabarets, aux
fenêtres des maisons et jusque dans les mansardes ,
quelques refrains patriotiques de Béranger expiraient
connue des vibrations de juillet; la nuit avait coupé
court à ces obscénités traditionnelles que les masques
écliangent a l'abri de l'incognito, et qui ont souvent
pour auditoire la jeune fdle penchée au bras de son père
ou le lycéen timide éloiuié des leçons qu'il reçoit de l'âge
mûr. Les promeneurs s'éparpillaient pour se rendre a
leurs soirées ; et jdus d'un, ii l'angle d'une rue, cherchait
iimtilement une voiture. Augrandrisque de s'éclabousser,
l'Arlequin filait le long des trottoirs, et le blanc Pierrot
pestait contre la police qui n'avait pas mis bon ordre aux
gilmulées. Tout en songeant aux tombereaux de M. (iis-
quet, j'arrivai en suein- contre la porte coclièrc de la mai-
son oii j'étais al tendu : un Auvergnat intelligent , dont la
sellette me servit de piédestal , me donna le loisir de pro-
mener mes regards sin- cette haute façade toute resplen-
dissaiite de lumière.
N'est-ce pas une bizarrerie que ce débris de coutumes
païeinies, qui reste deliout an milieu dos ruines du chris-
tianisme, lorsquclecardinal Albani, fiu'ieuxde voirTondire
du drapeau tricolore se prolonger de la citadelle d'Ancône
sur les monumens de la ville éternelle, contresigne un
cditdatédu Vatican contre les blasphémateurs de Rome,
et contraint les sujets du pape de respecter Dieu par l'au-
torité du carcan , ainsi que la sainte Vierge sous peiuedes
galères ?
Et n'est-ce pas aussi une merveille que ces joies de
Paris, joies resserrées sous le plafond d'un chélif entre-
sol où Taglionise briserait le front pourdanscr. Je conçois.
que le négrier traqué par la police maritime range ses
noirs à fond de cale, et les place le pi us mathématiquement
possible les mis sur les antres : c'est pour lui une question
de commerce et de liberté, de banqueroute ou de galères.
Et puis les nègres ne danseront pas. Mais encaqucr trente
couples dans un salon de dix pieds, faire mouvoir tout
cela trois ou quatre heures de suite avec des biscuits, du
sirop de groseille et un violon , c'est ii mon sens im tour
de force bien plus étrange; car tout le monde y met de la
bonne volonté. On joue, on rit, on cause, comme s'il v
avait de l'air pour les poitrines, de l'espace pour les moii-
vcmcus. C'est même "a qui se retirera le plus lard. Il n'y a
pas de village en France, qui n'ait sa grange pour les
veillées, sa grand'salle de la Gi-appc-d'Or ou des Bar-
rcaux-^ cris , ou même ses deux arpens de jardin sous la
feuilléc, avec une toile de coutil et ses lanternes qui trem-
blent au fil d'archal. Au besoin on s'installera dans les
biitimens delà municipalité, ou en plein air sur le gazon
et sous les étoiles. Le Parisien seul entend ses franches
coudées en miniature et se divertit sur une petite échelle;
il met un jardin dans le creux de sa gouttière; il imite
sur sa fenêtre les prestiges hydrauliques de Versailles ave<;
une voie d'eau, et singe Tivoli au moyen d'une demi-
douzaine de pétards.
Lorsque j'entrai dans la cour, je trouvai l'équipage de
madame D*** qui stationnait sur la limite de la remise : ses
gens , dans leur riche livrée, toisaient d'ini œil de mépris
les différentes personnes plus ou moins élégamment costu-
mées qui arrivaient a ])ied de minute en minute. J'appris
qu'elle m'attendait pour aller a l'Opéra , que son mari
était toujours en Alsace, et que les salons aristocratiques
du prciilier étage contrasteraient bientôt par leur silence
et leur obsciuité avec }a joie bourgeoise et populaire des
petites gens de la maison. Au vestibule je rencontrai le
parfumeur, étranglédansunhabitneufet ridiculement frisé,
qui querellait sa bonne parce qu'il ne ^wuvait pas aller
prendre danssaboHtique, encombrée des meublesderenlrc-
sol, une banquette du comptoir que réclamaient à grand
bruit les danseurs et les danseuses. Ce brave homme, pro-
priétaire de la maison, avait encore un autre souci dont il
me fit part quand je m'oiïris "a lui donner un coup de main.
Cette surabondance de joie, que l'architecte n'avait pas
mise eu ligue de compte pour la solidité de l'édifice, ris-
quait d'attirer l'attention du Conseil municipal , au grand
chagrin du parfumeur; il supputait le donunage probable
en suant a grosses gouttes : une année de ses revenus me-
naçait de passer en réparations ; il entendait travailler les
charpentes, et prétendait voir s'étendre à vue d'ccil, sous
le pas lourd et préci[)ité de ses locataires, les fissures des
lézardes qui bariolaient sesnmrailles. « Entendez- vous?»
me disait-il en se croisant les mains avec désespoir, et
chaque tremblement répondait "a un mouvement nerveux,
dont il neponvait se rendre mahre. Il maudissait .sa femme,
il maudissait sa fille, il se maudissait lui-inênie. Il me ré-
gala d'une amplification très-pathétique sur les malheurs
de la propriété, et je convins avec lui que les victimes de la
fortune, qui s'exposent a des tribulations de millionnaires,
sont fort a plaindre en ce bas-monde. Nous vantâmes
l'heureuse indépendance de celui qui n'a rien du tout, et
il nie fit donner ma parole d'honneur de le venir voira
sa maison de campagne de Corbcil, pour chasser ensemble
un chevreuil dans la forêt de Rougeaux.
Rien de plus bouffon que son entresol avec les quin-
qucts de sa boutique plaqués dans tons les coins. On
voyait encore au plafond , terni presque généralement par
la fumée, un rond ou le l.adigeoiniage avait ronsorvésa
68
L'ARTISTE.
l)lancheur primitive, grâce a la couronne d'acajou du lit
récemnieiit enlevée. Au papier bleu du pouitoin- on de-
vinait l'enipreinle des cadres disparus , et comme on ne
pouvait circuler entre la haie compacte des chaises et les
huit ou dix quadrilles mis en branle, j'avais, sur le seuil
de la porte, les épaules exposées au vent glacial du pa-
lier, et la figure échauffée par les humides exhalaisons de
cetle fournaise dansante, où semêlnient, comme les ato-
mes dans lui riiyon de soleil , les rires des femmes , les
détonations d'un orchestre d'amateurs, les épaules demi-
nues , les échappes et les liantes coiffures dont vingt
clartés divergeaient les silhouettes pyramidales sur le
plafond. Je m'esquivai tandis que le digne parfumeur
s'occupait de me fra\er une issue.
Je trouvai madame D***dans les tortures de la toilette,
environnée de ces mille et une superfluités si nécessaires
]>oiu' lui bal , et montée au diapason de l'impatience la
plus juste contre je ne sais trop quel colifichet récalcitrant
qui ne s'ajustait pas a sa guise. La pauvre Agathe, sa
fénnne de chambre , essuyait une bourrasque dont je
faillis ^voir ma part pour avoir mal lu le petit juillet d'in-
vitation. J'arrivais trop tôt : je le compris a merveille
aux distractions d'un entretien qu'elle entremêlait imper-
ceptiblement de gestes contraints et courroucés. Je fus
ébloui de sa parure : on ne pouvait mieux prendre son
parti sur les laciuies du mariage. Tous ces apprêts n'étaient
cependant que la répétition générale des grâces que je
devais produire dans le foyer de la salle étemelle et pro-
visoire de l'Opéra ; mais que de rectifications mystérieuses
il fallait encore faire a ce protocole magnifique pour lui
donner le caractère d'un idtimatum ! La çamériste me
congédiait du regard. Pour ma seule malice de tout le
carnaval , je me permis de retarder la gravé conférence ,
résolu d'être importun sans merci jusqu'à ce que j'eusse
obtenu quelque sourire de bon aloi. Son mari en fit les
frais. Je demandai des nouvelles de l'absent. Elle sou-
pira , je soupirai. Elle partit d'un éclat de rire et je l'imi-
tai. La glace de la réserve une fois rompue, on m'exila
dans le salon entre un numéro du Globe et un petit
groom qui bâillait d'une manière désespérante : nos deux
mâchoires se mirent "a l'unisson. Il finit par s'endormir,
et j'allais en faire autant sous l'influence des sons indis-
tincts d'une musique qui devenait sonore quand on ou-
vrait une porte, et d'un fiôlement de pas au-dessus de ma
tète semblable au ronflement d'un rouet de fermière,
lorsqu'il me vint dans l'idée de suppléer a l'ennui de
l'attente par une excursion fuitive chez les voisins de
l'étage supérieur.
La prcjnière contredanse finissait; un air de politesse
froid et réservé se laissait apercevoir sur les visages. In-
soucieux du bal, quelques jeunes gens causaient du dernier
discours de M. Casimir Périer, a quelques pas d'un tapis
vert oîi joueurs et parieurs s'iiuércssaient machinalement
aux chances d'une partie d'écarté. Il régnait un chuciio-
tement universel. Les dames médisaient entre elles de la
tourmire, delà toilette, des prétentions et des manières
de leurs rivales et de leurs amies. L'affectation drapait
leurs poses et guindail leur maintien. Les groupes res-
semblaient a des corps d'armées sous les armes, en atten-
dant la rupture de la trêve et le signal des hostilités. Pas
une gaucherie n'échappait ; la flèche acérée de l'épigramme
allait s'attacher "a tous les ridicules. Les derniers venus
circulaient avec des révérences. Un ennui décent et com-
battu se cachait quelque peu sous ce flux de paroles ai-
mables qui s'entrecroisaient sans se répondre. L'art de dire
des riens et de sinmier l'intérêt pour les moindres baga-
telles est le chef-d'œuvre éternel de la société parisienne :
on parle a vide des heures entières avec une volubilité
charmante, qui tromperait sur la cordialité des rapports
qui régnent entre tous ces personnages indifférens, si le
parfum du bouquet de violettes n'était respiré trop sou-
vent , pour ne pas trahir l'accablement profond qui les
tourmente; si l'on ne surprenait de temps a autre les re-
gards converger k la fois vers le bronze de la pendule.
Sauf le thé dont on s'abreuve, sauvegarde diplomatique
de ceux qui n'ont rien à dire , ou qui amène l'entretien
sur la porcelaine du Japon ; sauf aussi quelques faiseurs
de paradoxes, tout gonflés de leur titre si banal d'hom-
mes de lettres, et qui débitent avec aplomb les vieux
bons mots de leur répertoire, je ne vois pas ce qti'il y a
de plaisant dans ces réunions nivelées par l'étiquette bour-
geoise et terminées par un souper détestable.
Les mêmes remarques a peu près me vinrent au troi-
sième, où je ne fis également qu'une coiu'te station de
pure bienséance. Il en est des maisons de Paris comme
des Alpes, où l'air est plus vif a mesure qu'on gravit leur
versant. La bonhomie se dilate d'étage en étage , et je
trouvai un vrai cercle de fous au quatrième. La seulement
je comptai quelques masques: et eiicorç a visages décou-
verts. Les masques sont rares dans les réunions d'amis :
ou n'en voit guère qu'aux spectacles où l'on veut nouer
une intrigue , et dans la rue pour débiter des sottises dont
rougirait Vadé. Aces causes, on recherche l'anonyme, on
cache ses traits : précaution la plupart du temps superflue ;
car il ne manque pas de visages anonjines et qui feraient
tout aussi bien , Dieu s'en étant donné la peine , de ne
pas se mettre en frais de carton. C'est pitié que ces Jocrisses
qui n'ont pas l'esprit de faire les bêtes, que ces Turcs frê-
les et a cheveux blonds, que ces Troubadours qui ont du
ventre. Un aveugle des Quinze-Vingts , qui pouvait pas-
ser pour sourd, écorchait sur la chanterelle tous les ponts-
neufs les plus surannés, au gré des impertinentes fantai-
L'ARTISTE.
GO
sies du jeune cercle. On frappait du pied , on claquait df s
mains, on sautait en désaccord; et si, dans les extrava-
gantes circonvolutions de la contredanse, quelque dan-
seur imp^ovisé, se troublant de plus en plus , brouillait
maladroitement les figures, c'étaient des éclats de rire à
briser les oieillcs, une explosion de plaisanteries a faire
monter les patrouilles.
En gagnant d'un pied Icsie l'antichambre pour m' es-
quiver, j'y trouvai une jeune fille eu costume de folie,
et qui pleurait "a chaudes larmes de ce que sa mère lui
avait intimé l'ordre de ne plus danser avec son cousin.
Elle se servait des franges de la marotte en guise de sou
m.ouchoir égaré. C'est un sujet de dessin que je propose
à Gavarui pour pendant aux ^^Jpprêts du Bal.
Un spectacle plus patriarcal et plus franc m'attendait
sous le comble, où je voulais séjourner une minute avant
de redescendre au premier. Une heure s'était a peine
écoulée depuis que j'avais quitté le salon : la toilette de
madame D*** l'occupait sans doute encore; j'avais le
temps de visiter la mansarde. C'est en effet inie mansarde
dans tout le pittoresque du mot, et il y a quelque chose
du chalet que Daguerre nous fait voir au Diorama dans
la disposition de la chambre habitée par la famille sa-
voyarde que j'interrompis dans sa danse en frappant à
coups redoublés. On m'accueillit avec un tonnerre de
bravos : j'embrassai ma commère et mou filleul : les en-
fans m'assourdirent et me sautèrent au cou a tour de rôle.
Je me mis a table , ou plutôt le chef de famille m'y campa
forcément, entre deux de ses payses rondes et joufflues.
J'échangeai avec les maris et les futurs quelques-unes de
ces bonnes poignées de main dont on a les doigts engour-
dis pendant un quart d'heure; puis, après avoir fait raison
de deux politesses ca[)iteuses, qui ne doivent rien aux
vignobles de Màcou quoi qu'en dise le cabaretier, je priiii
notre hôte de rendre aux enfaiis la svm[)honie de sa mu-
sette. Il ne demandait pas mieux ; d'autant que la grand"-
mère, accroupie sur un escabeau, près de l'àlre en flam-
mes, attentive a sa besogne et la queue d'une poêle de
fer aux mains, entre une terrine de pâte et des ronds de
pomme, se plaignait déjà très-vivement de l'irruption
gourmande des petits droits qui dévalisaient ses jjei-
gyets et ses crêpes. Les crêpes sont comme d'institution
canonique pour le mardi gras dans les familles de vraie
souche populaire, l'oint de mardi gras sans crêpes :
chacun fait ati moins la sienne. Le beau idéal de celte
opération cidinaire est de ne pas les lancer hors du cer-
cle de la poêle en frappant sur le manche pour les retour-
ner : c'est peut-être ini symbole. 11 faudra que je m'en
explique avec les Moréri modernes. J'aime l'étymologie
et les crêpes. Aux premiers sons de la musette qui se
gonflait et se dégonflait tour "a tour, la gourmandise fit
silence; les cnfans s'élancèrent, tournèrent , se balancè-
rent, claquant des doigts, se poussant l'un l'autre en
heurtant leni-s mains, le tout d'un air grave, jetant le cri
de la danse nationale, tandis que les mamans, un sourire
d'intérêt sur les lèvres , carillonnaient la mesure entre
deux verres avec la lame d'un couteau. Le plaisir m'ar-
riva comme un éclair. On se laisse facilement prendre a
cette joie caractéristique. Peu "a peu, je criai plus fort
que les autres. L'aiguille du temps tourna comme une
fronde. Je sais que je tenais mon filleul , presque nu, en
brassière de cotonnade, et que je le faisais danser sur mes
genoux , en répétant pour la dixième fois la mélopée mo-
notone et nazillarde , quand une voix de stentor qui cria
sur l'escalier me rappela que je n'étais pas venu dans la
rue Saint-Denis pour m'amuscr "a ces plaisirs de mauvais
ton , et qu'une dame élégante comptait m' emmener, dans
son équipage, au supplice, c'est-à-dire au bal de l'Opéra.
Michel Ratmomu.
LES REBELLES SOCS CHARLES V;
l'AU M. LE VICOMTE D ARLIHCOURT
MS''li"i*ita
Nous IIP snmincs pas do cf iix qui se rramponncnl à une pré-
tendue lidi'lité bi.storiquc cl qui admirent le scrupule naïf de
cei tains écrivains du jour, quis'inia;;inent avoir peint une épo-
que quand ils n'ont fait que la calquer : des ébauches , des
' 3 vol. in-8°, a la librairie cnc>'rlo|>odi(]ae, rue dc« Sainu-Pircs ,
el chef LcvaTassnir, au Palais-Roval.
I
70
L'ARTISTE.
études , à quoi bon ? c'est le tableau qu'il no\is faut. Pensée ,
dessin, couleur, style, expression, donnez-nous cela et gar-
dez vos lignes indécises et votre carmin terne et sec. Nous ne
partageons pas davantage les opinions inquiétantes de ces per-
sonnes qui , arrachant à l'imagination ses ailes dorées , étouffe-
raient volontiers le roinan sous l'histoire, plus curieux d'une
leçon qu'avides d'un plaisir. La vérité dans toute œuvre d'art
est pour nous indivise , le sens d'une époque ne s'acquiert pas
isolément, il faut y arriver tout à la fois par la connaissance
des mœurs et par celle des croyances et des idées. Au surplus,
la fidélité des caractères nous paraît de beaucoup préférable à
l'exactitude du costume et du langage , une inconséquence étant
ici pire qu'un anachronisme. Voilà pourquoi nous nous senti-
rons tout d'abord quelque peu prévenu contre un livre qui ,
s'annonçant comme historique, jettera ses personnages dans une
série d'opinions qu'ils n'ont point eues, leur prêtera des ac-
tions qu'ils n'ont point faites et des discours qu'ils n'ont point
tenus. On répugne toujours à voir méconnue et comme sacri-
fiée à plaisir cette logique immuable et secrète des temps , des
caractères et des événemens.
Néanmoins , si le nom de l'auteur témoigne tout aussitôt
d'une préoccupation en quelque sorte légitime, nous nous sen-
tons disposés bien plus à le plaindre qu'à le blâmer , si surtout
la lecture de son livre nous a prouve qu'il ne tenait qu'à lui
de se donner des agréraens qu'une conviction trop exaltée lui
a ravis. — Tel est , sur le nouvel ouvrage que publie M. d'Ar-
lincourt, le sommaire d'une opinion que nos lecteurs dévelop-
peront plus à l'aise quand ils l'auront lu.
L'histoire du rebelle Talebard serait, suivant l'auteur, celle
d'un homme que l'orgueil a perdu. Élevé par charité dans le
castel des comtes de Monthuel , il se serait accoutume à regar-
der cette demeure comme celle de ses pères , et l'âge des pas-
sions arrivant , un beau jour le trouva épris de celle que d'a-
mitié il appelait sa sœur , et fort courroucé de s'en être vu re-
buté. « Talebard me parler d'amour I quelle audace et qoel
oubli des convenances , aurait dit la jeune châtelaine , un varlet
songer à la fille de sa maîtresse ! » C'est qu'effectivement Ta-
lebard n'était pas ou plutôt ne passait pas pour noble. Sa nais-
sance, qui était un secret pour tout le monde, excepté peut-être
pour celle qu'il traitait en mère , lui imposait les vils emplois,
le condamnait aux rebuts , aux mépris , au vasselagc , et il avait
le cœur allier, des pensées hautes fermentaient dans sa tête,
et plus d'une fois il lui était arrivé dédire , en toisant d'un œil
dédaigneux les convives dorés de sa maîtresse: Ces gens-là
n'ont ni force , ni beauté , ni esprit , ni courage , j'ai tout cela
moi, et ils se croient mes supérieurs. Ils sont assis quand je
suis à genoux, ils lèvent la tête et je rampe I Je les écraserai.
Duguesclin s'en vint passer quelques jours au château de
Monthuel que menaçaient alors des nobles révoltés , chef des
grandes compagnies. On fit descendre Talebard aux cuisines ,
on l'aurait fait souper en lieu plus vil s'il eût été possible , il
n'était pas noble ! Peu façonné à ces allures, mettant sans doute
le point d'honneur oii il n'est pas, de chagrin le pauvre enfant
en prit la fièvre ; la comtesse le sut et le fit mander ; l'inter-
rogatoire fut long et les réponses brèves. Duguesclin parut
que tout n'était pas dit. — Retournez parmi mes varlcts re-
prendre votre service , dit alors la dame de Monthuel pour
couper court à l'entretien. Celte sortie devant témoin cloua le
pauvre Talebard à sa place , il était la proie d'un affreux cau-
cliemarj son front, ses joues étaient pourpres; il fût tombé en
défaillance si une parole de Duguesclin ne lui eût rendu voix
et bras. — Debout, garçonnet, et hors d'ici cria, le connétable;
ce fauteuil n'est pas un autel. Debout ! — Et se relevant pres-
tement , le jeune homme répondit : M'y voici , sire Bertrand ,
et vous et les vôtres me trouverez toujours ainsi. — Paroles
d'enfant , dit la comtesse.
Dès le lendemain matin , les compagnies comptaient un
aventurier de plus dans leurs rangs , et l'année ne s'était pas
écoulée que Talebard , signalé déjà par mille exploits , avait
été nominé chef de bande.
Cette destinée orageuse s'ouvre par la prédiction d'un moine
blanc , sorte d'anachorète autrefois mondain , personnage poé-
tique qut a lu dans le cœur du rebelle et qui écrit sa vie par
avance.
Puis nous trouvons le rebelle assis fort à l'aise , en la so-
ciété du chroniqueur Jean Froissard, à la cour du roi de
France, y assistant à la représentation d'un mystère, et y de-
venant amoureux' d'une jeune fille du nom d'Yola.
Et qui donc l'avait introduit là ? Il était ambassadeur , am-
bassadeur des grandes compagnies auprès du roi Charles V et
trailé comme tel. — Il n'était plus question de le faire manger
aux cuisines, et les dames ne détournaient pas avec mépris les
regards de dessus sa belle et mile figure ; témoin Yola qui s'en
éprend de son côté.
'~.S OtIL»**
Trois catastrophes lui arrivent coup sur coup en quittant la
coirr du monarque : il est au moment de tomber dans un piège
et d'être massacré par un sire de Paladru ; Yola lui est enle-
vée ; i! est gravement blessé dans une bataille ; c'est Edouard ,
le fils de la comtesse , celui que si long-lemps il appela son
L'ARTISTE.
frcrc, qui l'a frappe; c'est lui qu'il soupçonne d'avoir ravi
Yola. — Quel épouvantable cri de vengeance s'éclia|)pc alors
du cœur du rebelle ! — On lui a lâdicmcnl dresse un pie'ge ,
il ira, lui , attaquer ouvertement et à la face du ciel le sire de
Paladru , gendre de la dame de Montliuelj on l'a frappe', il
tuera; on lui a enlevé Yola, pour la retrouver il rasera le
cliâteau qui la recèle, — Ce qu'il a décidé s'exécute : le castcl
est emporté par ses malandrins. La fureur du l'ebcUc grandit
avec le carnage; l'aspect des lieux lui rappelle ce qu'il y souf-
frit; sa foudroyante cpc'c se promt-ne partout , dans les salles,
dans les couis , dans les prie-Dieu ; il ne respecte plus ni le
sexe , ni l'âge ; femmes , pages , varlets , tout tombe sous ses
coups. Faute de vivans il s'en prend aux morts , et les osse-
mens des sires de Monlliuel craquent et se brisent dans leurs
tombes; leurs nobles visages ont été conservés sur la toile, la
rage de Talebard ne les respecte pas davantage.
Cependant un cri dccliirant arrive jusqu'à lui. C'est Marie,
la belle Marie qu'il aima et que ses malandrins entraînent pâle,
tremblante et plus belle que jamais; il accourt, il va la sau-
ver : C'est l'épouse de Paladru , se dit-il, que m'importe ! Et
il l'abandonne.
Edouard, défaillant, déjà blessé, et qui défend encore sa
mt're mourante, se présente devant ses yeux, il l'abat. — Alors
cette malheureuse mère fait au rebelle un signe de son œil
éteint , l'appelle d'un doigt décharné, et avec un sourire d'araère
ironie, un sourire de morte, elle lui dit : « Tu t'es vengé, que
je me venge à mon tour ! C'est ta sœur que tu laissas outrager,
c'est ton frère que tu viens d'assassiner , ce sont les tombeaux
de tes pères que tu as violes , c'est ton manoir que tu incendies.
Salut! sire de Monlhuell... Talebard, je suis la merci "
Il a un moment horreur de lui-même; mais peut-être songc-
t-il ensuite que la fatalité s'en mêle, et il s'en console. Pour-
quoi , se dit-il, ma mère me cacha-t-elle si long-temps ma nais,
sance? pourquoi me reléguer parmi les varlets, quand j'étais le
maître? Me faire servant de mon frère, moi son aîné! Me chas-
ser du castcl devant le connétable , moi le suzerain , le sire de
Monthuel! — Toutes ces questions spécieuses qu'il s'adresse et
qu'il se donne pour d'excellentes raisons ont étouffé ses re-
mords, et le voilà le teint fleuri , la parole haute, l'œil assuré,
se choyant dans son domaine, où accourent le saluer les anciens
convives de sa mère , qui seront avant peu ceux de son frère
Edouard. Son frère Edouard n'est pas mort. Il a plaint Tale-
bard et ne l'a pas maudit. Ce n'était pas Edouard qui avait en-
levé Yola : Ediiuard est l'honneur même , le cœur le plus déli-
cat , le plus désintéressé , le beau rôle dans le roman, l'Iionime
raisonnable, ami des convenances et de la vertu, qui aime Yola,
mais auquel Yola préfère le brigand Talebard ; les fcnmios n'en
font pas d'antres.
Henri , reviens à ton devoir; ton devoir est de combattre pour
Ion roi, lui écrit la jeime fille, et je suis à toi ! Mais Charles
de Navarre , celui que par étourderie l'histoire a surnommé le
Mauvais, a circonvenu le nbelle; il vient en personne lui pro-
poser la main de Louise de Tancarville. Une couronne ducale
sera la dot; en échange, il compte sur le bras de Talebard. Le
rebelle refuse d'abord , puis il accepte. 11 faut voir dans le roninn
pourquoi le mariage avorte; ce n'est pas le passage le moins cu-
rieux et le moins intéressant. Dirai-jc enfin qu'après mille tra-
verses et autant de péripéties qu'on ne soupçonne pas, le crime
est puni , comme toujours , et que la vertu triomphe en la per-
sonne d'Edouard et d'Yola , qui s'unissent.
Cette composition de M. d'Arlincourt nous semble fort re-
marquable. S'il s'agissait dans cette feuille de traiter un ro-
man comme on traite en Sorbonne une thèse d'histoire , à coup
sûr nous aurions plus d'une observation à présenter; mais nous
ne jugeons que sous le rapport de l'art la manière dont l'auteur
a mis en œuvre les matériaux que l'époque lui fournissait : il
s'en est heureusement et habilement tiré Les personnification»
fantastiques du moine blanc et de Jeanne la possédée produi -
sent beaucoup d'effet, et la peinture du rebelle, quoique parfois
indécise, annonce par moment dans l'auteur une grande vi-
gueur de touche.
Poésie dans les caractères , poésie dans la pensée , poésie
dans le style. — Talent d'érudit , d'artiste et d'écrivain. C'est
un triple triomphe jwur M. d'Arlincourt, une triple édition
pour son livre.
ODEON.
PAR MM. rilJX rVAT ET THÉO-
Vous connaisiez cette pièce comme si elle av.nl eu ipialre-
vingts représentations; elle en compte deux tout au plus et loiit
Paris en parle encore. Elle est née populaire, ("'est. vous le
savez, la Home des Césars, en toge courte, |>arlant en prose;
ce sont les Romains chez eux; c'est l'histoire du pvt-au-feu
dans Rome. Idée neuve, hardie, originale, qui devait élargir
7â
L'ARTISTE.
la scène et conquérir tout un nouveau monde au drame ; grande
et féconde pensée que le public a saisie avec enthousiasme sous
l'esprit incisif et mordant dont elle e'tincelait. La conception est
large; la richesse des broderies la pare sans l'étouffer. Le par-
terre est merveilleusement intelligent; Delaistre est sublime
d'inspirations. Pièce, public, acteurs , tout cela marche, s'en-
tend, se comprend; on rit , on frémit , on applaudit à chaque
scène. C'est un drame terrible . c'est une comédie charmante,
c'est un grand succès dont il faut se réjouir par amour de
l'art , car il arbore l'art sur des rives nouvelles.
Eh bien! qu'a fait la police? Dans une œuvre d'artistes qui
frayait à l'art \ine route ignorée , qui défrichait un terrain jus-
qu'alors inculte ou mal exploité, pour en faire jaillir une source
d'émotions vraies et neuves , la police n'a trouvé que des inten-
tions malveillantes; elle s'est effarouchée d'un mot, elle a rêvé
des allusions outrageuses pour le pouvoir , elle a trempé elle-
même le présent dans le passé pour le souiller et le flétrir, clic
a forcé l'histoire d'aujourd'hui à se mirer et à se reconnaître
dans celle d'autrefois. La maladroite! Lorsque le public lais-
sait à Claude sa toge romaine et ses sandales , elle lui chaussait
des bottes et l'habillait d'un frac. Impudente d'interprétations ,
elle a osé des rapprochcmens grossiers , des parallèles malhon-
nêtes ; (lie a dit à son ami, pour le flatter : J'ai rencontré Claude
dans la rue, je l'ai pris pour vous ; c'est étonnant comme il vous
ressemble!... La sotte! Nous dénonçons la police à la Chambre
des pairs comme coupable de lèz.c-majesté !
Ainsi un grand succès littéraire a été enrayé par des suscep-
tibilités ridicules ; la Rome de I\1M. Pyat et Théo n'a pu échap-
per à l'invasion des barbares; ils ont arraché sans pitié deux
jeunes auteurs aux enivremens d'un premier triomphe si long-
temps caressé, rêvé tant de fois avec amour. Celait bien la
peine de consumer ses veilles à de consciencieuses études , d'a-
masser dans deux jeunes têtes tant d'érudition et de savoir , de
jeter là-dessus de l'esprit à profusion, pour voir tout cela con-
fisqué au bénéfice du présent ! C'était bien la peine , après de
tongucs journées , après de longues nuits toutes palpitantes de
craintes et d'espérances , d'arriver à ce ciel tant rêvé pour s'y
trouver face à face avec un sergent de ville ! Qu'ils se consolent
pourtant, le théâtre leur doit une mine féconde ; on écroue une
pièce, mais le pouvoir le plus brutal ne saurait étouffer une
idée. C'est le public qu'il faut plaindre , le public à qui l'on
dérobe ses plaisirs les plus purs et ses sympathies les plus bel-
les : public intelligent et fier qui cède une grande œuvre à la
force , mais qui ne la laisse pas mutiler !
t)ariftf0.
Statue antique découverte près de Crémone. — L'Italie ,
qui donna naissance à tant de chefs-d'œuvre , en arrache cha-
que jour quelques-uns à la terre qui les enfouit. A Longardore,
près de Crémone, on vient de découvrir récemment une petite
statue en bronze d'un travail précieux. Un archéologue italien
rapporte ce monutacnt à l'époque d'Antonin et de Marc-Au-
rèle , c'est-à-d'irc vers le deuxième siècle , temps où il restait
encore des traditions du bon goût. Le sujet est une Fénus pu-
dique à laquelle il trouve tous les caractères de la Pudeur dé-
crite par l'antiquaire Montfaucon , d'après le revers d'une mé-
daille de Sabine.
La statue , dit-il , représente l'impératrice Faustine , femme
de Marc-Aurèle : il appuie son opinion sur un portrait de cette im-
pératrice, représentée sous la figure de rénus Fictrix , surune
médaille antique , et dont la coiffure et l'habillement ont des rap-
ports frappans avec ceux de la statue de Crémone. Enfin , ajoute-
t-il, onsaitque c'estprèsde Bedriacum, viliage situé entre Vérone
et Crémone , qu'eux lieu entre Othon et Vitellius la fameuse
bataille dont on trouve le récit dans Tacite. La statuette dont
il est question , ainsi que d'autres monumens contemporains
découverts dans Yager cremonensis , semblent indiquer avec
précision le lieu où les armées des deux rivaux en vinrent aux
mains; et les idoles, les armes et tous les objets trouves depuis
sur ce terrain ne sont que des débris de tout ce que l'armée
vaincue abandonna sur le champ de bataille.
— Voyage pittoresque , historique et philosophique dans
les Pyrénées françaises ; par Paul Gclibert. Cet ouvrage aura
trente - deux livraisons , dont trente seront composées chacune
de cinq dessins lithographies , et deux de notes historiques ; se
vend chez Engelmann. Le prix en est de 8 fr. par livraison ,
sur papier blanc , et de lo fr. sur papier de Chine.
Nous rendrons compte de cet intéressant ouvrage.
— Minuit et Midi , roman de M. Henry IMartin , vient de
paraître chez Eugène Renduel.
— La pujjlication de V Histoire de la Régence , de M. Lé-
montey , qui a paru chez le libraire Paulin , nous donnera la
solution d'un point historique "fort important. C'est que toute
l'impulsion du dix-lniitième siècle, c'est que tout le développe-
ment que prit la politique de la France, date de cette époque ,
qui eut aussi sa grandeur malgré ses désordres et sa licence.
L'ouvrage remarquable de M. Lémontey nous fournira le sujet
d'un article.-
Dessins.
La Transaction.
Les Apprcls pour le bal , par Gavabju.
L'ARTISTE.
75
Beaux -2ivtB,
NOUVEAU BECUEIL
DE
MJ^iiv) d'i/Wc/iùecànr. ^ d Ornemeiid,
Propres à la décoratiuii des palais , dos temples et des lialiilaiions
particulières j
DESSINÉ ET GRAVÉ AC TRAIT TAU M. AIMÉ CIIENATAIID '.
Si l'histoire d'un peuple n'était qu'un tableau inanimé
sur lequel vinssent se dessiner avec leur simple nudité les
différens événemens par lesquels a passé la vie de ce peu-
ple; ses guerres, ses négociations, ses traités, ses pros-
pérités et ses revers, sans autre coloris que celui de la
topographie et des dates, on aurait quelque droit alors
'de demander en quoi la connaissance de l'histoire peut
éclairer l'étude des lettres et des arts. Mais il est un autre
cadre de faits, tout divers, dont se composent toujours
les annales d'une nation, et qui toujours aussi appelle
l'œil du véritable observateur, ce sont les idées morales et
religieuses, les institutions politiques et civiles , les usages,
lesmœurs, toutcequi forme, en un mot, l'état d'une société,
et c'est la la partie vivante de l'histoire. Que disent, en
«ffet, les événemens dénués de cette lumière? Vos per-
lonnages sont sur un grand théâtre, ils sont grands eux-
lêmes , ils font de grandes choses ; niais si j'ignore ce
que c'est que ce lieu où ils agissent , si j'igi;ore les prin-
cipes qui gouvernent leurs âmes, les motifs qui dirigent
leurs actions, que deviendra toute leur grandeur? Cette
scène brillante où vous les faites paraître, sera pour moi
un lieu d'obscurité et de confusion; toute cette suite d'é-
fcvénemens que leur présence fait naître ne s'offrira à mes
^regards que connne une fantasmagorie où mon œil ne
saura distinguer la vérité ni le mensonge. J'aurai un
squelette et non des hommes. Apportez-moi au contraire
Ikur histoire sociale, et lejoiu- luira de toutes parts.
Ainsi, de même qu'il est dans l'histoire une partie
toute morale, entièrement distincte en principe du simple
récit des faits, mais qui doit en réalité y rester insépara-
blement attachée , — de même dans les arts , il est en
chaque chose une partie essentiellement distincte du des-
sin linéaire et du costume , sans néanmoins en être indé-
pendante ; il est , en cha(|ue chose , une physionomie
propre, un caractère individuel, un cachet profond , et
a la fois un ensemble de composition et d'intérêt , ime
vérité locale, un accord parfait entre les sentimens à ren-
iPné
^^^* mil
I
• Chez tmilc Lecomie , éditeur, rue Sainte-Anne n° 52, a Par
TOME 111. T LIVRAISON.
dre et l'expressioD rendue, une vie qui tout eucbaliie,
qui tout passionne, qui donne à tout , sur la toile, voix ,
regard , sentiment. Sans cette puissance jxjétique et créa-
trice qui reconstitue de toutes pièces une é|toque, vos
personnages avec tout leur héroïsme seront d'illustres au-
tomates, habillés a l'antique ou a la moderue, que je ne
sais quels ressoils pouisent ou a droite ou a gauche vers
un but qui m'est inconnu comme il l'est a eux-iaèraes.
Je ne uj'y intéresse point et je détourne les regards.
C'est ce qui a frappé île froideur presque toutes les
toiles des siècles de Louis XIV et de Louis XV : les
batailles où Lebrun a superbement délayé Quinte-Curce
dans les Ilots de sa mauvaise couleur ; les < hefs-d'œuvre
que peignait iVlignard dans le goût du langage de l'hôtel
de Rambouillet; les compositions où Coypel , prenant les
modèles de ses divinités et de ses héros antiques trop près
de son siècle, faisait dire a un Italien décrivant un sujet
emprunté par ce peùitre aux épopées d'Homère : « Mon-
sieur Achille , Monsieur Agumeranou. » C'est enfin celte
absence de caractère et de vérité locale qui a donné la
mort a l'école systématique des continuateurs du quasi-
restaurateur David.
Le Salon dernier a prouvé que l'école nouvelle, eu
rappelant a l'étude plus immédiate delà vraie nature,
avait fait rentrer les arts du dessin dans une voie plus
judicieuse et plus féconde.
M. Chenavard est de ceux qui ont arboré l'art sur des
rives nouvelles, et dont le nom a le plus de retentissement.
.Sous un titre trop modeste, le Recueil que publie ce jeune
et brillant artiste , renferme des études remarquables sur
l'architecture d'ornement de tous les temps et de tous les
pays:
Indocti discant , et ament meminisse pcriti.
La, on trouve des intérieurs égyptiens, turcs, grecs,
gotliiques ; des décorations du moyen âge, etc. , et par-
tout l'auteur, identifié avec son sujet , s'est efforcé d'eu
saisir le caractère propre; et, grec eu reproduisant la Grèce,
égyptien en reproduisant l'Egypte, honnne du moyen
âge, en évoquant le moyen âge, il réussit le plus sou-
vent il répandre sur son œuvre les harmonies qui se dé-
gagent de l'ensemble de chaque époque, qui en relient et
en fondent entre elles toutes les parties.
Quand panirent les premières livraisons de ce recueil,
elles obtinrent le succès le plus flatteur qui puisse accueil-
lir, dans ses débuts, un jeune artiste : les ateliers applau-
dirent. C'était pour eux une mine de riches matériaux ;
c'en était une également pour toutes les pmfessions dont
les travaux ont rapport avec les arts. Aussi combien d'em-
priuits faits à cet ouvrage ne pourrail-ou pas signaler !
Depuis, M. Chenavard a pris un essor plus haut; de so-
74
L'ARTISTE.
ciété avec M. Paul Delaroche, il a donné des cartons pour
des vitraux qu'on exécute "a Sèvres, et il s'est fait l'heu-
reux rénovateur de cette magnifique peinture qui prêtait
à nos vieilles et vénérables basiliques un charme si reli-
gieux et si puissant.
Il était a craindre que , gâté par les suffrages , et pré-
occupé par de nombreux travaux, il ne dédaignât de don-
ner la dernière main a son charmant recueil. Non , heu-
reusement; et l'on voit que, pour cet artiste , un premier
succès n'est qu'im engagement pris pour en mériter d'au-
tres. Laborieux , doué d'une imagination pleine de res-
sources ; d'un travail facile, bien que consciencieux , il
paraît suffire à tout. Quitle-t-il une peinture ; il passe a
un grand dessin. Il laisse un vitrail pour jeter sur le cui-
vre ses vifs et féconds souvenirs, pour décorer , comme
en se jouant , de lettres ornées et à! illustrations dans le
goût si riche de la renaissance, les publications modernes.
Le recueil de M. Chenavard n'est donc pas du nombre
de ces œuvres éphémères dont chaque jour grossit la liste
mortuaire des vieux catalogues. C'est un bel et bon re-
cueil, auquel son incontestable utilité vaudra un brevet
de longue vie. Il doit arriver même pour ce livre , a
M. Chenavard , ce qui arrive a tous les hommes gran-
dis en talent et en réputation. Les yeux se reportent vers
leurs premières œuvres, et, sous la protection de la re-
nommée affermie des auteurs, le public y sait trouver des
mérites jusqu'alors négligés et inaperçus. L!ouvrage se
continuera donc : on ne peut que s'en applaudir, car no-
tre jeune artiste a donné dans ce qu'il a fait des gages
brillans de ce qu'il peut faire encore.
SLR LES CHARGES DE M. DANTAN JEUIVE.
L'idée qu'a eue M. Danlan jeune de nous montrer à travers
le prisme du ridicule les physionomies des célèbres du jour ,
est vraiment fort lieurousc. Personne encore n'avait cru la plas-
tique , la sculpture , ces arts si sévères , capables de se prêter
de si bonne grâce à la plaisanterie. Les anciens , il est vrai ,
nous ont laissé dans quelrjucs-uns de leurs monumens des figu-
res d'une composition bi/arreet pourtant gracieuse, que les Ita-
liens ont nommés g^ro««cAj , des fouilles où ils les trouvèrent;
mais en les exécutant le ciseau semblait errer à l'aventure , ou
n'avoir d'autre guide qu'une imagination délirante et le goût
délicat des formes qui distingue si bien les œuvres de ces temps
de celles de notre époque de pensifs, de moulures et de papiers
peints. Il serait peu judicieux de fouiller dans l'antiquité pour
opposer aux charges de notre jeune artiste les masques de
Cléon, d'Euripide ou de Socrate, dont l'odieux Aristophane
affublait le visage de ses acteurs. Anathème à ces infamies ! ! !
C'est la satire qui demande du sang : la nôtre c'est celle des
lionnctes gens prompte , il est vrai , à faire son profit des ridi-
cules de l'humanité , mais qui jamais n'excitera que les larmes
d'un gros rire. L'idée dont M. Dantan jeune a tiré parti avec
tant de talent , lui appartient donc en propre ; c'est la sienne.
Ses charges plaisantes sont les variations de thèmes connus ,
variations bouffonnes , toujours de bon goût , spirituelles ,
fruit d'une observation fine qui rappellent sans cesse la nature.
A la vue de ces vérités hjqicrboliques, le nom du modèle s'é-
chappe involontairement de vos lèvres , l'hilarité vous trans-
porte; il n'est pas de spleen, pas de noire humeur qui puisse
y résister. Il vous faut rire de ce gros rire si bon , si franc et
si rare aujourd'hui , et quand vous cessez, c'est pour admirer
combien il faut d'art pour mentir si près de la vérité.
Les physionomies sont aux âmes ce que les bouées sont aux
ancres , elles indiquent ce qui est caché. C'est avec raison que
M. Dantan jeune choisit parmi les artistes les sujets de ses
charges ; leur extérieur comme leur ame est empreint d'une
originalité qu'ils affectionnent , qu'ils affichent même, et qui
transpire quelquefois jusque dans les moindres parties de leur
toilette , dans une cravate capricieusement mise , une touffe de
cheveux à l'arabe qui semble attendre la main du prophète,
une barbe à la Mazarin; que sais-je? enfin c'est quelque hobby-
liorse , quelque califourchon qu'ils flattent , qu'ils caressent , et
c'est leur faire la cour que de leur en parler. Il serait à propos
de citer à l'appui de ce que j'avance quelques-unes des jolies
charges exposées chez Susse ; mais si vous les connaissez , déjà
vous 'aurez sans doute fait l'application de ma remarque , et si
vous ne les avez pas encore vues , ce que je pourrais dire ne
vous persuaderait pas. Allez donc les observer, vous ne man-
querez pas de remaïqueravec plaisir les symboles, les attributs
q>ii ornent les bases de plusieurs d'elles ; vous y trouverez la
poésie du genre; vous verrez que comme Stern , Swift et Ra->
bêlais, M. Dantan jeune revêt la casaque au fou pour parlerl
raison. •!
Les amateurs se rappellent avec plaisir les bustes que notre
jeune artiste avait exposés au Louvre. Ceux de madame Mali- ._
bran , de Carie et d'Horace Vernet , et de Lablache, outre lell
mérite de la ressemblance qui est saisie avec un rare bonheur ,
étaient remarquables par le goût de l'ajustement. Dans celui de
Boïeldieu , M. Danlan jeune a fait voir que, sans se jeter dans
cette servilité si nuisible a l'art, on pouvait heureusement allier -,
I
L'ARTISTE.
75
judicieux principes d'un maître liabile à l'iiaitation de la
attire ; ainsi nous avons reconnu avec plaisir , dans le tra-
vail du marine, le faire adroit de M. Bosio, son maître.
I). D. F.
IiE PRISONNIER.
Cloué a la pierre d'un obscur cachot , la jambe empri-
sonnée dans un carcan de fer, scellé en quelque sorte a la
muraille, vous demanderez quel crime a commis ce mal-
heureux que sa famille entoure en pleurant.
Quel crime? il l'ignore encore, il n'est point criminel;
jamais il ne trempa ses mains dans le sang, il ne s'est pas
clandestinement enrichi , les sueurs et les larmes du peuple
n'ont pas coulé pour le faste et l'ornement de sa demeure ;
c'était un pauvre gentilhomme vivant sobre parmi les siens,
heureux près d'une jeune épouse et de deux beaux en-
fans, oubliant dans une solitude que parfume l'innor
cence et la vertu, les longues traverses d'une vie autrefois
mêlée aux agitations de la guerre civile.
Mais d'autres se sont .souvenus d'une existence qu'il
prenait soin de cacher. Cet impitojablc et rancuneux
I^^_ génie qui veille au palais des rois, qui trouble et empoi-
^■sonne leurs repas, agite leur couche et vient épouvanter
leur sommeil , cet impitoyable génie qu'on nomme leur po-
Ilitique, a marqué d'un trait sanglant le nom du malheu-
reux ; la mémoire lui est revenue tout à coup à cette idée,
et lorsque sa fille s'est précipitée à ses genoux en les bai-
gnant de larmes, quand son jeune fils lui a demandé avec
la naïveté de son âge : Papa, quand reviendras-tu près
de nous? l'infortuné a dévoré ses larmes, et comprimé
sa douleur.
Il vient de se rappeler sa vie , son nom , Balthazar de
Fargues, tout son passé qui lui présage qu'il n'a plus
l^^d'avenir.
I^K, Gentilhomme du prince de Conti, Fargues s'était jeté
dans les troubles de la Fronde, stinudé par les sarcasmes
_^.de Larochefoucauit, et entraîné par l'exemple d'un héros
l^^qu'il admirait, le grand Condé.
Quand une amnistie générale eut été accordée aux re-
belles, les princes reparurent a la cour, expiant leur faute
par une soumission à toute épreuve, d'autres tels que
I
Retz et l'auteur des Maximes moururent en la pleurant,
martyrs, dit-on,' de leur repentir. L'église (quel scandale!)
a oublié de les canoniser.
On épargna a Fargues les angoisses d'un trop long re-
mords. Il eut la tète tranchée. Sa sentence fut exécutée
en même temps qu'on la lui signifia , et elle lui fut signi-
fiée devantles siens qui l'étaientvenusvoir dans sa prison.
iTittfraturp.
LORENZO SAMPIERRA.
I. ATELIER.
C'est luie histoire vraie qm ressemble au roman it faire
peur.
Lorenzo Sampierra naquit a Lucques au mois d'août
-1608 ou i610; la date est incertaine. L'académie de la
Crusca et celle des Arcades de Rome, jalouses d'éclaircir
ce point important d'histoire littéraire, ont commencé, il
y a un demi-siècle environ , des recherches dont le ré-
sultat définitif n'est pas encore connu : aussi l'imagina-
tion des biographes s'est-elle donné impunément car-
rière.
Les uns prétendent que ce nom de Lorenzo est celui
même du Caravage qui aurait tenu le jeune Sampierra
sur les fonts de baptême ; circonstance qui, si elle est vé-
ritable, rendrait à Tannée 1608 l'honneur d'avoir vu
naître l'illustre inconnu , puisque le Caravage est mort en
l()09.
D'un autre côté, il paraît que tout récemment un sa-
vant bolonais, très- versé dans la science canonique, est
parvenu a constater le mois de la Vierge de l'année 1 622
comme étant celui où le jeune Lorenzo fit sa première
communion, dans l'église de Saint -Sébastien à Luc-
ques. Cette intéressante découverte aurait pulvérisé la
première conjecture; les différens commentateurs, gens
délicats ès-points religieux , se refusant obstinément à
reconnaître que le père de Lorenzo Sampierra eût en-
freint cette loi fondamentale de l'église , qui prescrit à
tout chef de famille d'envoyer a la sainte-table l'enfant
dont la douzième année est révolue. Voila pourquoi au-
près du public compétent la date "1610 ^trouve plus de
crédit que l'autre.
Enfin , et pour acquit de notre conscience d'historien ,
nous sommes mis dans l'obi gation de parler d'un dernier
76
L'ARTISTE.
conteste autrement grave, celui qui fut soulevé par un
membre de l'académie tudesco-celtiquc de Trieste , lequel
irait jusqu'à ravir a notre héros ni plus ni moins que la
réalité de son existence et de ses malheurs , sous prétexte
que Sampierra n'étant pas un nom italien , et ne setrou-
vant dérivé en droite ligne d'aucun autre idiome, un
personnage ainsi désigné ne saurait être qu'imaginaire ;
le même académicien s'engageantdu reste a démontrer la
bâtardise dans la nomenclature italienne de toute dési-
nence autre que 1'/.
Quoi qu'il puisse advenir de ces graves débats, toujours
est-il constant que le jeune Lorenzo habitait sa ville na-
tale en janvier 1 650 , qu'on le découvre l'année suivante
h Bologne parmi les disciples de l'Albane , et trois ans
après a Anvers prenant des leçons de Rubens. C'est la
qu'il connut Van-Dick et qu'ils se lièrent; on a les plus
fortes raison de soupçonner qu'une esquisse de ce grand
artiste, que possède aujourd'hui le musée britannique,
est celle d'un portrait de Lorenzo Sampierra. — La tête
est un chef-d'œuvre, et il est facile de voir aux singula-
rités que présente la face que la ressemblance a dû être
frappante.
Le front vaste est légèrement mamelonné vers la ligne
temporale ; il va se prolongeant vers le sommet , confor-
mation qui, suivant le docteur Gall, indiquerait beau-
coup d'exaltation dans les idées ; les cheveux sont abon-
dans, noirs et plats, les yeux grands et bruns, et couronnés
d'un sourcil tellement délié qu'on dirait un filet de soie
noire recourbé, le nez long et mince, avec une saillie au
détachement du front; la bouche est petite, les lèvres
comprimées, le menton assez proéminent ; l'angle facial
doit être fortement déterminé, si l'on en juge par l'attache
des oreilles, lesquelles semblent fuir loin derrière la tête.
Le visage maigre, et dont le teint est d'un jaune revers
de botte , n'a rien d'agréable a la première vue; mais son
étrangeté provoquant l'examen , vous vous surpi-enez
après quelques minutes d'attention "a découvrir une phy-
sionomie toute nouvelle dans cet ensemble. C'est une
tète régulière et pure dans ses contours principaux ; dans
les yeux toutes les passions contenues qui fermentent, et
puis un insaisissable rayon qui illumine tout cela inté-
rieurement ; une tète de génie !
Le buste est un peu frêle, le cou long , les épaules ar-
rondies.— L'appesantissementdu regard, quelques sillons
égarés ça et là sur le visage, une contraction à la lèvre
supérieure, tout éloigne l'idée de la première jeunesse et
rattache une trentaine d'années à cette figure.
Maintenant , enveloppez le buste dans un surtout de
velours violet à manchettes un peu usé, point de col de
chemise, une main, la seule qu'on voie , blanche et dont
l'index est à moitié couvert par un brillant; imaginez le
bras posé siu- un balustre et supportant légèrement le
corps, et vous aurez une idée assez exacte du costume
et de l'attitude de Lorenzo Sampierra, regardant, par une
des percées de son atelier à Rome, la procession qui ren-
trait dans la cathédrale le jour de la Fête-Dieu \6A0.
Quand la chasuble du dernier diacre eut disparu du
porche, Lorenzo vint se rasseoir dans une méditation
profonde, devant une toile de grande dimension, où
quelques parties seulement étaient indiquées à la craie ;
puis se levant tout à coup et comme excité par un secret
dépit, et saisissant un morceau de laine qu'il passa rapi-
dement sur l'ouvrage ébauché , il eut effacé le tout en un
clin d'œil.
Sans doute qu'il était sous l'influence d'une pensée
noire et dévastatrice, songeant au passé , et regardant l'a-
venir avec effroi.
— Douze années d'étude ! fit-il en montrant du doigt
un torse peint assez médiocre, placé daus le plus bel en-
droit de l'atelier; — et il haussait les épaules avec dé-
goût.
Puis il se promena silencieusement, et de l'air d'un
homme qui prendrait nn intérêt particulier aux enjam-
bées qu'il exécute. Au bout de quelques minutes il inter-
rompit brusquement sa promenade et courut ouvrir une
espèce d'armoire, débris sculpté, dont le rideau de soie
jadis verte cachait mal quelques chemisettes, des fraises
à tuyaux d'orgue , un assez beau justaucorps de satin , et
d'autres menus objets d'habillement , épars \sur des ban-
quettes passablement poudreuses.
Lorenzo chercha a tâtons et tira de cet intérieur obscur,
assez semblable à celui d'un confessionnal, un immense
carton noir sur lequel son nom était écrit en lettres d'or.
Il en fit jouer le fermoir, de nombreux dessins volèrent
disséminés sur le parquet.
C'était de ses études.
Des tètes , des bustes , des torses , tus de face, de pro-
fil, en haut, en bas, à l'envers, par-derrière, droits,
couchés, courbés, renversés, des silhouettes grimaçantes,
des croquis sérieusement commencés, terminés en carica-
ture; l'esquisse d'un temple, d'un mausolée, d'un pa-
lais; celles de la Vénus et du Gladiateur , des Mercures,
des hermaphrodites, des sphinx, des chimères; tous les
rêves delà mythologie exploités, contournés, crayonnés,
des études d'ornemens, d'armes, d'animaux, de sites,
de meubles, de vases, de costumes; — des scènes d'in-
térieur : un moine dans son couvent, un guerrier sous
les armes , une femme dans son prie-dieu ( le boudoir
d'alors) ; — des inspirations demandées à toutes les éco-
les, des manières empruntées à tous les maîtres, peu de
Vierges de Raphaël pourtant , mais nombre de portraits;
L'ARTISTE.
77
eutre autres curiosités, une suite 4e plus de trois cents
dessius reproduisant le corps humain sous toutes ses faces,
dans toutes ses attitudes; la figure humaine représentée,
si l'on peut dire, dans toutes ses crises, l'auie traduite
^Hdusque dans ses nuances les plus passagères; — des simu-
^"lacres de has-reliefs et d'arabesques, des figures fantas-
tiques a la manière de Léonard de Vinci, jusqu'à des co-
pies de gravures sur bois des temps antérieurs k Durer et
IHolbein.
' A coup sûr nous ne mentionnons pas le quart de ce qui
^'y trouvait. Véritable pandœmonium d'artiste! Dans
tout cela beaucoup de copies, beaucoup d'originaux aussi.
Celte vue, qui rappelait à Lorenzo d'heureux ternps et
fle douces amitiés, fut comme un cordial qui le calma.
' ^- L'école italienne est en décadence, disait-il en par-
courant négligemment ses ébauches, on fait grimacer
- partout l'Albanc et le Véronèse. A Rome, à Venise, a Mi-
lan, tous ces singes-la ne sont occupés qu'i» broyer de
la couleur. C'est a qui cmpiîtcra le plus sa toile. — De la
couleur sans dessin ! de la chair sans contours ! les bar-
bares ! — Nous sommes effacés par les Flamands, ôhonte!
Mais patience....
Il se passa la main sur le front, et abandonnant sa
place il revint se planter devant la toile muette, dans l'at-
titude d'une méditation nouvelle et plus profonde.
, Trois fois il prit la craie et trois fois il la rejeta. Il
tourna autour de sa palette et considéra ses pinceaux d'un
air égaré. Il commençait h ressentir im peu de fièvre,
peut-être l'inspiration lui venait-elle ; quand tout a coup :
— Au diable les tableaux d'histoire et les peintures de
sacristie , s'écria-t-il du ton d'un homme qui se re-
proche de n'avoir pas pris plus tôt la détermination qu'il
annonce. Que fait Van-Dick mon ami , dont notre mai-
tic Rubens confondait les esquisses avec les miennes?
4jue fail-il , je vous prie? des portraits. — Je veux faire
des portraits , moi !
Cela dit, il courut barbouiller le torse, déshabilla non
sans colère un mannequin qui occupait la moitié de son
étroit atelier, etcrevadu poing la grande toile sur laquelle
il avait bien livré vingt batailles et fait lever le soleil au-
tant de fois, celle où tout à l'heure encore rentrait la pro-
cession....
Avant cette dernière exécution 'a mort, il s'était assuré
ijque la toile ne pouvait plus servir. Précaution judicieuse!
C'est qu'ily a des momens où la passion est obligée de
composer avec la misère. Lorenzo était si pauvre, qu'il
n'eût pas , même en cherchant bien, réuni deux médicis
dans son escarcelle.
11 n'avait pas terminé cette réflexion désolante que lui
suggérait tout naturellement l'aspect de son atelier désert,
lorsqu'on frappa a la porte.
— Il signor Sampierra? dit, en donnant a sa voix ime
inflexion intenogativc, un petit homme qui, la tète ra-
massée dans les épatdes et le corps enveloppé dans un
ample manteau noir, se tint immobile h l'entrée. Si deux
gros yeux n'eussent relui sous le capuche, on eût pu pren-
dre cette masse opaque et informe pour un véritable sac
de cliarbon.
Lorenzo sans répondre avait étendu la main vers l'in-
connu qui lui remit un papier satiné, tout parfumé, a ro-
saces, un billet de femme.
Le vieillard souriait malignement.
Après avoir lu , l'artiste dont l'émotion était visible ,
considéra l'étrange porteur du message.
— C'est vous qui êtes chargé de me faire la conduite,
eh bien ! marchons...
— Un moment, mon jeune seigneur, reprit l'autre;
j'ai des instructions particulières que je dois vous sou-
mettre au préalable si par, hasard elles ne vous
agréaient
— Elles m'agréent fort, cria Lorenzo dont le visage
était pourpre.
— Mais vous ne les connaissez point.
— N'importe ; et le jeune homme échangeait son pour-
point usé contre un mieux fourni, ajustait ses manchettes
brodées et relevait sa moustache noire.
Le vieillard souriait toujours, le regardant faire.
— Mon beau cavalier, reprit-il, la dame qui vous
mande désire garder l'incognito.
Lorenzo interrompit sa toilette, et £xa l'inconnu, qui
sortit de dessous son manteau une sorte de masque de
velours percé pour la respiration, mais sans ouverture
pour les yeux.
— Je m'y attendais, dit-il, en achevant d'ébouriffer
les nœuds de sa chaussure.
Cet incident du masque, alors fort commun, et dont
les suites étaient d'ordinaire assez fiicheuses pour celui qui
s'y soumettait , ne changea rien à la détermination du
jeune homme ; seulement il eut soin de rhoisir sa meil-
leure dague, et il glissa dans la manche de son pour-
.point, et sans que l'autre s'en aperçût, un de ces petits
stylets génois "a manche d'ébènc, dont la lame triangulaire
n'avait guère moins de trois pouces de longueur. »
Ainsi paré, et après avoir passé ses gants de daim et
pris sa toque de velours, surmontée d'une plume blanche,
il se disposa "a suivre l'étranger.
78
L'ARTISTE.
II.
LE PORTRAIT.
— Je VOIS h votre langage, seigneur cavalier, que vous
vous êtes étrangement mépris sur le motif qui m'a fait
désirer de vous recevoir.
Ainsi parlait a Lorenzo, qu'on eût vu pâlir sous le
masque qui l'étreignait , une jeune dame d'une beauté
éblouissante devant laquelle il était assis de l'air d'un
homme singulièrement dépaysé.
— Seigneur cavalier, poursuivit-elle, vous êtes pein-
tre, et peintre habile, m'a-t-on dit, ayant reçu des leçons
du sieur Rubens , célèbre maître flamand , de qui j'ai vu
à Paris plus d'une peinture merveilleuse.
Le jeune homme se leva et s'inclina assez gauchement.
— Présentement, ajouta-t-elle, vous comprenez, sans
que je vous le dise, pourquoi je vous ai mandé.
— Noble dame, répondit l'artiste en soupirant, dispo-
sez de moi et de mes faibles moyens : je suis votre servi-
teur; mais auparavant je présume que vous me délivre-
rez de ce vilain masque , si lourd et si disgracieux , qui
me dérobe la vue de vos perfections.
— Au préalable , il me faut de votre bouche un ser-
ment de chevalier courtois.
— Lequel? demanda- 1- il.
— Que vous ne chercherez de votre vie à connaître
qui je suis, ni a quel personnage peut être destinée cette
portraiture que vous voila disposé a faire de ma personne.
— Je le jure, dit Lorenzo avec empressement.
"Son masque tomba.
Ils se regardèrent l'un et l'autre un moment en silence;
le jeune peintre voyait réalisés, et au-del'a, devant ses
veux tous les charmes que lui avaient laissé deviner le
timbre enchanteur d'une voix douce et mélodieuse, et
cette émanation ineffable et indescriptible qui révèle la
présence d'une jolie femme.
Il était vivement ému ; elle lui prit la main avec une
familiarité modeste :
— Je vois dans vos yeux que vous créerez un chef-
d'osuvre.
— La création est faite, je n'ai plus qu"a copier, ré-
pondit-il.
— Demain donc , sur le midi , je vous attends ; mu-
nissez-vous d'une toile haute : c'est des pieds a la tête que
je veux avoir ma peinture. — Elle lui fit un signe de
congé du bout de son éventail et en souriant , et se re-
tira.
Lorenzo s'en fut, ravi et confus 'a la fois de cette en-
trevue. 11 est inutile d'ajouter que son masque lui fut re-
mis a la porte, et qu'une litière le ramena chez lui.
Quand il revit son atelier, qu'il avait quitté une heure
auparavant, il crut sortir d'un long sommeil, d'un plus
long rêve. 11 était donc enQn connu, puisqu'on l'avait
distingué, puisqu'une dame, belle, riche, noble sans
doute, l'avait fait venir. Il savourait par avance sa gloire;
car ce portrait serait une merveille. Il en avait déjà dis-
posé les lignes, coloré les contours ; toutes les beautés de
son modèle se formulaient, s'harmoniaient dans sa tête,
jaillissaient de son cœur. Ce modèle, il croyait l'aimer :
erreur ! c'était son œuvre qu'il adorait déjà.
Le matin de ce jour- là il n'avait pas de génie; il s'en
sentait à présent. — Qui expliquera ce phénomène? Par
quelle influence mystérieuse toutes les forces de sa vie se
trouvèrent-elles enfin concentrées et en équilibre dans sou
imagination? Est-ce un souvenir d'émulation qui fouetta
son sang, une haute résolution prise ou reçue d'en haut ,
ou tout simplement un regard de femme?
Il se coucha ivre à moitié de contentement, d'émotion,
d'impatience. Il ne dormit pas. Son tableau était fait : il
ne lui restait plus qu'à le jeter sur la toile. Il l'eût écrit
cette nuit-là, sou tableau, mais il n'avait pas de toile;
d'argent, pas davantage. Pensée poignante! Il considé-
rait, dans une intention qu'on devine, le brillant ( seul
héritage paternel ) qui scintillait à son 4oigt , quand le
petit homme de la veille, son bon génie, son mauvais
génie plutôt , entra dans la chamhre, et lui montrant une
bourse qu'il déposa sur un coffret :
— Voici, dit-il, cent écus d'or que je vous apporte de
la part de ma gracieuse maîtresse ; vous en recevrez le
double après besogne faite : n'oubliez pas que je vien-
drai vous prendre sur le midi.
Lorenzo se tordit les bras, se rongea les ongles, regarda
le soleil et disposa sa toile : il ne fit pas autre chose jus-
qu'à midi.
Qui pourrait dire les émotions, le charme, le supplice _
de cette première séance. Ses déterminations de la veille, il
son enthousiasme de la nuit , il ne les retrouvait plus : les
sentinicns les plus opposés se disputaient son ame, allu-
maient et refroidissaient sa verve, exaltaient et égaraient
son pinceau. C'était de la crainte et de l'espoir, de la con-
fiance et de l'abattement, du feu et de la glace dans ses _^
veines ; le ciel et l'enfer tour à tour ! Il
Il ne fit rien ce jour-là, ni le suivant. Il regarda, as-
pira, s'enivra de son modèle; puis tout lui vint à la fois,
I
L'ARTISTE.
70
ensée, tniil, dessin, couleur, expression! En peu de
temps le portrait fut achevé , ou peu s'en faut ; un clief-
d'œuvre! Van-Dick et Rembrandt étaient surpasses.
■ 11 pensa a le faire voir a ses amis, aux peintres du Va-
tican, à le portera Rnbens, a le promener par toute
l'Europe. A quoi ne pensa-t-il pas ? A tout, hors a une
chose : c'est que ce portr.iit ne lui appartenait point.
Une lettre, un coup de foudre le lui apprit. On le re-
merciait de ses services, on le complimentait sur son ou-
vrage , on lui envoyait de l'or. Kli ! que lui importait cet
or, ces éloges, c'était son tableau qu'il voulait ; son ta-
bleau , c'était sa fortune, sa gloire , sa vie.
Par niomens il le cherchait dans tous les coins de son
atelier ; il parcourut la ville en tous sens , pénétra dans
toutes les maisons , se faufila dans toias les palais ; deux
fois on l'arrêta comme voleur , et on le relâcha comme
^ftibu.
^R C'est qu'eu effet il le devenait , fou ! Cette perle im-
^fniense , irréparable, avait ébranlé son cerveau, boulever-
sé .ses idées , tué sa verve. — Que ne faitrs-vous un nou-
vel ouvrage? lui avait-on demandé ; ce que j'ai fait, je ne
le referais pas , répoiidait-il. — 11 disait vrai.
Une année se passa ainsi dans l'espoir, dans l'incerti-
tude, dans le découragement. Comme personne n'avait
vu ce tableau, en finissait par croire que ce que le pauvre
artiste en contait était pure forfanterie, ou la fièvre d'une
tète depuis long-temps dérangée. — Imagination chari-
table !
Une nuit qu'il élait entré au palais Corsini , resplen-
dissant d'or, dediaraans, de femmes, il crut reconnaître
son modèle. En trois bonds il fut a ses côtés. « Mon por-
^^krait, cria-t-il. » La jeune dame le regarda fort étonnée.
^^B C'est un artiste, un fou ! dit un homme de finance, qui
^^Bdccrivait les pas d'une danse lourde et plaie comme sa fi-
Bgtn-e.
Je pardonne de tout mon coeur a ce cavalier , dit la
dame , ce n'est pas la première fois qu'une ressemblance
frappante avec la maîtresse du cardinal S.... m'a valu de
l^t ces désagrémens.
^g Lorcnzo n'en attendit pas davantage , il courut s'in-
former partout du cardinal S
11 y avait a Home quatre cardinaux ainsi nommés , et
;hacnn de ces cardinaux avait , pour le moins , quatre
(lîtresses. Le pauvre artiste n'était guère plus avancé.
Les mois , les années s'écoulaient , sa vie s'affaissait ,
son talent élait perdu, il tomba dans la misère; il devint
bu tout-à-fait , on songea a l'enfermer.
Il retrouvait néanmoins encore quelques éclairs lucides.
C'est dans un de ces momens qu'an balcon d'une maison
d'équivoque apparence, il eut ime vision qui lui remit en
mémoire les circonstances inouïes de son malheur. Cette
vision , c'était celte femme qu'il avait peinte , ce modèle
après qui il courait depuis si long-temps. — Elle reconnut
le malheureux , et recula de trois pas a sa vue. Décharné,
l'a'il éteint , les pommettes saillantes, le front ridé, la
bouche contournée , la chevelure blanchie ; il élait mé-
connaissable. Cette femme en eut peur , car , pour le
plaindre, il eût fallu comprendre son malheur, et elle ne
le comprenait pas.
Elle l'avait causé, ce malheur, mais involontairement
Lorenzo le sentit , quoique fou , et le lui pardonna. Les
fous ont de bons momens.
— Mais ce cardinal , demanda- t-il.
— Ce cardinal , répondit-elle, voilà six mois que nous
nous sonnnes quittés. C'était sa perte que cette sépara-
tion , je le lui avais bien dit, et il est mort qin'nze jours
après.
— Et mon Votre portrait?
— 11 l'a conservé précieusement dans sa galerie de
San-Spoletto. C'est un chef-d'œuvre dont il se montrait
si jaloux , que jamais , je pense, il ne le fit voir à per-
sonne.
— Mon Dieu, mon Dieu ! dit Lorenzo, en versant des
larmes amères , et mon nom n'est pas au bas.
La dame le regarda d'un air héWté. C'est vrai , dit-
elle , après une pause.
— Et vous n'avez parlé de cette peinture à ame qui
vive.
— Si fait, répondit-elle, à l'intendant du cardinal qui
Va mise de côté pour la vente.
— Pour la vente! répliqua l'artiste aiguisant son ex-
clamation par un geste diabolique , mais ce portrait n'est
point achevé.
C'est demain qu'elle a lieu, et je ne doute pas, malgré
cela, que votre œuvre ne soit haut prisée, répliqua l'é-
trangère qui croyait présenter quelque consolation au pau-
vre artiste. — du feu sur sa blessure.
Il y a quinze lieues de Rome à San-Spolclto. Lorenzo
partit dans la nuit. Qu'allait-il y faire , lui misérable,
inconnu , mendiant et fou? Ce qu'il y allait faire? il allait
voir. Il arriva , il voulut entrer, on l'en empêcha. Jesuis
venu pour voir mon portrait, dit-il très-sérieusement , —
on ne l'éconta pas, — pour l'acheter; — on lui rit au
nez. — Achetez des souliers , mon ami , dit un connais-
seur charitable en lui mettant un écu dans la main. —
J'entrerai mort ou vif, cria le malheureux ; — on le laissa
entrer vif.
La galerie du cardinal était riche et variée. On y dis-
tinguait des portraits de Vélasquez, rares et neuves curîo-
I
80
L'ARTISTE.
sites alors ; mais l'attention de la compagnie très-nom-
breuse était surtout attirée par deux compositiens : une
marine de Claude Lorrain et un portrait en pied ina-
chevé , sans nom d'auteur.
Il n'y eut qu'un cri d'admiration quand on découvrit
ce dernier; Lorenzo pensa se trouver mal.
— Le nom du peintre, demandait-on de tous côtés. —
C'est moi, c'est moi, criait Sampierra d'une voix sourde
et cassée. — On passa h l'adjudication. Il la suivit, im-
perturbable, et fut cause que le portrait se vendit vingt
fois plus qu'il n'avait coûté ; il poussait avec fureur les
surenchères, et si la dernière ne lui resta point, c'est qu'on
ne pouvait raisonnablement remettre une peinture de ce
prix a un homme qui n'avait pas de souliers.
Lorenzo s'arrachait les cheveux.'
— Jedonnerais volontiers encore une partie de la somme
pour retrouver le peintre, dit l'acquéreur, grand homme
sec , au teint olivâtre , bizarrement costumé.
— Me voici, cria le malheureux; — l'autre haussa
les épaules.
— Quoi ! s'écriait Lorenzo dans un intervalle de luci-
dité extraordinaire, parce que je suis en haillons vous ne
m'en croyez pas ; jugez mes œuvres et non mon enveloppe.
Je suis Sampierra, vous dis-je a tous, disciple du grand
Rubens , émule du grand Van-Dick. C'est cette tête (et
il se frappait la tête) qui a conçu ce portrait, ce bras qui
l'a exécuté. Cet ouvrage est mien, je l'atteste, je le jure.
Celui qui mêle contestera qu'il se montre, qu'on le voie,
où est-il? Personne ne vient? c'est que personne ne peut
venir ; c'est que je puis appeler Rome entière en témoi-
gnage de mes malheurs. Mais j'oublie , je pardonne tout.
Voila mon tableau. C'est bien lui , tel qu'on me l'enleva
hélas ! inachevé ! — Mes quinze plus belles années , je les
ai données a ce chef-d'œuvre. Je desséchais en l'atten-
dant. Fortune, repos, plaisirs, que m'importait pourvu
que je l'eusse. Je l'ai demandé , voyez-vous , a mes étu-
des , a mes veilles , "a mes rêves , a Dieu. Dieu me l'en-
voya et on me le prit , et depuis je n'ai fait que le pleurer.
— Ah! ne me le rendrcz-vous pas?
Les asslstans se regardaient stupéfaits.
— Prouvez qu'il est de vous en le terminant , dit l'ac-
quéreur qui achevait de compter la somme "a l'intendant
du cardinal.
Une joie sauvage brilla sur les traits ranimés de l'ar-
tiste.
— Vite, des couleurs, des pinceaux, cria-t-il. — On
lui en apporta.
Il se recueillit, un moment , puis il effleura la toile
d'une main mal assurée.
Des murmures et des huées s'élevèrent dans la foule.
Alors on put le voir s'approcher , reculer, hésiter. Son
visage s'assombrit, ses yeux se voilèrent, et pâlissant
tout a coup , il se laissa aller le long du cadre, tout d'une
pièce et comme frappé de la foudre.
— Mais il est mort I dirent en le relevant ceux qui l'en
touraient.
— Mort! répétèrent les assistans.
Il l'était.
GÉRA.KO KlEIST.
JOB
En passant devant l'église Saint-Eustache , Job y entra pour
faire sa prière ; il la trouva pleine de pastoureaux, dont les
uns, assis sur les stalles du chœur, chantaient l'office de vêpres,
revêtus de rochets et de chapes ; les autres poussaient à l'envi
des cris inarticulés, pour le seul plaisir de faire résonner les
A'oûtes élancées de la basilique. D'autres enfin , dans les nefs
latérales, jouaient aux dés des vases d'or, des omemens sacer-
dotaux et des joyaux qu'on voyait briller çà et là sur les dalles
de pierre de liais , à côté des rosaces et des mosaïques étincc-
lantes qu'un dernier regard du soleil avait détachées des vi-
traux. Plus loin , spectacle affreux ! la porte de la sacristie
était enfoncée et teinte du sang d'un vieillard étendu sans vie
sur le seuil. A sa tête tonsurée, à son costume, dont les assas-
sins n'avaient sans doute pas osé le dépouiller , on reconnaissait
sans peine le curé de Saint-Eustaclie ; il avait essayé de défen-
dre les richesses de son église contre la fureur sacrilège des
pastoureaux.
A l'arrivée de Job , de toutes les parties de l'église les pas-
toureaux s'élancèrent vers leur chef et s'agenouillèrent devant
lui. Alors on n'entendit plus le moindre bruit; le chœur même
qui, il n'y a qu'un instant, mugissait du chant des psaumes,
était redevenu en un clin d'œil désert et silencieux. Tous
étaient devant Job , et son cœur se gonflait de vanité et d'or-
gueil. Malheur à lui! Déposait patentes de sede, chantait
le chœur quand Job entra : c'était une prophétie !
Le maître de Hongrie étendit le bras et promena sa bénédic-
tion sur les assistans : à peine eut-il fini que les cris recom-
mencèrent avec une nouvelle force , et les princijwux d'entre
les pastoureaux entraînèrent leur chef à l'autel , où l'un d'eux
lui posa sur la tête une mître épiscopale, dérobée à la châsse
d'un saint. D'autres le revêtirent d'omemens sacerdotaux , et
tous attendirent en silence sa parole. Job alors parla , ou plu-
tôt un autre parla par sa bouche ; car ses lèvres , agitées
1
' VlWrait dt Job ou les Pastoureaux. Un vol. iri-8° avec vignettes
gravées, devant paraître "a la fin du mois, chez Vimont. libraire, pss;_
sage Véro-Dodat.
4
L'ARTISTE;
84
le force étrangère, laissaient échapper, à travers des flots d'c-
ciimc, une voix qui n'c'lait pas la sienne j ses clicve>i\ étaient
liicrisses , ses yeiix immobiles flanibloyaient, et tout son être sem-
lait lutter contre imc puissance invisil)le. Les assistans , subju-
gues par une terreur religieuse, l'ccoutaient dans le plus pro-
^^fond silence. Maisbientfk le feu qui animait Job s'éteignit, ses
^■Élras se croisèrent sur sa poitrine , et sa figure contractée reprit
^^*ijon expression habituelle. Alors des applaudisscmens et des ac-
clamations prolongeas mugirent de toutes pails. ,lob fut enlevé
et porté hors de l'égli-sc , sur un âne que quelques pastoureaux
venaient de ravir, par force, à un vilain, et promené ainsi par
ute la ville, comme autrefois le Sauveur dans Jérusalem.
Arrivé devant le cloître des Bernardins , Job voulut revoir
l'église où il avait prononcé ses vœux de religion. Il fit donc
signe de s'arrêter et étendit l'index vers la porte de l'église :
elle s'ouvrit avec fracas sons les cfibrts des pastoureaux, et le
leii saint fut en un moment envahi par eux et par la populace
(pli les suivait. Job , sans descendre de sa monture , entra dans
l'église où un moine seul était en prière devant l'autel , la face
ontre terre. Job, sans prendre garde à lui, monta à l'ambon,
où les diacres avaient coutume de lire l'épîtrc au peuple, et
prit la parole :
• Mes clicrs frères , s'c'cria-t-il d'ime voix tonnante qui fit
ressaillir le moine abîmé dans la prière. Dieu, dont les juge-
ens surpassent en profondeur les abîmes de la mer, m'a tiré
' la foule pour les faire exécuter dans ce monde; de stercore
rigens pauperem. Comme il vous l'a déjà annoncé, il m'a
i-raé de sa parole ainsi que d'un glaive à deux tranchans pour
chasser de son sanctuaire les ennemis déclarés de son saint
nom , et ceux qui , sous des peaux de brebis , cachent des loups
ravissans. Mes chers frères, je parle des Sarrasins , des Juifs
çt des clercs. Parmi ces derniers, les frères mineurs et prê-
cheurs sont des vagabonds et des hypocrites; les moines de
Cîteaux ne songent qu'à intenter des procès injustes, afin d'en-
vahir les terres et dévorer les troupeaux d'autrui ; les moines
noirs sont des goinfres et des orgueilleux ; les chanoines sont
dcrai-seViiliers et ne se nourrissent que de cygnes , de faisans ,
de paons et autres viandes de prix ; les Templiers et les che-
valiers de l'Hôpital font de leurs maisons des cavernes de vo-
leurs et de meurtriers, en y accueillant, à bras ouverts, tous
Kicux qui ont tué ou dérobé leurs maîtres ; les nonains livrent
eurs corps à l'impudicité des moines , et étouffent les enfans
|ui proviennent de ce commerce infâme; les évcqucs et leurs
offîcialités ne courent qu'après l'argent et sont plongés dans les
^^ délices; enfin l'apôtre de Rome lui-même et sa cour, qui dc-
^■n'aicnt présenter le modèle de toutes les vertus, rc'unisscut à
^Beux seuls tous les genres d'o|)probrcs.
^R Le moine se leva brusquement; sa voix tremblait de colère.
^gi — Tais-toi , hérétique , s'écria-t-il en lançant à Job un geste
de menace; tais-toi, maudit plein du diable, tu trompes ce
^^ peuple innocent en mentant par la gorge.
W^f Un moment de silence succéda à cette apostrophe ; Job , at-
téré, n'osait lever les yeux sur celui qui venait de l'interrom-
pre , mais ses veines gonflées , son visage pâle et pourpre tour
à tour, ses doigts raides et écartés, di.saient assn l'état de son
amc. Quant aux assistans, surpris de l'audace du moine, ils
restaient immobiles en contemplation devant sa face , qui res-
semblait , d'une manière frappante , à celle de Job. Scène
éclairée jiar la lueur sépulcrale d'une lampe qui tombait de
la voûte.
Job enfin releva la tête , et la tempête long-temps contcntie
dans son sein éclata terrible. _ •
— Tu mourras! s'écrie-t-il d'une voix délirante.
Et il s'élança de sa chaire sur le moine qui tomba frapi)é
par Job , sans lui opposer la moindre résistance. En même
temps, la foule , avec de grands cris, se précipita sur l'infor-
tuné, pareille à une meule de chiens qui n'ose approcher d'un
sanglier plein de vie et de fureur, et qui le déchire alors qu'il
vient d'être abattu par un chasseur.
Le moine poussa un soupir, puis tout fut dit.
La lampe était éteinte , et l'abomination au comble dans
la maison de Dieu. Job se releva couvert de sang et de sueur,
et chercha à sortir de l'église; naais la foule était si pressa,
qu'il fut forcé d'attendre le moment où elle serait moins épaiise.
En effet , elle s'écoulait rapidement au milieu des blasphèmes ,
des gémissemens et des cris de ceux qu'elle froissait ou qu'elle
écrasait sous ses pas. Job enfin gagna le seuil ; mais prêt à le
passer, il posa le pied sur le cadavre du moine, que les pas-
toureaux, en se disputant ses misérables dépouilles, y avaient
traîné. Job jeta un regard effravc siu- lui , à la lueur des tor-
ches que portaient les gens du guet.
— Ah ! s'écria-t-il.
Et il tomba en proie à d'affreuses convulsions.
Le moine qu'il avait tué était Goetz , son frère , son propre
frère.
Quand Job revint à lui , il était loin de l'abbaye des Bemaj-
dins. Ses compagnons l'avaient transporté de l'autre côté de la
Seine , tout près de l'église Sainte-Marie l'Égyptienne , dans
une taverne où il avait établi son quartier-général. I.a salle
était pleine de pastoureaux.
— Ecce bonum vinum ; venile, potemus , disaient les uns,
en parodiant d'une voix nazale et grotesque le chant d'église
que vous savez et ne s'interrompaient que pour vider de pro»
fonds hanaps qu'ils alimentaient àde largesbrocs, poses sur des
tables lUiissives devant lesquelles ils étaient assis.
— Trois!.. .Six!... A toi!... Gagné!... Tu triches, criaient
les autres en jouant aux dés.
Dans les angles de la salle , d'autres prenaient sans voile et
sans pudeur, de honteux eljats avec des prostituées, à la voix
rauque et fêlée, à la parole cynique.
Et Job?
Il était immobile. Soit qu'il ouvrît les yeux, soit qu'il les
fermât et les détournât de côté ou d'autre, il retrouvait toujours
une tache de sang que tous les flots de la mer, voire mcrae les
eaux réser\'écs dans les cataractes du ciel pour un nouveau dé-
hige , n'auraient pu laver. Sang pour sang ! c'était écrit !
I
8â
L'ARTISTE.
l:^n ce moment on frappa violemment à la porte.
— Beaux seigneurs , ouvrez , criait une voix du dehors ; ou-
vrez , de par haute et puissante dame , madame Blanche de Cas-
tiHe , mère du roi notre sire , régente de France.
La poite s'ouvrit promptement , et un page à la livrée de la
■reine remit une lettre scellée du sceau royal à Job , qui la reçut
et la lut sur-le-champ. En la terminant , il laissa échapper un
sourire amer et douloureux.
— Annonce à celle qui t'envoie, dit-il au page, que demain,
après le coucher du soleil , nul de nous ne sera dans Paris.
Maudite soit l'heure à laquelle j'y suis entré ! Va.
Job retomba dans son immobilité silencieuse , et le page ,
après s'être incliné profondément devant lui , se retira tout ef-
frayé du spectacle hideux que la taverne lui avait offert. La
reine l'attendait avec impatience. Quand elle c\it appris la ré-
ponse de Job , elle se jeta à genoux et remercia Dieu avec les
expressions les plus énergiques que son amour pour son peuple
lui put suggérer. En effet, les désordres et les crimes des pas-
toureaux lui avaient ouvert les yeux sur l'imprudence qu'elle
avait commise en leur donnant pleine et entière autorité dans
Paris, et presqu'en même temps, sur l'avis qu'elle reçut d'un
combat qui venait de s'engager entre une troupe de pastoureaux
et des bourgeois du faul)ourg Saint-Marcel , joints à des écoliers
de l'université, elle expédia l'ordre de fermer les portes du Pe-
tit-Pont. Ce qui fut fait sur l'heure, et bien fait; car les pil-
lards , privés de toute communication avec leurs compagnons ,
furent massacrés jusqu'au dernier.
Le lendemain les pastoureaux quittèrent Paris par bandes
de cinq et dix mille hommes , et se dirigèrent vers les côtes
de la INIéditcrranée. La troupe que Job commandait se rendit
à Bourges , et cette ville devint le théâtre des plus violens dé-
.sordres. Tous les prêtres que ces brigands purent appréhender
furent égorgés sans miséricorde. Les bourgeois et les magistrats
étaient plongés dans la consternation ; mais bientôt apprenant
que Blanche ayait rassemblé une armée pour punir les excès
de ces redoutables pèlerins , ils reprirent courage , et par le
moyen des intelligences qu'ils pratiquèrent avec certains d'en-
tre eux, ils firent arrêter quelques-uns des chefs qui furent
pendus en plein jour sur la grande place de la ville. Les autres,
effrayés de cet exemple , s'ameutèrent , se ruèrent dans les mai-
sons où ils brisèrent les coffres pour piller l'or , l'argent et tout
ce qui leur tombait sous la main ; ils violèrent les femmes et
les jeunes filles , incendièrent des maisons avec ceux qui les
habitaient ; puis , repus d'or , de sang et de fumée , ils conti-
nuèrent leur route j mais l'armée de Blanche arriva. Réunie
avec le bon peuple de Bourges , elle se mit à la poursuite des
pastoureaux et les atteignit entre IMortemer et Villeneuve-sur-
Ic-Cher, où, malgré leur nombre et leur confiance en la toute-
puissance de Job, ils furent mis en déroute et reçurent la juste
punition de leurs brigandages. Job seul retarda de quelques
heures cette catastrophe ,•- dans d'autres temps il eût gagné la
victoire : mais sa bouche , souillée par le blasphème , n'invo-
quait plus le nom de Dieu qu'il avait chassé de son cœur, et
l'épée était mal assurée dans sa main humide encore du sang
de son frère.
Job s'enfuit avec quelques centaines d'hommes , et après un
mois de marche environ , il arriva à Marseille où il croyait que
le bruit de sa mésaventure ne pouvait être parvenu. Malheur
à lui ! trois fois malheur à lui ! Le bailli de Bourges , instruit
du dessein des pastoureaux , avait envoyé trois messagers sur
leurs pas , et aussitôt que Job eut passé les portes de la ville ,
lui et sa troupe se virent cernés de toutes parts et obligés de se
rendre sans combat.
Job est dans un cachot obscur, un carcan de fer est rivé au-
tour de son cou et ses deux mains sont étroitement liées der-
rière son dos. C'est ainsi qu'il avait été en Prusse ; mais alors
il était pur de toute souillure et son bras n'avait versé que le
sang des ennemis de Dieu ; alors la mort s'offrait à lui moins
terrible, elle lui souriait en lui présentant d'une main la palme
des martyrs et en lui montrant de l'autre une place au milieu
de la milice céleste. Mort en Prusse, Job aurait été pleuré :
maintenant....
Et il mordait ses chaînes à les couvrir de sang et à y incrus-
ter ses dents broyées.
Lui , Arnold , comte de Cilia , tombé de si haut ! lui , res-
saisi dans la boue pour être pendu comme un vilain! lui, Job,
moine de Clairvaux, damné à tout jamais! Lisbeth dans la
couche d'un mécréant!.... Dieu tout-puissant, tu sais bien te
venger !
— Oh ! sois-tu maudit , s'écria-t-il , fils de Marie , trois
fois , mille fois maudit, nunc et semper et in sœcula sœculo-
lojiim! Amen.
En ce moment Job se retourna et aperçut le geôlier dont les
yeux fauves étincelaient d'une joie féroce. Il était accouru à la
voix de son prisonnier , qui , égaré par le désespoir , n'avait
pas entendu ouvrir sa prison ni remarqué la lueur de la lampe
que portait cet homme. Celui-ci se retira et revint quelques
heures après avec un clerc de justice et le bourreau. Job crut
toucher à sa dernière heure. Oh non ! le clerc toussa pour se
rendre la voix plus claire , puis il lut :
« Attendu que le nommé Job a prêché une croisade parmi
les vilains et les bergers , en s'annonçant faussement comme
l'envoyé de Dieu ;
» Attendu que ledit Job a , par ses prédications , porté les
serfc à quitter le fief dont ils faisaient partie, à massacrer les
clercs et à piller les églises ;
» Attendu que le susnommé a osé combattre contre les trou-
pes royales ;
» Le tribunal déclare ledit Job atteint et convaincu de lèse-
majesté divine et humaine , de meurtre , de vol et de révolte ;
main armée.
» Pour ces causes , le tribunal statuant condamne ledit Job_
à être pendu par son cou , avec ses fauteurs et complices , jusi
qu'à ce que mort s'ensuive. »
— Ce n'est pas tout , dit le clerc en jetant un coup d'œil sui
L'ARTISTE.
85
prisonnier pour voir l'effet que sa lecture venait de pro-
duire ; puis il continua :
« Attendu que ledit Job a , dans sa prison , blasphc'inc le
saint nom de Dieu , comme il appert par le témoignage de
Jehan Tranchart , le geôlier, qui l'a entendu clairement ;
I» Le susnommé aura la langue pcrce'c d'un fer rouge , en
xe'cution de l'ordonnance , concernant ce cas , rendue par le
oi notre sire j
» Et de l'argent saisi sur ledit Job , ou de celui qui pro-
icndra de la vente de ses effets , sera distraite une amende de
quarante livres, dont le dénonciateur aura le quart, et la jus-
^^jicc l'autre quart; le troisième quart appartiendra, de plein
^Hfc-oit, à haut et puissant seigneur, monseigneur Charles, comte
^^Bc Provence , d'Anjou et du Maine ; et la dernière partie sera
'j^fhise en reserve potir récompenser ceux qui de'nonceront les
'^ méfaits des pauvres sur lcs([uels on ne pourra lever aucune
amende. »
A peine le clerc eut-il achève' que le bourreau s'avança ,
|)0rtant à sa main droite une espèce de dague , qu'il avait fait
ro\igir hors du cachot ; de l'autre il ouvrit violemment la bou-
Ihe de Job , lui tira la langue avec des tenailles et la perça
entemcnt. Job tonil)a sans connaissance en vomissant im sang
loir et bouillonnant.
• Lorsqu'il revint de son évanouissement il sentit ses pieds dé-
ivrés des ceps qui les tenaient à la gêne , et tout son corps
[lacé par une froide humidité. Il venait d'être dépouillé par le
J)ourreau , qui ne lui avait laisse que sa chemise , et s'occupait
^^en ce moment .i rompre l'extrémité de sa chaîne attachée au
^^■Carcan : ce qu'il faisait en le frappant à coups redoublés avec
^"tmc énorme masse de fer. I^a chaîne céda bientôt et tomba sur
les dalles en entraînant le prisonnier dans sa chute , tint elle
était lourde et lui faible! Le bourreau, en la ramassant , le l'e-
Ëeva brutalement.
— Allons ! lui dit-il en lui présentant une torche allumée.
Job la prit machinalement, et le lugubre cortège se mit en
marche. A la sortie de la prison , il fut escorté par une nom-
breuse troupe d'archers à laquelle, un peu plus loin, se joi-
^Kgnit une confrérie de pénitens. En tète de ces derniers on
^Broyait une bannière à l'image de l'agneau : amère dérision de
^Heelle que Job , dans ses jours de puissance , faisait porter de-
vant lui ; mais il était écrit que rien ne devait manquer à son
, supplice.
I^b- Autour d'eux tourbillonnait la foule, hurlant des cris de
^^^nort et de malédiction , impatiente d'assister à une agonie et
d'avoir à flairer un cadavre. Cependant, à chaque église, le
cortège s'arrêtait et Job faisait amende honorable, au milieu
du plus profond silence, puis les cris recommençaient comme
le plus belle :
— Mort au mécréant .'
— Mort à l'hérétique !
— Allons donc, messeigncurs les archers, vous vous pré-
lassez comme si vous assistiez à une procession I 11 y a deux
cures que nous sommes là à vous attendre.
— Holàl maître, vous m'enfoncez les côtes.
— Dam ! je veux voir, moi.
— Prenez garde qu'on ne cherche à vous voir aussi un jour
en pareil arroi.
— Ohé? la fiancée du diable 1 C'est toi au contraire qui
m'as l'air de vouloir senir quelque jour de pendant d'oreille
à madame la potence.
— Ma commère , comment est-il ?
— 11 est fort bien , par ma foi , quoique un peu maigre.
— Le pauvre malheureux ! c'est dommage ; les beaux hom-
mes sont si rares !
— Ouais ! ne dirait-on pas que je suis borgne, bossu, boi-
teux , ou inhabile de mes membres ?
— Commère , entendez-vous mon mari ? .Mi ! ah 1
— Sus ! sus ! aux fourches !
— ffabemus corda ad Dominum , la corde à messire !
Job ai-riva au pied de la potence, et le bourreau y pendit
son cadavre. Aussitôt après que ce dernier fut descendu et eut
retiré l'échelle, des pierres et des projectiles de mainte espèce
partirent de tous les points de la foule contre le patient, et
lorsque l'un d'eux , l'atteignant, le balançait dans l'espace, ou
le blessait à répandre son sang , les assistans applaudissaient
avec de grands cris et de longs éclats de rire.
En ce moment un pigeon volait au-dessus de la place , et .
étourdi par les cris qui fendaient la nue, peut-être même
frapjic d'une pierre, il décrivit une longue parabole et tomba
à quelque distance du gibet. Tous alors s'élancèrent à sa pour-
suite, et avant d'rfiriver à lui, il y en eut plus d'un qui fut
renversé et foulé aux pieds j mais enfin deux hommes furent
plus heureux que les autres, et le saisirent en même temps.
En se le di.sputant, ils arrachèrent une aile à l'oiseau, et un
billet tomba à leurs pieds, t^n troisième, qu'à son habit on
reconnaissait pour un clerc, le ramassa vivement, et brisa le
sceau ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur l'écriture qui y
était tracée , qu'il poussa un cri de terreur et laissa tomber le
billet, en se secouant les doigts comme s'il eût pris par mc-
gaide un fer ardent. Les assistans , saisis d'une fravcur jiani-
que, s'enfuirent de toutes parts, et lorsqu'ils furent à distance,
ils se pressèrent autour du clerc pour lui demander ce cpi'il
avait vu dans le billet.
— Messeigncurs , dit-il d'une voix émue , j'ai fait mes étu-
des à l'université de Paris , oii , comme chacun sait , l'on »\>-
prend toutes les sciences du monde et les divers signes qui
sont employés pour arriver à leur connaissance; mais , foi que
je dois à Dieu et à sa sainte mère , je n'ai jamais vu d'écriture
qui ressemblât à celle de ce billet maudit. Celte dernière est
composée de caractères semblables aux flammes de l'enfer qui
sont peintes dans les missels. Il m'est avis que c'est quelque
épître que Satan envoie à l'un de ses serviteurs.
En disant ces mots le clerc se signa dévotement ; ainsi fit la
foule qui , bien loin de se retirer , attendit jusqu'au soir dans
l'espoir d'être témoin de quelque miracle.
8Â.
L'ARTISTE.
Le bruit de cette aventure ne tarda pas à se répandre dans
toute la ville j il paiTint jusqu'aux oreilles d'honorable et
scientifique personne , maître Honore' Vidal , curé de Saint-
Victor, qui manda sur-le-champ les clercs de son e'glise et leur
ordonna de se trouver au chœur le lendemain au lever du so-
leil. Ce qui fut dit fut fait , et le jour suivant le cierge' se ren-
dit au lieu indiqué. Là le curé clianta la messe , et après Vite
missa est, tous sortirent de l'église et s'avancèrent en proces-
sion vers le lieu où le billet était tombé la veille ; il s'y trou-
vait encore. Maître Honoré Vidal s'avança sans crainte à tra-
vers la foule qui environnait le mystérieux papier, et après
l'avoir exorcisé et aspergé par trois fois d'eau bénite , il le ra-
massa et y promena ses yeux pendant quelque temps , puis il
le donna à son vicaire qui , à son tour , le transmit à un clerc
noimnc Dieudonné. Celui-ci avait été sarrasin , mais depuis il
a^ait renoncé à Mahomet et à ses pratiques diaboliques pour]se
consacrer au service de Jésus-Christ. Dieudonné prit donc le
billet, et au premier regard qu'il y jeta il sourit , puis il con-
tinua son inspection. Quand il eut terminé, il tendit le papier
aux autres clercs qui confessèrent qu'ils ne savaient ce qui pou-
vait y être écrit.
— Eh bien ! c'est moi qui vous le dirai , s'écria Dieudonné
d'un air de triomphe , en reprenant le billet. Ceci n'est autre
chose qu'une lettre en arabe adressée par MalckKamel-Mo-
hammed , sultan , c'est-à-dire seigneur, d'Egypte , au juif Elia-
cin-Ben-Nachor.
Un murmure d'étonnement et de curiosité courut parmi la
foule qui s'approcha avec précaution ; Dieudonné lut :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux , le salut soit
sur le prophète Mahomet et sur sa famille !
» Ta lettre nous est parvenue avec le rapport qu'elle conte-
nait sur les forces de la sultane de France et sur ses disposi-
tions à notre égard. Tu nous apprends en outre qu'un derviche
nazaréen nommé Job parcourt le royaume en enrôlant sous sa
bannière les bergers et autres gens de bas état , pour les con-
duire ensuite contre nous. Nous n'en avons conçu aucune in-
quiétude : car ce Job est d'intelligence avec nous ; mais si , en-
flé d'orgueil à l'aspect de la multitude qu'il traîne à sa suite,
il oubliait ses sermens et nous faisait la guerre , nous nous
rappellerions les paroles du prophète : « Combien de fois une
» poignée d'hommej n'a-t-elle pas mis en fuite des armées in-
» nombrables par la permission divine ? car Dieu est avec ceux
» qui lui sont fidèles. »
» Envoie un émissaire auprès de ce Job, et fais-lui dire pour
toutes paroles que Lisbeth l'attend avec impatience dans la so-
litude où sa virginité est à l'abri , et que , pour le présent , elle
lui envoie le plus sincère des complimens , avec un salut aussi
suave que le musc , dont le moindre morceau , comme le plus
gros , a son parfum.
« Puisse le Seigneur te montrer la voie qui conduit à lui I
puisse-t-il t'accorder une bonne fin et te faire retenir ce que
nous t'avons dit! Adieu.
« Au Kaire , la ville bien gardée , le jour du sabbat, 2' de
Moharram de l'année 649 de l'hégire prophétique. »
Cette lettre avait soulevé une tempête qui n'attendit que la
fin de sa lecture pour éclater. La foule se porta avec d'effroya-
bles imprécations vers la rue où demeuraient tous les juifs de
la ville. En un clin d'œil la porte d'Éliacin-Ben-Nachor fut
enfoncée, et lui-même mis en pièces, ainsi que toute sa famille.
Mais la foule ne se borna pas à ces excès. Furieuse , elle péné-
tra chez les autres juifs , les égorgea et pilla tout leur avoir,
puis revint à la maison d'Éliacin qui , avant la fin du jour, ne
présenta plus qu'un amas de déeomjjres.
Toutes les rues et les places d'alentour étaient jonchées de
cadavres et de lamlieaux ensanglantés. La multitude les recueil-
lit , les transpoita au pied du gibet , en y joignant des ossemens
de chiens, de pourceaux et d'auti'es animaux immondes; elle
ne fit de tout cela qu'un seul monceau , qu'elle couvrit de dé-
bris de navires et de fagots de pins verts. La corde au bout de
laquelle Job était pendu fut coupée , et le cadavre tomba lour-
dement sur le bûcher, auquel le feu fut mis de tous côtés.
Le lendemain , pas même de cendres , la brise de la mer les
avait balayées pendant la nuit I ! I
Francisque Michel.
\)mHh,
— Le bazar polonais de Lyon vient de voter une souscrip-
tion nationale pour une médaille en l'honneur de la Pologne ,
dont l'exécution est confiée à M. Barre , graveur hal)ile à qui
nous devons déjà les belles médailles de Gall et de Larochefou-
cauld-Liancourt. On souscrit à Paris, à la Monnaie des Mé-
dailles , rue Guénégaud , n° 8.
— On annonce la prochaine publication des Mémoires du
Maréchal Ney, mis au jour par sa famille et sur ses manu-
scrits.
Ce livre doit avoir du retentissement comme recueil de faits
nouveaux, d'anecdotes de cour et de scènes de camp. Les deux
premiers volumes de ces Mémoires paraîtront au 1 5 avril ; à
Londres , à Bruxelles et à Paris , cher M. Fournier , libraire.
— H vient de paraître, chez M. Simon-Michault , boule-
vard Poissonnière , n" 16, au i", un rondo militaire et un ^
recueil de contredanses variées , walses et galopes ; par &ril
nest Dejazet, jeune compositeur, d'un grand avenir musical.'
Ces deux morceaux sont ornés de charmantes lithographies de
Devéria.
Dessins, <
Le Prisonnier, par Alfred Johannoi.
Arnal. par Mekct.
L'ARTISTE.
85
£ittfraturf.
NIALISKI.
•Une sombre matinée de janvier enveloppait d'un
brouillard aigre et malsain la très - remuante cité de
Banibcrg. Cependant, à peine sept heures avaiftit retenti
au clocher gothique de la cathédrale, et déjà les indus-
trieux habitans ouvraient leurs boutiques, et saluaient de
leurs fortes mains gantées les mariniers qui se rendaient
r les quais du Mein. Quelques-uns de ces derniers,
ebout devant le comptoir , le verre de gin exhaussé
à la hauteur de l'œil , s'entretenaient de la rigueur de
la saison , du froid excessif de la nuit. C'étaient de rudes
plaisanteries sur les poissons qui se trouvaient pris sous
les glaces et qui se tenaient probablement en réserve
pour l'arrivée des Français , afin d'être mangés par eux
plus frais et plus délicats. Us ne tarissaient pas en plai-
santeries aquatiques sur nos troupes , qui toutes , a les
m croire , avaient perdu le nez le même jour au pas-
ge de l'Oder. « S'ils entrent dans Bambcrg, ajoutait un
,utre en continuant cette ingénieuse facétie nationale ,
t que nos femmes ne soient pas fidèles , nos lunetiers
ont réclamer contre nos fils ; ils naîtront tous camards.
^^ Pour toi, Brown, la supercherie conjugale sera im-
possible, car de Bamberg a Francfort ton nez fait ombre,
ctWurztbour, se demande s'il y a éclipse quand tu fumes
au clair de la lune. — C'est vrai , mais si j'ai un grand
nez , tu n'en as presque pas , et ta femme n'aurait pas
besoin d'attendre les Français pour te jouer le tour. —
Bien dit ! Fais-moi verser de ce dernier coup de bran-
dewin pour avoir si l)ien parlé , et partons ! » Des pièces
noires et oxidécs par l'humidité des poches de mariniers
tombèrent sourdement sur le comptoir de chêne, et ils
sortirent. Comme ils allaient s'enfoncer dans la brume
noire et opaque qui révélait les abords du quai , ils
entendirent glisser 'a côté d'eux comme quelque chose
de soyeux.
Ci Brown ?
— Plaît- il.
— As-tu vu cette chauve-souris ?
— C'est sans doute la fée noire qui va se coucher ,
[après avoir sucé le sang des petits enfans et desséché
[le lait des nourrices.
. — Plaisanterie a part, Brown : c'est un homme ! tiens,
regarde-le papillonner comme les ailes d'un moulin a
charbon , là bas , au carrefour de la fontaine.
TOME Ul. 8' LIVRAISON.
— S'il a soif, il trouvera le brandewin des chiens
un peu froid.
— Grand bien vous fasse , mon ami !
— Ça ne vous échauffera pas le sang , camarade.
Et la voix de l'ombre , penchée sur le bassin de la
fontaine du carrefour , leur répondit : « Le seigneur soit
avec vous ! Dieu vous donne un bon voyage ! »
— Brown ! 11 parle de Dieu , c'est le diable !
Les mariniers lui répondirent : Merci !
Cette ombre n'était rien autre que l'étudiant en théo-
logie , Augustus , sorti cette unit même du séminaire et
rôdant sans savoir où il irait se loger dans cette ville,
où il n'était connu de personne. Car Augustus naquit
à Francfort-sur-le-Mein. Sans apprécier au juste les dé-
penses nécessaires a l'existence , il sentait qu'avec ui-
frédéric d'or , il lui était difficile de vivre plus d'une
semaine, étant d'ailleurs accoutumé a une vie de pléni-
tude et d'aisance ; méritant le dîner par le henedicile, ou
le payant avec les grâces. N'ei!it-il eu que ce chagrin ,
c'était assez déjà pour regretter le séjourqu'il avait quitté
la veille, lieu où il jouissait de la considération aita-
thée a la double qualité de théologien et de poète , où sa
chambre donnait sur un embranchement de la rivière ,
où sa bibliothèque eût fait envie au docteur Faust, tant
elle contenait de manuscrits grecs , persans , orientaux ,
de bibles polyglottes et de poètes anciens et modernes;
où enfin, de son lit massif et élevé, il voyait lever la
lune et coucher le soleil , seules voluptés qu'il eût con-
nues jusqu'alors. Et celles- lii sont si grandes !
Entretenu aux frais d'un vieux parent, et ce parent
venant de mourir, Augustus manqua tout ii coup d'ar-
gent pour payer sa dernière inscription théologique ; et
pourtant il ne lui fallait plus qu'un degré. Qui sait la
fortune rapide qu'il aurait faite sans ce fatal contre-temps?
Il s'était déjà figuré diacre, archidiacre, cardinal, en-
voyé "a la diète. Non qu'il fut très-ambitieux; mais, une
fois indépendant et riche, que de livres il aurait achetés,
il aurait lus dans sa vie de loisii-s et de méditations! Il
fallait renoncer k- tout ça , sortir une belle après-midi
d'hiver du séminaire, et chercher son étoile. Il en sortit;
et il n'avait, pour braver le froid du plus redoutable jan-
vier, pour se garantir du brouillard qui avachissait l'air,
qu'un habit noir, que des culottes en flon nce noire , un
peu usées dans leur longueur, tant il avait l'habitude de
croiser ses jambes et de les balancer, lorsqu'il cherchait
la solution d'un argument théologique, et pour toute
chaussure des escarpins plats, découverts et minces, ser-
rés par une boucle d'acier: un vrai séminariste; mais
avec cela une tête comme l'Allemagne seule en produit :
86
L'ARTISTE.
une tête encadrée dans des grappes de cheveux blonds et
soyeux, et laissant détacher des traits que les passions de
la terre n'ont encore ni flétris ni ridés , espèce de carac-
tère gi-ave, et enfant autant du ciel que de la terre. Ci-
inabuë a mis de ces têtes-la dans ses auréoles de nua-
ges : mais jamais que des têtes, car on ne sait comment les
terminer; des pieds, ce n'est pas assez; des ailes, c'est
trop. Notre langage humain se sert de deux ou trois cou-
leurs pour peindre les yeux ; je suis donc fort embarrassé
pour peindre ceux d'Augustus. Us étaient bleus, il est
vrai , mais n'étaient-ils rien autre? Millon en a donné de
si beaux a Satan ! — Eh bien ! que ce soient les yeux de
.Satan; yeux à vous faire suivre par Une femme jusqu'au
bout du monde , a la faire courir après vos pas sur un fil
de fer jeté sur un abîme ; 'a lui dire, assis ! debout! sui-
vez-moi ! et elle de s'asseoir, de se lever, de vous suivre ;
regard qui, plongé dans un regard , éblouit , domine, fas-
cine, saoule. Cependant Augustus est bon, et ce don
n'est chez lui que le complément d'une figure céleste.
Mais avec de beaux yeux et une ame pure il faut néan-
moins dîner. Augustus y songea.
Il s'arrêta a la porte de Y hôtel de la Joie, très-connu à
Bamberg, avant l'entrée des Français. L'enseigne lui
parut fort peu orthodoxe ; il recula d'abord , puis il re-
vint ; enfin il entra. « Qu'est-ce donc, dit-il a l'hôtesse en
s'asscyant , que ce bruit mondain qui retentit dans votre
salle? Notre gracieuse souveraine a-t-elle accouché d'un
fils, ou nos soldats ont-ils vaincu l'armée française sur
le Rhin? — Ce n'est rien de cela, mon doux séraphin ;
vous a<vez devant vous la troupe de comédiens qui a l'hon-
neur de jouer pour le théâtre delà cour; tous bons vivans :
Allemands pour la boisson , Italiens pour la gourmandise.
Français pour l'esprit. Si le cœur vous en dit , approchez-
vous de leur table; allez, vous serez le bien-venu. Que
faut-il vous servir, mon séiaphin ?
Augustus devint rouge, il balbutia, demanda un mets
qu'il n'avait probablement pas envie de manger, et moitié
poussé par l'hôtesse, moitié entraîné par un des joyeux
convives, il s'assit "a leur table.
— Vous êtes trop timide, notre jeune ami, lui dit le
tyran de la troupe.
— Hélas , monsieur, je suis séminariste ; vous devez le
voir de reste à mon costume.
— C'est vrai. Mais, comment vous trouvez-vous ici?
Notre société n'est pas des plus "a dédaigner; mais enfin,
elle convient peu 'a. votre caractère.
— Je me suis déjà dit cela , monsieur ; mais considérez,
avec cette bonté que vous me manifestez, que je suis
étranger, sans parens,et renvoyé de mon séminaire, où
l'on n'a plus voulu de moi , parce que je n'ai pas eu de
quoi payer mon dernier degré d'inscription.
— C'est différent. Vous voila donc lancé dans le monde
sans ressources , sans appui ?
— Comme vous le dites.
— Eh ! que savez-vous faire?
— Peu de choses.
— Mais enfin?
— Quelques connaissances en théologie, quelques dis-
positions a être poète, et voila tout ce que je possède.
— Je le vois , vous avez des goûts et point d'état. Pre-
nez-y garde , c'est la perte de beaucoup de temps , le che-
min a l'oisiveté , la ligne droite qui conduit 'a la misère et
a la déconsidération.
La sagesse de cet homme, qui, un instant auparavant,
vidait bravement son verre, qui chantait "a effrayer un vol
de corbeaux , étonna beaucoup notre jeune théologien ; la
réflexion qui avait suivi sa modeste réponse l'effraya.
• — Que faut-il donc que je fasse , que je devienne , re-
prit-il ?
— Vous ne buvez pas , jeune homme ?
— Pardon ! Je suis tout a votre poésie. Quelle belle
chose, monsieur, que la poésie de saint Jean, d'Homère
et de Schiller. Saint Jean , qui vous monte aXi ciel avec un
manteau de feu ou un rayon de soleil ; Homère, sur un
char traîné par des oiseaux blancs et de belles femmes ;
Schiller, avec la pensée seule, qui e.st son char et son
rayon. Une fois au ciel de saint Jean, ce sont les chéru-
bins aux triples ailes, dont les yeux humains ne peuvent
soutenir l'éclat, qui vous disent les merveilles que le gé-
nie de Swedenborg a devinées. Ils vous disent : Voyez
la terre, c'est une tache. Puis un ange étend son doigt
dans l'espace, et la tache disparaît sous l'épaisseur du
doigt; enfin, de rêve en rêve, vous arrivez a la tour cé-
leste, promontoire d'où l'on découvre, comme je vous
vois, les planètes et les mondes qu'un éclat de soleil a
fait naître. Chaque étoile, monde ou planète, est un corps
de parfum, de lumière ou d'harmonie, et, par une indi-
cible confusion , les parfums sont visibles , l'harmonie a
une saveur, la lumière s'entend; c'est ce qu'on a désiré
mille fois sur la terre : c'est le ciel qui réunit les désirs !
de l'ame. Voila la grâce; l'ame est satisfaite. Je n'ai dit
que saint Jean : Homère n'a pas le vol si profond ; il a
pris les nuages pour le ciel , aussi ses dieux sentent la
terre, ils trébuchent souvent, tombent, meurent, et ne
vont pas plus haut que l'arc-en-ciel. Schiller a pris la terre
et ses passions : j'ai presque dit l'enfer ; car la terre est un
enfer éteint. Avec lui plus de rayons de feu , de nuages ;
mais des passions échevelées, des fronts maudits, des
I
L'ARTISTE.
87
joies empoisonnées et des remords de sang. J'ai dit mes
trois poètes.
— Ils sont les nôtres , monsieur ; eh bien ! vous le
pi'ouvez vous-même ; la poésie fortement sentie, c'est le
rame , et si vous vous fussiez vu il n'y a qu'un instant ,
vous auriez été dans l'admiration de votre visage, tant il
était aérien et céleste avec saint Jean, gracieux et tendre
avec Homère, sombre, vif, accusé avec Schiller. La mo-
bilité de vos traits , votre voix qui est flexible et forte , vos
yeux comme on n'en a pas encore vu au théâtre, feraient
de vous un excellent artiste.
— Appliquer vos dispositions à quelque art utile. Klo-
uent, je vous dirais soyez avocat; instruit, soyez pro-
ifesseur; industrieux, ouvrez une boutique de quincaille-
rie; rêveur et passionné, soyez comédien !
A ce mot soyez comédienj Augustus recula avec effroi
et laissa tomber sa fourchette ; ce bruit attira sur lui l'at-
tention des autres convives.
— C'est bien! s'écria, d'un autre bout de la table, un
artiste au front élevé ; c'est bien ! Le conseil est bon :
soyez comédien! Quelle vie, monsieur le théologien!
I Qu'est-ce qui fait rhomme , qu'est-ce qui le distingue!
ses passions et sou habit. Ayez de l'ambition et un man-
teau d'hermine pendant trois heures, et vous serez roi ,
roi de Macédoine, de Suède, de Russie; ayez durant
«ne soirée du courage et luie cuirasse , et vous serez un
héros; Schiller, Shakspeare ou Gœthe vous trouveront
un champ de bataille , des périls a braver , des fossés a
i^_ franchir, des incendies a allumer, a éteindre. J'ai une
^■armure complète du moyen âge, voyez! elle est a votre
' service. Aimez-vous mieux le monde fantastique? quel
champ ! Vite la toque moqueuse de Méphistopliélès sur
votre oreille , le pantalon rouge crevé , la moustache de
chat , et puis vous causerez science cabalistique avec le
|^_ docteur Faust, amour sous des orangers , au clair de la
IHpiune, avec quelque fille bien innocente, bien naïve , qui
vous demandera si la lune est un homme ou une femme;
I^^_ou bien avec des sorcières remuant des os dans un cliau-
^■dron sans fin ; des sorcières lascives , vertes , ridées et
chauves , qui rienl si fort et d'une si étrange sorte que
.^_ leur rire écaille les arbres et fait tomber les feuilles.
I^P — ■ Cette fois-ci la proposition indirecte d'être comé-
dien blessa beaucoup moins Augustus ; on l'avait loué ,
Iil était presque séduit.
— Que craignez-vous d'essayer? Venez nous voir ce
soir dans Roméo et Juliette. Acceptez ce billet d'or-
chestre.
Augustus accepta en liésitant , mais enfin il accepta.
Les comédiens du roi se levèrent, firent quelques
plaisanteries spirituelles a l'hôtesse sur le jeune étranger
qu'elle avait assis "a leur table , et bras dessus , bras des-
sous, comme de joyeux vivans, ils gagnèrent le théâtre
royal.
Augustus sortit aussi, mais pensif, mais troublé , en-
fonçant ses mains dans ses goussets de satin, et tourmenté
comme un poète qui trouve un bon sujet dans la rue , et
qui dévore le terrain qui le sépare de son cabinet
d'étude.
Bah ! il ne sentit ni le froid , ni la glace dure a ses es-
carpins, ni le brouillard.
Au moment d'entrer au théâtre et de donner son bil-
let , il tendait encore la main , qu'il entendit sonner six
heures au séminaire. Il s'arrêta , pensa a saint Jean , à
sa protectrice , sainte Adélaïde, et fut prêt à sortir, in-
digné de se trouver sur les marches de ce séjour. La foule
le poussa , sa puissance de volonté fut annulée par la né-
cessité d'entrer dans la salle; il entra, s'assit, écouta.
Six jours après il n'était plus spectateur.
On lisait sur l'afliche du théâtre royal : Début du
jeuue A dans \c Songe d'une nuit d'été, rôle de
Ly sandre.
Le soir du début d' Augustus était enfin arrivé. Dans
la coulisse, ses amis de \ hôtel de la Joie , lui prodi-
guaient les plus sincères encouragemeus. Quelques indis-
crétions ayant trahi la condition première du débutant ,
les spectateurs étaient venus en foule, et la salle offrait
le plus splendide coup d'œil. Diverges autour de son au-
réole , les rayons du luminaire à grappes de cristal illu-
minaient de riches toilettes , et répandaient son éblouis-
sante clarté sur des visages pâles et larges de belles
Bambergcoiscs. Du milieu de dures gorges entrebâillées
montaient des branches de roses inodores entrelacées de
jets en dianians ; autour des bras graines des jeunes filles
du Mein, couraient , comme des lignes de sang, des
I grains de corail et de fin grenat , et comme autant d'oi-
, seaux volant sur cette écume agitée, se balançaient des
i plumes blanches et roses, couleur favorite de la reine.
i Toute l'aristocratie de Bamberg, encadrée dans des loges
i sombres et voilées de tentures massives en velours , se
' détachait en figures graves , solennelles , comme de la
cire, et immobiles comme dans un tableau de Van-Dick.
L'orchestre joua l'ouverture, et le rideau fut levé.
Augustus parut; il rut peur, a l'aspect de ces yeux vi-
vans dardés sur lui ; son imagination apocalyptique le
fascina ii ce point que les instrimiens de l'onhestre lui
parurent autant d'animaux qui le raillaient. La flûte lui
sembla un serpent jaune, le violon un scorpion, la grosse
caisse un crapaud , la harpe une araignée , la basse un
crocodile ; ses membres tremblaient. Pourtant son appa-
rition excita un murmure d'admiration. Il était ravissant
I
88
L'ARTISTE.
avec son costume mythologique , athénien , féerique ,
comme la pièce , comme ce Songe d'une Nuil d'été de
Shakspeare, libertinage de la plus belle imagination créée.
Car tout est dans cette pièce, érudition, folie, sentiment,
poésie ; des noms grecs , des noms modernes , des noms
de péri ; et la lune , et la campagne , et le balai des sor-
cières, et le philtre de Canidie, et les chiens qui aboient ;
et tout cela est léger comme son titre , vaporeux comme
un brouillard sur un lac, brillant et silencieux comme
un éclair d'automne. Dormir au serein sur le foinet rêver,
voila le Songe d'une Nuit d'été.
Sa mélancolique et blanche figure légèrement carminée
parle fard s'arrondissait sous un bonnet phrygien, sa taille
était prise dans une tunique criante d'étoffe , frangée de
dentelle flamande ; ses jambes étaient "a l'étroit dans un
collant en velours noir d'Utrecht ; rien ne pouvait mieux
le flatter. Que de femmes auraient voulu être Hermia!
Le succès du débutant alla aux nues. Enivré d'élo-
ges , étourdi d'applaudissemens , chargé de couronnes
de fleurs, il rentra dans la coulisse. Là, il tomba dans un
fauteuil , et rougit de son triomphe. Son imagination re-
ligieuse le reporta a son séminaire, "a ses chastes occupa-
tions, à ses travaux du jour, k ses prières de la nuit ;
a son vieux directeur qui parlait latin comme un livre.
Il essuya le fard qui flambait à ses joues , et par distrac-
tion, en allongeant la main 'a son front , il fit le signe de
la croix.
La nuit qu'il passa fut la plus agitée de sa vie.
Savez-vous, lui dit un jour le tyran de la troupe, bon
diable, avec lequel nous avons déjà fait connaissance a
Y hôtel de la Joie, que la jeune baronne Nialiski prête une
attention soutenue a vosdébuts ; voilà bientôt quinze jours
qu'elle se rend régulièrement au spectacle chaque fois
que vous devez jouer. Tille a du goût la baronne : c'est la
fleur parfumée de nos salons aristocratiques ; elle touche
le piano à ravir , parlant le français comme un académi-
cien de Berlin, sensible comme une Polonaise, pâle comme
vous. Mais vous ne répondez pas?
— Que disiez-vous?
— Diable , diable ! comme vous êtes distrait ! Je me
faisais l'honneur de vous dire que la jeune baronne Adé-
laïde Nialiski semble vous porter un vif intérêt.
— Adélaïde, dites- vous ; mais c'est ma sainte protec-
trice dans le ciel. Oh ! que de prières j'ai prononcées au
pied de sa sainte image ! que de nuits se sont écoulées h
lui demander des grâces qu'elle a toujours exaucées ! ex-
cepté une pourtant. Je sollicitais de sa puissante interces-
sion la faveur de prendre mon dernier degré en théologie ;
sa faveur m'a abandonné. Mon oncle est mort , et je suis
comédien.
— Et grand comédien encore, monsieur; le meilleur
de la troupe. Dans tout Bamberg on ne parle que de vous;
les journaux sont trop étroits pour faire votre éloge. On
a presque oublié pour vous la marche et les succès de l'ar-
mée française.
— Vanité !
— Allons, artiste modeste, homme rare, c'est à votre
tour de paraître.
Cette fois ses yeux se portèrent vers la loge de la ba-
ronne Adélaïde de Nialiski. En effet, il s'aperçut qu'elle
pleurait lorsqu'il pleurait, qu'elle riait lorsqu'il riait,
qu'elle détournait les regards de la scène lorsqu'il ne par-
lait plus.
Voila qu'il se mit à confondre et les souvenirs fervens
de sa protectrice céleste et l'impression profonde que pro-
duisait sur lui la vue de la baronne. Ce rapprochement le
bouleversa.
Dès ce moment , et pendant un mois , il attacha con-
stamment ses regards à loge de Nialiski ; il jouait pour
elle ; son lustre, son théâtre, ses applaudissemens , c'était
elle. Cette préoccupation d'amour-propre le rendit si fort
dans le rôle de Lysandre, qu'il y excella. Ce fut une mer-
veille. Un soir que, selon l'habitude , on lui jetait des
couronnes , parmi son bagage de gloire il trouva un gant,
gant brodé de perles, parfumé à l'ambre, à désespérer
une fée par sa petitesse. D'abord il n'osa pas le toucher ;
puis il le baisa , puis il rêva une main dans le gant , puis
la main appela le bras , enfin tout le corps frêle ; incliné ,
pâle, d'Adélaïde.
Quand il reparut le lendemain soir en scène, entre les
plis de sa tunique débordait , avec une intention qu'une
seule personne comprit, le gant ramassé la veille.
Voilà qu'au moment où l'enchanteur Puck endort la
fée Titania pour lui enlever le beau page , on cria au feu.
Le feu était dans la salle.
IiÉON GOZLAK.
(La suite au prochain numéro.)
L'HIMAI^AYA.
^
I
L'Himalaya , vous savez , la plus haute montagne du
monde , la moins imperceptible aspérité de l'orange ,
comme aurait dit Fontenelle, l'Himalaya, avec ses pics |l
vierges de pas humains, qui semblent se tenir là , de- ^
bout , pour narguer notre présomption , pour donner
un démenti formel à ces orgueilleux sophistes dont la
stupide vanité nous répète sans cesse : L'iio.mme peut
L'ARTISTE.
89
I
tout ce qu'il veut ; ces pics gigantesques qui semMent,
du haut de leur grandeur, nous jeter ce reproche*
« Vous, hommes, vous vous targuez d'être les maîtres de la
terre ; mais vous ne connaissez pas seulement votre do-
maine , car nous faisons partie de la terre , nous , et
vous ne nous avez jamais visités! » C'était a l'Himalaya.
Un voyageur anglais , lord Alworthy , accompagné
de trois guides, gravissait les rochers avec une intrépi-
dité niouïe ; glissant sur la neige , obligé, pour ne pas
rouler dans les bas-fonds, de se cramponnera des ronces
éternellement couvertes de givré, il allait toujours, il
franchissait les précipices C'était h le crcure un cha-
mois; quoiciue averti du danger, il allait toujours, tou-
jours infatigable Enfin, après deux heures d'une
marche périlleuse: « Arrùtons-nous , Monsieur, s'écria
l'un des guides ; personne n'a dépassé cette crevasse. • —
Personne ? — Non , Monsieur. — Alors je continue ma
route ; personne n'a dépassé cette crevasse , vive Dieu !
Personne n'aura été si haut que moi ! «
Alworthy était un de ces hommes qui ne veulent pas
voir pour voir mais pour dire : j'ai vu. Il lisait déjà
les gazettes de Londres , rapportant que lord Alworthy
était parvenu au sommet de l'Himalaya ; il s'entendait
déjà interroger par une foule de jeunes miss assises en
cercle autour de lui, la bouche béante, tenant fixés
sur lui leurs grands yeux bleus, dans l'attente des
choses merveilleuses qu'il aurait à leur raconter.
« Alerte ! Alerte ! qu'on me suive ! — Non , cer-
tes , je ne vous accompagnerai pas au péril de mes
jours. — Ni moi. — Ni moi. — Votre salaire est-il trop
faible ? — Nous préferons la vie à toutes vos guinées.
Dieu du ciel ! Descendre et ne pouvoir me vanter
d'être arrivé l'a , où nul autre n'a posé le pied ! Non,
jamais , attendez-moi donc, lâches que vous êtes , je serai
bientôt de retour. »
Oui , il fut bientôt de retour ce bon lord Alworthy ;
à peine avait-il fait deux cents pas que, se trouvant sur
un plan incliné "a plus de quarante-cinq degrés, il perdit
l'équilibre et qu'infailliblement il eût été fracassé sans
l'un de ces arbres rabougris qui poussent dans les ré-
gions élevées et qui se trouva assez près de lui pour
qu'il put saisir une branche a laquelle il demeura sus-
pendu cojume une araignée suspendue "a son fil du haut
de la cathédrale de Sirasbourg. Plusieurs fois il tourna
la tète vers ses guides , mais sans pousser un cri de dé-
tresse ; car, ayant méprisé leurs conseils, il tenait à hon-
neur de ne pas implorer leurs secours ; il mesurait en
tremblant la profondeur de l'abîme ; il examinait en
tremblant ces rocs immenses situés a la base de la
montagne, qui, rapetisses par la distance, lui sem-
blaient des moutons dans la plaine ; il calculait en com-
bien de temps il y aniverait si la branche se cassait ,
et la branche commençait a se casser. Chaque craque-
uient était un coup de poignard au cœur d'Alworthy ;
il chaque" craquement il grimaçait d'inie manière diaboli-
que, et des contractions nerveuses lui fermaient les yeux,
qu'il ouvrait de temps a autre pour regarder la branche,
comme l'accuse regarde le chef du jury lorsqu'un mol,
oui ou non, va décider irrévocablement s'il doit retour-
ner au sein de sa famille, ou mourir sur un échafaud.
Pourtant, étrange bizarrerie, Alworthy m'a raconté
que, dans cette cruelle situation, il avait réfléchi a la
phrase qu'il emploierait pour peindre son anxiété chez
milady Grey, a Piccadilly.
La branche se cassa et, par un helireux hasard , le
mouvement qu'elle fit en se détachant de l'arbre mit le
pauvre Anglais a portée d'un coin de- terre sur lequel il
s'élança. Quand il y fut solide, il pencha la tête vers le
précipice La branche n'avait pas encore parcouru le
quart du trajet ; il la suivit du regard jusqu'au moment
où elle devint si petite, si petite, qu'il ne l'aperçut plus.
« Oh ! oh ! dit-il, si je l'avais accompagnée, milady
et son Williams auraient été fort satisfaits. » Puis , avec
ce flegme et cette opiniâtreté qui caractérisent spéciale-
ment la nation anglaise, il monta comme avant, sauf à
rouler encore, et sans trouver d'arbres. Cependant il fut
arrêté court au pied d'un rocher taillé à pic Impos-
sible de le franchir. Alors il se découvrit le chef, s'inclina
devant la cime de la montagne, se posa d'une façon dra-
matique , et lui adressa une allocution que l'on pourrait
traduire par ces vers de Lamartine :
Salut , brillans sommets , champs de neige et de glace.
Vous qui d'aucun morlel n'avez gardé la trace.
Vous que le regard même aborde avec cfTroi,
Et qui n'avez souffert que les aigles et moi.
.Son enthousiasme fut si fort, ses gestes furent telle-
ment exagérés qu'il faillit tomber à la renverse ; mais il
se jeta en avant et, pour ralîermir son aplomb, fourra la
main dans une fente du rocher. Quel fut son étonnement,
lorsque de ce rocher âpre et sauvage, de ce rocher qui
n'avait souffert que les aigles, il retira... Que retira-t-il?
Je vous le donne en raille ; cherchez. . . Bah ! bah ! bah ! . . .
de la mousse un œuf d'aigle Cela ne serait pas ex-
traordinaire. — Quoi donc ? — Un souvenir a fermoir d'a-
cier, contenant une carte de visite, papier vélin, satiné,
doré sur tranches. Sir Lewis, London, Park Street, 19.
Si jamais dans le boudoir de votre femme vous trou-
vâtes les lettres d'un amant, vous fûtes secoué comme le
fut Alworthy, tenant en main la carte de sir Lewis. Il
pâlit et demeura pétrifié. « Quoi ! tant de peines ! tant de
90
L'ARTISTE.
fatigues ! et tout cela perdu ! » Puis une idée qui lui
traversa le cerveau diminua sensiblement sa douleur : il
se souvint de la pie voleuse ; si cet oiseau prenait des
couverts d'argent qu'il allait cacher sur les toits, pourquoi
un aigle n'aurait-il pas trouvé cette carte , et ne l'aurait-il
pas déposée ici? je n'y vois aucun inconvénient.... Oh!
si fait, damnation! Alvvorthy lut ces quatre mots : Sir
Lewis, à l' Himalaya. Il est fort peu vraisemblable, pen-
sa-t-il , que Lewis l'ait revêtue d'une telle- inscrip-
tion , croyant qu'un aigle la porterait h son adresse. « 11
faut qu'il soit venu lui-même ! c'est égal ; j'irai plus haut
que lui ! » Malgré des efforts réitérés , Alworthy ne put
s'élever au dessus de la fente, et prit, la rage au cœur, le
seul parti qui lui restait a prendre : il remplaça la carte
de Lewis par la sienne et descendit , pleurant comme
on pleure en descendant de chez une maîtresse chérie qui
vous a fait dire : Madame est sortie.
SU-
Ce qu'on vient de lire....
Il y a de la fatuité a parler ainsi et je ne suis pas fat.
Ce qu'on vient de voir se passait le 23 juin 1817. Le
23 octobre de la même année , Alworthy , de retour a
Londres; se dirigea le matin vers Park-Street , et frappa
au numéro "19. « Sir Lewis? — Il y est, milord , don-
nez-vous la peine de monter. » Alworthy monta. « Sir
Lewis ? — Il y est , milord , donnez-vous la j)eine d'en-
trer. » Alworthy entra. Le domestique l'introduisit dans
lecal)inel de travail de Lewis. Autour de la chambre, sur
plusieurs rangs de labletles, étaient artisteraent disposées
des plantes rares , des pierres curieuses, rapportées par
Lewis de ses nombre\ix et lointains voyages. Chaque pays
avait la ses représentans ; c'était l'univers en miniature
que ce cabinet. Le maître du lieu , assis près d'ime table,
paraissait plongé dans une extase contemplative ; il exa-
minait amoureusement, il caressait, il dévorait du regard
quelques objets de minéralogie placés devant lui avec des
étiquettes fraîchement attachées -, il les retournait en tout
sens , prenait de temps en temps une loupe pour scruter
leurs richesses jusque dans les moindres détails , et alors
il s'écriait emphatiquement « Magnus in magnis , maxi-
mus in minimis ! C'est beau ! c'est superbe ! Des crvstal-
lisations dans un grain de poussière , des colonnades de
granit , des voûtes, des dômes resplenJissans
Maximus in minimis ! c'est sublime !
Lewis semblait tellement absorbé que son domestique
hésitait a le prévenir de l'arrivée d'un étranger. Alworthy
lui fit signe de s'éloigner , s'approcha de la table et s'as-
sit en face de Lewis.
Après un quart d'heure de religieux silence, il fut pris
d'un besoin de tousser qu'il ne put maîtriser.... Il toussa.
Lewis l'aperçut et, sans s'étonner, lui montra une pierre.
« Maximus in minimis Deus est , » dit Alworthy. « Bra-
vo ! » reprit l'autre , « bravo ! cet homme-la comprend ;
causons. » Et il laissa de côté ses minéraux tant aimés.
« Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de par-
ler?— Je me nomme lord Alworthy, millionnaire par état
et voyageur par goût, ou , si vous le préférez, million-
naire par goxit et voyageur par état. — Auriez-vous un
service a me demander ? j'en serais ravi. — Non , Mon-
sieur. — Tant pis. — C'est moi qui profite d'une occa-
sion de vous être utile qui m'a été offerte par le hasard...
J'ai trouvé, loin d'ici, un objet que j'ai reconnu "a des
indices certains , devoir vous appartenir et je m'empresse
de vous le restituer. » Déjà Lewis se confondait en re-
merciemens... Il n'est pas un anglais qui n'ait perdu des
choses précieuses en voyage... quand Alworthy lui re-
mit la susdite carte de visite du côté où se trouvait l'in-
scription : sir Lewis à l' Himalaya.
Renversé comme par un coup de foudre, il devint
rouge, violet, ses dents claquèrent, un frémissement
général s'empara de tous ses membres... « Et pourquoi,
Monsieur, avez-vous ôté ma carte de ce rocher? — Belle
demande ! pour y mettre la mienne. — Mais savez-vous
bien que vous êtes un voleur ! savez-vous bien que
vous m'enlevez la consolation de ma vieillesse, mon im-
mortalité enfin ! Un jour à venir, on l'aurait découverte,
cette carte on aurait imprimé mon nom... .on aurait
dit : le célèbre, le fameux Lewis ! et ce nom jnaintenant
il finira avec moi, on dira : le fameux Alworthy, quand
on devrait dire : Alworihy le brigand ! — La ! la ! la !
modérez-vous. — Que je me modère ! non , ne le croyez
pas ; ceci est un affront qui ne peut se laver que par le
sang.... J'ai so'fde ton sang ! — A votre santé. — Nous
allons nous battre. — Volontiers. — Le jour ? — Daus
une heure. — Le lieu? — Green-Pafk. — Les armes ?
— Le pistolet, le pistolet d'arçon il est plus sûr. —
Soit ; au plaisir de nous revoir.
Une heure après, Alworthy et Lewis accompagnés de
témoins arrivèrent sur la place de Green-Park. Les pis-
tolets chargés , les deux champions se placèrent l'un de-
vant l'autre a la distance convenue, a six pas, et se vi-
sèrent gaillardement-, les coups partirent...
Lewis avait bien visé ; Alworihy avait visiaussi bien
que Lewis.
Pauvres fous! Dieu veuille avoir leurs âmes, s'il y a
dos âmes.
Les témoins mirent les corps dans une voilure et
s'en allèrent, causant de choses et d'autres. Pendant la
route, l'un d'eux, lisant le journal, s'écria : « Oh ! on
mande du Tibet qu'a la suite d'un tremblement de terre
le pic Gévair du mont Himalaya s'écroula avec un fracas
I
L'ARTISTE.
9i
horrible. — C'est la justeincut.... ah ! ah ! ah ! et ils
éclatèrent Je rire ah ! ah ! ah ! »
Un lionimc, les voyant ainsi gais, dit : ces gcns-la
sortent d'un souper de noce où ils ont trop bu.
Emmanuel Aiiago.
CHARLES II, OU L'AMAIVT ESPAGNOL,
PAR M. RÉGNIER DESTOKRBEt'.
S sommes cou|)ablcs envers le jnil)lic du retard que nous
ODS mis à parler de cet ouvrage ; aussi n'avons-noiis plus qu'à
constater un nouveau succès , et les nombreux lecteurs de
Charles II n'ont pas besoin que nous galions , en l'analysant ,
le plaisir que le roman leur a fait éprouver. L'auteur est entre'
franchement, liardinient dans son sujet, et plus heureux que
M. Dclatouche, les applaudissemcns ne lui ont pas manque'.
Cette situation si bi/^ure, si dramatique, du monarque espagnol
^^upuissimt à transmettre sa couronne à un fils, se déroule sous
^Bds yeux dans ses repbs les plus secrets. Les ])udiques consciences
^Hhii s'effarouchèrent si haut, dans la salle de la (^ouuldie Fran-
^KiisCjdu martyre de la reine d'Espagne, n'ont ])as été, je
^Hense, les dernières à savourer au coin du feu le fruit qu'elles
^Hvaicnt trouvé trop cru ; mais elles auront pu (Hrc désappoin-
^f|l$cs en voyant comme l'autour, sans esquiver le développement
des passions et des situations , a su le piéscntcr sans faire mon-
^^cr la rougeur au front. Rendons-lui cette justice pour pouvoir
^Hii chercher chicane sur la facilité qui l'entraîne pai-fois dans
^^^es détails vulgaires; contraste inutile pour faire ressortir les
jolies scènes couune celles que nous insérons plus bas, et qui,
se rencontrant à chaque pas, donnent le droit d'être exigeant.
Enfin la petite composition d'Eugène Dcvéria, toute j)leine
grâce et de sentiment, que nous joignons à cet article, donne
M. Régnier Dcstourbet le plus grand ])onheur ([uc puisse cn-
cr.un aulciu', celui d'être conquis par un artiste de tilcnt.
LE BAISER SLR LE FRONT.
les vêtemcns en désordre , l\ moitié nue , le regard enflammé,
, malgré l'ardeur de ses désirs , toute languissante de fati-
gue, la reine d'Espagne était négligemment étendue sur les
I^^oussins d'un canapé ; ses jambes découvertes pendaient jusqu'à
^^Krrc avec cette beauté de formes qui distingue toujours les fem-
mes de la maison d'Orléans. Elle était seule.
Oh! que lu es beaul disait-efle en contemplant la nudité an-
t[uc d'un tableau où Louis XIV était représenté en Apollon ;
SCS regards mourans eussent vonln animer la toile.
Dans ce moment on gratta à la porte ; la reine accommoda
s vêtemcns à la hâte. Vous pouvez, entrer, dit-elle.
C'était la duchesse de Monlelcone. Votre majesté m'excusera
I les devoirs de ma diarge , qui me conunaudent de venir
I
■ A Paris, clicz D«ni«nt, Palais Roynl, n" 83.
tous les jours à midi, dit la prcmiëre came'riste d'bonneur;
midi sonne.
— Il faut dire l'Angélus, répondit la reine en se levant et
faisant le signe de la croix.
La prière terminée : — Parlez-moi de votre cher fils , dit la
bonne Louise d'Orléans à sa came'riste d'honneur; on dit qu'il
a bien du chagrin , le pauvre enfant.
— Votre majesté daigne donc s'intéresser au marquis?
— Beaucoup , répartit la reine avec tristesse ; et si j'avais
été consultée , ce mariage n'eût pas été fait. Mais on n'a de-
mandé que la signature du roi , ajouta-t-cUc avec amertume.
Au fait, on a bien agi; qu'est-ce qu'une fenunc?
— La femme de cour, embarrassée , voulut répondre par
une flatterie : « II y a telle femme, dit-elle en balbutiant, qui
est plus que beaucoup d'hommes. »
— Non, répliqua Louise avec dépit; mais il y a tel homme
qui est moins qu'une femme.... Puis, voyant que madame de
Monteleonc gardait le silence , la bonté de la reine craignit de
l'avoir humiliée par celte brusque réponse. Voyons , dit-elle ,
pai-lons donc du marquis.
— Je l'ai quitte pour entrer dans l'appartement de sa ma-
jesté.
— Il est donc là ? demanda la reine.
— Il doit être encore dans la salle des gardes mousquetaires,
oii il est allé dire adieu à quclqucs-uos de ses amis.
— Comment adieu !
— Oui , madame , il veut se retirer dans un couvent.
— Cher enfant ! s'écria la reine avec vivacité. Madame de
Moutcleone , je vous en prie , allez, donc le chercher. I..a pru-
dence de la duchesse hésita un moment ; mais , ne pouvant ré-
sister à cette pensée que le marquis Rodrigo, son fils, allait
avoir une audience de la reine, audience qui, le soir même,
ferait l'entretien de tonte la cour, madame de Monlelcone ou-
vrit la porte , se promettant bien , en cette occasion j)Ius que
jamais , de faire preuve de sur\"eillance. « Dans un couvent !
disait la reine pendant ce temps , dans un couvent ! Ah ! voilà
comme on aime à dix-huit ans ! On n'aime qu'une fois ainsi.
C'est bien , très-bien. »
Rodrigo entra. « Nous avons des secrets de cœur à noiLs
dire , madame la duchesse , des .secrets qu'on ne confie pas de^
vant une mère » La reine dit ces mots avec un organe si
doux , qu'un geôlier en eût été attendri; dans le sourire qui les
accompagna il y eut une expression si franche, que la gardienne
de la reine , n'y voyant qu'un vif iutért'l pour les douleurs de
son fils , n'hésita ])as un seul instant à le laisser seul avec sa
majesté. Quand la duchesse se fut retirée : k Rodrigo , dit la
reine , venez donc vous asseoir. » Et comme le jeune homme
allait chercher un tabouret : « Eh bien I ne prenez pas cette
peine ; asseyez vous là , » dit- elle , en indiquant le canapé où
elle se tenait. Rodrigo, embarrassé, se plaça sur le bord du
sofa.
92
L'ARTISTE.
— Mon enfant, je connais vos chagrins et m'en afflige avec
vous. Dites-inoi , vous aimez donc bien doua ]\Iarie?
La rougeur couvrit le front de Rodrigo, et des larmes tom-
bèrent de ses yeux baisse's. Ce tendre amour émut vivement la
princesse ; elle en éprouva un tel serrement de cœur que d'a-
bord elle ne put parler j il y eut un moment de silence , et puis
avec un profond soupir : « Dona Marie est bien heureuse .' dit-
elle; Rodrigo, vous voulez donc renoncer au monde?
— Oui , madame.
— Et pourquoi , pourquoi ? Vous êtes fait pour le monde ,
pour en faire l'ornement. Mon jeune ami , nous vous verrons
avec plaisir à la cour ; je m'occuperai de votre avancement. Vous
enterrer dans un cloître ! mais vous n'avez donc aucun lien
qui vous retienne! mais vos amis, mais votre mère, mais
moi! car enfin je me sens pour vous une tendre affection. » En
disant ces mots , la reine [s'était approchée de Rodrigo , et elle
tenait une de ses mains dans les siennes. « Tout espoir n'est
pas perdu , continua-t-elle ; songez donc , il y a tant d'évc'ne-
mens qui peuvent rendre dona Marie à notre amour. Sans doute
vous êtes aimé?
— Oui , madame.
— J'en étais bien certaine; vous êtes si. . . aimant. » La reine
avait pensé un autre mot.
Rodrigo , dont l'embarras était extrême, levant les yeux sur
sa majesté pour la remercier par un regard , rencontra les yeux
de la reine ; mais si doux et caressans , avec un sourire si ten-
dre , que , dès ce moment, la timidité du jeune homme fut bien
diminuée.
« Dona Marie viendrait ici , dit la reine. — Elle est perdue
pour moi, dit Rodrigo. » Et, voulant témoigner combien il
était touché de cette offre de bonté, si bien faite pour son
amour, il porta à sa bouche l'auguste main de sa souveraine.
Louise éprouva comme une commotion de bonheur ; sa poi-
trine était agitée , et son trouble fut tel , que , ne pouvant re-
pondre, elle prit la main de Rodrigo, et lui rendit deux
fois celte tendre caresse. Honteuse de cette avance inaccou-
tumée , elle disait : « Pauvre enfant , va , pauvre enfant ? »
voulant ainsi expliquer, par la pitié , la violence des désirs qui
l'entraînaient. Puis , levant les yeux sur le tableau placé en
face du canapé : « Voyez-vous cette peinture , dit-elle , ce dieu
sur un char? »
— C'est le dieu du jour, dit le jeune homme.
— C'est un dieu plus beau que lui , répliqua Louise d'Or-
léans; c'est le roi de France.
— On le dit le plus bel homme de son royaume , demanda
Rodrigo.
La reine regardait le jeune cavalier avec un sourire qui di-
sait toute sa passion. « Si vous étiez en France, dit-elle ten-
drement , ce mot ne serait plus vrai. » Elle se pencha vers Ro-
drigo. « Vous avez son œil bleu , des dents plus belles que les
siennes, et ce noble front où l'on aimerait tant.... » Déjà sa
main s'était élevée , et se portait sur la tête du jeune homrae'ti-
midc. Les cheveux bouclés de Louise , qui portait la coiffure à
la Sévigné , ces longs anneaux blonds caressaient la joue de
Rodrigo ; en rougissant de respect et de bonheur, il se tournait
vers la reine, offrant à cette bouche de femme qui l'appelait sa
bouche vermeille et ornée de deux coups de pinceau de barbe
noire , lorsque la porte s' étant ouverte brusquement , l'on vit
entrer une demoiselle d'honneur qui portait sur im plateau de
vermeil un flacon et un verre.
— Qui vous a permis d'entrer? demanda Louise avec l'ac-
cent de la colère et de l'étonncraent.
La jeune fJle tremblante répondit que madame de Monte-
leone lui avait donné l'ordie d'apporter à sa majesté cette ci-
tronnade au sucre, l^a reine eut peine à contenir les mots de
dépit qu'elle avait à la bouche; puis , se levant avec dignité :
« Monsieur le marquis , dit-elle , madame votre mère vous
attend. » Et comme Rodrigo avait déjà passé la porte : « Xh !
vous avez raison, lui cria la reine, il vaut mieux vivre dans un
couvent que de vivre .Via cour. »
La demoiselle d'honneur ayant posé le plateau sur un guéri-
don près du sofa , sa majesté en colère poussa du pied le
guéridon et le renversant au niilieti de l'appartement avec les .
vases de cristal : « Allez dire à madame de Monteleone que
votre commission est faite.... » Et elle se jeta étendue sur les
roussins du canapé.
LE COIX DU FEU D'LIV H0LL/1ND.4IS,
OU LES COLONS DE NEW- YORK*.
Voici un livre qui doit rendre service aux imaginations va-
gabondes lassées de l'Europe et de sa civilisation pourrie avant
d'être mûre. L'auteur nous transporte au milieu des bois ou les
premiers colons jetèrent les semences de la florissante république
des Etats-Unis ; la fraîcheur et le parfum de la forêt enchantent
d'abord, et les heureuses mœurs des habitans font envier leur
bonheur. Mais ne vous attendez pas à voir éclore quelque pro-
fonde comljinaison pour surprendre votre intérêt ; non , l'auteur
procède suilout par la naïveté , c'est sa nature ; et quand il s'es-
saie à l'analyse des passions , il semble craindre , en allant trop
avant , de détruire le charme de ses illusions. Aussi les situations
dramatiques ne sont indiquées qu'en passant ; on dirait qu'il craint
de faire souffrir ses personnages et ses lecteurs.
Ce sont des esquisses faciles et gracieuses qui plairont encoi
après les peintures vigoureuses de Cooper. Comme chez ce dei
nier , les combats des sauvages et l'opposition de la barbarie
de la civilisation ont fourni l'idée première. Mais en faisant
int
I
■ Un vol. in-S"; à Paris, chez L. Fournier jeune , libraire, rue d
Seine, n° 29.
L'ARTISTE.
93
îmc abstraction de la portée d'esprit sup<!ricure de Coopcr ,
foi ardente du ce'lèbrc romancier aux nobles dcstine'cs de
n pays, expliquerait ce qu'il y a de plus puissant et de plus
chaleureux dans ses tableaux j au contraire, la manii^rc timide
le Paulding s'allie naturellement avec ses rcgi-cts du bon vieux
mps et ses plaintes moroses sur la corruption de l'époque, scn-
ens que nous avons bien assez entendu exprimer de ce côte'-ci
!c l'Atlantique.
En somme cet ouvrage plaira aux uns comme contraste , à
is comme l'œuvre d'un talent modeste.
au I
^^^oui
RAOUL OU L'ENÉIDE,
PAK MADAME DP. BAWR'.
Il y a plus qu'on ne pense de ressemhlanre entre Paoul et
'œuvre de Paulding. Ce ne sont point les mêmes mœurs, les
mêmes lieux, et l'action du dernier de ces romans se passe à
Paray-le-Monial, petite ville du Lyonnais, tandis que l'autre
us fait faire connaissance avec les bords de l'Hudson et les
iTanes qui avoisinent le Canada ; enfin ce ne sont ni le
même genre de personnages, ni la même action, ni les mêmes
letails : où donc alors est la ressemblance 1'
L'auteur de Raoul , déjà connu par plusieurs productions
ipirituellcs , parmi lesquelles nous citerons la Suite d'un Bal
masqué et le Novice , a voulu , comme l'auteur américain ,
faire un roman de mœurs qui ne fût ni bizarre ni diabolique,
ont le cauchemar fût écarte; un roman enfin delà vie privée,
.'il lance avec crainte et modestie, comme l'indique sa préface,
au milieu du torrent d'horreurs dont la littérature est inondée.
Raoul est un écrit sans prétention, une nouvelle à l'alle-
nde , où l'esprit d'observation abonde et qui amuse d'un
ont à l'autre. Peut-être trouvera-t-on le caractère de Camille
un peu sacrifié, mais il est clair que l'auteur n'a pas voulu faire
'Oman de passion. Il faut lire surtout les chapitres de l'ou-
age OÙ il est question de h. vie d'artiste, de la vie d'auteur:
c'est la partie la mieux sentie de l'ouvrage et celle qui fait le
^^■klus d'honneur à l'auteur. Son livre d'ailleurs plaît et amuse :
^^B!est un mérite bien rare aujourd'hui.
^^B Nous nous apercevons que nous n'avons pas encore parlé de
^^nrKnéide, volume Elzévir qui, comme la peau de chagrin
du héros de M. de lial/.ac, ne contribue pas j)eu à augiucnlcr
les chances de malheur et de fortune du pauvre Raoul. Ce vo-
I^^mie lui est donné, il le perd, le retrouve, le vend, sauve en
^^P vendant la vie d'un ami , perd une maîtresse par son cntre-
•nise : c'est son talisman.
^^ Depuis > ingt ans on joue toujours avec le plus grand succès
^■> Suite d'un Bal aux Français; nous espérons le même sort
^Hour la lecture de l'Enéide.
I
Chei Fouriiicr.
LE >1AR<^:CI1AL D'ANCRE,
l'AR M. CCSTATE DELÀLANCE*.
Les romans historiques sont à la mode ; ce genre plaît beau-
coup , surtout aux femmes , qui aiment assez à retrouver en
dialogue et en scènes mêlées d'amour et de poésie ime page
dont la sécheresse sérieuse les laisserait froides ou dans Meze-
ray , ou dans Gamier , ou dans Fantin-Desodoards. Voici le
coup d'essai d'un jeune homme qui se lance sur les traces de
M. L. Vitct, et promet de faire honneur à la littérature. Vous
connaissez tous l'histoire de ce Concini , gentilhomme florentin ,
qui épousa cette Léodora , favorite de Marie de Médicis , s'éta-
blit en France quand cette princesse s'unit au bon Henri , et
qui , de dignités en dignités, devint maréchal sans jamais avoir
servi : ce n'est pas la seule faute que les govivememens al)solus
nous aient léguée. Eh bien ! ouvrez ce roman, et vous y trouverez
la peinture fidèle de cet homme parti de si bas, arrivé si haut, et
qtie , comme h l'ordinaire , les grandeurs et le pouvoir ont rendu
si insolent ; vous verrez et vous sui\Tez avec intérêt ce jeune
Léopold , fils du grand-veneur du duc de Lorraine , qui , à son
tour, vient chercher fortune à la cour de Louis XIII , et qui
d'abord sauve des mains de laquais et de pages à demi ivres
une pauvre fille qui s'éprend d'amolir pour lui ; puis vous
écoutez ce Léopold à qui le hasard a fait connaître la fille
de Concini , et qui , insensible à l'amour de la malheureuse
Jeannette, soupire pour l'heureuse fille du favori. Le hasard
le place dans la maison du maréchal , la découverte de son
amour l'en fait sortir; puis le voilà l'un des affidés du faible
Louis XIII , mêlé dans un complot contre le père de sa Paula;
])uis le complot éclate, le maréchal d'Ancre tombe, et le peu-
])le, qui tremblait devant lui , se rue sur son hôtel, et s'en prend
dans sa rage à ces murs qu'il détruit, dansant ensuite sur des
ruines. Puis voil;i Léopold qui reparaît, Léopold qui n'a pu
prévenir à temps le mallieureux Concini , mais qui se fraie un
passage à travers la populace , enlève Paula à la fureur de la
multitude, mais ne la sauve que pour la voir expirer de dou-
leur. Puis voilà ce jeune homme que l'amitié du roi appelait à
de hautes destinées, qui se fait sauter la ccrselle; et de tout
cela il vous reste l'avenir 4e la faveur de M. de Lnyoes, Ri-
chelieu encore obscur, mais q\ie vous devinez, et la pauvre
Jeannette , dont la vie est vouée à la doideur, et qui reste pour
])lcurcr celui auquel elle a donné cet amour , qui souffre et ne
s'éteint jamais.
II y a tout un drame dans cette production d'un jeune hom-
me qui mérite d'être encouragé. Il y a du cœur humain; cha-
que pci"sonnage est bien dessiné. Le peuple, quand il est en
scène, y parle le langage que le peuple ]>arlait alors; il souf-
fre , il se nuitine de temps en temps , et par ces échauCTou-
rées il montre que si la main de fer de Richelieu le compri-
' 5 vol, in-l i , prix 1 5 fr. Clict Mad. Cliarle» Béchcl , «juii in .\u-
Qiistins, n" 59.
9i
L'ARTISTE.
mera quand Richelieu tiendra le pouvoir , il se vengera , lui
peuple, par les barricades de la Fronde, du frein mis à sa co-
lère.
LE TRAPPISTE D'AIGUEBELLE,
PAR CHARLES d'AMBEL'.
L'auteur, dans cette œuvre plus philosophique que romanesque,
a voulu peindre les souffrances d'une de ces malheureuses vic-
times d'un réglemeut de discipline absurde. « C'est au nom de
» la laison et de l'humanité' , s'c'crie-t-il dans sa préface , que
» je demande l'abolition du célibat forcé des prêtres , dans
1) l'intérêt de la société et de l'église elle-même. »
Ce petit volume est écrit d'un style pur et correct ; mais il
manque souvent de vie et de couleur ; l'action est extrêmement
simple , l'analyser serait la défleurir : aussi nous contenterons-
nous d'indiquer seulement qu'un jeune prêtre vient, par im
noble dévouement, d'arracher aux flammes une jeune femme
pour laquelle il nourrit un sentiment qui fait le malheur de son
existence.
Hnme dramatique.
Dans l'impossibilité d'accorder également notre attention aux
publications et aux pièces nouvelles , nous avons un peu négligé
les théâtres. Maintenant il s'agit de leur payer nos dettes, par
■ Un joli volume in-12 salind, publié par Hippolylc Souverain , édi-
teur , à 1» librairie Charles Bécliet , quai des Augustins , n" 59.
Prlu : 3 fr. 75 c., et par la poste 4 fr. 50 c.
ordre , en consultant , non l'ancienneté de la créance , mais son
importance et la qualité du créancier. A tout seigneur tout hon-
neur. Commençons donc par l'Opéra.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
^a. iy7/(/i/ude, élôcUCei haniotncine en deiuc aUeJ.
Vénus et Vulcain , Flore et Zéphyre , et toute la cohorte
mythologique païenne , ont été expulsés de la scène de l'Opéra
par le drame en pantomime. Ce fut le temps des triomphes de
Bigottini ; mais avec elle disparurent Clari, Nina, tout le drame
muet. Nous voilà revenus au merveilleux. Mais à la suite de
notre culte littéraire, transporté de \ Odyssée à Waverley-, l'O-
péra a pris son vol du Taygète au Ben-Lhomond , et dépouillé la
tunique et la chlamyde pour le plaid et le tartan. Ce grand
voyage n'a , du reste , apporté de changement qu'au costume ;
le nouveau ballet n'annonce en rien que l'art chorégraphique se
soit enrichi de nouvelles combinaisons.
Tout son charme est dans l'exécution scéniquc , heureuse-
ment arrangée pour faire contraster la danse noble et sérieuse
de mademoiselle Noblet avec le talent plus original , plus idéa-
lisé de mademoiselle Taglioni ; c'est , à vrai dire , un piédestal
élevé à cette idole des dilettanti de la danse. Tout est calculé
de manière à faire briller cette grâce, cette légèreté, auxquelles
ij'ont jamais manqué les applaudissemcns de l'enthousiasme.
THÉÂTRE ITALIEN.
Passons charitablement à côté de ce pauvre Comingio ro-
miio, qui n'a pu aller au-delà d'une première représentation ,
malgré le secours de Lablache et de Rubini; c'est qu'il n'y a
pas de talens , si puissans qu'ils soient , capables de nous ra-
mener à nos goûts d'il y a quinze ans. Les gracieuses cantilènes
de Fioravanti viennent s'émousser sur nos organes aguerris
aux vigoureuses impressions de Rossini et des Allemands. Telle
a été l'insensibilité du public, que quelques sifflets (chose
inouïe aux Bouffons ) ont mêlé leurs protestations aux murmu-
res du parterre.
On nous promet que Rubini chantera encore une fois II Pi-
rata. Que dire de Rubini ? Ce que Voltaire disait de Cor-
neille : beau! sublime! admirable! Espérons.
PORTE SAINT-MARTIN.
ÊUù^ aM (le Ca '^Cee a wnc iJ^enMne , ou, (ai
PAR MH. SCIUBE ET TERRIER.
Deux hommes se partagent aujourd'hui le monde dramatij
que: Scribe et Dumas; chacun d'eux a son domaine, son théâ
tre , son public , ses sensations , ses jouissances. A Dumas M
L'ARTISTE.
95'
•arac , les larges passions, les cmotions violentes, populaires,
:s lanncs, les terreurs, poison et poignard; à M. Scribe le»
tits travers de salon , les cliiicliottemens de boudoir, les cn-
iens de canapé, causeries fines, légères, vives, épineuses,
ou l'esprit fait les frais du cœur, où l'amour-proprc féminin ,
susceptible , oinbiagciix , toujours aux aguets , tient l'esprit en
c'veil , sous les armes , prêt à la réplique ; luttes scintillantes
|_d'aimables riens , de brillans concctti , file'es sur la pointe d'une
^Hlguille, d'oii l'homme le plus spirituel ne sort vaincpieur que
par un coup du ciel.
Une ligne de démarcation infranchissable sépare les 'deux
empires; défense à l'un et à l'autre puissant seigneur de chasser
sur les terres de son voisin , sous peine de catastrophe écla-
tante; défense même de se donner une poignée de main : le
gantelet de fer déchirerait le gant de soie. Le jour où Dumas
I^niettrale pied dans la salle mignonne du boulevard Bonnc-Nou-
^■elle , pavillon élégant, petite maison toute dorc'c , toute jolie,
^TSi vivante , si populeuse dans le bon temps , aujourd'hui si
U-istc, si déserte, si veuve de son public fashionabie, son drame
Kîantfera éclater la bonbonnière; en touchant ce joli monde
ut de gaze et de soie , sa main puissante le brisera comme
are.
Par conUc, il devait arriver que le jour où M. Scril)e, dé-
^sertant ses foyers à l'eau rose, viendrait avec ses petits imbro-
^Hio, ses petits moyens, ses petits mots, se hasarder sur la
^^aste scène de la Porte-Saint- Martin , M. Scribe se trouverait
comme pei'du dans la solitude de la salle aux proportions gi-
gantesques. Aussi le Marivaux du Gymnase a eu beau se battre
Iks flancs , élargir ses moyens , souffler dans ses bidlcs légères,
lire la grosse voix; l'haleine lui a manqué, il est tombé à
hi-course, et c'a été pitié de voir sa longue et cruelle agonie.
I Nous respecterons l'erreur d'un homme d'esprit.
■ Mais ici s'élève une cpiestion plus grave , plus généreuse ,
Il , laissant de côté l'auteur et ses intérêts , nous envisagerons
P pièce sous le rapport de l'art. Doit-on traduire le vice sur
la scène? Oui, cent fois oui. Il faut que l'homme vicieux, que
la femme adultère , placés face à face avec leurs turpitudes ,
aient une heure de carcan moral, de supplice intérieur, tout
^^-oids et indifférens qu'ils paraissent sous leur masque de glace,
^Hnis leur binocle impassible. Il faut qu'ils reculent épouvantés
de leur propre hideiu-, et que la vertu puisse lever haut la tête
^à côté d'eux.
^^^bMais entendons-nous. Parce que nous pensons qu'on doit at-
^Tïcherle vice au pilori de la scène, s'ensuit-il qu'il faille l'éta-
ler dans toute sa laideur , dans toute sa nudité , cru et à froid ?
Non , cent fois non.... Sans passion, point de chaleur; sansre-
irds, point d'espérance de retour, point de péripétie possi-
partant plus d'intérêt.... Tout est prévu. Et quel intérêt
peut inspirer une femme à l'a-il sec, à l'ame de pierre , liber-
tine sans plaisir, qui , sans motif, de gaieté de cœur, par mol-
^Be, par facilité, fait de l'honneur d'un galant homme jouet
dérision, laisse au premier acte son mari pour son amant Ro-
Iphc, au second laisse Rodolphe pour Riallo, Rialto pour
ippolj-te, Hippolytc pour I.éopold, etc., etc.... et ainsi de
suite; tombe de faiblesse en faiblesse, de dégra<lation en dégra-
dation , jusqu'à l'échelon planté dans la bouc , marquant chaque
acte par \in adultère , chaque tableau par une perfidie , chaque
scène par une turpitude.
Tout cela , il faut le dire , n'est pas du drame ; avec de pa-
reilles pièces il n'y a plus d'art possible. Non que l'art soit
use , comme on l'a dit : l'art ne s'use pas ; mais il y a certaias
]iointsqui ne doivent jamais être éclairés : plaies larges, profon-
des, saignantes, ulcères d'une société gâtée au cœur, pourrie;
tableaux de bouc et d'horreur qu'il faut laisser dans l'ob-
scur, inconnus, mystérieux et autour desquels travaille l'imagi-
nation. De là , comme d'un centre d'action dramatique, partent
ces effets inopinés, terribles, ces scènes déchirantes, cris dou-
loureux d'une passion qu'une main habile a écorchée jusqu'au
vif. C'est le foyer, le cratère du volcan; on entend rugir sour-
dement la lave souterraine; parfois l'abime s'ouvre, vomit des
flammes ; on recule avec une crainte superstitieuse ; on redoute
comme un secret , comme un mystère ; de là ces plaisirs ef-
frayans, ces peurs délicieuses. Mais si vous étale?, au grand
jour le fond de l'abîme, si vous montrez à nu ces horribles
chairs , si vous familiarisez le spectateur avec la source impure
de vos plus pures jouissances, plus de secret, dès lors plus d'il-
lusion. Vous abusez de l'art ; vous prostituez l'art , mais vous
ne le tuez pas : l'art est raultiface , éternel comme le cœur hu-
main.
Dans ce sens. Dix ans de la Vie d'une Femme n'est qu'une
amère dérision des prestiges de la scène. Les acteurs n'y pou-
vaient rien. Ferville a été excellent dans son derai-rôle. Nous
ne jugerons pas madame Dorval : elle n'éuit pas à son rôle,
préoccupée par l'idée que la pièce ne plairait pas , et elle avait
raison ; mais elle se faisait public et juge , et elle avait tort.
Constatons cependant quelques inspirations heureuses, et de ces
mots auxquels les auteurs n'ont point pensé et que l'actrice a
trouvés'.
Ainsi pour donner ma pensée tout entière, dans la seule
.scène, belle, franche, nettement posée et vraiment dramatique
de cet ouvrage étrange , scène où le mari rend sa femme à sa
famille , l'effrontée , sortant du vice , arrive toute fringante ,
toute adultère , dans cette famille d'innocence ; son père lui ap-
prend que son mari les a sauvés de la ruine et du déshonneur.
Ah ! c'est très-bien cela , a dit madame Dorsal avec un ac-
cent indcTmis.sable. Il y avait dans sa voix toute la distraction
d'un canir froidement égoïste, toute l'indincrcnce d'une femme
l)rcoccupée de sales et récentes voluptés.
I
96
L'ARTISTE.
— A rOdéon . l'ëlépliant Kiouny a paru cette semaine de-
vant un nombreux public. Maigre' l'inquiétude d'un premier
de'but , le noble animal a déployé' une intelligence, un bon na-
turel (j'allais dire une sensibilité'), qui feraient honneur à toute
cre'ature , de quelque espèce que ce soit. Fe'licitons-en franche-
mont le directeur; mieux vaut un pareil spectacle que tels dra-
mes ignobles joue's exclusivement par des bipèdes. On dirait ,
à voir Kiouny cherchant chaque soir un nouveau succès , qu'il
veut s'assurer les suffrages que vont lui disputer au Cirque-
Olympique miss Djeck ef Bctzy, arrivant de Calais. '
— Le Vaudeville joue toujours de bonheur. Deux nouveau-
venus ont , cette semaine , augmenté son joyeux répertoire. Les
Femmes d' employés etlcsEm'ies de madame ont été écoutées
avec plaisir; Arnal surtout est d'un comique spirituel et vrai
dans la dernière pièce.
— Au Palais-Royal , Fert-Fert attirera long-temps la foule.
Les auteurs n'ont pas fait injure à Gresset en lui empruntant ,
rare qualité chez nos emprunteurs. Chacun dans la pièce a voulu
faire preuve d'esprit , auteurs et acteurs ; mademoiselle Dcjazet
surtout, qui n'a jamais montré plus de gaîté et de malice. Suc-
cès fou.
— La Gaîté a délaisse pour un moment le mélodrame. Son
Petit Homme rouge a fait son entrée dans le monde à travers
les travcstissemens, les changcmcns à vue et les couplets de
vaudeville. Bonne fortune pour les amateurs de grand spectacle.
Les décorations de M. Gué sont merveilleuses; c'est de la
féerie.
FRONTISPICE DE L'ARTISTE,
PAR M. AIMÉ CHESAVARD.
Le titre de notre recueil vient enfin de paraître gravé sur le
dessin de M. Aimé Chcnavard. Le bon goût et la délicatesse
de cette composition nous faisaient un devoir de donner à la
gravure plus d'attention et de soin, et telle est la cause dutaidif
hommage que nous adressons à nos souscripteurs.
C'est encore un souvenir de la belle époque des derniers
temps de ce moyen âge qui s'éveille aujourd'hui de son trop long
sommeil. Mais sous les doigts de M. Chenavard, ce n'est pas
ce moyen âge menteur tel que l'impuissance nous le replâtre
tous les jours : c'est lui avec le luxe de ses fantaisies et les har-
monies de son ensemble; c'est lui avec son originalité et sa
raison , ses naïvetés et ses élégances, sa grandeur et ses grâces ;
en un mot , ce travail délicat d'arabesques et de gracieuses mi-
niatures est le résumé de savantes études , foniiulé par un
homme d'imagination et de goût.
On l'a dit, quand les erreurs combattent entre elles , la vé-
rité approche ; son plus grand obstacle est le sommeil de l'igno-
rance. L'époque choisie par notre artiste est celle où les préju-
gés se neutralisant peu à peu à la douteuse lumière de sciences
imparfaites mais progressives , une destinée nouvelle sembla se
faire pour l'esprit humain; les lettres et les arts sortirent de
leur honteuse décadence et prirent un triom[)hant essor.
Sur l'un des côtés de sa composition , M. Chenavard a figure
les lettres sous les traits d'Héloïse et du savant reclus du Pa-
raclet. C'étaient les moines alors qui conservaient comme une
arche sainte le dépôt des lumières ; le savoir était pour eux
conunc un devoir de couvent. Ailleurs on voit la musique avec
ses instrumens imparfaits comme ses accords , mais à qui le gé-
nie tumultueux de la guerre , l'ardeur des croyances religieuses
ou le feu des chevaleresques amours prêtaient tour à tour les
élans d'une inculte énergie , de graves et nobles accens , ou de
touchaus et voluptueux soupirs. Plus bas apparaissent des fi-
gures gracieuses , sorties des accidens de l'architecture comme
pour venir respirer ce parfum de moyen âge et donner des au-
diteurs aux figures voisines. Au-dessus et dominant toute la
composition , le génie des arts semble jeter sur l'œuvre entière
un poétique vêtement.
On le voit, M. Chenavard a fait une étude particulière
des manuscrits du moyen âge ; son titre est une page arrachée
à quelqu'une de ces précieuses arcliives , une perle enlevée à
cette couronne. Trésors de goût , de savoir et d'adresse , ces
délicieuses peintures ne sauraient être trop consultées ; elles
sont la riche tfansilion des temps de la décadence aux temps
du renouvellement. Notre bibliothèque royale possède , en ce
genre, une mine féconde : allez , allez à l'envi l'exploiter, jeu-
nes artistes , et vous tous aussi amis des arts ; allez y lire à
livre ouvert l'histoire de nos arts nationaux ; et plus vous saurez
vous y plaire, plus ce qu'il y a d'aimable et de fort dans le ta-
lent de l'heureux rénovateur de cette belle période se dévoilerMl
nettement à vos yeux; plus en lui vous apprécierez l'alliance
si rare d'un savoir profond et d'une imagination élégante, plus
vous applaudirez à cette finesse ingénieuse sans aflcclation , à
cette richesse sans confusion , à cette clarté suprême qui à elle
seule est déjà un don si rare, et qui en suppose tant d'autre
Dess<
i Le G
( Un K
aiser sur le front, par EiG. Df.vlria.
Bal à la Chausscc-dWntiu, par Ga^arm.
L'ARTISTE.
iTtttmiturf.
LETTRE AU VOVAGEtR TAYLOR
LA DANSB MACABRXS'.
Je vous ai vu dimanclic dernier, mon ami , méditant sur les
destinées du Tlicatrc-Français , vous, président impassible de
cette république tragi-comi(pie , vous, conservateur vigilant du
génie des Corneille et des Molière, de l'art des Talraa et des
Mars. Voici que je vous écris aujourd'hui, sans m'inquiéter si
ma lettre ne vous ira point trouver sur les bords du Nil ou
parmi les montagnes d'Ecosse. :
Car vous êtes voyageur de tempérament comme artiste de
coeur; vous pi-oraencz de l'occident à l'orient votre infatigable
activité de corps et d'esprit j vous étudiez les lieux et les hom-
mes en observateur, en philosophe, en peintre, en antiquaire:
le monde n'est point assez vaste à votre gré; vous allez de Pa-
ris à Babylonc en moins de temps que je n'en mettrais à noircir
^^ d'écriture deux cents pieds carrés de papier ; vous surpassez ce
^■liuc de Nevers, qui montait en carrosse au sortir d'une fête de
^B Louis XIV, et disait à son cocher : A Rome ou à Madrid !
^f Voir, c'est avoir, disait le poète ; voir, c'est savoir, a dit le
moraliste. L'amour des voyages, cet amour passionné, auda-
I^__ cieux , irrésistible , qui se joue des périls et accepte tous les
^H maux en échange d'un coup d'œil , d'un souvenir, il vous pos-
sède par nature, il vous entraîne par besoin, il vous poursuit
dans votre repos; vous lui sacrifiez santé, fortune, tout , avec
foi, avec enthousiasme. J'ai compris les croisades du moyen âge
et les pèlerinages de la Terre-Sainte ; vous avez la religion , le
fanatisme de l'art : guerre aux infidèles!
I Certes , votre dévouement est plus admirable en présence de
notre égoïsmc casanier : vous affrontez gaiement un climat meur-
trier, la peste , le désert et les Arabes , pour dessiner un fût de
colonne brisée dans l'antique Istakhar, pour fouiller un tombeau
dans Thèbes aux cents portes , pour chercher le nom de Zéno-
bie dans une inscription fruste de Palmyre, pour recueillir des
coquillages de la mer Rouge ou du Jourdain ; puis , quand le
bruit de vôtre mort a désespéré vos amis qui vous attendent au
I^tcoin du feu et les pieds dans leurs pantoufles, quand votre eliar-
^Ptrcuse de la rue de Bondy est restée déserte pendant des mois,
vous nous revenez chagrin de n'avoir pas couru plus de dan-
gers, visité plus de pays et rassemblé plus de trésors; vous avez
failli être volé et assassiné vingt fois ; vous avez souffert la faim
et la soif; vous avez échappé à la contagion ; vous avez fait dix-
huit cents lieues; vous avez la mémoire et votre portefeuille
■ Celle lettre servira «le préface a la Danse macalire , liisioirc fan-
Mliquc (lu quiii/ièine siùele , par le bibliophile P.-L. Jacob, qui
ra la semaine prochaine chei Eugène RcnducI, rue des Grands-
Itiiis , u" 22.
TOME III. y LIVB.\l,SO^.
pleins de matériaux précieux qui nous appartiendront ! Ne re-
partez-vous pas demain !
Arrière ces voyageurs à spleen qu'on rencontre par toutes les
auberges du continent , charges d'emlwnpoint et d'ennui , cla-
quemurés dans leur berline ou ronflai t à l'odeur d'un souper
fin I Ce sont des princes allemands et des lords anglais à qui le
médecin ordonne le mouvement de la voiture, le ciel de l'Italie,
les vallées de la Suisse , le roulis du vaisseau ; ces sybarites de
grand chemin prodiguent par étape l'argent qui suffisait pour
alimenter une caravane du Caire à la Mecque, ou pour recueil-
lir une série de médailles d'or syracusaines. Ils gnt des yeux
pour ne point voir; ils reviennent ignorans et ennuyés comme
à leur départ ; leur itinéraire est chiffré dans leur carnet de dé-
penses ; leur album renferme une statistique des hôtels les plus
confortables. Ils sont gens à ne rapporter du cap des Tempêtes
qu'un quartaut de vin de Constance, et de la Chine un nid
d'hirondelles-salanganes.
Vous, au contraire, mon ami, vous nous réservez la meil-
leure pai1 de vos voyages; vous ne songe?, qu'à nous enrichir à
vos dépens : ainsi votre désespoir fut de ne pouvoir rame-
ner avec vous les obélisques de Luxor , que vous obteniez ,
que vous donniez à la France, après dix ans de démarches
et de sollicitations; mais vos bagages consistent en momies
pour nos musées de province, en manuscrits pour nos biblio-
thèques , en morceaux de sculpture , cB collections d'histoire
naturelle, d'armes étrangères, de médailles et de curiosités.
Ce n'est pas tout : vous retracez poétiquement avec le crayon et
la plume vos inconstantes pérégrinations , qui vous conduisent
de l'Alhambrah à Sainte-Sophie, et de la grotte basaltique de
Staffa au saint sépulcre de Jérusalem , de la cathédrale de
Cologne aux temples géans de Karnach. Le duc de Choiseul et
l'abbé de Saint-Non s'essouffleraient vainement à vous suivre
dans cette rude carrière.
Car ce qu'un roi n'a pas fait avec sa volonté et sa cassette
royales , vous l'avez entrepris seul avec notre excellent Charles
Nodier, à une époque ou les questions d'art semblaient des
anachronismes; vous avez commencé votre jfc'.rfgi moniimen-
tum en seize volumes in-folio de planches et de texte ^ La vieille
France , livrée aux horreurs de la bande noire , i)erdait un h on
ses plus beaux monumens , .ses églises gothiques et ses tours féo-
dales ; grâce à vous , à Nodier et de Cailleux , déjà la Norman-
die , la Franché-Comté et l'Auvergne sont à l'abri des dévasta-
tions du temps et des hommes , plus destructeurs encore que les
années. Cependant vous achevez votre Vovagc en Espagne, où
le burin anglais est l'interprète de vos croquis et de votre styk
piltores(]ues; il ne vous faut guère maintenant que trois cents
dessins et trois volumes in-folio pour voire dernier Voyage aux
ruines de Palmyre, de Babylone et dePersépolis. F,n vt-ritc, mon
ami , comptez-vous atteindre l'âge du comte do Saint-Germain,
qui, dit-on, vit retire dans un coin de l'Allemagne? Ètes-vous
secondé par quelque loi-d King.sborough , qui a donné générea-
senient 5oo,ooo fr. iiour l'impression des Antiquilà du Mexi-
que , à Londres ?
Hélas ! bien des fois j'ai plaint avec ■vous le sort ingrat que
notre siècle de haute civilisation a fait aux arts et aux lettres :
98
L'ARTISTE.
bien des fois j'ai retourne' la tête dans le passe', pour envier
avec vous la condition privilégie'e de ceux qui consacraient
leurs études et leurs travaux à l'accroissement des jouissances
intellectuelles de la société'. Philippe-Auguste , François I"' et
Louis XIV aimaient et protégeaient d'instinct l'art et les artis-
tes ; un pape obscur, un duc italien inconnu a souvent fait plus
pour l'art qu'une race de roisj les bénédictins de Saint-Maur
ont mieux mérité du monde savant que toutes les académies du
monde. Aujourd'hui la portion congrue des arts est appliquée
aux haras; celle des lettres pensionne le Moniteur; on va per-
cer la rue Louis-Philippe et démolir Saint-Gcrmain-l'Auxer-
rois : nous sommes pourtant un peu moins barbares qu'à Tou-
louse, oîi les douze Césars ont été décapités dernièrement pour
l'instruction des tyrans à venir.
Où sont les arts en France? dans nos galeries de peinture et
de sculpture , si mesquinement économiques , dans nos biblio-
thèques , si brutalement dilapidées , dans le cœur de quelques
hommes, plus rares et plus impossibles de jour en jour. Il ne
se rencontrera pas seulement une Pompadour qui caresse une
de nos gloires nationales. L'ivraie des banquiers a étouffé le
bon grain des artistes; on ne lit plus dans les salons dorés de-
puis qu'on sait lire dans les chaumières; Diderot ne réussirait
pas ;i jeter les fondemens d'une nouvelle Encyclopédie; on
changerait en mortier un chapiteau de colonne du Parthénon;
les épiciers sont devenus libraires , et réciproquement; ou veut
transformer en écurie militaire la merveilleuse église de Brou ;
on plantera bientôt des pommes de terre dans les Tuileries ; on
va chanter le vaudeville dans l'ancienne chapelle de saint Bac-
che; on découvre le pavé de Philippe- Auguste et la voie ro-
maine de Jules César, sans que cet événement soit l'objet d'une
dissertation scientifique ; on ne parle plus même vers et prose
au café Procope; on a presque oublié la mort de ChampoUion
jeune et son système hiéroglyphique ; un volume de poésies de
Victor Hugo ou de Sainte-Beuve , un drame d'Alexandre Du-
mas, un feuilleton de Janin, une marine d'Eugène Sue, font à
peine diversion à des bavardages de tribune; on vote par assis
et levé l'existence de notre premier théâtre; Escousse se suicide
à vingt ans ; Nodier écrit pour vivre des chefs-d'œuvre ; Cha-
teaubriand fait des brochures , et Scribe des ballets ; la littéra-
ture et la critique moderne se sont réfugiées dans le sanctuaire
de la Revue de Paris; on donne des pensions aux hommes qui
ont détruit des monumens historiques ! comment ne pas désespé-
rer des arts ? Consolez-moi par votre exemple , Taylor.
J'aime à voyager dans vos récits et à la suite de votre ima-
gination dans vos livres ; je ne cours aucun danger , pas même
celui de la fatigue ; je voyage encore seul et sans sortir de mon
cabinet à travers les rayons d'une bibliothèque cent fois fouil-
lée et retournée comme le sol d'un camp romain ; j'interroge
les débris du moyen âge , les ruines des édifices, les vestiges
des mœurs et la poussière des hommes ; je traverse les siècles
comme vous faites les empires des Pharaons, des Mages et des
Chaldéens • je fréquente la cour des rois très-chrétiens et les
châteaux des seigneurs suzerains : mais aucun ne m'a honoré du
don d'un sabre d'or, comme vous le vice-roi d'Egypte; j'entre
impunément dans les ladreries et dans de plus mauvais lieux :
mais je n'ai pas vu , comme vous , mes compagnons de voyage
périr de la peste et du choléra-morbus ; je hante volontiers les
abbayes et les couvens; mais je n'ai point à redouter comme
vous l'hospitalité des croisés abâtardis de Bethléem ; je suis
plus en sûreté au milieu de la Cour des Miracles que vous en-
touré de vos guides qui vous montrent à dessein la place san-
glante où l'un de vos homonymes avait été massacré par eux;
je m'achemine de nuit par les rues du vieux Paris avec plus de
confiance que vous n'avez pénétre les défilés du mont]Galaath ,
où à peine un voyageur ou deux avant vous avaient osé cher-
cher Ammam et Djerach.
Lorsque j'entrepris cette chronique , fondée sur la danse ma-
cabre , je dus m'inforraer auprès de vous des traces quece symbole
fantastique a laisées dans les monumens et dansles croyances des
populations de l'Allemagne, où il a pris naissance sous l'influence
religieuse du quatorzième siècle. Le savant M. Peignot , dans
un ouvrage spécial , et le doyen des bibliophiles , M. Van
Praet, dans son docte Catalogue des ouvrages imprimés sur
vélin , ont publié sur ce sujet des notices curieuses où la bi-
bliotcchnie usurpe trop la place de la critique ; j'ai peut-être
mieux profité de nos entretiens, qui recommençaient vos pro-
menades en Suisse et sur les bords du Rhin ; vous me peigniez
de couleurs sombres et romantiques ces rondes des morts qui
se déroulent encore le long du chœur de l'abbaye la Chaise-
Dieu en Auvergne, sous les arcades du pont de Bâle , sur les
murailles du cimetière de Lucerne et dans les charniers des
églises germaniques. Vos récits qui m'ont inspiré, vos obser-
vations qui m'ont éclairé, se trouvent exactement résumés dans
une des dernières livraisons de l'Auvergne. Il reste peu de
choses à ajouter à cet aperçu aussi clair que précis , aussi pro-
fond que pittoresque.
« Un objet curieux et assez rare maintenant , ce sont les
peintures qui enferment le chœur de la Chaise-Dieu et qui re-
présentent la danse macabre. C'est la première fois que nous
avons trouver à copier ce poème bizarre , qui était devenu, du
quatorze au seizième siècle , une espèce de sujet de mode , et
qui jouit d'une grande célébrité dans le nord de l'Europe.
Tout le monde sait que la danse macabre , ou la danse des
morts , est un branle de personnages que la Mort et les dé-
mons, qui lui servent de satellites, animent à cette scène fantas-
tique au son du rebec ou du psaltérion. La représentation de
ce sujet, destiné d'abord à la funèbre décoration des cimetières,
fut long-temps multipliée à l'infini parla gravure en bois, par
la peinture à l'huile ou à fresque , dans les palais des rois, les
ponts couverts , les marchés , les églises et les vitraux , puis
par la miniature sur les marges des heures et des missels ; et tl
vers le seizième siècle on la retrouve jusque dans la ciselure de ■
la garde des épées , jusque sur le fourreau de la dague et du
poignard. La ronde se divise en autant de menuets ou de sara-
bandes , que la Mort danse seule à seul avec gens de tout âge
et de tous les états. D'autres fois la ronde devient générale, etll
une foule bizarre, bruyante, pressée, décrit un cercle ou déve-
loppe une longue ligne où les génies de la Mort alternent dans
les rangs avec les danseurs et contrastent avec de jeunes hom-
mes et de jeunes femmes , avec des seigneurs et de grandes
ï
L'ARTISTE.
99
dames couvertes de riches v(;tcnicns,oudc pauvres gens chargeas
des haillons de la misère : allegoriegraveet terrible du nc'ant de
rhoinmcetdel'tfgalitc delà mort; invention d'abord sortie de la
mélancolie raystiijue de l'Allemagne, et devenue le type d'un
grotesque effrayant dans les inspirations sombres et bouffonnes
d'Holbcin et d'Albert Durer. La pcnse'c du premier qui traita
ce sujet fut profonde; celle du dernier fut peut-être une cruelle
et de'sespe'rante moquerie
» On ignore pourquoi cette danse s'appelle macabre. Qucl-
queséruditsont voulu donnera ce mot une origine arabe, quand
il était bien convenu chez nous que tout venait de l'Orient ,
jusqu'à l'ogive des Arabes, qui n'ont jamais eu d'ogive dans
leurs monumens. Ce qui est certain , c'est qu'on ne connaît pas
de représentation plus ancienne de la danse macabre que celle
de Minden, en Wcstplialie , exécutée en i3B3. On ignore si
c'est un original ou une copie. Des i4''-4; l'aris avait, au cime-
tière des Innocens , sa danse des morts en sculpture; et elle fut
peinte en iSoadans la cour principale du château de Ulois,
sous les arcades élégantes que Louis XII avait fait de'corer avec
tint de grâce par les artistes de la renaissance.
» On ne trouve plus ce sujet en France que dans les biblio-
thèques des amateurs de vieux livres, où ces caprices du su-
lime bouffon se reproduisent dans imc se'rie innombrable de
précieux bouquins, depuis i^^S jusqu'à 1790 , en passant
par Debry, Callot ctMe'rian, pour arriver à Hollar. Il a été' de'-
truit dans presque tous les monumens; les peintures de la
Chaise-Dieu en offrent peut-être le dernier exemple , et proba-
blement il ne tardera pas à s'en effacer ; la moitié de la tâche
est déjà remplie à la droite extérieure du chœur; une couche de
badigeon a fait disparaître les costumes pittores([ucs du quin-
zième siècle , et de ce curieux vestige des temps passés ,
comme de beaucoup d'autres , il ne revivra que nos faibles
dessins. Le bon curé (pii existe maintenant , et qui a été reli-
Kieux dans cette abbaye, ignorait que ces peintures existassent.»
La danse macabre a exercé la patience des dcpisteurs d'éty-
tologies qui vont furetant toutes les langues et tous les voca-
uulaires pour découvrir souvent lUie combinaison im])ossibIe
de vocables , un accouplement monstrueux de racines. Il paraît
que macahra en arabe veut dire cimetière ; en anglais mahe
I^^jgnilie /fljVe , et break briser ; en hébreu maccahbi s'explique
^■par le latin plaga ex me , c'est moi qiii fais le mal ; en vieux
■ français tna cabre se prend pour ma chèvre ; et d'autres ont
prétendu que Macabre était le nom de l'inventeur de cette
danse ; et , en effet , ce peut être un troubadour nommé Ma-
cabrus qui a composé des espèces de complaintes sur la mort
et la fragilité humaine. Enfin le mot de macabre n'a-t-il pas
I certaine analogie avec la formule magi(iuc abracadabra ?
Je ne vous coml)attrai pas d'avoir .ivancé que la danse ma-
cabre existait en scidpture au cimetière des Saints- Innocens j
mais il en est parlé dans l'histoire de Charles VII , aux années
14^4 et \!\'iç), comme d'un spectacle que les Anglais avaient
introduit en France. Ce spect.irle , dont la représentation durait
des mois entiers , devait être une pantomime avec de la musi-
e. Quant à la danse par personnages , de Guyot Marchand ,
primée pour la première fois en i48G , et depuis réimprimée
avec des variantes considérables , elle ressemble à l'explica-
tion rimée d'une peinture , et les dizains ont l'air d'avoir été
gravés dans les rouleaux qu'on mettait alors à la bouche de
chaque personnage en dessin comme en sculpture.
Je persiste à distinguer la danse macabre jouée en i^'io de
celle imprimée en 1 4^J. Celte dernière n'est qu'une paraphrase
de dévotion sur la prière du mercredi des cendres : Mémento,
homo, cjuia jmlvis es et in pulverem reverteris. Le titre dé-
taillé exprime l'intention de l'auteur : o Ce présent livre est
appelé miroir salutaire pour toutes gens et de tous estats et de
grant utilité : et recreacion pour pleuscurs enseignements tant
en latin comme en francoys lesquelx il contient. Ainsi compose
pour ceulx qui désirent acquérir leur salut et qui le voudront
avoir. » On comprend que cette fantasmagorie sépidcrale ait
pris naissance dans une cellule de moine, en présence d'une
bière ouverte , en face d'une tête de mort.
Je ne pense pas qu'on doive assigner à cette bizarre imagi-
nation une date antérieure au quatorzième siècle. Les manu-
scrits nombreux que j'ai consultés sont du quinzième et du com-
mencement du seizième ; l'importance des miniatures dans
plusieurs, exécutées avec un soin particulier, répond au sens
de ce distique latin qui sert d'épigraphe à cette série de figures
ingénieusement coloriées
Hœc pictura decua , pompant luxuoufue rtUgat ;
Inque choris nostris ducerefisla monet.
La danse macabre était si généralement répandue à la fin du
quinzième siècle , qu'un grand nombre d'éditions de divers
formats et de différent texte furent pid)liés partout dès les pre-
miers temps de l'imprimerie ; et l'on retrouve cette danse jusque
dans la compilation d'Hai-tman Schedel , Liber chronicarum
mundi , Nuremberg, i493, in-fol. Michael Wolgemut , maî-
tre d'Albert Durer, y a gravé sur bois une ronde de squelettes
et la Mortjouant du haut-bois. Les centons latins qui expliquent
cette allégorie ne sont que la paraphrase de ce mauvais vers :
Morte nihil melius , vita nil pejus iniqua.
Le mot danse , qui paraît aujourd'hui étrange et déplacé
dans un sujet aussi lugubre, était employé autrefois dans une
acception plus générale, sinon différente; il n'implique pas
l'idée de leçon ou moralité', ainsi que M. Dulaure le prétend
en s'autorisant du dicton proverbial : Donner une danse à
quelqu'un. Les ouvrages intitulés Danse des femmes , Danse
des folz, Danse des aveugles , etc. , annoncent par leur titre
une suite d'acteurs qui viennent tour à tour sur la scène ,
comme les danseurs d'un ballet , montrer leur savoir-dire en
monologue ou en dialog'ie. Peut-être ces danses étaient-elles
accompagnées de sauts, de pas et de pantomime au son des ins-
trumens. J'ai adopté de préférence cette supposition , d'autant
plus vraisemblable que j'ai vu dans un manuscrit de la biblio-
thèque du roi plusieurs mystères et farces entremêlés de ces
sortes d'intermèdes, qui ont des coryphées allégoriques, tels
que la Mort , la Raison , la Vérité , etc.
La danse macabre ne rappelle aucune croyance de l'antiquit
païenne , qui , malgré le dogme de l'immortalité de l'ame . f;
400
L'ARTISTE.
dait et déj^uisait la mort. En Grèce, à Rome , les cendres du
bûcher funéraire n'inspiraient que du respect sans horreur;
l'Egypte cachait ses momies sous des bandelettes , des aromates
et des dorures ; le corps ne périssait pas alors tout entier. Ce
furent les juifs mate'rialistes qui , les premiers , rendirent à la
mort son caractère hideux. Ézcchicl, dans ses prophéties, évo-
qua des squelettes, et Jésus-Girist ressuscita le Lazare dans son
linceul. La religion chrc'tienne s'appuya depuis sur ce principe
moral de l'c'galité devant la mort , et les ossemens e'talèrent aux
yeux les révélations de la tombe; les églises devinrent des
charniers avec le culte des reliques ; les cimetières étaient des
lieux de plaisirs et de rendez-vous ; on s'accoutuma dès l'en-
fance au spectacle de la destruction; on rêva une autre vie,
maigre' la réalité' du néant; chaque chrétien avait sans cesse
présente l'idée de la danse macabre , qui existe en germe dans
les fables d'Ésope comme dans l'Évangile. Ce fut un texte iné-
puisable de déclamations , souvent sublimes , pour les pères de
l'Église , les prédicateurs et les confesseurs.
Maintenant , Dieu merci , la mort n'est plus qu'une solde de
compte, une pièce qui finit, un flambeau qui s'éteint; on vit
comme si l'on ne devait jamais mourir ; on meurt comme si l'on
ne devait jamais revivre ; les champs de repos sont des jardins
anglais; et sans les lettres de faire-part , les corbillards et la
livrée de la compagnie des enterremens , on oublierait tout-à-
fait ce tribut de notre humanité : les médecins mêmes ont l'air
de ne pas croire aux morts. Et cependant le choléra-morbus
frappe à nos portes, la guerre veut nous demander le plus jeune
de notre sang , l'Académie a souvent des fauteuils vides , et le
Panthéon ne se rouvrira pas !
Peut-être me reprochcra-t-on d'avoir fait , sous l'inspiration
de la danse macabre , un livre qui mérite d'être dévoré par les
vers du cercueil , un livre à l'usage des fossoyeurs , médité sur
un tomljcau et écrit avec du noir d'ébène? J'ai néanmoins ea-
jcuni le langage du quinzième siècle par déférence i)Our les
dames, qui aiment trop la danse pour ne pas lire la mienne.
Pour vous, mon ami , qui repartirez bientôt avec une es-
corte de souhaits d'amitié plus vrais que ceux d'Horace au
vaisseau de Virgile , vous vous souviendrez quelquefois de ce
livre en visitant le cadavre de Tyr , les grands ossemens de
Thèbes et de Persépolis , les cendies de Carthagc et de Sparte ;
vous verrez dans le vieil Orient la danse macabre des villes et
des empires. Puissions-nous ne pas la voir dans notre jeune Eu-
rope ;
P.-L. Jacod , bibliophile.
GRANDE CHARTREUSE DE GRENOBLE.
Pour arriver "a la Grande Chartreuse , on suit en le
remontant le cours d'un torrent qui se précipite avec
fracas a travers des rochers. I-es eaux entraînant avec
elles des sapins et des pierres énormes forment parfois des
cascades de l'effet le plus pittoresque. Le sentier dans le-
quel on marche est la seule trace que les hommes aient
laissée dans ces lieux. Il n'y a peut-être pas dans l'inté-
rieur de l'Europe un autre endroit où la nature ait con-
servé son caractère primitif aussi pur. Les hommes mêmes
qui habitent cette solitude représentent aux yeux et à
l'esprit une époque bien éloignée de nous. Dieu semble
avoir ménagé a la foi religieuse ce désert pour refuge.
Le costume des religieux est semblable à ce qu'il était
lors de la fondation de l'ordre ; ces prières, qui ne re-
présentent plus pour nous que des sons sans valeur, la,
toujours prononcés avec la même ferveur, vous transpor-
tent au milieu du moyen âge, bien mieux que les fic-
tions littéraires nées parmi nous de l'étude de cette épo-
que. Même horreur du monde, même défiance des pièges
du malin esprit , même terreur a la pensée de la vie
écoulée et de celle a passer encore sur la terre, que celle
qui entraînaient autrefois les plus puissans seigneurs à'
renoncer aux biens de ce monde. Si les hommes qui com-
posent la communauté actuelle n'ont pas eu généralement,
par leur position dans le monde , d'aussi grands sacrifices
a offrir à leur Dieu , ils peuvent espérer que leur offrande
sera appréciée a cause de sa ferveur autant que le plus
grand sacrifice.
Mais s'ils ont pensé que la visite des autres hommes
qui viendraient promener parmi eux leur curiosité, leur
désœuvrement, ne pouvaient que confirmer leur résolu-
tion, ils ne se sont pas sentis assez forts pour retrouver
les femmes sous leurs yeux. Les dames qui entreprennent
ce pèlerinage mondain doivent s'arrêter à la maison re-
présentée sur le dessin et qui a été construite pour elles.
Les bons pères ne manquent pas pour cela aux de-
voirs de la charité : des frères non encore assujétis à
toute la rigueur de la règle leur apportent des rafraîchis-
scmens , la bienveillance avec laquelle ils sont offerts doi-
vent en faire oublier la frugalité.
Le temps approche où une excursion k la Chartreuse
n'aura plus le même attrait de curiosité. La nature elle-
même doit subir l'influence de l'esprit d'exploitation du
siècle. Ces sentimens d'un autre temps qui se croient à
l'abri dans ces profondeurs disparaîtront peu a peu par la
mort des religieux ; et l'industrie , dont les marteaux et les
métiers retentissent partout autour de ces rochers vien-
dra s'établir sur les ruines du couvent.
Monsieur ,
Quelques journaux m'ont attrilnié des portraits de la famille
royale déchue. Ces images ne sont pas de moi ; si je les avais
faites , je les aurais signées. Je ne fais aucun cas des anonymes.
Ce que je sais de plus clair à cet égard, c'est qu'une tête d» ^
L'ARTISTE.
^01
duc de Bordeaux a été mise sur les épaules d'un costume écos-
sais que j'ai dessine pour une collection de déguisemens pu-
l)lice depuis deux ans. Antcricurcment ( six mois avant les
journées de juillet ) j'avais donne dans un album annuel le
portrait d'un enfant endormi , portant nom Henri ; c'était Honn
Grenier, fds du peintre. Votre journal étant consacré aux arts,
je vous prie , monsieur, de vouloir bien y insci-cr cette note.
Vous obligerez votre , etc.
AcH. Devébm.
NIALISKI.
( SUITE. )
Au premier aspect , les spectateurs avaient cru que les
grandes clartés de la scène étaient un prestige inattendu
du décorateur ; mais cette surprise se changea bientôt en
effroi , lorsque des flamuicches volèrent du fond du théâ-
tre dans la salle, collant des lambeaux de frises au pour-
^b|pur des galeries, laissant pleuvoir des poignées d'étein-
^^clles et des bouffées de cendres chaudes sur les coiffures
des femmes. Ouverte sur la salle, une fenêtre du fond,
qui donnait passage a un rap;de courant d'air glacé, ra-
massa la flanmie en faisceau , la roula comme un nuage
ou une trombe renversée, et, par sa violence , la poussa de
lace en place jusqu'au centre des loges d'en face. Alors on
entendit crier des parures de soie, et pétiller comme du sel
des cheveux , des rubans moirés, des gazes ; les ceintures
claquaient au vent de la flamme qui, dans ses ondulations,
la dévorait un bras. Ta délaçait inie gorge, souillait un vi-
sage, et laissait après son passage des figures écarlatcs et
roussies, des corps étou liés su r le dos de la rampe, et penchés
comme s'ils eussent regardé dans un puits. C'était horri-
ble et beau. Mais le désordre allait toujours croissant :
bientôt les peintures a l'huile du plafond, les boiseries
sculptées des corniches , les acanthes des colonnes, furent
la proie de l'incendie, et ces figurations mythologi-
ques, agitées par le travail de lii combustion , semblèrent
marcher, courir, voler, se tordre avec leurs ailes , leur
pétasus, leur queue de syrènecl leurs langues de serpent.
Dans les corridors c'était une marée d'hommes et de
femmes, qui tantôt montaient jusqu'au plafond en galets
brujans, et tantôt roulaient sur les carreaux foulés, ava-
chis, pressés comme des torrens d'algues marines. Beau-
coup ue se relevaient plus; des gorges crevaient sous des
talons de boites; des poitrines pressées par des poitrines
râlaient des malédictions, et recevaient eu échange des
aspirations de lérebenlbine, de soufre, de charbon et de
vitriol. Ceux qui étaient encore dans la salle furent té-
moins d'un spectacle affreux ; le cordon du lustre, mordu
parla flamme, s'amincit, .se contracta, se détendit avec
un épouvantable tournoiement, et ceux qui étaient
dessous attendaient, sans pouvoir changer déplace, la
chute du luminaire. Après plusieurs circonvolutions
éblouissantes , après un claquement étourdissant , des
verres qui se brisaient en se heurtant, il tomba comme
une meule, et couvrit trente personnes de sa masse. Il
y eut des éclaboussures de sang et d'huile qui rejaillirent
jusqu'au plafond ; et cela fut fait dans quelques minutes.
Une personne que l'anxiété d'Augustus n'avait pas
perdue de vue était restée dans sa loge. Dans sa croisée
de feu , elle était assise , immobile , accoudée , regardant
la scène. Au dernier degré du désespoir général, Augus-
tus étreignit la colonne la plus voisine de la loge d'Adé-
laïde, s'y cramponna convulsivement, et avec ses piedî,
et avec ses mains , et avec sa tète, et avec ses dents, et
avec sa rage, il arriva a la hauteur parallèle de la loge,
s'y lança, s'y retint, y pénétra. Alors il se saisit d'Adé-
laïde , la jeta sur ses épaules , et le poignard de Lysandre
a la main, il s'ouvrit un passage, à travers la foule,
tuant tout ce qui s'opposait "a sa marche. 11 arriva sur la
place.
Quelle nuit ! là le ciel rouge comme un affront, là-
bas étoile et gris; puis le tocsin dégoisant du fer; le
froid rayant l'air , et par-dessus tout la grande colère du
Mein qui débâclait. La terre et le ciel tremblaient. Le
voila donc échevelé, bleu du froid, a demi calciné par
le feu, une femme vivante ou morte sur les épaules,
et courant; courant sur les ponts ébranlés par les se-
cousses des glaces, courant dans les rues désertes, mal-
gré l'alarme; courant partout, et trouvant tout fermé.
Quelle idée ! s'il allait au séminaire! il connaît le secret
de la porte d'entrée; l'issue extérieure del'église; il Tva!
A peine eût-il refermé la vieille porte de chêne , qu'il
déposa son fardeau sur les carreaux de l'église.
Que de pensées vinrent 4" assiéger k la vue d'une femme
presque nue dans le saint sanctuaire , et en considérant
quel costume il portait, lui qui serait prêtre en ce mo-
ment s'il avait eu de quoi payer sa dernière inscription !
En effet voila le tableau grotesque, lugubre et dé-
chirant qu'offrait cette scène imprévue. Dans l'église un
seul luminaire mourait de consomption dans la nébu-
leuse atmosphère du maitre-autel ; les grands cierges
blancs, les peintures fortement accusées du moyen âge,
les bannières flottantes, la chaire de marbre, architec-
ture et décors , clmquc objet volant un maigre filet de
lumière, tout, en haut, là-bas, par côté, au fond, sem-
blait trembler, et cette illusion était encore augmentée
par la lune qui semblait se déplacer en courant sous un
nuage , et par le bruit de la débâcle, qui imitait celui de
la mer. C'était, à s'y méprendre dans ce moment, un mo^
nument à la voile, ou un navire de pierre.
102
L'ARTISTE.
Et là, lui debout, elle a terre; lui comme un païen au
sortir du cirque, elle comme une vierge mise à mort et
qu'on vient de rouer ; lui, comme un saint personnage
de marbre que des infâmes auraient recouvert d'ori-
peaux mondains et de guenilles de théâtre : elle martyre
de sa foi , et c'était lui qui était le martyr !
Avec ses jambes de velours, pleines d'une grâce pro-
fane, il aurait marché a la potence du juste; sa poitrine,
cachée sous les tissus les plus fous , se serait ouverte a la
griffe du léopard, et sa tête toute de cheveux, de pav-
fums et de fard, se serait laisser briser comme une
amande entre les tenailles du bourreau.
La nuit entière se passa dans le silence de part et d'au-
tre. Qu'avaient-ils donc pour ne rien se dire de tendre ,
eux qui s'aimaient comme deux anges ? où trouver plus
de silence ? plus de voûtes sonores a répéter les cris de
l'ivresse ? plus de mystère "a mêler a la réalité ? plus d'ef-
froi à troubler l'amour ? ils avaient des morts sous leurs
pieds, de l'obscurité sur leur tête, un incendie lointain
pour flambeau, le tocsin pour orgue; quelle nuit de no-
ces ! et ils n'en profitèrent pas !
Le jour vint : et Adélaïde se leva, et elle regarda Au-
gustus, et Augustus la i-egarda.
Ce fut un éclat de rire a rompre les puissances de l'es-
tomac.
Trois fois ce rire gigantesque fut rendu par les voûtes.
Ils étaient fous tous deux !
Compagnons joyeux , éclairés par l'aube , a demi nus,
prétentieux comme s'ils allaient au bal , lui le mari , elle
l'épouse , ils gagnèrent la porte de Bamberg qui donne
sur les champs.
Un cheval tout sellé , qui attendait probablement son
maître, leur ayant paru convenable, ils le montèrent; et
Augustus le lança sur la grande route.
« Adélaïde, Adélaïde ! donnez-moi votre main, car je
sens la pour vous quelque chose que je n'ose vous dire.
— Parlez ! parlez ! car j'éprouve aussi pour vous un
sentiment qui n'attend que l'explosion du vôtre pour
éclater.
— Eh ! bien donc, l'église est un vaisseau ; le pape en
est le capitaine; le peuple l'équipage; les rois les lieute-
nans ; les humbles en sont les mousses. Cela doit vous
dire assez combien je vous chéris.
— Je vous comprends, vous me dites que j'aime en-
core le baron de Crabb ; ce jeune blond que je rencontrai
une fois au bal chez mon père. Beau garçon , en vérité ;
l'œil noir , la bouche fraîche , les dents transparentes.
C'est vous dire assez que je vous déteste.
— Vous me comblez de joie ! Nialiski !
Augustus lui prit alors la taille , et Nialiski s'y prêta
avec abandon.
— L'homme , selon Swedenborg , belle Nialiski, est
double ; il se compose de l'homme-esprit et de l'homme-
matière. Dans moi il y a un autre homme qui a des yeux
spirituels, des maius spirituelles, des sens spirituels. Si
l'homme extérieur meurt , l'homme intérieui survit ;
comme l'outil d'acier survit "a l'ouvrage qu'il a modelé
sur le bois ou l'airain. Ce qui fait que nous allons au pa-
radis avec des formes humaines , mais impérissables.
Notre bouche ne s'use pas a baiser, nos yeux 'a voir, nos
mains a saisir.
— Ah ! je sens à votre voix et a cette main qui presse,
que vous êtes le baron de Crabb. Eh bien ! j'accepte en-
core cette contredanse ; mais c'est la dernière.
Augustus pressa plus fort contre son sein la pâle et
fugitive Nialiski.
— Et dans ce séjour , j'y rencontrerai la belle Adé-
laïde , ma sainte protectrice , avec sa tunique de brocard,
et la palme verte de martyre qui se balance dans sa main.
— Monsieur de Crabb, je vous en prie, ne me regardez
pas ainsi ; on croira que nous avons des intelligences se-
crètes ; les gens de Bamberg sont si médisans ! Mon gant
est tombé , ne le ramassez pas ; mon collier s'effile ; gar-
dez-vous d'y faire attention ; et surtout n'en ramassez pas
les grains. »
Et comme satisfait l'im et l'autre de ces bizarres et réci-
proques témoignages d'affection, ils tombèrent dans le
silence ; elle penchée , molle et vaporeuse, se fondit sur
la poitrine d' Augustus ; Augustus colla sa joue brûlante
d'amour et de religion sur la joue blafarde de Nialiski.
Le cheval galopa.
C'était par une rude matinée d'hiver qu'ils allaient
ainsi sur la glace , ces deux fous , ces deux anges , ces
deux démons. Rien ne les arrêtait, ni le froid qui bleuis-
sait leur peau, ni les branches d'arbres qui déchiraient
leurs habits de comédien et de princesse , ni les troncs de
bouleau blancs comme des fragmens de colonnes qui em-
pêchaient les élans du cheval , ni la brume qui mouillait
leur longs cheveux. Solitude partout. Le soleil , caché
comme un œil sous la cataracte, roulait terne dans l'at-
mosphère. Et pourtant que d'amour et d'énergiques volll
luptés dans cet engourdissement de la nature ! Leur ha-
leine se confondait , leurs bouches étaient frappées l'une
sur l'autre , et ainsi entrelacés, tordus, mêlés, emportés,
hagards , ils virent passer devant eux bien de forêts dé-
charnées , bien de hameaux engourdis , bien de bourgs
et de villes grelottantes , bien des espaces , nus, glacés,
sans limites.
I
L'ARTISTE.
i05
— Ne sentez- vous pas, monsieur de Crabb, l'étouf-
faiiie chaleur qui nous accable ; moi ,, j'en meurs ? moi,
j'en meurs !
— Ce que vous me dites la, Nialiski, est un hommage
rendu a ma fidélité , et quoicpie cela paraisse un peu hardi
pour une baronne, l'excès d'amour l'autorise.
Sa main bleue avait coulé entre les épaules bleues de
la baronne.
— Monsieur de Crabb , ayons l'air de causer.
— Oui , sainte Adélaïde , tout s'épure à votre chaste
flanmie; souffrez que j'embrasse votre sainte image.
^_, Conçoit-on une situation plus étrange et plus inconnue
iHEu monde que celle de deux êtres passionnés l'un pour
l'autre , obéissant extérieurement a toutes les exigences
de cette passion, et ne trouvant jamais sous leurs lèvres
le mot correspondant a leur situation , agissant au présent
et parlant avec le passé , ayant dédoublé leur être pour
^^Jaisser leur tête en arrière, et ne garder que leur cœurj
Hpporalement parlant , espèce de décapités , sur lesquels au-
raient été placées deux têtes prises au hasard.
^^^ Ce qui ensuite se passa entre eux dut être inouï comme
^^Kur amour, leur rencontre, leur voyage, leur folie. Res-
tèrent-ils a cheval? descendirent-ils? le givre cristallisa-t-il
leurs cheveux ? les loups et les ours ne vinrent-ils pas plu-
sieurs fois se pendre a leurs guenilles traînantes, et poser
leurs dents ou leurs griffes sur leurs brodequins ? Nul ne
le sait.
Tout ce qu'il nous est donné d'ajouter à ce récit, c'est
qu'au mois de mai suivant il n'était question dans Bam-
berg que du mariage du séminariste devenu fou avec la
baronne devenue folle. Cette union était rigoureusement
urgente pour l'honneur de la famille de la baronne , et l'on
comptait beaucoup aussi sur l'éclat de la cérémonie pour
||ks ramener l'un et l'autre a la raison.
Des Français n'auraient pas manqué d'épigrammes à
^propos d'un mariage uniquement destiné k guérir d'une
l^^lie. Mais nous sommes en Allemagne.
Il est midi. L'église est ouverte ; rangés sur deux
^files, les pauvres , les vassaux , les serviteurs de la jeune
IHpironne attendent en costume de fête , et les larmes aux
^^eux , car il y a de la joie et du deuil dans leur ame,
l'arrivée des fiancés et du cortège. Ils ne savent s'ils
doivent dire a voix basse la prière lente des morts ou
l'hymne du mariage ; s'ils jetteront aux pieds des mariés
des guirlandes de roses ou des rameaux bénis de cyprès;
ph étendront sur leur tête un linceul ou le voile nup-
al ; s'ils glisseront la bague d'or a leur doigt ou s'ils
seront sur leur poitrine la croix éternelle des tombeaux.
ar pitié , plus que par obligation , le prêtre s'est aussi
Sté a cette risible et sainte cérémonie.
Arrive enfin du château le convoi des mariés. L'or-
gue joue le De profundis; ils entrent.
Comme ils rient ! comme ils rient ! Us crachent en
passant dans le bénitier, envoient une malédiction k la
sainte Vierge , tout en se donnant la main ; pâles et dé-
charnés qu'ils sont , gais et mourans qu'ils paraissent.
Elle et lui avancent en chancelant leur jambe fine
d'araignée sur les dalles de marbre ; elle avec son pied
nu , lui en lançant de distance en distance son soulier
neuf de marié.
£t quand le prêtre demande si elle consent a épouseï
Augustus, et k Augustus s'il consent a prendre pour
femme Nialiski, il leur est impossible de dire : oui.
Ce mot , ces trois lettres , cette diphthongue fatale ne
peut sortir de leur bouche. Ce mot s'est évanoui dans
leur tête, ils l'ont perdu, k jamais perdu; toute l'énergie
de leurs efforts d'intelligence ne peut le leur rendre ; on
le leur crie aux oreilles, on le leur écrit , ils rient k scan-
daliser Dieu et les saints. Oui est pour eux une chose
aussi inconcevable à comprendre qu'une rose sans feuil-
les , qu'un triangle sans trois côtés ; alors le prêtre se
retire, l'orgue s'éteint, les témoins s'enfoncent dans les
gémissemens et les sanglots.
Ce fut un horrible sujet de conversations pour Bam-
berg durant plusieurs semaines ; on aurait oublié la mar-
che de l'armée française , si , k quelque temps de la ,
on n'eût appris son arrivée sous les murs.
On sait que, parmi les bombes lancées par l'artillerie,
il s'en trouva une qui tomba sur la maison des fous.
La commotion fut si violente, au dire d'un historien
allemand que j'ai en ce moment sous les yeux , que
plusieurs aliénés, par l'effet de la frayeur, recouvrèrent
subitement la raison.
Un éclat de cette bombe tomba dans la loge de la
baronne Nialiski ; elle fut tuée.
Une autre fracassa la loge d' Augustus ; il revint a la
raison.
Et comme il obtint de la pitié des Français une
somme d'argent assez forte , il eut le bonheur de pren-
dre sa dernière inscription théologique.
Aujourd'hui il n'est plus fou , il est diacre.
Léon Gozlah.
AUTREFOIS MARCHANDE DE MODES.
Klle naquit dans un village , huitième enfant pauvre ,
de parens bons chrétiens de campagne , qui jugèrent pru-
dent et sage, pour l'éloigner de toute comiption , de lea-
lOi
L'ARTISTE.
voyer à Paris apprendre le métier de femme de cliambre
ou de bonne d'enfant. Pauvres parens, ils avaient les
meilleures intentions du monde ! Si elle fût née k Paris, ils
l'auraient envoyée chez les sœurs. Embarquée pour Paris
entre deux nourrices dans le fond d'une rotonde, elle partit
ft Jt» ^°"* '^ protection spéciale du conducteur de la diligence,
tf^F qui devait la remettre en main propre "a une cousine née
au village aussi , comme elle envoyée a Paris pour pren-
dre un métier ; qui y était arrivée avec la candeur , l'in-
nocence d'une villageoise de quinze ans , mais que
quinze autres années passées dans cette ville si morale ,
partout, même au théâtre, avaient complétementdépouillée
de cette rusticité de famille : elle était marchande de
modes. Sa pauvre cousine encore toute villageoise des-
cendit de voiture au bureau des Messageries. Le con-
ducteur la fit soigneusement asseoir dans la salle d'at-
• tente, pendant qu'avec sa complaisance accoutumée il
s'empressait de faire "a chaque voyageur la restitution de
ses paquets , accompagnée d'un profond salut, qui veut
dire : N'oubliez pas le pour-boire.
Je vous laisse a penser si le cœur de la pauvre fille se
serra lorsqu'elle fut témoin de ces émotions de rigueur
qui accompagnent toujoius une descente de voiture pu-
blique. Ses longs cils cachaienta peineles larmes qui rou-
laient dans ses grands yeux noirs fixés sur la diligence,
d'où s'élançait de temps en temps, dans les bras d'un pa-
rent ou d'un ami venu a sa rencontre , un voyageur qui
pendant toute la dernière poste avait cherché quelle
forme il donnerait "a son émotion. Il se serra, le cœur de
la pauvre enfant. Elle croyait tout ce qu'elle voyait; elle
seule était émue, bien émue , et personne qui sourît a
son émotion.
Quand le conducteur eut rendu tous ses paquets, reçu
tous ses pour-boire, il pensa a l'engagement qu'il avait
pris, alla galamment offrir son gros bras arrondi carré-
ment a la villageoise, et partit pour le logis de la bien-
veillante cousine. Je ne vous parlerai pas des questions
de la jeune fille, qui commençait déjà a oublier un peu la
diligence , ni des réponses de son cavalier; je ne parlerai
pas des ébahissemens inévitables en pareil cas. Ou arrive
chez la cousine, qui reçoit la jeune fille avec deux baisers
bien secs, et le conducteur avec une révérence dédai-
gneuse.
Son œil perspicace aperçut sur le champ qu'elle pour-
rait foire quelque chose de la nouvelle arrivée. Elle vit
de suite que cette taille était bien digne d'être pressée par
un corset ; que ce pied n'était large que parce qu'il avait
été abandonné a lui-même dans d'énormes souliers sans
cordons ; que ces mains n'étaient rouges que parce qu'elles
n'avaient pas été lavées "a la pâte d'amande et a l'eau de
Portugal. Rassure-toi, pauvre fille, tu es arrivée "a temps,
il n'y a encore rien de perdu : on peut encore commencer
a faire ton éducation. Oublie ton village et tes parens,
bous paysans, bons chrétiens de campagne : tu n'es pas
plus faite pour être bonne d'enfans ou femme de chambre
que pour être paysanne : tu seras marchande de mode.
Aujourd'hui tu n'es pas présentable , mais demain , quand
tu auras des soidiers bien étroits , une robe bien pincée ,
quand tu seras Parisienne, modiste, bien fardée, digne
en un mot du peuple de Paris, on te produira en public;
demain tu iras au Théâtre-Français tu verras jouer l'Ami
des lois, par M. Laya. Vous jugerez si Paris doit paraître
agréable a la villageoise, moins villageoise maintenant
que jamais. Elle se laisse ôter ce gros boqueteau de drap
blanc et rouge ; elle attend sa couturière , son cordon-
nier, son coiffeur; en attendant, elle apprend à se faire
un chapeau. En l'en vo}ant h Paris, ses parens pouvaient-
ils espérer une meilleure éducation a la Dubarry ?
Oui , notre héroïne commence comme madame Du-
barry : a peine est-elle modiste, ce n'est déjà plus la fille
de Vaucouleurs , la compatriote de Jeanne-d'Arc : c'est
déjà madame Dubarry. Elle ne joue plus au corbillon avec
ses camarades de comptoir. Elle dit à Louis XV : « La
France , ton café f... le camp. »
Madame Dubarry mourut vous devez savoir comment,
vous qui avez vu Jeanne Fauhernier, drame en cinq ac-
tes , avant que le retranchement des deux derniers lui ait
donné le droit de s'appeler Jeanne Fauhernier, comédie
en trois actes. Quant a notre héroïne, nous ne savons
pas comment elle mourra. Il y a quinze ans , il ne lui
manquait rien ; si Louis XV eût vécu il y a quinze ans ,
peut-être aurait-elle été reine de Fnince. . . .
Maintenant.... la voila ; elle, autrefois marchande de
modes, maintenant marchande^d' amadou et d'allumettes ;
elle qui a jeté avec tant de dédain ses habits de village ,
ses souliers sans cordons, n'a plus rien maintenant; elle
qui allait aux Français yo'xrU Ami des lois, n'a plus d'autre
spectacle que celui de la rue. En 1 81 5 , elle avait encore
de l'influence ; déjà cependant elle n'était plus marchande
de modes : elle était passée de sa boutique dans les bras
d'un banquier ou d'un avoué. Depuis, si vous voulez sa-
voir ce qu'elle a fait , allez voh- Dix Ans de la vie d'une
femme, a la Porte-Saint-Martin.
Maintenant , je vous l'ai dit , elle vend des allumettes
et de l'amadou ; elle n'a plus devant elle qu'une pei-spec-
tive : celle de mourir de faim dans la rue, ou du cholé-
ra-raorbus a l'Hôtel-Dieu.
Sic transit gloria mundi.
Dessins.
Autrefois Marcliandc de modes.
La Cliartreusc, parLEBORSE.
■fe»/-
L'ARTISTE.
iG6
ûcaxiï-TlvU.
A PROPOS DU MONLMEIMT EXPIATOIRE
DK i.\ nui; niciiKi.iEU.
S'il est vrai qu'un nioiiumcnt ne mérite réellement ce
nom qu'alors que la constructiou en est achevée, on
avouera que la capitale ne peut guère se dire riche en
moniimens. Depuis quarante années surtout , que de pro-
jets d'édifices! Combien en a-t-on commencés? Et sur
ceiix-la combien peu de mis a fin. En France, nous som-
mes prompts a concevoir une idée ingénieuse, utile ou
grandiose ; pour l'exécuter, c'est autre chose. Ce n'est pas
le désir de la voir réaliser qui nous manque, c'est la pa-
tience nécessaire pour nous en occuper activement. L'in-
stabilité des nombreux gouvernemcns qui se sont succédé
depuis tantôt un demi-siècle en est la cause, me dira-
t-on. D'accord. Mais l'incurie et la mollesse des ad-
ministrations, et plus souvent aussi les petits scrupules
Kt les étroites appréhensions d'une politique ombrageuse
l'y sont-ils pas pour beaucoup? A l'exception de Napo-
éou, à qui l'on a dû plusieurs beaux étabiissemeus, des
ponts , le Carrousel , la colonne de la place Vendôme, etc.
On ne citerait pas un seul édifice, véritablement digue
de ce nom, dû à la conception des hommes d'état qui,
depuis la révolution de 89, ont conduit nos destinées.
Le directoire conçut , lui aussi, beaucoup de projets,
mais il eut du moins le bon esprit de sr'cn tenir a les ext^
||h;uter sur le papier, incertain qu'il fut de leur donner une
réalité matérielle et complète. Sous la restauration on se
mit, nous assure-t-ou, a confectionner le Louvre, et
I^Kuis, lors de la guerre d'Espagne, M. de Corbière envoya
a l'arc de l'Étoile ce malencontreux ouvrier dont on fit
tant de plaisanteries. Du reste, la restauration ne songea
IH|Ù a continuer sérieusement le Louvre, ni a terminer le
Panthéon, elle ne s'occupa guère de la Madeleine, et
i malgré toute sa sollicitude pour le culte catholique, elle
IHn'a jamais tenniné les églises les plus belles comme mo-
numens d'art ; Saint-Sulpice , Saint-Eustache , Sainte-Ge-
neviève ne sont point achevées. Ce que nous disons là
Htal'est dicté, comme on le pense bien , par aucuue animo-
^KJté, nous n'avons pas pour habitude de faire le procès "a
^Bes morts , ni de frapper les gens qui sont a terre ; notre
^■ntenlion est seulement de faire voir dans cette aversion
^MÎe la restauration pour tout monument national et véri-
tablement utile un effet de ce triste système, si pernicieux
I)Our les arts , d'y rattacher dans le présent comme dans
e passé une pensée politique.
TOMt ui. (0* Livmiso».
La Madeleine, dont on changea la destination , ne fut
jamais menée à fin, quoique les fonds en aient été faits à
plusieurs reprises, parce que ce monument répugnait pai
son origine; la légitimité attendit une guerre a elle pour
réhabiliter l'Arc-de-Triomphe. La chaplle expiatoire,
voila tout ce qu'elle a trouvé moyen de faire en seize ans.
Ce n'est pas beaucoup , mais du moins n'a-t-elle rien dé-
truit.
A la seconde rentrée, quelques courtisans montraient
à Louis XVIII Icsaiglcs et les N inscrustces aux corniches
intérieures du château, comme pour lui indiquer des répa-
ration.-* H faire. Il se contenta de répondre en souriant :
Il aurait volontiers <^crit sur «on cliapean ;
C'est moi qui suis Guillol , berger de ce troupeau.
Et les N furent respectées
Celte insouciance de Louis XVIII pour un signe puis-
saiitencoreetqu'ileût puenleversansgrand inconvénient,
nous la réclamons aujourd'hui pour la pensée d'un mo-
nument qu'on a pu vouloir élever dans le but de flétrir
le sentiment national , mais dont il demeure innocent. Ne
peut-on mépriser aujourd'hui cette intention extravagante
a la fois et intéressée, quiprétcnditattribuer le crime d'un
seul aux sentimens froissés de la majorité nationale? Ce
monument prétendu expiatoire fut exécuté dans un esprit de
réaction, faut-il s'abandonner au même vertige et le raser
sous prétexte qu'il rappelle d'injurieux souvenirs? Pour-
quoi ne pas le laisser debout , et lui donner une autre
destination ? Sous prétexte de satisfaire à un misérable sen-
timent politique, ne serons-nous occupés qu'à bâtir des
monumens pour nous mettre à les détruire quand par
grand hasard nous serons parvenus à les terminer? Faites
du monument de la rue Richelieu un chauffoir public
ou un corps -de-garde, ou même donnez-le comme maga-
sin à fourrages, ainsi qu'on s'apprête à faire de l'Odéon ;
mais ne le rasez pas.
Qu'on y songe bien. Jl yaau fond de tout cela une autre
question plus importante et plus sérieuse. C'est bien
moins encore un édifice assez mesquin après tout, que
nous défendons, que cette indépendance de l'art qui souf-
fre assez des agitations politiques , sans qu'on le mutile
en quelque sorte officiellement.
Nous n'ignorons pas tout ce qu'on jieut alléguer en fa-
veurdes nécessités où le pouvoir est misàlasuiiedes mou-
vcmens populaires. Il y a des temps où un chef-d'œuvre
peut disparaître dans la crise d'une révohition, il n'en
est pas plus à l'abri que de la foudre ; mais cela même
devrait éloigner de cette fâcheuse manie de fonuuler par
un monument tout événement politique grand ou petit.
Avant tout , les monumens architectoniques doivent être
utiles, c'est-à-<lire qu'en les commandant, ou ne doit
<0
ioe
L'ARTISTE.
céder qu'a un besoin véritablementnational ; ainsi exécu-
tés, des édifices échapperont toujours au vandalisme,
de quelque part qu'il vienne. Le peuple, qui ne frappe
jamais dans une institution ou dans un édifice que la
pensée hostile qui s'y rattache, respectera toujours ce
qu'on aura fait à son intention.
En résumé, ne vous employez qu'a des établissemens
utiles; terminez -les quand vous les aurez commencés,
mais quand vous les avez élevés ne les détruisez pas
sans nécessité.
JACQUES CAI.I.OT.
Aujourd'hui que la gravure a l'eau forte semble re-
prendre faveur, exécutée comme elle est par A. et T.
Johannot, Dupont, Decaraps, etc.,' nous avons cru être
agi'éables aux abonnés de l'Artiste, en admettant dans ses
colonnes une notice sur celui qui inventa le procédé du
vernis dur pour ce genre de gravure, et qui le porta a son
plus haut degré de perfection , notice plus complète que
celles qui ont paru dans la Biographie universelle , dans
le Dictionnaire des Grai^eurs , deBasan, père et fils, etc.
— Jacques Callot naquit a Nancy en 1595. 11 était fils
de Jean Callot , héraut d'armes de Lorraine , et de Renée
Brunehault, fille de Jacques Brunehault, écuyer, méde-
cin de Christine de Danemark , duchesse douairière de
Lorraine, et de Jeanne de Gennetaire.
La famille de Callot avait , dès l'an i 4-1 7, occupé des
charges considérables sous les derniers ducs de Bourgogne.
Son quatrième aïeul, Louis Callot, fut secrétaire intime
de Jean, duc de Bourgogne, et Claude Callot, son aïeul,
fut exempt des gardes-du-corps de son souverain et con-
servateur des titres et registres de la noblesse. 11 passait
pour un des plus vaillans hommes de son temps, et fut
anobli par le grand-duc Charles 111, le 50 juillet 1584,
en récompense de ses services. Ce Claude Callot avait
épousé Claudine de Fricourt, native de Gondrecourt,
alliée, du côté de sa mère, a la Pucelle d'Orléans, et
morte en ^6^0. Elle fut mise avec son mari, décédé
le 23 juillet 1S94, dans le tombeau de la famille Callot,
sous le cloître des Cordeliers de Nancy.
Jacques Callot trouva dans les préjugés de sa naissance
et dans les vues de ses parens des obstacles à son pen-
chant pour un art qu'il porta à son plus haut degré de
perfection. A peine eut-il fini ses études, qu'à l'âge de
douze ans il quitta la maison paternelle , dans le dessein
d'aller en Italie pour y connaître les merveilles dont il
avait entendu faire quelques récits. Manquant bientôt de
secours, il s'associa avec une troupe de bohémiens, et,
dans celte misérable compagnie, il arriva a Florence; la
un officier du grand-duc arrêta ses regards sur le jeune
Callot, dont le maintien aisé et les manières gracieuses l'a-
vaient vivement intéressé. 11 lui accorda sa bienveillance
et le plaça chez Remigio Canta Gallina, peintre et gra-
veur, réputé 'a Florence pour bien dessiner a la plume en
grand et en petit ; mais le désir que Callot avait de voir
Rome et ses curiosités, s'augmentant de jour en jour, lui
fit quitter ce premier maître. Son bienfaiteur lui permit de
faire le voyage, et lui donna même des secours pour l'ac-
complir. Le séjour de Callot a Rome fut de courte durée :
des marchands deNancy le reconnurent et le contraignirent
a revenir chez ses parens ; ceux-ci l'obligèrent "a reprendre
ses études, qu'il abandonna de nouveau pour retourner
en Italie, âgé seulement de quatorze ans. 11 fit "a Turin la
rencontre de son frère , qui en usa a son égard comme les
marchands de Nancy, l'engageant "a y revenir; mais sa
passion pour l'Italie, son amour pour la peinture et la
gravure prenant de nouveaux accroissemens , son père lui
permit enfin de suivre son penchant , et le laissa partir.
Une heureuse circonstance favorisa son retour a Rome :
le duc Henri de Lorraine, venant de succéder a son père,
le grand-duc Charles , députait le comte de Torneil au
souverain pontife, Paul V, pour lui faire part de son avé-
nement'a la couronne de Lorraine. Le jeune Callot fut ad-
mis a sa suite, et arriva a Rome. Lasaprémièreétudefut le
dessin , auquel il fit succéder la gravure , d'abord a l'eau
forte sur vernis mou, ensuite sur le vernis dur des lu-
thiers ', dont il inventa l'usage pour cet art. 11 commença
h manier le burin sous Philippe Thomassin, qui était
pour lors "a Rome ; mais Thomassin , ayant conçu quel-
ques soupçons injurieux ii sa femme et h Callot , garda
peu de temps son jeune élève. C'est en 1612, pendant
son séjour en Italie , que Callot grava au burin les ba-
tailles et les victoires des Médicis , pièces estimées pour
la délicatesse et le fini de la gravure. Il retourna 'a Flo-
rence en -1615, et entra chez Giulio Parigi, qui, remar-
quant la grande facilité que Callot avait h dessiner des su-
jets en petit, le perfectionna dans ce genre ; c'est alors que
ce dernier imagina et grava a l'eau forte ces petits sujets qui
fontet feront toujours les délices des connaisseurs. Pendant
son séjour a Florence il grava au burin la pièce appelée
l'homme à l'escargot et le titre d'une tragédie nommée
Harpalice, de Francesco Baccialini, morceaux recherchés-
tant pour leur mérite que pour leur rareté. Il
Cosme de Médicis, grand-duc de Toscane, sut dis-
tinguer les talens tt les vertus personnelles de Callot ;
il se l'attacha par des bienfaits et le gratifia d'une mé-
daille avec sa chaînette. Après la mort de ce protecteur, ar-
rivée en 1620, Callot résista aux offres flatteuses que lui!
■ Nommiî par les Italiens vernice grosso de lignaiuoli.
X.' AUTISTE.
407
rent plusieurs potentats pour se l'attacher, et revint dans
sa patrie. Henri II, duc de Lorraine, le reçut très-Lien,
et lui donna une pension considéraI)le ; Charles IV, son
successeur, arrêta aussi des regards bienfaisans sur Callot,
dont la haute réputation retentissait déjà dans toute
l'Europe.
EniGM, il fut appelé à Bruxelles par l'infaiite d'Es-
pagne, Elisaheth-Claire-Eugénie d'Autriche, gouver-
nante des Pays-Bas. Il y dessina et grava le singe de
Bréda, que le nianjuis de Spinola faisait alors. Callot
revint en Loriaiue en iGS'ô , et y contracta une alliance
avec Calherine Kuttcnger, d'une famille noble de Marsal,
personne de mérite, dont il n'eut qu'une fdle. En 1G28
il fut appelé en France par Louis XIII, pour y dessiner
et graver le siège de La Rochelle et celui de l'île de Ré.
Ce fut pendant son séjour a Paris, au petit Bourbon,
qu'il fut lié de la plus intime amitié avec Israël Henriet,
1^ dont il avait déjà pris des leçons et a qui il donna toutes
UpJes planches qu'il avait gravées depuis son retour en
Lorraine, et sur lesquelles Israël mit son nom. Louis XIII
fit a Callot les offres les plus flatteuses ; il voulut se
l'attacher par une pension de mille éous, mais les in-
trigues et les cabales de cour suscitées en faveur d'un
peintre médiocre de Nancy contre Callot détournèrent
l^.ce dernier du projet qu'il avait formé d'établir sa demeure
"a Paris , et hruèrcnt son retour en Lorraine.
Ce peintre s'appelait Claude de Ruet, il avait été con-
disciple de Callot , et son animosité contre lui provenait
des louanges qui furent données a ce dernier lorsqu'il pro-
duisit son Carrousel et sa grande rue de Nancy, pièces
itrès-estimées.
Au lieu d'en tirer vengeance, Callot, se ressouvenant
^^^de son ancienne intimité avec lui , dessina et grava en
m^ied le portrait de De Ruet , sur lequel il est représenté
en pourpoint et en brodequins ; les armes de Nancy
^^sont au haut du tableau ; les fortifications , la Malgrange et
l^pks enclos dans le lointain -, son fils à sa droite auquel
il commande l'exercice, et au-dessous du portrait, Callot
fait l'éloge de de Ruet par ces douze vers :
Ce fameux créateur de lant de beaux visages
S'était assez tiré dans ses rares ouvrages,
Où la nature et l'art admirent leurs efforts.
Il tenait le dessus du temps et de l'envie ,
Et lui , de qui les mains ressuscitent les morts ^
Pouvait bien par soi-même éterniser sa \ie ;
Mais quand il ei'it fallu laisser quelque antre niar(]Ue
Qui, malgré les rigueurs l'u sort et de la parque,
Le moniriU tout entier li la postérité,
Son liuilo et ses couleurs , pour le faire revivre.
Au goi^t des mieux sensés auraient toujours été
Uu ciiarme plus puissant que l'cau-forte et le cuiire.
Et plus bai :
A Claude de Ruet , ëcuyer, chevalier de l'ordre de Portugal ,
son fidèle ami, Jacques Caljot /ecil. A Nancy, i63q.
Callot était alors retourné en Lorraine, et il envoya
à son ennemi cet éclatant témoignage de la droiture de
son cœur.
Gaston de France, fièrede Louis XIII, s'éunt retiré
il Nancy auprès de Charles IV, pour quelque méconten-
tement qu'il avait eu du cardinal de Richelieu , se res-
souvint de Callot , et lui accorda sa confiance. Il passait
souvent deux heures par jour chez lui à Nancy ou à sa
maison de campagne a Villers, près de cette ville, pour
s'amuser et s'instruire en le voyant travailler, et il lui
fit graver plusieurs pièces de monnaie.
Gaston avait épousé Marguerite de Lorraine, sœur
de Charles IV. Louis XIII, irrité du mariage de son frère
avec la sœur de son ennemi , vint sous ce prétexte assié-
ger Nancy en 1653. Après s'en être rendu maître, le roi
voulut que Callot, à qui il avait déjà fait graverles sièges
de La Rochelle et de l'île de Ré , représentât aussi la
prise de cette ville; mais Callot supplia Louis XIII de
vouloir l'en dispenser. Le cardinal de Richelieu , prenant
alors la parole , lui dit qu'on saurait bien le faire obéir.
« Je suis Lorrain, dit Callot , j'aime mes souverains
» et ma patrie , je ne veux rien faire de contraire k leur
» honneur, je me couperai plutôt le pouce. — Que le duc
» de Lorraine est heureux, dit Louis-le-Juste, d'avoir
» des sujets si affectionnés et si fidèles! »
Cependant Callot, voyant le déplorable état auquel la
guerre avait réduit la Lorraine , projetait d'aller, avec sou
épouse, finir ses jours h Florence; mais une santé aiTai-
bhe et ruinée par le travail , des maux d'estomac conti-
nuels, une tumeur squirrheuse, enfin la mort, firent éva-
nouir tous ses projets. Callot mourut le 24 mars i655f
dans la quarante-troisième année de son âge.
Sa femme lui fit ériger un monument sur lequel on li-
sait l'épitaphe suivante :
Vialor ,
si legis , habes quod mircris
et imilari coneris.
Jacobcs Callot, nobilis iVanceïanus ,
calcographine pcriliâ , proprio Marie ,
nulloque docente magistro , sic claruit
ut dum ejos gloria Florentiic florerct ,
ea in arle princcps sni temporis ,
ncmine réclamante , habitiis , à snmmo
pontifice, imperatore, nccnon regibus
advoratus fncrit , qnibiis serenissimas
principes suos ante[)oncns, (utriam
repetiit , ubi lieorico ii , Francisco i
-108
L'ARTISTE.
et Carolo im ducibus , calcographus
sine pari , maximis cordi , patriœ
ornamcnto, urbi decori, parentibus
solatio, concivibus dcliciis, uxori
suavitali fuit : donec anno xtatis 43°
aDiniam cœlo maturam mors immatura
diinittcns xxiiii Martis cis lo cxxxv.
Corpus carissimae uxori Catharina^
Kuttinger fratrique mœrentibus
hoc nobilium inajorum sepulchro
donanduin relinquens , principem quidem
subdito ndeli , patriam alumno amabili ,
urbetn cive optimo , parcrites filio
obedienli uxorem marito suavissiino ,
fratrem fralre dilccto privavit.
Ât nominis et artis splendqris .
non invidit.
Stabit in aeteraum uomea et artis opus.
Et plus bas :
En yain tu ferais des volumes
Sur les louanges de Callot ;
Pour moi je n'en dirai qu'un mot :
Son burin vaut mieux que nos plumes.
Callot fut un grand artiste , un ami généreux , un
fidèle patriote. Il travaillait avec une rapidité étonnante;
on en donne cet exemple : pendant son séjour à Flo-
rence, ses amis étant venus une après-dînée l'inviter a la
promenade, il s'excusa d'y aller sur ce qu'il commençait a
graver une planche ; le soir même il vint rejoindre la
compagnie, lui apportant cette planche finie.
Dans toutes ses productions on remarque une netteté,
une précision , une vérité, une exactitude, une ordon-
nance par lesquelles il exprime sans nulle confusion, avec
peu de traits , les différentes actions des foires, des sièges
de ville, des campemens d'armées, etc. Il développe, par
deux ou trois traits de burin , l'action , la marche , l'hu-
meur même et le caractère de chaque personnage; il ras-
semble dans vui petit espace une infinité de choses, faisant
voir distinctement et créant pour ainsi dire, en un seul
pouce d'étendue, cinq ou six lieues de pays, et une in-
concevable multitude de figures, toutes en action. Dans
la variété de ses pygmées, de ses bossus, de ses fantaisies,
njamais il ne se répète, et quoique ses figures paraissent
exagérées, il ne passe cependant point les bornes de la
vraisemblance. Callot a excellé dans tous les genres, mais
principalement dans les petits sujets, qui sont d'une
finesse et d'une beauté admirables.
Son œuvre se compose d'environ seize cents pièces.
A l'égard des planches gravées par cet habile artiste , la
célèbre Françoise d'Issembourg d'Happoncourt , mar-
quise de Graffigny, arrière-petite-nièce de Callot, nous
apprend avec un sentiment pénible que sa mère, qui pos-
sédait un grand nombre de ses planches dont elle igno-
rait le mérite, les fit fondre pour en faire fabriquer de la
batterie de cuisine.
Michel Lasne a dessiné et Israël Henriet a gravé, en
1629, le portrait de Callot, on y lit an bas cet éloge la-
tin :£"« miraculum artis etnaturœ: hic delineatur et inci-
ditur in œre parvo quiilquid magnificum natura fecit ,
imb perfecil illa omne opus suiim ciim dexterâ tanti viri;
undè meritb creditur cœlestium idœarum unicus hœres.
Israël amicus optirnus excudit.
Plus bas :
M. Lasne delineai'it et fecit.
Et autour du portrait :
Jacobus Callotus , nobilis lotharingius calcographus ,
anno mtatis suœ trigesinw sexto.
Callot lui-même a dessiné son portrait , et P. -A. Pazzi
l'a gravé. En outre son portrait a été gravé in-fol. d'après
A. Van Dyck , par L. Worsterman, Vandcr Odeu , Po-
lenzani, B. Eredi , Mejssens, Ant. Ocmans , in-.i»,
Jacques Lubin, 1693. in-fol. , J. de Boulonois, R. Col-
lin , Arn. Loemaus, Raph. Custos , Moncornet, Desro-
chers , J. Dassier , A. Bosse et par cinq anonymes , dont
un sous la direction de Landon.
BouiiGoiN d'Orly.
PAGANINX.
Paganini est revenu , nous l'avons entendu deux
fois aux Italiens , où tous les artistes s'étaient donné
rendez-vous. Si quelqu'un avait compté trouver du chan-
gement dans sa physionomie, par suite du voyage qu'il a
fait "a travers les brumes de la Grande-Bretagne, il tom-
bait dans une grave erreur. L'empreinte du génie et de
la méditation a trop profondément sillonné ce visage
pour que la santé ou la maladie y puissent trouver place
a marquer leur passage. C'est toujours le même homme ,
s' avançant sur la scène comme traîné par une puissance
invisible, toujours semblant prêt "a s'évanouir jusqu'au
moment où la fascination de son regard , s'élancant tout à
coup sur l'orchestre, annonce qu'il va saisir son long ar-
chet. Il se pose! A voir maintenant cet homme tout-ii-
l'heure si frêle peser sur sa hanche avec l'aplomb d'un
athlète, on reconnaît que son démon vient de lui appor-
ter une force surnaturelle. Y a-t-il dans la salle quelque
L'ARTISTE.
-iOO
être assez oblus pour n'être pas enchaîne de .toute son at-
tention a la contemplation de celte tète de martyr?. . . Oui,
quelque épais homme d'affaires qui suit encore la son pro-
jet de fortune.... Ah! tous ses calculs sont renversés!...
Le son du violon a monté tout d'im coup dans la salle,
attaquant les plus grossiers comme les plus lins organes;
à tous laissant une ineffaçable impression. Le financier
vient de perdre le secret de sa spéculation ; l'artiste s'est
I emparé de lui, il le tient immobile sous sa puissance, il
^K fouille au fond de cette ame embourbée en arrachant tou-
tes les pensées habituelles, y allumant des lueurs de sen-
timens inconnus, y éveillant des rêves d'un autre monde.
Voilà un sot presque de niveau avec un homme d'esprit
et de passion; les nuances les plus fines de l'expression
lui sont devenues intelligibles dans les notes que l'artiste
lui envoie.
Singulier pouvoir d'un violon ! Paganini lui a donné un
1^ langage qui s'entend de tous les hommes. Plus puissant
^P que la poésie écrite, que le chant des plus fameux vir-
tuoses, il n'a pas besoin de s'adresser aux artistes, ces
êtres privilégiés, pour être compris; il remue et le grand
seigneur dédaigneux et le bourgeois insouciant, dévelop-
pant le sens poétique chez l'Italien qui passe sa vie a rè-
I ver au soleil , le faisant naître chez le fabricant de Man-
^^P' chester qui n'a jamais songé qu'au prix courant et savouré
cpie le porter.
Paganini restera-t-il long-temps parmi nous? y fixera-
t-il son séjour? Sans doute il parcourra encore l'Europe,
recueillant partout, malgré les différences d'opinions qui
séparent les nations, des applaudissemcns aussi ardens ,
aussi spontanés. Mais l'enivrement du triomphe étouffera-
t-il chez lui le besoin du repos? Doit-il mourir comme
Voltaire et Molière, au bruit des bravos, ou bien abdi-
quant cette tyrannie qu'il exerce quand il lui plaît sur
toutes nos facultés, comme Sylla devenu spectateur in-
différent des tempêtes du Forum, ira-t-il s'asseoir obscu-
rément au théâtre , s'enquérir naïvement du succès d'un
nouveau débutant, s'assurer si le secret qu'il semble de-
voir emporter avec lui a été retrouvé par lui autre ? Si
Pneus devions le rencontrer mêlé à nos plaisirs , oh ! alors
combien de fois l'artiste qui en l'entendant a rejeté sou
instrument de désespoir , l'amant qui avait cherché a sai-
sir au passage ces accens mystérieux de son violon que la
passion cherche en vain dans le langage parlé, le bour-
geois positif a qui il a révélé des idées de jouissance spiri-
tuel qu'il ne peut retrouver ni définir, viendraient lui
demander compte de leurs émotions, de leur avenir per-
dus, de cette énigme dont il garde le mot. Non, sa des-
tinée est écrite sur son front. S'y soustraire lui est impos-
sible. Il faut qu'il suive jusqu'au bout sa carrière. En
vain il chercherait a éteindre dans le repos le feu qui h'
<;on$unie ; son corp miné par le génie et les passions
ne peut vivre que de la vie de l'euthousiasme.
Paganini sera aux yeux de l'avenir une des personni-
fications de la musique , et l'imagination des hommes
pour laquelle il n'y a pas de distance associera son nom
aux prodiges de la fable plutôt qu'aux succès des musi-
ciens de son temps. Pour nous, contemporains sun'ivans
de Goethe et de Byron , les accords de Paganini sont une
suite de la création de Faust et de Don Juan,
Pour ceux qui ont entendu les merveilleux encbanlc-
mens de son violon , pour ceux qui n'ont encore que le
plaisir de l'espoir , aucuns termes ne pourraient repré-
senter les sentimens d'admiration qui se rattachent à ce
seul mot : Paganini.
CONCERTS.
Cette année , le concert donne prodigieusement. Nous en
sommes non pas accables , mais infectes. C'est une rage , \\w
c'pide'mic , ce qui n'est pas étonnant par le temps qui court «t
l'air qui circule. Quoiqu'il en soit, le concert foisonne, pullule,
surgit à chaque pas, sous toutes les formes, de toute dimension ,
de toute couleur ; instrumental, vocal, payant, gratuit, classi-
que , romantique , historique , soporifique , sudorifique , et
quel([ucfois même cholérique.
Pas de journal qui n'ait son annonce , de salle qui n'ait sa
soirée , de borne qui ne déroule son afûche. La quantité a rem-
placé la qualité. Paris est envahi par le concert et le choléra.
Ce contraste du plaisir et de la mort est partout : vous avez
beau le fuir, il vous poursuit; le matin, le soir, le jour , la
nuit. Les conversations , les journaux , les rues , les murs , tout
est tapissé de musique et de peste. La mort a revêtu son grand
uniforme moitié noir, moitié rose.
Il faut avouer que nous sommes d'étranges animaux ! on a
le cœur navré, et l'on a soif de gaîlé! .Jamais temps ne fut plus
fertile en afflictions profondes , et jamais plus de programmes
de plaisir ! Il semble que les prospectus s'allongent et gran-
dissent avec nos douleurs. Au dehors, le rappel , le tocsin, la
fusillade , les empoisonneurs , les cadavres violacés ; au-dc-
dans les fêtes , l'archet de la folie , les guirlandes, les roses cl
le sourire. Dans les rues, l'émeute à la voix rugissante , l'as-
sassinat , les noyades, l'auto-da-fé , la barbarie. Dans le salon ,
les chants, le bal, la joie folle et la mascarade cni\Tante. Ne se
croirait-on pas à Naples, au pied du Vésuve ? On chante sur
un volcan. Le jour de l'éruption on dansera. Peuple énigme I
Pourtant toute cette joie est forcée, triste, menteuse , joir
au camphre, au vinaigre, et même .à l'ail. Le plaisir est froid;
distrait, aux écoutes ; il ne quitte {wint la porte, prêt à fuir .1
la moindre alarme, comme si le diable était ,i ses trousses. Il
a les yeux à la musique , le nei dans un flacon , l'oreille au
choléra. Sa parure est négligée , sans façon ; son étiquette sans
cérémonies. La prudence est en redingote; la sagesse en mas''
teau , la peur en flanelle ! Ces chaussons de lisières ? le chAp-
uo
L'ARTISTE.
va ! Ces bottes crottées ? choléra ! Ces papillottes? choléra !
Ces cravattes noires , ces gants jaunes , gris , Lianes , sales ?
choiera ! Cette figure triste , maussade , stupide ? choiera !
choiera ! Le cholc'ra est une re'ponse à tout , il est cause de
tout , dispense de tout , se fourre partout.
Hôte incommode , il se mêle à fous nos plaisirs : aux spec-
tacles , aux bals , aux banquets , il arrive toujours convive inat-
tendu, parasite terrible, vraitrouble-fète.On a beau suspendre,
aux quatre coins des théâtres, des marmites en guise de can-
délabres, écrire en grosses lettres sur l'affiche que la salle est
assainie ; rien ne l'épouvante: le choléra brave tout, jusqu'aux
solécisraes ! Et le voilà qui se prélasse du haut en bas et du
bas en haut, aux loges comme au cintre, au paradis comme au
parterre; il se place sans façon à côté de l'aristocratie en plu-
mes , en gants blancs , ou près de la veste plébéienne et de la
casquette du prolétaire. Il fait la grimace aux acteurs , au pu-
blic, au directeur. On le chasse par la porte, il rentre par la
fenêtre; on le poursuit d'aspersions, on le seringue de chlore,
on le fusille de vinaigre. Le personnage malicieux circule par-
ci , par-là, fluide, mystérieux, insaisissable, passe en riant
enire deux flacons, donne un rhume à la chanteuse, une crampe
au danseur , un vomitif à la clarinette , la colique au bénéfi-
ciaire , pince le nez au trombonne , casse une corde à la basse ,
et poursuit son vol capricieux, tuant à gauche, à droite, et se
riant , nouveau Pourceaugnac , de l'artillerie hydraulique , des
ordonnances de la Faculté et des balais de M. Gisquet.
Le moyen de s'amuser en pareille compagnie I Livrez-vous
donc aux émotions, quand l'émotion est pestilentielle; ayez
donc de l'enthousiasme, quand l'enthousiasme peut vous rendre
cadavre. Roulez-vous donc sur votre banquette en faisant des
variations sur le thème , Bravo et brava , brava et bravo !
quand votre gamme chromatique peut se terminer par des notes
cholériques. Aussi le public est-il muet; le public a mis sa con-
science en ordi'e , son enthousiasme au régime, ses émotions à
la glace; le public s'est fait statue.
Celte pétrification volontaire, celte apathie jurée du public
n'a pu être vaincue cet hiver que par la soirée délicieuse de
mademoiselle Loïsa Puget; son concert est, sans contredit, le
plus beau d'une saison qui n'a été que concerts.
Pourtant il serait injuste de ne pas distinguer la soirée bril-
lante que M. Scavarda a donné lundi, dans la salle Chanlereine.
Sous le rapport du chant, on a vivement applaudi un duo chan-
té par Rubiui et madame Marinoni; puis un duo bouffe, d't7
Turco in Italia , joué par Graziani et un autre monsieur dont
j'ai oublié le nom , avec une verve tout-à-fait comique. Pour
la partie instrumentale , deux morceaux ont fait oublier aux
dilcttanti la dicte sévère qu'ils ont imposée à leur admiration :
le premier était une marche de Guillaume Tell , avec varia-
tions par Hertz , exécutées par le jeune Litz avec ce jeu pur et
brillant qu'on lui connaît; l'autre, macédoine spirituelle des
principaux motifs de Robert-le-Diable , était doublement
remarquable en ce qu'il était exécuté par l'auteur, mademoi-
selle Loïsa Puget, secondée du beau talent de mademoiselle
Désargus. Nous avons distingué dans cette mosaïque musicale
l'introduction , la ha\hie Jadisvivait en Normandie , le mor-
ceau si populaire L'or est une chimère , et surtout le beau
chœur des démons, qni, mêlé avec l'air Idole de ma vie,
que chante madame Cinti au deuxième acte , est d'un effet de
contrastes pur , brillant et original. Mademoiselle Loïsa Puget
ne se contente pas de faire et d'exécuter de la délicieuse mu-
sique , elle a aussi une figure délicieuse. H y a pourtant une
loi contre le cumul.
Je ne puis pas finir de régler mes comptes avec la saison des
concerts , sans parler de celui que M. Amédée Mereaux , pia-
niste distingué , a donné jeudi soir. 11 n'avait rien moins fallu
que le ban et l'arrière-ban de toutes nos céleTorités musicales et
aristocraties chantantes, Mesd. Cinti et Mon, MM. Levasseur,
Tulou, Brod, etc. , etc. , pour attirer la foule qui se pressait dans
les salons de la rue de Rivoli. Celte fois la torpeur d'un pu-
blic à la glace n'a pu tenir contre le talent que le bénéficiaire a
déployé dans des variations de sa composition , sur le motif ,
sonnez, clairons ! Les cadences perlées de madame Cinti , et
surtout les lazzis de Levasseur, qui , dans le duo du Philtre ,
après avoir dit à madame Cinti : Vous aurez pour époux un
sénateur ! ajoutait , avec un sérieux tout-à-fait comique : De
Venise, encore!...] Peste ! la belle ! ce n'est pas peu de
chose !... Levasseur est un diable très-bouffon.
Mais combien je vous plains, vous, qui ne connaissez pas la
fauvette de Zémir etyizor, arrangée par Tulou et chantée par
madame Cinti. H faut avoir entendu ce mélodieux gazouillement
d'une flûte et d'un gosier de femme, qui se répondent alterna-
tivement, pour se faire une idée des ravissemens d'un public
boutonné, vinaigré et camphré des pieds jusqu'à la tête. On bat-
tait des mains, on se rouhh, et brava! etbravi! Je suis sûr que
ce matin le chiffre du bulletin des cholériques est doublé!...
N'importe, pour tant de plaisir on peut bien risquer la peste!
Peureux , vous connaissez Cinti-rossignol , mais vous ne con-
naissez pas Cinti-fauvctte.
G. L.
iTittcrittuiT.
FRAGMENT
L'ECOLIER DE CLUNY,
ou LE SOPHISME '.
Par M. Roger de Beacvoir.
Le clocheteur fut contraint de regarder....
Aussi bien il ne pouvait faire autrement ; le prodige deve-
nant impérieux , horrible , manifeste. L'ombre de Banco n'était ;
rien près de cela.
Et pourtant son œil ne vit rien d'abord , rien qu'une main I
' Un vol. in-8°, vignettes; chez Fournicr, rue de Seine, n° 29.
L'ARTISTE.
m
serrant avec force la serge noire du catafalcf ue , convulsive ,
hideuse et crispée comme par intervalle. Le corps restait cou-
clic tandis que se balançait la main. Seulement un faible sou-
pir semblait comprime sous cette robej un soupir lourd et
prolongé , semblable à celui d'un homme qui meurt lentement
aux plomljs de Saint-Marc , et se roidit contre l'agonie de son
cachot.
Le balancement galvanique de cette main arrivait lentement
aux dpaules du cadavre , dont la tête se dérobait à la vue du
pâle clocheteur. La sueur trempait ses joues.
Dans cette brume inouïe de vertige , dans cette effrayante et
lugubre orgie de ses sens , il n'osait former un pas , ou se jeter
hors du rêve , tant se grossissait , rapide et flamboyant , à ses
yeux , cet obscur essai de la tombe , ce je>i muet de la mort.
Immobile et terne , son œil voyait danser autour de lui les
vieux piliers de la nef , déjà prêts à former la ronde du sabbat ,
pour fêter le cadavre , revenu poui-tant , comme par un second
miracle, k son c'tat d'immobilité.
La main pendait , blanche et lourde comme le bras de mar-
bre d'une statue dont un pâle reflet sillonne les veines.
Ainsi aux prises avec la vision , le seul spectateur de cette
scène sentit à l'instant dans son ame un découragement profond
et meiTeilleux, celui d'un homme qui perd son bien, son
rêve , son mensonge , sa création , car il sentait lui , tout hom-
me faible et grossier qu'il fût , qu'il y avait eu sans nul doute
une voix dans ce silence , un appel dans ce geste , un soupir
dans cette douleur, et que parlant ainsi la tombe devait être
c'coutc'e et secourue.
Dans ce drame , dont il venait d'être le témoin , il sentit
qu'il devait tenir sa place, fût-il coudoyé par la magie , en-
lace par les ténèbres. Alors s'étonnant de lui-même , il s'avan-
ça d'un pas moins timide vers le cadavre.
Le silence de la nef dominait de toute son horreur cette
pâle investigation ; les chapelles noires et profondes , les co-
lonnades et les découpures du chœur avaient presque disparu
is le crêpe d'un ciel plus noir, à peine troue de quelques
airs ardcns et rapides.
Le clocheteur pouvait cependant discerner le grossier écha-
faudage siu' lequel il mettait le pied ; il frissonnait en sentant
lis lui le grincement des roues du chariot , et alors il assurait
son mieux ses jambes grêles et roides, pareil à l'homme
qui sonde l'abîme entre le sommet d'une montagne et les pro-
fondeurs d'im ravin.
Parvenu à la dernière marche , il n'osa d'abord jeter un re-
[ard sur le corps , cette curiosité lui semblant à ce moment
êrae la dernière limite qui le séparait de la vie , le pauvre
lomme cliaueela comme un fossoyeur qui vole un mort, et s'in-
rroge un instant sur le marbre brisé du caveau.
Son héroïsme incertain de courage et de pitié croulait déjà ;
"si voisin qu'il fût de la tombe , il lui venait pourtant en idée
que ce proili;;!' ne pouvait avoir que Dieu poiu- artisan et pro-
])hète; ses rlieveux se dressaient alors, et son pied se portait
arrière. L'orgue aux cent voix lui semblait devoir crier.
Il hésitait donc , ivre de peur et de vertige , bercé par le
flux et le reflux de la vision , pâle figure de squelette près d'un
fau
m
mort , et le bras appuyé sur le drap qui semblait à lui recou-
vrir sa tombe.
Il hésitait, quand une main de glace saisit la sienne....
L'étreinte fut sombre et puissante. I^ clocheteur resta de-
bout; son regard brisé retomba sur cette main. Les nerfs seuls
semblaient crier comme les câbles dans la tempête ; les doigts
s'étendaient avec force , un sang violet et lourd sendjlait ac-
courir à ses veines , comme pour refondre la vie dans ce creu-
set vide et nu.
La transparente mobilité des vitraux encadrait de tout le jeu
de ses reflets cetle lutte bizarre et douloureuse , qui se renou-
velait avec plus d'intelligence et de vie.
Les yeux même semblaient s'ouvrir à cet effort obscur et
prolongé ; la tête ondoyait dans cette nuit , et les cheveux se
déroulaient souples et agiles sous la brise froide de la basi-
lique.
Tout incroyable qu'il fût , ce réveil n'avait rien d'e'trange
pour tout autre que pour le muet spectateur penché sur le ca-
tafalque. C'était le combat d'un enfant qui lutte encore contre
les ombres du rêve, et cherche à se soustraire au poids qui
l'oppresse; un comliat péniule et douloureux, où tout le corps
crie pitié pour obtenir qu'on le délie de la claie. Les bras se
tordaient avec force , les lèvres remuaient par intervalles : c'é-
tait un frémissement actif , inexorable , soutenu , et qu'on eût
pu comparer à la lutte mystérieuse de Jacob avec l'ange.
Et cependant , aux yeux même de cet homme eliloui et con-
sterné , devant ce spectacle , la magie s'affaiblissait , cette som-
bre lutte devenait plus pâle , ce réveil plus douteux. Le corps
semblait avoir épuise sa force dans ce dernier et sombre cri,
qui peut-être n'allait pas encore se faire entendre.
Un moment de plus , et le seul homme réservé à cette scène
d'effroi , le seul témoin de cette lugubre tentative allait devenir
homicide , — il laissait mourir la mort.
Alors seulement , il se pencha sur le front de l'écolier
Un pouvoir magique de terreur et de pitié fascinait son re-
gard , devenu confiant vis-à-vis cette paupière livide. Il écarta
les cheveux dos tempes froides et verdàtres, souleva la tête qui
se balançait à demi , et sur la manche tendue de sa dalmatique
laissa tomber quelques gouttes du vin de Colombo , ce contenu
amer et rude qui venait, l'ins'.ant d'avant, de lui paraître ime
énigme. Il frotta vivement le cou du cadavre dégagé de sa men-
tonnière de serge aux agrafes pendantes ; puis son soufOc de
vieillard se promena sur ce front d'enfant comme une brise
lente et salutaire , et tout glacé qu'il fût , ce soufOe eut le pou-
voir d'y réveiller le sang endormi; l'enfant ouvrit les yeux sur
ce pâle sauveur , effrayé de sa puissance , qui poursuivait son
œuvre comme pour obéir aux voix perdues dans les piliers , au
frémissement de l'orgue , et au retentissement des tombes de
l'église c'branlées par un bruit lointain et sourd.
Une fois en contact avec la mort , le clocheteur n'osait se
dérober à sa voix ; il écoutait religieusement ces soupirs et ce
silence , continuant son service d'esclave et de médecin près
d'im malade , souriant à chaque progrès de la vie , et la sui-
vant avec amour, comme un fleuve qui retourne à son lit
aride.
I
iM
L'ARTISTE.
Mais tout résigne qu'il fût , le pauvre homme tremblait en-
core que le miracle ne vînt à le broyer comme un grain , et
que le fantôme n'essayât sur lui sa puissance. Toutefois , en
reportant sur l'enfant son œil ébloui, la pitié venait combattre
sa frayeur. Et en effet, tout cet être implorait la vie comme
une aumône , tout ce corps se tordait pour l'obtenir, et s'avan-
çait déjà radieux vers la lumière.
Un long soupir vibrait seul dans cette nuit déserte et froide ,
c'était le remerciement du pauvre bachelier, et il s'élançait
comme un hvmne pour se pendre aux ogives aériennes des ga-
leries , et retomber ensuite comme un poids sur l'ame du clo-
cheteur, dont il réveillait le zèle.
Cet homme en était venu à faire une œuvre machinale , celle
d'un docteur ordinaire qui interroge une veine qui bat , et
compte les minutes de la lièvre , indifférent et résigné.
Tout à coup il recula.
Le cadavre se levait
»
Au quatorzième siècle cela pouvait , à vrai dire , paraître un
miracle ; il y avait de quoi fonder trois chapelles, et donner le
branle jusqu'aux raoutiers de Rome , — ce qui fit que le clo-
choteur se signa
Un fantôme l'eût peut-être moins effrayé.
Mais il y eut dans ce mouvement brusque et fougueux une
précision incroyable et somlare ; il vit un géant dans ce jeune
homme, il entendit le claquement des os. Ce fut un jeu d'op-
tique qui ne dura qu'un instant.
L'écolier , chancelant encore sous l'horrible vertu du breu-
vage de la tour , posa machinalement ses deux bras sur le bas
du sarcophage , et souleva son regard vitré sur l'enceinte de
l'église. A voir sa pâleur , vous eussiez dit l'ange assis sur la
pierre du tombeau ; sur ses cheveux retombant en larges bou-
cles il sentit peser un froid de glace ; il voulut alors se lever ,
il rctcmlia près d'un bakistre.
LE PASSE.
Le vieux recteur Dontheiuus se leva au milieu du
boiu'donnement des jeunes gens.
Ceux-ci, accroupis sur l'herbe autour d'un repas frugal,
avaient d'abord joui avec délices d'un soleil pur, d'un
ciel sans nuages; puis leurs yeux s'étaient promenés ravis
sur les murailles de verdure qui fermaient l'horizon , sur
les roses sauvages, les pins majestueux et le clair ruisseau
qui seul troublait par le bruit de sa chute ce silence de la
aature. Il y avait bien çk et la quelques gentils oiselets
sur les arbres , mais ils se taisaient et regardaient nos gais
pèlerins.
C'était en vérité une belle famille que celle du forestier
Glausmann Jeunes fdles et garçons menaient la vie en
riant et folâtrant. Leur travail, qui les retenait à la cam-
pagne, avait conservé a leurs mœurs une pureté angé-
lique
C'était loin , bien loin de leur maison qu'ils étaient
venus s'ébattre sur une fraîche mousse et parcourir un
petit bois
Et ils causaient dans l'innocence de leurs cœurs. —
Anna de la danse. — Krettle d'un corsage noir et bleu.
— Fritz d'un fusil de chasse. — Le père Glausmann de
ses exercices de forestier.... Maurice seul ne parlait pas.
Le recteur, grand ami de la famille, l'aimait bien ce
pauvre Maurice ; c'était son élève chéri. 11 avait manié a
sa guise et plâtré de latin l'esprit du jeime homme ; ce
dernier, mélancolique et studieux, goûtait la société et
les leçons du bon viellard, qui finit par l'emmener 'a la
ville afin d'achever son éducation.
Un jour Maurice demanda "a retourner dans sa famille ,
il avait, disait-il, besoin de respirer l'air natal. — Et
en effet, comme luie plante sortie en hiver de la serre
chaude, il changeait à vue d'œil et ava't perdu ces cou-
leurs de santé qui se mariaient si bien a ses cheveux
blonds.
Dontheinus se leva donc ; et regardant fixement son
élève il; dit : Mon cher ami, tu as entendu tes sœurs
exprimer leurs désirs et témoigner ce qui leur plaît.
Que veux-tu a ton tour?
— Rien. ^'
— Mais quel est ton but ?
Le jeune homme soupira et ne répondit point. Seule
ment il feignit d'être occupé a tailler une branche et déw
tourna la tête.
Le recteur continua : Mon ami , je sais ce qui le touï
mente ainsi. Va , rien n'échappe à l'attention suivie d'un
second père... Et où comptes-tu trouver des forces contiti
un chagrin de tous les jours? En quoi espères-tu?
b
L'ARTISTE.
H5
Maurice répondit fermement : Dans l'avenir!
— L'avenir? pauvre fou!... Regarde en arrière. Où
trouver des moyens de défense , de sages préceptes, des
leçons utiles , sinon dans le passé? Kxann'ne comment ont
marché les autres , et tu sauras après quelle route il faut
suivre....
— Le passé, n'y songeons pas, il fut souvent trop
fertile en maux
— Tant mieux : on doit se pénétrer du temps jadis
pour l)ien employer le temps futur, et les premières an-
nées d'un homme peuvent amener des résultats avanta-
geux il uu autre. C'est mon invariable maxime, ça; tu
aimes donc ?
Maurice rougit et pâlit tour a tour, car son père avait
fait un mouvement brusque. Mais Anna et Krtttle le re-
gardaient avec compassion , et leurs yeux semblaient
chercher sa plaie afin de l'adoucir.
— Parlons de cette fièvre inévitable , poursuivit le
recteur. Je l'ai connue autrefois.
— Vous, mon maître?... Oh! merci soit au ciel ! car
vous me comprenez....
— Que trop, malheureux !.. On peut être professeur,
porter une perruque, puiser souvent dans une tabatière
et avoir senti tomber goutte a goutte sur sou cœur des
flots d'amour. J'étais comme toi, neuf a toutes les sensa-
tions : reçu chez une amie de ma mère, je vis sa fille et
m'attachai à elle; il se forma entre nous comme un lien
de timidité ; notre crainte de nous ouvrir a des iudifiërens,
et le besoin de parler de nos mutuels sentimens nous rap-
prochèrent l'un de l'autre. Si tu avais entendu nos vœux,
nos espérances... Je lui promettais quarante ans de bon-
heur; elle souriait... et le bras passé autour de mon cou,
elle disait : Albert, tout cela arrivera donc?.. Et je di-
" is : Oui.
Bientôt on sut notre secret ; car la méchanceté
écoute toujours aux portes. On nous sépara. Frédérique
fut envoyée k la campagne, et deux ans après mariée de
force ; mais j'étais père d'une fille charmante , et le mari
qui le savait eut la cruaulé d'cnnnener sa femme et l'en-
fant en pays étranger , afin que je fusse privé de leur
jjUie. Voila a quoi m'a mené l'amour : a des regrets
^1» te forges uu avenir comme je m'en forgeais un. Songe
a mon passé.... il désenchante.
Maurice coinut 1 embrasser, et dit: Mon cœur est sou-
lagé. N'y pensons plus, vous m'avez éclairé car je ne
devais pas foi mer d'espérance , puisque ma bien-aimée
m'est refusée si ol)stinément.
— Mes livres sont là.... et notre amitié a tous.
Le mot : a tous , fut répété par la famille entière, puis
l'on partit
Maurice avait promis de se consoler; mais a vingt
ans l'on meurt ou l'on oublie. Il se contentait de renfer-
mer en lui ce qu'il eilt voulu répandre au-dehors de cha-
grin et de larmes.
Un soir Doniheinus entra précipitamment : Mon ami,
mon ami , s'écria-t-il , je l'ai retrouvée. . . .
— Qui?
— Celle que j'ai aimée , ma Frédérique. . . .
— Est-il possible !
— Je l'ai reconnue de suite....
— Elle doit être bien changée ?
— Oh ! le cœur ne change pas. Écoute, je passais
dans la rue ; une voix de femme frappe mon oreille : c'é-
tait la sienne. Je la regarde avidement, la sus.... et
enfin reste la tout assourdi , tout haletant de joie.
— Et elle demeure ?....
— Je ne sais pas où , mais je la trouverai, je la trou-
verai; cela ne peut pas être autrement.
— Dans une grande ville. . . .
— Qu'importe ? il y a de l'aimant entre nous. Bon-
soir, mon enfant, je vais vite m'eudormir afin de rêver
d'elle.
Le bon vieillard avait tout a coup rajeuni de vingt
ans.
Mais au bout de quelques jours, Dontheinus vit qu'il
ne réussirait pas a rencontrer son ancienne amie et Mau-
rice qu'il n'obtiendrait pas la sienne. Alors le professeur,
que son amour rallumé de nouveau rendait plus humain
à l'égard des faiblesses d'autrui, consentit a faire une dé-
marche en faveur du jeune homme. Il se présenta chez la
baronne de Mittauweld. C'était une femme de quaiante
ans, pâle, de moyenne taille, à la tournure nobiliaire. Au
moment où elle entrait , le visiteur poussa un cri et s'é-
cria : Frédérique! ma Frédérique!
Elle le rtcoiniut et tomba sur l'épaule de son Albert.
Celui-ci était bien changé; la science et l'étude l'avaient
rendu lourd et emprunté; mais il était si bon à défaut de
grâces du corps!.. Qui n'eût été attendri en le voyant pas-
ser de la surprise a la joie, de la joie k l'extase; et presser
contre ses lèvres cette main qui avait autrefois senti battre
son cœur, ,en disant mille mots sans suite, mais élo-
quens dans leur obscurité!... La fière baronne émue aussi
se remit plus vite, comme honteuse d'avoir eu un retour
de franche amitié.
J
Ai^
X'ARTISTE.
Dontheinus pressé par elle s'expliqua ainsi : Je viens
vous intercéder en faveur de mon fils adoptif. Donnez-lui
la main de votre Emma... je n'ose l'appeler notre fille...
voilà si long-temps que nous sommes séparés... n'est-ce
pas, si long^-temps! Eh Lien! c'est le moyen de nous réu-
nir. Notre lien rompu se renouera par nos enfans...
Elle répondit : Oublions les fautes du passé; quant a
ce mariage , je ne puis le faire.
— Et pourquoi cela, madame?
— J'ai promis antérieurement au fils du conseiller
Stoffelt
— Ainsi , Frédérique , lorsque le ciel me ramène au-
près de vous, je vous retrouve froide et insensible, nous
qui avons tant pleuré ensemble
— Mon meilleur ami, parlons de vous, de votre
avenir
— L'avenir, je n'y crois pas ; mais différent de vous ,
j'ai le passé devant les yeux.
— Folie ! folie ! vous êtes donc un vieil enfant ?
-.— Je suis un père blessé et trahi Adieu, adieu,
madame.
Il sortit à la hâte, maudissant l'inconstance des femmes
et la dureté des baronnes Indigné , il écri vft à l'époux
de Frédérique pour réclamer son intervention : il n'en ob-
tint pas de réponse. La porte de l'hôtel lui fut fermée, et
quand il rencontra son ancienne amie , celle-ci feignit de
ne pas le connaître , ne rougissant même pas
Inlàme maniement du monde, qui apprend au cœur a
sfe 'cuirasser contre toute émotion !
Alors Doniheinus cessa ses travatix, et restant chez lui
av«c son élève , ne parut vivre que pour ce dernier. Et en
effet , il s'oubliait quand il s'agissait d'exhorter Maurice,
de rappelerou de soutenir son courage. N'osant plus tirer
d'exemples dupasse , il lui découvrait un avenir, un ave-
nir riant et sans ombres ; puis , s^il avait ramené le sourire
de la confiance siif cette jeune figure , lui, désabusé et
-froissé, lui, qui n'avait plus d'illusions, plus de mensonge
de l'ame, plus de rêves "a former, s'assej'ait auprès de
sa fenêtre, et relisait un de ses vieux auteurs favoris ; Mau-
rice se mettait à écrire en face du maître , et souvent le
livre avait glissé des mains de Dontheinus qui ne s'en
apercevait pas , et la plinne s'était arrêtée sur le papier
mouillé des larmes du jeune homme.
'Ainsi se passa un an. Mais il arriva qu'au bout de ce
lelhps , un homme vêtu de deuil Se présenta chez notre
éfmite. Il tenait par la main unejeunepersonne, et dit :
M. Dontheinus, je vous ramène votre enfant je suis
le baron de Mittauweld.
— Ciel! vous êtes habi!lé de noir la mère d'Em-
ma.
— Est morte après m'avoir fait goûter de longues an-
nées de bonheur. Je viens accomplir son vœu le plus cher
en mariant cette jeune fille a son bien-aimé
— Son vœu? cependant madame la baronne avait
refusé
— Oui , mais l'approche de la mort lève bien des scru-
pules, et elle vous écrit qu'en faveur du passé elle con-
— Eh bien! s'écria Dontheinus a la fois triste et
joyeux , l'œil rempli de larmes douces et amères ; eh bien!
mon cher Maurice, n'avais-je pas raison dédire qu'il y
avait, même dans un passé orageux, les germes d'tm heu-
reux avenir?
Matirice lui prit la main en silence , il sentait que le
bon vieillard avait raison. Alfhed Desessabs.
UN THÉÂTRE DANS UNE ÉGLISE.
Un nouveau théâtre s'e^t ouvert ; les journaux l'ont
dit a la fin de leurs colonnes , après les pommades et les
onguens ; les murs de Paris l'ont annoncé en grosses let-»
très sur une affiche de couleur. C'est un petit événement
parle temps qui court; l'un s'ouvre, l'autre se fenne
sans que le public s'en soucie davantage. Un* théâtre est
de nos jours une espèce de magasin où l'on débite au
consommateur, en qualité bonne ou mauvaise, une cer-
taine denrée qui se vend, se revend , se trafique , se bro-
cante, qui a son numéro , son étiquette, et s'offre sur la
place a prix plus ou moins haut , selon la marque et le
nom du fabricant. De l'art, de la poésie, n'en demandez
pas; l'art et la 'poésie ne sont pas choses commerciales.
Ils pouvaient se plaire dans le jeu de paume enfumé de
l'hôtel de Bourgogne ou de la rue Guénégaud : le triple
rang de marquis entassés sur la scène , la perruque de
Louis XIV ombrageant la tête d'Auguste, les talons
rouges aux pieds de Britannicus ne les épouvantaient pas r ■
il y avait de l'enthousiasme alors ; il y avait un public
qui se passionnait, qui riait, qui pleurait, qui éclatait en
huées ou en bravos : il y avait des joies, des désespoirs
d'artiste et de poète. L'art et la poésie ont fui nos salles
vastes et bien ornées, notre proscenium bien dégagé, nos
décorations et nos costumes si exacts et si parfaits. OrjH
donc, on vient d'ouvrir un nouveau théâtre , un nouveau ^
bazar, luie nouvelle boutique, si vous aimez mieux. Ce
théâtre , on l'a bâti dans une église : il restait quatre
murs d'église, on en a fait quatre murs de théâtre. De
L*ARTISTE.
^43
même qu'un théâtre est tout uniment pour nous un espace
ovale avec des rangs de loges et des banquettes , ime
église n'est autre chose qu'un bâtiment long et élevé,
avec deux morceaux de fer croisés sur le toit. L'église
ne servait plus ; on pouvait en faire indifféremment un
grenier a foin, une forge, une écurie, une remise; on
en a fait un théâtre , c'est bien ! Va donc pour un théâ-
tre, et que le sort lui soit favorable! Le comique de la
troupe s'habille dans le vestiaire du curé; la nef est
un parterre , le chœur un foyer d'actrices ; les bour-
geois y viennent avec leur femme et leur enfant vêtu
en artilleur , pour finir la journée du dimanche. — Le
nouveau théâtre , s'il vous plaît ? — Cloître Saint-
Benoît, "a l'ancienne église. — Et le bourgeois achète
son billet a la porte, 'a l'endroit où le bénitier fut jadis;
mais quant a l'eau bénite, il la dédaignerait, il la mé-
priserait, il s'en raillerait volontiers. Le bourgeois est
philosophe', éclairé , beau parleur , et il a souscrit an
Voltaire-Touquet : le bourgeois goûte fort l'avis d'abattre
Saint-Germain-l'Auxerrois. D'abord, cela ne sert h rien;
puis , les murs en sont vieux et gris , et le bourgeois n'ad-
mire rien tant que des murailles blanchies, vernies, lui-
santes : cela lui plaît a l'œil de même qu'un habit neuf ou
des souliers bien cirés : il fait peu de cas des statues go-
thiques mutilées par le temps comme des combattans par
une victoire; mais il est en extase devant les figures de
Curtius; il estime infiniment le carton-pierre, et le mar-
bre-poékilose lui scmbleune belle invention. Ainsi donc,
pour faire plaisir au bourgeois , que Saint-Germain soit
al)altu! A l'œuvre les pioches et les marteaux ! Nous au-
rons sur l'emplacement une gi'ande rue tirée au cordeau ,
avec des dépôts d'eau de Cologne de Jean-Marie Farina,
des magasins de rouenneries et des enseignes de tailleurs.
Tombe donc, pauvre église! Encore, dans ton malheur,
bienheureuse es-tu qu'ils t'abattent au lieu de le répa-
rer; car leurs réparations, leurs regrattages, leurs recré-
pissemens sont pires, s'il est possible, que des destructions
complètes. En attendant que cette œuvre-la soit consom-
mée, adieu, Saint-Benoît, fier de renfermer Claude Per-
rault. Saint Benoît déjà vieux il y a des siècles, et qui,
de temple païen , était devenu église chrétienne ! Par
une étrange vicissitude, te voila retourné a ta destination
primitive; d'église chrétienne, le voila redevenu temple
païen, conmie aurait dit un de ces pieux solitaires de
Port-Royal, dont les austères paroles faisaient presque un
damné du jeune auteur de Ut Théhaùle.
I^b Moins rigoristes, nous ne logeons chez Lucifer ni les
' 'comédiens ni les auteurs ; mais la religion des souvenirs
est-elle donc tout-a-fait morte? N'ont-elles plus un langage
qui se fasse comprendre "a nos âmes ces vieilles basiliques
où tant de générations se sont agenouillées? Chacune de
leurs dalles ne couvre-elle pas un tombeau? Chacune de
leurs pierres n'a-t-elle pas entendu les aveux de la péni-
tence et les sermens d'aimer prononcés "a la face de l'autel ?
Et ces images qui priaient, les mains jointes, couchées
sur un sépulcre, ces admirables sculptures où s'est jouée
la féconde et capricieuse imagination de quelque artiste
du moyen âge , grand homme dont le nom n'est pas
venu jusqu'à nous et que nous ne connaissons que par
ses œuvres, les arts ne leur donneront-ils pas un regret?
On a collé du plâtre sur l'antique façade avec ces mots ,
Théathe du Panthéon, en immenses caractères; les
morts, endormis sous leurs dalles, se sont réveillés aux re-
frains glapissans d'un orchestre de comédie; les saints, les
seigneurs , les abbés, ont été jetés pêle-mêle dans un four
a chaux , ou bien serviront de bornes au coin de la nie
voisine. Tiens , bon peuple parisien ! l'on t'a fait un non-
veau lieu de divertisssement poiu* tes jours de loisirs; et
tu serais bien ingrat de le négliger, car il coûte assez de
profanations , assez de belles choses détruites et de souve-
nirs abolis! Tiens, grand peuple parisien, peuple esprit
fort, peuple cuirassé de mots sonores et de belles maxi-
mes; on t'a donné des vaudet^illcs et des mélodrames;
on t'en donnera tous les jours pour rassasier ta faim; tu
auras au moins des spectacles a défaut du reste ; c'est la
moitié de ce qu'il fallait aux Romains de l'empire. Réjouis-
toi ! bondis d'allégresse ! Au lieu de celle masure dé-
laissée on venaient prier tes pères, tu as un théâtre tout
neuf éclairé par des quinquets; la, pour te plaire, on met
du rouge et du blanc ; l'on se pare de beaux habits en
clinqtiant et en oripeaux, l'on se farde et l'on se grime,
l'on rit et l'on pleure a volonté. « Malheur, » diront
quelques esprits chagrins, « malheur aux nations qui ne
croient plus au culte des ruines! » Nous ne sommes pas
de cet avis : tout est pour le mieux. Transformons nos
églises en théâtres, nos vieux châteaux en filatures, lais-
sons voler nos médailles , abandonnons les palais de nos
rois au marteau de la bande noire pour le plus grand
profit des beaux-arts ; c'est très-bien , c'est à merveille ;
dans un siècle ou deux, nous serons un peuple-castor,
un peuple sans vertus ni passions, sans amours ni haines,
un peuple tout a Yutile et au positif. El pour ce qui re-
garde l'église Saint-Benoît, un mot encore, et ce sera le
dernier : on en a fait un théâtre , voilà qui est ti'iste ,
voilà qui est déplorable, sans doute ; mais la profanation
pouvait être plus grande ; ne nous plaignons pas trop fort ;
rien n'empêchait de la livrer à l'abbé Chàtel.
Théodore Muret.
^^6
L'ARTISTE.
%tmt dramatique.
Les théâtres ne nous ont guère donné de nouveautés depuis
quinze jours. Pendant qu'à l'Opéra la Sylphide continue à atti-
rer le public sur les pas de mademoiselle Taglioui , un couple
rival menace sinon de ravir à la célèbre danseuse , au moins de
partager avec elle les applaudissemens des amateurs de la danse.
M. et madame Samengo Bnignoli , qui ont dansé un intermède
dans une représentation aux Italiens , ont déployé autant de
grâce , autant de légèreté que l'enchanteresse de l'Académie
royale de musique, dont l'administration s'empressera sans
doute de retenir ces deux talens parmi nous.
— Pour la représentation au bénéfice de mademoiselle Du-
pont, la comédie française nous a donné le Mari de la Veuve,
en un acte. Les bénins accès de jalousie d'un mari jaloux de l'a-
mant de sa nièce , et les quiproquos qui naissent de là forment
tout l'intérêt de cette pièce. Un dialogue fin, des traits d'es-
prit contenus, toutes choses auxquelles nous ne sommes plus
habitués, nous ont reportés à une époque dont la marche de
la littérature dramatique nous éloigne chaque jour. L'auteur a
gardé l'anonyme, malgré le succès de l'ouvrage.
— A la représentation de Lablache , nous avons entendu
\ Ajo nell'imbarazzo deDonizetti. Ce maître n'est pas destiné
à faire école ; son talent a un caractère de transition. Jamais il
ne paraît appelé à exciter un vif enthousiasme. Ce n'est pas
qu'il manque d'idées à lui j mais l'expression dramatique a peu
de profondeur , ce qui ne peut être compensé par tout le parti
qu'il sait tirer de l'orchestre. La nombreuse réunion qui se
pressait dans la salle Favart avait été amenée moins par l'at-
trait d'une première représentation ([ue par le désir de témoi-
gner sa reconnaissance au célèbre bouffe. Le talent de chanteui'
et de comédien que Lablache a déployé nous a bien récompensé
de notre empressement. Rubini et même madam e Tadolini ont
complété le plaisir de cette soirée dont on gardera le souvenir.
La clôture des Italiens a eu lieu jiar la Prova et il Pirata ;
l'admiration que nous font toujours éprouver Rubini et La-
blache a été malheureusement troublée par les regrets que
nous cause le départ de ce dernier.
— Avec le Courrier de la Malle, M. Prud'homme s'est
montré au Vaudeville en habit de voyageur , faisant preuve
en géographie de son discernement habituel , prêtant à rire avec
son imperturtable aplomb. Est-il besoin de dire que M. Prud'-
homme est toujours le même Henry Monnier , aussi comique ,
aussi spirituel que dans la Famille improvisée , mais ici ac-
compagné de la verve bruyante de Bernard-Léon qui repré-
sente le courrier.
La pièce a réussi sans opposition.
— Gontier dans le Serrurier, qui a réussi au Gymnase , est
aussi un mari jaloux, mais avec une nuance d'énergie naturelle
phez un artisan , et qu'il a heureusement rendue. Il s'agit dans
la pièce d'un fils qui a fait fortune et est devenu homme du
monde, comme il convient aux gens du peuple qui veulent
avoir l'honneur de paraître sur la scène du Gymnase.
— Il paraît que M. Scribe veut rompre entièrement avec
les traditionsde sa manière et de ses succès. Après Dix ans de la
vie d'une femme , dont malheureusement le succès l'encou-
ragera peut-être à persévérer dans la même voie , il a risqué
aux Variétés Y Apollon du réverbère. Il y a là-dedans un im-
broglio de commissaire , de commis amoureux et de doubles
lanternes, qui a pani très-peu plaisant , malgré les efforts de
Vernet dans un rôle d'allumeur. Que M. Scribe prenne garde ;
nous en viendrons à regretter le musc et le clinquant dont il
nous fatiguait au Gymnase.
— Les Momies ont fait une apparition aux Variétés pour
être enterrées le lendemain.
Dartctfô.
— Plusieurs statues ont été commandées pour la décoration
des Tuileries ; elles ont été distribuées ainsi qu'il suit : M. Pra-
dhier, un Phidias; M. Debay père, un Fénelon; M. Roman,
un Catonj M. Foyatier, un Cincinnatus; M. David, un Phi-
lopœmen ; M. Lemaire , un Thémistocle; M. Cortou , un soldat
Spartiate mourant; et M. Nanteuil , un Alexandre combattant.
ie Meurtre de la Vieille rue du Temple , roman his-
torique , obtient un grand succès.
Ce livre, d'une belle exécution typographique, et enrichi
d'une vignette par Tony Johannot et gravé par Porret, se
trouve chez Audin , quai des Auguslins , n° 2 8.
Dessin — Les Mendians, gravés par Prévost, d'après Cliarlet.
L'ARTISTE.
M7
I
I
l3mur-:Hrtô.
GALERIE DE Slf^BASTIEN ÉRARD.
Selon toute probabilité, il n'y aura pas de Salon
cette année. L'ajouruemeut annoncé par la circulaire de
M. le directeur des Musées royaux doit servir d'exorde a
une nouvelle plus précise, et définitive. On ne veut pas
décourager tous ceux qui s'étaient hâtés pour arriver a
temps. Après leur avoir fait espérer, de quinzaine en quin-
zaine, que le Louvre s'ouvrira pour eux en juinou enjuil-
let , on les trouvera tout disposés "a apprendre qu'ils ont
encore un an devant eux avant de montrer ce qu'ils ont
achevé. Depuis quelques jours, il est vrai, des persoiuies
qui se prétendent bien iufonnées parlent d'un Salon pour
le mois de septembre ; mais , pour notre part , nous n'en
croyons rien; et si cela était, nous trouverions l'époque
mal choisie : car, a supposer que l'épidémie quitte Paris
d'ici a quelques semaines , et la France dans ini mois ou
deux, quand l'oisiveté opulente ne sera plus retenue à la
ville par la crainte, et la nécessité d'avoir toujours sous la
main les secours d'un art éclairé , elle reprendra ses habi-
tudes de tous les ans; elle ira vivre dans les châteaux,
de promenades et de repos, et ménager 'pour l'hiver les
deux tiers de ses revenus. Au mois de septembre il n'y
aurait personne à Paris pour s'intéresser sérieusement a
une exposition de peinture. Nous trouvons donc très-
convenable et sage de remettre le Salon a l'année pro-
chaine ; non pas au moins que nos répugnances se fon-
dent sur l'inachèvement des ouvrages de fiaut stjle. ^ous
sommes de ceux qui trouvent dans Allan et Wilkie au-
tant d'élévation que dans une toile de vingt pieds, desti-
née à l'Hùtel -de-Ville ou au conseil d'élat; nous ne con-
cevons guère l'estimation géométrique de la gi-andeur et
de la dignité d'une composition pittoresque.
Quoi qu'il arrive, la vente prochaine de la galerie de
Sébastien Erard, annoncée pour le 25 avril a la galerieLe-
brun, avait attiré, la semaine dernière, un grand nom-
bre de curieux et d'amateurs. Quand les salons de la
Muette se sont ouverts , l'invasion du choléra n'avait pas
encore dépeuplé les spectacles et les fêtes ; l'exposition de
la galerie pouvait servir de préface à l'exposition an-
nuelle promise pour le i " mai 1 852. Il y avait la d'impor-
tantes études a faire pour ceux qui prennent l'art au sé-
rieux, et qui voient dans l'histoire de la peinture autre
chose qu'un catalogue de dates et de noms ; quelques vi-
sites a la Muette pouvaient avoir une immense utilité
lOMt m. ((* LIVRAISO».
pour la critique ofliciclle des peintres vivans, et aussi pour
les simples causeries de salon. Rapprochées, 'a quinze jours
d'intervalle, des visites an Louvre, elles auraient eu l'in-
contestable avantage de remettre le passé a sa place, de
le montrer dans son vrai jour, de faire comprendre enfin
qu'hier ne doit pas servir à calomnier aujourd'hui , mais à
l'interpréter; que l'histoire tout entière n'est que le com-
mentaire du présent; qu'ellen'a pas d'autre usage humain
et raisonnable.
Maintenant, pai- suite de la décision qui ajourne le Sa-
lon , la question est changée : une promenade "a la Muette
n'est plus qu'une affaire de curiosité. Vue de cette sorte,
la galerie de Sébastien Erard mérite encore une attention
particulière : c'est, a coup sûr, une des plus riches col-
lections d'Europe. Il y a la tel tableau de maître qui n'a
pas de rival a Berlin , à Londres ou a Paris ; il y a même
des noms éclatans et dignement représentés qui ne figu-
rent pas sur les livrets de notre Musée.
La vue extérieure d'une maison de plaisance par Hoh-
bema est un morceau achevé , un vrai diamant. A quel-
ques pas plus loin on rencontre un Claude Lorrain, su-
périeur selon nous à tous les ouvrages du même auteur
qui figurent dans la galerie des trois écoles. Les fonds
surtout sont peints avec une exquise simplicité. C'est le
plus beau paysage épique que j'aie jamais vu. On peut le
proposer hardiment , sinon comme modèle , du moins
comme enseignement, aux jeunes gens d'aujourd'hui qui
veulent renouveler le paysage.
Il y a des Ruysdael et des Téniers, égaux au moins, si
ce n'est supérieurs, a ceux que nous possédons. L^s deux
Poussin sont assurément d'une grande valeur; mais je
leur préfère les Salines du même auteur.
Je ne fais pas grand cas du Jules Romain. Je donne-
rais volontiers dix toiles pareilles pour la Circoncision.
La couleur est bleue et dure , selon l'usage ; mais ce dé-
faut n'est pas racheté, comme dans le chef-d'œuvre que je
viens de nommer, par l'étonnante pureté du dessin , par
la beauté harmonieuse des lignes et des groupes.
Il y a deux Rubens contre lesquels j'échangerais de
grand cœur la moitié de ceux que nous avons au Lou-
vre , une Sainte Famille et luie esquisse de très-petite
dimension. Sauf la robe de la vierge, que je n'aime pas,
tout le reste de la composition me paraît d'une irrépro-
chable beauté. Jésus et Joseph peuvent s'appeler des
chefs-d'œuvre. Jamais je n'ai mieux compris la supériorité
souveraine de Rubens. L'esquisse est une de ces mer-
veilles, trop rares pour l'éducation des artistes, qui mon-
trent le génie au moment où sa pensée, à moitié traduite,
n'a pas encore revêtu une forme définitive. Outre le
charme d'un bel et puissant ouvrage, on y trouve une
sorte de révélation , comme dans les pages ou Byron nous
41
as
L'ARTISTE.
raconte naïvement les poétiques impressions de son
voyage en Suisse , qui plus tard sont devenues Manfred.
Dans l'esquisse de Rubens on voit aussi quelle a été sa
première pensée , sa première volonté, on suit presque les
procédés de son inspiration.
Les Rembrandt sont nombreux et du meilleur choix
dans la galerie de Sébastien Erard. J'ai surtout distin-
gué le portrait à mi-corps de deux époux. Le velours et
le satin sont d'une vérité saisissante. Les deux têtes sont
modelées avec une finesse prodigieuse. Les mains peu-
vent se comparer pour l'élégance et la vie aux meil-
leures de Jean Goujon.
Nous ne voulons pas énumérer toutes les richesses de
la Muette; mais nous souhaitons que l'administration
arrive "a temps pour retenir en France quelques-uns de
ces bijoux. Depuis un an bientôt que le catalogue de la
galerie se distribue en Europe, les galeries anglaises et al-
lemandes doivent avoir trié, pour s'enrichir, les mor-
ceaux capitaux. Mais, puisqu'on n'achète pas de peinture
moderne cette année, ne serait-il pas sage d'appliquer a
l'acquisition des meilleures toiles que nous avons nom-
mées l'argent destiné a l'achat des ouvrages des peintres
vivans? Quel emploi plus convenable peut-on donner
aux fonds votés pour l'encouragement des arts ?
Cittf'raturf.
RAIMOND DU THIL.
Qui de vous a vu le Beaujolais ? qui de vous a par-
couru ses plaines hérissées de blé, ses coteaux couverts de
vignes, ses collines boisées, ses montagnes pierreuses et
désertes , royaume éternel des vents ? Connaissez-vous
Brouilly, Cheroubles, Lancié, Fleury, Cenves, Pru-
sillv et Vauxrenards avec son château ruiné. Eh ! dans
le vieux temps il était bel a voir , ce château du Thil ,
avec ses donjons crénelés , ses tourelles aiguës , ses pi-
gnons anguleux, son pont-levis tremblant sous sa double
chaîne, son toit d'ardoise aux reflets bleus et gris, son
portail blasonné , sa chapelle hérissée d'aiguilles et bi-
garrée de viti'aux , dans laquelle dix chevaliers armés de
toutes pièces dormaient un sommeil de pierre , couchés
sur leurs tombes. Au milieu d'eux , il était une place
vide, occupée par une étroite dalle de pierre; on y lisait
ces mots gravés en lettres de forme du treizième siècle :
Locus Raimondi hujus terrce domini àbsentis.
Raimond! c'est maintenant le nom d'une montagne
du Beaujolais , dont la tète chauve s'élève parmi ses sœurs
qui semblent se tenir par la main et former autour d'elle
une ronde immense. Combien de fois, dans ma jeunesse,
n'ai-je pas, par une belle matinée d'automne, gravi ses
flancs escarpés , fouillé dans sa gorge profonde , troublé
l'eau du ruisseau qui baigne ses pieds , ou arrêté ma
course sur sa cime. La, assis sur un quartier de roche ,
mon chapeau a mes pieds , j'essuyais la sueur qui coulait
de mon front et j'abandonnais ma chevelure blonde aux
caprices du vent. Il m'apportait quelquefois la volée ex-
pirante d'ime cloche sonnant \ Angélus, et cette voix me^
révélait un autre monde. Alors, silencieux et recueilli,
je laissais errer autour de moi mes regards émerveillés.
Partout spectacle magnifique, partout. A l'orient, la
Saône déroulant son cours étincelant au milieu des prai-
ries; au nord, la ville de Màcon avec les croix dorées de
ses églises et de son hôpital , qui , comme autant de doigts
levés, semblent indiquer le ciel ; "a l'occident, la montagne
de Prusilly avec son télégraphe , à la voix insaisissable et
mystérieuse ; puis le château du Thil , beau de souvenirs,
laid, horriblepar la mutilation des hommes plutôt que par
l'injure du temps : car ses fossés sont comblés , son pont-
levis arraché avec ses gonds, ses ogives déformées, sa
chapelle rasée; le lierre a la feuille couleur de bronze ta-
pisse ses murailles, et des bouquets d'herbe croissent dans
les blessures qu'on a faites a ses tours. Dans les vastes
cours, l'herbe croît à travers les pavés, les hirondelles
confient leurs nids aux machecoulis et aux barbacanes ,
et les corneilles centenaires , semblant se les rappeler , pa-
rodient le hennissement des destriers et le son du cor des
sentinelles.
i
L'on voit tout cela de la montagne de Raimond ; aussi j
y allais-je souvent. J'y restais quelquefois des heures
entières a la même place, en proie aux profondes et
hautes méditations que le spectacle qui m'était offert et
mon rapprochement du ciel m'inspiraient.
Quelquefois aussi , tiré de ma rêverie par mes folâ-
tres compagnons , j'en rompais le charme en partageant
L'ARTISTE.
ii9
leurs jeux ; mais ces jeux avaient quelque chose de grand
. comme ceux de la nature sur la montagne. Nous cour-
rions ainsi que de vieux chamois panni les rochers, ou,
réiuiissant nos efforts , nous soulevions leurs masses énor-
mes pour précipiter leur chute jusque dans la vallée de
Chenas, où elle ne s'arrêtait qu'après avoir broyé d'au-
tres rochers, terrassé des châtaigniers ondes chênes sé-
culaires, et tracé un sillon pareil "a l'ornière d'un char de
géant.
Sur le versant septentrional de la montagne, parmi
des pierres debout comme des souvenirs druidiques, il y
en avait une, autrefois grossièrement taillée, mais de-
puis noircie et écaillée par la flamme , verdie eu d'au-
tres endroits par les torrens de mars et fendue en deux.
En la soulevant , non sans peine , nous aperçûmes qu'elle
recouvrait un cadavre d'une taille colossale, ou du moins
dans le premier moment mon imagination me le fit voir
ainsi. Quelle frayeur ! Nous laissâmes retomber la pierre
, en arrière et nous nous enfuîmes précipitamment, comme
si le mort se fût levé et nous eût poursuivi pour punir la
violation de sa sépulture. Parvenus a quelque distance
de l'a , nous nous hasardâmes a tourner la tête ; ainsi
firent nos compagnons qui s'étaient précipités du côté
opposé; mais rien, absolument rien de nouveau, rien
d'effrayant. Comme devant, le frémissement du feuillage,
I la voix lointaine du ruisseau , glissant sur des cailloux ,
et le bourdonnement des mouches s' ébattant au soleil.
Alors ini peu plus rassurés, nous revînmes, serrés les
uns contre les autres, au point dont nous étions partis, et
nous contemplâmes avec une curiosité silencieuse et crain-
tive le cadavre qui gisait sans bière ni linceul. A sa poi-
trine renfoncée , a ses genoux développés et aplatis sur la
rotule, on voyait qu'il avait long-temps prié. Etait-ce pour
suivre une vocation on pour expier un crime ? Ce cada-
vre était-il celui d'un ermite, d'un chevalier, d'un vi-
lain, d'un traitant enrichi des sueurs des malheureux, puis
repentant, d'un assassin ou d'un assassiné? Dieu seul le
sait ; mais il avait à côté de lui une tête plus frêle et sans
corps.
Nous ne jouions plus , nous replaçâmes religieusement
la pierre dans l'état où nous l'avions trouvée, et nous
revînmes a Jiiliennas, dans un profond silence. C'est
qu'en effet la vue d'iui cadavre avait fait naîtrt dans
k nos âmes d'enfant un ordre d'idées qui nous était inconnu
' jusqu'alors ; nous avions bien vu des cimetières , mais ja-
mais plongé l'teil dans leurs entrailles.
Arrivés près le moulin àwjief, devant une maison de
simple apparence, mais propre et égayée parmi arbre
touffu qui penchait avec amour son front sur elle, comme
un aïeul sur de petits enfans qu'd a vu naître, nous
aperçûmes un vieillard qui se chaulTait au soleil. Il avait
un air grave et solennel et semblait méditer stir son ave-
nir, qui n'était plus de ce monde. Au reste il avait le
costume des paysans du Beaujolais, et c'en était un.
Quand nous fûmes a quelques pas de lui, il le\'a la tête,
et portant la main a son bonnet de laine, il nous salua.
Cependant des paroles erraient sur ses lèvres , il
hésitait ; mais bientôt : Oh ! mes jeunes messieurs , que
vous êtes pâles et différens de ce que je vous ai vus ce
matin ! Vous sautilliez, vous faisiez retentir l'écho de la
rivière de vos éclats de rire ; vous ne donnâtes pas seule-
ment un regard au vieux Philibert qui vous souhaitait le
bonjour, et maintenant on dirait que vous revenez d'un
enterrement.
Je pris la parole et je lui dis tout.
— Femme ! femme , s'écria le vieillard en se tournant
vers la porte , viens vite.
Et nous vîmes sortir de la maison une femme de haute
taille , Ja quenouille au côté et le fuseau en main. Elle
paraissait toucher "a la fin du siècle né avec elle , et sa
tête cependant se dressait avec vigueur sous le poids des
années qui y pesaient. Son visage , de la même coideur
que la terre qui l'attendait , était labouré de rides pro-
fondes, et ses yeux jaunes et morts ne révélaient plus au-
cune sensation. A sa maigreur, à ses doigts longs , dé-
charnés et gris , je crus voir le cadavre de la montagne ,
et un frisson courut le long de mes vertèbres.
— Femme, lui dit le vieillard, écoute ce qu'ont vu
ces jeunes messieurs.
Je répétai ma narration.
Quand j'eus fini , la femme se tourna vers le vieillard,
et lui dit :
— Ce cadavre, c'est celui de Raimond, le seigneur du
château du Thil , Raimond , dont l'ame est en enfer et
revient chaque nuit brûler sur la montagne , comme dit
la complainte.
— La complainte ! m'écriai-je vivement, quelle est-
elle ? Oh ! dites-la nous, je vous en prie.
La femme alors s'assit sur un arbre tombé de vieillesse,
débris sur débris, ses yeux s'animèrent d'un éclat singu-
lier, son visage se contracta d'exaltation, son fuseau tourna
avec rapidité dans ses doigts, et elle commenç-a d'une
voix cassée, basse et funèbre comme celle d'un vieux
moine psalmodiant au chœur (().
(t) CcUe complainte est telle qu'on peut se l'imaginer, naÏTe, tct-
beusc et interminable. La donner dans son patois ori(;inal, ce tertit
l'exposer "a nVtre pas comprise ; la traduire, ce serait l'afTaiblir. Je me
borne donc a rcnfcnacr dans un r(<cit tout les détails qu'elle conticDI.
-120
L'ARTISTE.
I.
Ecu d'or fascé d'une barre d'azur, au lion de gueules
passant en chef , éperons de chevalier , château avec
droit de haute et basse justice , vastes forêts , vilains à
foison, coffres pleins de deniers , jeunesse, beauté, haut
lignage, mille autres choses encore, messireRaimond avait
tout cela, et cependant il lui manquait une chose sans la-
quelle toutes les autres ne sont rien ; il n'avait pas encore
trouvé une femme dont le cœur fût en harmonie avec le
sien, une femme telle que son ame ardente et chevaleresque
la rêvait. Déjà il se désespérait, ne rencontrantpartoutque
laideur, coquetterie, froideur, avidité, légèreté ou sot-
tise , lorsqu'il lui prit envie d'aller, pour s'ébattre , chez
le sire de Chintré, le seul de ses voisins avec lequel il
n'avait eu jusqu'alors aucune relation. Il fit donc harna-
cher son palefroi , vêtit son plus riche surcot, et s'accou-
tra de son mieux, d'autant plus que la renommée lui avait
appris que le château où il allait renfermait un vase d'é-
lection , une perle de vertu et de beauté : et la renommée
cette fois n'avait pas menti ; car telle était Euriaut, la
fille unique de noble et puissant seigneur messire Hu-
gues de Chintré. Raimond se mit donc en route , le fau-
con sur le poing et en fredonnant une chanson. Chante,
chante , Raimond 1 il en est temps encore ! quand tu re-
passeras sur cette route , tu ne chanteras plus.
Arrivé a Chintré , Raimond fut bien reçu par messire
Hugues et sa fille , qui se félicitèrent d'avoir désormais a
compter parmi leurs amis un hôte d'un tel renom, et lui
prodiguèrent toutes sortes de soins. Quant "a Raimond ,
il s'inclina en balbutiant quelques paroles de modestie et
de remerciement , rougit et pâlit tour a tour: il venait
d'être blessé au cœur. Quelque grande que fût l'idée qu'il
s'était faite de la beauté d'Euriaut , il était encore resté
au-dessous de la réalité. Belle Aude , amie de Rolland ,
Yseultla blonde, Geniève , dame de Fayel, si les poètes
qui ont chanté votre beauté eussent pu voir Euriaut , ils
eussent calqué la description de vos charmes sur le por-
trait de la damoiselle de Chintré, ou, pour parler avec
plus de vérité , il eussent reconnu l'insuffisance de leiu"
talent pour le reproduire.
Raimond trouva aussi dans son hôte un vieillard
exempt de la plupart des infirmités physiques ou morales
qui accompagnent ordinairement un sexagénaire. En effet,
a la vigueur et a la force de l'âge mûr, il joignait toutes
les qualités qui sont l'apanage d'un chevalier accompli et ^
d'un baron de haut lignage. Aussi les huit jours pen- I
dant lesquels Raimond séjourna à Chintré s'écoulèrent-
ils rapidement au milieu des fêtes et des plaisirs de toute _
espèce. ■
Le neuvième jour, Raimond prit congé de messire Hu-
gues et d'Euriaut et se mit en route pour retourner à son
château du Thil; chemin faisant, son écuyer remarqua
avec surprise que son seigneur ne sonnait mot, qu'il était
plongé dans une méditation profonde comme un trouvère
qui rime un sujet nouvellement éclos de son imaginative.
Raimond avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine , et ses
yeux insoucieux du printemps et de ses merveilles ne se
détournaient que pour se porter en arrière sur le château
de Chintré : c'est qu'il y avait laissé son cœur.
Arrivé "a Vauxrenards, il ne perdit pas un instant et
manda son clerc :
— Maître , lui dit- il , allez demain au point du jour
chez messire Hugues de Chintré , et requerez-le qu'il lui
plaise de m'octroyer sa fille Euriaut en mariage.
Le clerc partit donc le lendemain et revint le jour sui-
vant, il apportait avec lui deux lettres: l'une, du sire de
Chintré , exprimait le regret qu'avait ce baron de ne pou-
voir accorder sa fille a messire Raimond , attendu que
messire Imbcrt de Beaujeu en avait déjà fait la demande
et avait été favorablement accueilli ; quant k l'autre, telle
était sa teneur :
« A haut et très-puissant seigneur, messireRaimond ,
seigneur du Thil et autres lieux , Euriaut damoiselle de
Chintré rend très-humble salut.
>) Lorsque votremessager fit part de votre demandea mon
très-honoré père, j'étais la, j'entendis sa réponse, et elle
devait être telle , car je suis promise a messire Irabert ;
mais puisqu'il en est ainsi, je vous dirai tout, persuadée
que vous ne préjugerez pas mal de moi. Je vous aime, mes-
sire, et n'ai jamais aimé que vous. Si j'ai paru accéder aux
vœux de messire Imbert, c'était par obéissance aux ordres
de mon père jaloux de rehausser par ce mariage l'éclat de
sa maison ; mais a présent mon parti est pris , je veux faire
si bien qu'avant peu je serai ou votre épouse ou celle de
Jésus-Christ. »
L'ARTISTE.
i^i
Raitnoud était encore sous le coup des sensations di-
verses que cette lettre avait produites eu lui , lorsqu'on lui
annonça l'arrivée d'un ménétrier.
— Qu'il entre, dit-il, et qu'on l'amène ici sans tarder
un seul instant.
Le ménétrier parut.
— Maître, lui dit Raimond, si tu as faim ou soif, de-
mande tout ce que tu voudras, tu l'auras sur-le-champ;
mais au nom de Dieu fais vite, puis prends le meilleur
cheval de mes écuries et ne cesse de chevaucher jusqu'à
ce que tu sois arrivé î» Chintré. La tu te présenteras au
château , sous prétexte d'exercer ton gai savoir, et tu re-
mettras en cachette "a la demoiselle de Chintré la lettre
que je te vais donner. Si tu as une réponse, tu me l'appor-
teras incontinent. Voila un à-compte de ce qui te re-
viendra pour tes bons services.
Le ménétrier prit l'argent et regarda. Vertubleu quel
à-compte! il y aurait eu de quoi fonder une messe perpé-
tuelle dans une cathédrale ; aussi n'eut-il ni faim ni soif,
il salua messire Raimond avec reconnaissance et se nn't
aux champs plein de joie en pensant à la récompense qui
l'attendait an retour.
Le ménétrier arriva bien à propos. Le sire de Chintré
avait en ce moment môme la visite de messire Imbert et
d'une foule d'autres barons qu'il s'occupait de déduire de
son mieux. 11 reçut gracieusement le chanteur , recom-
manda à sa tille de veiller à ce que rien ne lui manquât,
et s'empressa de retourner auprès de ses hôtes. Le méné-
trier alors ouvrant son escarcelle en tira la lettre de messire
Raimond et la présenta a Euriaut, qui la prit en tremblant
et la lut avec rapidité. Entendant quelque bruit , elle se
retourna et aperçut messire Imbert ; elle cacha alors le
papier dans son sein et voulut se retirer, mais celui-ci
t retenant par le bras :
— Damoiselle , vous lisiez une lettre?
— Oh ! rien, absolument rien, messire.
— Vous lisiez une lettre, damoiselle, reprit messire
hert, les termes où nous en sommes me donnent le
droit de vous demander, d'exiger de vous qu'elle me soit
montrée.
Euriaut , par un mouvement décidé , lui donne la let-
tre. Messire hubcrt la lut; plus il avançait, plus son front
devenait sombre et son visage pâle; mais bientôt il sem-
bla rentrer ilans sou assiette habituelle , et laissant brus-
quement Euriaut, il rentra dans la grande salle où tous
les conviés étaient réunis.
I^B — Messire , dit-il an sire de Chintré , grand merci pour
^Pkus les bons traitcmcus que j'ai éprouvés de vous ; cepen-
dant ne \ ous étonnez pas si je ne reparais plus désormais
dans votre château. Lisez ceci , vous en saurez la cause.
En même temps il tendit la lettre à messire Hugues,
salua tout le mondeetse rendit dans la cour, d'où son che-
val en un moment harnaché l'emporta a Bcaujeu eu quel-
ques heures.
Pendant ce temps-la le ménétrier avait vidé la place,
peu curieux de savoir quelle récompense lui destinait le
sire de Chintré.
Huit jours après, l'on apprit que messire Imbert avait
épousé une dame de haut lignage.
Un mois après , Raimond alla îi l'autel avec Euriaut ;
car après tout c'était bien là où il avait fallu en venir.
Menaces, prières, privations , tout avait été mis en usage
par messire Hugues pour faire renoncer la jeune damoi-
selle à son amour, mais tout avait été inutile, et Euriaut,
depuis le premier jusqu'au dernier moment, avait persisté
à déclarer à son père qu'elle n'épouserait que Raimond ,
ou qu'elle irait s'enfermer dans un cloître. Or, jeter au
cloître une fille unique etbelle, c'eût été grand dommage :
le sire de Chintré le sentit et il se décida enfin à unir les
deux amans.
Si vous désiriez connaître le détail des fêtes et divertis-
semens qui eurent lieu à l'occasion de ce mariage , il me
serait facile de vous satisfaire. Qu'il vous suffise cepen-
dant de savoir que rien ne manqua à sa solennité, et
qu'une foule de barons , de châtelains , de chevaliers et
de dames s'y livrèrent pendant huit jours aux plaisirs des
tournois, de la danse, delà musique et delà bonne chère.
Quand tous les conviés eurent pris congé des nouveaux
époux , c'est alors qu'ils furent heureux de ce bonheur
qu'aucune expression ne pourrait rendre. Raimond n'a-
vait jamais en que deux passions, jamais que de l'amour
pour Euriaut et pour la chasse , et maintenant il pouvait
s'y livrer tout à son aise ; aussi leur partageait-ii son
temps, et l'unie délassait de l'autre , si toutefois l'amour
d'une femme aimante et aimée peut jamais lasser. Oh !
j'envie sou bonheur, quand je me le représente revenant
des forêts , haletant , couvert de sueur et de poussière.
Son épouse le reçoit à la porte du château , cherche sou
i-egard, sollicite un baiser, s'informe du succès de sa
chasse et s'empresse de le dépouiller de ses gants et de ses
armes; puis il entre, il monte dans son appartement, s'as-
sied et enlace silencieusement ses bras autour de la taille
d'Euriaut, qui debout devant lui promène en souriant ses
mains d'enfant dans les cheveux noirs de son époux, dé-
truit la forme capricieuse qu'elle leur a donnée pour lui
en substituer une autre plus capricieuse encore , et les
écarte du fiont pour l'elïleurer de ses lèvres ; puis Rai-
mond se lève, la saisit dans ses bras... Euriaut feint de
résister. . . Après cela que peut-on désirer de plus ?
I
L'ARTISTE.
Cependant Raimond commença a s'apercevoir que sa
jeune épouse n'avait pas cette égalité d'humeiu: si néces-
saire en mariage; mais il l'excusait et s'en réjouissait
même, en songeant que sa grossesse , qui ne devait pas
tarder a se déclarer, en était la cause; et il s'appliquait
à prévenir ou tout au moins a satisfaire ses moindres
désirs.
Un matin , messire Raimond se préparait a partir pour
lâchasse; la cour était pleine de destriers qui creusaient le
sol , mâchaient leurs freins avec impatience , secouaient la
tête ou hennissaient. Parmi la foule des sergens qui s'y
trouvaient , les uns essayaient quelques sons sur leurs
cors, d'autres interrogeaient le tranchant de leurs épieux,
d'autres enfin faisaient sortir les chiens de leurs loges et
les accouplaient ; en même temps le fauconnier chape-
ronnait ses oiseaux , leur parlait et les frappait du doigt
lorsqu'ils se montraient rebelles ; mais quand messire Rai-
mond parut , tous montèrent en selle et se mirent en or-
dre potu défiler sur le pont. Le sire du Thil promena
rapidement son regard sur cette troupe ; il semblait y
chercher quelqu'un.
— Eh bien ! s'écria-t-il , où donc est Thibaud? Qui de
vous a vu mon écuyer ? le coquin va-t-il encore nous
faire attendre ?
— Messire , dit l'un des varlets , Thibaud , votre écuyer,
m'a dit au lever qu'il ne peut , pom- cause d'indisposi-
tion, vous suivre a. la chasse ; il vous prie donc de l'ex-
cuser , et de le dispenser de son service pour aujourd'hui.
Messire Raimond fronça le sourcil ;
— Cela arrive trop souvent , s'écria-t-il. Descend de
ton roussin, Jehan, et va dire a Thibaud que, s'il se
refuse a venir avec moi , il se prépare a quitter le château
avant la fin du jour.
Jehan monta dans une des tours, et il en descendit quel-
ques instans après suivi de l'écuyer. Ce dernier fut ac-
cueilli par le regard sévère de sou maître, et par des sou-
rires d'incrédulité de la part des autres : en effet , son
visage vermeil et fleuri, ses yeux vifs et brillaus, repous-
saient toute idée de maladie ou de malaise quelconque.
— Hé! maître Thibaud, lui dit messire Raimond, de
quel genre est votre mal ? il m'est avis que vous avez un
violent accès de couardise. Par saint Lâche, votre patron,
vous devriez remplacer l'épée , que je vois a votre côté ,
par une quenouille , et travailler avec Euriaut , votre
dame.
Et les autres de rire encore plus fort. Thibaud ne ré-
pondit rien , et prit place a côté de son maître en tête du
cortège. Le pont s'était abaissé, et déjà messire Raimond
s'avançait pour le passer, lorsqu'une des chambrières de
son épouse accourut vers lui :
I
I
— Messire , lui dit-elle , madame Euriaut vous prie
que vous l'attendiez ; elle veut goûter avec vous du plai-
sir de la chasse.
— Très-bien , répondit messire Raimond avec un air
de satisfaction , nous l'attendrons tant qu'il lui plaira ;
cependant je vais faire harnacher son palefroi.
Bientôt Euriaut parut. Messire Raimond s'avança vers
elle , et, l'enlevant dans ses bras, il la plaça sur sa mon-
ture , puis les chasseurs se mirent aux champs.
La chasse ne fut pas heureuse. Messire Raimond et
ses gens parcoururent successivement Cenves, la Grange-
du-Bois , Prusilly, Lesne et Saint-Veran ; et a peine ,
dans toute cette étendue , aperçurent- ils quelque gibier
qu'ils ne purent atteindre. Chagrin et excédé de fatigue,
il allait retourner au château, lorsqu'Euriaut l'arrêta.
— Cher sire, lui dit-elle, vous vous rebutez déjà? Il est
certes trop tôt pour vous en retourner ; et puis , vous
l'avouerai-je ? je brûle du désir irrésistible de manger de
votre chasse. Si ce désir n'est satisfait , je serai malade ,
je vous le jure. Ne pourriez-vous encore chercher?
— Allons ! dit messire Raimond d'un air résigné a ses
gens assis sur l'herbe , et saint Hubert nous soit en aide !
Puis s'adressant à Euriaut :
— Douce amie, vous êtes trop fatiguée pour nous
suivre ; attendez-nous ici en la compagnie de Thibaud ,
qui ne demande pas mieux que de se reposer. Avant
deux heures nous reviendrons ici , et il faut espérer que
ce ne sera pas les mains vides.
Et sans ajouter un mot de plus, il piqua des deux et s'é-
lança a travers les bois avec sa suite ; mais d'abord pas
plus de gibier que devant. Enfin ses chiens levèrent un
sanglier qui s'enfuit avec la rapidité de la foudre dans les
ravins dont la pente était hérissée de rochers. Messire
Raimond n'hésita pas un seul moment "a l'y suivre , au
risque de roulerjusqu'au fond ; mais il était décidé a s'ex-
poser a tout plutôt que de revenir vers Euriaut sans lui
apporter la venaison qu'elle paraissait désirer avec tant
d'ardeur.
Forcé jusque dans ses derniers retranchemens , le san-
glier fit bonne contenance ; il reçut sur ses défenses tous
les chiens qui s'élancèrent sur lui, puis les rejeta sans vie
au loin . Enfin messire Raimond l'atteignit a la jointure
de l'épaule, l'abattit, et les autres l'achevèrent. Le san-
glier fut placé sur un cheval qui devait marcher un peu
en arrière des chasseurs, afin que messire Raimond pût,
comme il en avait l'intention, ménager une surprise à
Euriaut. Car il voulait se présenter devant elle, l'air
abattu et chagrin; puis quand elle ferait éclater le dépit
de voir son désir déçu , l'embrasser et lui montrer le che- -
L'ARTISTE.
i25
m
val ployant sous sa charge. Oh ! il se promettait beaucoup
de plaisir !
Et il avançait vers le lieu où il l'avait laissée , il avan-
çait par une route égale et en droite ligne; mais bien que
peu éloigné , il n'apercevait personne ; il avançait tou-
jours , mais il ne découvrait encore personne.
, .—Ils sont sans doute assis sous la feuillée, se dit mes-
sire Rainiond, comme pour se tranquilliser ; mais le jeu
de ses éperons et la pâleur de son visage témoignaient as-
sez de son anxiété.
Il arriva enfin au lieu où il s'attendait k retrouver Eu-
riaut et Thibaut, il le reconnut parfaitement , et fit même
remarquer a ses gens la place au pied d'un chêne où
Euriaut s'était assise, séjour de peu d'instans , dont
l'herbe affaissée gardait encore le souvenir; mais je vous
le répète, personne, personne.
— Ils se seront ennuyés de nous attendre ici, dit mes-
sire Raimond d'un air qu'il tâchait de rendre calme , et
auront repris la route du château.
Et il s'élançait sur cette route.
Ils n'étaient pas revenus au château.
Le pont se baissa de nouveau, et messire Raimond
d'une part se mit en quête avec ses gens; de l'autre, les
vilains du fief parcoururent les forêts en tous sens à la
lueur des torches , car la nuit était venue.
Mais personne , personne.
Huit jours après, messire Raimond rentra dans sonma-
uoir, le cœur rongé de douleur et d'horribles soupçons.
Il était tellement défigiué parla fatigue et l'insomnie, que
sa propre mère ( si la noble dame eût encore été de ce
monde) n'aurait pu le recoiuialtre. Il avait parcouru tou-
tes les routes et tout le voisinage a cinq lieues à la ronde,
interrogé tous ,les habitans ; mais nul n'avait vu ni la
(lame ni l'écuyer.
Messire Raimond alors ne perdit ni la vie ni la raison,
il eût été trop henreux ; il attendit
Peu de temps après, un inconnu se présenta au château;
il demanda a parler à messire Raimond en particulier ,
puis se retira. Le sire du Thil le suivit de près dans la
cour; il avait l'air égaré, il fit signe qu'on sellât son des-
trier, le monta, ne répondit rien aux regards de ses
hommes d'armes étonnés de son silence. Prêt a passer le
pont, qui sur un nouveau signe de sa main s'était abaissé,
il se tourna vers eux :
Adieu! adieu! s'écria-t-il d'une voix étouffée; et
il laissa tomber sa tête sur sa poitrine pour cacher la vue
d'tm ruisseau de larmes.
Depuis il n'est plus revenu.
n.
Environ cinq ans après, un samedi, vers le coucher du
soleil , un prêtre confessait , dans l'église du moùtier de
Clugny , tous ceux qui se présentaient a lui. Quoique
jeune encore, son visage était flétri et sillonné de rides
profondes , ses yeux caves et éteints étaient immobiles, et
sa tête chauve et osseuse se penchait vers la terre. Voyant
la nuit déjà proche et l'église déserte, il allait se retirer
lorsque tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, etime
femme échevelée, les pieds nus, vint tomber à ses genoux.
Elle était haletante de fatigue et de douleur.
— Mon père, dit-elle enfin avec effort et après un
moment de silence, au nom de celui qui mourut pour nous
sur la croix, écoutez-moi en confession; j'ai la un poids
qui m'étouffe.
Et sa main raide et tremblante montrait son cœur qui
battait a rompre sa poitrine.
— Ma fille , répondit le prêtre d'un voix lente et na-
vrée, il est bien tard ; ne sauriez-vous attendre jusqu'à
demain ?
— Non ! non! par tous les saints de cette église dont
les regards flamboyans me brûlent ! A présent même , ou
sinon je meurs a vos pieds !
— Je vous écoute, dit le prêtre attendri et effrayé tout
k la fois. La femme alors commença.
— Mon père était de haut lignage. A l'âge de seize an?
il me maria a un baron qui m'avaitderaandée, et a qui j'a-
vais promis un amour éternel. Bons traitemens, soins em-
pressés , douces paroles , plaisirs de toute espèce , mon
époux me prodiguait tout , et cependant je le trahis ; je
le trahis pour m' envelopper dans le crime avec celui qu'il
avait élevé, qu'il nourrissait, qu'il logeait dans son châ-
teau , et a qui , en dernier lieu , il m'avait confiée. Car
un jour que mou époux , excédé de fatigue , avait re-
cueilli un reste de force pour chercher a satisfaire a un de
mes désirs , mon séducteur profita de son absence pour
m'entraîner dans sa fuite , qui ne s'arrêta qu'au milieu
d'une troupe de voleurs; car, pris par eux, nous ne
fûmes épargnés qu'à la condition de nous associer a leurs
crimes. Nous acceptâmes, car rien ne nous coûtait alors.
C'est de là que mon compagnon , pour faire cesser des
perquisitions qui l'inquiétaient et pour colorer son ingra-
titude et sa félonie d'un prétexte quelconque, envoya à
mon époux un émissaire déguisé qui annonça que mon
enlèvement n'avait pour cause que le désir de se venger
des paroles humiliantes que messire Raimond lui avait
adressées le matin même de l'événement, et que ma mort
en avait été la suite. Ce messager ajouta que , passant sur
I
-12-4
L'ARTISTE.
la route de Mâcon a la Maison-Blanche, il avait été arrêté
par un homme armé, lui sans armes, et qu'il avait juré
sur la croix d'aller chez mon époux lui rapporter tout
cela , moyennant quoi il avait été exempt de tout mau-
vais traitement. Le stratagème fit son effet , et nous ap-
prîmes peu après que mou père était mort de douleur, mon
nom sur les lèvres , et que mon époux avait disparu sans
que nul sût ce qu'il était devenu. Tout cela me toucha
peu.
A ces mots le prêtre s'agita convulsivement sur son
siège ; la femme n'y fit pas attention, et continua :
Depuis j'ai vécu une vie de sang , de débauche et de
misère dont je ne pourrais donner le détail; car mon cœur
se révolte a son souvenir.
Un jour la bande sortit pour une expédition impor-
tante ; mais elle ne rentra pas. J'attendis toute la nuit et
tout le jour suivant dans le repaire ; mais aucun d'eux ne
reparut. Alors, hors de moi, je pris ma course au hasard.
Mes habits se déchiraient, ma chaussure s'en allait par
pièces ; les passans s'arrêtaient pour me regarder , me
croyant folle; et j'allais toujours. Enfin j'arrivai dans
cette ville, et surla grande place. ..je vis. ..ah!... quoi?...
Thibaud... lui... accroché au gibet. Votre église était tout
près Me voila.
Parjure, meurtrière de mon père, et de mon époux
peut-être, adultère, souillée de tous les crimes, Dieu
pourra-t-il me pardonner ? y aura-t-il un cloître ouvert
pour moi ?
— Dieu peut tout, dit le prêtre d'une voix étranglée,
et si basse que je ne sais si la femme put l'entendre , et
il lui donna l'absolution.
Puis il se leva, le prêtre; il était pourpre, ses yeux
lançaient des éclairs, et sa voix maintenant éclatait comme
celle d'une trompette :
— Mais si Dieu vous pardonne, s'écria-t-il , je ne vous
pardonne pas, moi.
La femme reconnut la voix ; elle tomba raide en pous-
sant lui soupir : ce fut le dernier.
Le prêtre la considéra avec un sourire d'amertume
et de vengeance satisfaite, puis il sortit pour voir le
pendu. Il y était bien; tout était pour le mieux.
Il remonta dans sa cellule , s'habilla pour le voyage , et
quitta Clngny; mais le lendemain il revint pendant la
nuit. En traversant le cimetière , il vit une fosse fraîche-
ment recouverte. Une idée effroyable le saisit, il s'y aban-
donna. Aidé d'une planche de cercueil, il creusa la fosse
et aperçut le cadavre de sa femme. C'est ce qu'il cher-
chait. Il lui coupa la tête , l'enveloppa soigneusement ,
laissant le reste aux chiens et aux commentaires des pas-
sans ; puis avec sa proie il s'enfuit loin , bien loin , jus-
que sur la montagne d'où il pouvait apercevoir le château
du Thil , le sien.
Il y vécut encore dix ans, et fut un jour trouvé mort,
le visage sur la tête d'Euriaut , que le temps avait dé-
pouillée. Il fut enterré avec elle.
Et maintenant on voit chaque soir , parmi les feux que
les berge^-s allument sur la montagne, une flamme bleue
comme celle du soufre ; elle brûle sans l'assistance de per-
sonne sur la tombe de Raimond, et cependant on entend
des soupirs et des gémissemens mêlés au murmure du
misseau.
FnAMciSQUE Michel.
îleDUf Bramatiqur.
THEATRE DU PANTHÉON.
t./fÛ>eMMMMéceif, ^Jrame en -veM e/- en ana laoïeatuc ,
PAS M.^LESGCILLOII.
Ne cherchez point ici l'œuvre immense et fantastique de
Goethe : M. Lesguillon n'a pas eu la prétention de la transpor-
ter sur notre scène : il a pris au poète allemand son diable, son
Faust, sa Marguerite, son Valentin; il a pris du moins leur
nom ; mais de ces quatre personnages , c'est Mephistophc'lès
qu'il a choisi pour le caresser, pour le soigner avec une ten-
dresse toute particulière. Il en a fait son Mephistophc'lès à lui;
un diable ironique et railleur , aiguisant sur tous et sur tout des
mc'cliancetcs presque toujours mordantes et spirituelles : Me'-
pliistophc'lès a e'tc' pour M. licsguillon un prétexte, un cadre
satirique , une statue de Pasquin où il a collé ses c'pigrammes.
Malgré la composition un peu plébéienne d'un auditoire pour
(]ui la poésie paraissait un langage inaccoutumé , l'ouvrage a
obtenu beaucoup de succès. Nous avons remarqué un acteur
nommé Barret , qui n'a pas mal joué le rôle du diable. Quel-
ques vers sur la mort toute récente de Goethe, et dont M. Les-
guillon est aussi l'auteur, avaient précédé la pièce nouvelle:
on les a fort applaudis sous le double rapport de leur mérite et
de leur à-propos.
— Un Duel sous Richelieu a obtenu un succès éclatant au
Vaudeville ; nous en rendrons compte dans la prochaine livrai-
son. Le portrait de Voinys dans cette pièce , joint au numéro
de ce jour, est dû au crayon facile et spirituel de M. Menut,
jeune artiste dont nous avons déjà donné plusieurs dessins , en-
tre autres celui intitulé Autrefois marchande de modes, su
lequel son nom avait été omis par oubU.
! L'écolier de Cluny, par Ach. Dcvéria.
Volnys , par Menct.
L'ARTISTE.
125
AVIS.
Notre intention , on le sait , en fondant Wdrtisie, a été
une libre tribune a toutes les opinions. Toutes les fois
qu'un article est signé, nous n'entendons pas en assumer
la responsabilité. Nous permettons l'attaque , mais sans
interdire la défense. Si l'on trouve le morceau suivant un
peu âpre dans la forme, nous accueillerons volontiers
toutes les réfutations motivées qu'on voudra bien nous
adresser. D'ailleurs il n'est peut-être pas inutile, dans un
temps de banale et universelle indulgence, d'entendre
quelquefois une critique sévère et hardie , qui ne fait ac-
ception, pour exprimer franchement sa pensée, ni de ses
amitiés, ni de ses relations de salon. Un tel délit, si c'en
est un, est largement compensé tous les jours par les ap-
probations complaisantes dont les journaux ne se font pas
faute.
Le directeur de V artiste.
I3mur-:3lrte.
LES STATUES DES TUILERIES.
On sait maintenant à quoi s'en tenir sur le bon goût
de M. Fontaine : il ne peut plus couper court aux
interpellations qu'on lui adresse en priant qu'on at-
tende. Son génie et sa verve n'ont rencontré aucun
obstacle sur la route; car nous avons trop de mo-
destie et de bon sens pour honorer d'un pareil nom
les réclamations sérieuses que nous ne lui avons pas mé-
nagées depuis plus d'un an : et s'il n'a pas réalisé les pro-
jets que nous avons annoncés d'abord, et que nous persis-
tons à croire très-réels , a coup sûr ce n'a pas été par
déférence pour nos avis qu'il méprise , mais bien parce
que sa fantaisie a pris à l'improviste une autre décision.
S'il n'a pas construit, dans la cour du Carrousel ou dans
dans le jardin des Tuileries, les galeries et les pavillons
dont nous avions parlé sur bonnes informations , n'allez
pas croire au moins qu'il ait reculé devant la profusion de
telles dépenses , qu'il ait rougi à l'espérance du barba-
risme qu'il allait commettre. Rien de cela ! il se soucie
de l'histoire de l'art , comme si elle n'avait jamais été.
N'allez pas lui parler de la maison de Moret , du château
de Gaillon, des majestueuses cathédrales de Reims, de
Chartres ou de Strasbourg, il vous traitera comme un
écolier ignorant , et ne daignera pas même vous répon-
dre. Tant qu'il restera dans Paris une rue qui ne ressem-
ble pas aux rues de Rivoli et de Castiglione, tant qu'il
TOME m. iV LIVRAJSOR.
n'aura pas fait toute la ville à son image, il refusera de
se reposer. L'or ne lui eût pas manqué pour accomplir le
crime de lèse-architecture que nous avions prédit ; sa
conscience d'artiste, si toutefois il a jamais pu légitime-
ment prétendre "a d'autres titres qu'à celui d'ouvrier, eût
lait bon marché vraiment d'une aigre et criarde disso-
nance. Qne lui importe après tout que Louis XIV rime
assez mal avec Catherine de Médicis, que Philibert De-
lorme et Lenôlre ne soient pas nés a la même heure ? il
s'inquiète bien d'aussi misérables vétilles !
Il a terminé liijrement ses parterres et ses fossés. 11 a
bien voulu , et il faut l'en remercier , abattre les palissa-
des qui nous masquaient son chef-d'œuvre, avant d'avoir
donné le dernier coup de râteau. C'est une grande et
noble générosité, une hardiesse qui l'honore.
11 a respecté notre impatience. Mais notre attente
a-t-elle trompée ?
Mon Dieu ! non : je lui pardonnerais de grand cœur ses
fossés et ses parterres, ses plates-bandes et ses plantations,
s'il n'eût porté une main sacrilège sur les statues qui étaient
bien à leur place , et qui a présent sont devenues inintel-
ligibles. J'aurais peut-être consenti "a ne pas lui deman-
der compte des gracieuses figures de Coustou et de ses
élèves, qui gardent encore a peu près la disposition et
l'ordonnance qu'elles avaient, pour peu qu'on veuille
bien oublier la distance qui les sépare du château. J'au-
rais passé outre pour ce délit véniel. Mais toucher au
Laocoon, et le placer de telle sorte qu'il devient invi-
sible ! montrer aux promeneurs qui arrivent par le pont
Royal le dos d'un groupe destiné à n'être vu que de
face, présenter à ceux qui s'avancent vers le château,
le bras gauche d'un bronze qui pour se comprendre et
s'admirer, a besoin impérieusement de découper sa sil-
houette sur l'azur du ciel ! essayer et prétendre ce que
l'ignorance d'un enfant regarderait comme une folie,
essayer de détacher les lignes du Laocoon sur un fond de
papier gris , sur les pierres du château ! voilà ce qui est
impardonnable.
Comme si les écoliers ne savaient pas tous que les
bronzes et les marbres ne peuvent pas être confondus im-
punément! comme s'il n'était pas trivialement évident
que les bronzes veulent une liunière libre et diffuse, et
que les marbres seuls peuvent dessiner leur blancheur
éclatante sur un fond de pierre.
Et pour insulter plus ouvertement aux lois les plus
simples du goût et du bon sens , on a pris les deux gra-
cieuses statues qui figuraient si bien dans l'hémicvcle du
quinconce, et on les a mises dans les nouveaux parterres,
entre un vase et un groupe. Si bien que maintenant tout
est pêle-mêle comme dans l'arrière-boutique d'un brocan-
teur. Les meubles et les armures sont mieux rangés dans
^26
L'ARTISTE.
le magasin de M. Montfort que les statues aux Tuileries.
Et qu'a~t-on placé en regard du Laocoonl rien de mieux,
rien de pire que le dernier méfait de M. Bosio, ce héros
matamore qui fait la roue si incroyablement, et qui aurait
des crampes a crier s'il n'avait le bonheur d'être en
bronze. Hercule doit être bien confus , ou Laocoon
bien humilié.
Et que dire des statues nouvelles qu'on a placées aux
ïin'leries, pour nous dédommager des houleuses dévas-
tations que nos remontrances n'ont pu arrêter? la critique
peut-elle descendre jusqu'à l'analyse du Spartacus de
M. Foyatier, du Laboureur de M. Lemaire? De pareilles
œuvres ne méritent ni blâme ni approbation. A te pro-
pos , il n'y a qu'une chose convenable "a publier , quoi-
que triste et désolante. Il faut malheureusement recon-
naître qu'en -I8i7, 1851 et 1852, \e Spartacus a obtenu
un succès scandaleux. Le public juge la sculpture plus
mal encore que tout le reste. En présence du marbre ou
du bronze , il débite des naïvetés bien autrement singu-
lières que devant une toile ou un volume nouveau. Les
symphonies exceptées, auxquelles il n'entend pas grand'
chose, il comprend encore la musique plus volontiers
que la sculpture.
Les causes d'un pareil malheur sont trop simples pour
qu'il soit besoin de les expliquer. Mais il importe de
constater et de proclamer hautement que le Spartacus est
une charge indigne de l'art. Le type est bas et trivial.
Les lignes du dos et le diamètre des épaules indiquent
une familiarité journalière avec la hotte : c'est peut-
être le portrait d'un portefaix ; mais a coup sûr ce n'est
rien de plus. Et si, abandonnant l'exécution des mor-
ceaux, j'arrive "a la composition proprement dite, c'est pire
encore. Je ne sais de comparalile au Spartacus que les
attitudes usitées dans les rôles de Francisque -ou de
Marly.
Il ne servirait de rien d'examiner la valeur du Labou-
reur. Comme il n'y a pas eu de succès, les récriminations
seraient oiseuses.
Mais le Cadinus et le Minolaure ne peuvent passer ina-
perçus. Ces deux ouvrages ont obtenu dans leur temps
les éloges des journaux. Le Cadmus s'appelait vulgaire-
ment un des chefs-d'œuvre de Dupaty. Mais en vérité,
je préfère de beaucoup sa nynqihe Biblis , tonte sèche et
toute ronde qu'elle soit, au Cadmus. Ce dernier groupe
n'a pas été payé moins de trente-deux mille francs. Les
lignes du Cadmus ne sont pas mauvaises ; elles sont ridi-
cules. Si le serpent, obéissant a la malice naturelle de son
caractère , voulait jouer un tour "a son adversaire, il n'au-
rait qu'a doubler la semelle et serait sûr de le voir tomber.
L'attitude du héros ne serait pas même applicable a Tes-
crimc ; mais d'ordinaire, on ne combat pas un serpent le
fleuret à la main. Ajoutez à cela que le torse et les mem-
bres ne révèlent aucune force, que le dessin des saillies
musculaires manque d'énergie et de grandeur. Une pa-
reille statue n'est bonne qu'à faire des cuvettes.
Quant au Minotaure, je suis vraiment fâché que
M. Ramey fils n'ait pas consulté Granville pour l'ajuste-
ment de la tête et du torse du monstre. Je m'assure qu'a-
vec les avis et les leçons du jeune artiste il eût beau-
coup mieux réussi. Le Minotaure de M. Ramey est tout
boiHiement un homme gras et indolent qui me paraît se
réveiller en sursaut, et contrarié tout au plus du genou
de Thésée comme d'un cauchemar importun. Mais la
tête jure étrangement avec le torse. Il n'y a pas une méta-
morphose de Granville pour laquelle je ne voulusse don-
ner avec empressement le Minotaure de M. Ramey. La
tète du Thése'e e.st copiée de Canova avec une littéralité
assez pauvre. Certes on ne peut nier que le marbre de ce
groupe ne soit travaillé avec assez d'habileté : on voit
que le statuaire sait son métier. Mais d'élévation , d'hé-
roïsme , de poésie, de grandeur et d'art, il n'y a pas la
moindre trace. C'est une réalité assez exacte, mais molle
et lâche.
Le Prométhe'e de M. Pradier est le seul ouvrage re-
marquable placé récemment aux Tuileries. Ou peut sans
doute critiquer les ligues générales, on peut se demander
si, plus simples, elles n'auraient pas été plus vraies ; mais
il y a des morceaux d'une admirable exécution. Le bras
gauche tout entier est très-beau. Cependant, bien que
les deux silhouettes se dessinent assez nellement , comme
évidemment le Prométhée peut et doit être vu de tous
les côtés, on doit regretter qu'il soit adossé a la grille
d'un parterre ; de cette sorte ^ il n'y a que les jardiniers
qui pourront voir le dos.
Restent les douze statues dont les titres et les signatai-
res ont été publiés dans les journaux a son de trompe. On
a fait grand bruit de la munificence de la liste civile. Il
s'est rencontré des flatteurs complaisans qui ont remercié
M. Fontaine de fournir aux .sculpteurs une si glorieuse
occasion de manifester leur talent. Par malheur, la nou-
velle n'est pas vraie, et les éloges tombent a faux. Les
figures qu'on doit placer aux Tuileries sont celles-là
mêmes qu'en A 827 Charles X avait demandées pour la
cour du Louvre. Plaise à Dieu qu'il n'en soit pas des sta-
tues du Louvre, placées aux Tuileries, comme des statues
demandées par Napoléon pour le pont Louis XVI , réa-
lisées seulement sous le dernier règne, Dieu sait comment
pour la plupart ! et encore faut-il dire que les figures des-
tinées aux Tuileries n'auront pas comme celles du pont
Louis XVI le mérite d'une certaine unité. Que signifie
Alexandre combattant près d'un Soldat de Marathon ,
enlrc Phidias eiCincimiaiu s ? que signifient ces éternelles
L'ARTISTE.
HT
I
études du torse autiquc? la sculpture serait-elle donc cou-
damucc a luie école perpétuelle? Seuls entre tous,
MM. David et Pradier contribueront réellement a l'em-
bellissement du jardin. Mais n'eût-il pas été plus conve-
nable et plus naturel en même temps de demander pour
les terrasses du château une suite homogène et harmo-
nieuse, qui formât en quelque sorte un tout complet?
J'imagine que MM. Nanteuil , Debay, Goriot , Lemaire
et Foyaticr seront un déplorable voisinage pour Lepautre
et Coustou. Le beau groupe d'Ene'e, le Joueur de fldte,
le Pâtre, réfuteront mieux que l'analyse la plus sévère ce
qu'on est convenu d'aj)peler des morceaux d'éludé.
Il fallait laisser au Louvre les statues qu'il attendait.
C'était un fait accompli ; mais pour les Tuileries , il fal-
lait se montrer sévère et scrupuleux , et pour lutter avec
les maîtres du dix-septième siècle , trop méconnus et trop
mal appréciés, ce n'était pas trop des plus habiles. Les
grands travaux ne sont pas une aumône. Il eût mieux
valu partager les douze figures entre deux ou trois hom-
mes du premier ordre que de les répartir aux dépens du
public et au profit d'artistes médiocres.
Gustave Planche.
lAIFLUElVCE DE LA MUSIQUE SUR L'ORGANISME.
La musique a été recommandée, entre autres distrac-
tions, comme un moyen puissant contre les effets de la
maladie qui nous ravage. L'influence de la musique sur
l'organisme est une vérité positive, et, suivant de savans
médecins, il est utile d'en entendre souvent, môme dans
l'état de santé. Pour quelques personnes douées d'une ex-
trême sensibilité, c'est même ini besoin presque aussi na-
turel que celui de prendre des alimens ; la musique pénè-
tre en nous, pour ainsi dire, et aucune partie de l'écono-
mie, depuis la fibre osseuse jusqu'aux émanations les plus
subtiles de nos humeurs, n'échappe a son influence. Il pa-
raît que le plaisir qu'elle nous fait éprouver a sa source
dans la fréquence plus ou moins grande de la rentrée, du
retour des sons, et que ses effets divers sont principale-
ment produit par le mode qu'on emploie.
Les anciens avaient dans leur musique quatre modes
principaux qui ii).spiraient des passions différentes. Ainsi
le mode phrygien excitait le courage et la fureur ; le ly-
dien, la tristesse, les plaintes, les regrets ; Xéolien, la ten-
dresse et l'amour: le ministère n'a pas encore voulu chan-
ter dans ce moiie; enfin le dorien inspirait la piété et le
respect pour les dieux.
Nous sommes moins riches de nos jours : nous n'avons,
comme le savent les dilettanti et quelques autres ensuite,
que les tons majeure et les tons mineurs, modifié-s de plu-
sieurs manières pour produire des résultats analogues ;
mais ces modifications se font quelquefois assez heureu-
sement, et en définitive nous pouvons nous consoler de
ne pas avoir les quatre modes des («recs.
Roger, au surplus, en compte vingt-quatre(r/e5 Effets
de la Musique sur le corps humain). Le premier ton, par-
mi ceux appelés majeurs, est plein de majesté. Lesecon'l,
lorsqu'il est tempéré, convient a la tendresse; lorsqu'il
est plus animé, il invite "a la joie. Le troisième et le qua-
trième font naître la mélancolie, ils nous attendrissent,
nous arrachent des larmes. Le cinquième se fait remar-
quer par sa noblesse et sa dignité; il élève l'ame et l'ex-
cite aux entreprises difficiles. Le sixième et le douzième
respirent l'ardeur des combats, et enflamment le courage.
Les modes mineurs se rapportent [)kis parliculièrcment a
la tristesse, "a la pitié, "a la crainte. Grétry, dans son Essai
sur la Musi(jue, a parfaitement délerminé les modes qui
conviennent au caractère de tel ou tel personnage.
Si l'on s'en rapporte aux anciens, leurs différens mo-
des exerçaient un pouvoir surprenant. Lamon, musicien
de Milet, en jouant de la flûte su rie mode phrjgien, avait
excité à la fureur des jeunes gens pris de vin-. Galien lui
ordonna de changer de mode et de jouer sur le dorien :
aussitôt ces jeunes gens passèrent de l'état le plus violent
au calme le plus parfait. Le célèbre Titnothée, de la
même ville, maîtrisait, dit-on, a sou gré les sensations (b'
ses auditeurs. Ainsi, par exemple, il excitait Alexandre-
le-Grand a la fureur, et le calmait pres-|ue aussitôt. Ter-
pandre apaise une sédition; Ulysse est désarmé par Phe-
mius ; Animât IV, les mains teintes encore du sang de
ses frères, se laisse toucher par un joueur de psaltérion, et
ne peut retenir ses larmes.
Le rhythmeet la mesure, comme chacun des modes delà
mélodie, jouissent aussi d'une propriété particulière. Les
mesures gaies, les mesures vives, les mesures majestueu-
ses, ont sur le moral une puissance remarquable. Quinti-
lien rapporte a ce sujet un exemple intéressant. Pythagore,
voyant un jeune homme dont ou avait excité la fureur au
point qu'il allait mettre le feu a la maison de sa maîtresse,
qui avait intioduit chez elle son rival, ordonne au joueur
de flûte de changer aussitôt de mesure, et de prendre le
spondée, composé de deux temps. La gravité du nouveau
mouvement arrête le jeune homme furieux, et il reprend
peu a peu son sang-froid. Malgré le respect que méritent
Qnintiliea et Roger qui le cite, on {wurrait ne pas ajou-
ter une foi entière à des effets aussi merveilleux.
Toutefois, si la musique a produit tant de miracles chcï
les anciens, c'est qu'ils étaient simples dans leur mélodie,
par suite de l'imperfection de leurs instrumens, et n'a-
vaient presque aucune notion de l'harmonie. Ils s'alla-
128
L'ARTISTE.
clmient a exprimer sur leurs instrumens tous les mouve-
inens, toutes les agitations des passions; et ils avaient ac-
quis dans ce genre la plus grande habileté. Cet art , que
nous ignorons entièrement, réuni a l'extrême simplicité de
leur musique, qui permettait k tout homme de suivresans
peine l'ordre des images , opérait les prodiges dont ils
nous ont transmis le souvenir. Nous sommes aujourd'hui
beaucoup plus savans qu'eux; mais nos compositeurs,
pensant que le plaisir doit être l'unique objet de la musi-
que, et ne la croyant pas, comme les anciens, propre "a
former les mœurs, ne s'attachent qu'a surprendre l'oreille
par vme agréable harmonie, et l'ont, comme on voit, af-
faiblie à force d'ornemens. Aussi sommes-nous privés, de
nos jours , des effets merveilleux dont les auteurs citent
tant d'exemples, a moins pourtant qu'on ne veuille met-
tre en parallèle les exclamations, les trépignemens, les
extases, les coups de tête contre les murs, et mille autres
choses charmantes dont nos dilettanti nous donnent le
spectacle en battant la mesure a faux ; ce qui, du reste, ne
sort pas de la question dans un pareil désordre.
Quoiqu'il en soit, c'est principalement sur le moral,
c' est-a-dire sur la portion de l'encéphale qui préside aux
affections, que la musique, par la voie de l'ouïe ,. exerce
son empire, et que par suite elle détermine dans tout l'or-
ganisme les mêmes effets que les passions qu'elle fait naî-
tre.
Il est certain que la musique exalte le courage, et l'his-
toire de Tyrtée n'est plus fabuleuse depuis que l'hymne
de la Marseillaise a reproduit les mêmes prodiges. La
musique militaire surtout a de tout temps contribué aux
succès des armées. Le son delà trompette, du clairon, du
fifre, du tambour, excite le cerveau, accélère la circula-
tion, qui, k son tour, réagit sur cet organe, et rend l'homme
capable^des efforts les plus extraordinaires.
La musique peut encore calmer la peur , le chagrin,
l'inquiétude, l'ennui, et en général tout ce qui peut vive-
ment nous affecter. Une douce harmonie s'empare de l'es-
prit, et le délivre des idées sombres et tristes dont la con-
tinuité seule peut altérer toute l'organisation. Elisabeth,
au lit de mort , s'entoure de musiciens dont les accords
lui dissimulentl'horreur du trépas. Gélimer, roi des Van-
dales, assiégé par Bélisaire, lui demande pour toute grâce
une cithare pour calmer son inquiétude au son enchan-
teur de cet instrument. Le voyageur chante au milieu des
forêts et des ténèbres pour dissiper la terreur qu'elles in-
spirent. La musique appelle le sommeil réparateur, apaise
les douleurs physiques , en opérant une véritable révul-
sion.
Les anciens croyaient qu'elles inspiraient la chasteté.
Agamemnon confia Clytenniestre a Démodocus, et elle
ne se rendit k l'igisthe que lorsqu'il eut tué ce musicien.
Pénélope fut remise à Phémius, qui, par les sons de sa
lyre, conserva, dit-on, sa vertu. La musique de nos jours a
perdu, il faut bien l'avouer, cet heureux privilège.
Elle est bien plutôt, en effet, un puissant aiguillon pour
l'amour. Elle aiguise les traits de la volupté, et enflamme
les passions, bien loin de les calmer.' Elle exerce aussi son
influence sur l'intelligence; elle excite l'imagination,
donne du mouvement a l'esprit, de l'étendue aux idées
qu'elle fait jaillir avec abondance ; mais c'est surtout aux
poètes et aux peintres qu'elle prête cet utile secours.
Elle agit encore sur la partie du cerveau qui préside
aux mouvemens. Le soldat supporte bien plus long-temps
la fatigue, exécute avec bien plus de facilité les marches
forcées lorsqu'il est conduit au sondes instrumens. Dans
ce cas l'impression physique double , pour ainsi dire, sa
volonté, et remplace l'énergie qu'elle a perdue. Une jeune
personne débile, qui pourrait k peine exécuter quelques
pas si elle n'était accompagnée de musique, a l'aide de ce
moyen tout-puissant, passera la nuit au bal sans éprouver
la moindre lassitude. On peut dire ici que la volonté de
cette femme, sa force locomotrice est dans la musique,
dans les sollicitations qu'elle en reçoit, beaucoup plus que
dans son cerveau, puisque cette musique lui procure une
puissance qu'autrement elle ne trouve pas en elle.
Quelqu'un avait conseillé a une jeune dame d'aller
prendre des bains a une certaine distance de sa demeure,
d'y aller k pied et de revenir de la même manière.
Elle était si faible que ce mode de retour était pres-
que impossible , et qu'après l'avoir employé -, pour-
tant, il lui était très-pénible de se livrer au moindre
exercrcek reste de la journée, tant sa fatigue était grande.
Un jour elle sortit du bain au moment où un régiment ,
précédé d'une musique guerrière, passait et dirigeait sa
marche vers sa demeure. Elle le suivit, et arriva presque
sans s'en apercevoir et sans aucune lassitude. Attribuant
avec raison cet effet k l'influence de la musique, son jeune
médecin résolut de profiter de cette observation. Le régi-
ment passait tous les jours k la même heure; il répéta l'ex-
périence, et il obtint toujours le même succès.
Mais les fonctions de la vie animale ou de relation ne
peuvent pas être modifiées d'une manière aussi énergique
sans que celles de la vie organique ne s'en ressentent vive-
ment. Aussi lacircuiation, la respiration et la digestion sont-
cUes accélérées ou ralenties par divers genres de musique.
Les fonctions ne sauraient rester stationnaires, pour ainsi
dire, lorsque l'organe qui semble les tenir toutes sous sa di-
rection est si profondément impressionné. A peine, en ef-
fet, entendons-nous les premiers sons d'une musique ravis-
sante, que tout notre corps est saisi d'un frémissement gé-
néral ; et bientôt un charme inexpriraal)le et plein d'une
douce volupté s'empare de nos sens. Si la musique est
L'ARTISTE.
-fSî)
vive et bruyante, les yeux deviennent brillans, le visage
se colore, le pouls devient fort et régulier, la chaleur aug-
mente, et toutes les autres fonctions redoublent d'énergie.
Cette observation n'avait pas échappé aux anciens , qui
dans leurs festins goiitaient le plaisir de la musique. Que
si l'on change de mesure et de ton dans un sens opposé,
les yeux deviennent langoureux, la face pâlit, le sang se
concentre, la peau est froide et la respiration devient sus-
pirieuse.
On conçoit dès lors de quelle utilité la musique peut
être dans les affections morbides , puisqu'elle imprime à
l'économie de si profondes modifications; c'est surtout
dans les maladies du cerveau qu'elle pourra exercer la
plus heureuse influence. Aussi voit-on que, parmi les
exemples multipliés cités par les auteurs , les névroses
occupent le premier rang. L'aliénation mentale, l'hypo-
condrie, l'hystérie, l'épilepsie, la catalepsie et même l'hy-
drophobie, si l'on en croit Desault, ont cédé a son pou-
voir. La nostalgie, ou maladie du pays, peut aussi être
dissipée par la musique.
On a pensé que l'action des sons n'était pas bornée à
l'ouïe, mais qu'elle agissait aussi d'une manière directe
sur les solides et les fluides qui nous constituent , en leur
communiquant un véritable ébranlement qu'on a comparé
h celui de l'escarpolette ou "a tout autre exercice lascif.
Roger a consacré un chapitre a la démonstration de cette
opinion. Après avoir exposé tous les faits de physique qui
prouvent la transmission des vibrations sonores d'un corps
dans un antre , il conclut qu'a l'aide de ces données on
peut expliquer ces frémissemens dans les entrailles , ces
horripilations, ces sensations confuses de douleur et de
plaisir que nous éprouvons en entendant certains sons.
Roger a attribué dans ce cas aux vibrations sonores une
puissance évidemment exagérée , et a de certaines parties
du corps une qualité qu'elles n'ont pas extérieurement;
tous les phénomènes qu'il mentionne trouvent leur expli-
cation naturelle dans l'influence de la musique sur les
organes de l'audition, lesqticls communiquent »<"ur im-
pression au surplus du système nerveux. Si pourtant l'on
voulait a toute force tenir compte des vibrations que les
entrailles éprouvent par communication, ce ne pourrait
être qu'au même titre qu'on le ferait pour la jotie ou le
métacarpe, puisqu'ils reçoivent de même l'impression des
vibrations sonores ; mais encore un coup aucime de ces
parties n'est disposée pour sentir distinctement les impres-
sions que l'ouïe seule peut percevoir.
Nous n'avons considéré jusqu'ici la musiqiie que sous
le rapport de son utilité ; mais connue nous n'écrivons pas
pour faire son éloge, nous allons aussi faire connaître
brièvement les inconvéniens qu'elle peut occasioner.
Or l'expérience nous apprend que la culture immodérée
de la musique peut occasioner autant de maladies que
pratiquée sagement elle procure d'avantages ; elle engen-
dre surtout les affections qui dépendent d'une exaltation
ou d'une perversion des organes delà sensibilité. Les gens
du monde qui fréquentent les artistes ont souvent remar-
qué qu'eu général, et plus particulièrement les musiciens,
ils avaient au moins un caractère fort original; et que
beaucoup étaient niél.mcoliques, maniaques. Pour ne
parler que des absens, nous citerons le célèbre Mozart
et /.-/. Rousseau, qui étaient dans ce cas. L'hypocon-
drie, l'hystérie, l'épilepsie, et la classe si nombreuse et
si variée des spasmes , semblent aussi être dévolues aux
musiciens. La plupart sont doués de la constitution où
dominent l'encéphale et ses dépendances, et chez eux
cette constitution n'est pas toujoun naturelle; elle est
souvent acquise par une culture excessive de son art.
Cet article, très remarquable, r^t cmpranté au Temps.
Cittcniturf.
SOIBÉE D'ARTISTES.
Il y a des salons où l'on s'ennuie, et je suis sûr que
vous en connaissez plus d'un qui possède ce triste avan-
tage. D'ordinaire, la plupart des invités, après s'être lor-
gnés "a distance, échangent ensemble quelques paroles de
politesse, déchirent, sans avoir l'air d'y prendre garde,
deux ou trois de leurs meilleurs amis, se racontent, comme
pour satisfaire à un devoir obligatoire, les anecdotes de la
matinée , puis tout est dit. La maîtresse delà maison place
les tables de jeu. La fille se met au piano; les quadrilles
se distribuent. Le jeu et la danse commuent jusqu'à trois
heures, et vous rentrez chex vous avec l'œil en feu, le cer-
veau malade, ennuyé de votre soirce, mais cependant
sans pouvoir vous dispenser de dire le lendemain matiiJ,
a ceux qui viennent vous faire visite au réveil : c Xxf
avez eu grand tort de ne pas venir hier chez madame
150
L'ARTISTE.
il y avait un inonde fou. J'ai beaucoup perdu. Les femmes
étaient jolies, les coiffures un peu prétentieuses ; ilyaeu
deux chevelures perdues a la galoppade, et le plaisant,
c'est qu'on ne savait à qui les rendre. On a eu toutes les pei-
nes du monde a trouver quelqu'un qui voulût bien les ré-
clamer.C'était une soirée charmante, » et pour le prouver,
vous bâillez a. vous démettre les mâchoires.
Mais pourquoi s'y ennuie-t-ou ? C'est que huit jours à
l'avance on s'occupedes personnes qu'on y doit rencontrer,
comme de la composition d'une représentation a. bénéfice ;
c'est qu'on y va pour s'épier, pour se guetter avec une in-
quiète jalousie. C'est qu'on n'y arrive jamais sans l'intention
formelle de laisser a la porte tout ce qui fait qu'on est soi,
et qu'on n'est pas un autre; c'est qu'on s'y donne une peine
affreuse pour ressembler a tout le monde, et de cette fa-
çon tout le monde ne ressemble à personne.
C'est vraiment une corvée que de fréquenter de pareils
salons. Je conçois qu'on s'y présente pour s'instruire et se
former aux belles manières; pour savoir au juste ce que
valent dans de pareilles cohues les plus hauts esprits, les
meilleurs et les plus généreux caractères, beaucoup moins
à coup sûr qu'un sot en velours et en bas de soie, moins
qu'un maître de danse, ou un piller de café. Celui qui
sait parier a propos , quitter un parti au moment où il
faiblit, s'appelle un homme d'esprit. Celui qui s'avise de
regarder sa danseuse avec une attention trop marquée n'a
pas de goût. Il se fait montrer au doigt. C'est un ensei-
gnement assez profitable. Deux ans d'une pareille société
vieillissent et assouplissent le caractère. On y apprend a
éteindre ce qu'il y a d'ardent dans les passions, a masquer
ce qu'il y a de trop vrai dans l'expression immédiate de la
pensée.
C'est une épreuve qui peut vous flétrir si vous la pro-
longez trop long-temps. Mais si vous savez vous arrcler a
temps, vous devenez habile; vous demeurez "a la veille de
la rouerie.
Mais il existe a Paris d'autres et plus intimes réunions,
où l'on va librement , sans jamais savoir précisément h
qui l'on adressera la première parole ; réunions familières,
sans faste et sans apprêts, où chacun joue son rôle sans
l'avoir appris, où la parole sert bien rarement à déguiser
la pensée; curieuses et inappréciables galeries où tous les
acieurs mettent en relief, avec une généreuse naïveté, tous
les mérites et tous les ridicules qu'ils ont reçus en partage;
où personne ne se refuse un geste ou un sourire, dans la
crainte de blesser l'humeur chagrine de son voisin.
Il en est une surtout connue de quelques heureux , relé-
guée dans un quartier tranquille, entre l'Hôtel- de- Ville
et la Bastille, qui peut servir de type et de modèle aux
soirées du même genre. Le maître de la maison est lui-
même artiste et poète. C'est une des conversations les
plus merveilleuses et les plus inépuisables que je sache,'
un trésor de souvenirs et d'anecdotes; qui peut citer, par
ordre alphabétique, autant de noms que Périclès. Mais il
a trop de goût et de modestie pour raconter sans qu'on l'en
prie. Entre neuf a dix heures du soir, le dimanche, à
l'ordinaire, car ses loisirs sont rares et ménagés, sa vie a
toujours été pleine et laborieuse, vous trouvez son salon
garni d'une population insouciante et variée. Sa femme
et sa fille vous accueillent gracieusement. Pour lui, il par-
tage son attention entre son partenaire et la discussion
d'une nouvelle. Il a l'air de s'oublier complètement pour
penser a tout le monde. Il ne quitte pas son fauteuil, et
cependant pas un nouveau-venu n'échappe a ses regards
curieux ; il possède un talent particulier et rare , presque
indispensable cependant aux rois , aux ambassadeurs et
aux maîtres de maison. Il parle "a^chacun de ce qui l'in-
téresse.
Si vous le permettez , je vous nommerai quelques-unes
des tètes qui figurent dans ce tableau. Ce jeune homme dont
la moustache et les soiucils engloutissent presque toute
la figure, dont on distingue à peine les yeux et les lèvres,
c'est le beau-frère d'un grand poète. Il est célèbre surtout
par la manière dont il danse le galop. Il parle volontiers
de ses ouvrages , les explique et les récite presque k ceux
qui ne les ont pas lus. Il a une manière de regarder les
femmes et de leur parler en décrivant un arc, qui appelle
sur lui les yeux de l'assemblée.
Ce grand et beau jeune homme , dont la figure épa-
nouie rappelle la joyeuse insouciance et la causticité sati-
rique de Figaro, c'est le successeur de Geoffroy; celui
qui élève et abat les réputations, qui distribue a son gré,
et le plus souvent avec justice, la louange et le blâme,
qui, du haut de sa tribune populaire, harangue et pacifie,
ranime et agite toutes les passions littéraires qui menacent
de s'éteindre. Sous le dédain et le caprice de sa conver-
sation, qui se déroule et se croise en mille sens comme un
kaléidoscope, on peut surprendre malgré lui un amour
sincère et sérieux de l'art et de la poésie. Il fait de la lan-
gue ce qu'il veut ; il la dompte et la gouverne comme un
habile écuyer.
Celui qui tient les cartes et qui cache sous le verre de
ses lunettes un œil vif et malin, c'est le critique officiel
des derniers salons. Il est lié d'amitié avec la plupart des
artistes contemporains, et il aie tort, très-pardonnable sans
doute, d'écouter trop souvent ses amitiés. On ne lui con-
naît pas d'ennemis , chose rare pour un critique ! Mais il
n'y a pas un nom qui lui doive son éclat et sa puissance,
pas un qu'il ait tiré de la foule et de l'ombre pour le cou-
ronner de gloire et de popularité. Il n'a pas ordonné dans
sa vie im seul convoi funéraire. C'est ma homme heureux,
mais qui ne laissera pas de trace.
L'ARTISTE.
i3i
li^
Vous connaissez et vous admirez tous les jours le
jeune peintre qui s'avance vers nous, 'et qu'au premier
abord vous pourriez prendre pour un capitaine de cavale-
rie. C'est a lui que les plus beaux livres doivent leurs //-
lustrations. Il a inventé pour Ii^ankoect le Corsaire rouge
d'énergiques et délicieuses compositions. Il n'y a pas un
roman, pas un poème, pour lequel son crayon n'ait im-
provisé quelque figure de femme , angélique et résignée ;
il possède un talent rare pour comprendre et créer des
attitudes vraies , pour trouver de l'ampleur et de la grâce
jusque dans notre costuraemaigre et mesquin. Dans un an
peut-être son rang sera marqué entre Allan et Wilkie.
La tète grave et recueilliequi causeprèsde la cheminée,
c'est le poète qui a promené sa rêverie du Kremlin à l'Al-
hambra , qui a choisi tour a tour Olivier Crorawel,
CLarles-QuintetLouisXIII pour les traduire sur la scène,
qui a tenté toutes les voies de la poésie, depuis l'ode
jusqu'au roman.
Je ne vous nommerai pas tous les causeurs du salon ;
depuis l'auteur d'£loa jusqu'au peintre qui , en ^ 827, a
débuté si glorieusement par Mazeppa. C'est une soirée
d'artistes, pleine d'abandon , de franchise et d'animation.
Sur le minuit, quand la foule commence h s'éclaircir ,
quand notre hôte n'a plus autour de lui qu'un petit nom-
bre d'auditeurs fidèles, quand les bougies s'abaissent et ne
suffisent plus k éclairer la valse , quand les danseuses
s'enveloppent de leurs pelisses, et disent "a leurs amis un
adieu sincère et sans arrière- pensée, un nouveau plaisir
commence, le plaisir des tentes de l'Arabe, plaisir d'ima-
gination vagabonde, plaisir d'artiste, plaisir de roi, que
les rois méconnaissent. Notre hôte raconte jusqu'à deux
heures les innombrables aventures qu'il a traversées. Et,
i-âce à sa verve homérique , ce plaisir se renouvelle sans
jamais s'épuiser.
UNE MAISON
DE LA RUE DE LA VICTOIBE.
S'il est arrivé à quelques-uns de nos lecteurs de s'arrêter
rue CliantereiDe , non loin des nouveaux bains, ils auront pent-
ctrc remarque' à la droite de l'ct-iblissement la maison ou plutôt
la porte cochcre sous le n° 4^- — -^ l'inte'rieur , une coiu* lon-
gue et e'troile , en forme d'avenue plantée d'arbres dont les
cimes s'unissent, aboutit à un pavillon c'Ie'gant et frêle. De son
sommet arrondi en coupole et couronne' d'une boule d'or, par-
tent une infinité de veines de fer , qui dessinent autant d'an-
gles au bord de la toiture. Dans les intervalles on a peint en
faisceaux des armes et des ornemcns militaires qui , jwr leur
forme et leur mélange sont une date pour l'édifice , et comme
un millésime pour son empreinte. On y voit le sabre recourbé
qui rappelle l'Egypte, le brillant schakos du guide, le long
bonnet à poil ras , à pla([uc cuivéc , des grenadiers de Rivoli
et d'Arcolc. Chaque côté latéral est coupé également par une
grille de fer qui sépare la cour d'un jardin , dont l'aspect est
simple et sévère; c'est une immense pelouse verdoyante, om-
bragée par un massif de vieux ormes qui se déroulent circu-
lairemeut, de manière à dérober aux voisins la vue du pavil-
lon , et à ne laisser à ses habitans que celle du ciel et du
jardin.
Ce même jour ( i G brumaire), pendant que la scène que
nous venons de rapporter avait lieu à l'autre extrémité de la
ville , une scène différente se préparait dans l'enceinte de ce
pavillon , que tout Paris connaissait alors sous le nom de mai-
son de la rue de la Victoire.
Dans un salon ovale , un peu en désordre , mais décore avec
beaucoup de goût , et alors éclairé par une lampe d'albâtre pla-
cée sur un guéridon en laque de Chine, un homme jeune en-
core, maigre et d'une taille chélive, reposait étendu sur une
chaise longue , la main droite passée dans le col entr'ouvert de
sa redingottc grise. Un front immense et proéminant couron-
nait son profil d'une délicatesse infinie , il n'y avait qu'une
pensée puissante qui pût animer les traits de ce visage pâle et
bronzé. L'habitude delà réflexion contractait en ce moment ces
lèvres minces, comprimait ces paupières transparentes, sous
lesquelles se découvrait parfois un œil bleu , d'une mobilité
effrayante.
A ses côtés , ime femme vêtue de blanc et coiffée d'un ma-
dras rouge des Indos , noué à la créole , soutenait de ses deux
mains cette tète où fermentait un monde , y attachant des re-
gards humides empreints d'un amour mêlé d'inquiétude. — Tu
souffres, mon ami, et tu me le caches !
Celui à qui ces paroles s'adressaient balança légèrement l'in-
dex à la hauteur du front , paraissant , au moyen de cette ré-
ponse muette, inviter sa compagne à ne point le tirer de la
méditation où il était plongé. Elle l'entendit, et reprenant son
livre , se laissa retomber mollement au fond de son fauteuil , en
dissimulant mal un léger bâillement.
Le silence profond qui régnait là depuis une heure, et qui
n'avait été troublé que par l'incident dont nous venons de par-
-152
L'ARTISTE.
er , dura quelques minutes encore , puis il fut interrompu tout
à coup.
La porte extérieure cria sur ses gonds , et un bruit progres-
sif de voitures s'avançant rapidement par l'avenue , se fit en-
tendre.
Les voici, s'e'cria Bonaparte, et en un clin d'œil il se releva
sur ses jambes avec une brusquerie qui eljranla le parquet.
S'approchant alors de la fenêtre basse qui donnait sur le jar-
din , et de laquelle on n'apercevait que le massif d'arbres et le
ciel, pur et brillant de l'éclat de mille e'toiles, il y attira dou-
cement sa femme.
— Joséphine , lui dit-il , parmi ces astres n'en vois-tu pas
un plus ctincelant que les autres ?
Elle leva les yeux vers la voûte bleue , et y de'signa l'c'toile
du berger.
Un sourire amer effleura les lèvres du ge'ne'ral , et branlant
la tête : Cherche encore, lui dit-il.
— Ah ! reprit Jose'phine d'un air inspire' , je vois là-bas une
étoile qui jette le feu d'un diamant. Regarde, mon ami, l'ho-
rizon en paraît embrasé dans cet endroit.
— C'est celle-là I s'écria Bonaparte avec enthousiasme^ et
refermant précipitamment la fenêtre , il sortit.
Dans un cabinet voisin où l'on voyait une couchette en fer
garnie d'un couvre-pied bleu de ciel , venaient d'entrer pres-
que simultanément six personnages aussi remarquables par leur
physionomie que par la diversité singulièrement contrastée de
leur habillement. Deux d'entre eux , dont l'un , à la première
vue, sollicitait l'examen par la longueur démesurée de ses jam-
bes , portant un buste frêle et amaigri , se promenaient dans
une sorte d'agitation qu'entretenait leur conversation animée.
Les quatre autres avaient pris place autour de la cheminée, sur
laquelle s'élevait entre deux vases corinthiens une magnifique
pendule, présent de l'empereur d'Autriche au jeune et victo-
rieux négociateur de Campo-Formio.
A l'angle de la cheminée , un de ces personnages qu'à la
coupe antique de ses vêtemens , et plus encore à une énorme
perruque blonde qui lui descendait jusque sur les yeux, on au-
rait pu croire très-avancé en âge , pérorait paisiblement et avec
une précision mathématique. Le plus rapproché des auditeurs,
revêtu d'un frac militaire, semblait recueillir ses paroles avec
une avidité où il entrait plus de curiosité que de sympathie.
Des deux figures que le discoureur avait en regard, l'une ex-
primait cette attention , inattentive pour ainsi dire , qu'on prête
à des arguraens déjà connus ou devinés; l'autre figure , singu-
lier type de finesse caustique , semblait concentrée dans une
immobilité dont l'expression satirique n'aurait pas échappé au
sagace Sieyes , si dans ce moment il n'eût été aussi vivement
préoccupé des bienfaisans résultats à venir de son organisation
gouvernementale. Il allait aborder la çhéorie de son grand-di-
recteur et de son sénat absorbant , lorsqu'un profil anguleux se
dessina vivement sur le papier vert-pâle qui décorait l'apparte-
ment. L'abbé Sieyes s'interrompit aussitôt , et tous se levèrent
comme s'ils eussent été mis en mouvement par la même com-
motion électrique.
Bonaparte invita ses hôtes à s'asseoir , lui debout , et les do-
minant du regard.
Après s'êue un instant recueilli : Messieurs , dit-il , je suis
prêt.
Le jeune général prononça ces trois mots , qui dans sa boucbe
en disaient tant, avec une force extraordinaire; en les articu-
lant , son organe avait pris une intonation surnaturelle.
Un mouvement d'approbation aussitôt comprimé se mani-
festa dans l'auditoire.
Il reprit : Nous sommes d'accord sur le but ; au-dehors, as-
surer à notre pays la prépondérance que ses armes lui ont con-
quise; au-dedans, frapper et détruire les factions qui menacent
un pouvoir trop affaibfi , et lui rendre la force et l'indépen-
dance qui en sont inséparables , n'est-ce pas là ce que vous vou-
lez tous ?
Un geste et une exclamation d'assentiment lui répondirent.
— Citoyen directeur, continua-t-il en se tournant vers Sieyes
d'un air de déférence , comme il y a des mesures à concerter ,
nous attendons que vos lumières nous les indiquent.
Sieyes rejeta sa perruque en arrière , tâta les basques de son
habit , en tira sa tabatière , prisa , se moucha , toussa , cracha ;
et ouvrant de grands yeux, il répondit en ces termes à l'invita-
tion du général.
— Notre position a cela de particulier que , parmi celles
qui donnèrent lieu aux changemens que nous avons vus dans
ces dernières années , on n'en trouverait aucune qui lui fût com-
parable; par conséquent, pour en sortir, nous ne saurions nous
étayer d'aucun précédent. Peut-être va-t-on citer le i3 vendé-
miaire, le 1 8 fructidor? on se trompera. Le i3 vendémiaire fut
la répression Icga'e des factions; le i8 fructidor là dissolution
opportune , mais irrégulière, des conseils qui menaçaient l'exis-
tence même de la république ; vous reconnaissez que de ces
deux situations aucune ne coïncide avec la nôtre. Nous avons,
il est vrai , comme l'eurent alors la Convention et le Directoire,
une grande et double force , celle de la nécessité et de l'opinion
publique ; mais nous sommes privés de la demi-légalité de ce
qu'on a nommé le coup d'état de fructidor , puisque la majorit é
du Directoire nous manque pour l'exécuter. Ainsi donc , dans
l'impossibilité où nous sommes de nous renfermer dans la con-
stitution pour la sauver , il faut en sortir pour la refaire.
— Sortons-en d'abord , dit avec impatience le personnage aux
jambes longues et fluettes, qui se dandinait sur sa chaise.
— Pour cela , plus d'une voie nous est ouverte.
— Les plus courtes sont les meilleures , répliqua le même
personnage.
— J'en dirai autant des discours , ajouta , sans être entendu,
un diplomate devenu célèbre à tant de titres , et dont la tête
de cire avait remué.
— Messieurs, continua le judicieux directeur, de ces voies
que nous offre la fortune, je n'en citerai que deux, l'usurpa-
tion ( nous ne sommes pas ici pour composer avec les termes
avouée, l'usurpation déguisée. Que le général Bonaparte s'en-
toure de ses compagnons d'armes, qu'il marche sur les conseil.'!.
n
L'ARTISTE.
"155
sur le directoire, et qu'il les renverse, voilà un de ses moyens,
il a ses chances de réussite bonne et prompte; mais comme
moi, sans doute, vous lui trouverez. des inconve'nicns. L'autre,
que je tiens pour moins diingcreux et aussi infaillible, c'est de
se servir de l'article do la constitution qui autorise les inspec-
teurs des Anciens à proposer , par mesure d'urgence , la trans-
lation du Corps Législatif à Saint-Cloud.
— Soit , dit avec douceur un des collègues de Sieycs au Di-
rectoire ; mais cette mesure , ne serait-il pas convenable de la
motiver ?
— Quand l'urgence est avérée ! marmotta l'ex-evcque d'Au-
tun, ex-ministre des relations extérieures.
— Avcre'e pour le conseil des Anciens, répliqua Sieyes; mais
aux Cinq-Cents vous trouverez de l'opposition.
— Lucien, dit Bonaparte, en pesant sur l'épaule de son
frère de manière à la rendre immobile , qu'en penses-tu ?
— Je pense qu'en efïct nous aurons quelques mauvais esprits
.1 combattre , surtout si l'on agit avec mollesse.
— La précipitation perdrait tout, poursuivit Sieyes d'un ton
sec et déjà dédaigneux j j'ai su qu'hier au Manège s'était ré-
pandu le bruit de ce qu'ils appellent un complot contre les li-
bertés publiques. Eh bien ! les anarchistes parlaient déjà de
jirendre l'initiative et d'attenter à la représentation natio-
nale.
— Bah ! s'écria Bonaparte en frappant brusquement le par-
((uet du talon de sa botte.
— Preuve qu'il faut temporiser, ajouta ironiquement le ci-
toyen ïallcyrand , et il enflait ses jours comme s'il comprimait
un sourire.
— 11 me semble que la dernière des assertions du citoyen
directeur suffit pour trancher bien des difficultés, si toutefois
il en existe, dit à son tour un des assistans qui s'était tû jus-
qu'alors , et dont la physionomie était douce , l'organe sonore ,
la voix emmiellée. N'a-t-on pas avancé que le club du Manège
complotait de s'armer contre la loi, et de briser la majorité des
conseils qui l'effraie ? Leur translation à Saint-Cloud a-t-ellc
besoin d'un autre motif .'
Cet avis exprimé sous la fonne du doute et avec une sorte
de timidité produisit beaucoup d'effet sur l'auditoire.
Suivant une coutume ordinaire lorsqu'on a reçu l'impression
d'un esprit supérieur , il arriva que chacun crut avoir rencon-
tré l'expédient qui décidait tout ; mais , comme il arrive aussi ,
ce premier moment passé, les opinions se repartagèrent, et la
lutte des objections s'engagea.
— Prenez garde , alléguait l'un, que vous faites injure aux
conseils, dont la majorité se rit des tentatives anarchiques.
— C'est , disait un autre , déclarer trop ouvertement la
guerre à un parti redoutable encore.
— Tactique usée ! criait un troisième ; caresser la légalité au
moment où on l'abandonne! Le peuple vous désavouera. Et
<pie direz-vous aux généraux jacobins ?
— De me suivre , répondit une voix dont l'intonation sur-
monta celle des autres.
Grand silence.
— Et s'ils s'y refusent ? répliqua celui qui avait provoqué
cette ficre réponse.
— Tant pis pour eux.
— Eh ! général , qui sait ce que peut entreprendre la |>opu-
larité d'un Bernardotte, d'un Augereau ?
— D'un Augereau ! reprit le vainqueur de l'Italie , avec un
sourire de dégoût. Quand Jourdan n'est pas à craindre , ce
maître d'armes vous ferait peur I II y a des obstacles , mais ils
ne sont pas là. L'appui des généraux , vrais amis de la répu-
blique, ne lui manquera pas plus que le mien. Je vous ai dit
que j'étais prêt à agir ; maintenant je vous dis qae c'est en
usant du moyen que Rcgnault vous a indiqué. L'article de la
constitution dont le citoyen directeur vous a parlé nous sera d'un
grand secours , et ma détermination est qu'on l'emploie. Comme
lui , je reconnais que ce ne sont pas seulement les pouvoirs qui
sont mauvais, mais aussi la source d'où ils émanent. La consti-
tution est vicieuse , rendons grâces à la fortime qui nous met à
même de la corriger sans violence , et qui nous fait trouver en
elle ce qui doit y remédier.
Comme tous les caractères prompts et passionnés , Bonaparte
avait saisi avec ardeur les expédicns qu'il croyait les plus pro-
pres à lever les difficultés qu'on lui signalait ; il n'avait pas vu
que ces cxpédiens faisaient naître d'autres difficultés. Deux es-
prits plus déliés que lui le sentirent aussitôt.
Sieyes et Talleyrand étaient ennemis , parce que des hommes
aussi supérieurs , animés tous les deux d'une égale ambition .
mais divisés sur la légitimité des moyens de la satisfaire , le
sont toujours. — L'un avec son dégoût systématique pour l'es-
pèce humaine et surtout jiour ceux qui aspiraient à la diriger,
l'autre avec son avereion railleuse pour des esprits qu'on disait
profonds et qu'il appelait creux , pouvaient bien quelquefois se
rencontrer dans leurs opinions , pur effet de leurs lumières ,
mais jamais dans leurs sympathies. Aussi , tout en étant d'ac-
cord sur l'usage à faire de la translation , tout en enclinant vers
l'adoption du prétexte mis en avant par Regnaultde Saint-Jean
d'Angely, il ne laissèrent pas que d'en être effravés.
Le premier, Sieyes , présagea que , provoqué sur de pareils
motifs , l'arrêté susciterait une effroyable tempête aux Cinq-
Cents et dans les clubs.
Ce sont les clubs qui influencent la majorité des Cinq-Cents ,
dit Bonaparte; eh<bien î il faut avant tout fenner le Manège.
Sieyes fit un signe négatif. Roger-Ducos trembla. Lucien
indécis regardait son frère.
Tout le monde se taisait.
Berthier, reprit Bonaparte, iutcrpelLint im dcsassisUns, la
division de Paris est forte de?....
— Dix mille hommes.
— Armée du Rhin , ou d'Italie ?
i5i
L'ARTISTE.
— Moitié de l'une, moitié' de l'antre.
— Et la cavalerie ?
— Les seuls dragons de Seliastiani.
— La 86'' est arrive'e , je crois ?
— Oui, général.
— Messieurs, nous fermerons le club.
— Ce n'est pas le Manège , mais bien les Cinq-Cents qu'il
faut fermer, dit hardiment Sieyes en grossissant sa voix. De deux
dangers je choisis le moindre.
Vainement voulut-on combattre l'avis de Sieyes. Il s'y tint.
iSa détermination , appuyée d'argiimens plausibles, semblait
inéliranlable. De son côté le général s'entêtait. Les deux seuls
hommes indispensables ne s'accordaient plus. Comment conci-
lier des projets en apparence inconciliables ? Heureusement
M. de Talleyrand était là.
— Que le club du Manège soit ou ne soit pas , dit-il en sou-
riant , que nous importe ? Ce qu'il nous faut , ce n'est pas tant
détruire son opposition que paralyser son influence. Qu'il reste
ouvert, puisque le citoyen directeur le désire si obstinément;
mais que cette tolérance ne porte pas préjudice à nos'desseins ;
voilà l'essentiel.
Bonaparte fit un geste d'adhésion. L'orateur poursuivit.
— Il s'agit de sauver la France, nous ne l'oublions pas.
Aucun sacrifice ne doit nous couler pour cela , même celui de
notre amour-propre, de notre réputation.
Sieyes sourit à son tour.
— Il y a dans ce Manège des démagogues forcenés , inflexi-
bles, impitoyables, nous le savons. L'or, les emplois, les ca-
resses, les concessions, ils sont insensibles à tout, et ils ont
raison. Mais quelques-uns d'entre eux ont encore un cœur, des
entrailles; ils ne sont qu'aveuglés sur la véritable situation des
choses. Il faut éviter une collision, et , pour cela , les voir, les
intéresser, leur parler.
— Caresser un Dcstrem , un Aréna , peine p-crdue ! dit Lu-
cien en levant les épauks.
— Dans ce club , repartit son frère , il n'y a qu'un homme
qui vaille la peine d'une démarche; faisons-la, messieurs, et
passons outre.
— Cet homme , quel est-il ? dit Sieyes eu sourcillant.
— Un illuminé , un franc-maçon , ancien noble , ancien gi-
rondiu, pauvre et désintéressé....
— Un niais , marmotta le boiteux diplomate.
— Un homme d'honneur , mais exalté et maladroit , dit Lu-
cien.
— Comme le parti révolutionnaire, ajouta Sieyes.
On s'ajourna au lendemain pour les dispositions dernitrcs.
Ce fragment est extrait d'un ouvrage intitulé P'Jigwonrt , ou Paris
et Saint Ctoud au 1 8 hriimnire. qui paraîtra inressamnient chez Four-
mer.
îlfiuif jPramatiquf.
VAUDEVILLE.
"^cS/i OzÀiel jou^ cnxc/ie£eu, , ^M-aine en ffou ac/<u,
PAB HH. LOCKBOY ET B4D09I.
Nous sommes à la cour de Louis XIII ; cette France spiri-
tuelle, brillante, chevaleresque, se courbe sous la main de fer
de Richelieu. Le cardinal-roi, si sévère pour les duels, nivelle
toutes les ambitions sous son sceptre sanglant, décime les plus
puissantes comme les plus j^fières familles, fauche les têtes les
plus hautes et les plus illustres, et rougit l'échafaud du meil-
leur sang de France.
La duchesse de Chevreuse aime le comte de Chalais ; elle-
même lui fait ainsi l'aveu de son amour : « Quand j'épousai M. de
Chevreuse, vous n'étiez pas à la cour! »
Oh ! qu'elle ne parle pas ainsi cette duchesse de Guise ,
dont madame de Chevreuse n'est qu'une réminiscence! Comme
son amour est bien autrement délicat, plus pudique, plus
délicieux ! comme c'est malgré elle , et par une sorte de fa-
talité que sa pensée intime , son secret de femme lui échappe
du cœur. Transportée pendant son sommeil dans la cham-
bre où se trouve son amant, elle se réveille dans ses' bras, croit
rêver, et s' apercevant que son rêve est une réalité , elle s'écrie
avec une pudeur ravissante : « Oh ! mon amoiu' s'est réveillé
avant ma raison ! » Alors point de femme si pure, si vertueuse,
qui ne se mette à sa place, qui n'ait pour la pauvre victime pi-
tié au fond du cœur, larmes dans les yeux, jusqu'à l'horrible
catastrophe qui l'engloutit elle et son amant I
Mais sautez à pieds joints sur le premier acte , mal posé ,
louche, peu intéressant; identifiez-vous au deuxième avec les
personnages; figurez-vous que vous êtes au cœur de l'intérêt .
au milieu de la jouissance , et votre cerveau paresseux et dor-
meur, fortement excité ])ar un intérêt vrai , puissant , sou-
tenu , restera en érection jusqu'à la fin.
Donc, au deuxième acte , la duchesse de Chevreuse se trouve,
à cinq heures du matin, chez le comte de Chalais, qui doit se
battre à six avec le petit abbé de Gondy. Vous dire pourquoi,
serait trop long et fort inutile. \a duc de Chevreuse , que Ch.v
lais a pris jiour son second , survient, et force sa femme à se ré-
fugier dans un cabinet. \À commence le drame, la pitié et la
terreur. Chevreuse ramasse un petit masque que la duchesse
a laissé tomber, et comprend qu'il est venu se jeter à la tra-
verse d'un rendez-vous d'amour. 11 plaisante de son infa-
mie, lui si grand , si noble , si confiant ! Et comment se doule-
rait-il que l'infâme est son épouse, que son complice est l'amt
L'AUTISTE.
^35
m
pour lequel il va donner son sang? Amour, amitié , mots sacres
pour lui , sont, en ce moment, dans celte chambre, flétris et
ibulés aux pieds avec un nias(|ue de Ijal !
Mais Marie, pendant ce court entretien , qu'est-elle deve-
nue? Marie est morte ! morte, ou peus'enfaut, tant le remords,
tant la honte l'ace iLlent. Et cependant , énigme d'un cœur
de femme I cet amour honteux double d'énergie et de honte
par le péril qui menace son amant. Il n'ira pas à son duel , à
\m duel qui doit le conduire à l'échafaud, ou si rien ne peut le
fléchir, si malgré ses prières et ses larmes, il veut se déshono-
rer , eh bien I elle aussi se deshonorera ! et demain , l'on dira,
devant toute la cour , que l'on a trouvé la duchesse de Che-
vreuse dans la chambre du comte de Chalais! ! Et alors il
faut la voir rejeter loin d'elle ses voiles , jeter loin toute pu-
deur , tout mystère , s'établir dans un fauteuil , sans façon ,
comme dans le palais de son noble époux, comme dans la
chambre nuptiale ! Il faut la voir invoquer tour à tour les
noms les plus chéris ! les droits les plus sacrés I les mots les
plus magiques sur le cœur de son amant I et son honneur foulé
aux pieds , et son amour sans bornes , sans resirictiou , sans
convenances , cl l'amour d'une mire qui mourra de sa mort !
Il faut la voir chercher dans sa tète perdue, délirante , dans
son cœur épuisé, muet, un langage plus puissant, des pa-
roles inconnues, de ces mots qui enchaînent, de ces liens plus
forts que l'honneur , puis s'aKacher à lui , se cramponner à ses
vêtemens , tomber à ses genoux , priant , pleurant avec des
lannes déchirantes, et enfin, comme frappée par une inspiration
du ciel, s'écrier, avec tonte l'exaltation d'une tête en démence,
d'une tète de femme , d'une femme qui fait disparaître tous
les obstacles devant sa folle et intrépide imagination : Oui I oui!
c'est cela! déshonorons-nous ensemble! partons 1 fuyons! et
s'abandonner alors à ce projet de fuite extravagante , de bon-
heur impossible, avec tout l'aveuglement de la passion, tout
l'enivrement de l'amour !
Il y a là in véritable tour de force ! L'heure du rendez-
vous, l'heure fatale a sonne depuis un quart d'heure; l'auteur
lui-même nous l'a dit, l'horloge nous l'a dit; et, depuis un quart
d'heure l'amour cloquent de la duchesse, ses caresses, ses bai-
sers, ses larmes nous font oublier, ainsi qu'à Chalais, son heureux
amant , que son adversaire, qui l'attend sur le pré le procla-
me infâme ! Chalais est plongé dans les bras de l'amour quand
retentit comme un coup de tonnerre la voix de Susse , son se-
cond témoin : « Chalais , que fais-lu ici ? en ce moment Che-
vreusc se bat à ta place I — Il se bal à ma place , s'écrie le
comte désespéré , et moi pendant ce temps je le déshono-
rais ! »
Cela est beau ! cela est neuf! cela n'est nulle part I
Au troisième acte nous sonmics chez Chevreuse : il s'est
battu à la phicc de son ami absent ; il est blessé. Les deux cou-
pables sont en sa présence , et baissent les yeux devant son re-
gard bienveillant , car cette bienveillance les tue! Mais ce n'est
point assez pour le duc d'avoir donné son sang à un ami; pour
le soustraire à la vengeance du cardinal , qui veut faire expier
à Chalais son règne d'une heure, Chevreuse oublie sa blessure ,
sa souffrance, il oublie jusqu'à son danger même; et alors, c'est
un spectacle douloureux de voir ce gentilhomme si loyal cl si
brave, dévoué jusqu'au sang, déployer autant d'activité pour
soustraire son ami à la rage du ministre , que cet ami déploie
de perfidie pour lui voler sa femme I
Et puis , pendant qu'il est heureux de l'avoir sauvé , pen-
dant qu'il s'applaudit, dans son noble cœur, d'avoir été jus-
qu'au bout fidèle à l'amitié, pour récompense, voilà qu'il ap-
prend la trahison de l'amitié ! Imaginez ce moment ! l'horrible
vérité tombe sur lui comme une masse ; elle lui brise les os
comme une barre de fer; il se laisse aller sur un siège, sans
force, sans voix, mais non sans haine; le corps est brise, le
cœur est furieux. Quelques mots rares , inarticulés , étouffés ,
s'échappent de sa poitrine... Comment... comment la tuer?..
et des cris et des sanglots qui font mal !... Volnys a joue' ce mo-
ment en poète. Puis il s'est relevé furieux! Cest du sang qu'il
me faut!... et tous ses membres étaient agités par une horrible
convulsion; il poussait des cris de rage; il avait soif de sang; il
voulait étrangler ces deux êtres que tout-à -l'heure il portait
dans son cœur. Dieu soit loue'! ils sont loin de ses terribles
mains !
Mais non, la duchesse reparaît : cnveloppceà la hâte dans un né-
gligé de toilette lout-à-fait galant, cllene voit, n'entendque l'heure
du rendez-vous qui s'écoule ; puis elle sort de sa pensée adultère,
car son époux lui parle étrangement ! C'est un maître qui rudoie
son esclave! Sa main, de légère et courtoise qu'elle était, est
devenue rude , brutale , de fer ; elle se promène sans égard sur
cette chevelure qu'il aimait tant ; elle détache les rubans qui re-
tiennent cette toilette gracieuse; elle arrache violemment le
voile de l'épouse, elle saisit la victime et la force de s'asseoir ,
stupéfaite , anéantie. Marie comprend qu'elle est devant son
juge !.. un juge terrible, inexorable !
Tout à coup elle jette un cri, car l'aiguille a marche. Ce cri est
un trait de lumière pour l'époux outragé; il a deviné qu'elle at-
tend, et lui aussi attend sa proie ! Il le lui dit cruellement; il se
plaît à faire retentir à ses oreilles le mot vengeance ! Il la se-
coue par le bras avec force ; il brise ce bras , cette main délicate
dans son gantelet de fer; mais Marie n'entend plus, elle n'a
plus qu'un seul sentiment, l'amour! une seule idée, le pé-
ril de son amant ! une seule crainte, son retour! un seul regard,
la porte fatale qui doit lui apporter la moit ou la vie. Epuisée
par les angoisses de l'attente , par le tremblement de tout son
corps , elle tombe à genoux , tandis que son barbare époux (car
alors c'est un barbare !), la tenant enchaînée dans sa main, fixe
sur la même porte un regard d'hyène, et dévore en idée la proie
que lui promettent la pâleur et les ti-anses de sa victime.
Il y a là un moment délicieusement affreux, une agonie de
plaisir, un cauchemar voluptueux !
Deux cris parlent à la fois , cris d'amour et de vengeance !
bonheur et desespoir ! Chevreuse s'élance comme un lion sur
l'imprudent Chalais qui revient chercher la duchesse, il protège sa
proie contre les émissaires deRiehelicu, il larme lui-mèmed'un
pistolet , le repousse à une distance honorable, à la distance qui
sépare le meurtre du duel, et s'efforce de déjwuiller sa vengeance
de l'inramic d'un assassinat. Ils entrent dans un cabinet. On en-
tend deux coups de feu j lui seul reparaît : d'une main il livre
136
L'ARTISTE.
à Richelieu son ami , car son ami n'est plus qu'un cadavre ; de
l'autre , il laisse tomber sur son épouse adultère la preuve du
crime , un remords éternel et le poids de sa malcdiction.
A la bonne heure au moins ! voilà une fois dans la vie un
mari qui se venge , et qui se venge noblement I Ce n'est pas
commeduVergy, un boucher, comme de Guise, un assassin ;
c'est un juge qui condamne et punit. Pour ma dignité d'homme,
ça m'a fait plaisir.
Si je voulais faire l'érudit , comme certaines bonnes gens qui
ne sont contentes de leur plaisir que quand leur plaisir est au-
thentique, historique, avec date, époque et chronologie, je
pourrais bien aussi demander aux auteurs où ils ont vu sous
Louis XIII un président du conseil appelé comte de Chalais ;
et , en faisant un petit effort de mémoire , il me serait facile de
chicaner sur la mort de ce pauvre Chalais , qu'ils font mourir
si vite d'un coup'de pistolet , tandis qu'au vrai, et comme cha-
cun sait , il n'expira qu'au trente-quatrième coup de tranchct
d'un exécuteur de circonstance, cordonnier par état , bourreau
improvisé par la fureur de Richelieu : mais j'aime mieux
vous dire combien madame Albert a été ravissante ! C'est
Ijien ainsi que je me figure cette petite duchesse de Chevreuse ,
si célèbre par ses galanteries et ses amans , si vive , si passion-
née , aimante jusqu'à la folie , intrépide jusqu'à la mort.
Volnys , son époux , riant , courtois , chevaleresque dans la
première partie, pathétique, cruellement railleur, terrible
dans la seconde, ajoué son rôle comme s'il l'avait écrit. Adrien-
Chalais est une bonne acquisition pour le Vaudeville.
Gus. L.
i)ariétf0.
— On annonce pour le i"^ mai une exposition de tableaux
modernes , dessins , estampes et tous objets d'arts , au profit des
indigens des douze arrondissemens de la ville de Paris; elle
aura lieu dans la galerie du musée Colbert , rue Vivienne , et
sera dirigée par M. Paillet , commissaire expert honoraire des
Musées royaux, sous le patronage de MM. le préfet du départe-
ment de la Seine. L'entrée sera de 5o c. M. les artistes, dont
on n'invoque jamais en vain la bienfaisance, saisiront sans doute
cette occasion d'être, par leurs talcns, utiles à leurs conci-
toyens.
M. Paillet , dont le nom est depuis long-temps connu dans
les arts , a dirigé en 1826 l'exposition au profit de_r extinction
de la mendicité , dont le produit lucratif a été versé à la caisse
de M. de Belleyme. Espérons qu'il ne le sera pas moins pour
les pauvres des arrondissemens de la capitale.
Les ouvrages de MM. les peintres , sculpteurs et graveurs
seront reçus à la galerie du musée Colbert, rue Vivienne, n° u,
depuis dix heures jusqu'à cinq.
— Un concours est ouvert pour le monument que l'on doit
ériger à Bruxelles à la gloire du général Belliard.
— Une rencontre a eu lieu vendredi dernier entre M. A. M.
et M. A. R. Le sujet de la querelle était la charge exécutée
concurremment au crayon et à la plume par les deux artistes.
Les témoins ayant déclaré sur le terrain que ni l'une ni l'autre
n'étaient ressemblantes , l'affaire n'a pas eu de suite.
— La vente de la galerie de Sébastien Erard , annoncée pour
le 23 de ce mois, n'aura probablement lieu rue du Gros-
Chenet que vers le mois d'août.
— Une Révolution d! autrefois , dont les représentations
ont été interrompues par la police , vient de paraître chez Pau-
lin , éditeur , place de la Bourse.
— Au milieu des frivoles publications de notre époque, nous
devons signaler l'apparition d'un ouvrage plus sérieux , quoi-
que rempli de tout l'intérêt romanesque. Hermann , roman
historique de M. Moke , auteur belge , est le fruit des savantes
recherches de l'auteur du Gueux de mer et du Gueux des
bois. Cet écrivain a tenté pour son pays ce que Walter Scott
a exécuté pour le sien. Espérons qu'il obtiendra le même suc-
ces. Hermann forme 2 vol. in-8°, papier fin satiné; prix :
1 5 fr. ; et se vend à Paris , à la librairie de Charles Gosselin ,
rue Saint-Germain-des-Prés , n" 9.
— Pour paraître incessamment chez Vimont , passage Véro-
Dodat,n°i , la Traduction des œuvres complètes de Ludwitz
Tièck, le roi des conteurs, depuis la mort d'Hoffmann. Les pre-
mières livraisons paraîtront sous le titre de Contes d'artistes.
— Le roman de l'Ecolier de Cluny , dont nous avons donné
un fragment, et qui a foiu'ni à M. Devéria le sujet de la litho-
graphie que nous avons offerte à nos abonnés , se trouve remisJ
à huit jours , par l'absence de M. Porret, graveur.
Dessins .
Soirée d'artistes, par T. Johàsnot.
Raimond du Thil , par Bellangé.
Maison de la rue de la Victoire, par MÊkdt.
L'ARTISTE.
497
I3ertur-:2lrt0.
SUR LE SALON.
Plusieurs artistes ont demandé que le salon ajourné
fût remis au mois de novemijre procliain. Voici que la
belle saison va dépeupler Paris des riches et des cu-
rieux ; les mois de juin et de juillet ne vaudraient rien
pour une exposition.
Le mois de septembre même, comme nous l'avons
déjà fait remarquer, ne conviendrait guère, puisqu'il n'y
aurait a Paris que les personnes que leurs occupations y
retiennent nécessairement.
Mais l'cnlrce de l'hiver , en ramenant , pour les plaisirs
tet les fêles, tous les heureux des châteaux, résoudrait
toutes les difficultés et toutes les objections.
Or jusqu'à présent l'administration ne se presse guère
d'indiquer même lointainement l'ouverture du salon pro-
chain.
Nous espérons que M. le comte de Forbin voudra bien
calmer les justes inquiétudes des artistes , en répondant "a
l'interpellation que nous lui adressons publiquement au
nom d'un grand nombre d'entre eux.
t^rrf
CONCOURS
LE MONUiffiNT DE GUTTEMBERG A MATENCE.
Parlisans prononcés des concours pour les travaux pu-
blics, nous avons entendu, le cœur plein de joie, l'appel
fait a tous les artistes pour le monument a élever 'a Gut-
temberg. Les sentimens généreux, les nobles pensées qui
ont dicté la détermination de la commission de Mayen ce,
doivent trouver de l'écho en France ; notre gouvernement
comprendra-t-il qu'il n'est plus pennis sans honte de
confier un travail h un artiste, quel qu'il soit , sans s'être
assuré qu'un autre ne peut faire mieux que lui.
Si les arts doivent avoir un autre but qu'une vaine ré-
créationj, si la noble part d'influence qu'ils ont eue sur la
société dans l'antiquité et le moyen âge doit jamais leur
revenir , c'est lorsque la conscience publique se révoltera
de voir un monument donné "a exécuter comme une four-
niture à remplir. Oui, c'est h ce terme de comparaison
qu'on peut réduire les travaux d'art qui ont été donnés
et achevés sans concurrence. Un monument, fùi-il conçu
et exécuté avec un talent incontestable, justifie la plus
TOME ni. 13* LIVRÀltON.
sévère critique du moment que l'imagination peut suppo-
ser qne, par un concours entre tous les artistes, une plus
belle conception se fîit produite.
Rendons hommage aux citoyens de Mayence pour leur
noble appel a tous les artistes du monde. Bien différens
de nos dispensateurs souverains, qui n'ont de travaux a
donner qu'à leurs amis, la voix de ces généreux Allemands
ne s'est pas arrêtée a la frontière de leur pays. Le monde
entier est sollicité à envoyer des combatlans dans li^lice.
Ne devrait-il pas en être ainsi parmi nous pour tons les
monumens. Les artistes français comprennent trop bien
l'intérêt de l'art, aiment trop cet art pour lui- même, pour
ne pas sentir quel progrès il ferait en entrant dans cette'
voie de liberté. Qn'imporie aux Allemands que ce soit
un compatriote qui produise le monument de Gutteiu-
berg, pourvu que la gloire du grand homme soit digne-
ment représentée. C'est le mérite seul de l'œuvre qu'ils
apprécieront, à quelque nation qu'appartienne l'auteur.
Ainsi doit-il en être en tout pays , dans toutes les ques-
tions de monumens d'un intérêt général; aussi espérons-
nous que les artistes français, architectes et sculpteurs,
seront émus de cette offre généreuse comme s'il s'agissait
d'un sujet tout national. Et qui mieux qu'eux compren-
drait toute la grandeur de celui offert à leurs médita-
tions? Si Gutteraberg n'a pas pris naissance parmi nous,
au moins nous doit-il les plus grands miracles qu'ait pro-
duits sa découverte. Instrument imparfaitement employé
jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, n'est-ce
pas la France qui alors s'en est saisie pour en tirer, parla
bouche de ses écrivains, ces accens qui jusqu'à nos jours
ont incessamment tenu le monde en éveil ?
AU MONDE CIVIUSÉ.
Notre siècle se compare avec raison aux braux temps de la
Grèce; il leur ressemble aussi en cela , que l'cclat du présent
ne lui fait pas oublier les gloires |)asse'es. Plusieurs monumens
en fournissent la preuve : le roi de Bavière a lui-même fonde'
un Pantlie'on national ou Walholla.
Qui a plus de droits à l'honneur d'un monument que Gut-
temberg, l'inventeur de l'imprimerie?
Il ne se range pas parmi les poètes , les philosophes et les
artistes qui ont acquis leur immortalité' dans le domaine des
sciences et des beaux-arts , parmi les hommes d'e'tat et les ca-
pitaines qui ont clcrnisc leur nom et celui de leurs peuples par
le sceptre et l'epcc ; son œuvre est d'une autre nature , moins
brillante en apparence , mais plus importante en réalité , plus
étendue dans ses effets , qui sont sans limite dans l'espace et le
temps. Il serait difficile d'estimer la valeur d'une découverte i
laquelle toutes les parties du monde rendent hommage aujour-
d'hui. Après l'invention de l'écriture , rien n'a eu une telle ïd-
flucnce , rien ne mérite une telle gratitude.
Guttemherg était un Allemand. Cependant sa découverte n'a
13
.#
-(58
L'ARTISTE.
pas c'té d'un intérêt purement national ; clic n'a pas enrichi un
seul pays j appartenant à tous , elle a fait de lui le bienfaiteur
de tous les peuples appelés à la civilisation , le lie'ros de toute
riiumanité. Aussi l'on se demande souvent pourquoi la place
([ui , à Mayence , porte le nom de Guttemberg n'est pas orne'e
d'un monument. Est-il possible que l'on ait laisse passer quatre
siècles sans donner après sa mort , au grand homme, le témoi-
gnage de reconnaissance qui lui a e'te' refuse' pendant sa vie !
Certes , on a droit de s'en e'tonner ; mais tout projet d'ac-
quitter une dette si sainte a jusqu'à présent rencontré des obsta-
cles imprévus , même en i8o4, où Napoléon avait donné son
approbation au plan qui lui était proposé. Il semble presque
qu'on a attendu des effets merveilleux , inouïs , de la presse ,
pour en sentir tout le prix avec plus d'ardeur , avec un nouvel
enthousiasme. Jamais toute l'importance de la presse n'a éié
mieux appréciée. D'ailleurs , quel temps a pu être plus favo-
rable à l'érection d'un pareil monument , que le moment où
s'approche le retour de l'anniversaire séculaire de l'invention
de Guttemberg ?
C'est en 1 836 que l'imprimerie entre dans son cinquième
siècle , année qui , plus que toute autre , doit être célébrée
dans l'histoire de la civilisation européenne.
11 faut que 1 836 donne aux mânes de Guttemberg ce que les
siècles passés ne lui ont pas accordé. Le 16'' siècle a été agité par
des dissensions religieuses j la première moitié du iT désolée
parla guerre de trente ans ; et cent ans plus tard , l'Allemagne ,
souffrant encore des suites de cette guerre , était dans cette op-
pression intellectuelle qui ne devait se dissiper que devant les
exploits de Frédéric II et l'aurore de notre nouvelle littérature.
Aujourd'hui que cette aurore est devenue un jour éclatant, que
les ouvrages de l'esprit allemand, mis à côté de ceux des peu-
ples éclairés , ne forment qu'une grande littérature commune ;
en un mot, dans le 19'^ siècle, quel obstacle pourrait s'opposer
encore , dans toutes les classes des nations civilisées , à l'ac-
complissement de nos vœux , à une solennité générale de la dé-
couverte de Guttemberg ?
C'est là ce qui nous enhardit à nous adresser a noscontempo.
rains, afin qu'ils contribuent à l'érection d'un grand monu-
ment pour la fête séculaire de l'imprimerie en 1836.
Cet appel ne vient pas trop tôt. Malgré les quatre années
qui doivent s'écouler jusqu'à cette époque , l'entreprise de-
mande encore de l'activité. Il serait donc important que l'on
pût déjà présenter des projets; mais pour cela , il faut que l'on
ait un compte approximatif des sommes qui seront versées. La
forme du monument en dépendra j et il sera formé, ou de la
statue colossale de Guttemberg seule , ou de cette statue réunie
à des figures emblématiques et à des bas-reliefs. Le dernier
projet serait incontestablement préférable; ainsi la destination
du monument se comprendrait mieux.
Un seul artiste ne doit pas non plus en être chargé , quoi-
qu'il y ait de beaux talens près de nous et dans l'Alsace voi -
' sine. Un monument qui doit son existence au public de diffé-
rcns pays a besoin de la concurrence entre tous les maîtres ; et
le plan seul qui sera jugé le plus beau sera mis à exécution.
On s'adressera plus tard aux artistes directement ; aujour-
d'hui nous finissons notre appel en priant tous ceux qui sentent
l'importance d'une pareille enti-eprise de s'employer activement
pour la favoriser; ce qui peut se faire , soit par des contribu-
tions pécuniaires, soit par des collectes et des souscriptions.
Ce sera surtout l'oeuvre des libraires , des imprimeurs , des
éditeurs de feuilles périodiques , des hommes qui sont à la tête
d'institutions de littérature , d'arts et de sciences ; de sorte que ■
nous sommes convaincus qu'ils accueilleront favorablement ■
notre prière.
Là où un appel général s'adresse à la partie civilisée de
l'humanité, le regard se tourne naturellement sur les personnages
les plus distingués , Sur les autorités supérieures , les corps lé-
gislatifs, les princes et les rois, que non-seulement leur rang ,
mais aussi leur appréciation de tout ce qui est grand et beau
dans l'humanité , doivent placer à la tête des peuples et de leur
civilisation. Nous recommandons , en conséquence , avec con-
fiance et respect, ce projet et cet appel à leur intérêt.
Les journaux les plus répandus tiendront le public au cou-
rant des progrès de l'entreprise et des remises d'argent que
l'on fera à la municipalité de Mayence. Nous avons aussi le
projet de dresser une liste des donateurs , liste qui sera dépo-
sée dans la bibliotlièquc de la ville.
La commission formée pour l'érection d'un monument public
en l'honneur de Jean Guttemberg.
PiTSCHAFT , président i Schacht , premier secrétaire;
Dahm , deuxième secrétaire y Kupfebberg , cais-
sier; Arnold, Auli., Geier , Leroux , Keuss ,
SCHAAB.
Mayence, février <832. .
c^/y
7/^
'ec/eur (/e / tyor/tef/e.
Monsieur ,
L'impartialité avec laquelle vous annoncez devoir être ac-
cueillies les réclamations que pourront occasioner les articles
insérés dans votre journal , me fait espérer que vous voudrez
bien y publier une lettre écrite moins en mon nom , que comme
la protestation de la plupart des artistes que j'ai vus depuis la
publication de votre dernier numéro. Sans l'avis qui le pré-
cède , je ne saurais comprendre comment les colonnes de
votre journal ont pu admettre l'article impertinent où M. Foya- il
tier est si cavalièrement traité. Il y a impertinence, en effet , à ■
dire d'une œuvre d'artiste que la critique ne peut descendre
jusque là , surtout quand les raisons sur lesquelles on prétend
étayer une semblable assertion portent toutes également à faux.
Vraiment c'est pitié de voir comme les artistes se laissent trai-
ter par des gens qui se posent leurs juges suprêmes et sans ap-
pel. Mais il y a mieux. Poursuivons.
L'auteur proclame scandaleux le succès du Spartacus, et il
prétend que le public juge mal de toute chose. C'est son opi-
nion , si toutefois on peut appliquer ce mot aux idées qu'un
I
L'ARTISTE.
io'J
homme jette sur le papier, dans l'ignorance complète des cho-
ses dont il écrit.
LastaïuedeM. Foyaticr est, dit-il, une charge indigne de
l'art. Encore une fois c'est l'opinion de ce monsieur, et rien de
plus.
Le type en est bas et trivial. Et je le trouve , moi , d'une
puissance , d'une vc'ritc et d'une poe'sie auxquelles la sculpture
moderne nous a rarement accoutumes.
C'est peut-être le portrait d'un portefaix , mdvi à coup
sur ce n'est rien de plus. 11 prétend le prouver par les lignes
du dos et le diamètre des c'paules. Eh I depuis quand la hotte
et les coups, depuis quand le rude meïier d'esclave et la pesante
volonté d'un maître ne suffisent-ils plus à courber des cpaides
d'homme? l'esclave re'volté a ployc' sous le joug, il a été dé-
formé par de longs et pénibles travaux. Et maintenant qu'il a
brisé ses fers , il est beau de haine et de ressentiment. Mais il
a été esclave, mais il reste marqué du sceau do la servitude, et
M. Foyaticr n'a pas eu la maladresse d'en cflaccr les traces.
Un autre mérite que le Spartacus possède au plus haut de-
gré , et dont le critique ne dit pas un mot , c'est la correction ,
la pureté et la science anatomique du dessin. Son silence est fa-
cile à expliquer, car ici il fallait des connaissances positives , et
il se juge trop bien pour s'engager sur un terrain comme ce-
lui-là.
Je ne relèverais pas , sans la nouveauté du fait , les paro-
les louangeuses qu'il a trouvées à propos du Prométhée de
M. Pradier. Certaines personnes prétendent qu'elles auraient
été sollicitées par les avances du sculpteur. J'aime mieux croire
qu'il n'y a pas eu préméditation , mais seulement caprice dans
la pensée du critique. Ce qui le confirme , c'est que l'éloge ,
comme le blâme , poite à faux ; et il en a tellement la con-
science , que , ne sachant quoi louer, il est allé chercher le
bras gauche que , par la position même dont il fait remarquer
les inconvénicns , il est impossible de bien voir.
Je n'ajouterai pas un mot sur la statue de M. Pradier, quoi-
que tout le monde sache à quoi s'en tenir sur son mérite ; mais
je ne veux pas lui faire un crime des éloges de M. Planche.
Au nom de Af. Pradier se trouve accolé, quelques lignes plus
bas, celui de M. David. J'ai vu de ce dernier sculpteur quel-
ques bustes gigantesques, remarquables surtout par leurs éti-an-
ges proportions , et des médaillons dont je ne lui conseille pas
de se vanter.
Sans vouloir déprécier le mérite de ces ailistes , qu'il me
soit permis d'observer que nous avons nombre de jeunes sculp-
teurs à la tête destjucls je citerai MM. Moine et Barrye , qui
me semblent des hommes d'une tout autre portée et bien au-
trement capables de con![)rendrc et d'exécuter des statues en
harmonie à la fois avec le jardin de Lenôtrc et l'architecture de
la renaissance. Mais tant que les artistes n'auront pas le cou-
lage de se jeter eux-mêmes dans les discussions qui s'élèvent
à propos de leurs ouvrages, ils doivent s'attendre à n'être pas
compris ; car il y a dans les arts deux espèces de critique, l'ime
savante et spéciale , l'autre légère et spirituelle : celle-ci peut
être également bien traitée par le premier-venu , tout homme
qui saura passablement; mais pour la critiiiue spéciale, il faul
des hommes spéciaux , et il n'y a qu'un peintre , un musicien ,
un architecte qui puissent , avec connaissance de cause, raison-
ner peinture , musique ou architecture.
J'ai l'honneur, etc.
Gabbiel Ju. I. v\ rRojr.
Cittfraturf.
ELLE SE VEND EN DETAIL.
Mon histoire est touchante , ou plutôt son histoire est
touchante a elle , la pauvre fille ! Si gracieuse et si jolie ! sa
vertu la perdit. Pour avoir commencé par être honnête ,
elle est dans la fange aujourd'hui ; si elle eût commencé
par le vice, elle serait dans la soie et dans l'or. Voilà no-
tre justice !
Voyez-vous, il y a tant de misère aujourd'hui ! il est
si difficile de vivre , même aux femmes qui vivent de
si peu! Les honunes pullulent sur cette terre connue
les vers sur le fumier. N'ayant pas "a vivre comme des
hommes, ils vivent du travail des femmes. Ils se font cou-
turières et brodeuses, ils se feraient marchandes de modes
au besoin. Que voulez-vous que devienne une malheu-
reuse jeune fille dans cette civilisation étouffée où les
rangs sont pressés comme tui essaim d'abeilles dans une
ruche? La place au plus fort , au plus adroit , au plus
vil ! La force est tout, et après la force, la ruse. Le grand
sexe écrase le petit sexe. Que de pauvres êtres qui expi-
rent ou qui se déshonorent dans un coin ! trop heureux
encore quand le déshonneur même ne leur manque pas !
Ceci vavous paraître étrange ! Malheureusement ce n'est
pas un paradoxe. 11 fautlever encore ce coin du voile de l'é-
tude des mœurs. Oui, voyez cela ! Le vice, qui ne man-
que pas aux hommes, manque aux femmes. Aujourd'hui
plus que jamais les hommes se prostitueut a l'euvi ! Ils
ont des marchés où ils vendent à un prix certain leur con-
science et leur honneur ! Ils vendent leur plume et leur pa-
role ! ils ont des prix certains pour leur soumission et pour
leur respect. Ils font des rois, ou les paie; ik défont des
rois, on les paie; ils meurent, on les paie. Les hommes se
vendent sous toutes les formes, sous toutes les apparences ,
sous toutes les espèces. La vénalité les envelopj>e de sou
manteau , elle les met a l'abri de son bras puissant. Tout
se vend encore chez les hommes ; les révolutions leur pro-
filent en les secouant. La révolution met "a flotcequi '
h sec , elle bâtit sur les places vides, elle renversa
palais déserts , elle dresse des mouiuneus à des hérosi
uo
L'ARTISTE.
veaux , des temples a des dieux inconinis , des trôner a
des rois bourgeois ; elle fait tout pour les hommes et
rien pour les femmes. Cette fois elle a ôté aux femmes
leur dernière ressource, le vice.
Plus de vices! plus de passions, plus de ces mouve-
vemens irrésistibles qui poussaient le riche a enrichir son
idole. Phryné n'est plus possible. Laïs descend dans la
rue de sa calèche dorée. Le monde des courtisanes est au
rabais, il se déteint , il passe, il quitte ses riches vète-
mens, il pâlit, il s'agenouille, il tend la main. Soyez
belle et jolie et jeune, qu'importe? Le vieillard vous re-
garde d'un œil terne et mort; le jeune homme passe son
chaniii tout entier à ses ambitions politiques; l'artiste est
pauvre comme toi, pauvre fille; la jeunesse des princes,
cette source des grandes fortunes, ne fait plus la fortune
de personne. Où est la maîtresse du prince royal? Etcom-
ment voulez-vous que le prince ait une maîtresse , la
chambre des députés lui donne un million de plus le
jour où il sera marié!
La pauvre enfant! (j'en reviens a mon histoire! ) la
misère la tenait au corps. La misère , silencieux et froid
compagnon, la suivait pas à pas. La misère, froissait sa
robe fanée, déchirait son mouchoir, pénétrait son soulier
d'eau pluvieuse; c'était la misère qui faisait son lit avec
quatre brins de paille, qui chauffait son poêle avec une
once de charbon; la misère lui servait de femme de cham-
bre le malin et le soir; la misère dressait sa table sur son
pouce rougi par le froid ! Elle marchait donc suivie et
précédée et entourée de toutes parts par son triste com-
pagnon, la misère !
Ce n'est pas un compagnon comme un autre. Il n'a ni
cœur, ni ame, ni sourire, ni larmes, ni pitié, ni rien
d'un homme. Un autre compagnon quel qu'il soit, au
bagne même , s'attache "a son compagnon , et partage avec
lui ce qu'il peut avoir; n'eùt-il rien à partager. La mi-
sère, pauvre diable qui ne parle pas, qui ne soupire pas,
qui ne vous regarde pas ! Il pèse sur vous comme
un plomb. Cependant la pauvre fille marchait d'un pas
léger.
Elle arrive chez une vieille. La vieille femme, cet égout
moral des grandes villes , la vieille femme est une sen-
tine où viennent se rendre toutes les immondices des pas-
sions humaines. Ces êtres-la ont déshonoré les cheveux
blancs ; elles ont des rides hideuses ; elles ont de grandes
mains osseuses et desséchées qu'elles tendent au coin des
rues , et dont le toucher vous dessèche même a travers
votre manteau. La vieille avait partagé le sort des jeunes.
Elle était veuve du vice elle aussi ! Cependant elle avait
encore un fauteuil en cuir pour s'asseoir, un pot de terre
pour se chauffer , un registre pour écrire sa dépense, im
gros vieux matou pour avoir quelque chose "a aimer. Du
reste, la vieille était triste, l'œil morue, la tète basse,
le poil abattu ; mais son chat faisait le gros dos !
Mon héroïne (hélas ! hélas ! elle était tremblante ! ) ,
mon héroïne s'avança vers la vieille ; elle se posa devant
elle et lui parla humblement , lui montrant du geste,
et du regard son invisible compagnon, la misère ; pour
peu qu'on ait des yeux, on le voit "a droite et a gauche,
long , fluet , aigu , qui circule comme l'air autour du
pauvre ! la vieille vit tout de suite ce qu'elle avait la
pauvre fille ; mais la vieille , dure pour son propre mal-
heur, était dure au malheur d'autrui.
C'était une de ces araes coriaces qui ont passé a travers
toutes les rugosités delà vie. Ame battue , tannée, salée,
raclée , pelée , rouge et noire, toute plissée , tonte ridée ,
réduite a rien ; élastique comme la gomme arabique dans
l'écritoire d'un censeur ou d'un huissier.
La vieille resta écrasée un instant dans sa contempla-
tion au fond de sa vilaine ame; puis elle releva les yeux,
et voyant ce frais visage si amaigri qu'il aurait été si fa-
cile d'arrondir — voyant ces mains qui pouvaient devenir
si blanches — voyant cet œil bleu aux longs cils, la vieille
poussa du fond de son atroce poitrine un horrible soupir.
— Que ce joli visage lui rappelait des temps plus heureux !
— Comme autrefois , elle se serait plu a parer ce beau
corps si mendiant , "a rehausser par la blanche dentelle
cette tête si mignonne, a couvrir d'un fin tissu ces épaules
si fraîches, à mettre des gants glacés à ces mains glacées,
a renfermer dans un soulier étroit ce pied qui se joue dans
celte épaisse chaussure ! Quel chef-d'œuvre elle eût fait
avec cette pauvre fille, l'infâme vieille! Cela eût été
aussi grand miracle que le miracle de Pygmalion ! Et
quand il eût été fait le chef-d'œuvre, quand il eût été
bien posé sur sa base , bien réchauffé par le soleil , bien
éclatant de lumière , bien animé par le rayon d'en haut !
alors le Phidias ridé et en jupon sale eût appelé autour
de sa statue tous les connaisseurs delà ville et de la cour;
Pygmalion eût mis "a l'encan son chef-d'œuvre , il eût
prostitué sa Galalhée pour de l'or ; c'étaient la les passe-
temps les plus doux elles plus lucratifs de la vieille dans
ses beaux jours.
A l'aspect de la jeune fille, son stupide visage s'éleva jus-
qu'à l'intelligence. Elle regarda de bas en haut et de haut
en bas le bloc informe et charmant. Elle était comme l'^r-
tiste du bon Lafontaine devant le marbre de Carrare :
Sera-t-il dieu , table ou cuvette ? Jl sera dieu , dit l'artiste
dans son premier instant d'enthousiasme. Mais l'art! où
est-il? Qui veutderart?Lestatuaire, qui allait faireun dieu,
se rappela tout a coup qu'on n'adore plus les dieux , le
marbre devint cuvette ou table. La vieille hocha la tète
d'un air mécontent : elle venait de perdre son dieu , elle
aussi.
p .___
L'ARTISTE.
iU
¥
— Ma fille , dit-elle a la pauvre enfant, je ne puis rien
pour vous, ma iiUc ! Je meurs de faim, moi qui vous
I)arlc. 11 n'y a plus de clialaiids dans ma houtiiiiie si fré-
quentée; la nuit on r:c frappe plus a ma porte; le jour
c'est en vain que ma porte est entrouverte ! La misère!
la misère ! la misère ! Et elle caressait le gros chat, qui fai-
sait le gros dos.
Alors l'enfant qui s'était tenue deliout, et droite comme
une jeune personne n marier qui comprend qu'on la re-
garde, voyant qu'elle n'avait pins rien a espérer , s'assit
uonciialamnient par terre devant le foyer de la vieille. Le
foyer c'était le pot de terre plein de cendres tièdes et
puantes comme le souille d'un fiévreux. Assise ainsi ,
elle était en face de la vieille. La vieille , avec un regard
de regret et de pitié, passait ses doigts sillonnés dans
cette belle chevelure blonde, machinal amusement qui
lui rappelait vaguement le soin qu'elle avait autrefois de
la toison de ses brebis.
Ces cheveux étaient souples , soyeux , épais , purs de
toute essencecorruptrice ; c'étaient les heauxcheveux d'une
pauvre fille oisive qui n'a rien de mieux a faire qu'à se pa-
rer de la seule parure qui lui reste. Les boucles épaisses
ruisselaient autour de ce cou frêle et blanc ; elles tom-
baient en flocons sur ce front poli. La vieille se jouait avec
cette masse transparente; le vent agité fit jaillir les cen-
dres du pot de terre sur la loiigue chevelure cendrée ;
vous n'auriez pas dit sur quelle partie de la tèle était
tombée la cendre , tant c'étaient des cheveux d'ime belle
couleur !
Une idée vint a la vieille.
— Veux-tu vendre ta chevelure, dit-elle à l'enfant ?
Accroupie qu'elle était sur le pot de terre , le cerveau
fasciné par la faim et par la vapeur du charbon , cet opium
bâtard ii l'usage des suicides de la populace, l'enfant
n'entendit rien d'abord. Ce mot vendre ses chei>eux lui
parut un rêve, un de ces rêves de la faim et du froid
qui font le sommeil du pauvre. Le rêve dure toute la nuit;
le malin venu , on regrette son rêve ; la faim en rêve , le
froid en rêve ! quelle joie ! tout cela comparé a la réalité!
La vieille; avec le sang-froid d'un commis de boutique
qui fait un faux aunage, prenant les beaux cheveux h
leur racine, se mit kcomparer leur longueur a la longueur
de son bras ; l'épaisse chevelure accouplée à ces vieilles
cordes tendues sous une peau flasque et jatinàtre en pri-
rent un reflet plus doux; la vieille elle-même, frappée h
son insu par ce contraste , resta le bras tendu , regardant
toura tour ce bras sec et ces cheveux si souples; en même
teiups une mèche grise et filandreuse sortait du bonnet
crasseux delà vieille; on eût dit que cet horrible crin met-,
lait le nez "a la fenêtre , et regardant avec envie la belle
chevelure de l'enfant.
— Veux-tu vendre tes cheveux ? dit la vieille. Ils
sont longs d'une boune aune, et si tu veux , je te rappor-
terai quinze francs.
La jeune fille, jetant ses cheveux de côté et d'autre, re-
levant les cheveux de son front de sa main amaigrie, ou-
vrit ses yeux humides et se prit h sourire tristement.
Pour quinze francs elle fai.saitle sacrifice de ses cheveux.
Alors la vieille se baissa en toussant jusqu'à un panier
oîi dormait le maton. Elle dérangea le matou doucement ,
et elle chercha quelque chose dans son panier. C'était un
large panier tout rempli de guenilles. Vieilles écharpes ,
jadis roses età présent toutes tachées, dont la vieille se fai-
sait des foulards pour sa tête, colcrettes déplissées et trouées
dont elle se fabriquait des mouchoirs de poche, vieux bas
chinés dont le mollet était en soie, et dont le pied était en
laine, vieux bas dont le mollet était en laine, et dont le pied
était en soie, la plupart de ces bas n'avaient plus de talon
ni en soie ni en laine. Mais qu'importe ? pensait la vieille,
tant qu'il y a delà tige n'y a-t-il pas toujours du talon?
Elle jetait tous ses bas de côté et d'autre. Tout volait
dans l'appartement ; les vieux nœuds de ruban ro.se, le
casaquin de basin si appétissant le matin, les gamitiuïs
effeuillées, les taches , les trous, les broderies filandreu-
ses, tout l'horrible pêle-mêle d'un luxe vicieux se trou-
vait dans cette corbeille; au fond de la corbeille se trou-
vait une vieille paire de ciseaux ; c'était celte paire de
ciseaux que cherchait la vieille.
Quand elle eut retrouvé ses ciseaux , vieil instrument à
faire les ongles et à couper la soie, elle repritdanssa main
les cheveux de l'enfant, — tout à la racine, — jusqu'à
effleurer la peau , elle se mit à couper ou plutôt à scier
cette vaste et flottante nappe , qu'une reine eût enviée. O
malheur ! La vieille sciait, les ciseaux gémissaient, la pau-
vre enfant accroupie se laissait faire! M. Pope a fait un
long poème avec /rt iouc/e de cheveux enlevée. M. Mar-
montel a traduit le poème de M. Pope ; personne ne fera
de poème sur toute cette chevelure qui tombe sous la
main del'inlàme vieille! Peuple ignoble que nous som-
mes ! Après trois quarts d'heure d'horrible travail le sa-
crifice fut consommé!
Quand tout fut fini , la belle dépouille fut enfermée
dans un vieux journal de théâtre , autre débris de l'opu-
lence d'autrefois. La pauvre enfant tendit la main, on
lui donna quatorze francs au lieu de quinze! Elle partit.
Mais le froid était vif. Le froid tombait d'aplomb sur
cette tête dépouillée ; tout à l'heure un simple bonnet de _
gaze suffisait à cette jolie tête ; à présent le froid la pénètre l<^^^'
le froid est insupportable; plus d'ornement , plus de cb«^^-^~*^~
leur, plus de boucles flottantes, plus rien. Elle acheta fa " '
bonnet chaud avant d'acheter du pain. V^i.-'
Cela dura six jours, six mortels jours d'ennui. El»«i,^Q.i^s
U2
L'ARTISTE.
avait perdu sa joie du matin ; son moment d'orgueil de
chaque jour, quand devant un morceau de glace brisée elle
regardait ses blonds cheveux ; elle avait perdu sa parure
toujours fidèle, quand elle se consolait de n'avoir point de
chapeau en songeant a ses cheveux ; le soir venu elle re-
trouvait encore son moment de bonheur; tout cela était
perdu !
Puis revint la faim pressante. Revint plus rapide et plus
silencieuse que jamais la misère, le triste compagnon .
Elle retourna chez la vieille, tenant son front dans ses
deux mains, son front si nu et si dépouillé.
La vieille était assise, elle ravaudait. En ravaudant,
elle murmurait une chanson bachique , elle avaitsoif ! Ce
fut à peine si elle regarda l'enfant quand elle entra.
La vieille lui dit brusquement : — Tout ce que je puis
faire pour toi , lui dit-elle, c'estdet'acheter celte dent qui
est la et qui ne te sert a rien pour ce que tu manges. En
même temps elle appuyait son doigt infect sur une dent
blanche et perlée qui valait un royaume "a la place où elle
était.
La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la première
dent qui se montre dans un sourire; la première dent qui
se montre "a travers deux lèvres roses; la dent qui s'ap-
puie sur le front de l'amant ; la dent qui prononce ce
mot là : Je t'aime. Elle donne son charme au sourire,
leurs grâces aux larmes, son accent à la colère et a l'a-
mour ; au joueur de Hùte elle donne le son ; ôtez cette
deni , plus de flûte et plus d'amour ! C'est cette même
dent la que touchait la vieille. •
Que vous dirai-jc ? elle avait tant de sang-froid "a mar-
chander cette marchandise ! c'était à prendre ou a laisser.
C'était un service qu'elle rendait à la pauvre fille. Tant
pis pour elle si elle ne voulait pas ! Il y avait tant de dents
a vendre et de plus belles. N'avail-elle pas déjà payé ses
cheveux bien cher? L'enfant fasciné, et puis insouciante
et trop pauvre pour songer a être belle , l'enfant dit oui !
la vieille la mena chez un dentiste.
Dans la chaîne des êtres le dentiste est comme le pein-
tre ou le sculpteur, un artiste de luxe. Il faut qu'on soit
heureux et riche pour acheter un tableau ou pour se faire
blanchir les dents. Depuis la révolution de juillet, le den-
tiste , comme le marchand de couleurs , a éprouvé bien
des désastres. Le dentiste de la vieille, voyant venir une
pratique , se mit tout bas a remercier le ciel. Il prépara k
la hâte ses instrumens et étala sa trousse; il visita la bou-
che de la jeune fille. Mais la voyant si saine, si rose, si
fraîche, si pure; — toutes ces dents étaient alignées comme
des perles ; elles étaient de ce ton chaud et mat qui an-
nonce la durée. Le dentiste devint pâle; car il ne voyait
aucun prétexte k instrumenter dans cette bouche. C'était
encore une journée perdue pour lui !
— Je ne vois pas une seule dent a déranger ou a
polir, dit-il a la vieille, remettant l'instrument dans son
ét\u.
— Il faut , dit la vieille, arracher cette dent-la , j'en ai
besoin.
— Je n'oserai jamais , dit le dentiste.
— Nous irons chez im autre dentiste, dit la vieille.
Le dentiste réfléchit qu'il ne fallait pas laisser celte
dent a arracher a un autre. Et puis les temps étaient bien
durs!
Il reprit son instrument. Il s'approcha de la jeune fille :
— Si j'arrachais une des dents de la mâchoire infé-
rieure, dit-il tout bas k la vieille, cela ne se verrait
pas.
La vieille inflexible montra de nouveau la dent qu'elle
voulait avoir.
Alors il procéda k l'opération.
Cela fut long. La dent tenait dans ses plus profondes
racines. Le dentiste était peu sûr de sa main qu'aiTêtaitle
remords. L'enfant souffrit une horrible torture ! Enfin la
dent céda ; elle vint au bout de l'instrument avec un très-
petit morceau delà gencive. (C'était un habile dentiste.)
L'enfant se trouva mal. On lui fit boire un peu d'eau. On
lui fit rincer la bouche. La vieille lui donna dix-huit
francs, puis, a ces dix-huit francs, elle en ajouta deux
autres. Elle venait de réfléchir que les dents ne repous-
saient pas comme les cheveux. La vieille était juste k sa
manière. Où se niche la conscience !
La pauvre fille rentra dans son grenier avec 20 francs
de plus et une dent de moins !
Quand elle se revit a sa glace et qu'elle vit sa bouche
aussi agrandie , ce gouffre ouvert entre ses deux lèvres ,
quand elle sentit l'air de ses poumons siffler en sortant de
sa bouche, quand elle vit la grimace hideuse remplacer
le sourire, quand elle comprit que son hôtelier qu'elle
payait lui parlait avec moins de compassion , quand elle
entendit dans son ame retentir ce mot funeste : laide ! tu es
laide! elle se sentit alors plus pauvre et plus nue que
jamais , elle sanglotait , et ses yeux n'avaient pas de larmes ;
dans l'excès de sa douleur elle portait ses mains a sa tête,
mais ô douleur ! trouvant son crâne nu et dépouillé,
ses deux mains reculaient épouvantées comme si elles
eussent touché un fer chaud.
Elle vécut encore vingt jours avec sa dent , vingt
jours bien tristes et bien sombres , vingt jours sans que
personne lui accordât un mot d'amitié ou un sourire, car
elle avait perdu les seuls protecteurs que lui eût donné la
nature , son sourire et ses beaux cheveux , elle avait vendu
' ses deux amis de sa jeunesse, ornement peu coûteux et
channant , et que rien ne pouvait remplacer ; elle avait
porté les mains sur elle-même, plus a plaindre et plus
I
L'ARTISTE.
iÂS
malheureuse mille fois par ce suicide en détail que toutes
les jeunes filles qui meurent en bloc et tout entières vic-
times d'un amour malheureux.
Et puis le compagnon ne s'était éloigné que de l'épais-
seur d'un cheveu et de la largeur d'une dent , et puis la
misère revenait, et revenue plus livide et plus mince que
jamais, elle déployait ses grandes ailes de chauve-souris
autour de la malheureuse fille , elle comptait ses dents
une a une, ses cheveux un "a un; mais la misère n'avait
plus de dents a acheter , plus de cheveux a faire vendre.
D'ailleurs que lui importe "a elle ? trouver des ressources ,
ce n'est pas son affaire ; quand elle tient un pauvre diable
a la gorge, c'est au pauvre diable "a s'en délivrer par tous
les moyens; plus sa victime est engourdie, plus la misère
dort en paix sur son sein.
A la fin , chassée de son grenier et n'emportant de cet
asile que le fragment de son miroir comme on emporte un
remords, elle allait dans la rueetelle revint chez la vieille
qui était a faire son repas; la vieille mangeait un potage
dans une porcelaine ébréchée ; c'était un potage succulent
et odorant tout garni de légumes et de morceaux de viande
égarés dans la marmite. La pauvre enfant, voyant la vieille
manger, se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y
songea pas ; elle jetait son potage dans sa grande bouche
avec vme avidité toujours croissante; sa langue épaisse et
large claquait dans son palais jetant autour d'elle une sa-
live jaunâtre et graissée; cependant elle n'oublia pas son
chat, elle lui laissa le fond de l'écuellc, le meilleur ; le
chat se fit prier long- temps pour toucher au potage, la
pauvre fille ne se serait pas tant fait prier.
Quand la vieille eut essuyé son menton avec son bras,
et son bras avec sa main, et sa main 'a la poche de son ju-
pon, elle dit a l'enfant :
Je t'ai trouvé encore quelque chose, ma fille , puisque
tu as du courage, viens avec moi, je vais te mener chez
un jeune homme qui te paiera bien, viens et surtout ne
tremble pas.
(La suite au prochain numéro.)
Jules Janin.
JEHAN DU RU (^510).
J'ai lu, il y a quelques jours , dans un miinuscrit de la
bibliothèque royale, tuig nofel de l'an mil cimj cens dix ,
qui m'a vivement intéressé. J'aurais voulu me borner au
rôle de copiste, et reproduire ce récit avec les charmes
naïfs du vieux langage. Mais le temps et le courage me
manquaient, et je me décide îi jeter sur le papier quelques
.■■■ouvenirs qui auront du moins le mérite de l'exactitude.
Quant 'a ceux qui voudront retrouver les grâces d'un style
plein d'élégance et de simplicité, jelesengage'a demander
à M. Van Praët le manuscrit portant le numéro 10654.
Celait au mois de juillet de l'an 1510. Une peste ter-
rible régnait alors it Paris. Ce estait misère, dit le chroni-
queur, veoir poufres hahitans deicelle ville se advancer
faibles et malingres par les rues et (juarrefuurs pour de-
mander en pitié ce que ne aidaient plus la force de gain-
gner en besongnant. Plusieurs tombaient morts chemin
faisant, tant était grande la violence du mal, et messire
Robert Turquain, prévôt des marchands, fut obligé de
prendre a gage des voituriers auxquels il payait jusqu'à
une livre tournois pour enlever les cadavres qui gisaient
dans les rues. On tint de plus une assemblée ii l'hôtel du
Roi près les Augustins , où il fut décidé qu'on achèterait
une portion du jardin des Bernardins pour y enterrer les
corps qui partiraient de l'Hôtel-Dieu. Plusieurs ménlecins
et barbiers reçurent commission de visiter les menues
gens malades de peste, et l'on fit marquer d'une croix
rouge les maisons qu'infectait la contagion pour prévenir
les habitans de ne pas les fréquenter.
Cette malheureuse précaution n'eut que trop de succès;
car, à l'aspect du signe funèbre ung chacim se destournoit
bousche et narines closes pour ce que il ne voulloit aspirer
maucais air. Aussi les pauvres malades périssaient a l'a-
bandon. A peine voyait-on quelques prêtres affronter la
mort pour adresser aux patiens des paroles de paix.
Il y avait cependant un jeune bourgeois de la rue
de la Tannerie qui semblait défier le danger, et par-
courait les mes pour visiter les pestiférés dans leurs de-
meures infectes. Pourtant ne esloit-il ne prestre, ne bar-
bier, mais fils d'un riche marchand qui , à la dernière
élection avait été nommé échevin. Depuis ce grand événe-
ment, l'honorable messire Thomas du Ru se seraittrouvé
le plus heureux tanneur de la ville de Paris, si son fils
Jehan n'avait montré des goûts fort inquiétans pour le li-
bertinage, c'cst-ii-dire pour les chevaux, les armes et la
chasse. N'était-ce pas chose incroyable chez le fils d'un
tanneur? Mais ce qui semblait plus incroyable encore à
maître Thomas, c'était celte passion nouvelle qui poussait
Jehan chez tous les pestiférés du quartier. Monsieur l'é-
chevin était une de ces prudentes personnes qui prenaient
de grands détours pour éviter les portes marquées d'une
croix rouge. Jehan, au contraire, trouvait naturel d'aller
distribuer quelques deniei-s aux pauvres ménages, et cha-
que jour il se faisait un malin plaisir de raconter à son
père les souffrances qu'il avait vues : caril y avait dans sa
conduite beaucoup de charité chrétienne , et en même
temps un calcul tout personnel qui lui réussit, comme on
va le voir.
« Ça, Jehan, lui dit un soir son père, il ne meplatt
)) pas que tu sortes de grand matin pour humer l'air de
f.
4U
l^'ARTISTE.
» la contagion. Monsieur le curé de Saint-Denis de la
» Chartre vient de mourir pour pareille imprudence. 11
» prétendait que c'était son devoir. Mais toi tu n'as que
» faire de prendre souci des maux d' autrui; on a tou-
» jours assez des siens. Que ne restes-tu ici k surveiller
» nos ouvriers pendant que les devoirs de l'échevinage
» mempèclient d'y avoir l'ail? — Voulez-vous, mon
" père, que je laisse mourir sans secours nos pauvres
') voisins? — Voulez-vous, mon fils, me faire mourir
)> avec vous de la peste ? Je n'en suis pas curieux. Cette
11 maladie ne respecte personne, pas même les échevins.
11 Elle a bien tué au temps jadis le roi saint Louis. Je ne
11 veux pas la défier , et comme il ne me convient pas que
i> vous fassiez le maigre office d'un clerc sans prébende ,
11 vous qui aurez un jour de belles rentes au denier douze,
11 j'entends que vous partiez demain de grand matin pour
» notre bien de Bourgogne. Avecla permission de M. le
11 forestier qui vous aime, vous y pourrez chasser a votre
1) aise ; cela est moins dangereux encore que de hanter
11 les gens malades de peste. »
Jehan s'inclina en signe d'obéissance, cachant de son
mieux la joie qui le transportait. Il ne désirait rien tant
que d'aller en Bourgogne ; il avait calculé qu'il lui serait
facile de passer par la ville de Blois, où se trouvaient alors
le roi Louis et la reine Anne. Or, près de la reine, Jehan
devait trouver sa cousine Marie, qui, depuis six grands
mois, avait obtenu une charge de chamlirière au château
royal de Blois. Il pourrait donc la revoir, causer des sou-
venirs de son enfance, et lui faire dire que les galans sei-
gneurs de la cour n'avaient pas effacé de son cœur la mé-
moire de son cousin Jehan. Ces douces pensées éveillèrent
(le grand matin le fils de messire Thomas. Mais comme
il voulait saluer son père, et prendre congé de lui , il ap-
prit qu'en ce moment il y avait assemblée "a l'hôtel-de-
ville sur une matière de haute conséquence, et qu'à son
grand déplaisir monsieur l'échevin avait dû se lever et sortir
en grande hâte dès cinq heures du matin. Jehan se rendit
(le suite au bureau de la ville, et comme il était connu
du concierge et des huissiers , on lui permit de se tenir a
portée d'entendre ce qui se passait. Il s'agissait d'une
lettre du roi Louis que Henri d'Auvergne avait apportée
la veille au matin. Mais, comme c'était jour de dimanche,
et qu'une grande partie des gens de bien de la ville
étaient allés prendre l'air aux champs, il avait fallu re-
mettre l'assemblée au lendemain. En ce moment le gref-
fier commençait la lecture de cette lettre , qui était ainsi
conçue :
« De par le roy ,
i> Très chers et bien amez , nous avons esté advertis
» que il y a très grant danger de peste en nostre ville de
» Paris. Quoy néantmoins aucuns de la dicte ville , puis
i« peu de jours en çà , se sont ingérés de venir ycy et
1) approucher notre personne et le lieu où est nostre très
1) chère et très amée compaigne enceincte, et notre très
1) chère et très amée fille , dont se est cuydé ensuyvre
» très grant inconvénient; et pour ce qu'il est très né-
>) cessaire d'y estre pourveu pour éviter aux inconvénients
1) qui en pourroient advenir , à ceste cause avons bien
1) voulu vous en escrire et advertir a ce que vous fêtes
i> savoir et entendre par toute la ville que nul partant de
1) la dicte ville ne soit si osé ne hardy de venir ycy tout
1) droit ne ailleurs où soyons, sur peine de la hart, et s'il
1) y en a aucuns qui y ayent nécessairement a besongner,
» qu'ils s'en voisent quelque part hors la dicte ville de-
1) mourer trois sepmaines ou ung mois avant que venir.
1) Et nous advertissez incontinent par ce porteur de ce
1) que en aurez fait et de l'ordre que y aurez douné. Et
1) qu'il n'y ait point de faulte.
11 Donné "a Blois , le 25' jour de juillet.
Ainsi signé, « LOYS. »
C'était chose dure , que de risquer la pendaison pour
voir sa maîtresse, toute jolie qu'elle fût ; mais Jehan eut
bien vite pris son parti, et, dans la crainte que son père
ne changeât d'avis au sujet du voyage de Bourgogne , il
résolut de ne pas attendre son retour , et sortit de la ville
par la porte St-Michel. Grâce "a son bon coursier , il avait
fait si grande diligence , que le mercredi matin au lever
du soleil il se trouva près de la ville de Blois. Mais il lui
vint a l'esprit qu'il valait mieux s'arrêter dans une hôtel-
lerie pour y laisser sa monture et arriver de pied aux portes
de la ville , comme un bourgeois Iqui retourne au logis
après la promenade du matin. Par malheur les gens du
roi faisaient sévère garde. On l'arrêta pour lui demander
son nom, et vu que les registres du concierge ne por-
taient pas que Maistre Jehan du Ru fût sorti de la ville
dans la matinée, il fut conduit en prison comme soupçonné
d'avoir contrevenu aux commandemens de sa majesté!
Le pauvre Jehan se prit alors a penser aux lettres du Boy
Loys et aux dejfenses contenues en icelles sur peine de
la kart. Fallait-il donc faire en grande hâte un voyage de
quarante lieues , pour donner de la besogne k l'exécuteur
clés sentences de monsieur le prévôt de Blois? Et sa chère
Marie ! il se sentait pleurer en songeant qu'il ne la reveigl
rait plus. il
Sur ces entrefaites, il entendit des gardes s'approcher
et les portes de la prison s'ouvrirent. C'était déjà l'heure
de comparaître en jugement. Il suivit les archers qui le
conduisirent sous bonne escorte à travers les rues, et qui
repoussaient la foule en criant : « Gardez de vous approu-
1) cher, ce est ung pestiféré venu de Paris en despit des
L'ARTISTE.
iJtë
« corainandementsclu Roy nostre sire. — Ce est grand do-
» inaige, disaient les manans de Blois ; monsieur le pre-
» vost ne luy fera nicrcy. »
En effet , la position de Jehan était des plus criliques.
Le bon Louis XII ne s'imaginait guère qu'on serait assez
imprudent pour l)raver ses menaces ; et d'un autre côte,
il voulait il tout prix préserver de la peste la ville de Blois.
Car il croyait la reine enceinte et comptait liien qu'elle lui
donnerait un daupiiin. C'était pour cela qu'il avait inter-
dit aux hal)itans de sa bonne ville de Paris l'approche de
la demeure royale , et quand il eut avis qu'on avait arrêté
un jeune homme souproimé d'avoir contrevenu a ses dé-
fenses, il fit savoir au prévôt qu'il eût incontinent a faire
son devoir. Le prévôt s'était empressé de se rendre a ses
ordres, pensant qu'il lui reviendrait quelque bien pour
avoir flatté des espérances de paternité dont , comme
d'autres , il se riait tout bas.
C'était donc vm juge sévère qui attendait Jehan dans
l'hôtel de la Prévôté. 11 devait s'en douter aux discours
qu'on tenait autour de lui, et "a l'empressement curieux de
la foule qui devenait de plus en plus considérable. Ce
cortège attirait l'attention générale, et si Jehan eût été
moins absorbé, il aurait remarqué aux fenêtres duchiitean
royal une jeune fdle qui le suiA'it jusqu'au moment où il
disparut pour entrer dans la salle de la Prévôté.
Qu'est-ce donc ? disait la jeune fdle a un officier de la
cour qui se tenait debout auprès d'elle. Que veut cette
foule ? — Je ne sais , en vérité ; car nous sommes trop
loin pour le bien voir. Mais connue ces gens sont arrêtés
près de l'hôtel du prévôt, je crois bien qu'il s'agit du
jugement de quelque criminel. — Courez donc vous en
enquérir, et revenez me rapporter ce que vous aurez ap-
pris avant que la reine me fasse mander pour sa toilette.
— Je le ferai de graifd cœur, belle Marie, dit le jeune
officier. Mais a mon retour nie permettrez-vous d'insister
pour obtenir réponse a la demande que je vous adressais
tout-h-l'heure? — Quelle demande? il ne m'en souvient
plus, je vous le jure, dit Marie en rougissant. Allez d'a-
bord , et nous verrons ensuite ce que mérite votre cour-
toisie. — Ah ! je crains bien, dit le jeune homme en la
saluant, que vous n'ayezrésolu de n'avoir ni mémoire
pour les bons offices que je suis heureux de vous rendre,
ni compassion pour les cruels tourmens que vous me fai-
tes éprouver.
Marie le vit avec plaisir prendre congé d'elle, et se di-
riger vers l'hôtel du prévôt; car elle ne redoutait rien
tant que les propos d'amour dont ce jeune officier avait
coutume de l'entretenir. Ces douces paroles la fcsaient
ressouvenir de son cousin Jehan, dont l'absence la chagri-
nait fort , et qu'elle ne pouvait se flatter de revoir prochai-
nement. Ce n'était donc pas la curiosité, mais le désir
d'interrompre un entretien pénible pour elle, qui Vayait
engagée ii s'enquérir de ce qui se passait près de l'hôtel de
monsieur le prévôt. Cependant elle suivit machinalement
des yeux la marche du jeune officier, et put remarquer
que pendant plusieurs minutes il s'efforça vainement de
percer la foule qui se pressait pour entrer dans la salle du
jugement.
La séance était ouverte depuis quelque temps. Le
prévôt de Blois, messire d'Estoutevillc, avait fait pla-
cer l'accusé à distance , et des sergens le tenaient en res-
pect avec de longues hallebardes dont la pointe était di-
rigée vers sa poitrine. De la sorte ils ne couraient pas ris-
que de subir les influences de la contagion. Messire d'Es-
touteville, placé sur son siège, respirait fréquemment une
petite fiole contenant un élixir précieux dont le médecin
du roi lui avait fait présent. Au fond de la salle se pres-
sait la foule curieuse. Malgré l'isolement du prévenu, et
la vertu de la merveilleuse liqueur dont M. le prévôt
s'était précautionné, il paraissait fort empressé de termi-
ner ce jugement. De son côté, Jehan avait pris soin de
complaire au secret désir de son juge; car, après avoirdit
son nom, il avait déclaré ne vouloir d'ailleurs répondre
a aucune question. Puisqu'il en est ainsi, reprit messire
d'Estouteville, je soupçonne fort que vous venez de Pa-
ris ; car nul autre crime ne vous est reproché, et si vous
nous attestiez être arrivé des provinces de Bourgogne ou
de Champagne, le serment d'un seul témoin qui confir-
merait la vérité de votre discours suffirait pour vous tirer
de ce mauvais cas. Répondez-moi, Jehan du Ru, sous l-
foi du serment, venez-vous d'un autre lieu que Paris?...
Jehan ne disait mot ; car pour sauver sa vie il n'aurait
pas voulu se parjurer.
Il est donc bien clair, dit M. le prévôt en se levant de
son siège , que l'accusé Jehan du Ru arrivait de Paris
quand il a été arrêté aux portes de Blois. Mais comme un
témoignage est nécessaire pour confirmer nos soupçons ,
nous adjurons, parle très-saint nom de Jésus-Christ tou-
tes personnes ici présentes de déclarer par -devant nous
s'il n'est rien "a leur connaissance qui puisse éclairer no-
tre conscience.
Un silence profond suivit la question de M. le prévôt.
11 prononça une seconde fois les mêmes paroles saus obte-
nir de réponse.
Pour la troisième et dernière fois, s'écria-t-il, nous ad-
jurons toute personne ici présente, sur la part qu'elle peut
espérer dans le paradis, de déclarer p.'jr-devant nous si
elle coiniait l'accusé, ou quelque circonstance qui se ratta-
che au crime dont il est véhémentement .soupçonné.
— Je le connais, moi, cria quelqu'un qui venait de pé-
nétrer dans la salle. — Huissiers, à votre office ! qu'on
fasse place au témoin.
U6
L'ARTISTE.
Ou vit alors avancer l'officier du roi que Marie avait
dépêché vers l'hôtel de la prévôté, et qui n'était autre que
Henri d'Auvergne, revenu de Paris avec la réponse que
messieurs du bureau de la Ville avaient faite a la lettre
de sa majesté.
— D'oîi connaissez-vous l'accusé Jehan du Ru, de-
manda le prévôt? — J'ai vu cet homme que vous appe-
lez Jehan du Ru une seule fois dans ma vie. C'est eu l'hô-
tel de la ville de Paris, où il était lundi dernier de grand
matin, écoutant près la porte du bureau le lecture des
lettres que le roi, notre seigneur, a écrites au sujet de la
contagion. — Ltes-vous bien assuré de ne pas vous mé-
prendre? — Non, en vérité : car j'admirai quelques in-
stans après comme il s'élançait sur un beau cheval qu'il
menait en bon cavalier. — Merci de vos louanges , siu-
mon habileté, dit Jehan du Ru. Je paierai un peu chérie
plaisir de les entendre; car je vois bien qu'elles me vau-
dront la pendaison. Mais vous avez déclaré la vérité, et je
ne puis vous en vouloir. — Cela étant, dit le prévôt, nous
vous déclarons digne de la hart, pour avoir sciemmeut
et traîtreusement contrevenu aux ordonnances de sa ma-
jesté. Sergens, ramenez le patient dans sa prison. Nous
aurons soin qu'un prêtre s'y rendepour l'entcndreen con-
fession avant le moment d'exécuter notre sentence, ce
qui, pour la plus grande sûreté de leurs majestés le roi
et la reine, de leur bien-ainiée fille, comme aussi des ha-
bitans de Blois, devra se faire dans deux heures d'ici.
Jehan garda le silence; car il lui paraissait qu'un mau-
vais hasard le poursuivait, et qu'il s'efforcerait vainement
de résister. Cependant d'Auvergne s'en revenait lente-
ment au château royal, songeant que, par sa faute et
bien innocemment, il avait causé la mort d'un homme. Et
il redit a Marie tout tristement ce qui était arrivé. La
pauvre jeune fille se prit "a pleurer pour avoir eu la fu-
neste pensée de dépêcher Henri d'Auvergne vers le lieu du
jugement. 3Iais quant elle ojt prononcer le nom de Jehan
du Ru, lors se laissa cheoir la poucrette sans cry ne
pleurs et long temps sembla morte. Elle ne reprit connais-
sance que pour verser des torrens de larmes , et sa dou-
leur était si vive qu'elle ne s'entendait pas appeler pour
son service accoutumé. On la vint prendre par la main
pour la conduire dans les apparlemens de la reine Anne,
où elle entra toute rêveuse et a pas lents. Puis tout 'a
coup elle poussa un cri de joie , et se précipitant vers la
chambre où était couchée sa maîtresse :
Madame, dit-elle, c'est aujourd'hui la fête de votre sainte
patronne, je vous demande en son nom d'accorder une
grâce il votre humble servante. — Quelle grâce, ma
bonne Marie? Tu sais que j'aime a te contenter. — Oh !
madame, je veux la royale promesse de votre majesté
avant de lui dire ce que j'espère de sa bonté. — Voila
qui n'est point raisonnable ; je ne puis engager à l'avance
ma foi pour une chose qui peut être mauvaise. J'offense-
rais ainsi la ti-ès-sainte Anne, à qui j'ai ce matin adressé
mes dévotions; car il me faudrait faire le mal, ou me par-
jurer. — Eh bien ! Madame , si vous ne pouvez m' ac-
corder ma demande, je serai contente que vous me pro-'
mettiez de me donner votre royale maiu a baiser en l'hon-
neur de votre fête. — S'il est ainsi, Marie, nous sommes
d'accord , et je consens de bon cœur a t' engager ma pa-
role de reine de France que l'un de tes deux désirs sera
accompli ; car tu es une bonne fille "a qui je veux témoi-
gner mon amitié. — Écoutez- moi donc, Madame, carie
temps presse. Sachez que dans une heure un malheureux
venu de Paris malgré les défenses de sa majesté le roi
subira le supplice de la hart, s'il n'obtient, par votre in-
tercession toute-puissante , la grâce que je sollicite à deux
genoux. — Je ne puis m' entremettre dans cette affaire ,
ma bonne Marie; ce serait chose inutile. Songe qu'un
exemple rigoureux est nécessaire pour éviter que d'antres
audacieux ne compromettent le salut du fils de France ,
qu'à cette heure, si le roi Louis et moi sommes exaucés
dans nos ardentes prières, je porte peut-être dans mon
sein. — Je vous déclare, dit résolument Marie, que le sa-
lut de cet enfant et le vôtre sera moins compromis par la
grâce du condamné que par la faveur dont votre majesté
m'a fait la promesse. Car ce condamné n'est autre que
mon cousin, et, bien que j'en aie honte, je lui ai celte
nuit accordé un secret rendez-vous. Partant je puis êti-e
aussi prise de peste. Que votre majesté voie a présent s'il
vaut mieux pour elle sauver la vie à mon parent ou re-
cevoir un baiser de ma bouche impure. — Fi ! Marie ,
fi de vous ! Sortez de notre présence. Notre parole est
engagée , nous n'y manquerons pas. En ce jour de fête,
le roi ne peut me refuser une grâce , et d'ailleurs, entre
deux dangers, mieux vaut choisir le moindre. Vous êtes
iine fille déshonnête dont la vue m'est odieuse, et dont je
repousse le baiser. Allez donc hors d'ici ; le condamné a
dès a présent sa grâce assurée.
Quoj- entendant, Marie fict un sault de joje det'ers le
lict de la rejne j et dessus les mains d'icelle applicquoit
trop plus de baisers , combien que sa majesté voulust
s'en deffendre. Elle eut bientôt déclaré que depuis six
grands mois elle n'avait pas revu son cousin Jehan, qui
était venu sans doute pour l'amour d'elle. La reine , très-
dévote personne, fut ravie de savoir que sa jolie cham-
brière n'avait pas commis la vilaine faute dont elle ne s'é-
tait accusée que pour tirer son cousin d'un grand danger
de mort. Et veu que ce estait jour de saincte Anne, elle
receut du roy Loys la grâce de Jehan du Ru avecque
ung bon brevet empreinct du scel royal où estait dict :
« Cognoissant Jehan du Ru pour expert auxjaicts d^ar%
L'ARTISTE.
U7
» mes et de chasse , le nommons à la garde de nostrefo-
» rest d' Orléans . » ,
Au mojs d'aoust ensuyi>ant furent fnictes à Blois
nopces de damoiseUe Marie Legendre et de messire
Jehan du Ru , forestier du roy Lojs en sa for est d'Or-
léans.
Un habitué de la Bibliothèque Rq^-ale ,
LES DERNIERS MOMENS.
^ Vous tous , qui m'appelez votre ami , qui me serrez la main
avec cordialité, vous qui m'invitez avec un sourire gracieux et
Lienvcillant à prendre place à voli-c table , à votre foyer , savez-
vous qui je suis ? dites , le savez- vous ? Auriez-vous jamais pu
croire que j'ai donné la mort à un homme , à un vieillard qui
m'aimait comme un père et me prodiguait des services et de
douces paroles? Eh bien ! ce crime , je l'ai commis.
Et cependant , cet homme , je ne l'ai pas tue' en duel ; car, je
vous le répète , il avait les cheveux blancs , et de plus un ca-
ractère doux et paisible. Je ne l'ai pas tué en juillet , car il n'é-
tait ni gendarme, ni garde royal. Je ne l'ai pas tue dans une
émeute; car lorsque l'émeute bouillait dans la rue, nous nous
renfermions tous deux soigneusement dans nos logis. D'ailleurs
je ne faisais pas partie de la garde nationale , et lui , le digne
homme , il n'était enragé que de bouquins.
Un soir, je vins le voir. Je comptais le trouver , comme à
son ordinaire, en extase devant quelque édition du quinzième
siècle, comme le ^'j'rgi/e imprimé à Rome, in-folio, parSweyn-
hem et Pannartz , en i4''9; comme le ij/crtm sorti des mêmes
presses à la même époque , ou enfin devant quelque Elzcvier
non rogné. Le pauvre cher homme I il était malade , mais ma-
lade à garder le lit. On me conduisit dans sa chambre à coucher:
— Comment! vous , dans cet <Etat? que vous est-il donc ar-
rivé?
— Rien , presque rien , mon bon ami , me répondit-il en me
tendant une main ardente de fièvre. Faible et asthmatique
comme vous me savez , je suis allé hier voir mon vieil ami Van-
Praet à la Bibliothèque royale, et là depuis dix heures jus(|u'à
quatre, je me suis échiné à collationaer mon édition des Chro-
niques de Sainct-Venys, Paris , Pasquier Bonhomme, 1 476 ,
3 vol. in-folio, gothique, sur l'exemplaire qu'on en conserve
dans cet établissement. Le mien est infiniment plus beau , ajou-
ta-t-il en laissant éclater une joie d'enfant. Mais vous , je vois
avec plaisir que vous êtes en bonne santé; vous êtes frais et
d'une aussi belle conservation (\\icmonEulrope, Rome (Geoi^e
Laver), i47', in-folin. Eh bien! que me direz-vous de
neuf? êtes- vous allé hier à la vente chez Silvestre ? Combien a
été vendu le Champion des dames , par Martin Franc , Paris,
Galiot du Pré, i53o, in-8°, maroquin violet, lettres rondes.
— Soixante-quinze francs, lui répondis-je.
— Je m'en étais douté. Et quand on pense que ce même
exemplaire, inscrit au c-.taloguedeLa Vallicreau numéro 279Î,
n'a été vendu dans le temps que vingt-cinq livres dix-neuf sous!
Voilà cependant comme d'un siècle à un autre les livres tri-
plent de valeur. Comment va M. R...
— Il est mort hier soir, lui répondis-je.
— Oh ! mon Dieu ! que me dites-vous ? J'en suis vraiment
désolé; car c'était un excellent homme, et de plus il connaissait
très-bien les vieux livres. Allons ! voilà encore une bibliothè-
que à vendre. Je pourrai donc enfin me procurer le Cj^mbalum
Mundi, de Bonav. Dcsperriers, Paris, Jehan Morin, iSS^ ,
que je cherche depuis dix ans, et dont un magnifique exemplaire
est en sa possession , après avoir successivement figuré dans le
cabinet de Gaignat à la vente duquel il monta jusqu'à 35o li-
vres , et dans celui du duc de La Vallière , d'où il passa entre
les mains de Tilliard au prix de lao livres.
El le vieux bibliomane fixait sur moi ses yeux étiucelans de
joie.
— A propos du Cymbalum Mundi , lui dis-je , vous savez
que notre savant ami M. El»i Johanncau va en donner , chez
Silvestre, une nouvelle édition augmentée d'une clef inédite et
d'un commentaire Variorwn. Comme je l'aide dans ce travail ,
je vous prie de me rendre un service.
— Tout ce que vous voudrez , me répondit-il affectueuse-
ment.
— Voici ce que c'est. Vous seul possédez l'édition de ce li-
vre imprimée à Lyon pr Benoît Bonnyn , 1 538 , petit in-8°,
gothique; pourriez-vous me le confier pendant trois jours j)our
en faire la collation ? j'en aurai tout le soin que vous pouvez
vous imaginer.
J'attendais une réponse ; mais pas un seul mot. Le visage du
vieillard se renfrogna et pâlit d'une manière effrayante, ses lè-
vres se serrèrent comme pour opposer une digue aux flots do
mauvaise humeur que ma demande indiscrète venait de soule-
ver chez lui , et ses yeux révélèrent encore plus la lutte morale
qui bouleversait tout son être. Effrayé , j'allais sonner, lorsqu'il
me retint la main :
— Mon ami , ce n'est rien, me dit-il. A tout autre j'aurais
U8
L'ARTISTE.
répondu par un refus formel; mais vous, c'est différent. Je ne
puis rien vous refuser. Prenez le livre en question dans ma bi-
bliothèque fermée , le troisième à droite sur la seconde tablette,
enveloppc7.-lc soigneusement dans du papier Joseph , à cause de
la reliure, chef-d'œuvre de Deseuil , et rapportez-le moi au
jour indique.
Je le remerciai e'nergiquemcnt ; car je sentais toute l'e'tendue
du sacrifice qu'il me faisait et que j'avais demande' seulement
par manière d'acquit, sans nul espoir de succès.
Le lendemain matin je me mis à l'œuvre ; et voilà pendant que
je collationnais , portant alternativcmect mes yeux du pre'cieux
bouquin ouvert à demi , à ma copie , mon chat ( maudite bête !)
sauta sur mon bureau et posa pre'ciscment sur le bijou biblio-
graphique sa pâte souillée de je ne sais quoi. Que ne la po-
sait-il sur toute autre chose , le misérable ! sur un mien livre ,
sur mon visage : je n'aurais eu qu'un mc'diocre chagrin. Il avait
couvert le feuillet 2 d'une tache indélébile. Égaré , frissonnant
de terreur, je lançai , d'un coup de poing , l'animal par la fe-
nêtre ouverte, et, par une vieille habitude d'écolier , j'essuyais
le feuillet avec ma langue , lorsqu'on frappa à ma porte. C'était
le domestique de mon ami le bibliomane : il m'apportait une
lettre ainsi conçue :
« Mon cher Francisque , il y a un double mot latin qui com-
» menée aussi par un c et un m, et qui me donne bien plus de
» souci que le cholera-morbus. C'est le Cjinbalum Mundi que
" vous m'avez emprunté hier soir. Au nom de Dieu I rcnvoyez-
» le moi ; car je vous avoue dans la sincérité de mon cœur que,
» depuis que je ^is mon livre hors de chez moi , ma santé va
» de mal en pire. Prenez pitié de ma faiblesse de bibliomane, et
)' venez toujours me voir quand vous aurez un moment. »
Cette lettre acheva de me perdre la tête , je rentrai dans mon
cabinet , et , d'une main sacrilège , j'arrachai le feuillet conta-
miné, puis je rendis le livre au valet. Je me proposais de ré-
parer cette perte par le don d'un livre non moins précieux ,
quand mon ami serait en état d'apprendre son malheur. Hélas !
il le sut trop tôt.
Le même soir, j'allais chez lui pour m'informcr des nouvelles
de sa santéj le malheiu-eux vieillard était à l'agonie. Quand il
me vit entrer, il se souleva sur son lit en cherchant à me parler;
mais il retomba muet en détournant la tête , et en me montrant
du doigt la place oii le feuillet manquait dans le Oymbalum
Mundi qu'il avait alors tout ouvert sur ses genoux. A son che-
vet, à son côté, à ses pieds pleuraient ses deux filles et sa
vieille femme qu'il avait épousée , pauvre , laide et sans ins-
truction , luiiqucment parce qu'elle se nommait Jeanne Guttem-
berg , et qu'elle éiait de Mayence.
Le curé avait été appelé, il vint. D'ime main il tenait son
livre de prières doré sur tranche , et de l'autre il s'appuyait sur
l'oreiller du moribond , pour lui adresser à voix basse des pa-
roles de paix. Le bibliomane restait immobile; mais bientôt il
se retourna avec peine , étendit sa main défaillante vers le livre
du prêtre, l'ouvrit, et en examina curieusement le titre d'un
œil déjà vitré; puis sa main s'écarla , et il poussa un faible sou-
pir. Le curé lui tâta le pouls. . . Il était mort.
Les bouquinistes , les relieurs , sa femme et ses enfans le
pleurèrent beaucoup; et moi^ encore plus que les autres.
F. M.
— M. Balochi , italien connu par beaucoup de travaux de
musique et de littérature , est mort. Il venait de terminer la
traduction de Rohert-le-Diahle pour l'opéra de Londres.
— Le roi vient d'envoyer à la galerie du Musée Golbcrt des
tableaux de sa collection particulière , pour faire partie de l'ex-
position au profit des indigens de la ville de Paris atteints de
la maladie épidémique, et dont l'ouverture est fixée au 6 mai.
— M. Lethière, membre de l'Académie des beaux arts ,
auteur du célèbre tableau de la Mort des fils de Brutus , est
mort à Paris. Il était affecté depuis long-temps d'une maladie
chronique qui s'était aggravée dans ces derniers temps. M. Le-
thière avait dirigé pendant dix ans l'académie de France à
Rome.
— Le concert donné à l'Académie
M. Paganini et les artistes de l'Opéra
malades , a produit 9,7'.>,8 fr. 4o c.
pompiers, d'éclairage et d'affiches se
Aucun de MM, les artistes n'a voulu
concert. Le résultat net versé par M.
M. le secrétaire-général du ministère
à9,i54f. agc.
royale de Musique, par
, au bénéfice des pauvres
Les frais de gardes , de
sont élevés à 574 fr. 1 1 c.
accepter de feux pour ce
Véron entre les mains de
du commerce , s'est élevé
Dessins, l
Une École de village, par Beacme.
Les derniers Momens , par T. Johiknot.
L'ARTISTE.
ii9
I3muir-2lrtô.
CONCOURS
POUR UN MONUMEMT A ÉLEVER A LA MÉMOIRE DU
GÉNÉRAL BELLIARD.
Programme.
La Commission chargée de régler le concours pour
l'érectioa du monument a décidé qu'il serait érigé de
manière a servir d'embellissement à la ville, et par con-
séquent a fait choix de la place coutiguë a l'escalier dit
lie la Bihliollièque , conduisant a la rue dlsabeile.
La forme du monument ainsi que les matériaux ii y
employer sont laissés au choix de l'artiste.
Une somme de quarante-cinq mille francs est af-
fectée a l'érection complète du monument , et par aucun
motif ne pourra être outre-passée.
Un devis et les détails estimatifs seront jointsauprojet.
L'auteur du projet jugé digne d'être exécuté, et dont la
dépense totale ne dépassera pas la somme indiquée pour
récompense, en obtiendra l'exécution au prix de son de-
vis, s'il est calculé d'après de bonnes bases. De plus la
Commission décernera une marque de satisfaction si l'exé-
cution répond a son attente.
Les dessins ou modèles seront sur une échelle d'au
moins cinq centimètres par mèlre.
Conditions du concours.
Les artistes étrangers comme ceux du pays sont appelés
il ce concours.
Les dessins ou modèles seront remis franc de port,
pour le i5 juin prochain, a M. Timmermans, concierge
du Musée a Bruxelles. Le concurrent donnera avis de
l'envoi à M. Rouppe, bourguemestre de ladite ville.
Aucun artiste ne mettra son nom sur les dessins ou
modèle^ envoyés au concours; mais il y apposera une
marque quelconque qu'il aura soin de répéter sur un
billet cacheté contenant son nom et sa demeure, et joint
il l'envoi, ou la lettre d'avis au bourguemestre susdit.
La commission se réserve la faculté de provoquer un
nouveau concours si les projets ne répondaient pas a son
attente.
Les projets seront exposés dans l'une des salles du pa-
lais de l'industrie, 'a Bruxelles, pendant quinze jours.
Le jugement sera prononcé immédiatt'inent après.
Arrêté à Bruxelles, le 2S mare 1852.
Le Comte Vilain XIV, Rouppe, le comte
d'Arschot , DE Brouckèhe, F. Meeus,
SuYs, et J. F. Navez.
Toat m. H" LiYRAisoi».
Il y a quelques jours a peine nous parlions du concours
ouvert par les habitans de Mayence pour élever un rao-
nuiueut à la mémoire de Guttemberg. Et voici que sous
le dernier retentissement de nos paroles, la Belgique imite
l'exemple de IVIayence. Bruxelles vient de voter un mo-
nument aux cendres du général Belliard, et d'ouvrir,
comme Mayence, un concours a tous les artistes de l'Eu-
rope. •
Certes, pour tous ceux qui prennent à l'histoire de l'art
un intérêt sérieux et réfléchi, c'est un sujet de méditation,
et en même temps l'occasion d'un retour amer sur le»
choses de France.
Depuis deux ans, nous aussi , nous avons eu des pro-
messes de concours ; et que sont devenues les pro-
messes?
Les concoure de peinture et de sculpture «nt amené
des résultats qu'il ne nous appartient pas de juger aujour-
d'hui , et qui n'ont rien a &ire avec la question actuelle.
Mais pourquoi? le savez-vous? voulez-vous l'apprendre?
C'est que le concours n'a pas encore passé dans nos mœurs
de privilège, de favoritisme et de protection, di' sollici-
teurs et de Mécènes de bureau; c'est qu'en nK-uic temps
qu'on mettait Mirabeau, Louis-Philippe , Boissy-d'yin-
i^las au concours, on donnait sans concours les talileaux
de l'Hôtel-de- Ville, les statues de la Chambre, etc.
Et le monument de juillet? On avait promis le con-
cours, le concours ne viendra probablement jamais. li y
a eu un projet de bois et de carton , qu'on a sifflé comme
il le méritait. Sous le manteau de la cheminée, dans la
Jamille de l'administration, quelqu'un dont le nom ne se
publie pas en a proposé un antre; cet autre a été revn,
corrigé , défiguré , travesti , par une commission législa-
tive; les six cent mille francs se sont convertis en neuf
cent mille francs, voila tout; mais les promesses! vétille,
pensée des gens de rien , qui tiennent a leur parole ava
une méprisable niaiserie.
Cependant les objections avec lesquelles on a essayé de
déconsidérer les concours de peinture et de sculpture ne
signifient absolument rien quand il s'agit d'un monu-
ment ; les sculpleure et les peintres peuvent , d'eux-mêmes
et sans qu'on les en prie, faire et montrer des ouvrages,
détestables, médiocres ou excellens; on peut les voir et
les juger.
Mais que vonlez-vous que deviennent dans leurs cabi-
nets, dans leurs ateliers, les architectes, qui ne jwnvent
sans pierre et sans marbre réaliser une seule de leurs pen-
sées, qui sans l'assistance de la nation ou du gouverne-
ment , ne |)envent espt'-rer de voir jamais nnsenl de leurs
projets revêtir une fonne vivante et majestueuse? Quand
ils seraient capables d'égaler les merveilles du Parthénon ,
a qui voulez-vous qu'ils revèlent et confient les efforts et
M
loO
L'ARTISTE.
les succès de leur génie? Quels moyens ont-ils de prouver
ce qu'ils savent? Aucun absolument.
Si les promesses qu'on n'avait pas ménagées, Dieu
merci, venaient a se réaliser, si le concours, au lieu
d'être illusoire et nul par cela seul qu'il est partiel, obli-
geait tous les hommes du premier ordre a. descendre dans
la lice avec les jeunes gens, avec leurs élèves devenus
leurs rivaux, soyez sûrs que personne ne refuserait la
lutte.
Une fois assurés que sans le concours ils n'auront plus
à espérer ni arcs de triomphe, ni églises, ni tomi)eaux ,
ni aucun monument quel qu'il soit, les artistes-jurés,
patres conscripti , des Quatre -Nations , feraient bon
marché de leur vanité, et, au risque d'être battus par ceux
même qu'ils auraient formés a l'étude, ils consentiraient
à se mesiWer avec ceux qu'ils dédaignent aujourd'hui.
Que la leçon donnée à la France par Mayence et
Bruxelles nous porte profit. Que toutes les fois qu'il s'agit
d'un monument national, delà décoration d'un édifice
public, on appelle tous les talens jeunes et vieux, célè-
bres ou inconnus; bien des tètes qui jusqu'ici s'étaient
endormis dans le découragement, se réveilleront. L'ému-
lation multipliera, a notre étoïmement, des miracles ines-
pérés.
Et pour appliquer immédiatement les principes d'équité
en faveur desquels nous réclamons , que la place de la
Bastille, qui attend si patiemment , et si vainement à ce
qu'on pourrait croire , son piédestal et sa statue , serve
de première épreuve.
L'IIMSTITUT ET LE SALOX.
Nos dernières prévisions se réalisent avec une littéralité
malheureuse; rajournement du Salon n'aura pas d'autre
sens que celui que nous lui avions d'abord attribué. Avant
un mois sans doute l'épidémie quiéclaircit nos rangs aura
disparu de la capitale. Quand la mesure de l'ajournement
n'aura plus aucun prétexte plausible, sedonnera-t-on seule-
ment la peine d'inventer un prétexte spécieux pour fermer
aux peintres et aux sculpteurs vivans les salles du Louvre?
S'il faut juger l'administration d'après ses précédens, ou
nous permettra d'en douter. On pourrait objecter cepen-
dant la belle saison et les conséquences qu'elle amène avec
elle, le départ des riches pour leurs châteaux , la solitude
des hôtels , toute une cité veuve des gens de qualité, de
loisir ou de dépense. Mais soyez sûrs , je vous en prie,
que ni le directeur , ni le sous-directeur, ni les journaux
dont ils disposent, et qui veulent bien révéler au public
leurs pensées protectrices , ne comprometn-ont leur élo-
quence ou leur sagesse dans une question si simple , et
partant si oiseuse, à leur avis. Mon Dieu! il n'y aura
pas de Salon cette année, voila tout. Mais ne pourrait-on,
deraanderez-vous, ouvrir un Salon au mois de novembre
quand les châteaux 'a leur tour deviennent déserts, ou ne
comptent plus que des hôtes rares et courageux , ou peut-
être encore quelques-uns de ces riches malaisés qui amas-
sent, dans les privations d'un automne, qu'ils prolongent
complaisamment jusqu'aux glaces de janvier, leur faste de
l'hiver? A une demande si sensée je ne sais pas trop ce
qu'une oreille attentive pourrait répondre. Mais vous
aurez beau parler, votre voix sera toujours comme celle
de l'évangélistÉ , vox prœdicantis in deserto. Pourtant
novembre serait un beau mois pour les jeunes peintres ,
c'est le mois des premiers bals et des premières fêtes ;
c'est en novembre que M. Robert et M. Veron recrutent
les fidèles de leurs théâtres ; c'est en novembre que
Mm* Malibran et Mademoiselle ïaglioni ramènent à Paris
la foule empressée de leurs admirateurs.
A la bonne heure ! vous avez raison , ou du moins je
ne sais pas une objection sérieuse qu'on puisse vous op-
poser. Mais songez-y, derrière l'histoire qui se voit, il y
a toujours une histoire qui se fait, et se voitrarement; et
voila poujquoi ceux qui ont été dans le ménage des affaires
pendant une douzaine d'annéps seulement prennent eu
si grande pitié ce qui s'imprime pour et contre eux. Der-
rière cette crainte apparente de l'épidémie, a laquelle main-
tenant personne ne croit plus , derrière cette emphase de
bienveillance pour les jeunes artistes qu'on ne veut pas ,
dit-on, compromettre avec leurs œuvres a une époques!
désastreuse, il y a quelque chose qu'on navouè pas, quel-
que chose de plus réel et de plus grave, quelque chose
qui, loin d'être une pensée bienveillante et tutélaire, n'est
qu'une idée d'égoïsme et d'envie, uue jalousie mesquine
et pusillanime, qui se peut comparer assez justcmeut au
chien du jardiniei de Calàeron. Expliquons-nuus.
Le roi voulait un Salon tous les ans. Il l'avait déclaré
publiquement dans une vis'le solennelle au Louvfe. Nous
avions sa parole, nous y comptions, et. Dieu merci, il ne
pensait pas a la retirer. S'il n'eût écouté que les inspira-
tions de sa volonté personnelle, a l'heure oîi je parle ,
tout se réparerait selon nos souhaits ; il y aurait uu délai,
mais un délai réel. Mais il avait ^ faire à des gens rusés,
rompus, de longue main, a l'HUrigue, aux promesses, a
tout ce qui fait qu'un homme réussit sans mériter le succès.
Dès le mois de février, six semaines environ avant l'in-
vasion du fléau , les puissaiis , qui veulent bien quelque
fois se mêler d'art, sollicitèrent un répit d'un mois. Le
répit fut accordé : les ouvrages de haut style n'étaient pas
terminés. A peine s'ils avaient eu depuis août le temps
de la méditation ; le roi crut a leur sincérité. Us avaien:
r
L'ARTISTE.
iM
jusqu'au -1" mai; mais leurs premières sollicitations
n'étaient qu'un leurre perfide. Ils n'attendaient qu'un
prétexte pour demander un nouveau réj)it, un ajourne-
ment indéfini. Le choléra leur est venu en aide, et les a
lires d'un grand embarras, vraiment! Ce qui d'abord pf)ii-
vait rcssenililer à l'impuissance n'est plus maintenant
pour les journaux complaisans qu'une louable philan-
tropic.
Et qui sont donc, me direz-vous, ces poltrons d'une
nouvelle espèce, ces médecins d'une nouvelle sorte, qui
recommandent la diète parce qu'ils ne peuvent manger,
qui défendent la gloire & laquelle ils ne peuvent atteindre,
qui proscrivent comme dangereux un chemin où ils ne
peuvent plus marcher? Dieu me garde de vous les nom-
mer; j'ai horreur des noms propres. La race des poètes et
des artistes, genus irritabile , aujourd'hui comme au temps
d'JIorace, pire encore peut-être, puisque aujourd'hui la
vanité a tous les caractères d'une véritable épidémie , ne
me laisserait plus un instant de repos si je commettais
une pareille imprudence ; je ne pourrais plus mettre les
pieds dans un salyn ; je me ferais montrer au doigt dans
les promenades \ je serais partout signalé comme un traîtie,
un dénonciateur , comme un sycophante peut-être. Car
qui sait ou s'arrêterait leur colère ?
Je me contenterai donc , dans l'intérêt de mon repos ,
et la vérité n'y perdra rien , de vous désigner générale-
ment la quatrième classe de l'Institut, et ceux qui veulent
arriver. II est bien entendu, je l'espère, que je ne com-
prends pas dans cette accusation ceux qui possèdent un
talent réel et qui n'ont rien a redouter de la concurrence
et du grand jour. Pour ceux-là , je m'assure, un Salon est
comme un jour de bataille pour un capitaine qui veut
gagner d'autres épaulettes , comme une première repré-
IH^ntation pour le poète dramatique, comme le lever du
rideau et la ritournelle de l'orchestre pour P'odor ou Pasta.
Mais , sauf quelques rares exceptions , trop éclatantes
pour avoir besoin d'une réhabilitation, le talent ne se
trouve guère ni sur les fauteuils ni à la porte de l'Institut.
Depuis l'auteur d'une tragédie sifflée jusqu'au Palladio
admis sur la présentation de ses dessins inédits, et qui
compte tout au plus parmi ses titres la restitution d'une
porte ou les moulines d'ime corniche, il y a bien desim-
IH^ortels qui n'ont jamais vécu , que la mort ne pourra
surprendre, puisque le jour où elle descendra pour les
toucher du doigt, elle ne trouvera plus que des cendres.
iHHommes heureux d'un bonheur paisible, dont l'enthou-
siasme et le génie n'ont jamais troublé le sommeil , qui
vivent a la manière des plantes , dont toutes les idées
sont rrtngeW comme les arbres d'une avenue; qu'on ne
saurait accuser sans injustice du moindre chef-d'œuvre.
Qu'on y prenne garde cependant, l'Institut n'est pas
I
seulement un temple. Cette qualification, ambitieuse et
modeste à la fois puisqu'elle indique en même temps la
gloire comme but de la vie , le génie et le travail «omrae
moyens d'y arriver, convient tout au plus aux jours de
réception. Ces jours-la on peut sans danger se renvoyer,
connue à la paume, les noms de Raphaël et de Phidias ,
de Léonard et de IVIichel-Ange; mais dans le ménage
l'Institut a des agapes. Après les hjmnes auxquels on
veut bien admettre la foule ignorante et crédule, les ini-
tiés s'asseoient au banquet , et ce banquet se compose de
la meilleure partie des subsides votés tous les ans par les
chambres pour l'encouragement des arts. Les travaux de
sculpture et de peinture se partagent assez régulièrement
entre ces messieurs. La répartition se discute et s'accepte
a l'amiable. Si quelquefois, dans un accès d'indulgence,
ils veulent bien, comme Henri le Béarnais, laisser tom-
ber pour d'autres bouches quelques miettes d'ambroisie,
ils n'entendent pas pour cela déroger à leurs habitudes.
Les statues, les arcs de Triomphe, les plafonds, les cha-
pelles , la décoration des villes et des châteaux appar-
tiennent de droit aux élus des Quatre-Nations. Vous me
citerez quelques jeunes gens admis 'a Ressayer, comme on
dit, dans les salles du conseil d'état; j'en garde à l'Institut
une éternelle reconnaissance. Mais cependant après la
part du lion , s'il reste encore quelques lambeaux de proie,
et que les dents lasses refusent leur service , il faut bien
être généreux malgré soi.
Et vous savez comment s'exécutent les grands travaux
pour la plupart. S'agit-il d'un tableau ; quand on a trace
au fusain sur la toile les lignes et les masses de la compo-
sition , on touche im premier tiers, six mille francs par
exemple ; quand on a couvert la toile de bitume et d'un
peu de vermillon ou de cobalt, un second tiers ; quand
il faudrait terminer le chef-d'œuvre pour obtenir enfin
les huit mille francs qui restent pourcompléler le salaire,
on s'arrête avec prudence; on demande et on obtient
d'autres travaux ; on les amène au même point que les
précédens , et de cette façon on arrive doucement à une
fortune obscure, mais réelle.
Or vous comprenez qu'un pareil état de choses ne peut
durer avec un Salon annuel. Cette lutte perpétuelle et pu-
blique, cette lice ouverte a toutes les lances, ferait perdlk
l'étrier à tous les cavaliers qui chancèlent. Ce jtigement de
Dieu, cette épreuve de l'eau et du feu, qui se ferait tous les
ans, sous les yeux d'une foule attentive et envieuse qiii ne
demande, comme le peuple de Rome, qu'abaisser le pouce
pour voir mourir les blessés, serait finieste a
nom que nos lèvres ne prononcent pas, mais
get enrichit. De la gloire ils ne s'en soucient
la refusent a vous, jeunes artistes, comme 1
jardinier, qui défend les fruits auxquels il ne to'
i^û
L'ARTISTE.
Mais l'or qu'ils se partagent et que la voix unanime de
vos contemporains vous apporterait comme une légitime
récompense, ils le disputeront once par once aux enva-
hissemens d'une jeunesse qui se permet d'avoir du talent
et de le montrer.
Si le roi n'y prend garde et ne se met à vouloir bien
décidément, l'Institut n'accordera pas le Salon pour l'an-
née prochaine. Nous y reviendrons s'il en est besoin.
Gustave Planche.
CONCERTS DU CONSERVATOHUE.
Il serait fort a désirer que les concerts du Conservatoire
fussent plus fréquens. Car c'est la seulement que le pu-
blic va se former à l'intelligence de la belle et grande
musique. Pour ma part, je l'avoue , je préfère de beau-
coup une symphonie d'Haydu_ou de Beethowen aux pre-
miers opéras de l'Allemagne, de l'Italie ou de la FrMnce.
Au théâtre, l'auditoire oublie trop souvent la n^usique
proprement dite pour la jeunesse ou la beaulé d'une can-
tatrice, pour la situation dramatique, pour l'intérêt de
la pièce : trop souvent il ne vient que pour le spectacle.
Au foyer de Favart vous risquez d'entendre dire k un
abonné qu'il vient voir madame Moljl^ran ; c'est un grand
honneur peut-être pour le jeu pathétique de Aiiiella ou
Desdemona. Mais je doute fort que Rossini s'accommode
aussi volontiers de ces regardeurs qui écoutent si mal.
Une symphonie, c'est-à-dire l'aiuvre musicale la plus
complète qui se puisse imaginer , n'appelant a son aide
aucun charme étranger , met le goiJt de l'auditoire à une
épreuve décisive.
Le concert.de dimanche dernier avait deux sympho-
nies, une en si majeur d'Haydn, et une autre en ul mi-
neur de Beethowen. La première, comme on sait, est
d'une admirable mélodie, d'une richesse de chaut qu'on
n'a jamais surpassée. C'est un chef-d'œuvre qui ne vieil-
lira pas. A de certains momens j'ai surpris dans les yeux
des larmes sincères.
La symphonie de Beethowen est une de celles qu'il a
écrites après qu'il fut devenu sourd. EHe est aussi belle et
aussi saisissante que la symphonie pastorale et la sym-
phonie héroïque; mais Beethowen n'a pas eu le bonheur
de l'entendre , soit que les élèves et les professeurs du
Conservatoire sympatliisent plus volontiers avec Beetho-
wen qu'avec Haydn, soit peut-être que les difficultés de
l'étude les obligent "a une attention plus sévère , je dois
dire que la seconde symphonie a été beaucoup mieux
exécutée que la première.
Le final de Méde'e de M. Chérubini a été fort mal
rendu . Les femmes chantaient faux et les hommes criaient.
Il est inconcevable qu'un établissement qui possède , de
l'aveu de tous les compositeurs, le premier orchestre de
l'Europe , ne réussisse pas a discipliner des chœurs , tan-
dis que M. Véron et M. Robert obtiennent régulièrement
avec les mêmes éiémeiis un résultat très-supérieur.
Le concerto de M. Alkan, malgré l'agilité des doigts de
l'auteur, a produit peu d'effet, comme on devait s'y
attendre. Décidément le piano ne devrait jamais paraître
que dans un salon , a moins qu'il ne serve d'accompa-
gnement.
Mademoiselle Dorus a chanté avec beaucoup de goût.
Mais elle a manqué ses premiers traits.
Le solo de M. Vogt était délicieux.
Cependant , malgré toutes les beautés du dernier con-
cert, il y avait plusieurs loges vides.
DISTRACTIOl^S , PAH HENRI MO!V!VIEB ' .
Les Distractions (i), publiées il y a quelques jours seule-
ment par Henri Monnier , ont renoue' heureusement une des
|)lus familières et des pins précieuses amitiés , l'amitié du pu-
blic et d'un artiste original et spirituel , qui seul parmi nous a
compris la caricature à la manière anglaise; les succès bril-
lans et mérités d'Henri Monnier dans Prudhomme ne pouvaient
le détourner loDg-tcni[)S de ses premières et habituelles inspi-
rations. Malgré les applaudisscmens qui l'accueillaient tous les
soirs dans ses charges délicieuses et admirablement exactes , il
aurait souffert à ne plus manier son crayon. Le sentiment du
ridicule sous toutes ses formes est chez lui si fin , si profond ,
si constant , qu'il n'a pas trop, pour le satisfaire et l'épuiser, du
théâtre et de la lithographie.
C'est pour nous un grand bonheur, et dont il feut le remer-
cier. Ses Distractions sont assez variées et assez joyeuses pour
desserrer les lèvres les plus obstinées et les plus sérieuses. Dans
un temps où le rire est si rare , on doit de solennelles actions
de grâces à celui qui possède encore le secret d'égayer nos en-
nuis guindés. Les Grisolles et les Mœurs administralii>es
avaient marqué dans la caricature française une voie nouvelle ,
inattendue , pleine de vérité; après les banales et mesquines pa-
rodies de l'Angleterre et de la Russie , qui , sans talent , sans
verve , sans invention , avaient si long-temps couvert les Car-
reaux de Martinet, on a su bon gré , comme on le devait , à l'ar-
tiste qui trouvait dans les scènes les plus ordinaires de la vie
les mêmes et inépuisables ressources que Cruikshank dans les
épisodes et les caractères politiques.
Si les mœurs politiques de la France atteignaient , comme on
doit l'espérer , l'élévation et l'imparlialité des idées que nous
avons adoptées, mais qui n'ont pas encore passé dans la prati-
que , je m'assure que Monnier dessinerait pour nous , sur toutes
' Ck«i PaaIiD.
L'ARTISTE.
153
li
les bouffoneries qui se multiplient sur tous les points de l'Eu-
rope, d'exquises et grotesques comédies, dans le goût de
Cruiksliank.
Kn attendant que nos espérances se réalisent , nous ne de-
vons pas épargner à Monnier les cncouragemens qu'il mérite.
Ses Distractions ont toutes les qualite's de ses précédentes com-
positions.
iTittrraturf.
ELLE SE VEND EN DÉTAIL.
( Sl'lTE. )
— Ma inère, dit la jeune fille, je veux bien vous suivre;
niais j'ai faim, donnez-moi un morceau du pain que je
vois la, et je le mangerai en chemin. Disant cela, elle se
jetait avidement sur le pain ; mais la vieille arrêta sa
main. — Cela te ferait mal, mon enfant ; il est très-heu-
reux pour ce que nous allons faire que tu n'aies pas
mangé.
Bonne et excellente femme ! va !
Elles sortirent toutes les deux.
La vieille, qui ne voulait pas être compromise, dit à la
jeune fille de marcher a distance. La vieille avait des sou-
liers neufs achetés avec les cheveux de l'enfant; l'en-
fant était en pantoufles trouées ; la vieille avait un schall
sur ses épaules, acheté avec la dent de l'enfant ; l'enfant
avait l'épaule presque nue. Ou eût dit, "a les voir passer,
n rédacteur et un propriétaire du Constitutionnel.
Elles arrivèrent "a une maison de belle apparence , rue
deToumon; elles traversèrent une grande cour; elles
montèrent un petit escalier "a gauche; arrivées au second
étage la vieille sonna, un laquais vint ouvrir la porte, et
les deux femmes furent introduites dans la maison.
L'appartement était de bonne apparence; il y avait un
tour au milieu de la chambre, tout bourgeois et de fantai-
sie, plutôt fait pour le plaisir que pour le travail, et qui
annonçait bien plus un jeune homme de bonne famille
qu'un simple ouvrier. Dans im coin de l'appartement un
grand jeune homme, une lancette "a la main, et dans l'at-
titude du plus profond recueillement, était occupé à sai-
gner méthodiquement une feuille de chou ; il choisissait
de préférence les veines les plus fugitives de l'innocent
légume , et quand a l'aide de riiistrument il était parvenu
a faire sortir un peu de sang, c' est-a-dire uu peu de jus
blanchâtre de la feuille, il poussait un cri de joie, comme
s'il venait de mettre la dernière main a une pipepourlui-
même ou à un dévidoir pour ses sceurs.
La vieille s'approcha, attirant la pauvre fille après elle:
— M. Henry, dit-elle au jeune homme, voici la veine que
vous m'aviez demandée. Voyez cela ! il y en a a choisir,
j'espère ! comme toutes ces veines se croisent sous cette
peau argentée ! cela vaut mieux que vos feuilles de chou,
n'est-ce pas?
Et M. Henry, Esculape de dix-huit ans, médecin de-
puis quinze jours, anatomisle delà veille, prit ce bras si
joli et si blanc, et, avec un petit sourire de suffisance , le
regarda.
Il regarda, non pas la pauvre fille si pâle et si belle en-
core, non pas ce jeune sein qui battait si fort, non pas ce
regard bleu de ciel qui tombait sur lui en suppliant, non
pas même cette main si mignonne qu'il tenait dans sa
main; de tout ce corps il ne regardait qu'une veine ! une
seule veine ! et sans mot dire , froidement impassible,
comme le médecin qui guérit, sur la veine de la pauvre
fille, qu'elle lui vendait sans savoir son prix, il fit son ap-
prentissage desaigneur d'hommes, luiqui jusqu'alors n'a-
vait été que saigneur de choux.
Voila où la science a conduit tous nos jeunes hommes!
Ils n'ont plus de passion et plus de cœur, et plus de pitié
et plus d'amour. Monlrez-leur une femme ; il faut qu'elle
soit aux assises pour que l'étudiant en droit s'en occupe ;
il faut qu'elle ait une veine a ouvrirpour que l'étudiant en
médecine la regarde. Pauvres, pauvres femmes ! et si vous
vous étiez trompé de veine, Henry! c'eût été une femme
de moins, n'est-ce pas? Mais d'ailleurs Henry était sûr
de son fait ; il avait déjà saigné tant de feuilles de choux !
Je ne vous dirai pas ce qu'Henry donna à la pau\Te
fille pour sa veine. Cela ferait peur a dire; un bar-
bier du vieux siècle aurait eu honte de prendre si peu
pour une saignée. Il est vrai encore qu'il vint peu de
sang sur la veine ouverte : la pauvre fille en avait si peu !
Henrj', tout joyeux de sa première saignée, congédia les
deux femmes, laissant précieusement un peu de sang sur
la lancette, pour pouvoir dire a ses sœurs : Voyez comme
je saigne bien. Retournez aux feuilles de choux, Henrj-.
La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait en
chemin : Tu vois bien a pi-ésent , ma fille, que j'ai eu rai-
son de t'empècher de manger ; rien ne fait mal comme une
saignée pendant la digestion ; mais à présent viens boire
avec moi. Elles allèrent boire du vin a quatorze, et si on
avait dit a la vieille : — C'est du sang que tu bois, elle
aurait répondu : — Non pas, c'est du vin.
J'avais le dessein, en commençant celte histoire, devons
raconter longuement les ventes partielles de celte
fille; elle a tout vendu de son corps, tout, exceu*y^r>ju»'
les autix;s femmes vendaient autrefois, sa vertu^ar il lU
iU
L'ARTISTE.
s'est trouvé personne pour l'acheter. L'innocence d'une
jeune fillen'est plus bonnea rien aujourd'hui, même pour
le vice ; le vice n'en veut plus. N'est-ce pas une chose bien
triste? il faut qu'une femme se donne au vice pour rien. Il
n'yaplusquesescheveux, ses dents ou son sang qui s'achè-
tent. Notre pauvre fille, après avoir vendu sa veine à un
étudiant, a vendu sa tête a un peintre ; elle a posé dans
une scène de pestiférés tant elle était pâle ; puis on lui a
mis du rouge, et c'est aujourd'hui une des saintes de l'é-
glise Saint-Étienne, de la cathédrale d'Anvers. Elle a
vendu sa gorge à un mouleur, et le plâtre, maladroitement
appliqué, a enlevé a tout jamais le duvet de la pèche.
liUe a vendu son épaule et son pied à un statuaire , et les
bosses de son crâne à un cranologue, et les heures de son
sommeil à un faiseur de somnambulisme; elle a vendu ses
rêves à une cuisinière qui jouait à la loterie ; elle a vendu
toutson corps au Gymnase dramatique, comme figurante.
Elle vendrait son cadavre au médecin si elle était à Lon-
dres ; mais nous sommes dans mi malheureux pays où les
cadavres sont à rien.
Et pour comble de maux, de damnation et de vénalité,
elle a épousé, en légitime mariage, un censeur, homme de
lettres. Il est son mari , et elle est sa femme ; elle dîne
avec lui ; elle lui donne le bras quand il sort; elle porte
son nom ; elle est enceinte d'un petit de lui ; le jour de
son mariage elle n'a trouvé pour signer au contrat que la
vieille qui l'a vendue en détail, ne pouvant la vendre en
gros. En entrant chez son époux , l'héroïne de mon conte
a reconnu sa tête dans un tableau , sa gorge et son pied
dans un plâtre, lesnuméros qu'elle avoit rêvés sur un bil-
let de loterie, et dans un bocal de pharmacie les remèdes
qu'elle avait ordonnés comme somnambule ; le soir quand
il s'est agi de se coucher avec sa femme , le censeur a ôté
les cheveux de sa tête: c'étaient les cheveux de sa femme;
il a ôté une dent de sa bouche : c'était la dent de sa femme.
Quinze jours auparavant il avait été saigné par le saigneur
de sa femme. Ainsi toute cette jolie créature si jeune, si
douce, si blanche, si rieuse, qui eût fait le bonheur
d'un roi , qui aurait eu une cour a ses pieds, au dix-hui-
tième siècle ! ô profanation ! dans notre siècle stupide et
stérile, il ne s'est rencontré qu'un vil censeur pour l'ache-
ter même en détail. Jules Janin.
UNS NUIT.
Je voudrais vivre une seule journée , celle où le Grec
Léonidas immola sa vie a la gloire de sa patrie et mourut
pour obéir aux saintes lois de Sparte ! ou celle où Curtius
se précipita dans le gouffre, pour donner a Rome, en
échange de sa vie, une vie immortelle! ou celle où notre
d' Assas sauva ses soldats en se dévouant à la mort I De
telles journées valent plus que cent ans d'une vie com-
mune.
Voilà ce que me disait , il y a quelques jours, un noble
jeune homme de mes amis bien meilleur que moi , jeune
homme exalté par les souvenirs de l'antiquité et de notre
histoire , jeune homme a l'ame romaine , a l'imagination
chevaleresque , comme on en rencontre bien rarement à
vingt ans , jamais "a trente.
Moi , misérable épicurien , plus fou de volupté que de
patriotisme, après avoir admiré quelque temps ses yeux
étincelans , son visage enflammé par l'enthousiasme : « Je
fonnerais un autre souhait , lui dis-je ; je voudrais vivre
une seule nuit, la dernière nuit de Muchtar l'Éthio-
pien. »
Savez-vous quelle est cette nuit préférable, selon moi,
à toutes les journées héroïques tant célébrées par l'histoire
et par la poésie, cette nuit pour laquelle j'immolerais vo-
lontiers tout ce que j'ai a attendre de vie , tout ce que je
puis rêver d'espérance et de bonheur, et je n'ai pas vingt
ans?
L'histoire n'est pas longue ; je vais vous la raconter :
Il y a eu un temps unique , celui où Cléopâtre régnait
sur l'antique Egypte. Celte Egypte , autrefois si sévère ,
autrefois immuable dans ses austères coutumes , immua-
ble comme ses pyramides, avait pour reine Cléopâtre, la
plus vive, la plus capricieuse, la plus charmante des
courtisanes. Cléopâtre! Qui de nous a lu sans enivrement
l'histoire de cette reine , histoire merveilleuse coimne un
conte des Mille et une Nuits ? Cléopâtre k la fois grecque
et égyptienne, la plus voluptueuse des Egyptiennes , la
plus belle des Grecques , régulière comme une statue de
Phidias, avec le soleil d'Afrique dans les yeux et dans
le sang. Sous son sceptre, on ne parlait pas guerre,
paix , équilibre politique; l'unique affaire, c'était le
plaisir. L'homme qui savait le mieux ordonner une su-
perbe fête était premier ministre. Il fallait la voir, cette
magicienne couronnée, faire tout a coup d'Alexandrie
une grande salle de bal , joncher les rues de pierreries,
courir échevelée , prenant tout le peuple d'Egypte pour
confident de ses plaisirs, l'associant à ses fêtes délirantes.
Quand ses sujets étonnés la voyaient passer brillante
comme l'aurore de ces heureux climats , ils se proster-
naient, la proclamant plus belle que Vénus, plus divine
qu'Isis ; on eût dit qu'ils étaient tous épris d'amour pour
leur reine.
Eh bien ! c'était un de ces beaux jours. Toutes les rues
de la ville étaient couvertes de tentes; l'air était enivré
de parfums ; on voyait couler partout non pas les flots de
lait et de miel de l'âge d'or, fades comme lui , mais des
L'ARTISTE.
^56
ruisseaux d'un vin généreux ; Cléopâtre voulait enivrer
tout son peuple à la fois; elle voulait que dans ce jour de
ilélicieuse folie il n'y eût pas une lèle de sang-froid dans
la capitale de l'Egypte. Elle-même parcourait son Alexan-
l'rie, suivie de ses jeunes compagnes , folâtrant au milieu
d'elles, aimable, jolie, belle comme jamais on ne l'avait
été, comuje jamais on ne le sera. Je nie la figure avec
ses brillans cheveux noirs tombant sur ses talons de neige,
avec ses blanches épaules et ce sourire a la fois si malin ,
si spirituel, si voluptueux. Je mêla figure Oh! toutes
les expressions sont insufiisantes Telle la vit l'Ethio-
l)ien Muchtar.
Il était a Alexandrie depuis peu de temps. C'était un
malheureux enfant de la Nubie , fort disgracié de la na-
ture. De gros yeux noirs et allumés, comme ils en ont
tous dans ces régions de feu ; mais du reste un nez , une
bouche , des traits dignes de Thersite ; en un mot , une
triste physionomie d'homme. Aussi jamais femme ne lui
avait souri. S'il était une créature condamnée a ne pas
connaître l'ivresse de l'amour, c'était bien lui. Pauvre
Muchtar? Eh bien ! enviez son sort... Il vit Cléopâtre.
Et tout son sang africain bouillonna. Il la vit... Mais
je vous fais grâce de la description. Il se mit à la
suivre, le malheureux I la dévorant du regard, enviant
avec rage le sort des jeunes seigneurs d'Alexandrie si
beaux, si bien faits , qui accompagnaient son idole, qui
recevaient ses sourires , auxquels elle parlait avec sa bou-
che de rose , et sa voix enchanteresse. Que n'eùt-il pas
donné pour être à leur place , pour recevoir un de ses
sourires, une de ses paroles.
Son obstination a suivre Cléopâtre , ses regards ardens
toujours attachés sur elle , le firent remarquer ; et il faut
convenir qu'il était remarquable. « Grande reine , dit une
des compagnes de Cléopâtre , vous avez fait une étrange
conquête ; je crois vraiment qu'il n'existe pas en Afrique
de monstre si bizarre que votre beauté toute-puissante ne
pût fasciner. » Cléopâtre lança sur Muchtar un regard
dédaigneux, et continua sa promenade folâtre.
Et le malheureux continua aussi delà suivre ; le charme
qui l'entraînait était trop puissant. Cléopâtre ayant tourné
la tête par hasard le vit encore , et il la suivit toujours, et
elle le vit attaché a ses pas jusqu'à la porte du palais su-
perbe des Ptolomées , où elle allait rentrer.
Sur le point de terminer sa course , voyant encore le
pauvre Muchtar toujours à sa suite , un caprice la saisit;
elle était sujette aux caprices, la belle Cléopâtre. Elle
s'avança vers l'Ethiopien, qui tomba devant elle comme
anéanti : « Que veux-tu, toi que j'ai vu si constamment
attaché à mes pas ? As-tu quelque demande "a me faire ?
ne crains rien , je suis bonne reine. » Le malheureux res-
iitmi\et. «Réponds-donc, lui dit-elle avec impatience ;
pourquoi m'as-tu suivie? pourquoi tes regards ont-ils tou-
jours été attachés sur moi? »« Demande, répondit Much-
tar d'une voix tremblante, pourquoi le lézard d'Ethiopie
sort de la terre pour voir le soleil. »
« Je suis donc pour toi le soleil , » dit Cléopâtre en riant
aux éclats ; et Muchtar d'un geste passionné lui fit signe
que oui. Tout son visage d'Ethiopien exprimait une dé-
tresse profonde, un amour désespéré.
La royale courtisane , quoique accoutumée aux adora-
tions , ne vit pas sans quelque étonnement cette passion si
vive, si singulière, dans un homme relégué loin d'elle
dans la foule. Voulant éprouver le pouvoir de ses char-
mes , elle se pencha vers lui : « Oserais-tu accepter une
nuit de bonheur, si elle devait être suivie de la mort ?
— Plût au ciel, dit-il d'une voix sombre. — Eh bien!...
dit la capricieuse Cléopâtre Mais, songes-y ; de-
main, dès que le soleil paraîtrai l'horizon, la mort. —
Oui, la mort.»
Je le répète , je voudrais vivre une nuit seulement , la
nuit de Muchtar l'Éthiopien.
Posséder une femme , c'est un bonheur ; posséder une
femme qu'on aime , c'est une ivresse ; mais quand cette
femme est semblable a toi , à Cléopâtre , quand elle est
plus belle qu'une Spartiate , plus maligne qu'une Athé-
nienne, plus voluptueuse que toutes les Africaines en-
semble ; et puis , quand elle est sur le trône , elle , et vous
dans la poussière , et que par lui prodige qui ne peut ar-
river qu'en Orient , cette brillante patrie des fées et des
génies , la distance fatale vient a disparaître, que l'abîme
est franchi , le ciel abaissé ; quand un malheureux Much-
tar se voit maître d'une Cléopâtre, ô voila du bonheur de
quoi perdre la raison ; certes on peut mourir après.
Elle était là presque sans voiles sur sa couche orientale,
dans un de ces appartemens magnifiques. — Qu'al-
lais-je faire , malheureux ! puis-je m'arrêter à décrire de
vaines pompes , qiiand Cléopâtre est là ? Cléopâtre !
Mollement étendue, elle semblait dormir. Quel as-
semblage de beautés ! quelle grâce dans son attitude ! les
formes les plus élégantes a veo ce je ne sais quoi que la lan-
gue humaine ne saurait rendre ! partout la volupté
Je voudrais vivre une nuit seulement, la nuit de Much-
tar l'Éthiopien .
O Cléopâtre, tu es reine, tu es la plus grande princesse
de l'Orient, et lui il n'est qu'un misérable Ethiopien.
Mais la différence de rang aura bientôt disparu ; dans les
bras du plaisir, comme dans ceux de la mort, égalité. Il
est laid , disgracié de la nature, mais ses caresses sont ar-
dentes comme le soleil de son pays.
ISG
L'ARTISTE.
Encore quelques iustans , et je meurs Jusqu'ici je
n'ai pas vécu ; je n'aurai donc eu que dix heures de vie.
Mais c'est assez. Oh ! je ne perdrai pas une minute , pas
une seconde; mon existence aura été bien complète.
Courageux Muchtar! il n'était pas de ces hommes que
l'épée de Damoclès glace au sein des plaisirs ; elle ne fai-
sait que l'animer.
Le jour va paraître plus qu'un instant Se re-
pentira-t-il de son marché? Lui! s'il avait eu encore une
vie , il l'aurait sacrifiée mille fois plutôt que de perdre
ce dernier instant Et sortant de l'appartement , il alla
trouver la mort.
E. Brac de Bourdokkel.
LES SOI.DATS,
FKAGMENT INÉDIT
u'eGMONT ou PARIS ET 8AINT-CI.0tD AU l8 BRCMAIHE.
Le ig brumaire, à la pointe du jojir, une troupe nombreuse
de dragons entra dans Saint-Cloud. Elle s'arrêta au milieu de
la place qui s'étend entre le pont et la porte du parc. Le chef
fit mettre pied à terre aux cavaliers ; et comme le froid était
vif , que la nuit avait e'tc pour eux une nuit de veille et de fa-
tigue , quelques-uns fi-appèrent aux maisons environnantes dans
l'intention de se rafraîchir, ou , pour parler plus exactement, de
se réchauffer. D'autres apportèrent du bois et des sarmens en
quantité ; puis , ayant disposé ces combustibles au milieu de la
place , ils y mirent le feu et s'établirent , à moitié couchés sur
la paille de leurs chevaux et enveloppés dans leurs manteaux ,
autour de cet immense foyer.
La flamme éclairait , en pétillant , des fronts soucieux , des
figures maussades, toutes brunies par le soleil d'Italie ou d'E-
gypte. On pouvait y lire cette vague inquiétude qui précède
l'attente d'un ordre désagréable à exécuter. Ces soldats , ainsi
qu'on l'a vu , avaient assisté à tous les événcmens de la veille:
les intentions de leur général n'étaient plus un mystère pour
eux.
Un brigadier, dont le visage était labouré de cicatrices,
s'approcha du chef de la troupe pour lui demander si les cava-
liers pouvaient donner à manger à leurs bêtes.
Sans doute , et presto , répondit l'officier, mais que pas un
des hommes ne s'éloigne. Les gibernes sont bien garnies ?
— Ni plus ni moins qu'hier, mon commandant.
En revenant vers ses camarades, le vieux soldat leur fit part
de la consigne.
— Encore un jour de corvée , murmura un jeune dragon ,
dont la tournure et la mise annonçaient une certaine distinc-
tion. Du diable si j'imagine ce que nous venons faire dans cette
taupinière.
Un de ses voisins fit un signe de tête amical comme pour
l'engager à garder le silence.
— Bigre ! dit un trompette en étendant les mains vers le
brasier, il fait plus froid ici qu'aux Pyramides.
— Peut-être bien qu'il fera chaud dans la journée, répliqua
un grognard, accompagnant sa réponse d'une grimace signifi-
cative.
— Tu ne serais pas capable de nous apprendre , dit un ca-
valier à celui qui venait de parler, pour qui sont les dragées
que nous portons depuis deux jours dans nos gibernes.
Le grognard haussa les épaules avec un soupir.
— Pour qui? reprit le trompette. Cette malice! ces dragées-
là, c'est pour les ennemis de notre général.
— Mais, ses ennemis, qui sont-ils?
— Oui, qui sont-ils? demandèrent à la fois plusieurs cava-
liers.
— Ah! voilà.... fit le trompette évidemment embarrassé de
la question.
Il y eut une pause pendant laquelle les assistans se regardè-
rent, fort empêchés qu'ils étaient.
— Vous demandez quels sont les ennemis du général , reprit
le brigadier du ton d'un homme qui vient de trouver une ré-
ponse qu'il juge satisfaisante et qui est impatient de la faire
connaître j parbleu, ce sont les émigrés, tous les s roya-
listes.
— Ceux-là ne sont pas dangereux , dit le jeune dragon ,
mais le général en a d'autres dans le gouvernement....-
— L'abbé Sieyès, que tu veux dire Oh! c'est un bon
enfant.
— Ça n'empêche pas qu'on l'appelle l'abbé , interrompit un
cavalier, s'imaginant sans doute que cette qualification était
incompatible avec l'autre.
— L'abbé , répliqua philosophiquement le trompette , c'est
un mot de satisfaction; la preuve c'est que dans l'ancien régime
les abbés allaient à la comédie et ailleurs; ça faisait partie de
leurs privilèges.
Ce fut un trait d'érudition que l'auditoire accueillit par des
rires.
— Je voudrais bien savoir tout de même contre qui nous en
avons , reprit le grognard , ramenant la conversation à son vé-
ritable objet , car enfin s'il faut en découdre , encore iaut-il re-
connaître son monde.
Ne croirait-on pas , dit le brigadier en souriant, que le père
Cbauvet a un parent au conseil des Cinq-Cents ?
— Hum! fit le vieux soldat comme renfermant un secret
prêt à lui échapper.
Dans ce moment un bruit de tambour retentit de l'autre côté
du pont. Plusieurs bataillons d'infanterie doljouchèrent sur la
place, déroulant leurs bandes compactes à l'entour. Les fantas-
I
L'ARTISTE.
-ihr
sins, après avoir mis les armes en faisceaux, s'approchèrent
(lu brasier, dlargissant ainsi le cercle forme par les dragons.
— Bonjour l'Allemand , dit le U-ompcttc à un des nouveau-
venus dont l'uniforme offrait une transition assez exacte de l'an-
cien costume au nouveau; son liaLit, d'un gris clair, dont les
c'cbancrures formaient un x sur la poitrine, s'amincissait par
■derrière en se prolongeant au-delà du jarret; des guêtres d'une
hauteur démesurée lui dépassaient les genoux, ne laissant à
découvert qu'une e'troite partie de la culotte; quand il ôta de
dessus sa tête le tricorne rabougri dont la vc'lusté était dissi-
mulée par une large cocarde tricolore , un nuage de poudre ,
chasse par son brusque mouvement, aveugla son interlo-
cuteur.
— Pouah I fit le trompette, voilà qui sent l'ancien régime.
— Mauvais soldat , qui n'aime pas l'odeur de la poudre , dit
l'ancien un peu sèchement.
— Ces soldats du Rhin, c'est bien mélancolique, dit un jeune
dragon à son voisin.
— Oh , ohl reprit le brigadier, en voilà un qui a oublié son
catogan , il ressemble pas mal à un chien sans queue.
— Farfadet , dit le Uom|)ftte apostropluint un tambour,
qu'as-tu donc fait de tes mollets? tu as l'air d'un cchalas ha-
Ijillé.
Le tarabcjur se tint coi; mais un de ses camarades, «'avan-
çant veis le groujie provocateur : Est-ce que nos muscadins de
l'armée d'Italie feraient les crânes , à cause de leurs gros yeux
et de leur cuir tanr.c ?
— Dis donc, la peau fraîche, répliqua un des dragons fai-
sant sonner la lame de son sabre dans le fourreau, est-ce que
tu aurais envie de battre le briquet, par hasard?
— Ces jeunes rats d'Ég)-pte ont-ils la tête chaude, murmura
le grognard; allons, les amis, la paix! ne sommes-nous pas
tous Français et républicains, poursuivit-il en faisant sonner
l'r.
— Il y a républicain et républicain, dit le dragon.
— Sans doute , ajo»ita le trompette, ça dépend du général.
Vous autres qui parlez., savcï-vous seulement ce que c'est que
la république?
Les soldats de Moreau se regardèrent sans répondre.
— Ils n'en savent rien , cria le trompette en se retournant
vers SCS canjarades d'un air capable , et il se pinçait le nez avec
l'index et le pouce.
— La rc])ubliquc , c'est l'égalité.
— Du tout , c'est la liberté.
— Moi je vous dis que c'est comme à Rome.
— A Rome I quelle bêtise ! il y a un pape.'
— - La république , citoyens , dit d'un ton d'autorité un capo-
ral de la 38'', c'est le Directoire exécutif.
— 'Voilà une réponse au moins. La république , c'est encore
le général BonajMitc.
— Et le général Moreau doac ! répliqua le caporal.
— Ouich ! fit le dragon avec un hochement de tête très-tx-
pressif. Un général d'Allemagne qui n'a jamais pu garder deux
pouces de terrain I Moi qui vous parle , je n'aurais pas voulu
tirer un coup de fusil sous ses ordres.
— Voilà un conscrit bien dégoûté, murmura l'ancien.
— Tonnerre! croyez-vous que j'aurais quitté ma famille et
pris le mousquet pour aller patrouiller en jUsace et en Fran-
conie , sans pain et les pieds dans la boue ?
— On sait bien que nous ne sommes pas pimpans comme
vous autres, reprit modcsteuicnt le fantassin, mais à qui la
faute? l'Allemagne n'est pas l'Italie.
— L'Italie ! Ah ! si vous aviez connu ce payvli , tous ne
voudriez pas brûler une amorce ailleurs.
— Dirait-on pas qu'on a le choix du terrain ? Ce n'est pas
que dans la haute Allemagne il n'y ait de bons endroits.
— Terre promise n'est pas terre conquise, reprit le cava-
lier. N'importe, ça n'aurait jamais valu le Milanais et la Tos-
cane. Dans ce f i^s-là , voyez-vous , les bons morceaux et les
jolies filles , il suffit de lever le petit doigt pour les arutr. Pour
l'argent, vous savez si nous en avions. N'c'tions-Dous pas char-
gés de lever l'impôt pour votre solde?
— C'est vrai , c'est vrai , dirent en chcenr les cavaliers.
— Oui , mes cadets , poursuivit le dragon , le petit cajteral
est notre père à tous. Si vous avez eu du jiain et des souliers ,
c'est à lui que vous le devez. Sans lui vous scrii-z tous crevés
comme des cliiens.
— Votre général est un malin , d'accord. Il a son mérite , et
le nôtre a le sien. D'abord, il est plus expérimenté.
— Vous voulez dire plus vieux ! un mérite qu'il doit à sou
extrait de baptême. Tenez, les comparaisons, ça cloche. Il n'y
a pas plus de ressemblance entre eux qu'entre vos vieilles guê-
tres et le cuir neuf de mon pantalon.
îjes soldats du Rhin murmurèrent.
— Encore un coup notre général et le vôtre , c'est deux ,
dit le caporal avec humeur; Fun se bat pour la gloire, l'autre
[X>ar la discipline.
— Oui , une discipline de religieuses qui ne fait de mal à
[leisonne....
— Paix donc , morbleu , paix donc , dit m» grognard , on i»e
doit pas tenir de ces propos-là.
— Caporal , est-ce que les opinions ne sont pas libres? Oh!
d'abord , on ne nous fermera pas la bonche , à nous atitr«.
— Ce n'est p;is le bruit qui fait le soldat, dit l'ancien en
levant les épaules.
— Pourvu qu'on respecte la discipline, tout est permis. I>a
discipline , c'est le grand point , parce qu'il n'y a j>as d'autre
obligation que le drapeau. Votre chef vous dit , n'est-ce pas :
Observez la consigne , gardez les arrêts , à cheral , en avant ,
chargez Vous êtes tenus de le faire et tout est dit. Après
cela, liberté entière. Tout ce qui n'est pas déiieBdu. c'est permis.
158
L'ARTISTE.
— Sauf le respect au bourgeois , dit l'ancien , portant la
main à son tricorne.
Ah ! par exemple , reprit le dragon en éclatant de rire ; le
civil, pour moi, c'est rien du tout. Je marcherais aussi hardi-
ment sur son corps que mon ge'uëral sur le ventre de Beaulieu
ou de l'archiduc Charles. Encore un coup, il n'y a d'essentiel
que ce qui regarde le service. Du reste, tarare!
— Bravo ! voilà parler, mille pipes ! s'écrierait tous les as-
sistans.
— Le général Moreau , c'est un brave! poursuivit le jeune
homme tout à la fois encouragé et adouci par les signes d'ap-
probation de ses camarades , mais il pliait trop sous le Direc-
toire. Le Directoire n'est pas militaire. On dit le général Bar-
ras , le général Moulins, mais ça n'engage à rien. Eh! mon
Dieu, si notre général les eût écoutés, Wurmser nous étran-
glait dans Mantoue ; et nous serions , à l'heure qu'il est , de
vieux glaçons croupissant dans les Alpes.
— Excusez ! interrompit le brigadier qui eût cru la dignité
de son grade compromise, s'il n'eût de temps>à autre lardé»de
(juelqueS mots le discours de son subordonné.
— Au surplus le Directoire ne nous a jamais aimés; en
Egypte, nous étions tous des anciens de l'armée d'Italie , voilà
pourquoi il nous y laissait fondre comme cierge.
— Oh î bien , dit un grognard , le général n'a pas attendu les
grandes chaleurs ; il est parti sans feuille de route.
— Aussi, l'abbé Sièyes parlait- il de le faire fusiller au re-
tour, sous prétexte qu'il ne s'était pas conformé à la consigne ,
reprit le jeune dragon.
Un mouvement'd' indignation, bientôt tempéré pai- une gaieté
bruyante , se manifesta dans l'auditoife.
— Si pareille chose était arrivé, que serions-nous devenus?
demanda le trompette d'un air contrit.
— Ça coupait net l'avancement au moins, dit le brigad^r
avec un soupir.
— Moi, j'aurais quitté le service, dit un troisième.
— Et moi , ajouta un autre , je me serais fait un manchon
de la peau de M. l'abbé.
— Fusillé par un abbé , reprit un soldat de l'année du
Rhin , c'eût été drôle.
— Alors , mes amis , bonjour pour la patrie et son salut ,
dit le jeune dragon j est-ce qu'on pourrait faire quelque chose
pour elle sans le petit caporal ? Il n'y a plus rien après lui ,
voyez-vous. Notre général a ensorcelé la fortune. Ne jurerait-
on pas qu'il a un (^ime ? A Arcole, les boulets serpentaient
autour de lui sans le toucher.
— Moi , fit le trompette , s'il n'était pas défendu de croire
aux charmes et aux maléfices , je jurerais qu'il en a un.
— Au fait , on assure qu'il prévoit d'avance les événemens,
dit le brigadier.
— Oh! c'est un troupier fini.
— Un vrai diable !
— Un Dieu!
— Il est grand comme le monde , je l'ai entendu dire an
général Kle'ber....r
Les soldats en étaient là *de leur conversation , quand deux
officiers traversèrent au galop l'étroit espace qui sépare le pont
de Saint-Cloud de la grille du parc. Les trompettes sonnèrent.
En un clin-d'œil les dragons furent à cheval.
MINUIT ET MIDI
PAR M. HENRY MARTIH
Ce livre nous peint les personnages et les mœurs du com-
mencement du 17" siècle, alors que le sceptre de la société
passait des mains de la féodalité , de la force brutale à celles
des lettres, du génie, époque dédaignée par la mode. Tel s'é-
chauffe , s'extasie à l'idée de la vie presque sauvage des siècles
antérieurs , qui se plaint à chaque instant du jour de l'imperfec-
tion de notre civilisation; moijecommencerai par remercier l'au-
teur de ne m' avoir fait reculer que de deux siècles; c'est, il est
vrai, déroger à l'usage suivi par les modernes romanciers , chro-
niqueurs, éditeurs de contes, fabliaux et nouvelles; mais pour-
tant ne semble-t-il pas à d'autres comme à moi qu'il est agréa-
ble, en ouvrant un livre, d'entendre d'abord ce que l'on a
sous les yeux sans être obligé de dépouiller chaque mot de sa
vieille orthographe ou de chercher dans sa mémoire- la signifi-
cation qu'il eut jadis , de s'arrêter à tout instant pour deviner
le sens d'une locution vieillie. Ces vieux livres nouveaux dont
la mode s'est répandue dans ces derniers temps sont , je pense,
particulière à notre époque. Car dans le moyen âge, que quel-
ques hardis admirateurs semblaient même disposés à nous pro-
poser pour modèle en toute chose , j'ai bien su qu'aucune
langue n'étant parlée sur une étendue considérable de pays :
au contraire , resserrée de toutes pai-ts par des patois multipliés
à l'infini, ceux qui désiraient être compris du plus grand
nombre possible écrivaient dans le latin , alors connu de
presque tous ceux qui , en quelque endroit de l'Europe que ce
fût, savaient l'art de lire ; mais qu'il soit venu alors dans l'es-
prit à quelqu'un d'écrire, non la langue de son siècle ni du
précédent , mais de trois ou quatre cents ans plus tôt , c'est ce
dont je ne crois pas qu'il y ait d'exemple , sans l'affirmer toute-
fois , et prêt à reconnaître les autorités contraires à mon avis ,
qu'ils plaira aux experts en cette matière de m' opposer. Je suis
convaincu cependant que de tels exemples sont rares et par cela
sans valeur ; que nos écrivains doivent donc faire cooune les
Fiançais d'autrefois, être de leur temps et non du passé, écrire
non pas en latin parce que peu le comprennent, même ceux qui
font deslivres, mais dans la langue française d'aujoui-d'hui parlée
1 roi. io-8°, chec £. Renduel, rue des Grands Augiistins.
L'ARTISTE.
-(39
ou lue en France et dans tou^le monde de ceux qui peuvent
apprécier un livre.
Mais où en serions-nous , où en serait la langue si au l 'f'
siècle les grands hommes qui illustreront la France dans les
lettres , et assignèrent à l'idiome français le premier rang en
Europe , se fussent appliques à ressiisciler quelques formes de
nos vieux auteurs, à se renfermer dans leur patois imparfait au
lieu de l'étendre, de l'agrandir?
Il faut encore dire un mot de cette manie du moyen âge. Ce
sont amour et respect pour le plus mauvais bouquin , pourvu
qu'il soit bien vieux et surtout ignore'; mais si c'est un manus-
crit antérieur au temps où la presse commença à remuer le
monde , alors ce sont des admirations sans lin. I^ plus grand
sot à qui il a plu de gâter de son écriture quelques feuilles de
ve'lin , maintenant retrouve'es , devient un homme inestimable.
Immense avantage de l'époque où l'on ignorait l'art d'impri-
mer , et que Nodier a oublié de faire remarquer. Il n'était si
mince auteur alors qui , à cause de la rareté des livres , n'eût
la chance d'être lu et même prise un jour au moins comme an-
tiquaille. Que de gens , qui de nos jours écrivent , sacrifieraient
la découverte de l'imprimerie pour acquérir pareille certitude;
car de ces milliers de feuilles qui , chaque jour , s'échappent
des presses, force il y a que le temjs fasse un choix de quel-
ques-unes qui seules restent , et les autres s'en vont servir â
toutes sortes d'usages ; choix, quoi qu'on dise, toujours juste, et
contre lequel personne n'a mission ni puissance pour protester.
Mais en louant M. Henry Martin de ne pas s'être allé perdre
dans le moyen âge , je me suis montré moins sage que lui , et
maintenant il m'en faut revenir vers son ouvrage. En me rap-
pelant le plaisir que sa lecture m'a causé, je m'accuserai même
sincèrement d'ingratitude; en effet, l'intérêt s'y dévelop{)e tou-
jours croissant , la physionomie du grand siècle y est repro-
duite avec beaucoup de fidélité , mais en deux mots je dirai à
l'auteur, et en appréciant bien l'amour du vrai , du naturel
qui se montre dans son livre , qn'il doit peindre plus qu'il
n'a fait l'homme dans le développement extérieur de ses pas-
sions , de ses sentimens ; c'est là la grande difficulté , il est
vrai, mais qui, surmontée, fait les poètes dramatiques, les ro-
manciers. Des considérations, si fines qu'elles soient, sur la na-
ture intime de l'homme, appartiennent plutôt au moraliste , au
philosophe. De pareils (woseils ne s'adressent à lui que parce
que je crois qu'il regarde un livre comme un travail sérieux ;
s'il n'aspirait qu'aux succès des cabinets de lecture , son livre
a plus qu'il ne faut , et il n'aurait rien j rLaoger à sa manière
, pour l'avenir.
J.
i.'ecoi.ii:r de ci.unt,
PAR ROGER DF. BF.AWOIR-,
4 Tol. in^'i'> , cli«7 Poumicf
Voici un livre qui pourrait peut être .t lui swd résoiidre la
question si pmlixe et si débattue du sXyle historique; contro-
verse éteniello de l'antiquaire rt du poète . du biblioniane et du
peintre. C'est qu'en effet , plus que tout autre pent-élre . sou-
mis aux milles reflets d'une imajjinatioo fraîche et vive, ce li-
vre de jeune homme a revêtu chaque caprice d»> la pensée , toOT
mo
L'ARTISTE.
à tour poudreux de la science du bénêdiclin , ou Lien espagnol
à l'excès dans le roman , brillant , fantasque , heurté , tDBt de
conscience et de paresse. — Car il a fallu à ces pages , l'étude
de l'artiste et le loisir du gentilhomme... ; le gentilhomme a
parcouru ces temps pas à pas comme une ville ; l'artiste a dé-
chiffré ces manuscrits comme une légende. — Mais ce qui
vaut encore mieux que tout cela , c'est un drame au lieu d'un
livre.
Un drame en effet, car la couleur ici n'est qu'un prétexte,
et l'action est l'idée. L'auteur s'est précipité dans le moyen âge
non pour y conquérir une histoii'e comme tant d'autres , mais
pour y placer la sienne. Son histoire à lui, c'est une femme et
un écolier, un pauvre enfant aux blonds cheveux qu'entraîne
une coureuse de nuit, et cette coureuse est une reine.... Au
moment où vous croyez à une grisclte du treizième siècle au
bonnet pointu et aux cœurs d'or cloués au bras, vous recon-
naissez Jeanne de France , dont plus tard Isabeau ne fut
qij'une plate copie. Voyez ces briques noires de fumée qui enca-
drent une fenêtre, c'est la fenêtre de la Tour de Ncsle; et alors
va se découvrir à vos yeux la prostitution la plus sombre ef la
plus raffinée de vengeance : chaque nuit un corps d'enfant qui
devient un cadavre dans la Seine ; un amour de reine dont ils
tft^mportent qu'un linceul ! Lisez cela, et vous relirez mieux le
.IJtïhtc j Ugolin n'est rien près de l'épisode de Brantôme.
Sur quelques signes de Brantôme, l'auteura bâti sondrame;
je me trompe , un sophisme obscur, une vengeance léguée aux
pages d'un livre , lui a donné la clef de son action. Tout cela va '
droit au but, l'intérêt vous prend aux premières lignes. Ce
pauvre bachelier de seize ans , défendant encore dans sa crédu-
lité naïve la femme qui le jet» au boarreau , et cotnrrant de sa
dagi* un sein de reine, vous allez le voir plrs tard s'effa-
cer sous le sévère costume du théologien et du docteur , il va
vieillir avant l'âge; cette nuit l'aura fjit ainsi , cette nuit d'en-
fant, qui finit par un crime royal et sombre I
Ce que l'auteur a compris avant toitfes choses, c'est qiie la
peinture a seule reconquis l'histoire , livrée si long-temps à la
sécheresse du discours , privée de couleur, énervée par l'ab-
sence du drame , et cependant restant là captive , ignorée , mys-
térieuse , avec ses chroniques d'enfant , ses tableaux délicieux,
toute sa vie qui dort en attendant le réveil. Il a été peintre et
souvent porté au-delà , peut-être par l'égarement delà couleur;
mais le courage nous man([ue devant cette œuvre déjà pleine de
verve , nous accusons une prodigalité, et nous retombons dans
un éloge.
A sa première œuvre , sans doute , l'auteur restreindra ce
luxe de style , et ménagera ces tons brillans qui exagèrent au
lieu de peindre : sa palette de jeune homme a de quoi dé-
frayer ceux qui sont pauvres, sa manière une fois avare y ga-
gnera.
Je ne saurais trop le remercier d'avoir fait du clocheteur des
trépassés un contraste vivant avec son costume. C'est une bonne
fortune pour son livrç que ce petit vieillard fait de pilié et de
bonhomie , qui tinte sa clochette comme un grelot , sans troj)
parler de peste et de morls^ ne ressemblant guère en cela à nos
médecins.
Espérons donc que la fatalit#de ces temps n'entravera point
le succès réel et légitime de ce livre. Je ne serais point surpris
de sa pi-édestination pour la scène. Son époque d'ailleurs est à
elle seule un théâtre. Viennent les arrangeurs , et nous retrou-
verons peut-être tout ce que nous a révélé l'ouvrage , jeunesse
de pensée et conscience d'étude ; ces messieurs trouveront de
quoi glaner.
l)rtrtftf0.
— 11 vient de paraître chez les frères Gihaut un nouvel al-
bum dû au crayon philosophique et spirituel de Charlet.
Job ou les Pastoureaux, [mœurs du 13" siècle), par
M. Francisque Michel, un vol. in-8°, a paru il y a quelques jours
chez Vimont , libraire.
— ■. Leçons sur l'art d'associer. Exposition du système so-
cial de Charles Fourier , par Jules Lechevalicr. le tome i"'
vient de paraître chez Paulin , et au bureau du journal le Pha-
lanstère. Nous rendrons compte incessamment de cet ouvrage.
— Le Barbier de Louis .3'/(i439 — 1483), par Cordellier
Delanoue , un vol. in-8° , avec une charmante vignette gravée
par Cherrier , d'après T. Johannot , vient de paraître chez
madameCh. Bécliet. Nous rendrons compte de cet ouvrage, que
l'on ditibrt remarquable.
— L'excellente bonfi'onnerie de Perruque et Chandelle sou-
tient son succès de foa rire aa Vaudeville. Sujets sérieux ou
gais , tout réussit à ce théâtre ; le public y trouve variété , et
toujours du plaisir.
— M. Eusène Sue a été honoré de l'attention de messieurs les
arrangeurs. Son J(tar Gull vient d'être dépecé en trois actes
pour l'Ambigu-Comique ; le public de ce théâtre, qui ne lit
guère, en fait de romans, que ceux de M. Paul de Kock, a
demandé de bonne foi les auteurs, qui se sont fait nommer avec
une égale candeur. M. Sue doit encore se trouver trop heu-
reux d'avoir été mis en scène avec une certaine habileté : le
même bonheur n'est pas arrivé à tous ceux qui ont fourni sans
le savoir des sujets de mélodrame.
Atar Gull offre une singidarité précieuse pour les habitués
du mélodrame ; ce doit être une nouveauté bien agréable pour
eux qu'un scélérat à peau noire ; voilà qui est encore plus bi-
zaïre que les héros de VJuberge des Adrets.
— M. Bocage vient d'être engagé au théâtre de la Porte
Saint-Martin , et débutera incessamment dans la Tour de Nesle.
Dessins.
Vent-tu venclre les cheveni , par Gȕ:;iEit.
Charge d'»telier , n" < , par Bellikcé.
L'ARTISTE.
161
limux-'3ivi0.
X>t la
On a élevé contre les concours de sculpture, de
peinture et d'architecture , plusieurs objections assez
graves en apparence ; d'imposantes autorités, des noms
éclatans, et auxquels le public se confie volontiers,
ont réprouvé à l'avance, et sans vouloir tenter une ex-
périence, dangereuse à ce qu'ils disaient, les résultats
d'une pareille mesure. Sans remonter bien haut dans
nos souvenirs , nous pouvons facilement nous rappeler
qu'un membre de l'Institut , qui ne fait guère profes-
sion de penser par lui-même , et qui , par conséquent et
très évidemment, devait, pour prendre la parole, re-
présenter l'opinion de la plupart de ses collègues , a
écrit , dans un recueil alors à la mode , quelques dou-
zaines de pages pour excommunier les partisans du
concours.
Le successeur malencontreux du père Brumoy avait
réuni, dans son rapport semi-officiel sur l'étal des opi-
nions et des partis, lesargumens les plus terribles, à ce
qu'il croyait du moins. Mais tous ces argumens pou-
vaient se résumer en deux points : 1° les hommes du
premier ordre, d'un talent reconnu, refuseront unani-
mement l'épreuve du concours ; '1° dans le cas où ils
accepteraient le concours, il serait impossible de com-
poser un jury compétent.
Avant d'entamer la question en elle-même , celle de
l'opportunité et des résultats , nous avons deux ré-
ponses à faire.
1"> On n'a jamais placé les hommes de premier ordre
dans la nécessité d'accepter le concours, puisque cette
mesure a toujours été partielle ; que les exceptions ont
toujours été jjIus nombreuses que les applications. 11
est donc, (piant à présent, historiquement et absolu-
ment impossible de savoir et de décider s'ils accepte-
raient ou non l'épreuve du concours ;
2" Comme on a toujours réservé, pour composer un
jury compétent ou olficiel, les maîtres de l'art, ou du
moins les vieux noms, on ne s'est jamais occupé de re-
chercher les moyens de com^scr sans eux, ou avec
d'autres qu'eux, un jury impartial et indépendant.
C'est pourquoi ilans la discussion il ne faut pas at-
tribuer à ces dilTicultés une importance exagérée, ni
TOME lu. 15. LIVRAISON.
surtout considérer comme réelles et péremptoires de»
objections très hypothétique», comme n»u8 venons de
le montrer.
Ceci posé, voyons sommairement ce qui s'est passé
en France depuis deux ans à cet égard ; car nous som-
mes de ceux qui n'admettent qu'avec une répugnance
très prononcée les solutions à priori. Nous prenons
volontiers l'histoire et l'expérience pour bases de toute
sagesse, de toute science.
Au mois d'août 1830, il y a eu des convocations
d'artistes à la salie Taitbout , convocations tumul-
tueuses, inhabiles à la discussion, le plus souvent même
aussi incapables de poser que de résoudre les ques-
tions : non pas qu'il ne se rencontrât au sein de ces as-
semblées, formées à l'aventure, des esprits droits, nets,
précis, d'une haute et lointaine portée. Dans les quel-
ques séances auxquelles nous avons assisté, nous avons
pu saisir et distinguer tous les élémens d'un bon mé-
moire sur le sujet; mais, faute d'ordre et de régularité,
et surtout gi-âce aux manœuvres d'une coterie étroite
et dévouée d'avance à l'ancien ordre de choses, au
slatn quo, qui s'est emparé, sans justifier ses titres, de
la présidence, du secrétariat, de toute la conduite des
bureaux improvisés , toutes ces réunions tunmltueuses
pour la plupart , et quelquefois vides , précisément à
cause du bruit qui les remplissait, n'ont amené que des
pétitions sans nombre, mal formulées, inexécutables,
confuses , et qui méritaient peut-être le sort qu'elles
ont en.
Cependant, au fond de ces vagues désirs, maladroi-
tement manifestés, il y avait une idée vraie et juste,
une idée de justice et d'émulation, une idée de gloire
et de modestie. Pendant les quinze années de la res-
tauration, toute une jeunesse ardente, pleine de sève et
de vigueur, avait vu avec peine toas les travaux d'art,
destinés à l'embellissement et à l'éclat du pays, partagés
comme une curie entre quelques appétits gloutons,
mais le plus souvent inhabiles à dévorer la proie qu'ils
avaient prise, et qu'ils s'adjugeaient régulièrement tous
les ans par un droit de prescription : à peine si de loin
à loin ils daignaient laisser tomber quijtpies miettes.
On voulait briser violemment ce mur d'airain , qtù sé-
parait d'un patrimoine légitime les talens obsctirs ou
méconnus qui pouvaient y prétendre.
Après l'apaisement de toutes les passions, après que
toutes les voix furent rentrées dans le silence, cette
idée demeura publique, incontestable. Un jeune sa-
vant, qui occupait alors la division des arts au minis-
tère de l'intérieur, et qui depuis a quitté l'administra-
tion pour l'étude , crut convenable et presque néces-
15
162
L'ARTISTE.
saire de convoquer chez lui, à cette occasion, les
opinions les j^us diverses, dans la personne des artistes
qui pouvaient le mieux les exprimer, et, entre autres,
ceux à qui nous devons Y Apothéose d Homère, Crom-
wellet la Liberté. Le choix , comme on le voit, n'était
pas malheureux. Il est inutile de rappeler les noms
des autres personnes présentes, puisque les trois noms
préçédens peuvent servir de symbole aux trois nuances
de la commission, à savoir: l'Institut actuel, l'Institut
probable , et enfin un nom purement populaire , mais
personnel et indépendant. Le concours rencontra.de
nombreux adversaires au sein de la commission. De la
part de plusieurs, l'opposition était sincère, et on le con-
çoit; tellement qu'un des membres , qui pénétrait net-
tement la pensée de ses antagonistes, dit très naïve-
ment : « Messieurs , je me prononcerais comme vous
contre le concours, si j'avais comme vous l'assurance
d'obtenir sans le concours les travaux qui pe vous
manquent jamais ; mais, outre l'équité générale de la
mesure, je ne vois aucune honte à déclarer que le con-
cours seul pouria me rendre ou me donner les chances
que je n'ai pas aujourd'hui. »
Le concours fut adopté, et on l'appliqua immédiate-
ment aux tableaux de la Chambre. Ce n'est pas aujour-
d'hui le heu de récriminer contre des faits accomplis;
nous ne voulons pas remettre en question le mérite de
MM. Coutan, Hesse et Vinchon, ni celui des trois can-
didats que l'opinion publique opposait aux décisions
des juges, MM. Eugène Devéria, Chenavard et Eugène
Delacroix : nous remarquerons seulement en passant
que l'administration n'avait ouvert le concours que
pour trois tableaux de la Chambre, et réservait, sans
s'expliquer, deux autres tableaux et le plafond de la
salle. Si la mesure eût été générale , le talent encyclo-
pédique de M. Fragonard n'eût pas été soumis aux in-
terpellations, au blâme et à l'éloge parlementaire, qui,
jxiur un artiste, ont les mêmes inconvéniens.
Si l'on excepte M. Letbière, alors membre de l'Insti-
tut , il est très vrai que pas un nom établi depuis long-
temps dans l'opinion n'a voulu courir les chances du
concours.
Mais comment fut composé le jury en 1831? Etait-il
indépendant? n'avait-il pas à soutenir et à défendre des
opinions étroites ou vieillies? les candidats étaient-ils
jugés par leurs pairs? n'y avait-il aucune jalousie pos-
sible et probable, aucune antipathie aveugle et systér
matique? On le sait, les concurrens , l'aduihiistration
et l'Institut composaient le jury.
L'aptitude et la compétence des bureaux, pour juger
une question de peinture , n'ont pas besoin d'être dis-
culées, et ne peuvent pas tenir dix minutes contre le
raisonnement le plus simple. Pour l'Institut , c'est autre
chose, il y a une apparence de raison; mais en réahté
son droit n'est pas mieux établi. S'il s'agissait de déci-
der une question de physique , de chimie , d'astro-
nomie ou de mathématiques , je concevrais très bien
que l'Académie des sciences làt consultée. Il y a dans
ces sortes de matières quelque chose de positif, de
démontrable ; mAK en peinture où sont les preuves?
N'est-il pas naturel de penser que les professeurs pro-
tégeront leurs élèves, quand même? n'y a-t-il pas absur-
dité à espérer qu'ils se dépouilleront, pour énoncer
un avis, de leurs souvenirs et de leurs amitiés ?
Les concurrens , il est vrai , avaient aussi coopéré à
la nomination du jury ; mais ils ne formaient qu'une
minorité impuissante.
Les précédentes remarques s'appliquent rigoureuse-
ment à la statue de Napoléon.
L'histoire est maintenant épuisée. Quelles consé-
quences en faut-il déduire?
1° La composition du jury était vicieuse, et ne pré-
sentait ni les garanties ni les conditions d'impartialité,
d'indépendance et de franchise qu'on devait légitime-
ment en exiger;
2° L'absence des hommes du premier ordre parmi
les concurrens s'explique par leur présence même dans
la majorité du jury; car ils ne pouvaient croire à la gé-
néralité d'une mesure qui n'excluait pas dans ses pre-
mières applications leur préséance habituelle , l'in-
fluence acquise à leur nom ;
3° La composition du jury étant une fois changée ,
ces mêmes hommes ne pourraient refuser le concours ,
sans abdiquer d'un seul coup leur gloire et leur for-
tune.
Or, quelle devrait être la composition du jury ? où
faudrait-il le recruter? Puisque l'élection, une fois ad-
mise , doit se réaliser partout aux mêmes conditions,
pourquoi n'appliquerait-on pas à la peinture la con-
duite suivie dans les assemblées législatives? Qui est-ce
qui nomme le président de la Chambre? tous les mem-
bres ; à qui devrait-on confier la nomination du prési-
dent ou du lauréat , ce qui , dans l'espèce , est absolu-
ment la même chose ? à tous les candidats.
Qu'arrivcrait-il si on adoptait cette marche? La
même chose précisément que dans les assenoblées lé-
gislatives , la même chose qu'à l'armée si l'élection dé-
cidait les grades : chacuji serait libre par conviction ou
par vanité de se donner sa voix, de se désigner comme
le meilleur et le premier. Mais comme l'élection défi-
nitive serait une question de majorité, le dépouillement
L'AUTISTE.
163
du scrutin offrirait toutes les conditions pos9il»les et
exigibles irindé|)endancc et de vérité. Qu'on se
nomiuu soi-nièuie , qu'importe? Pour obtenir un ta-
bleau , une statue ou un arc de triomphe , il faudrait
réunir le plus grand nombre de yoix, et ainsi on serait
sûr d'avoir réfuté d'avance toutes les objections.
Et soyez sûrs qu'en suivant cette marche on obli-
gerait les plus vieilles réputations à se mesurer avec les
plus jeunes. Une fois bien convaincus que tous les
grands travaux passeront par cette épreuve, ils ne dé-
daigneraient pas , s'ils avaient encore la conscience de
leurs forces, d'engager la lutte et de se compromellre.
Dans le cas contraire, s'ils craignaient les chances du
combat, s'ils s'avouaient leur impuissance, qu'y per-
drait le pays qui valut la peine d'être regretté?
Donc il demeure prouvé que le concours présente
de nombreux avantages, et n'offre aucun inconvénient
aux deux conditions suivantes: 1° qu'il soit généralisé;
2° que le jury soit composé de tous les candidats.
« Hélas ! monsieur , voilà que je mourrai sans avoir
n entendu Paganini! » Ainsi me disait vendredi un pau-
vre portier de la rue d'Argenteuil. Il y a tout un
drame dans la vie de cet homme : arraché dès l'âge de
quinze ans aux côtes de la Guinée , il a passé sa jeu-
nesse dans l'esclavage, et puis son maître l'a amené en
France, et il est devenu libre. Là le malheureux a senti
qu'il y avait en lui une source de jouissances incon-
nues; il a cultivé la musique, et il a acquis une certaine
l'orce sur le violoncelle. Cependant la fortune ne lui a
pas souri , et dans ses vieux jours, il a été réduit à tirer
le cordon et à aller le dimanche jouer de la basse dans
quelque cabaret du mont Parnasse. C'était, je vous
assure , un touchant spectacle de voir ce vieux nègre à
tète blanchie, et dont les traits sillonnés de rides res-
pirent la bonhomie la plus franche , enfoncé dans l'obs-
curité de sa loge, et sa basse à la main, travaillant à la
lueur incertaine d'une chandelle un vigoureux quatuor
de Mozart ou d'Onslow. Eh bien! le pauvre Africain a
été atteint, il y a quelques jours, d'une paralysie; il ne
peut plus toucher son violoncelle ; il se sent mourir, il
est résigné; mais vendredi il a vu sur le journal d'un
locataire l'annonce du concert de Paganini, et le
vieil esclave arraché au grand air et à l'indépendance
de sa patrie pour venir expirer à Paris tlans une
loge de portier, a eu un déchirant i>«grel. Ce n'est
pas le soleil de son pays , la cabane de son père , les
baisers de quelque jeune négresse qu'il se prend à
pleurer; non, il m'a dit avec un grand soupir, et les
larmes aux yeux; « Hélas, monsieur, voilà que je
" mourrai sans avoir entendu Paganini ! »
Voyez-vous, c'est que mourir sans avoir entendu
Paganini, c'est pour le musicien la plus cruelle de
toutes les morts; Qest mourir sans souvenirs, sans avoir
eu un regard de femme, sans eompUUr sa sensation.
Car entendre Paganini , c'est le complément de l'exis-
tence pour quiconque a étudié et senti la musique; et
quel est celui qui aujourd'hui ne l'a pas étudiée, ne la
sent pas? Depuis le riche habitué des Italiens, qui, deux
ou trois fois la semaine, élabore aux accens de Rubini
et deLablache sadigestion de banquier, jusqu'àTouvricr
qui, le soir, au sortir de l'atelier, haletant et brisé, siffle
le di lanli palpai i\vk^ l'orchestre de la Râpée lui a joué
en contredanse , est-il une classe de la société qui n'ait
pris ses habitudes musicales? Distraction pour le» uns,
délassement pour les autres, étude de passion, de goût
ou de convenance , la musique est devenue un besoin
pour tous. La jeunesse surtout, avec ses illusions d'a-
venir et de bonheur, l'embrasse ardemment. Parmi
ces jeunes gens que vous prenez souvent pour des oi-
sifs , pour d'inutiles dandys , dont le front est pâle ,
l'œil fatigué, la bouche dédaigneusement mélancolique,
que d'artistes distingués qui, souvent, le cœur déchiré
par de cruels désappointemens, froissés par le prosaïque
égoisme d'une société qu'ils avaient rêvée brillante de
poésie, et hospitalière aux arts, viennent seuls avec leur
piano verser des larmes brûlantes de découragement !
Voyez encore cette jeune fille dont un petit chapeau
ombrage à peine la blonde et fraîche figure. Dix heu-
res ont sonné ; elle s'échappe à la hâte d'une modeste
demeure; son joli bras soutient un livre vert , sur le-
quel vous lisez Hummel, Moschelcs, Garcia, etc.Voyez-
la traverser la foule d'un pas rapide, et préoccupée.
Cette jolie créature, c'est la fille d'un ouvrier, d'un
pauvre artisan; elle court au Conservatoire : peut-être
un jour INinetta charmante, on gracieuse Alice, vien-
dra-t-elle éveiller en vous ces émotions que vous fait
éprouver le chant des Malibran et des Dorus. Une vie
obscure , mais assurée , lui était olTerte ; elle pouvait ,
en taillant des chapeaux ou des robes, se garantir une
existence confortable, et pent-être atteindre un jour
lucrative réputation de ces dames que In Mode
tionnc dans son feuilleton. Non , elle a senti da
cœur l'instinct de l'artiste ; elle a songé du taleitï, . !
«Tpplîiudissemens, des émotions, ctelleajonéson:iy|>nii
Ah! c'est que la jeimessc y croit à l'avenir! elle n^jtn
164
L'ARTISTE.
pas encore la vie, elle la devine; elle sent qu'après tous
ces grands désenchanteiuens qui prosaïsent notre épo-
que, la musique a encore des bonheurs à nous donner;
qu'au milieu de cette anarchie morale et littéraire, qui
emporte toutes les intelligences, la musique seule a
encore des accens compris de tous les cœurs. C'est
que, pour notre xix"= siècle, qui ne croit plus à rien, la
musique est devenue une sorte de religion , une der-
nière croyance à laquelle la société se rattache de toutes
ses forces , épuisée qu'elle est de dogmes et de poésie.
Blasés sur toutes les émotions, nous avons encore foi et
amour aux émotions musicales: nous les cherchons
comme un dernier refuge contre le vide qui nous ex-
ténue ; et si un artiste de génie nous révèle en ce genre
des émotions sublimes et inconnues , nous le divini-
sons , car il est créateur, car il a ajouté à notre exis-
tence ; et alors comprenez-vous que , pour le pauvre
musicien privé de ce dernier bonheur, la mort devienne
amère et isolée, et qu'en s'agitant sur son grabat, il ré-
pète avec un indicible regret : « Hélas ! je mourrai
sans avoir entendu Paganini ! . . . »
Paganini a donné deux concerts ces jours derniers.
Maintenant sa vie n'est plus pour nous un secret. No-
tre imagination l'avait d'abord entouré de toutes les
rêveries dont les Egyptiens enveloppaient leurs divi-
nités: c'était un être satanique, à passions forcenées; il
y avait du sang et delà débauche dans son génie. Le
voile est déchiré , et nous avons vu un homme ordi-
naire, doux , de mœurs paisibles , de £onstitution ma-
ladive, mais non moins impénétrable. Donnez-lui à
cet homme chétif, h cet homme ordinaire, donnez-lui
un violon, et le voilà puissant , le voilà dieu ; et vous ,
philosophe observateur, il vous fera frémir et pleurer
à ses pieds. N'est-ce donc pas toujours un incom-
préhensible mystère que cet être dont la vie tout en-
tière gît entre quatre cordes et un archet, et qui, hors
de là, n'a plus ni énergie ni volonté ?
Dans le concert du 4, Paganini a joué le grand
concerto en re mineur, composé exprès pour Paris. Il
a fallu que le virtuose présumât beaucoup de la force
de nos violonistes pour les engager dans des voies
aussi âpres que le début de ce morceau. On ne peut
rien imaginer de plus suave que le rondo galante gaio
qui le termine. La contredanse des sorcières a produit
un effet inconcevable sur l'auditoire. Il est impossible
de mieux exprimer le burlesque, le trivial d'un sabbat.
Il y a surtout une variation dans laquelle le motif se
traîne sur des octaves fausses et glapissantes, qui vous
donnent je ne sais quelle effroyable envie de hurler
diaboliquement. Pour la quatrième corde , c'est tou-
jours Paganini , toujours des applaudissemens frénéti-
ques.
Dans le concerto en mi bémol qui a ouvert la soirée
de lundi , il y a trop de grosse caisse et de bruit. On
trouve dans les tutti de l'adagio dramatico, un trémolo
de cymbales, dont l'effet est profond, mais trop pro-
longé. Du reste, ce contraste des déchiremens de
l'orchestre avec la phrase lamentable du solo, jettent
l'ame dans une tristesse inexprimable. Le concert était
terminé par les variations sur l'air napolitain o mamma
cara. Dans cet air, c'est une petite fille qui supplie
sa mère de la laisser aller au bal, et le violon de Pa-
ganini prie , implore , tantôt avec une vivacité enfan-
tine, tantôt avec dépit et colère; il murmure, il boude,
il sanglotte ; et puis tout à coup il redevient gentil et
caressant ; c'est une délicieuse paraphrase de ce vers :
Désir de fille est un feu qui dérore.
Je crois que Paganini donnera encore un concert.
Vous que l'épidémie à éloignés de l'Opéra, hâtez-vous!
ne mourez pas sans l'avoir entendu !
Victor Fleury.
Wiiitxïiixixt.
LE MAUVAIS OEIL,
€0m U$ ïirt^tJC^ ït^auiî^. (1)
Mujkianelh hemi-guzer kuned et-djevschen.
Il n'est point de bouclier qui résiste à tes yeux.
ASDJEDT.
Les premiers feux de l'aurore blanchissaient la cita-
delle de Gamdan sur sa haute colline, et faisaient jaillir,
lumineux, des masses obscures de la grande Sana , les
tours carrées des minarets et les larges dômes des mos-
quées, quand plusieurs litières, portées par des esclaves,
sortirent du laljyrinthe de jardins qui environnent la
ville royale comme d'un immense parterre, et, traver-
(I) Rahveb Khaneh, littéralement maison de café. On sait que
c'est ordinairement dans les cafés que les conicnrs orientaux font
entendre leurs récits.
L'ARTISTE.
166
sant la tlélLcieuse vallée de lloiliJa , se dirigèrent vers
la région montucuse du DJiahal.
Oh ! celui qui eût entrouvert les rideaux de soie
rose de la première litière n'eût pas donné ce qu'ib
cachaient, pour tous les trésors de l'Ima d'Yémen.
H eût vu flotter sur un cou plus blanc que la fleur
du jasmin des tresses aussi noires que le musc ; il eût
vu se pencher sur une main petite et délicate un front
gracieux de quinze ans, et, si les deux yeux qui s'abais-
L_^ «aient voilés de leurs longs cils eussent levé vers lui
If leurs amandes alongées aux prunelles d'azur , si un
sourire lui eût montré tout à coup , entre ces lèvres
serrées et pensives, des perles plus précieuses que les
perles de lîalirein enlacées aux cheveux nattes de la
jeune fille , sans doute la raison de l'indiscret étranger
s'en lût allée avec sou cœur; il eût juré de posséder
Lcïla ou de mourir !
Mais l'œil de la vierge ne se lève point , ses lèvres
ne s'entr'ouvrent point pour sourire , et l'éclat des tu-
lipes s'ellace sur ses joues devant la pâleur des lis.
D'oî» vient donc cette mélancolie sous laquelle s'af-
faisse la tète charmante de la fille de l'émir Farhan,
elle qui, naguère, se jouait à travers la vie, insoucieuse
et légère comme la gazelle de Nedjed? ^on passé
n'est que joie et innocence; son avenir Dans la
montagne et dans la plaine, des grèves d'Âden aux ro-
chers de Khaulan, il n'est pas une fille de cheik ou
d'émir qui n'envie la fiancée du riche, du puissant , du
beau Mansor, le fier dola (2) du Sanhan ! Elle-même
avait semblé recevoir les ordres de son père d'une ame
^ . satisfaite, et, plus d'une fois, elle avait suivi d'un regard
attentif la cavale aux longs crins du dola , quand il
passait au galop devant sa verte jalousie.
Pourtant ce n'est pas la douce rêverie de la fiancée
qui tremble d'émotion et d'espérance au moment de
franchir le seuil d'un monde inconnu : il y a de la souf-
france dans cette langueur , de l'inquiétude et comme
un sombre pressentiment sur cette douce physionomie.
Depuis une lune entière, elle n'a point été derrière sa
jalousie voir passer le dola ni sa brillante escorte , et
■■ une sorte d'elTroi contracte ses traits quand son père
lui parle de l'hymen qui s'approche.
Elle est ainsi depuis qu'un étranger l'a vue au visage,
à l'heure de la prière du matin.
Un jour qu'elle se promenait sur le balcon du palais
de son père , un peu après que le muezzin eût appelé
les fidèles à la première prière , elle leva par hasard la
(3) Dola, en arabe, répond, it peu près, au titre turc de pacha.
tête vers un minaret adossé à l'angle de la terrasse où
elle se trouvait, l^e muezzin n'y était plus; mais à sa
place un hadji (.3) se tenait delwut , appuyé sur la ba-
lustrade de la tour. I^ïla voulut d'abord se retirer,
effrayée de voir un inconnu à ce point dominant , oà
les aveugles muezzins ont seuls le drt)it de gravir. Une
force irrésistible la retint ; l'étranger d'ailleurs ne pa-
raissait pas s'apercevoir de sa présence. Sa taille était
haute et svelte ; sa figure , qu'elle ne voyait que de pro-
fil, était belle et triste , comme celle d'un Péri qui
songe à l'Éden d'où sa race fut exilée. On eût dit que
les doigts de fer de la fatalité avaient silloimé de traces
profondes cette physionomie noble et jeune encore, et
amaigri , en les serrant , ses contours anguleux.
Leïla le regardait avec un serrement de cœur indé-
finissable, quand, tout à coup, il se tourna de son côté
et abaissa sur elle deux grands yeux noirs, profondé-
ment enfoncés dans leurs otbites , et qui lançaient une
flamme étrange et .sombre comme des cavités d'rni
double cratère. Il lui sembla que les rayons des regards
du hadji avaient pénétré dans son sein comme deux
flèches brûlantes : une sensation, qui était à la fois une
douleur indicible et un plaisir délirant, fit tressaillir
tout son être : tout vacilla autour d'elle , et elle tomba
contre im treillage, palpitante et presque évanouie.
Mais bien que tous les autres objets flottassent confu-
sément à ses regards, elle voyait toujours distinctement
l'étranger. Il se pencha vers elle , se cachant le front
dans ses deux mains; puis il se releva, fit un mouve-
ment pour rentrer dans l'intérieur du minaret, s'ar-
rêta un instant , jeta rapidement un regard oblicpie à
la jeune fille , et , se frappant la poitrine avec un geste
de désespoir, il disparut dans l'escalier.
Voilà ce qui cause la mélancolie de I-.eïla.
Et , ce matin , elle est plus absorbée que jamais dans
ses pensées; car elle sait que, pour la dernière fois, elle
retourne vierge à la maison des champs de son père ,
et qu'elle ne reverra la ville royale que sur la chamelle
de la mariée. Aussi regarde-t-elle avec indifférence les
frais coteaux couverts des riches plantations de l'arbre
à café , les groupes éléganî de dattiers aux larges éven-
tails, et les dunes de sable où l'arbre de Judée fait
briller ses bouquets roses entre les feuillages des rians
acacias; gracieux pavsages, qu'elle aimait tant jadis à
voir passer tour à tour le long de sa litière I
— Silence ! Qui froisse ainsi les branches des ar-
bres du baume? Ces têtes brunes qui écartent les feuil-
(3) Hadji , pék-rin de 1> Mekke.
166
L'ARTISTE.
lées , sont-ce des faces malicieuses de singes qui vien-
nent grimacer contre les voyageurs ? — Les esclaves se
sont arrêtés; les eunuques se parlent bas et mettent la
mainsur leurs sabres. Malheur! — Une troupe d'hommes
au visage farouche s'élancent, la lophaïque(i)en main,
du milieu des boc&ges. Leurs cheveux noirs que ceint
une simple cordelette , leurs corps nus et musculeux
dont un pagne ne couvre que les reins , les font recon-
naître pour des kobaïls des montagnes du Nord. Mal-
heur ! car le pillage , la dévastation et la mort sont les
compagnons du Kobaïl.
Un cri de détresse s'élève dans la petite caravane :
une décharge tonne , et trois eunuques tombent sous
la balle foudroyante des tophaïques. Les esclaves pren-
nent la fuite: les femmes de Leïla se jettent hors de
leurs litières , et se dispersent ; abandonnée de tout ce
qui l'entourait, la fdle de Farhan invoque du fond de
son cœur le Seigneur et son prophète ; elle fuit comme
une jeune antilope qu'a surprise la cruelle panthère.
Hélas ! l'œil avide des maraudeurs a vu briller les perles
de sa chevelure et l'or de son riche collier : ils courent
tous sur sa trace ; leurs élans rapides dévorent la dis-
tance qui la sépare d'eux , leurs jarrets de fer auront
bientôt lassé les jambes frêles et gracieuses d'une jeune
fille accoutumée à la molle oisiveté du harem. Epuisée,
haletante , elle sent ses genoux fléchir sous elle , elle se
relève pour reprendre sa course , chancelle et s'affaisse
sur la terre brûlante.
Elle voit les Kobaïls arriver sur elle , sans pouvoir
faire un effort pour échapper au sort qui la menace.
Horrible ! horrible moment I Les voici ! les voici ! Ils
bondissent en hurlant , ils étendent déjà leurs bras
crispés d'impatience et de rapacité.
Un homme couvert du long vêtement blanc des
hadjis sort en cet instant d'un bouquet de palmiers,
et se place entre les montagnards et la fille de Farhan.
Une flamme électrique pwrcourt les veines de Leïla :
elle n'avait pas vu son visage tourné vers les Kobaïls ,
mais elle avait assez compris que c'était lui !
Il portait à sa ceinture un jambea (.5) tranchant et
affilé ; mais il ne le tira pas. Leïla le vit croiser les
bras, et se tenir immobile, imprimant seulement à sa
tête un léger mouvement, comme s'il regardait l'un
après l'autre tous les maraudeurs.
Ceux-ci s'étaient arrêtés au milieu d'un élan com-
mencé : leurs regards fixes étaient suspendus à ceux
(4) Topliaïque, mousquet turc.
(5) Jambea, poignard arabe.
de l'étranger; les passions qui gonflaient les muscles
de leurs faces avaient fait place à une morne stupéfac-
tion. Le hadji alors leva le bras droit, et alongea son
index vers un bois de cafiers qui s'élevait à quelque
distance. Les brigands serrèrent leurs cimeterres avec
rage , leurs dents grincèrent , leurs poitrines se gon-
flèrent, et ils parurent faire un violent effort pour
s'arracher à la force inconnue qui les clouait sur la place,
et pour se jeter en avant ; mais le doigt du hadji fit un
geste plus impérieux , et ils reculèrent lentement, sui-
vant la direction qu'il leur imposait , et disparurent
enfin à travers les cafiers.
Alors il se retourna vers celle qu'il venait de sauver.
Elle se souleva : ne sachant ce qu'elle faisait, et inca-
pable de se soutenir, elle laissa tomber sa tête sur
l'épaule de son libérateur. Il tressaillit : son œil brûlait
comme celui de la lionne qui vient de combattre pour
ses petits; mais l'éclair en était aussi acre et aussi pé-
nétrant que le jour où il s'était fixé sur Leïla pour la
première fois. Leïla sentait son cœur percé d'une étrange
souffrance : pourtant elle eût donné sa vie entièrepour
cet instant ; elle y serait morte sans se plaindre !
Tout à coup l'étranger poussa un sourd gémisse-
ment, et, rabattant sur son visage le capuchon de son
ample marlotte :
« Fille de Farhan, » dit-il d'une voix basse et com-
primée , n je vais vous reconduire à votre père. »
Leïla ne répondit pas; mais elle se couvrit la tête
de son almizar, et ils se mirent silencieusement en 4
chemin. '"
Ils allèrent long-temps^ ainsi : le sein du hadji se
soulevait convulsivement ; mais sa langue était muette,
et son front baissé vers la terre; et pourtant , s'il eût
regardé celle qui marchait docilement près de lui , il
eût puisé des trésors de bonheur dans les yeux bleus
qui luisaient sous la gaze transparente de l'almizar.
Une scène ravissante se déployait autour d'eux : une
brise légère rafraîchissait les cieux embrasés , et mur- i
murait mélodieusement dans les rameaux , promenant
avec elle par les airs les mille parfums de la myrrhe,
du jasmin, de l'encens, du cinnamome et du cafier:
mille oiseaux chantaient , sautillaient , voltigeaient
parmi les masses verdoyantes des feuillages, les grappes
rouges des dattiers , les blanches fleurs des mimosas.
Tout soupirait , tout embaumait, tout ondulait vague-
ment, tout portait au cœur !
Le hadji parla enfin, et sa voix était plus douce que
L'ARTISTE.
W,
le son (lu vina (6), plus triste que le chant de l'oiseau
de paradis au moment qu'il expire.
« Comprends-tu, jeune fille, cette brise embaumée
qui passe en agitant ton voile? c'est l'haleine amoureuse
de la nature qui réciiauCCe et parfume le lit nuptial de
toutes les créatures! Vois : les serpcns verts enlacent
leurs anneaux flexibles et s'eml)rassent mollement sur
les branches des acaci.ns; les tourterelles gémissent de
l'excès du bonheur en s'enivrant de baisers sans fin ;
les perdrix rouges s'appellent, haletantes, sous les can-
neliers. Tout aime , tout s'unit sous le ciel , sans crainte
et sans remords ! Moi seul , je suis repoussé de ce con-
cert d'amour et d'harmonie ; pour moi seul , aimer est
un crime !
— Pourquoi? » dit naïvement Leïla.
— Pourquoi? répéta l'étranger , et son accent de-
vint rauque et lugubre comme un râlement d'agonie,
n Ne me le demande pas, jeune fdlc! Par pitié, ne me
le demande pas. Tu es là, près de moi, confiante et tran-
quille , comme le jeune oiseau sous l'aile de sa mère.
Veux-tu donc me fuir avec plus d'horreur que l'écu-
reuil des palmiers ne fuit le regard meurtrier du ser-
pent ?
— Je ne fuirais pas ! » dit-elle d'un ton ferme et en-
fantin à la fois.
1 1 se j eta aux pieds de la jeune fille avec un cri étoufTé,
et embrassa fortement ses genoux.
^^ Puis, se relevant inqjétueusement :
u Oh ! ne me parle pas avec cette douce voix, ne me
dis pas de telles paroles, car l'affreux sacrifice me de-
viendrait impossible, et cependant il le faut, il faut
que je te quitte pour toujours, que je subisse seul ma
destinée, que je te sauve de moi! »
Un second pounjuoi expira sur les lèvres de Leïla.
En ce moment, des cris se firent entendre : on appe-
lait : « Leïla ! Leïla ! » et plusieurs hommes, l'ataghan au
poing, seprécipitèrentvers lajeuncfille. C'étaient l'émir
Farhan et ses gens qui avaient appris par des esclaves
fugitifs l'attaque de l'escorte , et qui accouraient pour
délivrer celle qu'ils supposaient captive des monta-
gnards. Ils regardèrent avec étonnement le hadji.
Celui-ci s'avança vers le vieux chef.
« Émir Farhan , » dit-il, •< voici ta fille que j'ai sauvée
des mains des Kobaïls : je la remets pure entre les
tiennes.
— La paix soit avec toi! » s'écria le vieillard, « ô
(6) Vina, luth iixticn.
fidèle IVlusulman que les bénédictions du prophète ac-
compagnent! Veux-tu ma plus belle cavale et les plus
légers de mes dromadaires? Veux-tu la moitié de mes
collines toutes vertes de cafiers odorans, et mon plus
beau jardin dans la vallée de Uodda, avec ses buissons
de roses et de lilas , et se» berceaux de jasmin ? Tout
cela est à toi , si tu veux , ô saint hadji , qui m'as rendu
mon unique enfant!
— Je ne suis point im saint devant le Seigneur, ré-
pondit l'étranger d'un ton grave et sombre. Qu'.VlIahle
recompense de tes offres généreuses; mais je ne puis les
accepter; je n'ai que faire des biens de ce inonde. •
Et il s'éloigna lentement , laissant dans l'ame île
Farhan et des siens une impression singulière de res-
pect et de crainte. Pour Leda , quand elle ne vit plu»
son mantcaublanc entre les arbres, et qu'elle n'entendit
plus le bruit de ses pas , il lui sembla qu'un silence de
mort succédait aux harmonies sans nombre qui rem-
plissaient son cœur un moment auparavant , et qu'un
voile terne et décolorant s'étendait sur toute la na-
ture.
Lesjours s'écoulaient, et avec eux augmentait la tris-
tesse de Leïla . Ses prunelles , bien souvent humides ,
brillaient sur son doux visage comme des violettes
dans un champ de neige. Elle suppha son père de re-
tirer la parole qu'il avait donnée à Mansor; mais le
front de l'émir devint sévère, et il lui demanda si elle
voulait qu'il manquât à sa promesse , comme un
kafir qui ne croit pas en Dieu, et il lui ordonna de se
préparer à être le lendemain la femme du Dola, qui
était déjà son époux aux yeux de la loi, car il l'avait vue
sans son voile.
L'émir ignorait qu'il ne fi"it pas le seul I
Leïla se retira pâle et chancelante. Elle s'enfonça
sous les ombrages les plus sombres du jardin, et pleura.
Elle entendit un froissement dans les buissons, et un
homme vêtu en esclave Aint se prosterner devant elle.
Une légère rougeur colora le visage de Leïla : un sou-
rire parut sur ses lèvres, un instant, un seul instant;
car un mouvement d'effroi lui succéda nussitdt. j
« Oh ! murmura l'étranger , pardonnez-moi 1 J'ù'
voulu vous revoir encore une fois avant de m'en aller
poiir jamais. .Non ! ne me regardez pas ! non , mais
faites-moi entendre votre voix! Un mot, un seul mot,
et puis je m'en irai , et vous chasserez de votre sou-
venir cette lugubre apparition qui aura disparu avant
de vous être funeste; mais parlez-moi encore ! Oh V^^^Sjj
vous tremblez , je le vois ; c'est Totre bon ange (Wr-^^^Sj
/f •'. .; -
J.0]
168
L'ARTISTE.
vous avertit. Il a raison ; je ne vous engagerai pas à
lui fermer votre oreille.
— Adjem (7)! dit la jeune fille d'une voix entre-
coupée , si j'ai peur, c'est pour toi ! Hélas ! s'ils te
surprenaient ici , ils feraient rouler ta tête sous leurs
ataghans, sans que je pusse la défendre. Va-t'en J
l'idée de ton danger me fait mourir d'avance !
— J'aurais aimé à finir ainsi, répondit-il; mais,
puisque tu ne le veux pas, sois tranquille, je n'ai rien
à craindre des hommes. Les sauvages Kobaïls ne sont
pas les seuls ennemis que je sache apprivoiser ! » Et
son sourire était fier, ironique et triste comme celui
d'un génie rebelle. — Hélas ! reprit-il, je suis un mau-
dit d'avoir cherché à .troubler de nouveau ta vie ; mais
je n'ai pas eu la force de résister : pardonne-moi ! je
t'aime tant !
— Je t'aime aussi ! » dit-elle en posant sa petite main
sur l'épaule de l'étranger.
Il se jeta sur cette main, qu'il couvrit de baisers et de
larmes brûlantes.
— « Oh ! malheur donc à toi , fille d'Yémen ! Par
pitié pour toi-même, ne prononce pas ce mot !
— Je t'aime, répéta-t-elle , et l'autre m'épouse
demain ! »
Le hadji fit un bond en arrière comme un tigre ; puis
sa tête retomba sur sa poitrine.
« Epouse-le , dit-il d'une voix sourde ; épouse-le ,
et chasse-moi ! car mon amour est un présent de
l'enfer.
— Oui, je veux que tu partes d'ici ; mais tu ne par-
tiras pas seul. Qui donc essuierait sur ton front la pous-
sière du voyage? qui voilerait ton visage lorsque tu
dormirais au soleil? Adjem, tu m'emmèneras avec toi
demain.
— Sais-tu bien à qui tu veux te livrer , pauvre ga-
zelle imprudente qui te jettes en folâtrant dans la
gueule du lion? Connais-tu le malheureux qui est de-
vant-toi? Écoute.,..
— C'est inutile ! il est trop tard. Ton premier re-
gard t'a gravé dans mon cœur en traits aigus et inef-
i'açables. Ta vue me plaît et me déchire, m'abime dans
un morne accablement , puis me ravit dans d'ineffa-
bles transports. Je ne sais si tu dois m'étre funeste ,
conmie tu le dis ; mais il faut que je te suive ; car c'est
écrit !
^hr- Es-tu donc lasse de vivre, jeune fille? Tant de
\j.) Adjein, étranger.
jeunesse, de beauté, sacrifiées k un maudit tel que
moi ! Non : je ne puis ! »
Elle tira de sa ceinture un poignard court et léger,
frêle et délicat ornement qui eût pu briller dans ses
cheveux au besoin , comme une grande aiguille d'or à
tète de turquoise et d'onyx.
« Crois-tu que la main d'une femme puisse peser
assez sur cette lame pour la faire arriver jusqu'à son
cœur ? Tu m'enlèveras demain , ou ce poignard m'aura
touchée avant Mansor. N 'as-tu pas de cavale rapide
comme l'aigle des montagnes ?
— Si!
— Eh bien , tiens-toi près de ce jardin avec elle ;
sonne de la trompe pour m'avertir de ta venue. Au
milieu du tumulte de la fête, quand mes compagnes se
prépareront à me placer sur la chamelle de la mariée
pour m'emmener à Sana , je m'échapperai du cortège
nuptial ; je fuirai à travers les jardins , qui ne seront
pas gardés, et je serai à toi! Pas de réponse : va-t'en
vite , car les eunuques vont faire leur ronde du soir :
Adieu ! à demain ! »
Elle avait disparu.
Le hadji pressa fortement sa poitrine de ses deux
bras : « Oui ! c'était écrit ! » dit-il.
Le lendemain, dès l'aurore, de nombreuses caval-
cades arrivèrent à la maison des champs de l'émir
Farhan. On ne voyait au loin sur la route que cheiks
du Téhama , couverts de longs abas aussi blancs que
le camphre , que djiabalys aux larges chemises rayées,
que magnifiques caftans, que larges turbans à la mous-
seline ondoyante. C'était une file continue de che-
vaux, de chameaux, de litières entre les rideaux des-
quelles apparaissaient des tètes voilées d'almizars
brodés.
Autour de la belle mariée s'empressent toutes ses
compagnes. Les voici déjà qui la ramènent du bain :
elles ont paré son cou de brillantes chaînes d'or, sa
tête d'un riche turban d'où pendent des bandelettes
de gaze d'argent ; elles attachent à ses oreilles des
boules de rubis et d'opale , passent ses bras arrondis
et ses jambes fines dans des cercles d'or ; elles peignent,
ses ongles avec le carmin de l'henné , noircissent ses
])aupières avec la poudre du kohol, et parfument ses
beaux cheveux de benjoin et de civette. Elle se laisse
parer comme la statue de marbre de quelque divinité,
moins blanche et moins froide qu'elle. Tout son sang
s'est refoulé vers son cœur : seulement, si quelque léger
L'ARTISTE.
169
bruit vient à s'élever, le cri d'un samarmog (8) perché
sur les branches d'un sycomore, le hennissement d'une
cavale, ou le silïlement d'un chamelier qui appelle ses
dromadaires, elle tressaille, et ses joues pâles s'en-
flamment soudain d'une teinte rouge comme les nua-
ges au soleil couchant.
Elle écouta en vain : la trompe ne jeta pas sa voix
claire et prolongée à travers les bruits de la fête. Elle
monta sur la haute terrasse, et regarda au loin, d'un
œil perçant oomme celui de l'hirondelle qui cherche
ses petits enlevés; mais la vallée était silencieuse et
déserte : rien ne blanchissait au soleil entre les nopals
et les figuiers.
\lors elle glissa dans son sein son poignard qu'elle
avait caché entre les rameaux d'un jasmin , et descendit
vers ses compagnes , qui la conduisirent , muette et
docile, dans la cour où l'attendait une chamelle capa-
raçonnée de splendides tapis, la tête ornée des plumes
flottantes de l'autruche , le col enlacé de guirlandes de
fleurs.. On l'assit sur la chamelle de la mariée, et la
caravane joyeuse se mit en marche pour Sana , aux
chants des hautbois , des tambours et des cymbales.
Leïla reprit avec son cortège la route qu'elle avait
parcourue dans une autre compagnie. Elle revit les
collines couvertes de cafiers , et les bocages où les oi-
seaux chantent amoureusement; et, quand elle passa
près des palmiers d'entre lesquels il était sorti pour la
sauver des Kobaïls, un regret amer lui saisit le cœur.
Pourquoi était-il arrivé? Tout serait fini maintenant !
On célébra le bruyant festin des noces dans le palais
de l'émir, et , le soir venu , après que les jeunes filles
eurent dansé aux tambours et chanté les louanges de
l'épousée , après qu'on eut prié Allah et son prophète
Mohammed de bénir l'union de Mansor et de Leïla, de
donner à leurs fils le courage d'Antar et la richesse de
Karoun , à leurs filles la beauté et la vertu d'Aïesha, et
de préserver les deux époux des maléfices des enchan-
teurs cl du regard du mauvais œil, l'assemblée con-
duisit les mariés dans la chambre nuptiale^ et les laissa
seuls.
Les hommes attendirent long-temps dans la salle du
banquet que le marié vint annoncer sa victoire aux
parens et aux amis; les femmes attendirent dans le
harem (jue la jeune épouse vînt les rejoindre , confuse
et rougissante , pour passer au milieu d'elles le reste de
cette nuit mystérieuse : rien ne parut ; on écouta ; un
(8) Samarmog, oiseau des déserts, grand deslrucleur de sau-
terelles.
silence de mort régnait dans l'appartement des époux.
On appela : on obtint point de réponse.
L'inquiétude s'empara de tous les assistans : des ter-
reurs superstitieiues agitèrent les esprits. On courut
chercher le père de la mariée, qui, suivant l'usage, s'é-
tait éloigné pendant l'heure suprême de la virginité de
sa fille. Il saisit une cornaline consacrée par les noms
talismaniques des anges protecteurs , et , ouvrant les
rideaux qui séparaient la chambre fatale de la pièce
voisine , il s'y précipita , le cœur serré d'attente et
d'angoisse.
Aux rayonnemens rougeàtres de la torche , il aper-
çut le lit vidé et en ordre. Un peu plus loin , une
masse confuse gisait à terre : il s'approcha; c'était le
Dola Mansor.
Leïla avait disparu.
Farhan s'écria : l'on iiccourut ; on releva Mansor. Il
n'était qu'évanoui, et ne portait la trace d'aucune
blessure.
Quand il revint à lui, l'on n'en put tirer que des
paroles vagues et incohérentes, empreintes d'une ter-
reur profonde : sa raison était égarée pour jamais.
La lune dort sur le grand désert de Djiof.
Sous une dune qiii s'élève solitaire dans la plaine
s'ouvre l'orée d'une sombre caverne : un rayon de
Phingary (9) se glissant à travers les nopals et les basi-
lics qui embarrassent la bouche de l'antre, va Jusqu'au
fond se reposer sur deux objets immobiles, mais vi vans.
Est-ce un lion qui s'étend sur ces palmes sèches avec
sa royale compagne? — Non : c'est un pèlerin de la
Mekke qui se cache le visage sous les plis de sa mar-
lotte. C'est une jeune fille toute brillante des joyaux
de mariée.
Ce repaire des bétes sauvages de la solitude est-il
donc le palais où s'achèvent les noces de la fille d'un
émir?
« Pourquoi gardes-tu le silence, mon bien aimé? »
murmurait la vierge d'Yémen." Depuis que nous avons
vu disparaître les dômes de ma ville natale, lu es
toujours morne et silencieux comme un ange des tom-
beaux : tu ne m'as pas adressé une parole qui rassurât
mon anie incertaine.
— Et comment aurais-je sur les lèvres des paroles
de consolation , quand les pensées de mon cœur pro-
phétisent le deuil et la mort ?
(9) Phingary, Phébc , la lune.
170
L'ARTISTE.
— Est-ce là ma récompense, ingrat? Si tu es pour-
suivi d'un regret , c'est celui de m'avoir arrachée à la
mort que j'allais me donner : le malheur que tes pen-
sées te prophétisent , c'est l'ennui de t'ètre chargé
d'une pauvre fille dont l'aspect t'importune.
— 'Lella, Leïla, je t'aime plus que les bienheureux ,
que je ne verrai jamais, n'aiment leurs divines houris.
J'aurais donné pour un de tes baisers ma part de pa-
radis , quand j'en avais une à espérer.
Leïla n'avait écouté que la première partie de sa
phrase. Elle renversa sa jolie tête sur les genoux de
l'étranger , et ses petites mains saisirent les plis lom-
bans du capuchon :
« Ne te cache donc pas ainsi la face comme l'Iman
quand il va le vendredi à la tente de la prière. Regarde-
moi avec tes yeux de feu.
— Oh! « balbutia le hadji avec terreur, » enfant,
veux-tu donc prendre le scorpion dans ta douce main,
jouer avec la lame affilée du damas? »
Mais elle avait déjà découvert le front pâle du hadji,
et ses deux mains , croisées sur la nuque de l'étranger,
lui attiraient le visage vers le sien.
La raison de l'étranger se troubla : il jeta ses bras
autour de la jeune fille , et , dans leur longue extase ,
ses regards la dévorèrent de toutes leurs flammes.
Leurs joues se touchaient , leurs bouches s'unissaient
en frémissant , puis il relevait sa tête égarée , pour la
contempler de nouveau. Leïla sentait tantôt des étin-
celles jaillir dans ses artères et embraser tout son corps
en étoilant en tous sens leurs dards aigus, tantôt un
froid pesant étreindre son cœur comme d'une main
glacée ; tantôt elle s'agitait en proie à un délire inouï ,
tantôt elle retombait mourante et anéantie.
Il se leva brusquement , passant la main sur son
front , comme un homme qui reprend ses sens après
un rêve agité. Leïla était assise sur les feuilles de pal-
mier : sa tête retombait avec accablement contre les
parois de la grotte , ses lèvres se décoloraient , et l'on
voyait s'éteindre peu à peu la vivacité de ses beaux
yeux, qu'entourait un cercle noirâtre.
Il poussa un cri , un cri si terrible et si surhumain ,
que les lions errons y répondirent au loin par des ru-
rugissemens d'effroi, et , tombant de toute sa hauteur,
il se roula aux pieds de Leïla , mordant la terre et la
déchirant avec ses ongles. '
Je l'ai tuée , je l'ai tuée ! » rugissait-il. « La prédic-
tion s'est accomplie ! C'était écrit ! Malédiction sur
Fange qui l'a écrit au livre de fer ! Malédiction sur le
prophète et sur sa race ! Malédiction sur moi ! »
Leïla souleva sa tête languissante :
« Qu'as-tu donc, mon époux? »lui dit-elle. Je ne sais
ce que j'éprouve , mon cœur s'en va ; mais pourquoi
dis-tu que c'est toi... pourquoi blasphèmes-tu le saint
nom du prophète ?
— Écoute! » s'écria-t-il.
« Je suis l'enchanteur II Kaboul : versé dans lessciences
qui révèlent au physicien les secrets les plus cachés de
la création et lui soumettent les forces occultes de la
nature , j'étais parvenu à donner à mon regard l'irré-
sistible pouvoir de la fascination. J'en usai pour séduire
la femme d'un descendant du prophète. (Un profond
soupir l'interrompit : le front de Leïla retombait sur
sa poitrine.) Je l'ai séduite, » s'écria-t-il d'une voix dé-
chirante , 0 mais je ne l'ai point aimée ! (Leïla releva
ses yeux vers lui.) L'Emir outragé sut mon crime : il
ne put me tuer; mais il me maudit. Va, me dit-il, ton
regard qui fascinait les cœurs ne perdra pas sa fatale
puissance. Tu pourras te faire aimer encore , mais tu
donneras la mort quand tu aimeras. Va, emporte avec
toi le mauvais œil !
Je m'en allais en pèlerinage à la Mekke, pour tâ-
cher d'obtenir ma grâce du prophète, quand je t'aperçus
pour la première fois.
Et je t'ai tuée! je t'ai tuée! tu vas expirer sous mes
yeux, et ta dernière pensée sera une pensée d'horreur
pour moi, pour le monstre qui a flétri ta jeunesse, qui
a dévoré ta vie , comme un hideux vampire ! "
— Viens là , » dit Leïla d'une voix faible.
Il se traîna sur les genoux jusqu'à elle.
« N'as-tu jamais aimé que moi ?
— Non ? »
Elle lui passa ses bras affaiblis autour du cou.
« Je te pardonne , ami ! Vois-tu , je ne souffre pas :
c'est une mort bien douce. Je ne regrette pas de mourir
ainsi. Ne vaut-il pas mieux mourir jeune que de s'en
aller lentement avec les ans , que de sentir l'amour
sortir peu à peu de son cœur glacé par l'âge ? Je t'ai
aimé : j'ai été heureuse, je n'ai point à me plaindre
maintenant. Je suis triste seulement à cause de toi ;
car tu seras malheureux quand je n'y serai plus. »
Il éclatait en sanglot* , la baignant de ses larmes,
et la serrant avec angoisse sur soû sein comme pour
la disputer à l'ange de la mort.
Elle lui parla ainsi pendant le reste de la nuit, plus
douce et plus tendre à mesure qu'elle sentait mourir
par degré la flamme de la vie ; et , quand l'aube appa-
rut , elle ferma les yeux , s'affaissa dans les bras de
son amant , et son ame partit avec le premier rayon
du soleil.
L'ARTISTE.
171
11 la regarda queUjue temps en silence, puis lout-
à-cuup , poussant un éclat de rire discordant et in-
sensé :
«Ah! ah! s'ccria'l-il, imhécille émir, tu as ou-
blié le. meilleur de ta vengeance. Tu n'as pas songé
aux moyens de m'empècher de la suivre ! »
Et tirant son jambea, il se l'enfonça dans le cœur
jusqu'à la garde.
Quelques jours après, un Arabe du désert, étant
entré par hasard dans la caverne , découvrit les corps
des deux amans qui se tenaient encore embrassés.
Transporté d'une joie avare à l'aspect des riches orne-
mens de la jeune fille, il allait porter sur ses restes
une main sacrilège , quand uncri de terreur lui échappa ;
il avait cru voir l'autre cadavre le regarder avec des
yeux fi.\es et flamhoyans. il se retira en chancelant ,
saisi d'un étrange vertige.
Le mauvais œil avait conservé son pouvoir jusque
dans la mort.
Henry Martin.
e zLècijewo oJvDtrpoiilaiu'.
Je fis , il y a un an, le voyage d'Italie qui était depuis
long-temps l'objet de mes vœux. Les souvenirs des
arts et de l'histoire , ceux de Corinne et de Child-
Harold me faisaient également soupirer après une terre
où les hommes ont fait tant de grandes choses , et à
laquelle le soleil sourit , comme un stdtan à sa sultane
favorite.
Après avoir parcouru une grande partie de cette
contrée, bien vieille dans les annales du monde et
pourtant toujours jeune de beauté, je vins à Naples; à
Naples qu'il faut voir elpuis mourir, disent le» lazzaroni
si poètes avec leur profonde ignorance et leur paresse
italienne. Et quelle autre ville en effet pourrait se
vanter d'une situation aassi heureuse? N'était le
respect que m'inspire une foule d'autorités respec-
tables, je dirais que le paradis terrestre a dû être situe
sur les rivages de Naples. Quel heureux accord de
toutes les bénédictions de la nature ! Ici le soleil puis-
sant et fécond répand partout une lumière céleste,
environne d'une teinte magique le vaste horizon ,
anime tout; et cependant il n'a pas encore cette ardeur
inexorable qui en Afrique protluit des déserts arides ,
fait naître des monstres altérés de sang , noircit et
défigure l'homme ; ici il ne règne pas en tyran cruel :
roi bienfaisant , il prodigue à la terre ornemens et
richesses.
.Te parcourais souvent ces rivages heureux habités
par quelques pêcheurs ; je me plaisais à respirer cet
air , à m'égarer dans ces campagnes de la douce Par-
thénope qui inspirèrent à Virgile son Elysée, et où il
voulut reposer après sa mort. La campagne a toujours
eu et aura toujours pour moi des attraits inexprima-
bles : c'est sur elle que mes yeux se sont ouverts à ma
naissance ; c'est au milieu d'elle que j'ai été élevé ; dès
mes premières années elle a parlé à mon cœur ; ses
ruisseaux , ses arbres, ses rochers mêmes ont pour
moi un langage. Jugez combien je devais être heu-
reux sur ces rivages si pittoresques, si vivans dans
leur solitude, si harmonieux !
L'n jour j'errais sur les bords de la mer par une
belle soirée. Dieux ! comme elle était calme cette
mer I comme l'air était pur et tiède ! comme les mon-
tagnes nageaient dans une douce lumière ! Bientôt
une rêverie mélancolique s'empara de mon ame ; des
idées d'amour eldc repos, la traversaient délicieusement
comme une brise parfumée traverse une campagne
paisible ; tous les soucis , tous les intérêts du monde
avaient fui loin de moi ; j'embrassais avec transport
cette nature qui se montrait partout environnée d'en-
chantcmens.
Ainsi je marchais lorsque je fas tiré de ma rêverie
par un spectacle qui ne s'eflacera jamais de ma mé-
moire. Debout , sur Iq rivage , était un beau jeune
homme, un pêcheur ai|)puyc sur un rocher. Sa
femme , aussi belle que lui , était assise à ses pietls
avec ses deux enfans ; l'un d'eux , trop faible encore
pour marcher , était dans les bras de sa mère qui le
regardait avec amour; et le pêcheur, dans une attitude
nonchalante, sa pêche à càté de lui, les contemplait
avec une inconcevable expression de contentement.
172
L'ARTISTE.
La paresse, l'absence de tout souci, l'imprévoyance de
l'avenir, le sentiment d'un présent plein de charmes
étaientenipreintssur sa physionomie; leciel deNaples,
ciel joyeux et indolent, était dans ses yeux , le calme
de cette mer était sur son visage. Jl sentait sans pen-
ser, il jouissait sans prévoir; il avait devant lui tout
son monde, tout son bonheur.
A cette vue, mes yeux se remplirent de larmes. Heu-
reux pêcheur, combien j'envie ton sort ! tous les biens
véritables sont réunis ensemble dans tes mains! toutes
tes journées coulent sans effort, sans inquiétude,
belles et sereines comme ton climat. Le matin, tu
parcours la mer dans ta barque avec des chants joyeux !
Oh ! oui, chante ; le chant éclatant , sonore , harmo-
nieux va bien au pêcheur napolitain, dont le cœur est
une fête continuelle , dont la contrée est toute har-
monie ; le soir tu reviens et l'amour te reçoit ; la nuit
un sommeil heureux , des songes tranquilles ; toute ta
vie s'écoule sans trouble, sans anxiété, dans 4e sein de
la joie et de la paresse.
Et nous! quelle vie est la nôtre? Une activité dévo-
rante au sein d'une société usée , des plaisirs factices ,
des désappointemens sans nombre , point de repos; une
existence toujours inquiète et pourtant décolorée; car
quel but a-t-elle cette existence? Est-elle au moins
agitée par de nobles orages? Est-elle en proie à de
nobles douleurs? Non, tout ce qui relève l'homme,
tout ce qui embellit la souffrance est anéanti parmi
nous. Pendant que le pêcheur napolitain, appuyé sur
son rocher, jouit de lui-même, de sa famille, de son ciel,
parmi nous , les uns fondent des religions nouvelles
qui passeront plus vite que le torrent delà montagne;
les autres poursuivent un pouvoir qui devrait faire
trembler aujourd'hui quiconque n'est pas fou d'ambi-
tion; tous s'empressent, avides pour recueillir ces fruits
de vanité qui leur échappent souvent , ou qui , sem-
blables à ceux d'un lac célèbre, remplissent leur bouche
trempée de cendre et d'amertume. Funeste tableau I
plus je te contemple et plus mon ame se remplit d'un
dégoût indicible.
Si encore, au milieu de tant de maux, nous sa-
vions jouir quelquefois des plaisirs de la nature ; si les
joies de famille venaient quelquefois nous consoler de
tant de peines perdues ! mais non ; la plupart du
temps elles n'existent pas pour nous ces joies si sim-
ples. Même dans le choix le plus important , dans le
choix de la femme compagne de nos jours , c'est la
vanité , ce sont de frivoles passions qui nous guident ;
une funeste prévoyance vient toujours se jeter entre
nous et le présent ; un fils nous rappelle à des projets
d'ambition, un rang à soutenir ou acquérir dans ce
monde où tout et vain et factice , jamais de bonheur
pur , vrai , naïf.
Heureux Napolitain, j'envie ton sort! L'image de
cette scène délicieuse , l'image de ton bonhçur me
sera toujours présente , comme l'image d'Éden l'était
au premier homme condamné à vivre dans un monde
de malédiction.
Ah ! si jamais je trouvais un cœur qui me comprît,
une jeune fille pure et ingénue qui vouliît pourtager
ma destinée , je déroulerais sous ses yeux ce tableau
toujours vivant dans ma mémoire et je lui dirais : • O
mon unique amie , veux-tu le réaliser ce tableau en-
chanteur? Veux-tu les goûter ces plaisirs purs et vrais?
Viens , quittons ensemble ce monde dont nous n'a-
vons pas besoin , • allons cacher notre vie et notre '•''
bonheur dans les déserts de Naples. Là nous aurons
un beau ciel , un printemps éternel , le doux far
nienle, l'amour. Que nous faut-il de plus?
E. B. DE BOURDONNEL.
IBmviii^*
L'exposition du Miise'e Colbert vient de s'ouvrir; nous
attendrons , pour en rendre compte , que les tableaux soient
mis en ordre par numéros, et qu'on ait reçu ceux qu'on
attend encore.
— Nous avons vu exposée au Bazar Monte^uieu une
statue en marbre rcpre'scntant une jeune fille assise , de gran-
deur naturelle. Il y a beaucoup de grâce et de finesse dans
sa pose et dans la figure entière ; un caractère de naïveté'
assez, prononcé la distingue même des compositions qui se
rapportent à l'cpoque de sa cre'ation , car c'est en 1810, au
moment où l'écple de David régnait avec toute l'inflexibilité
de ses principes , que cette statue fut exposée par feu CIo-
dion , qui a donné plus d'ouvrages aux c'trangcrs qu'à la
France.
Le propriétaire de cette statue offre aux personnes qui
aiment les arts, la cbance d'acquérir à bon marché un marbre
qui figurerait très bien dans une galerie de pointure , dans
un jardin ou dans un grand salon. Il vient de la mettre en
loterie par séries , à raison de deux francs le billet , pour le
tirage du i5 juin prochain.
Les billets se distribuent chez M. Cramaille, quai des
Grands-Augustins, n° Sg, en s'adressanl de vive voix ou
par lettres affranchies.
Dessin. = Famille de Pécheur, par Coiix.
k
L'ARTISTE.
173
îîiJaux-^rt{6i.
PAR JULES LKCHEVALIEa. (l )
Nous avons annoncé que nous rendrions compte de
ce livre ; c'a été sans doute au grand étonnement de
tous nos lecteurs , nicme au grand scandale de quel-
ques uns. D'où vient , en effet , que nous cherchions
à nous occuper de théories sociales , et, qui |)is est, de
théories sociétaires , mot bizarre , appliqué certaine-
ment à quelque rêve de métaphysicien ou d'idéologue?
L'art n'a-t-il pas assez de son fantastique ? qu'est-il
l)esoin d'y ajouter encore le fantastique philantro-
pique? Et , fût-il même question de choses utiles et
sérieuses , à quoi bon empeser de graves pensées les
colonnes légères de V Artisle? En cette occasion , ne
ccdons-nons pas trop facilement à la sympathie per-
sonnelle qui nous lie étroitement à l'inventeur de la
théorie nouvelle et à son jeune propagateur? Certes
ce n'est point sans nous être fait à nous-même toutes
ces petites chicanes que nous dirons aujourd'Hlii quel-
ques mots des vues de M. Charles Fourier. Il eit vrai,
nou%6ommcs pleins d'admiration pour ce grand philo-
sophe qui vient détrôner la philosophie , pour ce
vigoureux caractère qui, depuis trente ans, lutte contre
la routine ; nous sommes émus de senlimens profonds
à la vue d'un vieillard blanchi au service de l'huma-
nité, dont on laisse impitoyablement couler la vie sans
lui donner moyen de faire l'expéricjice pratique de
son système ; épreuve qui pour tant d'autres est un
fatal écueil, et (|ue M. Fourier appelle depuis long-temps
comme nn jui;emcnl dernier, où il sera élu entre tous
les associatcurs. Mais, on le voit, notre sentiment indi-
viduel n'est pas tme préférence capricieuse de l'amitié ;
c'est une conviction d'homme et d'artiste que nous
ftous faisons gloire et devoir d'avouer ; et à nous ar-
(i) Tome 1", in-8», en Tente chez Paulin, libraire-éditeur, place
lie In Bourse, et au bureau du journal le Phalanstère, nie Joque-
Icl, n" 6.
TOME m. lO' LIVRAISOS.
tiste cette conviction n'est pas venue pour une poli-
tique froide et sèche , et pour quelques combinaisons
bâtardes de pouvoir et de légitimité. Tant bonnes que
soient aujourd'hui ces choses, elles ne manquent pas
d'organes. Ce que nous voulons, nous, avant tout,
c'est ce qui exalte l'ame, malheur ou bonheur, bon-
heui' surtout; ce qui nous fait vivre, c'est ce qui donne
l'essor au génie poétique ; ce qui nous remplirait d'en-
thousiasme et d'ardeur, ce serait de voir s'ouvrir enfin
pour les artistes une carrière brillante et grandiose ,
au lieu de l'étroit sentier qu'ils parcourent. Désirer
ainsi, c'est demander pour l'humanité des destinées
meilleures; car l'artiste ne trouve de grandes inspira-
tions qu'aux grands mouvemens de la vie des peuples,
et aujourd'hui nous voulons autre chose à peindre et
à sentir que des bouleversemens. 11 nous fatit balayer
nos ruines , et semer quelques ûeurs sur la tombe de
ceux qui sont morts martyrs de dévouement ou vic-
times de misère ; planter quelques arbres pour abriter
notre génération orpheline. A ce titre , la théorie de
M. Fourier est digne de toute notre attention; elle va
au cœur de l'artiste , et le touche dans son double
amour de la poésie et de l'humanité.
Oui , elle le touche , l'jnspire et le pousse à l'action ;
mais elle ne cherche point à l'asservir au culte d'un
homme ou a le parquer dans d'étroites formules. Dès
qu'on lui parle d'association, l'artiste s'effarouche et
s'enfuit ; il voit partout la main-morte du despote qui
s'appesantit sur sa tète pour la courber ou l'assouplir.
A examiner profondément tous les systèmes d'associa-
tion proposés jusqu'ici, il faut dire que l'instinct de
l'artiste l'a admirablement servi. Nous nous souve-
nions trop bien des temples d'Egypte pour mettre le
pied sur le seuil du temple saint-simonien. Mais ici la
donnée est tout autre. Nous sommes dans im monde
de poésie et de liberté, de bonheur et de luxe. On a
dit.de M. Fourier qu'il éuit \Jrioste des utopistes:
vraiment, nous accepterions ce dire, si, à calé de la
fougue d'imagination qui crée et invente, nous ne
trouvions jws toujours chez l'auteur du Traité de Cas-
sociation le calcul sévère <}ui précise, détaille et nous
fixe, presque malgré nous, dans la réahté; surtout si
nous n'avions pas l'espérance de voir se réaliser pro-
chainement une partie de ce que nous annonce l'in-
venteur.
Ce n'est plus, en effet , comme un messie révélateur
et maître des destinées de l'humanité que M. Fourier
se présente ; il ne vient pas , affublé du voile mystique
des traditions, parler aux hommes un langage d'auto-
rité et de devoir qu'ils ne veulent plus entendre. H
vient comme invenlrur d'un procédé nouveau d'aaso-
16
174
L'ARTISTE.
dation destiné à donner à chacun liberté , bonheur et
richesse; et s'il dit vrai, le nom modeste d'inventeur
l'era pâlir tous les noms qui furent naguère les signes
(le la vénération et de la reconnaissance des peuples.
Il vient au nom du plaisir et de l'attraction; et si, en
donnant satisfaction aux désirs de chacun, il arrive à
faire le bonheur de tous, notre plaisir et notre devoir
seront bien de le suivre.
M. Fourier nomme sa découverte un procédé sccié-
laire, et non pas social, parce que ce dernier mot, dont
on a tant usé et abusé , ne réveille que des idées de
gouvernement et d'administration : tandis que la véri-
table association , l'art nouveau dont il est le créateur,
consiste à tirer parti du temps et des forces de l'homme
pour accroître ses richesses et ses plaisirs, et à mettre
tous les caractères en accord direct ou indirect, de telle
sorte que les discords individuels concourent à l'har-
monie générale. — M. Fourier ne veut pas de cette fra-
ternité menteuse qui aime tout le monde pour n'aimer
personne ; et la famille ne lui parait pas un type de
bonheur si parfait, qu'il faille faire de toute l'humanité
une seule famille. Qui se ressemble s' assemble , voilà la
loi première; et tous ces groupes divers, de près ou
de loin , par sympathie ou par rivalité, concourent, au
bien de la masse : à une condition pourtant, c'est
qu'entre tous les individus il existe une solidarité qui
les lie par des besoins et des travaux communs , ou
plutôt à condition qu'il soit pourvu aux besoins essen-
tiels de tous, et que les travaux deviennent allrayans.
Anx yeux de M. Fourier, la destinée de l'humanité
dans notre société est intervertie. Toutes les passions
peuvent devenir des agens nuisibles, tant que l'homme
est privé de ce qui est nécessaire à sa vie physique et
à sa vie morale, tant qu'il se trouve lésé habituellement
dans ses affections et tourmenté par les appétits sensuels,
tant que le travail est pénible et sans profit certain.
La vie du corps social est un drame qui commence parla
douleur et qui se dénoue pour le bonheur de tous :
nous louchons au dénouement. Au spectacle de tous
les fléaux qui désolent les peuples , nous potivons croire
<{ue M, Fourier a raison, et que la fin approche : heu-
reusement cette fin est le commencement d'un vionde
ncrtvettu. C'est là ce que M. Fourier nous annonce de
plus extraordinaire ; il appelle cette société l'harmonie,
par opposition à notre civilisation , où toutes les forces
de l'homme sont mal employées , et où ses passions ,
qui lui ont été données pour son bonheur, ne tendent
qu'au mal.
Dans la société nouvelle il n'existe pas , comme au-
jourd'hui, une majorité de malheureux immense et
terrible , la plupart voués pour toujours à la misère et
au vice , condamnés à un travail répugnant qui donne
à peine le nécessaire , privés quelquefois même de ce
travail. On fait avance à la classe pauvre d'im mini-.,
mam qu'elle rembourse , et au delà , par le fruit de son
travail. — On rend ce travail attrayant, en intéres-
sant cliâcun à un grand nombre de fonctions de tout
genre ; en variant sans cesse les exercices d'esprit et
de corps ; en faisant opérer les groupes de travailleurs
par les plus courtes séances ; enfin , en mettant en jeu
toutes les passions de l'homme : la passion de la gloire,
le désir du gain , les sentimens d'amitié et de rivalité,
l'amour, les affections de famille, etc.' — Chacun choisit
lui-même les travaux de son goût. — On tire parti de
tous les caractères , en leur laissant la plus grande
liberté de se développer et de se grouper par affection
naturelle.
Toutes ces choses , impossibles aujourd'hui , ont lieu
d'elles-mêmes dans l'ordre nouveau. Pourquoi? —
Parce que , dans notre société , les hommes vivent en
ménage isolé et morcelé, tandis que la nature les des-
tine à former de grandes réunions sociétaires. Rem-
placer le ménage de famille par une réunion de 17 à
1,800 personnes de tous âges et de tous sexes, aptes
à tous les travaux et amis de tous les plaisirs : tel est ,
en un seul mot , tout le secret de la découverte de
M. Fourier. C'est seulement dans des réunions de ce
genre qu'il est possible d'assortir les caractères. Là les
économies seront immenses, les produits plus abon-
dans et de meilleure qualité. D'après les calculs de
M. Fourier, ce qui produit aujourd'hui comme 3 pro-
duira comme 12, et , pour cette somme de produits ,
on obtiendra , par les bienfaits de l'association , une
somme de jouissances évaluée au vingtuple. ^
Personne ne conteste ces avantages; mais tout le
monde doute de la possibilité de maintenir l'accord
dans ilne grande réunion d'hommes. Il est vrai que
l'on ne s'associera jamais volontairement pour remet-
tre sa personne et son bien entre les mains d'un sou-
verain pontife, saint-simonien ou autre : aussi la dé-
couverte de M. Fourier est-elle en ce point le contraTre
de toutes les théories déjà coniuies. La propriété indi-
viduelle n'est pas détruite ; la part au bénéfice est
donnée suivant le travail, le talent et le capital, et ce
mode de répartition maintient une très grande inéga-
lité dans les fortunes. Il n'y a de changé que cette dis-
proportion inhumaine qui donne la misère au grand
nombre et le superflu à quelques privilégiés quelque-
fois tout aussi malheureux par leurs vices que le pauvre
par ses souffrances.
Si nous disions à la femme tout ce qu'elle aura de
liberté et de bonheur, elle oserait sans doute, pour
L'ARTISTE.
<7SI
nous entendre, lever la tête, qu'elle a baissée ou dé-
tournée avec dédain devant l'initiation du pri^tre saint-
simoiiicn. Klle suivra avec enthousiasme , lorsqu'elle
verra sa liberté de cœur comme vierge, comme amante
ou comme épouse , son indépendance personnelle ac-
quise dans les attrayantes occupations des cohortes fé-
muiines s'eml)ellir encore du bonheur de l'enfance.
Jamais, en effet , la sollicitude maternelle n'osa rêver
pour l'entunt le plus cher ce ((ue M. Fourier réalise
pour tous les enfans d'une phalange industrielle. Les
éduc.'iteurs ont bien voulu faciliter l'étude à leurs élè-
ves , mais ils n'ont pas songé à les affranchir du joug
même de l'éducation. Telle est pourtant la <J«itinée
promise à ceux que M. Jules Lechevalier noinme les
pelils forçais de la j)édagogic. Plus tie pensums ni de
devoirs; toujours l'attraction et le plaisir. Tous les ])ré-
tendus vices qui font aujourd'hui le désespoir des en-
fans cl de ceux qui les dirigent deviennent, sous la
main de M. Fourier, de brillantes qualités et de puis-
sans leviers d'association. Voilà de quoi former dans
les générations à venir de nombreuses légions d'artis-
tes ; car les beaux-arts ne seraient-ils pas la vie natu-
relle de l'enfant et de la femme, si tous deux pouvaient
suivre, dans notre monde de contrainte et de douleur,
l'essor spontané de leur caractère:*
C'est ici que nous arrivons aux artistes de la
génération actuelle, tous témoins et victimes de cette
contrainte , tous mécontens et de ceux qui les jugent ,
et du mesquin salaire de leurs veilles ; tous veufs
d'inspiration , et , par ce qu'il faut faire pour les obte-
nir, dégoûtés de la gloire et de la richessj lorsqu'ils j'
arrivent. L'une des plus tristes conditions de l'art, au-
jourd'hui , c'est le petit nombre de personnes dont
l'ame et les sens sont assez raffinés pour sentir et goû-
ter le beau. Ce don divin, ce droit naturel de l'huma-
nité est le privilège d'une minorité de gens blasés , en-
tassés dans les grands centres de population. Artistes,
amateurs d'art, écoles, temples et théâtres, tout cela
est luxe et exception ; tout cela se rencontre , à quel-
ques c^ts lieues de distance , dans les résidences de
rois et d'oisifs. Fn France, par exemple, l'art n'a qu'un
foyer , Paris , et sur cinq ou six autres grandes villes,
il ne projette que de pâles reflets; partout ailleurs c'est
encore la barbarie. Le j)lus grand bienfait de l'asso-
ciation sera d'universaliser les beaux-arts, c'est-à-dire
de i"épandre jusque dans le plus petit centre de popu-
lation l'art, SCS temples, son culte , ses prêtres et ses
fidèles. Tous les enfans reçoivent l'éducation d'artiste;
chaque phalange possède un théâtre et un temple , où
elle peut déployer , en ses jours de fête , aux yeux des
phalanges vicinales, trente-doux chœurs d'hommes,
de fenmncs, d'enfans et de vieillards, image de l'har-
monie universelle. Chaque soir, concerts, bals, spec-
tacles , réunions à la cour d'amour. C'est là que le grand
artiste reçoit ses couronnes. ËnfiAt privilégié de l'hu-
manité, son génie appartient à tous, et, partout où il a
lait battre des cœurs, l'acclamation générale lui décerne
la gloire et la fortune. Là où noas recueillons la mi-
sère, il sera possible d'arriver au luxe ou à l'opulence ;
de tous points les inspirations fécondes ne tariront
pas.
Ce monde nouveau produira donc un art nouveau :
bientôt même nous pourrons ofl'rir à nos lecteurs les
premières ébauches de l'architecture sociétaire ; nous
nous occupons de faire les plans et les dessins du pha-
LA.NSTÈnE, séjour de la phalange harmonienne. On
n'a bâti CTcore que selon les règles de l'économie bour-
geoise, étriquée et mesquine; maintenant nous allons
bâtir le somptueux palais de l'humanité. « Il semble,
« dit M. Jules Lechevalier dans une de ses leçons, (jue
« toutes les grandes capitales du monde civilisé ne sont
« accouchées de leurs monumens et de leurs riches-
M ses , au milieu des douleurs du peuple et de ses maî-
« très, que pour donner les rudimens informes du plus
« hui^ible ménage sociétaire. C'est pourquoi il nous ar-
t> rive souvéht de présenter le Palais-Royal , à Paris,
«^éomme le symbole le plus rapproché du village har-
« monien , et d'affirmer que les premiers résultats de
« l'association ne seront pas autre chose que la trans-
« formation de tous les tourgs-pcurris d'ignorance et
« de misère, qui couvrent le sol de la France, en édi-
0 fices plus riches encore et mieux distribués que ce
« qui est aujourd'hui demeure royale. » ( Leçons sttr
l'art d'associer; tom. 1", pag. 258. )
Nous nous arrêtons par méfiance de l'incrétlulité des
hommes de notre temps. Qu'ils lisent attentivement
les ouvrages de M. Fourier, ils veri'ont tout ce que le
génie le plus actif et le plus patient, le plus original et
en même temps le plus positif, a pu accumuler de tlé-
couvertes gigantesques et de détails précieux en tra-
vaillant toujours dans le même but : trouver les con-
ditions d'association les plus favorables pour donner à
tous les hommes richesse, santé, bonheur et liberté.
Les ouvrages de M. Fourier sont écrits d'un stvie à
déconcerter même l'esprit le plus hbre de préventions
et de préjugés; ils ont l'imprévu et l'inouï de tout ce
qui est profondément neuf. .\ux yeux de beaucoup de
sages, tels qu'on eu trouve à toutes les issues, vérita-
bles Cerbères de l'enfer social où nous vivons , cette
nouveauté n'est que folie. Après avoir jugé leur sagesse
jiar ses fruits, nous inclinons beaucoup à essayer de la
folie de !^. Fourier; et quiconque ne se laissera point
17G
L'ARTISTE.
rebuter par les premières difficultés de l'étude , pen-
sera comme nous.
Au reste . presque toutes ces difficultés ont disparu
dans le livre qui nodfa donné occasion de parler au-
jourd'hui de ces vues d'avenir. Depuis long-temps
elles étaient nôtres; mais nous n'osions pas prendre
la parole avant que M. Fourier n'eût trouvé, auprès
de la génération actuelle, les interprèles. dont il avait
besoin. Plusieurs hommes voués aux recherches sur
l'association ont enfin rendu justice au génie méconnu,
et s'efforcent de le faire connaître. M. Jules Lecheva-
lier nous semble avoir bien commencé cette tâche , et ,
pour la théorie nouvelle , c'est un premier succès que
d'avoir enlevé au saint-simonisme l'un de ses plus zélés
propagateurs.
M. Lechevalier raconte avec sincérité la rcfhte qu'il
a suivie pour passer d'un premier système, qu'il regarde
comme préparatoire, aux idées de M. Fourier; il ac-
corde à celui-ci l'avantage d'avoir résolu , au profit de
la liberté, des problèmes que Saint-Simon n'avait fait
que poser. En adressant ses leçons aux saint-simo-
niens,M. Lechevalier remplissait un devoir; mais,
loin de nuire à l'intérêt de son. ouvrage , la comparai-
son des idées saint-simoniennes, avec celles de M. Fou-
rier, jette un grand jour sur toutes les questions. Les
points les plus importans de la théorie nouvelle sont
présentés avec clarté et exactitude.
Nous espérons que ces leçons augmenteront le
nombre des partisans de M. Fourier ; mais nous comp-
tons encore plus sur une tentative qui s'annonce
comme prochaine. Déjà il est question d'une première
expérience qui se ferait aux environs de Paris, selon le
nouveau procédé d'association. Sans doute l'appui des
hommes éclairés ne manquera pas à ces jeunes gens
courageux, qui ne reculent devant aucun obstacle
pour arriver ii changer les conditions actuelles de
la société, si douloureuses pour tous, et, il faut bien le
reconnaître, intolérables pour le plus grand nombre.
Ils nous l'ont dit souvent, c'&st sur les artistes qu'ils
comptent le plus fermement, parce que nous compatis-
sons à toutes les douleurs , et que nous savons oser
quand notre cœur a parlé. Nous serions étonnés de
voir nos jeunes amis trompés dans leurs prévisions ;
en tout cas ce n'est pas nous qui leur ferons défaut.
^|t)Ottumcttf. bc fit ^jasliffe.
La dernière Chambre s'est dispersée sous l'impres-
sion d'une panique , et n'a pas entamé la discussion
sur un grand nombre de rapports faits au nom des
commissions qu'elle avait nommées ad hoc. Puisque le
secrétariat garde en porte-feuille quelques douzaines
de projets de lois, il n'y aura sans doute aucun incon-
vénient , et probablement quelques avantages pour la
presse , à ranimer les cendres de toutes ces harangues
qui, le plus souvent, se lisent pour l'acquit de la
conscience du rapporteur, au milieu du bruit des con-
versations, et sont volontiers comme non avenues.
Nous ne voulons pas nous brûler les doigts , et ne
prendrons que ce que nous pouvons toucher ; par
exemple, le rapport de M. Alexandre de Laborde sur
le moiuuncnt de la Bastille.
DûPl'administration traiter dédaigneusement nos
redites obstinées de radotages et de niaiseries, accusa-
lion à laquelle nous attachons très peu d'importance,
puisque de temps immémorial on a traité de sots et d'i-
gnorans les gens qui soiit d'un avis contraire, nous
répéterons pour la centième fois qu'il est peu honorable
et assez maladroit d'engager publiquement sa pa-
role pour la retirer clandestinement ; que c'est une
gaucherie impardonnable d'etifler sa voix à la tribune,
et de remplir les colonnes du Moniteur , de faire pa-
rade de justice, pour n'écouter ensuite que ses affec-
tions privées ou les coteries de bureau.
Le monument de la Bastille devait être mis au con-
cours. Comment faut-il qualifier une pareille infrac-
tion à de si solennelles promesses? Est-ce ilonc à dire,
messieurs , qu'un million se jette par les fenêtres , et
qu'il faut y regarder à deux fois pour donner soixante
mille francs? N'est-ce pas là ce qu'on devrait croire,-
cepcndant, en voyant ce que vous avez fait pour trois
tableaux de la Chambre, ce que vous menacez de faire
pour le monument de la Bastille?
Le gouvernement a présenté un projet sans signa-
ture, une colonne mesquine et grêle, surmontée d'une
couronne , ayant pour base un stylobate hexagone ,
orné de trois figures de fleuves, alternant avec trois
rostres de navire. Voyez-vous l'admirable et ingé-
nieuse invention I une colonne de cinqnantp -neuf
pieds sur la place de la Bastille , une aiguille imper-
ceptible au milieu d'une plaine immense, ouverte par
six côtés ! Je voudrais bien savoir combien de génies
et de volontés se sont cotisés pour imaginer cette mer-
veille. Et que demandiez-vous pour opérer ce miracle,
pour sculpter une canne ornée de son pommeau? Une
bagatelle vraiment, cinq cent soixante mille francs.
En vérité, voilà des Fleuves qui nous coûteraient bien
cher. A combien les rostres sur ce pied-là?
La commission, passionnée pour la gloire et l'hon-
neur de la France, ne s'est pas montrée satisfaite du
L'ARTISTE.
177
modeste et anonyme projet , proposé, on ne sait par
qui, dans les bm-eaux de M. d'Argout. Chose éton-
nante et quelijue peu hardie ! le rapporteur n'a
pas voulu de la couronne qui devait surmonter la co-
lonne : il a demandé une statue , la statue de la France.
Il a passé condamnation sur les Fleuves; il tient, à ce
qu'il parait, pour l'allégorie. A la bonne heure! c'est
un goût parlementaire, et qui ne niessied pas dans
l'improvisation , surtout dans les discours imprimés
avant la séance. Mais il n'a pas voulu des rostres. 11 a
trouvé sans doute que cet attribut ne rimait pas assez
richement avec les Fleuves ; il a rêvé quelque chose de
plus harmonieux et de plus poétiquCj, Devinez, je vous
en prie. Je vous le donne en cent. Il veut trois Victoi-
res qui se marieront aux trois Fleuves!
Le ministre demandait cinq cent soixante mille
francs. Les trois Victoires, nous les aurions pour rien :
trois cent quarantemille francs ! Rien que cela ! Il fau-
drait avoir au cœur bien peu d'enthousiasme national
et militaire pour ne pas les prendre à ce prix-là ! Ce-
pendant, peut-être que, pour ne pas violer les lois sacro-
saintes de l'allégorie, j'aurais préféré des Néréides.
Des Fleuves et des Néréides! quelle magnifique alliance!
Les mânes de feu Demoustier auraient tressailli de
joie.
Or, savez-vous que depuis vingt-deux ans la France
a déjà payé pour les projets qui ont voulu embeUir la
place de Bastille, chacun à leur tour, un miUion quinze
mille cinq cents francs ? Si l'on adopte les idées de la
commission, ce sera plus de deux millions ; et qu'au-
rons-nous?
Ne serait-il pas plus raisonnable et plus sage de de-
mander une statue , de quinze pieds , par exemple, en
bronze ou en marbre, de la mettre au concours, et de
sculpter sur le piédestal trois bas-reliefs, destinés à
consacrer les trois journées de juillet, au lieu de nu-
méroter, comme le propose le rapporteur, les trois
Victoires? Et quels Fleuves choisiriez-vous?
Puisque tous les travaux sont faits pour avoir une
fontaine, puisque la voûte est prête, qu'on nous donne
une fontaine, qu'on plante à l'entour des arbres; mais
deux cent mille francs suffiraient , et , avec cinq ou six
cent mille francs, on ne serait pas embarrassé d'élever
d'autres et utiles et glorieux monumens.
Le talent de madame Dorval , depuis une ou deux
années surtout , a pris un bien haut et bien remarqua-
ble essor. Quelques uns de ses derniers rôles ont sulli
pour l'élever dans son art au premier raiig. Ce n'est
pas que les ouvrages secondaires, dans lesquels elle
s'était montrée d'abord, ne nous l'eussent déjà révélée;
mais, en vérité, c'est miracle qu'ik ne l'aient point re-
tenue au niveau de cette basse Uttérature à laquelle
avaient été livrés ses débuts.
On se sent saisi d'une vive commisération quand on
pense qu'enfouie au plus profond du mélodrame , ma-
dame Dorval a dû, plusieurs années, se faire de la taille
des héroïnes de M. Guilbert de Pixérécourt et de
M, Victor Ducange. On frissonne quand on calcule
tout ce qu'il lui a fallu s'entasser dans la mémoire du
style et de la pensée de ces messieurs. Il y avait certes
bien là de quoi étouffer à jamais chez elle , dans leur
germe, ses plus précieuses qualités. Il n'en a point été
cependant ainsi : durant cette épreuve, elles se sont
au contraire enracinées davantage. Le mélodrame n'a
point prévalu contre elles.
Ayant donc si bien traversé ces mauvais temps,
madame Dorval attendait patiemment des jours meil-
leurs. Elle sentait, sans doute, que le nouveau drame,
le drame régénéré, ne pouvait se passer d'elle. Elle ne
lui voulut pourtant faire nulle avance ; elle ne quitta
pas le boulevard pour l'aller chercher. Ce fut le drame
qui la vint chercher lui-même au boulevard.
Il lie savait plus vraiment à quelle sainte se vouer,
ce pauvre drame. A la venue du novateur. M"' Duches-
nois avait pris la fuite, protestant dans le Constitu-
tionnel contre la profanation du temple par le faux
dieu. Mademoiselle Mars l'avait mieux accueilli ; elle
avait même triihi pour lui de bien vieilles amitiés ; —
et voilà pourquoi , j'imagine , il n'osait pas démesuré-
ment compter sur elle. Sans doute M"' Georges lui
montrait quelque bonne volonté ; mais , tout en la re-
connaissant belle et grande reine , il lui trouvait le
profil trop antique, peut-être, pour le théâtre moderne.
Ayant donc long-temps couru des Français à l'Odéon,
de l'OJéon aiLX Français, le ilrame s'en vint enfin un
soir à la Porte-Saint-Martin. Il y trouva madame Dor-
val qui l'attendait. Ce fut là qu'ils s'éprirent tous deux
d'une mutuelle passion. Elle sera constante, je n'en
doute point , car ils ont , en vérité , grand besoin l'un
de l'autre.
. Jl serait imuile de détailler ici les rôles à' Adèle, de
Maricn Detcrme et de Jeanne yaulernier, récemment
joués par madame Dorval, ceux quelle nous semble
avoir créés avec le plus de distinction. Chacun
combien ses inspirations y étaient heureuses ; ce
y déployait de puissance, et, en même temps, d-
plesse et de variété. Au surplus, ce qui caractéri
178
L'ARTISTE.
tout le talent de madame Dorval, ce qui la fait si pathé-
tique et si entraînante au théâtre , c'est cette complète
et constante vérité de passion qu'elle y apporte , c'est
cet exquis et merveilleux naturel dont elle est douée.
On sent bien que , se souciant peu des traditions du
Conservatoire, dans ses consciencieuses études, elle
ne s'arrête et n'est satisfaite elle-même que lorsqu'elle
a trouvé l'accent vrai , le cri de l'ame. Et certes, on
peut le dire , elle ne s'y trompe pas. Et voilà bien aussi
ce qui la rend si essentielle pour le drame nouveau ,
qui n'a lui-même de chances d'avenir qu'en se main-
tenant dans la voie du naturel , de la vérité , en se
gardant avec non moins de scrupule du convenu ro-
mantique que du convenu classique. A ces conditions,
le drame peut compter sur madame Dorval : elle lui
sera long-temps un éloquent et fidèle interprète; car
sa jeunesse et son talent sont encore dans toute leur
force. La carrière ne fait que s'ouvrir devant elle, lon-
gue et glorieuse à parcourir.
En relisant les lignes, beaucoup trop nombreuses,
qui précèdent, nous venons de nous apercevoir avec
tristesse que nous n'avons , en vérité , rien révélé
de bien neuf sur madame Dorval. Que s'il nous
était permis de lever un coin du voile sous lequel se
cache sa vie intérieure, nous pourrions la montrer, en
famille et près du foyer, vivant jieureuse d'amitiés et
de poésie, entourée de l'intimité d'artistes choisis.
Nous essayerions de dire aussi tout ce que son ame a
d'exaltation et de dévouement ; son esprit, de finesse ,
de grâce et d'élégance; nous conterions quelques uns
de ces mots vifs et piquans qui lui échappent en foule
et sans qu'elle y songe. — Mais on nous taxerait d'in-
discrétion sans doute. Aussi nous taisons-nous, et nous
arrêtons - nous au seuil de cette maison retirée où ,
laissant son nom de théâtre, madame Dorval ne porte
plus que celui de l'un de nos plus spirituels écrivains.
Nous ne terminerons cependant pas sans dire com-
bien le dessin si gracieux, si délicat et si fin de détails
de M. Léon Noël, nous semble heureusenaent traduire
ce sentiment triste et reposé, caractère dominant de la
physionomie profondément expressive de madame
Dorval.
A. FONTAIVEY.
..■T^?ÇJ
K b'^offmfttttt,
FRàGHE!tT I.fEDIT.
Par une rigoureuse nuit de l'hiver de 1776, naquit
dans une maison de I\o^nisberg, au fond de la vieille
Prusse , un pauvre enfant que sa frêle constitution et
l'exiguité de ses membres semblaient destiner à ne pas
vivre. La famille où fut jeté cet enfant à sa naissance
est une de celles qu'on ne connaîtra bientôt plus que
par tradition dans notre France, où le lien social a été
si cruellement brisé par tant de révolutions succes-
sives ; de ces familles dont les restes disparaissent
chaque jour sous les coups mordans de la civilisation ,
comme tombent sous le marteau les gothiques habita-
tions des pieux et hardis bourgeois de la Fronde , le*
derniers hôtels des graves et sévères conseillers de nos
parlemens. C'était une digne famille de l'ancien temps,
même dans un pays où il n'y avait alors pas de temps
nouveau, où les antiques préjugés, les vertus sécu-
laires étaient restés fermes à leur poste , et où l'imagi-
nation ne s'exerça plus librement qu'en aucun pays
du monde que parce qu'une barrière impénétrable y
séparait les institutions des choses de l'esprit , et les
préservait de l'atteinte des âmes trop vives et trop
impétueuses. L'Allemagne n'était pas même remuée
par les idées qui remuèrent un peu, depuis, la surface
de la population des villes. Je ne parle pas de la révo-
lution française , je parle de Schiller, qui ne commença
à lire à ses amis des fragmens de sa tragédie des Bri-
gands qu'en cette année 1776, et qui signait alors
humblement au bas de son nom : l'esclave de Klopslock.
Jugez de ce qu'était dans ce temps-là une famille bour-
geoise et prussienne , sous le règne de Frédéric II ! De
tous les noms puissans qui ont brillé dans les temps
modernes sur l'Allemagne , et qui ont conservé leur
éclat , celui de Leibnitz avait seul acquis toute sa célé-
brité. Or, le génie lumineux de Leibnitz était bien
peu propre à nourrir et à féconder le cerveau d'un
Hoffmann ; encore moins à préparer son temps à l'ex-
cuser.
Ce fut certainement une curieuse apparition que
cet enfant dans cette famille, que la venue de ce génie
bizarre et désordonné au milieu de l'esprit d'ordre et
de la régularité pointilleuse du plus paisible ménage
bourgeois de Rœnisberg, dans lequel la naissance d'un
Leibnitz, d'un Kant, l'introduction d'un sage même,,
mais d'un sage à idées plus qu'ordinaires, eût déjà
produit d'étranges perturbations !
Le soir, quand la nuit et l'heure de la veillée appe-
laient autour du poêle tous les membres de cette fa-
mille , vous auriez dit d'un de ces tableaux de Van
Hemsterseyd, où se groupe autour du maître d'un
logis hollandais une multitude mâle et femelle, grave
comme le maître , vêtue de noir comme lui , et dimi-
nuant jusqu'au plus petit, dont la face n'est pas la
moins imperturbable, ni le costume le moins étoffé et
b
L'ARTISTE.
179
le moins imposant. Le père était ( le litre seul de sa
charge dit toute la gravité de cet homme ) le père
était conseiller crimîtiel et commissaire de Justice près
le tribunal supérieur provincial ; la mère élevée aussi
dans le grelle , et sous l'influence de la raideur magis-
trale. Elle était fdle d'un avocat , conseiller au consis-
toire, homme en grand renom, dont les décisions
sont encore évoquées dans les protocoles judiciaires,
et qui fut, durant longues années, le procureur de
toutes les hautes familles nobles de la Silésie. La mère
d'HofCmann était d'un tempérament maladif qui lui
donnait une mélancolie profonde , mais qui augmen-
tait encore le calme et l'esprit de tranquillité qui ré-
gnaient en elle. Quelques amis d'enfance d'Hoffmann,
qui l'avaient vue dans leur jeunesse , n'ont jamais perdu
le souvenir qu'elle leur a laissé. C'était , disent-ils ,
une image vivante de la tristesse, de l'abattement et
du repos. Hoffmann s'arrêtait souvent devant sa mère
pour la contempler avec douleur. Lui si communi-
cafif, conteur si empressé, il parla rarement de sa
mère; et lorsqu'il le fit, ce fut toujours avec un senti-
ment de respect qui tenait de la terreur. L'image de
sa mère lui apparut chaque fois qu'il prit la plume. 11
l'a reproduite dans la plupart de ses contes , où se
glisse presque toujours une femme faible et pâle ,
comme sa ravissante Séraphine du Majorât , que brise
la plus légère impression. Elle mourut en 1796. Hoff-
mann , entrant le matin dans la chambre où elle avait
passé la nuit , et venant , comme de coutume , baiser
la main de sa mère chérie , la trouva renversée, raide
et sans vie, au pied de son lit. Elle avait été frappée
d'apoplexie , et elle était morte séins secours, llien ne
peint mieux le caractère d'Hoffmann que la lettre qu'il
écrivit à un de ses amis pour lui annoncer cet affreux
événement.
Dans la maison où Hoflmann passa sa jeunesse , vi-
vait aussi , entre autres personnes curieuses à voir et
à observer , une sœur de sa mère , une jeune femme ,
dont les doux regards allaient jusqu'au fond de son
ame, dit-il quelque part dans ses écrits. Cette jeune
personne, douce, placide, spirituelle et pleine de fi-
nesse, avait seule démêlé le génie étrange et l'imagina-
tion de cet enfant. La passion vive et pure qu'elle lui
inspira dura bien des années, et ne finit que par la
mort, car elle mourut aussi presque sous les yeux de
son jeune parent, qui, d.ins ses ouvrages, parle bien des
fois avec attendrissement de sa belle tante Sophie.
Sophie jmiait du luth, et la vie musicale d'Hoffmann
commença dans le berceau, aux sons du luth et de la
voix touchante de sa tante Sophie. Aussi Holliuaim ne
parle-t-il jamais il'un luth sans revenir à sa tante ché-
rie , sans la montrer le prenant lui, enfant de trois ans,
sur ses genoux , sans dire comme elle lai parlait avec
douceur, comme elle lui chantait de vieilles et déli-
cieuses chansons, sans la montrer dans sa taille élan-
cée , avec sa robe verte garnie de nœuds couleur de
rose, se faisant accompagner, lorsqu'elle chantait, par
un vieux musicien à jambes torses et à perruque blan-
che, dont il se plaJt, dans son goût de contrastes, i»
esquisser longuement la grotesque figure. Et, chaque
fois qu'il revient à ces attendrissans souvenirs, il ne
manque pas de se peiinlre comme un enfant altéré de
ces doux et merveilleux accens, hors de lui, buvant
avidement ( ce sont ses termes ) à ce torrent d'harmo-
nie que la belle joueuse de luth laissait couler de ses
doigts et de sa poitrine. i?uis le fantasque Hoffmann,
pour qui les vivans ne vivaient pas et pour qui les
morts vivaient encore , veut avoir un jour retrouvé
cette tante Sophie si aimée, dans un couvent de nonnes
Clairettes, et l'avoir aperçue à travers le rideau du
chœur, debout sur un tabouret, chantant et s'accompa-
gnant de la grande viole marine, les yeux levés au
ciel, et dans l'attitude de la sainte Cécile de Kaphaël.
Ceci n'est pas moins étrange que la multitude d'on-
cles et de tantes qu'Hoffmann prétend avoir vus au-
tour de lui dans son enfance , tous musiciens, tous
artistes, pleins de sève et allègres, et qui venaient, lors-
qu'il n'avait encore que dix ans, exécuter sous ses yeux
la plus bizarre musique qu'il ait jamais entendue de-
puis , lui qui a fait de la musique si bizarre ! Tout ce
monde jouait d'instrumcns très connus alors, disait-il ,
et dont l'usage s'est perdu depuis. « Heureux, s'écrie-
0 t-il quelque part , celui qui peut retenir ses larmes
« lorsqu'il entend jouer de ces vieux instrumens qu'on
« nomme viole d'amour et viole de Gamba ! qu'il re-
<i mercic le ciel de la vigueur de sa constitution : pour
n moi , ils me rappellent trop de souvenirs , et je ne
« pourrais retenir mes sanglots si je venais à les enten-
« dre (1). » A lire toutes les descriptions que fait
Hoffmann de ces musiciens étranges, on se rappelle in-
volontairement une certaine symphonie de Moziirt où
les concertans se retirent successivement comme des
spectres, en éteignant la lumière qui brûle sur leur
pupitre. C'est ainsi, en effet, que les parens d'Hoff-
mann se sont retirés de ce monde , ne laissant pour
souvenir que les sons qui l'ont frappé et le nom des
instrumens dont ils se servaient. Au reste, ce n'est pas
sans dessein que je m'étends sur les caractères des per-
sonnes de cette famille : ne sout-ce pas là les premières
(\) Biographie de Krclslcr, loin, i, p. 195.
180
L'ARTISTE.
sources auxquelles l'imagination d'Hofl'mann a puisé 1
Avant que d'arriver à lui, je vous parlerai donc encore
d'un de ses oncles, de son grand-oncle et de sa grand'-
nière , dût cette fastidieuse biographie domestique
vous faire jeter le livre. Aussi bien agiriez-vous sage-
ment , car ce livre ne sera autre chose que la vie d'un
modeste artiste , né pauvre, mort indigent, qui ne prit
aucune part aux événemens de son temps , qui daigna
tout au plus en tenir note ; homme tellement en de-
hors de toutes les choses humaines, que la domination
de Napoléon en Allemagne, et ces batailles de géans
dont le théâtre était sous ses yeux , lui arrachèrent à
peine quelques lignes ! Je sens combien peu d'intérêt
doit exciter une semblable existence : aussi n'en par-
lerais-je pas si ce n'était pour mieux faire connaître
l'esprit de quelques contes fort peu iraportans et peu
intéressans aussi , mais que j'ai eu le malheur de tra-
duire.
Plus tard j'aurai à m'expliqucr sur ce malheur-là.
Hoffmann a beaucoup, dans ses écrits, parlé de son
oncle le conseiller. C'était un homme exact, dont l'es-
prit d'ordre et d'arrangement pesait cruellement sur
celui de ce pauvre enfant déjà si bizarrement artiste ;
on vieux conseiller de justice , qui, après tout, n'était
pas trop ennemi des arts et de l'imagination , mais qui
pensait, comme tant d'autres, que ces choses-là sont
fort boimes pour se délasser après dîner, et qu'un
homme sensé leur doit quelques momens agréables
lorsqu'il y a recours à l'heure de ses digestions. La vie
d'Hoffmann fut ainsi réglée par cet homme : tant
d'heures pour le sommeil , tant d'autres pour les repas
et la promenade; puis la lecture, et enfin à la musique
quelques minutes qui lui étaient comptées , après les-
(juelles revenaient inévitablement sbmmeil , prome-
nade et repas. Hoffmann n'a jamais oublié cette façon
d'aimer et de sentir les arts ! Jamais depuis il n'a laissé
échapper l'occasion de poursuivre de sa haine les demi-
artistes , les esprits froids qui déshonorent les arts en
les accommodant à leurs idées bourgeoises. Dans tous
ses contes , vous retrouverez de ces figures de conseil-
lers de justice qui battent la mesure avec leur canne ,
de ces gens qui font, comme il le dit, un si damnable
usage de l'art le plus divin , et qui ne croient pas plus
à l'harmonie qu'à l'immortalité de l'ame. Hoffmann a
une horreur profonde pour ces gens-là ! Il les hait plus
que ceux qui restent entièrement étrangers aux arts. Il
les hait, ainsi que les dévots exaltés haïssent les schis-
matiques, comme des êtres qui leur dérobent une par-
tie de leurs croyances et qui les tournent contre
la foi.
Ajoutez qu'Hoffmann vivait entièrement sous la
domination de cet honnête bourgeois , et vous aurez
l'explication de ses fureurs. Il avait à peine douze ans
qu'il s'était fait le Dangeau de tet obscur despote;
Dangeau irrité contre le maître; notant, observant
tout , non pas dans un esprit d'admiration minutieuse,
mais par haine. Historien froissé par son sujet, Com-
mines de collège, enfermé avec son tyran, le jouant
en face et ne lui adressant jamais une parole sans une
arrière-pensée dédaigneuse et maligne. Et après tout,
cependant, ceijonhomme était rempli des meilleures
intentions, et il eût parfaitement élevé tout autre en-
fant d'un esprit plus calme et moins arrêté. Mais en
jetant un tel enfant sous sa férule, le sort avait joué
un singulier tour à un pauvre conseiller. Aussi Hoff-
mann traita son vieux parent comme il traitait son
clavecin gothique , dont il ébranlait toute la machine
pour le forcer à rendre des sons harmonieux que le
pauvre piano ne renferma jamais. L'instrument finit
par rester muet; mais il n'en fut pas ainsi du vieil on-
cle. Hoffmann eut souvent de terribles punitions à
souffrir, et le conseiller finit par le traiter avec une
rigueur dont le souvenir nous a valu de bien bonnes
pages dans les contes fantastiques. Je citerai entre au-
tres le délicieux récit de ses premiers essais de compo^
sition, dans le conte qu'il a intitulé le Final, et que
j'ai traduit, je ne sais pourquoi, sous le titre de la Vie
<f Artiste.
Vous connaissez certainement le grand-onclé d'Hoff-
mann, vous qui avez lu ses contes. Il est impossible
que vous ayez oublié ce vieux conseiller de justice qui,
à soixante-dix ans , parcourait encore les châteaux de
la Prusse , où il remplissait avec tant de verdeur et de
dignité ses fonctions de justicier ; véritable type des
anciens temps , héros d'autrefois , en pantoufles et en
robe de chambre, comme le nommait un spirituel
auteur allemand. C'est dans un de ces voyages, où le
grand-oncle emmena le jeune Hoffmann pour l'assister
en qualité de secrétaire, que celui-ci vit le fameux
château des comtes Roderich , sur les bords de la Bal-
tique, et qu'il connut cette baronne Séraphine dont il
nous a laissé un si délicieux portrait : si délicieux, vrai-
ment, que je penche à croire qu'Hoffmann n'a jamais
vu cette Séraphine , et que jamais il n'exista de châ-
teau de Rembourg ni de comtes de Roderich sur les
bords de la Baltique. Ce fut un divin rêve , le rêve
d'une ame de dix-huit ans, la plus belle des inspira-
tions d'Hoffmann , que cette image ; mais ce ^t certai' 1
nement un rêve. '
Sans doute Hoffmann alla, vers 1794 , comme il
le conte , visiter avec son vieil oncle un majorât de la ^
Prusse , et l'aider à mettre en ordre les affaires du do- i
L'ARTISTE.
fSf
niaine. Sans doute aussi il y trouva de curieuses con-
structions golliiqucs , des arabesques dorées , des por-
traits d'aïeux et des peintures fantasques, des murs
écroulés, de vieux serviteurs noti moins ruinés, blan-
chis au service des maîtres, pleins de respect pour
l'antiquité de leur race , et bercés de contes terribles
sur leur fdiation et leur origine. Toutes ces choses se
trouvent en abondance au i'ond de l'Allemagne ; et les
loups allâmes dans les bois, les chasses au milieu des
neiges , les bruyans repas des chasseurs , les orgies de
la noblesse du Nord , ne durent pas non plus man-
quer au jeune écolier, sorti pour la première fois du
calme et du repos de sa ville bourgeoise et de sa si-
lencieuse famille. Mais celte créature du ciel , tombée
au milieu de ces bois , de ces chasseurs et de ces loups,
que le jeune Hoffmann tira de ces sombres rêveries
en lui chantant, sur un clavecin discord, les cantates
sacrées de l'abbé Stelï'ani ; cette femme pour laquelle
il voulait mourir, qui lui laissa pour tant de souvenirs
un long baiser brûlant et une mèche de cheveux teinte
de sang, HolTmann l'a rêvée dans ses nuits de jeu-
tiesse. Ce'n'est pas là , comme on l'a cru , le premier
amour d'Hoffmann ; c'est sa première poésie. Il l'a
complétée par un admirable portrait de son graud-
oncle, qui est bien réel celui-là, et qui montre quelle
profonde observation se joignait à cette imagination
facile.
Le respect qu'éprouvait Hoffmann pour ce digne
parent était en quelque sorte un sentiment transmis.
La déférence de la noblesse prussienne et couriandaise
pour ce vieillard , son énergie, sa vivacité, avaient for-
tement saisi Itolfmann, et il lui obéissait en tout point;
mais ce qu'il éprouvait pour sn grand'nière était un
effet tout physique et tout différent. C'est que je dois
vous dire, pour compléter ce tableau, que toute celle
famille était un assemblage de ])ygmécs, grêles, min-
ces , exigus , faibles comme le fut Hoffmann lui-même,
tandis que, par une bizarrerie sans égale, la grand'nière
était un colosse majestueux, puissant cl rubicond, qui
tlomiuait tout ce petit peuple , encore plus par sa sta-
ture que par son rang d'aïeule et par ses aillées. Et ce
qui ajoutait surtout à rcffct de celte masse, c'était son
immobilité éternelle, car la grand'nière était impo-
tente, hors d'état de prendre part au gouvernement
intérieur, et se bornait du fond de son immense fau-
teuil à passer quelquefois sa main sous le menton du
vieux et grave conseiller de justice, qu'elle traitait
comme un enfant, cl qu'elle ne désignait jamais que
sous le diniinutil de Ottcheu ou le petit Ollu.
Voilà sous quelles bizarres impressions vécut Hoff-
mann dès Fenfi^nce. L.-V.
Au milieu de ces interminables discussions politi-
ques qui envahissent maintenant les saloiLS, c'est un
grand Ixinhenr lorsque deux ou trois accords, frappé*
sur le piano, viennent imposer silence à celle foule de
dispuleurs pour laisser entendre quelque jolie romance
chantée par M"* Malibran. Comme ce chant, qui se
déroule avec graoe sur un accompagnement mysté-
rieux et voilé, repose doucement votre oreille et votre
intelligence! Certes, b romance est la consolation de
nos salons modernes. Quelques uns en abusent pour-
tant ; il est de ces maisons où des chanteurs intréjjides,
sans méthode et surtout sans ame, prétendent vous
émouvoir profondément. Là , à |tciiie éles-vous assis
que l'on prélude : écoutez, on chante : une romancé,
deux romances, trois, quatre romances; heureux en-
core si la musique n'est pas inédite ; si, ce n'est pas
l'œuvre de quelque jeune Orphée qui se croit du génie
parce qu'il a de l'oreille, et de l'inspiration parce que
sa tête est meublée de lambeaux d'Auber et de hos-
sini !
Dieu me garde de médire de la romance! La ro-
mance est française , elle lient une belle et noble place
dans notre histoire musicale; de grands et illustres
personnages l'ont cultivée, et nos roniancistes sont les
derniers anneaux d'une chaîne de Iroubadoui-s , rois ,
princes , nobles dames , parmi lesquels on compte
l'empereur Frédéric I", dont il reste un madrigal en
vers provençaux; Frédéric H; Frédéric 111, roi de
Sicile; Alphonse 1", roi d'Aragon; Richard Cœnr-
de-Lion ; Thibaut de Champagne , roi de Navarre ;
François I"; Henri IV^ Marguerite Bércngcr; Marie
de Vcnladour; Mabille de Villeneuve, dame de Vcnce;
Antoinette de Cadenet, dame de Lanibesc, etc., etc.
La romance remonte à une haute antiquité. Ce
genre de musique a dft nécessairement précéder tous
les autres; car la romance, c'est la causerie du musi-
cien avec lui-même, c'est le monologue de l'homme
qui , préoccupé d'un doux sentiment et mu par l'in»-
tinct de la mélodie , se livre au besoin d'exprimer ce
qu'il sent dans une langue plus suave, plus harmo-
nieuse que la simple parole.
Nous trouvons dans l'Anthologie grecque une chan-
son adressée à une jolie bouquetière , et comuiençanl
par ces mois :
« O fille aimable ! quelles sont ces roses que tu veux
vendre? les roses de ta corbeille ou celles ddKon teint?
Est-ce le rosier lui-même avec toutes les roses? »
Chez les Latins, TibuUc et Properce nous offrent
182
L'ARTISTE.
en ce genre des chefs-d'œuvre de délicatesse ; mais il
serait long d'examiner l'histoire de cette poésie musi-
cale chez tous les peuples. Nous laisserons donc la ro-
mance grecque et latine ; nous laisserons les poètes
indiens , les Arabes et même les Espagnols , chez qui
la romance se rattache à tant de drame et de passion.
Là, elle ne se chante point dans un salon parfumé
d'ambre et d'eau de Cologne : c'est à la clarté de la
lune , sous de frais ombrages , au pied de vertes jalou-
sies,- derrière lesquelles s'agite une forme de jeune
fille, et quelquefois une lame de poignard : voilà ce
qu'il faut à la romance : la nuit, de l'amour, des fleurs
et du mystère. Heureux Espagnols!... Parlons de la
romance française.
L'historien des troubadours, Jehan de Nostre-Dame,
fixe leur origine à 1162; néanmoins, au commence-
ment du xii' siècle, nous lisons dans une lettre d'Hé-
loïse à A-beilard :
' « Deux choses vous gagnaient tous les cœurs : une
« heureuse facilité à faire les plus jolis vers du monde,
<( et une grâce infinie à les chanter Quelle douceur
« dans les paroles et dans les airs ! On ne parlait que
« de celui à qui on devait des compositions si ga-
<< lantes Leurs beautés touchaient les âmes les plus
K srossières ; les femmes surtout en étaient enchan-
« tées Combien elles m'attirèrent de rivales! »
Certes , de tels éloges nous font regretter la musique
d'Abeilard. Cependant, comme les lettres des deux
amans sont écrites en latin, il est probable que les
romances du docteur breton étaient composées dans
la même langue , et aussi les chansons erotiques attri-
buées à saint Bernard.
Les chroniqueurs placent ]es premières chansons
rimées à la fin du ïii' siècle, et il parait que nous
les devons à quelque troubadour provençal accueilli à
la cour de Philippe- Auguste. C'est du règne de ce
prince que datent Raoul de Coucy , aussi célèbre par
ses nombreuses poésies que par la cruauté du sire de
Fayelle et la mort de Gabrielle son amante ; etBlondel,
le zélé serviteur de Richard d'Angleterre et son com-
pagnon dans les exercices de la gaie science.
Dès lors la romance prit un large essor. Sous le
règne de Louis IX, nous trouvons d'abord le frère du
roi. Ce sombre Charles d'Anjou, qui fit tomber sur
l'échafaud la tète du jeune Conradin , se plaisait aussi
à composer des lais d'amour. Nous distinguons en-
suite , parmi une foule d'illustres chevaliers , le fameux
Thibaut , ^nUe de Champagne , et Raoul de Beauvais,
dont nous avons une romance qui débute par ce
couplet :
Au mois de mui , par un matin ,
S'est Marioii leye'e ;
Dans un Loschet, Icz un jardin
S'en est la bêle entrée.
Dui vallet Guiot et Robin
Qui long-temps l'ont amee,
Pour li voer delez le bois
Alèrent à eclce.
Et Marion qui s'esjoï
A Robin perceu , si dist
Geste chançonete : ■
Nus ne doit lez bois aller
Sans sa compaignète. •
Nous avons la musique de la plupart de ces romances,
et certes elle étonnerait bien nos dames si on la leur
mettait sous les yeux. 11 ne faut pas la juger d'après la
délicieuse mélodie que M. Castilblaze a introduite dans
sa partition de la Fora de Smart, en l'attribuant à Thi-
baut de Champagne. Ce chant commence et finit exac-
tement dans le ton ; or , la tonalité moderne n'a été
définitivement établie que par Durante , dans le cou-
rant du XVI' siècle. Du reste , on conçoit facilement
que cette musique, écrite tout entière dans l'ancien
système de notation , ait beaucoup prêté à la traduc-
tion arbitraire de ceux qui ont voulu l'habiller à notre
usage.
Tous ces airs sont donc généralement inférieurs aux
paroles ; ils ont luie marche fort capricieuse, fort irré-
gulière. On y trouve un abandon, une naïveté qui ca-
ractérisent l'enfance de l'art, mais qui ont peu de
charmes pour nos oreilles. Ce sont de vrais morceaux
de plain-chant très semblable à celui que l'on chante
dans nos églises. On dirait la chanson interrompue
d'un enfant qui s'endort , et dont le sommeil éteint la
voix au milieu de sa mélodie.
Les troubadours et les ménestrels paraissent jusqu'à
la fin du xiv* siècle. Ici, depuis 1-385 jusqu'au règne de
François I^', la poésie musicale semble languir ; cepen-
dant il nous reste des chansons d'Eustache Déchamps,
de Philippe , duc de Bourgogne , père de Charles-le-
Téméraire, et de Jean Mouton, auteur de la romance
Au Dieu d^Amour, qui vivait sous Louis XII.
Alors, au commencement du xvi' siècle, pendant
que la littérature et les arts renaissaient en Italie , la
romance reparaît plus belle ; elle devient nationale à
'la France , et connue sous le nom de Canzcnetla alla
Francité. La musique acquiert du rhythme.
• Nous avons de François I" une romance dont voici
les premiers mots :
Est-il bien vrai , ou si je l'ai songé ,
Qu'il m'est besoin m'eloigner ou distraire?
L'AUTISTE.
183
On ne sait si la musique est de ce prince.
Les compositeurs célèbres de romances, à cette
époque, sont Vermout, Cousilium, Lapi , etc. C'est
aussi dans ce temps que nous trouvons Orlando di
Lasso, RichaCfort, Uorc , Vcrdelot , et Adrien Villaert.
Nous arrivons enfin à Ducaurroy, maître de cha-
pelle des rois Cliarles IX, Henri 111 et Henri IV. C'est
à lui que nous devons la plupart des vieux noëls ,
comme : Où s'en vont ces gais bergers, etc. Ces chants,
que l'orgue de nos églises (ait retentir aux fêtes de la
Nativité, étaient alors des ballets sur lesquels dansait la
cour de Catherine de Médicis. Avec Ducaurroy, nous
trouvoiLs une romance bien connue , et que l'on peut
considérer comme un type. C'est lui qui a fait la musi-
que de Charmanle Gabrielle.
On a de Henri IV les paroles et la musique de la ro-
mance suivante :
Viens , aurore,
Je l'implore ,
Je suis gny quand je te voi ;
1^ bergère
Qui m'est chère
Est vermeille comme toi.
Sous Louis XIH , la romance languit : il reste de ce
prince quelques chants empreints de la tristesse de son
caractère. Il a composé un De Profundis, exécuté à ses
funérailles.
Lambert , beau-père de Lully, et Rernier, composi-
teur du temps de Louis XIV, n'ont pas laissé de ro-
mances remarquables.
Sous la régence, la romance disparaît. On ne voit
plus que des chansons licencieuses entachées de tout
le libertinage de l'époque. Elle renaît sous Louis XV
jdus tendre et plus gracieuse. On connaît : Que ne .tuis-
je la foueèrc, par Ribautet , et Je l'ai planté , je l'ai vu
nnîlre, de Jean-Jacques Rousseau. Elle devient fade et
languissante avec Abanèse ; cependant on distingue
i-ncnre la romance de Nina de Dalayrac : elle traverse
la république avec Vacher, dont nous citons , j)our
mémoire , le Plaisir et l' Espérance , et ['Invocation à
l'amitié.
Le commencement du xix* siècle nous présente
Lambert , Garai , Plantade , pnis ensuite Riangini ,
Hoycldieu , madame Gail, etc. Les romances de ivllc
époque sont généralement langoureuses, sans couleur
nuisicale, et pâles comme la littérature de l'empire.
Quelques unes pourtant ont surgi, et tout le monde
connaît Portrait charmant, d'un auteur belge dont le
nom m'écliappe ; Pauvre Jacques , Ac Garât; le Bien
aimer, S ma chère Zélic, de Plantade; un Jeune Trou-
hadour, de d'Alvimar ; de tcn Baiser la douceur passa-
gère, de Blangini ; le Beau Dunois, attribué à la reine
Hortensc , et surtout la charmante mélodie de Pollet ,
Fleuve du Tage , si souvent et si intrépidement délayée
par les faiseurs de variations.
Enfin cette première période Je la romance , tour
à tour bégayante, simple, gracieuse, fade et décolo-
rée, sacrifiée d'abord aux paroles, puis les sacrifiant
à la mélodie , se termine à Kumagnési , qui , souvent
neuf et agréable, la dépouille de ce caractère d'insi-
pide aiféterie , et prépare les voies aux romancistes
modernes , que nous examinerons dans un second
article.
Je do» ici des remnrciinens & M. Bottée de Toulmon, biblio-
thécaire du Consei'vatoii'f! de musique , qui a mis à ma disposi-
tion, avec une singulière obligeance , le peu de livres et de ma-
nuscrits laissés au Conservatoire par la Bibliothèque royale,
qui regorge d'une foule d'ouvrages curieux en ce genre, ignoré*
du conservateur, et partant tout-à-iàit perdu* pour les personnes
qui veulent consulter.
F.
«î]îiiâii^i^:2^!?^iisr^MS»
Z J
DRAME E.N S ACTES ET EN VEtlS, PAR M. ALEX. DE LONGPitÉ.
C'est un tort de l'auteur d'avoir , en Oe'trissant le duel-
liste , voulu flctrir le duel , qui seul peut-être est en France
un reste de notre espiit aventureux et chevaleresque. Le
duclliiilc n'existe plus. Autrefois , sous Louis XIU , quand
les jeunes seigneurs, peu tnstniits pour la plupart, n'ayant
pas nos ressources de distractions, nos the'àlres, nos lectures,
nos concerts , ne savaient à quoi s'occuper , le point d'hon-
neur était ponr eux la grande affaire; l'escrime et le duel ,
voilà le centre de leurs pensées. Mais maintenant que les
moeurs se sont adoucies, maintenant qu'il est plus glorieux
d'épargner un ennemi qui s'avoue coupable que de lui casser
une épée dans les reins , le duelliste atroce , .i l'œil sombre ,
provoquant, n'est guère p«ssible, oun'existc que par hasard.
C'est pourtant un persouuage de cette natiu-e qu« M. de
Longpré a fait paraître devant nous.
Fraoville a la fureur du duel : tout l'offense , il suspecte
jusqu'aux regards. De retour du bal de l'Opéra, où,
que', il a provoque' un domino dont il s'est cru offense,
apprend , p.ir une lettre anonyme, que son fils Charles doit
se battre le lendemain matin. Alors il s'e'lève contre le duel,
et ordonne au jeune homme de ne pas sortir : lui quia tant
de fois eugngé ces luttes , il en connaît le danger. Mais
184
L'ARTISTE.
Chartes persiste à se rendre au lieu de'sigiie , et son père ,
attendri , lui enseigne charitablement une botte secrète.
Lç lendemain a lieu une série de duels. Le père se trouve
avoir provoque' son fils, qui était le donjiiu} noir : punition
morale de sa funeste passion. Puis Franvilie, trahi par un
intime ami, le marquis d'Estieuville, le joint, l'accable de
reproches, le soufUelle. Le lâche mar<|iiis, torturé sous sa
peur, mais poussé à bout et désespéré, saisit l'épée que
Franvilie lui présente, et, avant que ce dernier se soit mis
en garde , lui porte un coup mortel. On l'a vu, il est arrête-,
et le duelliste expire en disant :
.le mourrai par un lâche ; et lui par le bourreau!
Le drame moderne nous a accoutumés à des passions si
vraies, à des amours si exaltés, à des douleurs si poignantes,
que ce jletil drame Cn_ vers , comiques pour la plupart; à
elFets mesquins, à tournure hétéroclite, a paru déplace ou
grandement incomplet. Les allées et venues du deuxième
acte embarrassent riutelligence de? spectateurs, et le pou
d'intrigue du troisième ne rachète pas les défauts des actc's
précédens. Il n'j a point de femmes dans cette pièce, ce qui
loi donne un air de famille avec ces tragédies toutes mascu-
lines qu'on représentait dans les collèges tie jésuites. Nous
ne pouvons guère compter comme rôle de femme unegrossc
maman fort ennuyeuse, représentée par madame Paradol ,
nui fait du tragique romain dans un salon français , et lève
majestueusement le mouchoirde rigueur.
M. de Longpré , restez auteur comique; l'héritage de
Picard n'est pas mauvais à recueillir, et vous commenciez
bien.
Beauvallet a profondément compris le r(Me du duelliste.
Ceffroi , jeune artiste pen connu , et que nous avions remar-
qué dans la Famille de Lusigny.^ a joué avec beaucoup de
talent.
©tirtitt^.
Il vient de paraître chez l'éditeur Roret un nouveau
roman de M. Georges Sand, qui a pour tihe Indianu. ^Jous
rendrons compte de ce livre, écritavec tout le charme, toute
la verdeur d'une jeune imagination, avec toute la profon-
deux-d'un homme qui a fait de la vie une rude et puissante
étude.
— ^Dcgmont, Paris et Saint-Cloud au 18 brumaire, vient
I de paraître chez Fournier.
Le même libiaire nous promet pour ce mois-ci les ConH-s
de U Alliant bra , qui viennent de paraître à Londres avec
éclat. L'artiste trouvera plus d'un sujet dans ce poétique et
brillant ouvrage de Washington Irving.
— La première édition du Mutilé, par M. X.-B. Saintine,
qui a paru lundi dernier, est presque épuisée. Cet ouvrage
remanpiable , imprimé avec soin , et enrichi d'une vignette
charmante de notre Tony Johannot et gravée par Thompson,
se trouve chez Ambroise Dupont, rue Vi vienne.
m
Dessins.
I Madame Dorval, par L. Noïi..
I Donjon Polifçiiac, par Deroy.
L'ARTISTE.
185
J70-SMS1TT DE L'AUT
AU XVI« SIÈCLE.
Cofncille- Agrippa de Nctteslicini , qui eut eu Europe uuc
immense célébrité dan* un siècle où l'on brûlait les sorciers,
était réellement un homme de savoir prodigieux j il appro-
fondissait toutes les connaissances humaines avec un coup-
d'œil d'aigle, et trouvait un s^-stènie philosophi(|ue en cher-
chant la pierre pliilosoplmle. Ili'tait parti de cette Allemagne
studieuse qui fut le berceau des découvertes utiles ; il avait
observé les cathédrales féeriques des bord*; du Khin , les
tableaux d'Holbein et d'Albert Durer ; il vint en France ad-
mirer les statues de Germain Pilon, les faïences de Palissj,
les palais du Primalice; il compléta son éducation d'artiste
au milieu des merveilles de la renaissance, après avoir visité
l'Espagne et l'Italie avec son chien noir et ses alambics.
Alors il écrivit son livre profond et spirituel : De Incerli-
tudine et vanilate scicnliarum. 11 avait imaginé la philosophie
occulte, que les astrologues, les hermétistes et les divinateurs
essayèrent vainement de continuer après lui ; mais il se mo-
qua de son propre ouvrage , et montra qu'il était versé dans
les sciences , en les jugeant avec une ingénieuse sévérité. Il
.se jouait du paradoxe.
Voici ce qu'il dit des arts , qu'il savait apprécier par théo-
rie, et dont il eiU voulu reculer les limites. Ces pages , que
nous empruntons à la traduction peu connue de Louis Tur-
quet, montrent l'état de la critique du xvi" siècle :
DE I.A PEINTURE, DE LA STATUAIRE, SCULPTUREOU TAILLE
EN ItOSSE, ET DE LA POTERIE ET FONTE.
" La peinture est à la vérité un art prodigieux, mais
qui imite soigneusement les œuvres de la nature, par la
bonne disposition et agencement des traits et de l'ap-
plication des couleurs propres à chaque chose. On
faisait anciennement si grande estime de la peinture,
qu'elle tenait le premier degré après les arts libéraux.
C'est un art pleiitde liberté non moins que de poésie,
ainsi qu'Horace a très bien dit :
Toujours de tout oser par main prompte et hardie,
Ont pris leur liberté, peinture et poésie.
Aussi dit-on que la peinture est une poésie muette, et la
poésie une peinture parlante, tant elles sont bien alliées
l'une avec l'autre; car, et peiiitresct poètes, feignent éga-
lement les uns comme les autres des fables ou des his-
toires, et représentent toutes choses : la lumière et la
TOME III.. 17' LIVI\*ISOS.
splendeur, les ombres, les hauteurs, les abaissemen»,
montagnes et plaines. La peinture a cela de plus, qu'elle
déçoit la vue en un même objet , faisant voir et pa-
raître en diverses sortes une même figure selon le
changement de l'assiette ou des regardans; ce qu'elle
emprunte de l'optique, et pas.se plus outre que la sculp-
ture ou statuaire, en ce qu'elle contrefait le feu, les
rayons, la lumière, les tonnerres, foudres, le point du
jour, le soleil couchant, l'entre-soir et nuit, les nuages,
fait apparaître les passions et affections de l'homme, et
presque fait parler les figures; et par fausses mesures,
elle raccourcit les choses, et fait paraître ce qui n'est.
Ainsi que l'on trouve écrites les histoires de la ga-
geure, entre Zeuxis et Parrhasius, peintres excellens,
qui étaient entrés en contention pour la prérogative et
prééminence de leur savoir. Zeuxis apporta des raisins
peints avec telle industrie et labeur, que les oiseaux
croyant que ce fussent de vrais et naturels raisins , y
accouraient pour en manger : l'autre mit en place un
tableau où était peint un rideau seulement, par lequel
son concurrent fut déçu; car il était si bien contrefait
que l'on pensait que ce n'était que le voile , et que la
peinture était dessous, de sorte qu'il se prit à dire, tout
fierdece qu'il avait trompé des oiseaux: a Découvre ton
tableau, et nous montre ce que tu as peint. » Enfin,
s'apercevant de sa faute , il fut contraint de céder à
Parrhasius le champ et la victoire, car Zeuxis avait
bien déçu des oiseaux , mais Parrhasius avait affiné
un maître ouvrier. Pline raconte qu'à certains jeux
que célébrait Claude, il y avait des toiles peintes d'un
art admirable , sur lesquelles les corbeaux, déçus par
l'apparence, essayaient de voler et de se poser. Ce
même auteur dit que, durant le règne des Triumvirs,
un dragon en peinture fit taire et perdre le chant aux
oi.seaux, à la vue de chacun. La peinture a encore cela
de singulier, qu'en tous ses ouvrages il y a quelque
sens et intelligence outre; ce qui se voit en quoi il
faut que l'esprit et le jugement des regardans s'exer-
cent,comme a fort diligemment remartjué Plutarque,en
ses images, au discours de peinture. Et quoique l'art,
l'industrie et e.xercice de la peinture, soit excellent et
de grand avantage à celui qui en fait état, le nature!
lui sert encore davantage, et est par dessus tout.
Toutefoisj'aiapprisautrefois, en Italie, que lapeinture
nesertpasdepcu, etqueson autorité n'est pas à mépriser;
car s'étant ému un grand procès en cour de Home en-
tre les frères Augustins et ce qu'on appelle chanoines
réguliers, touchant lliabit duquel .saint .\ugustin usait,
savoir s'il portait le noir sur une cotte blanche, ou h;
blanc sur la noire ; et, ne trouvant aucun document ni
écriture qui pût servir à éclaircir cette di^culté, les
186
L'ARTISTE.
i uges furent d'avis de renvoyer les parties aux peintres
et tailleurs d'images , et que le rapport qu'ils feraient
par la recherche des anciennes peintures tiendrait lieu
de sentence définitive. A l'exemple desquels m'étant
rangé et arrêté , après m'étre travaillé fort long-temps
avec continuelle diligence pour trouver l'origine des
capuchons des moines, et n'en pouvant être éclairci
par aucune écriture, enfin j'eus recours aux peintures,
même à celles des cloîtres et de leurs couvens , où vo-
lontiers sont peintes les histoires du Vieux et Nouveau
Testament; la recherchant soigneusement, je n'aperçus
aucun des patriarches de l'ancienne alliance, ni des
prêtres, ni des prophètes, ni des lévites, non pas même
Hélie, que les carmes disaient être auteur de leur or-
dre, qui fût encapuchonné ; puis, venant à regarder de
nouveau, j'y trouvai Zacharie, Simon, saint Jean-Bap-
tiste, Joseph, Notre Seigneur Jésus-Christ, les Apôtres,
les Scribes et Pharisiens, les grands-prêtres, Anne,
Caïphe, Hérode, Pilate, et plusieurs autres, entre les-
quels je n'en voyais pas un qui eût capuchon en tête. Je
reviens , et fais derechef une revue partout de chaque
chose par le menu et avec diligence ; enfin , j'aperçus
environ le commencement des histoires du Nouveau
Testament, le diable qui tentait Notre Seigneur au
désert , lequel portait cet habillement de tête.
« Dont je fus fort réjoui et satisfait d'avoir appris par
les peintures ce que je n'aurais su trouver par écrit en
aucun livre , à savoir que l'invention des capuchons
soit venue du diable, et que de lui, comme il est croya-
ble, les moines l'aient empruntée, s'en accoutrant cha-
cun selon son ordre et de la couleur qui lui requise ,
ou bien l'ont reçue de lui , et appréhendée par droit
successif et héréditaire.
« La peinture est accompagnée de l'art de tailler fi-
gures en bosses, de la poterie, fonte et gravures : tous
exercices bizarre. Jt fantastiques , lesquels pourraient
être compris sous le titre d'architecture ; la sculpture
taille ses images en pierre , bois , ou ivoire ; la poterie
les forme de teri*; la fonte jette dans des moules de
enivre et autres métaux dont sont façonnées ses figures;
la gravure les taille au dedans des pierres précieuses
ou autres. De ces arts a écrit naguère Pop. Gaurie;
mais il est croyable que ceux-ci , autant que la pein-
ture , ont été inventés et mis en avant par les esprits
immondes pour servir à l'orgueil et parade , éveiller
les cupidités et engendrer la superstition dans les cœurs
humains, et que les premiers ouvriers qui se sont
adonnés à ces arts furent ceux, dit saint Paul, qui
changèrent la gloire de Dieu incorruptible à la res-
semblance de l'homme corruptible, des oiseaux, des
bêtes à quatre pieds et des reptiles, lesquels, contre
la défense expresse de Dieu qui rejette toute image
taillée et ressemblance des choses qui sont là-haut au
ciel ou ici-bas sur la terre , ont Introduit une détesta-
ble idolâtrie et déplaisante à Dieu. Dont le sage parle
ainsi : a L'idole est maudite ainsi que l'ouvrier qui l'a
faite : celui-ci d'autant qu'il en est l'ouvrier, et elle
parce qu'étant» corruptible , elle a reçu le nom et le
titre de Dieu. La vanité des hommes, dit-il, a produit
au monde ces arts pour les tenter , et surprendre leur
vie, et leur invention en est la corruption. » Néan-
moins, chrétiens sommes en cela déréglés et privés
de bon sens par dessus toutes les autres nations, nous
laissant décheoir en tel abâtardissement de mœurs et
de façon de vivre qu'il n'y a chambre, salle, ni cabinet
en nos maisons, qui ne soient garnis de lubriques et
déshonnêtes peintures par lesquelles nos femmes et
nos filles ne peuvent être invitées qu'à toute impudi-
cité : même nous en remplissons les temples , chapelles
et oratoires en singulière vénération , non sans danger
de tombet" en idolâtrie : de quoi nous traiterons plus
amplement quand nous viendrons à parler de la re-
ligion. »
(suite.)
« Comme la romance doit être écrite d'un style
« simple, touchant et d'un goût un peu antique, l'air
« doit répondre au caractère des paroles : point d'or-
« nemens, rien de maniéré, une mélodie douce, natu-
« relie, et qui produise son effet indépendamment de la
«.manière de la chanter Une romance bien faite,
B n'ayant rien de saillant , n'affecte pas d'abord ; mais
« chaque couplet ajoute à l'effet du précédent; l'intérêt
« augmente insensiblement, et quelquefois on se trouve
« attendri jusqu'aux larmes sans pouvoir dire où est le
« charme qui a produit cet effet. C'est une expérience
« certaine que tout accompagnement dinstrument affai-
« blit cette impression. » ,
Ainsi disait Rousseau; -mais l'auteur âï Emile et à'Hi-
loïse est parfois sujet en musique à d'étranges erreurs.
On en peut juger par ces mots : indépendamment de la
manière de la chanter; comme si l'effet d'un chant pou-
vait exister absolu , indépendant de l'expression du
chanteur, lorsque nous avons vu Paganini arracher des
larmes avec un air qui ne nous rappelle ordinairement
que des souvenirs de carnaval.
On volt ensuite que ces paroles s'adressent à la ro-
mance du xvm' siècle; elles n'ont plus de sens à notre
L'ARTISTE.
187
époque. La romance dont parle Rousseau est celle de
Louis XV, douce et souvent tendre jusqu'à la fadeur.
Aussi veut-il une mélodie champêtre, sans omemens , et
telle qu'il faut à des paroles ccriles dangoàl un peu
antique. Ce qu'on appelait alors un goiit un peu anti-
que, c'étaient les roses , l'ombrage, les bosquets, les
rossignols qui cbantenl l'amour, les ruisseaux qui mur-
murent, etc., etc. La romance est la rêverie du musi-
cien préoccupé d'amour ; or, la rêverie de celte épo-
que, et surtout la rêverie de Rousseau, celle qu'il
caresse de prédilection, se couchait sous un saule, aux
lx)rds paisibles d'un lac , et, laissant errer les regards
sur un ciel pur, bien bleu; sur un gazon bien doré de
soleil; •enivrée de violettes et de chèvrefeuille, elle
mêlait ses chants à toutes ces harmonies de la nature ,
bruissement du feuillage, soupirs de la brise, gazouil-
lement des oiseaux, murmure de l'onde sur les cail-
loux.. Là, sans doute, une mélodie douce et champêtre
pouvait attendrir jusqu'aux larmes , fùt-elle même
chantée par une voix de paysan; là, tout accompagne-
ment d'instrument eût affaibli cette impression, parce
qu'il vous eût arraché violemment de cette existence
toute poétique pour vous rejeter dans les réalités de
notre vie civilisée et factice.
Telle n'est point notre rêverie , à nous. C'est une
rêverie élégante et musquée; il lui faut des rideaux de
soie, des coussins de velours, un divan, une ottomane
voluptueuse , un boudoir bien parfumé , bien coquet,
à demi éclairé par une lampe d'albâtre ou le reflet des
lustres du salon; plongée dans l'édredon moelleux,
elle écoute, les yeux presque fermés, le bruit éloigné
de la danse ; les accords bondissans de la valse, les pas
des danseurs, ce frôlement de soie, de satin , de gaze,
ces mots d'amour jetés en passant à l'oreille d'une jolie
femme rieuse et folâtre qui les reçoit entre deux ac-
cords de l'orchestre : voilà ses harmonies, musique va-
gue et inspiratrice qui accompagne sa pensée, tant
vagabonde et coureuse qu'elle soit. Peut-être , barpa-
roUe ondulée, elle suit le matelot dans les périls, ou le
gondolier dans ses molles promenades; mais c'est à la
façon du poète, qui, lasse un instant de cette vie ro-
sée, s'écrie :
Oh ! qui m'emportera sur des flots sans rivages !
Chansonnette légère , elle songe un moment aux
plaisirs de la campagne; mais ce n'est point par amour
des champs, c'est par dégoût de la ville , par désœu-
vrement; elle chante les joies des bergères, mais c'est
avec le ton du riche (jui court admirer les beautés de la
nature dans sa calèche. Sa mélancolie n'est pa% cette
douce tristesse, celte plénitude du cœur qui oppresse
délicieusement au milieu du calme des champs ; c'est
le vide d'une ame épuisée d'émotions, et qui a dépeiué
toute sa vie en dehors; c'est René traînant à travers la
paix du désert ses passions et ses souvenirs d'homme
civilisé, comme un forçat échappé des débris de sa
chaîne ; quelque sentiment' qu'elle exprime , amour,
douleur, abandon, espoir, toujours ce bourdonnement
harmonieux de nos fêtes, ces derniers rctentisscmens
de salon
Viennent, troublant sa jeune tétc,
Rire et bruire à son chevet.
Loin donc d'affaiblir ses impressions , l'accompagne-
ment les rend plus frappantes ; errante sur les flots ou
dans la prairie , solitaire au fond d'une grotte ou d'un
boudoir, il lui faut toujours ces accords voilés du
piano , vague souvenir de la contredanse, écho lointain
du bal.
Voyez une charmante romance de Troupenas , qui
commence par ces mots : le bal va s'ouvrir, etc. Seule
dans un salon brillant et animé, une jeune femme en-
tend le prélude de l'orchestre ; celui qu'elle aime ne
vient pas la chercher: l'impatience, le dépit, l'agitent,
et un chant rapide, inquiet, entrecoupé, exprime ce
qui se passe dans son ame. Un instant elle espère , et
la mélodie semble achevée : pauvre enfant ! elle se
trompe , l'ingrat la néglige. Mais on commence.' ah.'
c'est bien mal! s'écrie-t-elle ; et ici viennent deux jolies
modulations, qui se terminent par les acceos bien
rhythmés de la contredanse.
Nous ne demanderons donc ^as à la romance une
mélodie champêtre ni dépourvue de tout accompagne-
ment; ce qu'il lui faut, aujourd'hui que les paroles
sont comptées pour peu , c'est une mélodie simple ,
mais bien caractérisée, et soutenue d'une harmonie
neuve et originale.
Parmi nos romancistes les plus célèbres , nous dis-
tinguons A.médée de Beauplan, Ch. Plantade, Théo-
dore Labarre, madame Pauline Ducharabge et Panse-
ron. 11 en est d'autres moins connus , mais non pas
sans mérite, comme Neyts et Hippolyte Monpou.
Ch. Plantade a publié de jolies romances. Tout le
monde connaît le Retour de Pierre , qui a eu long-temps
les honneurs de la vogue. Il excelle dans un genre que
les salons accueillent avec plaisir : c'est , si je puis m'ex-
primer ainsi, la caricature musicale. Il n'est pas que
vous n'ayez entendu Madame Pochet et madame Gi-
bou, création de Henri Mounier, traduite par Plan-
tade, et commentée par Odry à l'usage du public des
Variétés.
188
L'ARTISTE.
Nous avons de Neyts une romance intitulée Nanna ,
délicieuse de naïveté et d'expression. Il y a bien du
charme aux paroles de ce jeune homme qui répond à
toutes les craintes de sa vieille mère :
Nanna m'appelle,
Elle est si belle ,
Je l'aime tant!
et qui , étouffé par les flots , murmure encore ces mots
d'amour. Le musicien a bien senti la poésie de Dela-
vigne : le retour du majeur , après les alarmes expri-
mées dans la première partie de la strophe, est de
l'effet le plus heureux. Donnez cette romance à une
voix pure et bien accentuée, à Alexis, par exemple, et
elle vous arrachera des larmes,
Amédée de Beauplan a quelques jolies romances
parmi un très grand nombre. Je ne parle pas du Bon-
heur de se revoir, qui probablement n'eût jamais été
connu sans madame Malibran ; mais il nous a donné
la Leçon tyrolienne et la Voix de ce qu'on aime. Il y a
dans ces deux morceaux beaucoup de grâce , de légè-
reté et de fraîcheur. Amédée de Beauplan et Hippolyte
Monpou ont mis tous deux en musique l'Andakuse, de
M. de Musset. Il fallait de l'audace pour traduire en
musique cette poésie si folle et si capricieuse : Amé-
dée de Beauplan a complètement échoué ; sa musique
est pâle auprès de celle d'Hijipolyte , qui étincelle de
verve et d'inspiration.
Les romances de Théodore Labarre sont empreintes
d'un caractère solennel : il y a du grandiose dans son
Klephte.
Madame Pauline Duchambge a souvent des idées
très heureuses. Il est à regretter que l'harmonie de ses
accompagnemens laiss.e beaucoup à désirer; elle est
souvent gauche et incorrecte. Mais le Malelcl et
l'Ange gardien nous offrent des modèles de chants
simples et gracieux ; on y reconnaît la touche d'une
femme. Il y a dans son faire un laisser-aller, un abandon
qui a beaucoup de charme , et nous pouvons la placer
à un rang très distingué parmi les romancistes.
Digne émule de ce Ducaurroy , maître de chapelle
des rois Charles IX, Henri III et Henri IV, dont j'ai
déjà parlé , et qui, pendant trente-quatre ans, a publié
chaque année un recueil de cent airs , Panseron met
au jour, tous les ans, un albiun , sans préjudice du
courant. 'r^f-"' -
: ; I
Trop heureux Scuile'ri, dont la teitile plume
Peut chaque mois, sans peine , enfanter un volume.
Il y a toutefois cette différence, que les volumes de
Scudéri étaient fort ennuyeux, et que les romances de
Panseron sont presque toutes agréables. Qui ne con-
naît la chanson de Petit blanc; Non, non, je ne vous
aime plus ; Âppelez->moi , je reviendrai , et une (bule
d'autres? On peut reprocher à ces romances un peu
d'uniformité dans les dernières phrases. H y a presque
toujours une progression descendante de septièmes
diminuées, dont l'effet, bien que toujours harmonieux,
finit par devenir monotone.
J'arrive enfin aux romances les plus gracieuses , les
plus originales que nous ayons: je veux dire l'album
de madame Malibran. Chacun sait par cœur le Retour
de la Tyrolienne : c'est peut-être une des faibles compo-
sitions de la cantatrice. Mélodie brillante, neuve et co-
lorée, quelquefois étrange, mais jamais commune; har-
monie toujours riche de modulations et d'effets, quoique
facile d'exécution ; elle a tout concilié. Je citerai d'elle
le Ménestrel, la Foix qui dit je l'aime, la Tarentelle, le
l'image, la Dayadère , ftalaplan, cl surtout le Réveil
dun beau, jour. La mélodie de cette dernière romance
est charmante de fraîcheur et de naturel, et le rhy thme
de l'accompagnement, qui produit une sorte de balancé
alternatif avec le chant, est de l'effet le plus agréable.
Ralaplan est bien la chanson vigoureuse d'un vieux^
tambour des Pyramides; la Tarentelle est pétillante de
vivacité : c'est un chant qui court jusqu'à la fin, gra-
cieux et rapide , sans vous laisser le temps de prendre
haleine. Il y a dans le Ménestrel hcAuzou^ de sensibilité
et des modulations charmantes. Enfin, de toutes les
romances de madame Malibran , il n'en est pas une où
l'on ne trouve un cachet d'originalité et de verve qui
trahit, tantôt la Rosina capricieuse et légère, tantôt
cette Ninetta vive et passionnée, dont les accens vous
ont fait éprouver une si profonde émotion.
C'est une chose remarquable que cette supériorité
d'une femme dans la romance. J'ai dit que la romance
était la causerie du musicien avec lui-même : c'est sa
rêverie familière ; elle est en musique ce que les lettres
sont en fait d'ouvrages littéraires. La romance est ,
pour l'intimité du salon , comme la lettre pour l'inti-
mité de la famille ; elle est aiissi déplacée dans un con-
cert ou sur un théâtre, que le serait dans une académie
la lecture d'une lettre d'amour ou d'amitié. Les lettres
s'écrivent avec le cœur: c'est le cœur qui dicte, sans
recherche , sans travail , avec un entier abandon ; la
romance vient aussi du cœur : c'est le cœur qui chante,
le cœur qui parle au piano. Chacun se croit capable
de composer une romance comme d'écrire une lettre ;
cependant nos deux modèles , dans la lettre et dans la
romance, sont deux femmes : c'est qu'une femme seule,
peut posséder ce degré de sensibilité exquise, qui fait
le charme d'une romance et d'une lettre.
l
L'ARTISTE.
189
Aussi avons-nous eu une foule de romances; je dis de
romances gravées, car d'inédites, Dieu seul en sait le
nombre. Néanmoins un genre manquait juscju'ici à la
musique : celui que la spirituelle marquise a révélé en
littérature. Madame Malibran est la Sévigné do la ro-
mance. F-
^iiitvaixivc.
Gontc.
Je courais au bonheur sur la route du crime.
GlLBEni.
UNE TACHE DANS UN BAL.
I.orsqu'une jeune imagination de poète se place à
une fenêtre sous les rayons d'un soleil d'été ; quand
elle contemple un paysage riant, elle est à son aise, et
palpite de reconnaissance envers Dieu ; car les (leurs
et les arbres trempés de flots de lumière, et se dessi-
nant à l'horizon, les plaines dorées, les lacs d'azur sont
si beaux, si simples à la fois!... Mais quand l'esprit a
embrassé toute celte campagne, tout ce coin de la
création, il cherche à l'animer encore en le peuplant;
il jette dans ces chemins, au bord de ces flots, sous
l'ombrage de ces bois, des créatures frêles et gracieu-
ses, des corps mollement balancés, des yeux tout
grands ouverts ou fermés négligemment, des bouches
rosées, des cheveux flottans; il veut des tailles minces,
des pieds craintifs à se poser , des mains blanches et
effUées; il emplit ses oreilles de sons argentins que lui
aj^orte le vent, et charme ses regards des idoles qu'il
a semées dans son temple. 11 a tout : la belle nature cl
les jolies femmes.
Pour celui t|ui n'a pas usé brutalement sa vie, qui
nourrit et enserre avec soin ses illusions; pour celui
qui passe au creuset toutes les sensations du moment,
toutes les espérances de l'avenir, les femmes sont des
anges qu'on doit adorer à genoux. Si cet homme est
peintre, il fera des madones; s'il est musicien, ses
chants seront flexibles et mélodieux; il laissera au.v au-
tres le soin d'exercer les mâles basses-taille» et de faire
hurler les démons sous les voûtes d'un Opéra. .S'il est
poète, il s'inspirera des yeux de celle qu'il aime, il sai-
sira sa pensée , et exprimera les roses de son haleine.
H y a tant de magie et d'innocence dans une jolie
femme ! Cette jeune fleur est un printemps continuel ;
faible d'organisation , puissante d'ascendant, elle nous
obéit et nous subjugue : nous l'aimons et la plaignons
tour à tour; car son œil contient ce qui allume l'incen-
die et eu qui l'éteint : du feu et des larmes.
Telle était Laurence — dix-sept ans , de la grâce à
profusion , de la naïveté , un sourire de bonne cons-
cience — sa mère s'en montrait orgueilleuse; dès
qu'elle vit grandir sa fille, elle ne se regarda plus au
miroir, s'oublia, et s'isola d'elle-même pour se consa-
crer tout entière à Laurence, partageant ses courts
chagrins, prévenant ses désirs, et semblant rajeunir
avec la jeune enfant... Celle-ci n'abasait jamais de ce
pouvoir d'amour ; elle était discrète, réfléchie , et ce-
pendant folâtre comme le voulait son âge...
J'allais souvent voir madame de Cénis, et je sortais
toujours de sa maison ravi de son amabilité et surtout
de sa tendresse pour sa fille. Lnsoir je rencontrai chez
elle un vieux médecin que j'avais connu dans les ar-
mées, homme grave, mesuré, qui avait renoncé à tailler
dans les chairs des soldats troués ou pourfendus pour
soigner la santé des dames. Je le pris dans un coin du
salon , et après avoir épuisé les souvenirs du passé, les
batailles de l'empire et les morts , nous en vînmes à la
maîtresse de la maison.
— Venez-vous souvent chez madame de Cénis? lui
demandai-je.
— Non. Depuis quelque temps seulement elle m'ho-
nore de sa confiance...
— Une veuve charmante encore...
H me regarda et dit : — Mon cher capitaine, au-
riez-vous quelque prétention à sa main?
— Aucune , je vous l'assure ; d'abord elle ne veut
pas se remarier. Mais ce qui me charme surtout en
elle, c'est de la voir remplir si bien ses devoirs de
mère.
.— Si bien! répondit M. Geroncey en hochant la
tèle.
— Certainement. Quelle union entre elle et sa
fille!
— Sa fille... mais n'en a-t-elle pas deux?
— C'est vrai, je l'ai entemlu dire.
— Eh bien...
— Eh bien?
— Laissons lu cet entretien. Plus tard, quand tout
le monde sera arrivé , quand le petit bal que donne
:^'
190
L'ARTISTE.
madame de Cénis deviendra vif et animé, je vous par-
lerai d'une personne qui peut témoigner de l'injustice
de sa mère...
— Que voulez-vous dire ':'
— Tout à l'heure... tout à l'heure.
11 me quitta. Bientôt le bruit des voitures se fit en-
tendre. Les domestiques annoncèrent ; les dames en-
trèrent, fraîches et brillantes, avec des fleurs à la tète,
au côté, des souliers de satin et un maintien composé;
les jeunes gens graves , vêtus de noir comme s'ils al-
laient assistera un enterrement, dansant en silence et à
petits pas. Les plateaux de punch circulèrent, lejeu s'a-
nima; chacun choisit son interlocuteur, ses parieurs,
ses danseuses; chacune, son cavalier , son goiît, son
caprice, sa passion ; les yeux s'enhardirent, les bou-
ches parlèrent bien bas, mais de manière à laisser tout
entendre; la galerie songea au passé, et se consola de
ne point danser , grâce aux anecdotes du jour et aux
médisances qui sont de tout temps ; l'orchestre lui-
même s'anima, et fit vibrer Auber , Caraffa et Rossini.
Moi seul j'étais rêveur... fâché comme un homme
que le tonnerre a réveillé la nuit au milieu d'un songe
agréable; j'aimais tant à trouver mille qualités dans
madame de Cénis... j'étais si loin de supposer à son
caractère la moindre ombre! — Le docteur m'a peut-
être trompé, pensais-je, sinon il viendrait plutôt m'ex-
pliquer ses paroles énigmatiques; sans doute il a voulu
donner carrière à ma créduHté, et il rit à part de mon
air inquiet.
En ce moment on me frappa sur l'épaule.
— Mon cher Destenel, me dit quelqu'un.
En me retournant, je reconnus Geroncey. 11 ajouta:
— Écoutez : sans faire semblant de rien , regardez
à la porte près de laquelle vous êtes placé ; elle est en-
trebaillée... Vous verrez alors...
Je glissai ma tète de côté, et j'aperç^us une créature
bizarre, une ébauche de femme, une fantaisie à la ma-
nière de Gallot, jeune fille sans grâce, sans iraicheur,
sans jeunesse, aux joues creuses et plombées, aux yeux
éraillés, aux sourcils rongés par la petite-vérole , à la
taille difforme , à la bouche flétrie ; son regard avait
peine à filtrer à travers ses paupières d'un blond fade,
et parfois sortait do sa poitrine une voix triste, une
sorte de cri sourd et plaintif...
— Est-ce une femme ! m'écriai-je. Quel âge a-t-elle?
qui est-elle? Parlez, mon ami...
— C'est une femme, en vérité. Elle a dix-huit ans ;
sa mère est madame de Cénis.
— Se peut-il '
— Sachez donc, ajouta Geroncey, la cause de-sa
tristesse;..
Je ne le laissai pas continuer... et m'élançai sur les
traces de la jeune fille. Celle-ci, se voyant l'objet de
mon attention, venait de disparaître... Elle avait senti
que sa présence était une tache dans ce bal riant et
paré.
II.
LA BO^•^E MÈRE.
Je voulais tout savoir par une autre bouche que par
celle d'un étranger, et suivis cet être mystérieux , qui
boitait devant moi , s'éloignant de toute la vitesse de
ses jambes grêles.
Elle monta un petit escalier; je montai aussi. 11 fai-
sait nuit Enfin elle s'arrêta au fond d'un corridor,
et mit une clef dans une serrure. Je la rejoignis alors.
— Mademoiselle! m'écriai-je — ""
Elle ne répondait pas, et cherchait à retirer sa main
maigre.
— Mademoiselle , rassurez - vous ; je n'ai aucune
mauvaise intention... Je suis un homme d'honneur, un
des amis de madame votre mère.
— De ma mère?... Vous n'êtes pas mon ami
alors.
Ce mot me révéla tout : j'avais compris Geroncey.
^ Permettez-moi , lui dis-je, de vous entretenir un
moment. Ce que votre médecin , qui est un de mes
camarades de l'année, m'a appris relativement à vous,
excite mon intérêt au plus haut degré... Vous êtes
malheureuse , n'est-ce pas ?
— Quel est votre nom , monsieur?
— Mon nom? le capitaine Destenel.
— A.h!... j'ai confiance... je me rappelle... On
vante partout votre bon cœur, monsieur, et vous ne
voudriez pas vous jouer d'une pauvre fille à laquelle
Dieu a refusé tout , beauté et bonheur...
— L'avez-vous pensé un instant?.. Je jure, par le
secret même que je voudrais connaître, que je res-
pecterai votre repos, et que je chercherai à adoucir
votre sort.
Nous entrâmes dans sa chambre , qui «tait éclajiée
par une bougie. Je frémis en voyant si bien celle que
j'avais tant désiré de voir. Ses imperfections me sem-
blèrent augmentées. De loin elle donnait à réfléchir :
c'était comme une énigme de la nature, comme un hiénj-
glyphe d'Egypte ; de près c'était une triste et incroya-
ble réalité. J'ai dit les rêves embaumés qu'inspire la
présence d'une jolie femme , tout ce que sa voix a
d'harmonie, ses veux d'éclat, et sa bouche de poésie.
Mais combien on se sent peiné auprès d'une femme
laide ' on est honteux pour elle: on à du malaise, de la
L'ARTISTE.
191
tristesse; les propos sont fi-oiti», indifîérens, décou-
sus ; le corps rtîste immoliile , et les bras n'ont point
de gestes. On gourmande son dégoût ; on yeut litire la
loi à son peu de politesse, prendre un visage plus
afléctueux, des manières plus dégagées, et, malgré
soi, l'on retombe dans son maintien raide et con-
traint.
— J'écoute, mademoiselle , lui dis-jc.
Il se fit un silence. Elle me regardait, et se recueil-
lait. Uassiirée , clic parla ainsi : On me nonune Jenny;
— ma mère me nomme mademoiselle ; — ma vie n'of-
fre rien de curieux à raconter et à entendre. Elle est
toute dans les regards de mépris, dans les mots de
pitié, dans las sourires des femmes.... D'ordinaire les
enfans restent étrangers au monde : ils ne connaissent
pas l'effet (ju'y produisent leurs petites grâces et leur
gentil oval. Des jouets et des baisers, voilà le cercle de
leurs pensées, de leurs désirs. Moi, je grandis plus vile
en raison, parce qu'on me donna de suite à compren-
dre ce que j'étais et ce que je serais. Paraissais-je , on
s'écriait : Voilà cette laide... Oh! l'enfant dijiforme!
quelle horreur! — Mes compagnes , aussi railleuses et
impitoyables, me poursuivaient d'un continuel : Bon-
jour, Jenny la laide... fi! fi! — Oh! monsieur, cela
vous émeut... Vous rougissez pour moi, qui vous rap-
porte cetteséric d'humiliations. . . J'ai toute l'habitude de
les supporter ; je puis les redire à vous qui êtes bon
— J'ai une sœur... Vous la connaissez?
— Oui.
— Voilà ce (ju'on appelle ime jolie femme. Elle de-
vrait m'aimer, car je suis placée auprès d'elle comme
pour la rehausser, comme la nuit prt-s du jour ; mais
uia sœur a honte de moi.. ma mtsre aussi... Une mère,
grand Dieu ! Oh ! que c'est cruel, monsieur!... Si vous
saviez ce (jue je souifre , obligée de me taire toujours ,
.seule dans cette chambre, sortant du salon lorsqu'il
vient une visite... — Tout à l'heure, quand vous lu'avcz
remarquée, j'ai eu peur; car, en regardant furtivc-
juent, je bravais la défense de ma mère... Elle ne vou-
lait pas défigiurr son bal par ma présence, et avait eu
sohi de me dire malade. Si l'on m'avait aperçue...
Elle mentir ! ne plus passer pour bonne mère !.^ c'eiit
été bien terrible pour moi , bien terrible , je vous
l'assure....
Jenny se tut et pleura Je la regardai , ému de
compassion; je pressai sa main froide, qu'elle laissa
dans les miennes
— Monsieur, dit-elle, je ne vous rebute donc pas?
— Non, sans doute. Ne vous humiliez point ainsi,
mon enfant. D'ailleurs , rappelez - vous une vérité
consolante : c'est que Dieu, en refusant à quelques
uns les avantages extérieure, leur a accordé les qua-
lités morales. Travaillez distinguez-vous par fie»
lalens cultiver votre voix.... écrivez... j enfin,
ne pouvant être femme du monde , soyez artiste. —
Ce que vous lerez pour la gloire restera, mais la beauté
de votre sœur n'aura que quelques jour». A vous des
occupations graves; à elle du bruit, des fêtes, le plai-
sir, un gros nuage de fumée qui finira par s'évaporer,
l'ius heureuse , vous vous trouverez à l'abri des pas-
sions qui bouleversent le cœur et le défigurent à le
rendre pervers de bon qu'il était — 1^ beauté et
la laideur sont presque de convention. Avec des ver-
tus, vous serez belle, et souvent des larmes douces
sont plus puissantes que les mutineries et les boude-
ries des coquettes....
— Oh ! je n'ose pleurer devant personne : on trou-
verait mes larmes, à moi, laides et déplaisantes.
— Pauvre Jenny ! . . . Au revoir
• ».....* f..
Je rentrai au bal. Le docteur vint à ma rencontre.
— Voas lui avez parlé? me dit-il.
— Oui , répondis-je tout bas eîi lui pressant la
main , oui ; et vous aviez raison... C'est affreux...
En ce moment je rencontrai les regards affables de
madame de Cénis. Je détournai vivement les miens :
la vue de cette mère injuste me faisait mal.
m.
UNE VISITE.
Mon amitié ne fut pas inutile à Jenny. Sans rompre
en visière à madame de Cénis , j'étais trop franc pour
ne pas lui témoigner à quel point m'étonnait sa con-
duite. Elle piirut alors surmonter sa répugnance, et
rapprocha d'elle sa pauvre fille. Tous ces grands faiseurs
de vertu tiennent tant aux apparences , et cette répu-
tation de bonne mère est si précieuse à conserver !
Chacun a ses habitudes, la qualité qu'il veut faire ap-
précier, le mot qu'il lance, à tout propos,. et son air
de visage particulier.
Madame de Cénis était donc, comme je l'ai dit, jalouse
des éloges universels; elle aimait tpi'on s'écriât, cha-
que fois qu'elle était sur le tapis : Oh ! la mère bonne
et dévouée!... elle est tout amour, toute sollicitude...
Or, craignant peut-être que je ne répandisse d
le public ce que je savais de son intérieur, ou se so
venant que j'avais rendu autrefois des services à s
mari , elle me pardonna mes remontrances res:
tueuses. Jenny ne savait en quels termes me renier-
cier ; son regard , plus éloquent que toutes les phrases
192
L'ARTISTE.
en usage , me cherchait à mon entrée , et elle me re-
merciait de n'avoir pas détourné mes yeux devant sa
laideur et ma pitié devant son infortune. Elle reprit
courage et se mit à l'étude avec ardeur , sachant que
quelqu'un s'intéressait à ses progrès. J'admirais «a voix
brillante et pure, m'étonnant qu'il pût sortir de celte
bouche désagréable à voir des sons si doux à entendre.
C'est comme du vin de Tokai qu'on apporterait dans
une cruche grossière.
Une fois , un monsieur donna chez madame de Cénis
une étrange comédie. Assis près du piano , il s'enivrait
de la voix de .lenny, battait la mesure avec sa tête,
s'écriait à chaque instant : Divin! délicieux! L'adora-
ble musicienne ! . . . .
Jenny se tourna de son côté avec reconnaissance :
il était aveugle.
— Un autre jour , un jeune homme entra au mo-
ment où elle jouait une grande sonate avec variations.
11 applaudit , mais réserva son regard pour Laurence ,
qui se leva vite et le reçut en rougissant. Il sembla que
l'effet de cette entrée fût le même sur les deux sceurs ;
car Jenny ne put continuer, et courut s'asseoir et bro-
der dans un coin du salon.
Le jeune homme dit : — Oh ! mademoiselle, je serais
désespéré de vous avoir interrompue
— Non , monsieur , répondit-elle.
Déjà il l'avait oubliée et causait familièrement avec
Laurence.
Jenny , s'apercevant de la nonchalance de cette poli-
tesse, ne parla plus : seulement, elle baissa la tête et
essuya bien vite une larme.
( La suite au prochain numéro, )
LES CENT COISTES DROLATIQUES
COLLIGEZ ÈS ABBAÏES DE TOCRAINE,
POUR LF.SBATIEMENT DES PASTAOfiUEI.ISTES ET >0!» AUI.TBES.
1 vol. in-8. = Paris, Ch. Gosselim, liljiaiie,
rue St.-GeiTOain-dcs-Prés, u. y.
Je me figure tout ce (ju'a dû éprouver M . de Balzac quand
il a pris la résolution de publier lo volumes in- 8" de contes
drolatiques. Quel courage ne faut-il pas pour se dire ; Je
vais annoncer au public le plus chagrin, le plus ennuyé',
que je produirai de suite , et sans me reposer, quatre mille
pages de bonne et franche gaieté' ; que tous les trois mois il
pourra se pre'senter chez mon libraire , et qu'il y trouvera
un nouveau dizain de contes joyeux; je vais apostropher
mes graves contemporains avec les paroles rieuses du vieux
Rabelais , et leur crier dans ma pre'face : « Or, esbaudfssez-
vous, mes amours, et gajmcnt lisez tout, à l'aise du corps
et des reins, et que le maulubec vous Irousque si vous me
reniez après yn'avoir lu. •
Voilà pourtant ce qu'a fait M. de Balzac ; et pour qu'il ne
manquât rien à son triomphe, c'est le mois dernier, c'est en
plein ehole'ra-morbus , qu'il a fait paraître son premier vo-
lume. Je l'ai lu, comme c'e'tait mon devoir, depuis le com-
mencement jusqu'à la fin, et je puis attester de plus, que ,
maigre' la meilleure volonté' du monde, je l'ai lu sans rire.
J'e'tais pourtant bien dispose' ; je venais d'achever la Peau
de chagrin , et, pour rendre le contraste plus vif, je passai
brusquement aux Contes drolatiques . Mais le prologue, ou,
si vous l'aimez mieux, la préface, excita quelque peu mon
incre'duUte'. On se défie d'un conteur qui, avant d'entamer
son histoire, commence par dire : <■ Vous allez voir comme je
• serai drôle. • La plupart du temps on voit tout le con-
traire, et c'est ce qui m'est arrive'.
M. de Balzac est, à ce qu'il paraît, grand amateur de
Rabelais. Cela prouve qu'il a bon goiît; mais je m'étonne
qu'il ait pu croire sc'rieusement au succès d'un Uvre où
seraient reproduites les pensées cyniques et la langue hardie
de cet écrivain. Nous ne sommes plus au xvi' siècle, et,
par conséquent, nous ne trouvons rien de bien piquant à voir
une courtisane souper entre un évcque et un cardinal. Au
temps de Rabelais c'était différent; un auteur qui écrivait
de pareilles choses ne risquait ni plus ni moins que le bûcher.
Le joyeux biographe de Pantagruel répandit par le monde,
à l'aide de l'imprimerie naissante et de son génie moqueur,
les plus sanglantes satires qui aient jamais déchiré le clergé.
Il trouva de nombreux lecteurs sans doute, mais on riait tout
bas de ses hardiesses. Rabelais fut dénoncé à François I",
accusé en cour de Rome , et s'il n'avait pas été aussi bon
diplomate que spirituel écrivain, il n'aurait peut-être pas
terminé paisiblement ses jours dans la cure de Meudon.
Mais il se sentait un fonds inépuisable de gaieté; il partit
pour Rome , fit rire le pape , et en reçut l'absolution. C'est
lu son dIus beau titre de gloire.
Si AI. de Balzac voulait marcher sur les traces de Rabe-
lais , il devait essayer comme lui quelque satire hardie contre
les puissances du jour. Mais, chose étrange! après avoir
rappelé ce dicton de Verville : - Il ne fault qu'estre effronté
«pour obtenir des fafeurs , il s'attaque aux évêques , aux
curés et aux maris. Que ne parlait-il aussi des médecins et
des procureurs! Certes, si Rabelais revenait au monde, et
s'il voyait que La Fontaine et Molière , sans compter les
autres, ont bafoué le mariage et le clergé de mille façons
diverses, il ne songerait pas à paraphraser leurs écrits, et,
L'ARTISTE.
1«3
do son regard observateur, il découvrirait quelque part un
ennemi vierge encore, digne d'inspirer une sntire, et au
besoin capaliic d'y répondre.
Au fond, M. de Balzac n'a donc pas fait preuve de
grande hardiesse. 11 n'y a que dans la forme qu'on pourrait
trouver quelque pci»de licence. Mais que sera-ce encore si
on le compare ii son modèle? Kabelais ne haïssait rien tant
que les pe'riplirases. Les dames qui auront la patience de lire
cet article, et qui , sans doute, n'ont pas fait connaissance
avec Gargantua ni Pantagruel, sauront que ces deux he'ros
et tous ceux qui les entourent appellent chaque chose par
son nom, et qu'ils parlent de tout au monde. Que ce soit
eflronterie on ingénuité, peu importe. Mais M. de Balzac
n'en est pas l;i, tant s'en faut. Il a n'ussi sans doute à faire
un livre de gar^'ons, à mener jusqu'au bout des récils liber-
lins, en un mot, à passer par dessus les règles du bon ton.
Mais dans quatre phrases de Panurge il y a plus de véritables
hardiesses que dans les dix contes de M. de Balzac. Pour-
quoi cela? était-il donc impos.sible de répéter les expres-
sions graveleuses de Rabelais? Non sans doute; mais on a
beau faire, il n'est donné à pcrsoiuic de sortir de son siècle.
Or , comme un crocheteur d'aujourd'hui n'oserait pas crier
au coin de la rue ce que Rabelais faisait imprimer il y a trois
cents ans et approuver par le pape, il ne faut pas s'étonner
que le cccur ait flanque à un homme d'esprit comme M. de
Balzac quand il a entrepris d'écrire ce qui ne se dit même
plus à la halle. 11 s'est hasardé de temps en temps à lâcher
un mot bien effronté , mais gazé autant que possible sous
l'orthographe du moyen âge, et il s'est dit : » Voilà de la
" hardiesse ! » C'était au contraire de la timidité. Pour êtrç
hardi il fallait écrire dans la langue d'aujourd'hui : il a osé
trop ou trop peu.
J'ai encore un reproche à faire à M. de Balzac; il a trop
de talent pour qu'on lui épargne la vérité. C'est une faute
grave, a mon avis, que d'avoir déguisé ses récils sous une
langue qui n'est plus la nôtre , et qui n'a peut-être jamais
été celle de personne. Il est plusieurs de ces contes qui
pourraient recevoir une date. J'avais présumé que M. de
Balzac aurait essayé d'imiter le style de chaque époque :
c'eiit été un vrai travail d'érudit. Par malheur, il fait parler
le même langage depuis le xni« jusqu'au xvi'. siècle, et
ce langage n'appartient en rc'alité ni à l'une ni à l'autre de
ces époques. Je pourrais en fournir des |)reuves nombreuses;
mais cela serait si peu récréant qu'à peine puis-je m» per-
mettre de citer un seul exemple pour bien préciser le
reproche que j'adresse à l'auleur. Sans aller plus loin, je
vois siu- la couverture même du livre : ha élé imprime , etc.
M. de Balzac a pu voir successivement ha esté, a esté, et
enfin a été, mais jamais ha élé; parce qu'on a cessé d'em-
ployer r/( à la troisième personne du verbe aroir long-temps
avant de supprimer l's dans le participe passé du verbe r'trr.
Il y a donc dans le rapprochement de ces deux mots , tels
que les écrit M. de Balz.ic , un double anachroni.sme. Cela
se rencontre en quelque sorte à chaque page. Je ne parlerai
pas des fautes d'orthographe telles que vcsniel, qui ne s'est
jamais écrit avec une s. J'en ai déjà trdp dit sur ce chapitre, '
et, pour en finir, je demanderai à M. de Balzac s'il était néces-
saire de défigurer à la fuis l'orthographe d'aujourd'hui et
celle du moyen âge, afin d'arriver à n'écrire comme per-
sonne. 0 Ceci est une oeuvre d'art, > dit l'éditeur dans lui
avertissement. Permis à lui de le croire et de le persuader à
deux mille acheteurs ; mais le public ue sera peut-être pas
de son avis, et, tout en souhaitant que M. Gosselin vende
son édition , (|ui est fort belle , je désire aussi qu'on prenne
les Contes drolatiques pour ce qu'ils sont , c'est-à-dire pour
des récits souvent spirituels, qui plairaient plus encore si
M. de Balzac avait voulu se contenter de la langue que tout
le monde parle aujourd'hui. A ce propos, je ne puis mieux
faire que d'emprunter l'autorité de son auteur favori. 11 y a
quelque part dans Rabelais un chapitre où l'on raconte com-
ment Pantagruel rencontra ini Limosin qui contrefaisait le
langage français. Cet écolier écorchait le latin , et se donnait
beaucoup de mal pour être inintelligible. Pantagruel , qui
était d'un naturel démonstratif, le prit à la gorge tant et si
bien que le malheureux se crut étranglé. • Et après quelques
« années, dit Rabelais, mourut de la mort Roland ; ce fai-
« saut la vengeance divine, et pous démonstraut ce que dit
« le philosophe , et Aulu Celle : qu'il nous convient parler
■■ selon le langage usité. •
Natalis de Waillt. ■
m.
hxnsi
HISTOIRE FANTASTIQUE DU XV' SIÈCLE,
Le bibliophile Jacob est une espèce de Protée; il change
de forme à volonté, et la dernière qu'il pi-end est toujours la
plus originale. Tantôt le bibliophile se grime en Rabelais, et
nous compte de ces bonnes vieilles joyeusetés qui re'jouissent
le cœur, comme un verre de vin vieux. Alors on croirait lire
un chapitre de Pantagruel, tant le style est franc, pittoresque
et moqueur. Tantôt l'octogénaire se fait jeune homme : il
secoue la poudre des bouquins et du temps passé; puis,
comme un fashionnable parisien , il se met à vanter le
XIX' siècle aux dépens du moyen âge; et voilà qu'il nous
introduit dans les salons don-'s de la Chaussée -d'Antin , au
milieu de nos jolies femmes à la mode , qui ne se poudrent
pas les cheveux , et dont la taille élégante et longue n'a plus
recours aux paniers de l'ancien régime. Le bibliophile Jacob
est comme tous les grands artistes, il ne dédaigne aucun
genre; il aime à passer du grai'e au doux, du plaisant au
séi'èrc, du tableau d'histoire à la caricature. 11 a commeifré
par les Soirées de. ff'alter Scott, ce charmant album tout
plein de croquis historiques , où la physionomie de chaque
siècle revit dans un coup de crayon; puis il nous a donné
les Deujc Fous , livre de haute pensée, qui nous laisse dans
19i
L'ARTISTE.
l'ame une mélancolie douce. On aime surtout son pauvre fou
Caillette , assez fou pour être amoureux d'une grande dame,
de la maîtresse du roi de France. Mais après cette gentille
histoire, le chroniqueur Jacob nous découpe la silhouette
burlesque du Roi des Ribauds; il se cache avec nous dans
l'alcôve du bon Louis XII, et nous montre ce qu'il en coûte
pour avoir un he'ritier. C'est une œuvre toute pantagruéli-
que, et cela me plaît fort. Cependant le bibliophile est par-
fois presque sentimental; et, pour que les dames n'aient pas
à se plaindre de lui , il fait un livre tout exprès pour elles, le
Divorce. De Louis XII, il passe à Napole'on; il peint les
mœurs de l'empire , les hommes, les femmes du jour, et ja-
mais il ne fut plus attachant; jamais il ne jeta plus largement
la vie et la pensée dans un canevas plus simple.
Maintenant le front du bibliophile se rembrunit ; une ef-
froyable conception roule dans sa tête ; il compose un livre à
faire dresser le's cheveux de toute une population : La Danse
Macabre ! Le voilà renfoncé dans son cher et vieux Paris ,
dans son Paris du xv« siècle, noir et boueux, plein de juifs,
tout bourdonnant de cloches et grouillant d'immondices.
Cette œuvre bizarre est empreinte d'une énergie diaboli-
que. C'est une peinture à la Rembrandt, un large fond noir,
où d'étranges physionomies se dessinent; on ne sait d'où
vient la lumière, tant elle est rouge, tant les visages qui la
reflètent en sont lugubres. Le drame se passe au cimetière
des Saints-Innocens ; les personnages sont des juifs , des fos-
soyeurs, des ladres, et mille êtres hideux qu'on ne voyait
qu'au xv^ siècle; mais parmi tous ces fronts grimaçans, passe
et repasse la figure délicate et fraîche d'une femme ! C'est
l'épouse du sire de Lavodrière , vieux jaloux qui la a«uve
des yeux, et qui voit partout des amans. Jehanne est ver-
tueuse; mais elle a vu Benjamin, ce beau cavalier de vingt
ans qui meurt d'amour.... Puis vient la scène des étuves,
scène délicieuse où nous trouvons Jehanne endormie et nue,
belle à faire pâmer Heureux Benjamin! Mais c'est Maca-
bre qu'il faut aller trouver dans sa tour de Notre-Dame-du-
Bois, au milieu des os de morts, et des linceuls qu'il vole aux
trépassés! Ce cadavre animé, qui craque en marchant, comme
un squelette aux chaînes d'uu gibet, c'est un grand musi-
cien ! Voyez-le sur la plate-forme de sa tour, aux rayons de
la lune, enveloppé d'un suaire en lambeaux, il tire de son
rebec une étrange harmonie, des sons délirans qui l'enivrent.
Ses yeux nagent, et, dans ses rêves enchantés, tout danse;
les arbres, les clochers, les vieux tombe.iux, et les morts
eux-mêmes, s'éveillent pour danser; c'est un bal universel.
Puis il jette là son rebec, et plonge amoureusement ses deux
mains dans un amas de pièces d'or qu'il froisse et laisse tom-
ber l'une sur l'autre : alors c'est une musique ineffable, une
titillation métalliqiie à rendre fou; ses nerfs se crispent, ses
dents claquent, il s'agite convulsivement, et ne rouvre les
yeux qu'après une heure de léthargie. Macabre est la person-
nification de la musique, de cette musique idéale et mysté-
rieuse qui ferait croire au diable ! Aussi toute la bonne ville
de Paris se rue, pour l'entendre, au cimetière des Saints-In-
nocens, malgré l'effroyable peste qui la désole. Le théâtre
de Macabre est au cimetière; c'est là qu'il joue sa Danse Ma-
cabre, farce ignoble où de» saltimbanques représentent les
morts et dansent au violon. On envahit les tombes; les pier-
res sépulcrales s<^endent sous le poids de la foule, et l'é-
clipse de soleil prédite par les astronomes interrompt le
spectacle. On a peur, on veut s'enfuir; la cohue se mêle et
roule comme une mer furieuse ; tous les tombeaux sont ba-
layés, et vingt mille cadavres restent sur la place.
Je pourrais citer encore beaucoup d'autres scènes d'un
grand effet, et raconter toute l'histoire de Macabre et de
Gibonie, sa femme; mais je n'aime point les analyses : elles
sont froides, et suffisent pour tuer une œuvre pleine de vie.
Juger d'un livre par l'analyse, ne sçrait-ce pas juger de
l'homme par le squelette ?
J. L.
IITDÎAITA,
2 TOL. IN-S", CHEZ RORET, RUE DES GEAPIDS-AUCUSTmS, If. l8.
Chaque époque a eu un livre spécial où ses besoins , sa
moralité et ses goûts ont été fidèlement consignés. C'est
comme la feuille officielle des passions du temps , le moni-
teur des mœurs du siècle ; agréable comme un miroir, ou
ennuyeux comme un journal, ce livre a souvent du succès à
l'époque même qu'il réfléchit ; mais toujours est-il-qu'il reste
pour l'avenir histoire infaillible du passé.
Ainsi Pantagruel , les Liaisons dangereuses , sont des ro-
mans bien autrement historiques , ma foi , que toutes les his-
toires en romans qui pullulent depuis Scott, et je dis même
les meilleures. En effet, ces livres-là, avec toute l'exactitude
et toute la vérité possible, ne représentent que les individua-
lités du temps ; ils ont un héros qui s'appelle Louis XI , oi)
Charles-Quint , ou un autre ; tandis que les histoires , par
exemple , de Clarisse Harlowe, de Faublas, représentent les
abstractions , c'est-à-dire les physionomies composées de
tous les traits de l'époque , formules générales qui ne peu-
vent donc faire exception à l'époque.
Un temps éminemment sensuel et fort peu platonique ,
héritier de lu morale libre de Louis XV qui avait lui-même
hérité <ies traditions libres de la régence , ce temps où Dieu ,
le roi et les mœurs étaient l'absurde, ce temps a produit Fau-
blas, œuvre de sensualité fougueuse, de matérialisme élé-
gant et sans frein , de passions qui s'arrêtent aux sens , qui
ne traversent pas la peau et ne gagnent jamais le cœur, qui
naissent un soir et finissent le malin, qui ne peuvent se passer
de souper, et qui ont besoin de fortune et de santé.
Eh bien ! le livre de G. Sand ressemble à Faublas : c'est-
à-dire il est tout différent; il décalque notre époque comme
Louvet a rendu la sienne ; et puisque la nôtre diffère entiè-
rement de la sienne, Indiana est tout le contraire de Fau-
blas. C'est le livre des passions du cœur, des désordres in-
L'ARTISTE.
195
limes, de ces luttes de l'amc entre les penchans et les devoirs.
Ce livre n'est pas moins dangereux peut-être que Faublas ;
et s'il ne rend pas poitrinaires les fils de famille, il fera perdre
la tôle à bien des femmes. Il ftnl l'avoner, nous avons plus
de cœur que nos pères; la preuve en est dans le malaise
social gene'ralement senti , dans notre conviction à t«nis que
la société' , telle qu'elle est instituée, blesse souvent nos droits
les plus naturels, nos plus chers inte'ri'ts, nos .sympathies les
plus sacre'es, en accouplant de force les contraires, en ma-
riant les extrêmes, en mêlant les nuances les plus tranchées,
en accolant les morts aux vivnns. Autrefois, l'iiomme ou la
femme qui ne se contentaient pas du bonheur du ménage ,
aimaient ailleurs , et tout était dit. Le cœur n'était presque
jamais pour rien, ni dans les affections légitimes, ni dans
les excursions adultères : ce n'était pas la mode d'avoir un
cœur!
Aujourd'hui, c'est dans nos mœurs! Que voulez -vous?
une femme aujourd'hui aime son mari ou son amant : autre-
fois elle n'aimait ni l'un ni l'autre. Certes, les poésies légères
de Voltaire auraient moins de succès à présent qu'une médi-
tation de Lamartine. Tout cela se lient.
Indiana , dit l'auteur dans sa courte préface , est un type ;
c'est la nature mise aux prises avec les devoirs qu'impose la
société, qui se raidit et tient tête aux préjugés et au Code ci-
vil. Il y a des combats violens, des larmes amères, des émo-
tions fortes dans ce roman ! Vous n'avez jamais vu une ana-
lyse plus minutieuse, une dissection plus exquise, une ana-
tomie pUis profonde du cœur humain. Le drame est simple
cl sans art, comme les événemcns de la vie.
Je ne vous la raconterai pas, car ce serait déflorer le livre:
seulement je vous dirai que les caractères sont vrais et tra-
cés avec cette vigueur d'observation que vous admirez dans
Rouge et Noir. Tenez-vous pour avertis : vous ne trouverez
là ni sang , ni carnage, ni horreors fantastiques. Vous entre-
rez bien simplement dans un ménage de province tout bour-
geois oi\ germent des passions plus que poétiques , et vo»i«
sortirez par l'île Bourbon, dans les fleurs, dan» le» boi»,
avec des émotions douces, et ce calme solennel, et cette paix
religieuse des déserts du Nouveau-Monde ; mais de l'Europe
à l'île Bourbon , que de chemin vous aurez à faire, que d'é-
vénemens à traverser , cpie de sensations à éprouver ! Vous
verrez !
Le style de ce livre est neuf comme l'idde ; les mots ne
sont pas là plus forts que les choses : ils ne vous font point
mal à la vue; toujours l'expression est là toute prête à servir
la pensée: forte, élégante et simple, quand il faut, l'expres-
sion est le valet, et non le maître ; la forme n'emporte pas le
fond, ainsi qu'il arrive chez les imitateurs de Jules Janin.
Je vous avoue que j'ai commencé ce livre avec une cer-
taine défiance, car je n'ai pas foi à la fraternité du génie ; et
J. Sand avait prouvé assez de talent dans Rose et Blanche
pour que j'eusse peur à'Indiana de G. Sand. Maintenant Je
ne sais lequel des deux sera l'aîne' de l'autre. La seconde
initiale s'est placée avant la première; mais, moi, qui les con-
nais, je peux vous assurer que le J. csttiomme à bientôt re-
prendre sa revanche sur le G., et que nous tous, lecteurs et
critiques, nous n'aurons qu'à profiter de la rivalité littéraire
de ces deux noms. Félix Ptat.
Malgré le? nombreux ouvrages Ktléruircs publies .sur.
Louis XI , le volume de M. CurdcUier Delauuuc cit une lec-
ture intéressante. Il manque peut-clrc et volouticrs d'auii
liou cl d'cutraiucmeut j bien que dialogtié, cl coupe' eu actes
196
L'ARTISTE.
et en scènes , cependant la marche ge'ne'rale de l'action est
trop souvent ralentie par les détails naïfs et vrais, mais
épisodiques , que l'auteur accumule avec une patience
curieuse et louable , mais nuisible à l'effet qu'il prétend.
C'est une étude profitable , et qui ne veut pas rappeler les
romans et les drames où Louis XI figure. Il faut remercier
M. C. Delanoue d'ilroir su se créer, une voie nouvelle et
personnelle dans un champ déjà sillonné par tant de voya-
geurs. Toutefois, je l'avouerai, j'eusse mieux aimé qu'il
choisît décidément entre le théâtre ou la lecture, qu'il con-
centrât dans un foyer commun tout son savoir et toutes ses
inspirations , qu'il attachât solidement à un tronc unique
tous les rameaux épisodiques, ou que, suivant plus librement
sa fantaisie , il donnât à sa pensée la forme d'un roman , si le
roman lui plaisait mieux.
Au lieu de cela, il a réalisé à sa manière la méthode lit-
téraire des Barricades et des Etats de Blois.
La préface qui précède le Barbier de Louis XI , écrite
avec talent, avec un éclat de style remarquable , a le tort ,
très-grave selon nous, d'être calquée presque littéralement
sur des préfaces célèbres publiées en 1827 et 1828. Or, ce
qui convenait, ce qui portait coup il y a quatre ou cinq ans,
ressemble aujourd'hui à de l'histoire ancienne. Les invec-
. tives et les exclusions , les systèmes , les catégories , qui sous
le ministère Martiguac avaient au moins le mérite de la
lutte et de la nouveauté , n'ont plus aujourd'hui grande
.valeur, et les plus ardentes amitiés, les plus sincères admi-
rations ne suffisent pas à excuser l'oubli, volontaire ou
involontaire , de noms tels que Lamartine et Alfred de
Vigny.
Si nos conseils arrivent jusqu'à M. Cordellier Delanoue ,
nous espérons qu'à l'avenir il ne voudra pas faire d'un
ouvrage d'art et d'imagination un plaidoyer qui , bien que
chaleureux , ne se trouve pas à sa place , et qui risque tou-
jours d'être trop ou trop peu développé, on même d'arriver
trop tard.
P.'VR M. FRANCIQUE MICHEL.
Parmi ceux qui étudient le moyen âge avec conscience,
nous plaçons au premier rang M. Francisque Michel, l'auteur
de iob.Les Chansons du duc Châtelain de Coucy, le Roman de
Mahomet ,\o\\hie& titres à la reconnaissance des bibliophiles.
Dans l'étude des vieux manuscrits , il a déjà su s'approprier
une qualité précieuse, la simplicité et la naïveté du style :
malheureusement, sous le rapport du drame et de l'action,
la critique a plus de prise. Ainsi, jamais romancier, même
l'auteur des Hommes t'olans, n'a fait marcher ses héros aussi
vite que M. Francisque Michel : en moins dé quatre chapi-
tres. Job, le futur chef des Pastoureaux , a fait quelques
mille lieues. 11 s'est embarqué pour la croisade ; à peine dé-
barqué, il s'est battu comme un lion, et, fait prisonnier, il a
retrouvé dans le harem du sultan sa maîtiesse. Le sultan
pardonne, et se fait raconter les aventures de Job comme
un sultan des MilU et une nuits. A peine Job a-t-il fini son
récit, que le voilà encore sur mer, et de là à Paris, puis enfin
je le retrouve au haut d'une potence à Marseille. Il était
temps, car il marchait si vite que je ne pouvais plus le suivre.
Je n'en dirai pas autant d'y4udeJroy~le- Bâtard : là du
moins l'action marche simplement, et n'est pas arrêtée par des
récits continuels, et après des peintures gracieuses, des scè-
nes vives et animées, vous arrivez à un dénouement imprévu
et terrible. Au reste, ne jugeons pas M. Francisque Michel
pîir cet essai. Il est à la bonne source, et, dans peu, il nous
promet d'autres romans sur le moyen âge, dont le succès, je
n'en doute pas, récompeiisera ses travaux consciencieux.
USavitih*
Les personnes' qui désireraient encore avoir des coupons
d'actions pour la charmante statue exposée au bazar Montes -
quie», sont prévenues qu'on n'en délivrera plus que jusqu'au
5 juin prochain, époque où le premier numéro sortant à la
loterie de Paris désignera la série dans laquelle sera le coupon
gagnant, qui sera déterminé par le tirage suivant. *
Ces coupons, qui sont de 2 fr., se trouveront toujours, jus-
qu'à l'époque ci-dessus indiquée , au bazar Montesquieu , et
chez M. Cramaille, quai des Augustins, n" Sg.
— On assure que le monument que l'on doit élever au
célèbre Cuvier sera mis au concours, et que les jurés seront
choisis parmi les concurrens. Si cette nouvelle est vraie, nous
en félicitons bien sincèrement la commission.
— Sous le titre assez obscur de Souvenirs extraits des Mé-
moires de Maxime Oé/î'/î, Nodier vient de faire paraître un
volume de nouvelles charmantes, écrites avec cette pureté de
style qui distingue tous les ouvrages de ce spirituel écrivain.
— M. Fétis vient d'ouvrir son cours de philosophie
musicale et de l'histoire de la musique. Nous en rendrons
compte.
— On répète avec activité, au Théâtre-Français, Clotilde,
drame en cinq actes. Mademoiselle Mars est chargée du prin-
cipal rôle.
— La première représentation de la Tour de Nesle aura
lieu cette semaine.
— Le théâtre du Cirque-Olympique fcra sa clôture dans
deux jours, et ne s'ouvrira qu'à la fin de juillet.
n^ } Toilette de campagne, par G&VAHii.
} Froutiêre d' Espagne, par pERotiu.
L'ARTISTE.
197
Hmux^'Sivi^.
^^-^(bmsmwf 9)1]^ sziirsii (&(i)iî>!3i!û^
AU PHOFIT
^^$ fnmUU$ i>c$ \nH^(n$ (iplhlc^m^.
I
L'exposition du Musée Colbcrt est d'une faiblesse
regrettable dans l'intérêt du motif auquel elle doit
naissance ; mais en cela l'art n'est nullement compro.
mis, car beaucoup d'artistes, qui se sont réservés
pour le prochain Salon , auraient pu donner plus de
valeur à celte exposition en y apportant leurs ou-
vrages
De grands noms pourtant figurent sur le catalogue,
parmi lesquels nous trouvons d'abord celui de David.
Son portrait de Pic VII et du cardinal Caprara est venu
subir un nouveau jugement du public. Celui qu'on en
portera aujourd'hui ne peut être aussi favorable qu'à l'é-
poque où cet ouvrage a été exécuté. Comme on cherche
surtout maintenant le vrai dans les œuvres d'art,
celle-ci s'en éloigne trop pour être appréciée bien haut.
Le dessin des deux têtes a bien quelque chose de la
pureté et de la finesse qui faisaient le principal mérite
de David , mais à un bien moindre degré que dans la
plupart de ses ouvrages. Quant à la couleur, elle est
d'une sécheresse et d'une fausseté frappantes. Les au-
tres parties du tableau sont encore au dessous de celle
dont nous venons de parler. Les mains du pape sont
aussi pauvres de dessin que de coloris.
On a ajouté dernièrement à l'Exposition un Bona-
parte aux Pyramides, de M. Gros, tlont on a voulu
faire quelque bruit ; mais c'était fort mal entendre l'in-
térêt de cet artiste , à moins qu'on ne vouliit par la
comparaison donner plus tle valeur » son tableau du
général Lariboissière et de son fils , (jui est réellement
une belle cho.se. 11 y a dans le Bonaparte l'empreinte
des qualités distinctives de M. Gros, la force et la har-
diesse , mais absence totale de profondeur. \ l'excep-
tion du nègre, qui est peint avec énergie, l'exécution
de ce tableau est lâchée au point de donner à celte
toile l'apparence d'une peinture de tlécoratipn.
De là, au portrait du général Lariboissière, nous
TOME III. I 8« LIVKAISO:*,
parcourons une distance immense. Ce n'est pas que
tout soit égal dans celle dernière composition : la tête
du général et celle de son fils , brillantes d'exécution,
sont trop reposées et veloutées. Si quelques un» des ac-
cessoires sont bien traités, d'autres, l'aflûl, les boolcls.
le terrain, par exemple, sont loin de l'être heureuse-
ment. Dans son ensemble, l'exécution des deux person-
nages est large ; les mains du père sont très belles.
Nous retrouvons sur le second plan , tlans le carabinier
qui tient le cheval, toute' la vigueur du ulent de
M. Gros, qui pourtant, dans les dimensions de ces
figures, s'est un peu trop éloigné des règles de la
perspective ; mais ce qu'on peut dire admirable , c^est
la vérité et l'énergie des trompettes qui sonnent dans
le fond du tableau. Pourquoi, chez M. Gros, tout
n'est-il pas fait dans cette manière simple et énergi-
que ? car généralement la peinture de cet artiste
choque par quelque chose de brillante , de satiné, par
une recherche d'effets qui font sentir douloureusement
tout ce qu'il a fallu de tyrannie au faux goût du com-
mencement du siècle pour amener cet artiste remar-
quable à se démettre ainsi, au profit d'une nature châ-
tiée et arrangée, des puissantes qualités de peintre et de
poète qui le distinguent.
M. Scheffer a exposé sa Retraite de Uescen, dans
laquelle l'expression «t le talent de composition sont
jirofondément sentis. Nous devons dire cependant que,
dans ce grand nombre de figures, plus d'une critique
sur le dessin pourrait trouver place , et que le tableau
est d'un ton un peu sale.
Deux portraits de femme , par M. Gigoux , sont di-
gnes il'attention. Cet artiste tloit prendre garde, en
ayant trop .souvent Lawrence devant les veux, de
perdre toute originalité. Ses deux portraits sont d'une
bonne couleur; dans le plus petit, en pied, les chairs
sont mieux modelées , et , en somme , ce dernier est
préférable au plus grand.
Un intérieur, par M. Granet, a toutes les qualités
qui recommandent ce peintre : vérité et entente pro-
fonde des elTets de la lumière. Il est à regretter que
les tons pèchent généralement par trop de crudité.
Deux aquarelles de M. Newton Fielding, paysages
avec des animaux , nous annoncent dans ce peintre un
bon coloriste. Nous l'engageons à traiter ce genre sur
la toile.
Nous avions vu avec plaisir plusieurs prcnluct .
de M. Lépaule, jeune artiste qui s'était fait coimam.
au dernier Salon d'une manière si remarquable ; mnis
elles ont été retirées de l'Exposition. Son portrait en
pied, de M. le comte /)..., est d'une excellente couleur
et d'une exécution facile. Dans l'autre portrait, qui
18
198
L'ARTISTE.
est une Elude de femme , on désirerait plus de pureté
de dessin dans les bras et dans les mains.
Nous voici arrivés à un jeune peintre dont l'étude
constante est de reproduire la nature avec une telle
apparence de réalité que les détails des objets les plus
indifférens en reçoivent de l'intérêt. Des deux tableaux
de M. Decamps(i), le premier représente une halte
de Turcs devant une fontaine, au milieu du jour.
On sait la manière supérieure avec laquelle M. Decamps
colore et met en relief tout ce qui est muraille de
pierre, et l'usage, j'allais presque dire l'abus, qu'il fait
des fonds de cette nature, dans ses compositions. Ici
aussi il y a une muraille vue, non de face, mais oblique-
ment ; et par suite de l'affaiblissement de la lumière
siir l'horizon, la muraille et les terrains du premier
plan semblent de même couleur et de même ton. Nous
n'en avons pas moins retrouvé dans cette composition
l'aspect saisissant de vérité et d'énergie que M. De-
camps donne à tout ce qu'il fait, au point de nous obs-
tiner, mais en vain , à déchiffrer les jambes des che-
vaux et surtout de l'homme debout, qui touchent à la
fontaine, ainsi que les cols des deux chevaux gris qui
se trouvent un peu en arrière, et sur lesquels l'ombre
et la lumière sont distribuées d'une manière peut-être
bien motivée, mais que l'on a peine à comprendre.
On peut juger par tous ces détails de l'importance
quç nous attachons à tout ce qui vient de M. Decamps,
et pourtant il y a tant de belles choses dans tous ses
tableaux, que nous trouverions bien des éloges à lui
faire sur celui-ci , même après toutes les observations
t[ue nous venons de lui adresser, et qui doivent être, à
bien prendre , considérées comme des éloges , puis-
qu'elles témoignent de difficultés d'exécution sur-
montées, et dont nous savons bien peu d'artistes ca-
pables de se tirer aussi heureusement.Nous ne pouvons
pourtant nous empêcher de citer, parmi les détails que
nous avons le plus admirés, la tête du nègre à cheval,
qui se lève sur le derrière du groupe de cavaliers, et le
petit enfant qu'une femme tient à la main, à droite de
la fontaine. Le mouvement et la vie sont peints dans
ces figures avec une grande supériorité
L'autre tableau représente un vieux cheval arrêté
tristement en avant d'un hangar; un petit enfant lui
met sous le nez une poignée de paille , sans réussir à
exciter son ardeur; et dans le fond, une paysanne, ac-
coudée sur une porte à hauteur d'appui , regarde cette
simple scène. Cette petite composition captive aussi
fortement l'attention. Le cheval est d'une vérité d'in-
(i) Ces deux tableaux ont déjà été enlevés de l'Exposition.
sensibilité et d'aspect étonnante ; mais le dessous du
hangar n'est pas traité avec cette conscience de colo-
ris que M. Decamps nous a donné le droit d'exiger
de lui. Si notre observation est juste, eHe reçoit plus de
force de la perfection que le peintre a trouvée pour
représenter la paysanne et le bas de porte sur laquelle
elle s'appuie.
Disons un mot de trois très petites esquisses de
M. Eugène Delacroix, et dont l'une, qui représente
Léda, semble ne lui appartenir ni par le choix du sujet
ni par le style classique dont on y trouve la trace. C'est
sans doute une ébauche d'élève ; mais elle acquiert
quelque prix en la considérant comme opposition
complète à la manière actuelle du jeune peintre. L'es-
quisse qui a pour sujet un courtisan mcnlrant le ccrps de
sa maîtresse à son awji aurait fait, à notre avis, une des
bonnes compositions de M. Delacroix, s'il l'eût traitée
en grand. La petite femme, qui cache sa figure derrière
le drap , a un caractère de malice et un bonheur de
pose remarquables.
Nous ne pouvons mieux terminer notre revue que
par le dessin de Charlet , sous le n. 77, ayant pour ti-
tre : Contemplation des misères humaines. Les visiteurs
de l'Exposition ne s'avisent pas tous sans doute d'aller
le chercher dans le coin de la fenêtre oîi on l'a relégué.
Un vieux paysan est arrêté devant la pierre d'un tom-
beau surmonté d'une croix à moitié renversée. Qu'il y
aurait à dire sur ce dessin, un des plus beaux parmi
cette foule de petits chefs-d'œuvre qu'a créés le crayon
de Charlet! Mais nous n'avons ni temps ni place pour
parler ici de ce talent si vrai, si philosophique, si poé-
tique et si populaire.
DE PHILOSOPHIE MUSICALE, (i)
M. Fétis vient d'ouvrir un cours de philosophie mu-
sicale ; il se propose d'y développer l'histoire de la
musique, sa marche, ses progrès, ses révolutions.
Nous trouvons qfle le mot de philosophie implique au-
tre chose qu'une simple énumération de faits musi-
caux : l'histoire se borne à narrer les faits ; la philoso-
phie doit les apprécier, les soumettre à l'analyse , en
(1) Le cours de M. Felis a lieu tous les mercredis, à 3 lieures.
dans les nouveaux salons de M. Dieti , rue Neuve-des-Capucius ,
n. i3.
L'ARTISTE.
199
rechercher les causes et l'application dans l'intérêt de
l'art.
Ce n'est pas au bout de deux leçons que mots pou-
vons porter un jugement sur le point de vue de M. Fé-
tis et sur ses théories. M. Fétis est déjà connu par quel-
ques compositions, et particulièrement par ses feuil-
letons; il est permis d'espérer qu'il saura tirer de
son sujet quelques considérations larges et neuves pour
la critique musicale.
Cette critique est, de toutes, la plus négligée. On
oublie assez souvent, dans la plupart des journaux,
que, pour rendre de la musique un compte ap])rofondi
et intéressant, il ne suffit pas d'être seulement artiste
ou seulement littérateur. Les uns, en bien petit nom-
bre, il est vrai, ne parlent que diètes, lécarres, etc.,
et rebutent par conséquent le lecteur, fatigué du tech-
nique; les autres ( c'est la plus grande majorité) rai-
sonnent musique en vrais litléraleurs. Ce qu'ils font
n'est pas de la littérature musicale , c'est de la littéra-
ture à propos de musique. Ils parlent gra7idiose, su-
blime, nchlesse , chaleur; mais d'analyse point. Il en est
pourtant qui parlent musique en bon style; mais leur
analyse , qui décompose et explique tel ou tel effet
d'instrumentation, se borne à montrer la marche de
l'harmonie et les moyens employés par le c(^ipositcur.
C'est bien; mais cela ne suffit pas : le but philosophi-
que est manqué. La critique musicale doit sans doute
analyser les moyens employés parle compositeur pour
produire tel ou tel effet ; mais ce qu'elle doit aussi re-
chercher sous peine de n'être plus philosophique, c'est
le geni'e d'émotions que le compositeur a voulu exci-
ter par cet effet , et la correspondance mystérieuse
supposée par lui entre ces moyens et la corde qu'il a
voulu faire vibrer dans l'amc de ses auditeurs.
11 faut donc, dans la critique musicale, de l'anie
pour bien sentir la pensée intime du compositeur ; de
la science pour comprendre et discuter les moyens par
lesquels il imprime cette pensée à son public , et enfin
du style pour rendre l'antilyse colorée et intéressante;
du style pour être lu.
Aujourd'hui (|ue le goût de la musique est répandu
partout; aujourd'hui que la musique est le complément
nécessaire de l'éducation, aussi indispensable au jeune
homme que le dessin et l'escrime ; a la jeune fdle, que
la danse et la broderie ; la tâche des critiques devient
noble et belle. C'est à eux de poser les vrais principes
du goût. Pa critique, sans doute, n'apj)rend pas à sen-
tir; elle n'a pas de prise sur le sentiment musical, aussi
vague de sa nature , aussi insaisissable à l'analyse que
les nua!ices les plus passagères d'une odeur, puisqu'il
a à la fois la profondeur passioiuiée du seniiuient et la
rapidité fugitive de la sensation. Ce qui lui appartient,
à la critique, c'est de former le jugement par la com-
paraison, par la recherche des rapport* matériels en-
tre les moyens et les effets, puis des rapports sec-rets
entre les elfets et les émotions. Or, pour remplir celle
tâche avec conscience et succès vis-à-vis de cette société
dont on doit former l'opinion, il faut, encore une fois,
réunir le sentiment et la science de l'artiste au coloris
du littérateur.
l*armi les critiques qui se sont jusqu'ici occupés sé-
rieusement des progrès de l'art, les artistes n'ont dis-
tingué et apprécié que les feuilletons de MM. Caslil-
Ulaze, Fétis et d'Ortigue. I.es articles spirituels et com-
plets de MM. Fétis et Castil-Blaze ont souvent orné
les pages de notre recueil. A côté de ces noms juste-
ment connus, nous pourrons bientôt placer celui d'un
jeune artiste nourri de fortes études musicales et litté-
raires, M. Victor Fleury, à qui nous devons quelques
feuilletons sur le Théâtre-Italien, et les deux articles
sur la Romance qui ont paru dans nos derniers numé-
ros.
C'est une chose curieuse qije l'importance qu'on met
aux notices biographiques. On indique avec un soin
tout particulier le lieu et la date de la naissance ; on
ne vous fait pas grâce de la moindre espièglerie de jeu-
nesse ; on vous raconte les projets de l'adolescence, les
désappointemens de l'âge mùr, et puis les événcmens
insipides d'une vie sans orages, sans intérêt, et ppesque
toujours sans gloire. Cependant, pour peu qu'il ait été
deux fois question d'un homme dans les journaux, une
notice devient un hommage obligé. On en jette, en fa-
çon de dernière moquerie, sur la tombe d'un académi-
cien , en présence de trente-neuf génies qui ont médit
de ses œuvres ; on en accorde à tous les grades, à tou-
tes les professions ; on fait ainsi de gros recueils, Pan-
théon de nullités, procès-verbaux de mensonges et
surtout d'éloges, car ces pages tumulaires sont comme
les monumens du Père-Lachaise : il n'y est question
que de bons époux, de bons pères, et surtout d'excellens
citoyens : seulement, il y a cela d'agréable, que c'est
quelquefois de son vivant qu'on a ainsi une sorte d'épi-
taphe et des amis inconsolables. On y a mis de la mé-
thode et des catégories. Nous avons des biographies de
militaires, de dépult-s, de pairs de France et de gens
de lettres. Nous avons aussi des biographies dramati-
200
L'ARTISTE.
ques, et, à vrai dire, je comprends plus celles-là que les
autres, parce qu'elles doivent concourir aux progrès de
l'art ; car le grand art de jouer la comédie se lie tien
plus qu'on ne pense à la littérature dramatique. C'est
le corps et l'anie, la parole et la pensée : tous deux ne
font qu'un. Mais ici il faut distinguer, car tous les fai-
seurs de pièces ne sont pas plus des auteurs dramati-
ques que tous les acteurs ne sont des comédiens.
Celui qui se borne à savoir parfaitement ses rôles ,
à ne jamais manquer ses entrées , à soigner son cos-
tume, et à respecter les traditions, celui-là n'est qu'un
acteur ; il fait un métier dans lequel il peut fort bien
ne pas déplaire au public , attraper quelques bravos ,
et gagner ses appointemens le plus loyalement du
monde.
n faut plus de façon pour faire un comédien. Sa mis- ■
sion s'agrandit de toute la portée de l'art dramatique :
elle consiste à exprimer le jeu des passions , à peindre
les caractères , à reproduire les ridicules , à mettre les
travers en relief, et à faire de la satire en action. Il
faut au comédien une étude approfondie pour conce-
voir, une longue observation pour saisir les traits carac-
téristiques, et un tact particulier pour juger juste;
quand il en est là, il n'a rempli que la moitié de sa tâ-
che, car il faut ensuite représenter tout ce, qu'il a com-
pris. Pour la conception, il a une œuvre à faire, et
pour l'exécution, il faut une création, et cette création,
qui est toute à lui, est d'autant plus difficile que l'œuvre
littéraire est plus médiocre.
En comprenant ainsi l'art du comédien, on s'étonne
moins que nous comptions si peu de grands artistes.
Nous en avons encore cependant ; la gloire dramatique
n'a J3as disparu du théâtre avec Talma , Contât , Bap-
tiste, Elleviou , Martin, Potier, et quelques autres.
Il y a des talens qui soutiennent aujourd'hui la dignité
de l'art , et que le suffrage général placera un jour à
côté de ces grands noms. Il est du privilège, et pres-
que de la nature de notre feuille, de leur rendre
hommage; et si les portraits que nous comptons publier
doivent être en petit nombre, il n'y a pas de notre
faute.
Mademoiselle V. Dejazct tient un rang distingué
panni le» artistes dont les talens sont hors de toute
contestation, et auxquels lé public prodigue chaque
jour ses encouragemens et sa bruyante approbation.
Nous ne rappellerons pas qu'elle naquit pour ainsi dire
au Vaudeville , où , à l'âge de cinq ans , elle bégayait de
petits rôles ; nous ne dirons pas les théâtres sur les-
quels elle a joué, les difficultés dont elle a triomphé,
ou les succès qu'elle a obtenus i tout cela importe fort
peu au public, et nous hii en faisons grâce. Nous nous
bornerons à lui dire quelques mots sur le genre de son
talent et sur les divers emplois dans lesquels tout le
monde l'a vue à Paris depuis quelques années.
Unjcu naturel et mordant, une physionomie expres-
sive et pleine de malice, un sourire fin et moqueur, une
verve qui enlève , une grande variété d'expression et
une connaissance parfaite de la scène , telles sont les
qualités qui la distinguent davantage. Son emploi,
puisqu'il faut encore nous servir de l'expression con-
sacrée , consiste principalement à jouer les comiques et
les rôles à caractère. Personne n'est parvenu à repré-
senter les grisettes avec plus de vérité. Les grisettes !
cette classe que hous connaissons tous, parce que c'est
là qu'à dix-huit ans chacun a trouvé sa Charlotte et fait
le Werther ; les grisettes, classe sentimentale et gour-
mande, simple et coquette , et qui fait des traits avec
une naïveté si divertissante ! La grisette est devenue un
des caractères de l'époque, et pendant quelque temps
elle a été en possession de la scène, grâce peut-être au
talent et au jeu spirituel et piquant de mademoiselle
Dejazet, qui leur servait trop souvent d'interprète.
Les fermières bavardes, les petites filles lutines, les
niaises apprivoisées, ont servi tour à tour à faire bril-
ler cette aimable actrice , et à étendre une réputation
justement acquise ; mais il y a un genre particulier où
sa place est , sans contredit, la première , et sa gloire
sans partage.
Lorsqu'à notre scène se sont présentées de ces com-
binaisons où la situation devient trop leste et les ca-
resses trop rapprochées ou trop tendres , on a cherché
les moyens de les conserver sans effaroucher de justes
susceptibilités ; ce qui vous prouve que, tout csi qu'on
soit , on y regarde à deux fois avant d'être osé tout-à-
fait. Il fallait, pour résoudre le problème, la création
d'un être qui ne fût ni homme ni femme, ni vertueux ni
débauché, ni trop innocent ni trop roué. On allia la
licence et la réserve; il en naquit le travesti, comme
autrefois le calembourg naquit d'un caprice de l'esprit
pour la bêtise.
Cette création du travesti est bien la chose la plus
gracieuse et la plus piquante du monde. La métamor-
phose n'y est jamais complète, et les mots les plus
simples en reçoivent une couleur de double entente
continuelle qui a son charme et sa gaîté. La réflexion
la plus naturelle dans la bouche d'un homme, se revêt
d'une expression gracieuse ou maligne au sortir des
lètres d'une femme. Qu'un jeune homme (lise à une
jeune fille : « N'ai-je donc pas ce qu'il faut pour vous
plaire? » vous resterez impassible; mais qu'un travesti
dise cela , et vous rirez à vous en faire mal , comme
vous rirez aussi des ses colères , de ses jalousies et de
L'ARTISTE.
201
ses forfanteries. Le comique jaillit de l'opposition d'une
réalité qu'on ne saurait oublier avec une illusion qu'on
est convenu d'accepter.
C'est, de tous lesemplois de la scène, le plus difficile
à remplir, parce que c'est celui qui a le plus d'exi-
gences. Tout le talent de l'esprit ne saurait y suffire ,
il faut que la nature accorde son aide. On veut trouver
dans un travesti toutes les grâces d'une femme et toute
l'assurance d'un jeune homme. Il faut être bien faite ,
et cependant il ne faut pas non plus que les formes
viennent trop à se trahir ; et puis , si elles ne venaient
pas à se trahir du tout , on serait mécontent : il ne faut
m trop ni trop peu. Ajoutez à cela une grâce et une
aisance de manières qui doivent s'allier à la décence
des gestes et à un ton de plaisanterie de bonne com-
pagnie. Tout cela est fort difficile à toncilier ou à réu-
nir, sans doute ; mais mademoiselle Dejazet a résolu le
problème. C'est là un des plus beaux fleurons de sa
couronne. Elle y a atteint une rare perfection, et on
peut avancer, sans crainte d'être démenti, qu'en ce
genre, où elle brille, elle ne compte pas de rivales.
Nous ravons*vue d'une noblesse enfantine et touchante
dans le Fils de l'homme , gentille et mauvaise tète dans
Henri F, et puis tout récemment si variée , si comique
et si piquante dans Vert- Vert.
A des dons heureux que lui a jetés à profusion une
organisation privilégiée, mademoiselle Dejazet joint
des avantages qu'elle ne doit qu'à l'étude et au travail.
Personne ne chante le vaudeville avec plus de verve ,
et ne danse avec plus de grâce et de légèreté. Elle
réunit des qualités qu'on ne rencontre ordinairement
((ue dans plusieurs artistes. Le cumul des talens est
permis , et c'est une permission dont on n'abuse guère
par le temps qui court, même hors du théâtre. Disons,
pour dernière vérité ou pour dernier éloge mérité ,
que mademoiselle Dejazet a cela de remarquable , que
son jeu si fin et si incisif porte toujours le cachet du
naturel et de la facilité : le travail ne s'y laisse pas
apercevoir, et dans les arts c'est le triomphe du talent.
Ajoutons enfin qu'on dit que sa conversation à la ville
est plus spirituelle que beaucoup des rôles qu'elle joue.
On cite nombre de saillies et de mots piquans qu'elle
a dits, et beaucoup d'.iutres qui ne sont pas d'elle : on
prête toujours aux riches.
Mademoiselle Dejazet vient de renouveler son enga-
gement au théâtre du Palais-Royal. On assure qu'elle
avait reçu des offres brillantes pour aller recueillir
l'héritage de madame Gavaiulan à l'Opéra-Comique ,
cet immense théâtre qui cherche à ressusciter. Elle a
refusé, et nous l'approuvons fort. Qu'elle reste
grande dans sa petite sphère : mieux vaut être la
gloire d'un théâtre secondaire que l'un des ornemens
d'un théâtre royal.
Îlittemtur^.
Cont«.
Je courais au bonheur sur la rouie du crime.
GiLBtRT.
LUCIEN JEHNEMERS.
Ce jeune homme était une organisation mixte : avec
des traits de femme, un caractère ferme; avec du lais-
ser-aller, de la coquetterie; de la gaîté avec de la mé-
lancolie ; jeté sur la terre sans fortune, il avait hérité à
vingt-cinq ans de biens considérables , de sorte qu'il
conservait au sein de son luxe d'enrichi des habitudes
d'homme pauvre ; il avait du goût pour bien des cho-
ses, mais de grande vocation pour rien. Papillon, tout
l'attirait; les difficultés le rebutaient aussi... il lui fal-
lait parfois une route aisée, et parfois un chemin rabo-
teux. — Enfin, si l'on eût voulu trouver l'antithèse de
Lucien, c'est en lui-même qu'il eût fallu la chercher.
Humilié par le souvenir des grands airs que ses cama-
rades d'enfance avaient eus avec lui , il avait sou-
vent des manières insolentes, et faisait sonner sa for-
tune ; puis un moment de réflexion le rendait à lui-
même : il riait de sa grimace de la veille , de son lan-
gage précédent, et redevenait raisonnable. En un mot,
c'était, malgré ses bizarreries , un de ces fashionables
qu'on peut aimer , parce que ses nombreux défauts
n'avaient pas étouffé chez lui le germe de mille bonnes
qualités.
Jusqu'à présent , Lucien s'était fait une loi : c'était
de ne pas engager son cœur, et d'éviter les r^gfcRM^^
des demoiselles à marier. Il avait juré à ses aqùs de ~^
Tortoni qu'il resterait garçon , serment très kgnorablr V
sans doute, et que son honneur de petit-mgilfVe l'en» .^ '
gageait à tenir. C'était bien tant qu'il y avaù ,<fcs iwlv^^yf
des concerts, des spectacles, des courses au B4tà»;.mi>iSQ'^''
quand, la dernière poignée de main donnée, ^^
revenait chez lui, il se sentait alors bien isolé, bien
#
202
L'ARTISTE.
contraint à force d'avoir de la place; le trop d'air le
suffoquait; son alcôve lui paraissait vide , ses tableaux
pâles , son salon immense. Alors il se retrouvait tel
qu'il eût dû toujours être , avec une ame expansive,
sympathique , avec des pensées à communiquer , des
confidences à faire. Tout à l'heure il était vif, pétu-
lant, évaporé ; il y avait du dégagé dans son maintien,
du brillant dans son langage, du dédaigneux dans son
regard. Maintenant le voilà froid, triste, engourdi. Il
songe à son frère, qui a épousé le bonheur sous les
traits d'une jeune femme; il' songe aux vertus de sa
mère, et dit en contemplant le portrait de celle qu'il
perdit trop tôt : Le monde a donc tort ? les femmes
peuvent donc embellir notre vie, et nous aider à la
supporter? Car je me souviens de toi, de ton ame pure,
ô ma mère !..
Puis il se jette sur son lit, et tombe dans un som-
meil pénible...
Présenté à madame de Cénis par un ami commun,
il ne fut pas long-temps sans se prendre. d'amour pour
Laurence. Lucien sentit alors qu'il y avait toujours un
bon dénouement à mettre à la vie, et que si autour de
lui mille jeunes gens avaient suivi une mauvaise pente,
plus heureux et mieux inspiré, il pouvait entrer à
temps dans un système de sagesse. Il abandonna alors
bien de ses prétentions , et se contenta d'être simple
pour être aimable.
Laurence ne put se voir l'objet de ses recherches
sans en être flattée intérieurement. D'abord ce fut de
l'amour-propre satisfait; après, de la rêverie, de l'em-
barras, de l'hésitation. Les mots ne venaient plus se
placer dans sa mémoire, la voix expirait sur ses lèvres;
ses joues se coloraient et pâlissaient presque à la fois ,
et à peine pouvait-elle faire quelques pas au devant du
jeune homme.
L'amour ne s'apprend point, il se devine. Aussi
Lucien comprit bientôt la jeune fille ; il reconnut en
elle les mêmes symptômes qu'en lui. Leurs cœurs bat-
taient à l'unisson; désirs, espoir, vœux égaux. Lucien
osa braver les railleries de ses bons amis les débau-
chés, et songea fermement à se marier.
— Or, le jour où il interrompit si bien la sonate
de Jenny, madame de Cénis étant absente , Lucien
s'entretint long-temps, presque à voix basse, avec Lau-
rence La sœur difforme écoutait avidement; mais
elle ne saisit que ces mots -: « N'est-ce pas que madame
votre mère ne me refusera pas son consentement ? —
Je ne sais... — Oh! Laurence, dites-moi qu'il n'y aura
pas d'obstacles à ce mariage... Je vous aime tant !.. —
Lucien... monsieur...— -Si vous n'étiez pas ma femme!
je serais bien malheureux, ma Laurence... — Silence!
et Jenny qui est là... — Oh! votre sœur est bonne, et
ne voudrait pas...
En ce moment, voyant que Jenny prêtait l'oreille ,
il s'interrompit et fredonna, puis se mit à causer de
choses indifférentes. Madame de Cénis entra.
Kesté seul avec elle,, il lui demanda aussitôt la main
de sa fille. Laurence était dans la chambre voisine, en
'proie à la plus vive inquiétude. Jenny avait disparu...
L'entretien de madame de Cénis et de Lucien dura
plus d'une heure. Au bout de ce temps, la porte s'ou-
vrit, et le jeune homme sortit en saluant très sèche-
ment... Il rencontra les regards de Laurence, mais
ne put rien lui apprendre; car la mère était là. Parvenu
au bas de l'escalier , il dit avec colère à son chasseur
d'ouvrir la portière de sa voiture.
Jenny se trouva' près de lui. Elle réprima un sou-
rire que grimaçait sa bouche, et dit à Lucien : Eh bien!
monsieur, vous êtes donc refusé? — Il la regarda tout
étonné, et répondit machinalement : Oui. — Puis il
partit rapidement, comme pressé de s'éloigner à jamais
d'une maison où ses rêves venaient d'être détruits sans
retour. Jenny remonta toute légère ; jaihais elle ne
s'était sentie aussi à l'aise ; elle ne pensait même plus à
sa laideur.
CELA SERA.
Un jour je montai chez .Jenny ; sa porte était en-
trebaillée. J'entrai; je la trouvai seule; elle regardait
par la fenêtre. En suivant la direction de ses yeux, je
vis que l'objet de son attention était sa sœur, qui se
promenait au jardin... — Eh bien, Jenny?.. luidis-je.
Elle n'entendait pas... mais se mit à se parler avec
agitation, avec brièveté; il semblait que mille passions
se heurtassent dans sa poitrine, et cherchassent à s'en
échapper violemment...
— Oui, je l'ai juré , cela sera — — Un grand mal-
heur pour elle... soit. Tant mieux!.. Elle , mon enne-
mie... elle si jolie... et qu'il aime! — Oh! cela sera.
D'abord, pas d'espoir d'être aimée... De l'amour ! pau-
vre folle. . . La belle taille ! qui n'en serait séduit? Re-
gardez-moi... rage! rage ! Oh! cela sera...
— Quoi donc? demandai-je.
EUle se retourna vivement.
— Vous étiez là , monsieur?
— Oui , j'arrive... et vous, mademoiselle Jenny, je
vous trouve bien préoccupée...
— Oh! pardon, pardon... j'avais tort; c'était un
souvenir , c'étaient des pensées tristes : je n'en ai pas
d'autres...
L'ARTISTE.
203
— Mais vous les mêliez de menaces.
— Moi , menacer ! moi , pauvre fille, faible et ché-
tivc; ce serait une dérision de ma part.
— Jcnuy, si jamais votre soeur a pu méconnaître la
voix du sang ; si, long-temps, elle vous a refusé son ami-
tié , c'est aujourd'hui qu'il sera beau et noble de lui
pardonner: car elle est malheureuse à son tour.
— Je le sais.
— Et d'autant plus malheureuse est Laurence que
son cœur souffre sepl, et qu'il lui f.iut toujours paraî-
tre dans le monde, écouter les fadaises, les complimcns
éternels des hommes à la mode. Vous, au moins, vous
n'étiez pas obligée de vivre dans un tourbillon de
bruit , d'entendre à votre oreille un bourdonnement
de galanterie, d'accueillir des déclarations uniformes.
Elle aime de toute son ame.
— Oui, mais elle ne pourra épouser M. Lucien...
notre mère s'y oppose.
— Pourquoi donc? qu'a-t-elleà lui reprocher?
— Une seule chose : il n'est pas noble.
— Ah! j'entends ; madame de Cénis se souvient
qu'elle est comtesse, et ne veut pas de mésalliance.
— Oui, elle tient avant tpui à la noblesse... Lau-
rence a déclaré formellement hier au soir |que jamais
elle n'épouserait un autre homme; que sa volonté était
ferme, car il y allait du bonheur de sa vie , et que,
puisqu'il s'agissait d'elle, au moins devait-elle être con-
sultée.
— Quoi ! la douce Laurence a osé contredire à un
tel point sa mère?..
— Je le lui avais conseillé.
— Vous!
— Oui; malgré son peu d'amitié pour moi, je l'ai-
mais. Son chagrin nous a rapprochées , et elle a com-
pris pour la première fuis qu'il n'était pas inutile d'a-
voir une bonne sœur.
Jenny ne me dit pas tout; mais voici ce que j'appris
plus tard :
— Cette jeune fille oublia que grâce , beauté, fraî-
cheur, tout lui avait été refusé; que, marâtre envers
elle, la nature s'était plue à la faire dilTormc et risiblc,
comme ces sculpteurs qui, après avoir travaillé à une
Vénus, s'amusent à pétrir une petite statue de satyre à
larges oreilles et à pied fourchu. Jenny aima. Que
d'efforts pour lutter avec cette pjïssion qui devait être
malheureuse ! Que de soupirs étouffés , de larmes sé-
chécs vite, d'élans comprimés? Enfin, ne pouvant
s'élever au dessus des flots, elle s'y abandonna; mais
alors elle vit celte étoile brillante qui avait fixé son
regard, luire sur une autre ; cet homme, dont un seul
mot tendre l'eût rendue au bonheur, n'eut de sermons,
de paroles d'amour que pour une autre. Jenny sentit
alors qu'elle ne serait plus Iranne ; que, laide de visage,
il lui fallait l'être de cœur; que, rebutée, c'était h elle
à se venger; que, délaissée, elle devait isoler Lucien de
Laurence. Pour cela, elle les rapprocha. Elle savait
bien que le jeune homme serait persévérant , cl que
peut-être un jour madame de Cénis consentirait à ce
mariage. Elle voulut que sa sœur se déshonorât , et
que Lucien, heureux, l'abandonnât après l'avoir pos-
sédée; elle voulut que cette fleur ,de beauté fût flétrie
avant le temps, et séchât sous le souffle empesté de la
médisance publique.
Dès lors sa devise fut : Cela sera !
Serment haineux qui revenait toujours sur ses lè-
vres ; engagement qu'elle prit envers son long ressen-
timent et qu'elle tint trop bien...
Jenny eut soin de gagner la confiance de sa sœur
en la plaignant, en lui offrant ses conseils et son si-
lence. Elle engagea Laurence à écrire en secret à Lu-
cien et à recevoir les lettres du jeune homme , s'offrant
même à les lui remettre adroitement... Plusieurs fois
ils se virent dans la chambre de Jenny devant celle-ci,
qu'ils remerciaient de son amitié, tandis qu'elle avait
le cœur gros de haine , et que, caressant ses projets de
vengeance , elle murmurait : cela sera !
VL
U.NE CONFIDENTE CHARITABLE.
Il arriva que madame de Cénis fut obligée de passer
une nuit près d'une parente malade. Ce soir-là même
Jenny , tout en se faisant prier pour la forme , avait
donné à Lucien la clef de la chambre de sa sœur.
— Le ciel est sombre ; le jeune homme, qui s'est
tenu caché pendant plusieurs heures, traverse à pas
légers les appartemens... le cœur lui bat; quelquefois
il s'arrête, car il sent qu'il va obtenir par surprise ce
que le mariage seul devait lui accorder... — Un mo-
ment il regarde derrière lui , croyant entendre le frô-
lement d'une robe et le bruit d'une respiration entre-
coupée. — Erreur sans doute... lui seul veille-.. — Il
s'avance, ouvre la porte de cette chambre pudique,
et entre furtivement, tout honteux de lui cl cherchant
à se rapetisser, parce qu'il entend bourdonner sa con-
science...
— Quelqu'un a ri dans les ténèbres... Encore une
erreur., oh oui! — Voici le lit où repose Laurence...
Délire! extase inouie!.. là des grâces de dix-sept ans,
là un sein uni et blanc , des mains douces , de lougues
2Q4
L'ARTISTE.
paupières abaissées , et une bouche qui s'est l'ermée en
prononçant son nom à lui , le nom de Lucien ! . .
Lucien heurte un fauteuil. Laurence se réveille et
dit : Qui va là?
— Moi... ton Lucien...
Et il est près d'elle, et il recueille sur ses lèvres les
cris de Laurence...
— Oh! Lucien! oh! monsieur, dit-elle; laissez-moi,
je vous en supplie... Sortez... Qui vous a ouvert ma
chambre? . . c'est une trahison . . . une trahison affreuse . . .
Pitié!.. C'est mon honneur, je n'ai que cela... — Et
ma mère, que penserait-elle?.. — Oh! Lucien... je
t'aime, n'en doute pas... mais respecte notre amour,
ne lui ôte pas sa pureté... Va-t'en! va-t'en!
— Partir ! folle , partir ! quand je suis là , dans tes
bras ; partir quand j'ai trouvé le paradis , quand mon
cœur presse le tien, quand j'ai tout, ta vue, ton ha-
leine, des baisers... partir! oh! ce serait de la dé-
mence... Mon amie, tu me pardonneras en songeant
à mon amour, que tu invoques contre moi ; à nos larmes
brûlantes , aux jours de désespoir qui se sont traînés
avant cette belle nuit! Oh! du bonheur maintenant,
du bonheur à flots i... serons-nous encore assez payés
dB chagrins de la veille...
— Que fais-tu, Lucien?... De grâce...
— Laurence , seras-tu plus cruelle envers moi que
la mère ne l'a été? Ecoute, c'est une revanche que son
égoïsme nous devait. . .
— Je t'aimais... pourquoi en abuser?...
— Aie confiance : je serai ton esclave soumis , . et
jamais, jamais un mot de ma bouche n'apprendra
aux échos du monde que tu t'es abandonnée à moi
tout entière et sans réserve... — Alors Jenny ferma
la porte à double \our, emporta la clef, et re-
monta chez elle. Une vieille dame, sa voisine, fut
réveillée par un éclat de rire frénétique, et se leva
tout effrayée; mais elle n'entendit plus rien. Toute la
force humaine ne pourrait suffire à redoubler ce rire
galvanique qui tue ; car, étranger à notre volonté , il
vient des nerfs contractés et d'une agitation violente.
Le lendemain madame de Cénis, en reven^^nt à
l'hôtel , demanda sa Laurence. « Elle n'est pas encore
descendue, » dit Jcnny. — La mère, inquiète, va
frapper à la porte de sa fille sans obtenir de réponse.
— Craignant quelque malheur , madame de Cénis fait
enfoncer cette porte ; elle entre à la hâte , et voit Lau-
rence évanouie sur son lit, pâle et défaite... La fenêtre
est ouverte, et des draps y sont attachés... En un ins-
tant elle a tout compris...
— Quelle horreur! s'écrie Jenny.
^t tous les valets qui sont là !.. . Madame de Cénis
frémit , et commande à Jenny de se taire. On s'em-
presse de secourir Laurence ; la pauvre enfant revient
à elle... D'abord elle ne reconnaît personne, n'ayant
même plus le sentiment de son existence Mais la
voix irritée de sa mère lui rappelle tout... Elle jette un
cri , et court à la fenêtre... — Du sang ! il s'est blessé
en tombant ! . . .
— II!..... Ah! malheureuse fille! Vous vous êtes
déshonorée !
— Ma mère... ne croyez pas... O.n lui avait donné
ma clef. . .
En ce moment madame de Cénis rencontra le regard
jubilant de Jenny, qui pouvait à peine contraindre sa
joie... Une idée soudaine lui vint : si c'était elle? si sa
jalousie?...
Elle dit à Jenny : Vous allez venir dans ma chambre ;
j'ai à vous parler.
Laurence se jeta aux pieds de sa mère en s'écriant :
Pardon, vous qui autrefois fûtes si tendre pour moi...
Mais madame de Cénis la repoussant : Pleurez, im-
prudente enfant , pleurez maintenant ; vous voilà à la
merci d'un étranger et de ces domestiques...
— C'est ce que je voulais, murmura Jennv.
Et elle sortit avec sa mèçe.
VIL
L'S DEPART.
Jenny avait bien calculé : eu quelques jours sa sœur
fut déshonorée. L'un tourna son aventure en histoire
tragique, l'autre en plaisanterie; ceux-ci s'afQigèreiit
pour Laurence, ceux-là prirent soin de la proposer en
exemple aux personnes coquettes ; les mijaurées la
condamnèrent sans appel, et le plus grand nombre,
la race des gens impassibles, apprit froidement son
malheur. Ce qui acheva de désespérer madame de
Cénis , c'est qu'au bout de trois mois elle s'aperçut que
sa fille était enceinte...
Laurence dépérissait à vue d'œil, n'ignorant ni la
curiosité insultante dont elle était l'objet, ni les propos
qu'on tenait sur son compte ; forcée de supporter la
présence d'une méchante sœur, cause de tout ; en butte
aux reproches de sa mère , et surtout ne recevant plus
de nouvelles de Lucien...
— « Serait-il infidèle? n'a-t-il eu qu'un amour de
jeune homme, un amour passager et frivole? M'a-t-il
oubliée, ou bien n'ose-t-il plus se présenter eA ces
lieux?... — Oh! s'il savait que je vais être mère!... —
Mère ! — Avoir un enfant qui lui ressemblera , qui sera
r
L'ARTISTE.
205
beau , et me consolera de tout ! — M*\s il l'ignore, sans
cloute; sinon combien ce serait mal à lui... — Quand
Lucien apprendra cette bonne nouvelle , il revien-
dra Mais à (jui me fier pour la lui l'aire savoir?.. i.
Jenny m'a trahie... Jenny ne m'aime pas.... et cepen-
dant ce serait bien le moment de m'aimer, puisque je
suis malheureuse... »
C'est dans ces réflexions qu'elle se perdait conti-
nuellement , obligée de rester dans sa chambre sous la
surveillance de vieux domestiques sévères , trop jaloux
d'obéir aux ordres de madame de Cénis et de mériter
leur pension , pour perdre de vue un instant celle
qu'on leur avait confiée.
Le matin de cette nuit d'amour close si brusque-
ment , Lucien , en se hâtant de descendre à terre ,
tomba lourdement. Quoique alCaibli par sa chute et
perdant beaucoup de sang, il se traîna encore. Quel-
ques personnes qui passaient le mirent dans un fiacre
qui le ramena chez lui presque sans connaissance.
Sa convalescence fut assez longue. Enfin il put
sortir, et aller de nouveau dans le monde. Alors ^es
bons amis revinrent l'assaillir avec leurs plais quoli-
bets , le félicitèrent sur sa victoire , sur ses succès au-
près du beau sexe. Il recevait ces plaisanteries avec
répugnance; car il aimait. Cependant, après avoir
essayé vingt fois inutilement de faire parvenir des
lettres à Laurence, il fui étonné de ce qu'elle restait
si indifférente à son égard ; il pensait qu'elle aurait pu
séduire un domestique , envoyer chez lui , s'informer
de ses nouvelles. Mais personne; pas une lettre; rien.
Cela lui sembla singulier. Les hommes, maîtres de
leurs actions, paraissent toujours oublier que la même
liberté est refusée aux femmes. Ce qui étonna surtout
Lucien , ce fut de voir madame de Cénis, à qui il avait
demandé de nouveau par écrit la main de sa fille , per-
sister dans son refus orgueilleux. A quoi attribuer
cette opiniâtreté? aurait-elle d'autres projets? Tour-
menté par cette idée et maîtrisant sa répugnance , il se
décida à retourner chez la mère de Laurence , pour la
conjurer de changer sa détermination. — Au moment
où Lucien allait entrer, il aperçut .Tenny. Il ignorait
qu'elle l'avait trahi , et s'empressa de lui parler de toute
sa famille. •
— Ma sœur, dit Jenny, est à la campagne —
— Bah!
— Oui ; on parle d'un mariage pour elle
— Un mariage!... Et avec qui?...
— Les partis ne manquent pas — M. de Couvre
le fils du comte d'Hurghem, le baron de
— Assez... Jenny; je vous remercie. — Et Lau-
rence, que fait-elie? Comment voit-€41e tous ces ma-
riages-là ....
— Je crains....
-— Quoi?
— De vous affliger ; mais —
— Mais... parlez-donc, Jenuy ; pas de réticence —
Vous me tuez....
— Kb bien ! Je crois que Laurence , sachant suu
union avec vous impossible , est au moment de se dé-
cider en faveur d'un de ses prétendans
— IVferci. La voyez-vous?
— Rarement , monsieur.
— A la première occasion dites-lui , s'il vous pitiit,
mademoiselle, que je suis parti poiir la Suisse, et que je
lui souhaite tout le bonheur qu'elle mérite.
— Voirc commission sera remplie , je vous l'as-
sure.
Il s'inclina, et remonta en voiture.
Laurence l'aperçut alors de sa chambre où elle
était; et, ouvrant à la hâte sa fenêtre, elle cria : Lu-
cien ! Lucien !
Mais, rêveur au fond de son landau, il ne la voyait
pas, et le bruit de la voiture étoufl'a la voix de la pau-
vre enfant.
( La suite au prochain numéro. )
\ù^m<&m(bmti
Un vol. in-8.
V Egmotit n'est pus un ouvrage inconnu pour les abonnes
de rArlisIc. Le mois dernier ils ont lu , j'en suis sûr, avec le
plus vif inte'rêt , un cliapitre intitule' : Une Maison de la rue
de la Victoire. Quiconque n'avait pas encore Tisitc lliabita-
tion retirée d'où ^'apulc'on s'élança tout i coup à la conquête
de l'Europe et de la couronne impériale, aura voulu con-
naître celte cour étroite où se représenta, dans la matinée du
18 hruniain?, le premier acte d'un drame court et décisif qui
substitua la volonté d'un seul .lux passions jusqu'alors in-
domptées du peuple français. Nous toucltons eiKore à cette
journée célèlirc , et cependant que de choses entre elle et
nous! Il y a do quoi l'rémir sur la puissance dévorante du
temps quand on songe à tout ce qui a passé sur la France de-
puis le jour où Bonaparte se fit premier consul. Autrelois la
marche des révolutions était lente. Ronio s'est débattue pen-
dant cinq siècles sous le joug de ses empereurs; et, depuis
que Paris a nti Louis XVI périr sur l'échafaud , où ses jupes
devaient se pousser les uns les autres, toxu- 'm tour bourreaux
206
L'AUTISTE.
«t victimes; depuis qu'à la Convention a succédé le Direc-
toire, le Consulat, l'Empire, la Restauration, puis les trois
journées, et aux trois journées une dynastie nouvelle ; de-
puis toutes ces révolutions il s'est à peine écoulé quarante
ans. En quarante ans sont mortes les assemblées populaires
et leur énergie. Napoléon et sa gloire, les Bourbons et leurs
antiques souvenirs; mais la France vit toujours, elle vit plus
forte que j amais, parce qu'elle a résistéà tous ces terribles ébran-
lemens, et qu'en face de l'Europe le peuple de Paris , seul
contre une dynastie , a brisé un trône qui ne se relèvera ja-
mais. Nous autres, jeunes gens, qui avons vu éclater le de'-
nouement d'un drame dont la veille nous lisions encore les
premières scènes ; nous qui naissions à peine quand se
livraient ces combats à mort entre l'égalité et le privilège,
nous sentons en nous, pour comprendre ces quarante années,
sinon beaucoup de lumières, du moins une grande impartia-
lité. La Convention , le Directoire, l'Empire et la Restaura-
tion sont pour nous des époques historiques, sans souvenirs
d'actes ou de passions qui nous soient personnels.
Tels sont les sentimens qui animaient l'auteur quand il a
conçu le plan de son livre. Il y a une préface remarquable
par le style et par la pensée , où, en exprimant le bût de sou
ouvrage, qui n'est ni un roman ni une histoire, le jeune écri-
vain prouve, sans le savoir peut-être, que sa vocation, à lui,
est de devenir historien. Cette préface sera lue et appréciée;
elle survivra au succès d'un livre qui a paru comme ime œu-
vre de fantaisie,àlaquellerauteur, trop modeste, n'a pas voulu
attacher son nom , mais dont le public a si bien apprécié le
mérite qu'il a regretté, en accordant ses suffrages, de ne pou-
voir créer qu'une réputation anonyme. Cet accueil flatteur
sera, je l'espère, un avertisseuient pour l'auteur, dont je vou-
drais povivoir trahir le secret. Quand il reprendra la plume, ce
sera pour faire un ouvrage qui soit digne de venir à la suite
de sa préface remarquable. Or, d'Egmont n'est pas cet ou-
vrage. Comme roman, c'est une œuvre imparfaite, parce qu'il
s'agit avant tout de science historique ; comme histoire , il y
manque aussi quelque chose , parce que la science historique
ne peut se plier aux allures du roman.. D'Egmont n'est pas
un homme, mais une idée; c'est une haute intelligence, qui
plane au dessus de Bonaparte lui-même , qui le juge au
18 brumaire avec t'cxpérience de ceux qui ont vu i8t4 et
181 5. D'Egmont parle Ct se meut ; d'Egmont aime quelque
part une jeune fille ; mais qu'importe ? L'auteur s'est abusé.
Ce sont ses propres jugemens, ses idées crilicjues ; c'est son
savoir d'historien dont il a voulu faire un être qui marche ,
qui se meut, qui aime, comme si la science pouvait se per-
sonnifier ailleurs que dans le ciel ; comme si le présent, avec
ses catastrophes et ses passions impétueuses , avait pu per-
mettre à la raison de formuler ses jugemens.
D'un autre côté , celte science d'historien qui est mise en
action , qui doit jouer son rôle dans le drame , paraître en
face de Bonaparte sous une forme humaine , lui reprocher
ses faiblesses et ses erreurs , le faire rougir , le dominer
enfin , et qui cependant ne peut rien contre lui, quoiqu'elle
ait une voix pour haranguer le peuple, une épée pour con-
duire des soldats; cette science personnifiée, ce d'Egmont,
offre un mélange de force morale et de faiblesse matérielle
qui ne permet pas au lecteur de s'enthousiasmer pour le
héros mystique de cet ouvrage remarquable. L'intérêt re-
tourne vers Bonaparte, parce qu'au i8 brumaire il n'y avait
pas d'autre héros.
Si je savais que l'auteur de ce livre bornât son aritbitiun à
publier quelques volumes du même genre, je ne prendrais
pas mes critiques de si haut. Je dirais que d'Egmont est im
personnage un peu froid ; j'ajouterais qu'en revanche, des
scènes pleines de vie et de vérité raniment incessamment
l'intérêt de cet ouvrage. Ceux qui ont lu l'extrait curieux
que j'ai rappelé au commencement de cet article , croiraient
sans peine que la même main a pu tracer plus d'un tableau
pittoresque et animé. La critique alors ne serait qu'acciden-
telle. Mais je suis assuré d'avance qu'un jour le même écri-
vain se sentira capable d'une création plus importante. Alors
il comprendra pourquoi j'ai loué sa préface plus que son ou-
vrage. J'ai cru, d'ailleurs, qu'il n'y avait aucun danger à
risquer un peu de blâme dans un journal dont les lecteurs
auront présens à leur mémoire des souvenirs qui , malgré
mes critiques ct mienx que mes éloges, leur inspireront le
désir de counaîlre le livre d'où l'on a extrait les Soldats , ct
une Maison de la rue de. la Victoire. Je ne voudrais pas que
l'on donnât à mes remarques une autre interprétation , et je
ne crains pas non ))lus qu'il en soit ainsi. D'Egmont a fait
fortune, et au lieu de faire chorus avec lé public pour louer
un ouvrage rempli d'intérêt, j'ai cru devoir attirer l'atten-
tion sur une préface que, par habitude, on .se dispense de
lire , afin que le succès du livre ne fît pas oublier les belles
pages d'une introduction qui promet mieux encore.
Natalis i>e Wailly.
C^mtrtî t>t (rt ^ùxXi'HxnX'MixxXxix.
^A ^(m^ IDl l^TIâSILl.
Nous sonmies dans le vieux Paris du xii" siècle, Paris avec
ses masses énormes de pierres noircies, aux hideux souvenirs ;
son Louvre crénelé, son Pré-aux-Clercs, sa Cour des Mira -
clés, SCS rues étroites, fétides, obscures; son peuple de juifs,
bohèmes, sorciers, lépreux, voleurs, assassins; son peuple
en guenilles, et ses beaux gentilshommes cclalans d'or et de
soie; le vieux Paris hurlant, la nuit, comme un repaire, Paris
• et SOS ténèbres, ses cris : au meurtre, à l'assassin! ses prisons
fangeuses, son luxe de gibets, Montfaucon et ses squelettes,
la Grève et ses crimes, la Seine et ses cadavres.
Sur les bords du fleuve sinistre, dans l'ombre, s'élève,
comme une apparition fantastique, comme un noir fantôme
qui menace Paris, la vieille tour de Nesle, sombre, haute ,
t
L'ARTISTE.
207
mystérieuse ; le manant qui passe en bas se signe dévotement :
c'est qu'il se passe d'étranges choses dans celte tour, des
clioses de l'enfer! Souvent, la nuit, elle est etincclunte; des
ombres glissent ù travers les barreaux ^toile's. Le peuple
de Paris se dit d'un air sombre : Il y a fête ce soir à la tour
de Nejlc; et, le lendemain, la Seine charrie trois nouveaux
cadavres déjeunes hommes. On y entend les éclat* de la joie
et la dernière prière, le choc des verres, des baisers, et le cli-
quetis des poignards, les propos d'amour et le riïle des mou-
rans. Chaque pierre y suinte le plaisir et le crime; chaque
dalle est souille'e de vin et de sangj le muguet de province,
beau, brave, imprudent, y entre, le sourire sur les lèvres;
mille flambeaux l'eblouisscnt; le vin pc'tille; des femmes jeu-
nes, belles, ardentes, l'entraînent, l'enivrent de leurs ca-
resses; et puis, quand il est salure, gorge de vin et d'amour,
flambeaux s'e'teignent, syrènes disparaissent, et l'amant, en-
core chaud de baisers, se trouve face à face avec des e'gor-
geurs, un prêtre et la Seine à ses pieds; le prêtre reçoit son
ame, la Seine son cadavre, et le crieur de nuit re'pète de sa
voix monotone : Dormez, Parisiens , tout est tranquille!
Il meurt, le beau gentilhomme! car il a vu ce qu'il ne de-
vait pas voir, entendu ce qu'il ne devait pas entendre ; car
il est venu se briller à un amour de reine, car chaque nuit
une vampire couronne'e s'engraisse d'un nouvel amant. C'est
Marguerite , Marguerite de Bourgogne ! Marguerite de
France!! demi-Messaliue , demi-Frcde'gonde; elle a soif de
plaisirs et de sang; chacune de ses nuits s'écoule entre un
adultère et un a.ssassinat. Son cœur n'est point blasé, et le
fer de ses assassins à gages s'émousse ! Son cœur ! on aurait
beau le presser et h; tordre, on ne saurait en exprimer un
sentiment hiunain.
Puis, au lever de l'aurore , lasse et non saule , selon l'ex-
]>ression énergique du poète, encore humide de ses san-
glantes orgies , la royale prostituée regagne furtivement la
couche du roi de France !
Et lassata viris , ncc dùm satiatia , recessit;
0}>scuii.sc|uc gcnis turpis , fumoque laccrnx
Fœda , lupanaris tulit ad puWinar odorem.
Alors elle s'endort, la louve de Bourgogne , et son som-
meil est paisible ; car , si son lit de reine est taché de sang
et sali d'adultère , son honneur de femme est pur ! et à son
réveil son front est calme, son œil caressant , sa voix douce ;
sa bouche sourit : elle écoute avec une frivolité insoucieuse
les doux propos d'amour do son favori Gautier, Gautier
dont le frère a défrayé sa dernière nuit.
Mais tremble, Marguerite! car cette fois lu n'as pas ton
compte : la Seine, l'indiscrète! a violé ton secret ; elle a
reçu froiV corps, et n'en a rejeté que deux; le dernier est
vivant, il vit pour ta perte, il vit pour venger son ami, car
il l'a juré ! Et pourtant Marguerite a su enchaîner sa langue.
Son accusateur, Duridan, est en sa puissance; mais ce n'est
pas assez, pour la femme, de la mort de son ennemi : elle a
voulu insulter à son agonie, jouir de ses derniers momens.
Avec quelle joie inquiète elle promène sa vue sur ces chaînes
si pesantes , elle essaie ces nœuds de fer si fidèlct , elle soude
CCS masses de pierres si épaisses, qui interceptent les cris,
étouffent les révélations ! Chacun de ses sourires tue sa vic-
time ; chacune de ses paroles est un aiguillon qu'elle enfonce
lentement dans le cœur de son ennemi pour qu'il se sente
mieux mourir.
Mais Marguerite a pâli : elle s'est assise auprès de Bu-
ridan , de Buridan son ennemi juré! Malgré elle, elle dé-
tache ses liens ; elle écoute ses discours avec un effroi
toujours croissant. Est-ce donc pitié? Oh non I la louve
bourguignonc a un coeur de pierre; si elle en a, c'est que
Buridan a murmuré à son oreille d'étranges mois , des mots
de sang et de crime, des mots ([u'elle croyait ensevelis dans
la terre. Un soir, la main d'une jeune fille royale saisit le
bras d'un page qu'elle aimait; d'une main elle écarta les ri-
deaux de sou père, de l'autre elle éclairait d'une lampe la
blanche tète du vieillard endormi : Frappe, dit la jeune
fille; et le meurtrier frappa, et le lendemain la tille parricide
était couronnée ! — Eh bien , il existe une lettre de sang ,
une lettre adressée au page, où le crime est détaillé dans
toute son horreur, et signée de la main de Marguerite!
Demain le roi, son auguste époux, rentre dans Paris; de-
main cette lettre sera le premier placet qu'il recevra. Impru-
dente! s'écrie la reine, imprudente!
Voilà le seul cri de cette ame, où l'on vient de remuer lu
boue d'un parricide ! Imprudente ! entendez-vous bien ! Ce
n'est pas la conscience qui a parlé , ce n'est pas le remords
qui a crié, c'est la peur! Oh! si vou-s la voyiez alors, l'or-
gueilleuse, comme elle est basse et rampante ! comme elle
se traîne aux pieds de son captif! Où est-il, Marguerite, ce
sourire insultant? que sont-elles devenues ces paroles froi-
dement atroces, laissées à la victime pour derniers adieux?
Tu es entrée dans le cachot en souveraine , et tu en sors en
servante! Qu'exiges-tu? dit l'esclave i son complice, à son
maître. — Je veux la France. — Tu l'auras! Et ces deux
cœurs s'entendent encore ; car , au défaut d'amour , ils ont
le crime.
Le cinquième acte est le plus tragique d'un sujet émioem-
ment tragique : nous nous garderons bien d'en parler à no»
lecteurs ; il y aurait de l'égoïsme à déflorer une catastrophe
aussi terrible qu'imprévue. Disons seulement que mademoi-
selle Georges attendait depuis long-temps un HS\c comme
celui de la Messaline bourguignoue. L'auteur de Christine
lui devait bien rc remerciment ; partant quittes. C'est dans
ces physionomies largement tracées que l'on voit toute la
portée de ce magnifique talent ; car , il faut le dire franche-
ment, nous n'avons qu'elle aujourd'hui pour repré<
crmic couronné. Son œil menace avec une énerg
pelle l'œil tragique de notre Takna.
Quant à Bocage, il a été au dessus de tout i
est un acteur à part; c'est l'iicteur des artistelj
Satan dans sa figure. Je ne sais s'il prendra
pour un éloge; toujours est-il qu'il est mcphistopit
la tête aux pieds.
208
L'ARTISTE.
Succès un peu mélu4rmnatique , succès d'argent au bou-
levard .
GcsT. L.
LE CONTREBANDIER,
PIÈCE ÉPISODIQHE, DE MM. BBAZIER, CABMOUCHE ET HE COURCY.
L'aualysc. de cette pièce est simple, et ne demande que
quelques mots. A Calais, un habile contrebandier trompe la
douane , et parvient , à la faveur de différens costumes , à
faire entrer en France des menues denre'es de menue contre-
bande. Notre habile trompeur est four-à-tonr vieil émigré,
lord, douairière et groom.
Henri Monnier a successivement repre'sentc tous ces per-
«orAiages avec ce bonheur de vente' originale qu'on lui con-
naît. La vieille douairière , qui est.la contemporaine de toute
la littérature du xvin* siècle, est une figure plaisante et de
goût spirituel; Monnier l'a bien saisie, l'a bien rendue. Le
public a ri et applaudi ; que faut-il de plus aux joyeuses
facéties d'un acteur qui crayonne gaîment quelques portraits
à la scène?
^cCttfs h wa&emoiS(fffc 'S^&a.
M. Aneelot, qui fournit déjà de pièces le théâtre de la me
de Chartres, ne trouve pas sans doute le terrain assez vaste
pour une ambition comme la sienne. — Qu'est-ce, en effet,
que de faire représenter par an douze vaudevilles de sa fa-
çon ? IHui faut ses deux douzaines bien complètes , impossi-
ble de vivre à moins. . . C'est pour cela que depuis deux mois,
n'ayant pu donner,rue de Chartres, que deux de ses ouvrages,
iJ en a porté deux autres à l'administration voisine ( au
Palais-Royal) Le premier (/.a nuit d'Avant^ n'a pas
réussi; on .i donné immédiatement le second, qui a pour
titre la Créance cl' Anna , et que le public a reçu favorable-
ment, grâce surtout au talent d'une jeune débutante , made-
moiselle Ida-Ferrier, qui naguère avait puissamment contri-
bué an succès de Thércsa. Une jolie figure , de heau*yeux,
et beaucoup de larmes dans la voix... oui des larmes, cai
M. Aneelot en veut mettre partout, et il est parvenu, tou-
jours grâce à mademoiselle Ida , à faire pleurer le public du
Palais-Royal. La reprise des Deux Frères , mis eu deux ac-
tes et en vaudeville, a fourni à cette jeune personne une au-
tre occasion de déployer ses heureuses dispositions. Dor-
meuil, acteur et directeur infatigable, a joué avec beaucoup
d'intelligence le rôle difficile du capitaine. Ces deux ouvra-
ges sont joués avec beaucoup d'ensemble, et assurent à l'ad-
miuistration d'abondantes recettes.
©artitiiS,
— M. Alphonse Varney, jeune compositeur déjà connu
du public par plusieurs morceaux accueillis avec plaisir aux
concerts de l'Hùlel-de-Ville, fera exécuter dimanche pro-
chain , jour de la Pentecôte , à l'église de Saint-Méry, une
messe en musique à grand orchestre , de sa composition.
— L'Académie des Beaux - Arts vient de 4<'cerner à
M. Duret, auteur du Mercure inventant la lyre, que l'rn a
remarqué au dernier Salon, le prix, de mille francs, fondé, il
y a quelques années, par madame Leprince. Cette décision
a été prise à l'unanimité.
— Mademoiselle Mars doit partir dans quelques jours
pour Londres , où elle restera deux mois. Ce n'est qu'à son
retour que l'on donnera la première représentation de Clo-
tilde, drame attribué à deux auteurs qui comptent plusieurs
succès.
— Le i6 mai on a découvert au presbytère de Mury,
près de Berne, environ 24 antiques en bronze, eiilres autres
un Jupiter, une Vesta et une Minerve, de la hauteur d'un
pied. D'autres, d'une petite dimension, semblent représen-
ter Junon , un prêtre de Bacchus et fomone. D'autres , qui
n'ont que huit pouces de dimension , représentent des cou-
pes, des arabesques, un ours massif, divers ornemens et deux
piédestaux de dieux pénates , sur l'un desquels ou lit l'ins-
cription suivante ; Z>e(B nariœ regarure euro feroci ; et sui
l'autre : Deœ artioni licinia sabihnea.
— Les artistes reçus cette année pour concourir au grand
prix de peinture, sont MM.Foureau,01feld, Férogio, Blanc,
Flandrin, Jourdy, Guignet, Lavoine et Gibert.
Delim. — .Mademoiselle V. Dejazel , par Leoj Non..
r
L'ARTISTE.
209
%m\tx-^vi0.
PEINT PAR JOHN MARTIN.
<c Le roi Hallliazarfit un grand festin à mille des plus
grands de sa cour, .et ehacun buvait selon son âge. »
J'ai quelquefois rêvé d'assister au festin de Ualthazar;
car jamais plus terrible émotion ne dut succéder à de
plus enivrans plaisirs. Et que cherche-t-on autre chose
en ce monde que ces alternatives qui font la vie pas-
sionnée, la vie de plaisirs et de peines:* N'oubliez pas
d'ailleurs que ce festin se donnait dans Babylonc, la
capitale de l'empire des Chaldéens , la reine des cités ,
la dominatrice des nations; cette Babylone, au dire de
l'Ecriture, « qui s'enivrait sans cesse du vin d'une fu-
rieuse prostitution, » et que de mémoire d'honmic,
peuL-ètre, il ne s'était jamais donné un pareil festin
dans le palais des rois de Babylone. Vous savez aussi
que Baltliazar était pclit-fdsde Nébuchadnclzar, celui
que nous appelons Nabuchodonosor, selon la louable
habitude que nous avons de défigurer tous les noms
d'iiommes et de lieux, étrangers à la France.
Balthazar n'avait hérité de son père que ses richesses
et son outrecuidance , et non l'enseignement que Dieu
avait donné à Nabuchodonosor en le changeant en
béte, pour le punir de s'être trop complu dans son
orgueil de roi et de s'être abandonné aux voluptés
les plus grossières.
Que se passait -il dans l'esprit du roi Balthazar qui
l'engageât à choisir raille des |jlus grands de sa cour et
les convier à son festin? La Bible n'en dit mol. Daniel
le prophète , de qui nous tenons les particularités de
ce festin, après avoir chanté les louanges de Nabucho-
donosor, <jui était redevenu un prince selon le cœur
(lu Seigneur, saule, sans autre conuncnlaire, à l'avé-
iienient de Balthazar, qu'il signale en ces mots :
« Le roi Balthazar lit un grand festin à mille des
plus grands de sa cour, cl chacun buvait selon son âge.»
Etait-ce un diner de joyeux avènement, un dîner
d intronisation , le dîner du sacre royal, le dîner des
lunérailles de Nabuchodonosor, un dîner diplomati-
que; que sais-je, le plus ennuyeux et le plus conq>assé
des dîners? Mais il n'était pas besoin qu'une main di-
vine s'en vînt iraccr sur la muraille les trois mots
mystérieux ; de tout temps l'ennui et la satiété ont eu
leur condamnation écrite au cœur des convives assis
aux tables des rois. Daniel, dans son récit, ne fait
TOME III. 19' i.ivmiso.x,
d'ailleurs mention ni de cérémonial, ni d'étiquette, ni
de préséances, ni des discours prononcés, ni des toasts
portés, de rien, enfin, de ce qui fait qu'on s'ennuie
mortellement à un dîner. .le ne croirai donc pas que
le dîner de Balthazar fût un dîner politique, diploma-
tique, un dîner d'avènement, d'intronisation, de sacre
ou de funtrailles.
Ueniarquez surtout qu'il n'est pas dit que chacun
but selon son rang , mais selon son âge; ce (jui revient
à dire que chacun but autant (ju'il put porter de vin.
C'était donc une débauche, une orgie, un<- orgie
royale, une vraie débauche chaldéenne.
Or, qui nous appi;pndra ce que fut Babylone la su-
perbe, avec ses tours , ses murailles , ses portiques , ses
jardins, ses temples, ses j.alais, monumens gigantes-
ques de l'art asiatique, alors qu'il y avait encore une
Asie et un art asiatique ? — Je ne sache que le peintre
anglais qui, dans son Festin (te Dallhaiar et dans sa
Destruction de Ninive, ait rêvé une Asie comme il dut en
exister une, et une Babylone telle que nous la peignent
les livres saints , riche, resplendissante, somptueuse,
immense, inexplicable, la cité coupable , engraissée du
sang et de la chair des nations, suant la débauche et le
crime par tous les pores , et narguant le feu qui con-
suma Gomorrhe et Sod6mc , ce feu de la vengeance
qu'appelèrent sur elle, deux cents ans durant, les pro-
phètes du peuple élu.
Voyez-vous ces longues avenues d'épaisses colonnes
supportant d'énormes voûtes surbaissées, et le jeu mys-
térieux de la lumière qui contourne les piliers massifs ,
dont elle laisse une partie dans l'ombre pour mieux
éclairer de son éblouissante clarté la salle du festin où
sont assis les mille gentilshommes conviés, et les fem-
mes et les concubines du monarque chaldéen ? Là sont
les statues des dieux de la Chaldée, dieux cPor et d'ar-
gent , d'airain et de fer, de bois et de pierre , qu'ado-
raient ces insensés, et que maintenant ils célèbrent,
buvant le vin à longs traits. Oh ! comme la vue s'abîme
dans ces interminables galeries 1 et que ce palais sans
limites représente bien l'idée de l'immense domination
chaldéenne, qui s'étendait alors sur tous les peuples
connus ! Plus près de nous, voyez les richesses et l'in-
sultante splendeur ! l.a terre entière a travaillé et s'est
épuisée à l'ornemen t de la demeure d'un roi de Babylone !
La Bible, dans tout son luxe de poésie et de couleur
locale, n'a ni plus tle poésie ni plus de vérité que n'en
a l'œuvre du peintre anglais. -v
— Poésie qui ne décrit pas, vérité sans soBiaii;iiogu8 •.'\
dans la réalité, et que l'esprit seul conr^ lorsqu'îl^^ ^\
plonge dans l'espace et dans la mémoire d«k choses — '
ne sont plus.
(pu
l^i
210
L'ARTISTE.
« Le roi , continue la Bible , étant déjà plein de vin ,
commanda qu'on apportât les vases d'or et d'argent
que son père Nabuchodonosor avait emportés du tem-
ple de Jérusalem , afin que le roi bût dedans avec ses
femmes, ses concubines et les grands de sa cour. »
« On apporta donc aussitôt les vases d'or et d'argent
qui avaient été transportés du temple de Jérusalem. Et
le roi »
Parfois il prenait de singulières fantaisies à ces rois
tout puissans de l'Orient. Là, c'est un Assuérus qui,
après un festin qui s'était prolongé durant cent quatre-
vingts jours, commande à ses sept principaux eunuques,
Maumani, Bazatha, Harbona, Bag.-fiha, Ahgatha, Zethar
et Charchas, d'amener nue, devant lui, la reine Vasthi,
curieux qu'il est de montrer à ses peuples et à ses cour-
tisans l'mcomparable beauté de l'orgueilleuse reine de
Suze. Ici, c'est ce Balthazar, débauché impie, qui croit
que le vin lui sera plus savoureux s'il le boit dans les va-
ses d'or et d'argent que son père Nabuchodonosor
avait apportés du sac de Jérusalem.
Mais se borna-t-il tout d'abord à ce froid sacrilège ?
N'ctait-il donc pas d'autre plat à servir à h sensualité
babylonienne ?
Les prophètes, on le sait, sont gens elliptiques de
leur nature. Daniel, plus concis encore que les autres,
est allé au plus pressé, à l'abomination de la désolation,
à la profanation des vases saints. Qu'était-ce, au prix
de celle-ci , que les autres abominations qu'avaient
à endurer, de leurs vainqueurs, les Juifs captifs à Ba-
bylone?
— Aussi bien , le monarque chaldéen n'a-t-il pas
comblé tout d'nn coup le vase d'iniquité?
Destinées à lutter de beauté et de voluptueuses ca-
resses avec les filles de la terre de Chaldée, femmes ou
concubines du roi Balthazar, à réveiller, aux sens des
conviés, les feux déjà épuisés que le vin et les royales
esclaves étaient impuissans à raviver, de jeunes cap-
tives de la Terre-Sainte ont été conduites en la salle du
festin par les eunuques, ministres des plaisirs secrets
du palais; — troupeau éperdu et tremblant qu'ils chas-
sent pêle-mêle devant eux. A un signe du roi, et mal-
gré qu'elles en aient, les impassibles eunuques com-
mencent à les dépouiller de leurs vctemens. Peu à peu
ont été enlevés les tissus d'un lin plus blanc que la
neige, et les turbans déroulés laissent retomber sur de
blanches épaules de longs cheveux noirs ondoyans c|ui
couvrent ces jeunes filles comme d'un vêtement nou-
veau. Pudiques dans leur nudité , elles cherchent en
vain à se voiler l'une de l'autre contre la prostitution
de ces mille regards qui les poursuivent, lorsque le roi
Balthazar, étendu sur sa couche moelleuse, et deman-
dant des organes nouveaux à une volonté ijiaséc, a dit,
ainsi que le disaient dans leur sanglante ironie ceux de
Babvlone aux Juifs captifs : « Dansez-nous des danses de
votre Judée , chantez-nous de vos cantiques de Sipn! »
« Et comment chanterais-je un cantique de Sion?
s'écrie le roi-prophète dans son immortel cantique.
« Comment chanterons-nous un cantique du Sei-
gnenr dans une terre étrangère ?
« Si je t'oublie , ô Jérusalem ! qae ma main droite
soit mise en oubli ;
n Que ma langue soit attachée à mon gosier , si je
ne me souviens pas de toi ;
« Si je ne me propose pas Jérusalem comme le prin-
cipal sujet de ma joie. »
Mais les voix pieuses des captives de Jérusalem n'ont
pas su désobéir à un commandement auquel la mort
seule désobéit. Elles ont entonné le saint concert qui
ébranlera les voûtes du palais sacrilège. Les danses ont
commencé; chastes danses , qui dans leurs contours
voluptueux accusent , à l'éclat des milliers de flam-
beaux, des beautés que les ténèbres mêmes de, la nuit
devaient ignorer. Les statues des dieux d'or et d'ar-
gent, d'airain et de fer, de bois et de pierre, ébranlées
sur leurs bases , s'en seraient écroulées avec fracas si ,
dans leur chute , elles n'eussent écrasé les vierges du
Seigneur.
Quelle plume osera ensuite retracer les scènes qui
prirent j)lace sous les voûtes de marbre , près des lam-
bris resplendissans d'or et d'argent , au pied des sta-
tues de Bel, dans l'ombre des épais piliers, sur les
couches de soie et de pourpre, alors que l'ivresse de la
débauche, excitée par des appétits nouveaux, se fut
réveillée plus furieuse, plus emportée qu'elle n'avait
jamais été; alors que les femmes royales, les filles de
Babylone au sang brûlé , unissant leurs fougueuses dis-
solutions aux chastes enivremens des filles de Jérusa-
lem que commençaient de subjuguer les vapeurs du
vin et la fumée des parfums , se furent confondues
avec les mille courtisans de Balthazar dans une danse
tourbillonnante , qui ne se vit que cette fois-là sur la
terre, et que tous et toutes, et le roi plus que tous,
eurent bu à la coupe de cette immense prostitution'.'
Fière dans ses images , somptueuse dans sa couleur,
pudiqufe dans son impudicité , la langue hébraïque,
elle seule, eût pu redire les scènes inouies du festin
de Balthazar; mais nos langues de l'Occident diront-
elles ce que ne saurait même enfanter une imagination
occidentale?
Or, ce que Nabuchodonosor, au temps de son or-
gueil et de ses dévastations impies , n'eût pas fait , son
L'ARTISTE.
211
nis Ballha/ar le voulut faire, parce qu'il cluit écrit que
la main de Dieu, du Dieu des Juifs, s'appesantirait
une seconde fois sur la maison royale de Cliuldée. Ce
n'était pas assez, ]juur lui d'avoir souillé les vierges du
Seigneur, d'avoir mêlé un sang réprouvé au sang du
peuple choisi ; l'impiété devait monter plus haut, et
n'avoir plus mt^mc pour excuse ces effroyahles convoi-
tises que semble légitimer l'emportement du plaisir.
Les vases d'or et d'argent du temple de Jérusalem
ont été apportés sur les tables royales, afin que lui,
Balthazar, ses femmes, ses concubines, ses mille cour-
tisans, bussent dans les vases du sacrifice ordonné par
le Saint des snints. Les coupes sacrées ont été rem-
plies.
Bois donc, roi IJalthazar, bois à ta mort, à la des-
truction du ])uissaiit empire des Chaldéens!
« Au même moment, dit l'Ecriture , on vit paraître
des doigts et conuue la main d'un homme qui écrivait,
près du chandelier, sur la muraille de la salle du roi ;
et le roi voyait le mouvement des doigts de la main
qui écrivait. •
Ici , le peintre va s'élever à la hauteur du prodige,
car il n'est plus de paroles pour nous qui peignent le
prodige qui s'accomplira. — Tout a change de face.
Une sombre vapeur s'est répandue dans l'inmiensité des
■voûtes, qu'elle emplit peu à peu. Agitées de l'invisible
présence du Dieu du ciel et delà terre, les statues des
l'aux dieux semblent prêtes à témoigner elles-mêmes
de leur néant devant leurs stupides adorateurs. 11 sem-
ble aussi que la voix n'ait plus d'écho sous ces voûtes
naguère si retentissantes, que toute forme sensible ait
disparu, que toute couleur soit effacée. Une indéfinis-
sable horreur s'est appesantie sur les choses et sur les
cœurs (les hommes. Que sont devenus les danses, et les
chants, et les folles joies, auxquels tout à l'heure ils se
livraient':' Où ont-elles fui ces filles juives, et toutes
ces femmes, et ces belles esclaves? llien ne se montre
plus, — rien que d'épaisses ténèbres et la main lumi-
neuse traçant les caractères mystérieux que nulle
main humaine n'a tracés, que nulle langue humaine n'a
encore prononcés.
HaitliMzar est là, seul à seul, avec sa vision, comme
Macbeth avec l'ombre de llauquo au chàtciu d'Inver-
uess.
« Alors, dit la Bible, le visage du roi changea, son
esprit fut saisi d'un grand trouble, ses reins se re-
lâchèrent, et dans son tremblement ses genoux se cho-
quaient l'un l'autre. »
Mais pourquoi les trois mots inctfubles ont-ils été
livrés SX la mémoire des hommes?
Il est des mots qui ne se prononvcnl jamais , qui ne
se répètent jamais.
Ces mots étaient entre Dieu et Ballhazar.
Pourquoi donc ont-ils été livrés ii la mémoire
des hommes ? et d'où vient que nous pourrions
transcrire ici ce qui eut besoin d'une main divine pour
être écrit, de la bouche d'un prophète pour être tra-
duit?
Car Daniel seul, le chef des mages, des enchanteurs,
des augures et des devins, et qui, nonobstant ces hau-
tes fonctions qu'il remplissait à la cour de Babylone,
était demeuré le prophète du Seigneur, Daniel seul
put lire et expliquer au roi Balthazar les trois moU...
Et voici comme il parla au roi Balthazar, qui l'avait
mandé devant lui :
« Le Dieu Très-Haut, ô roi I donna à Nabuchodono-
sor, votre père, le royaume, la grandeu/, la gloire et
l'honneur.
« Et à cause de cette grande puissance que Dieu lui
avait donnée, tous les peuples et toutes les nations, de
quelque langue qu'ils fussent , le respectaient et trem-
blaient devant lui. Il faisait mourir ceux qu'il voulait,
il détruisait ceux qu'il lui plaisait, il élevait ou il abais-
sait les uns ou les autres, selon sa volonté.
« Mais après que son cœur se fut élevé, et que son
esprit se fut affermi dans son orgueil , il fut chassé du
trône, il perdit son royaume, et sa gloire lui fut ôtée.
« Et vous, Balthazar, qui êtes son fils, vous-même
n'avez point humilié votre cœur, quoique vous sussiez
toutes ces choses. »
Ces prophètes d'autrefois étaient de rudes ensei-
gneurs de rois. Je n'ai vu nulle part la cause du peuple,
la défense du pauvre et du faible plus chaudement pri-
ses, les crimes du riche et du puissant , plus arrogun-
ment condamnés.
Daniel dit encore : Voici ce qui est écrit :
« Dieu a compté les jours de votre règne, et il en a
marqué l'accomplissement.
« Vous avez été pesé dans la balance , et on tous a
trouvé trop léger.
« Votre royaume a été divisé, et il a été doiuié aux
Mèdes et aux Perses. »
Et c'est ce que signifiait la sentence divine.
Alors Daniel le prophète fut vêtu de pourpre par
l'onlre du roi ; on lui mit au cou un collier d'or,
et on fit publier qu'il aurait la puissance dans le
royaume, comme en étant la troisième personne; car
le roi Balthazar avait juré sa |^>arole royale que celui de
ses devins (jui expliquerait les trois mots serait vêtu
de pourpre, qu'il porterait au cou un collier d'or , et
qu'il deviendrait la troisième personne du royaume.
212
L'ARTISTE.
Balthazar tint sa parole à Daniel. Dieu tint aussi pa-
role au roi Balthazar.
« Cette même nuit, dit l'Ecriture, Balthazar, roi
lies Chaldéens, fut tué.
« Darius, le Mède , lui succéda au royaume, étant
âgé de soixante-deux ans. »
Raolin.
îtittimture.
Qtntt.
Je courais au bonheur sur la roule du crime.
Gilbert.
UN RETOUR.
Deux ans après, à deux lieues de Paris, sur la route
d'Italie, une chaise de poste versa devant une jolie
maison de campagne, qui de côté regardait la route.
Un seul voyageur se trouvait dans la voiture ; on s'em-
pressa de lui donner des soins. 11 n'était pas blessé, et
se rendit à grand'peine à l'invitation qu'on lui Gt
d'entrer en attendant qu'on eût raccommodé l'es-
sieu.
C'était un homme jeune encore, et sa figure pâle
semblait flétrie plutôt par le chagrin que par les an-
nées ; son costume simple, mais distingué, annonçait
un homme riche. 11 était sombre, et paraissait livré à
une mélancolie habituelle, non ce spleen dont les An-
glais ne peuvent définir la cause tout en l'éprouvant;
il avait comme un cancer au cœur, comme une plaie
inséparable. On sentait que cet étranger avait eu à
soutenir bien des combats intérieurs , et à se faire un
visage. riant pour ses amis...
Une jeune femme vint à sa rencontre , portant un
enfant dans ses bras.
— Grand dieu ! s'écria le voyageur.
La dame pâlit et chancela. Son enfant, effrayé, se
Unit à pleurer. Elle s'assit, et le berça...
Vous, Laurence !... dit le jeune homme.
— Oh! Lucien, Lucien! dit celle-ci... quel bon-
heur. . . Non, car vous me méprisez, moi , pauvre fille,
qui ai cédé à vos désirs. — Ne pleure pa-s, mon eiifaut. . .
c'est ton père.
— Eh quoi?...
— Oui — oui, mon ami voilà votre fils. Uegar-
dez, ce sont vos traits...- Mais embrassez-le donc... que
j'aie cette joie au moins.
Lucien parut bouleversé: le passé, le pressent, étaieat
devant s(!S yeux; il comparait, se souvenait, trem-
blait... car il désirait tant la trouver innocente !... —
11 s'est fié à de faux amis , à une sœur dont la conduite
lui a depuis semljlé équivoque, à des rapports chargés,
à des lettres anonymes... — Si lui seul était coupable...
s'il s'était montré ingrat envers celle qui lui avait tout
sacrifié, son repos et son honneur..; et il a quitté brus-
quement Laurence, comme un lâche... il l'a laissée vis-
à-vis d'une mère irritée et inclémente... — Oh! tout
cela revient à sa pensée... 11 tressaille;; c'est de joie ,
c'est de l'espoir qu'il a de retrouver sa Laurence telle
qu'autrefois. Il regarde l'enfant, qui lui sourit, la mère
qui respire à peine; et, saisissant son fils, il l'embrasse
avec ardeur en s'écriant : Mon Lucien !
— Tu as raison, dit Laurence ; je l'ai nommé ainsi.
L'enfant, joyeux et rosé, balbutie : Papa... papa...
en tendant ses petits bras. Lucien l'embrasse encore...
puis il s'accuse , se plaint de l'absence , du monde , des
infâmes qui se sont. hâtés de détruire son bonheur. 11
demande : Tu m'aimais donc toujours?
— Si je t'aimais!., aurais-je pu en aimer un autre
avant ou après toi! et lu m'accusais, ingrat... C'était
à moi seule qu'il fallait demander compte de ma ten-
dresse, et non à des étrangers. — Lucien, il a été bien
brisé, mon cœur, lorsque Jcnny est venue toute rayon-
nante m'annonccr ton départ... Sa pensée a tant île
replis!.. N'importe, je lui pardonne... Te voilà! j'ou-
blierai tout pour ne plus songer qu'à toi, qu'à ton
amour.. . car tu me le rends , n'est-ce pas ?
— Oui... et toi?
— Oh ! Lucien , je ne t'ai jamais effacé de mon
souvenir; je n'accusais que le monde. Va, je suis tou-
jours près de toi...
— Chère Laurence! deux ans passés dans les regrets!.
Oh ! . . . quels tourmens j'ai soufferts. . .
— Tu t'éloignais... au moins j'avais une consolation,
moi. Cet enfant... — le tien — le nôtre , c'était mon
confident... Je lui disais sans cesse : Ton père revien-
dra; tu le verras un jour — Je ne me trompais pas —
te voilà.
Le postillon envoya prévenir le voyageur que sa
voiture était réparée... Lucien regarda Laurence, qui
fit un signe de tète négatif. Il dit aussitôt : C'est inutile,
qu'on dételle ; je ne partirai pas.
L'ARTISTE.
îA
I
Seul avec Laurence : Eh quoi ! demanda-t-il , seriez-
vous maîtresse de cette maison ?
— Oui ; ma mère est morte il y a dix mois , et je
suis venue me fixer à la campagne... Je hais tant ce
Paris ! . . .
— Et moi, donc ! . . . — Madame de Cénis est morte?. .
— Jenny avait à dessein répandu partout notre se-
cret ; ma mère, remplie de préjugés, n'a pas su résister
aux traits envenimés de ce monde, où les plus coupa-
bles crient toujours le plus haut contre les autres...
— Ma Laurence, permets-moi de te rendre vite la
considération dont tu es si digne...
— Lucien, c'est ton estime que je veux... être hon-
nête à tes yeux me suffît... hors ton mépris , je sup-
porterais tout. Je ne veux pas te raconter ce que j'ai
eu à souffrir, les mots détournés qui venaient me frois-
ser, les railleries, les dédains de mes compagnes. Sou-
vent j'ai envié à Jenny la laideur dont elle se plaignait
tant... mais en y réfléchissant, je savais me raidir con-
tre ces tourmens inévitables ; c'est ton aljandon ^li ,
seul, a pu m'abattre et me rendre si pâle... Vois, je
suis à peine reconnaisspble.
— Tu es belle!., tu es belle comme les anges... avec
ton enfant tu as l'air d'une madone. — Laurence, con-
fions-nous en l'avenir; nous nous aimons : cela doit du-
rer, parce que le ciel nous avait jetés dans la vie pour
être réunis un jour. Cet enfant grandira au milieu de
nous, couvert de nos baisers. — Adieu au monde. De
la retraite, peu d'amis, le tête-à-tête, et surtout l'oubli
du passé. J'ai besoin que tu oublies...
— Oh ! Lucien , si jamais j'y songe a ce passé, ce ne
sera que pour te remercier davantage de mon bonheui-
présent.
IX.
RKVE d'amour.
Jenny, après avoir hérité de la meilleure partie des
l)ieus de sa mère, était restée à Paris, où elle vivait
sans luxe et sans éclat. Ayant dans la maison de sa
sœur un domestique affidé, qui, à prix d'or, l'instrui-
sait de tout, elle sut bien vite , par cet homme, que
M. Jennemers était revenu , qu'il allait épouser Lau-
rence, que tous deux s'aimaient plus que jamais...
Oh! si on l'e&l vue froisser et mettre en pièces la let-
tre qui lui annonçait une pareille nouvelle ! Ses yeux
sortaient de leurs orbites , ses dents claquaient ; elle
tournait dans sa chambre sans but, sans idées... Le dé-
pit, la jalousie, l'accablaient comme d'un poids de
ploml)...
Il lui vint une visite ; elle causa avec abandon , se
mit au piano, et sut prendre un visage tranquille; mais
l'agitation fermentait toujours dans son cœur, et c'é-
tait comme un volcan qui a des fleurs sur la lêic et des
flammes aux pieds. On eût dit qu'elle ne souiTrait pas,
tant elle se contraignait.
Restée seule , Jenny passa dans sa chambre à cou-
cher, se mit à son secrétaire , et écrivit long-temps ,
bien long-temps...
Le lendemain matin, sa femme de chambre, en en-
trant, la vit assise et endormie dans un fauteuil : le lit
n'était pas foulé. Elle avait devant elle des papiers
épars ; sa main droite tenait encore une plume. — Ij«
domestique s'approcha et lut ; Mon lestarnent.
« Je lègue toute ma fortune aux hospices de Paris.
n Quant il... »
Jenny dormait d'un sommeil agité; elle se mil à sou-
rire, et parut étreindrc quelqu'un dans ses bras;8a bou-
che eut l'air d'appeler un baiser. . . Elle cria tout à coup :
« Je t'aimais pourtant. . . — Oh] oui. — Bien : de cette
manière il sera a moi... — Non! non! l'échafaud.. Ah!»
La femme de chambre sortit épouvantée.
M IT DE SANG.
Lucien et Laurence ne se marièrent pas splendide-
ment ; ils étaient 1^ de la ^'aine pompe et de la repré-
sentation : quelques personnes seulement furent té-
moins de leur bonheur. Jenny, invitée des premières,
ne manqua point de venir, et parut saisir trette occasion
pour se réconcilier avec sa sœm*. La bonne Laurence
l'embrassa sans arrière-pensée, et lui pardonna tout.
— Jenny n'oubliait rien.
Au bal elle se retira de bonne heure. On n'insista
pas pour la retenir... En effet, quel plaisir pouvait-
elle y goûter, obligée de se laisser oublier le plus pos-
sible?
A une heure du matin Laurence s'éclipsa. Sa femme
de chambre la mit au lit et sortit après. Quant à Lu-
cien , il fallait qu'il restât encore quelques instans au
bal... Combien il était impatient de quitter ce salon à
grandes toilettes, à galopades et à lustres , pour se re-
trouver dans la chambre de sa femme , seul avec elle! . .
Laurence lui appartenait donc enfin! il iT " .•■
entrer chez elle en coupable... Oh ! si l'on i t''^
la douceur, de cette légitime possession. 1 H lu . x^
plongerait point dans des intrigues hontinscs ot du^n^
données; l'on n'irait p.is voler à un outre sa femmi. ,
et à une jeune fille son honneur ! Ces licBS sacr?»X/^
contractés devant Dieu pour la vie, sont beàtix\ tî^-^
devraient être respecta de totis.
C'étaient aussi des idées de bonheur qui occupaient
L'ARTISTE.
Laurence : sa bouche fine souriait de plaisir ; appuyée
sur le coude , elle songeait à son Lucien, à leur enfant ;
— car elle le mettait de moitié dans ses rêves , — bé-
nissant le ciel, qui lui avait enfin renvoyé son ami, son
compagnon... Ce n'était pas cette pudeur de jeune
vierge qui ne sait ce qui va lui arriver, et tremble au
bruit des pas de son épouîP: elle n'avait pas de
crainte vague, de larmes au bord des paupières; elle
se savait aimée , et attendait Lucien avec calme d'esprit
et délices d'imagination.
Tout à coup elle sentit son drap fortement tiré , et
avant qu'elle eût pu dire un mot, une figure grima-
çante se dressa devant elle du fond de l'alcôve... A la
faible lueur de la lampe elle reconnut Jenny. — Jenny
était là , effrayante à voir, pâle et menaçante , regar-
dant fixement sa sœur, et disant : Prie Dieu... voici
l'instant...
— Ciel! s'écria Laurence, d'où viens-tu? pourquoi
es-tu là?... que me veux-tu avec tes yeux inités?...
— Ce que je veux ?. . , Ta place !
— Comment? tu railles, Jenny!...
— Non... j'aime Lucien.
— Misérable! songe à tes devoirs...
— A rien. . . car je te perdrai pour ce monde , et me
perdrai , moi , pour l'éternité !
— Elle délire... Quelqu'un ! quelqu'un!
— Silence I
Jenny découvrit alors un poignard effilé qu'elle ca-
chait sous son schall...
— Oh ! voudrais-tu me tuer , ma sœur , ma bonne
sœur?... Grâce!...
— Point de grâce... Je ne suis plus bonne, Lau-
rence, et c'est votre faute. Je n'étais pas votre sœur,
j'étais Jenny la laide. Vos mépris ont endurci mon
cœur. ..Point de grâce; l'homme que j'aime t'a aimée.
— Au secours!... Oh! mon Dieu... on ne m'en-
tend pas. . . Je suis ta sœur. . . ta sœur qui t'aime , éle-
vée avec toi... je t'aime; grâce, Jenny... tu es une
femme , et tu me comprends... Oh ! j'ai peur de mou-
rir. . . j'étais si heureuse !
— C'est pour cela que je te tue.
— Pitié , si tu as jamais souffert !.. — Je souffre
tant!...
— Moins que moi... Priez donc!...
— O mon enfant... Lucien...
— Lucien! Ce mot te condamne.
Alors Jenny, tirant Laurence dans la ruelle , lui
perça la poitrine, et laissa le cadavre à terre, noyé dans
son sang, qui coulait en abondance.
Elle s'essuya les mains avec un sentiment d'horreur,
brûla quelques gouttes de parfum , se déshabilla vite ,
se mit dans le lit à la place qu'occupait sa sœur, et
éteignit la lampe en disant : Je serai damnée.... mais
j'aurai connu le bonheur dans les bras de Lucien ! . . .
— Presque aussitôt celui-ci entra.
Il regarda dans le lit , et , voyant celle qui y était
couchée lui tourner le dos , il pensa qu'elle s'était as-
soupie... Bientôt il fut à côté d'elle... Plus de lumiè-
res... Deux ans de cruelle absence, et ensuite ce dé-
nouement inespéré... Tous ses sens étaient enivrés...
Cependant il s'aperçut d'un changement dans la
taille ; il remarqua aussi qu'elle ne parlait que peu et à
voix basse ; que ce n'était plus ce doux langage, ce
charme de pensées, cet enfantillage d'expressions... 11
allait lui témoigner sa surprise quand un gémissement,
parti de la ruelle, vint frapper son oreille. Il se dresse
à son séant... Que signifie ce bruit? C'est une voix
humaine, un accent de souffrance... Les gémissemens
s'élèvent de nouveau, plus distincts encore... — Quel
mystère affreux ! dit Lucien.
Jenny effrayée lui cria vivement: Oh ne crois pas...
Lucien bondit hors de son lit. — Ce n'était plus la
même voix !
Il tira précipitamment les rideaux de la fenêtre , ut
vit , à la clarté de la lune , une femme hideuse , sem-
blable à ces bizarres figures de pierre qui effraient les
enfans sous les portails des cathédrales... Elle se rha-
billait à la hâte. — Il reconnut Jenny, et demeura
stupéfait...
Au même instant une autre femme parut au fond du
lit, se levant , se soutenant avec peine, blanche, les lè-
vres violettes ; les ombres de la mort couvraient ses
yeux ; le sang ruisselait le long de son corps... Par un
mouvement nerveux elle s'accrocha au lit et s'y retint. . .
car elle allait retomber épuisée...
Lucien courut à elle, désespéré, hagard, anéanti...
Il la coucha sur ce lit où elle avait rêvé le bonheur et
trouvé la mort...
Il cherche à étancher son sang ; il suce les plaies ;
il inonde de ses larmes ce visage si beau quelques
momens avant, ces yeux que la douleur a fermés,
et qui se rouvrent sur lui comme pour le remer-
cier. Lucien n'est plus lui ; il saisit son épée et cher-
che Jenny. La porte est ouverte : la meurtrière a
pris la fuite. . . Il appelle , on accourt; car ses cris déses-
pérés ont couvert le bruit de l'orchestre. Mille secours
sont prodigués à Laurence , mais eUp sent que tout est
inutile, se penche vers Lucien , à qui elle demande un
dernier baiser, et, lui montrant leur enfant endormi,
expire résignée.
D'abord on put croire que le même coup avait
frappé Lucien. Etendu sur le froid cadavre, aussi froid
L'ARTISTE.
2(5
lui-même, il ne remuait plus; son pouls élail insensible;
SCS yeux fermés semblaient ne devoir plus se rouvrir:
seulement il sortait de sa poitrine comme un râle, comme
un grondement sourd et rauquc. Ensuite il se redressa,
et, terrible, chercha l'assassin dans la foule. Ne rencon-
trant que des amis, ne voyant que des visages conster-
nes, il se prit à pleurer, comme l'enfant qui est aban-
donné, comme l'orphelin qui n'a plus d'autre espérance
qu'une bière de trois pieds. Après il se meurtrit le
front et la poitrine. — Il parut alors se souvenir, et
^dit : Messieurs, suivez-moi... L'assassin est cette bossue
jffreuse, ce monstre de corps et d'ame, cette .Icnny...
.le la trouverai !
Et il agitait en l'air son épée, qu'on lui arracha. Sans
y prendre garde seulement , Lucien sortit de la cham-
bre, suivi de ses amis, qui craignaient de sa part un acte
dé désespoir, un suicide.... 11 parcourut toute la mai-
son, s'écriant : .le ne la trouverai donc pas, l'infùmc !
— Enfin, on parvient à un grenier... Lucien espère...
là, oui, là.... — 11 pousse la porte et entre... Une masse
vient le frapper au visage ; il la saisit violemment , et
sent de la résistance. . . On accourt, — et l'on voit Jenny
pendue à une solive transversale... Son cou est alongé,
ses yeux sont fixes, ses membres crispés...
— Ah ! s'écria Lucien, l'infâme s'est fait justice ! . ..
Le lendemain, les deux sœurs furent enterrées; l'une
dans le cimetière du village, l'autre en dehors, — comme
les criminels. L'une a un tombeau simple, toujours en-
touré de fleurs, et près duquel viennent souvent prier
un vieux monsieur, au visage triste , et son fils, jeune
homme au doux maintien , au regard modeste, que son
père appelle Lucien....
L'autre sœur n'a sur son corps qu'une croix de bois
avec des larmes et la date de sa mort.... ^
Et quand une bonne paysanne passe par là avec sa
fille, elle se signe, et dit à l'enfant : Prends garde à toi ,
sois douce et patiente, sinon tu ferais de grands péchés,
et tu serais enterrée à la porte du cimetière , comme
•lenny la laide.
Alfred Desessarts.
Il était une fois, il y a bien des siècles, un roi maure ,
nomme Al)cn Habuz , (|ui régnait sur le royaume de Gre-
nade. C'était un conquérant retiré des affaires, c'est-à-dire
c|u après avoir, dans son jenne temps, mené une vie d'iiosli-
lilcs et do déprédations continuelles , maintenant qu'il deve-
nait vieux et faible, il n'aspirait qu'à rester en paix avec
tout le monde, à mettre »cs laurier» à l'abri, à jouir en r«-
pos des domaines qu'd avait enlevés à se» voisins.
Il advint cependant que ce monarque , «i raisonnable et *i
pacifique, eut à combattre déjeunes rivaux dans tonte l'ar-
deur de leur passion pour la gloire et les combats , et très
décidés à lui demander compte de ce qn'il avait arraché à
leurs pères. Certaines parties éloignée» de son territoire ;
qui, dans les jours de sa vigueur première, n'osaient bron-
cher sou» sa main de fer, s'avisèrent, maintenant qu'il aspi-
rait au repos, de se révolter, et menacèrent même d'envahir
.sa capitale. Ainsi attaqué au dedans et au dehors, le malhen-
rcux Aben Ilabuz vivait au milieu de» montagnes qui en-
tourent Grenade dans des alarmes perpétuelles, ne sachant
de quel côté commenceraient les hostilités.
Ce fut en vain qu'il bâtit des tours d'observation sur les
montagnes , et qu'il fit garder tous le» passages par des
troupes stationnaircs , qui avaient ordre d'annoncer l'ap-
proche des ennemis par des feux la nuit, et par de la fumée
le jour. Il avait affaire à des gen» plus actifs et plus alertes
que lui, qui, malgré toutes ses précautions, trouvaient
toujours moyen de pénéfter sur ses terre» par quelque
défilé, les r.iyageaient, et emmenaient avec eux beaucoup de
prisonniers. Fut-il jamais conquérant paisible et retiré plus
tourmenté que le pauvre Aben Ilabuz ?
Tandis qu'il vivait ainsi barrasse par toutes les tribulations
auxquelles il était en butte , un vieux médecin arabe vint à
sa cou% Une grande barbe lui descendaitjusqu'à la ceinture,
et il avait toutes les marques d'une extrême vieillesse; ce
qui n'empêchait pas qu'il n'eût fait le voyage d'Egypte ,i
pied, avec la seule .lide d'un bàtun sur lequel étaient graves
des caractères hiéroglyphiques. Sa renommée l'avait pré-
cédé. Il se nommait Ibrahim Ebcn Abou Agib ; et l'on disait
qu'il était né du temps de Mahomet , et que son père, Abou
Agib , ovailjété le dernier des compagnons de ce prophète.
Dans sa première jeunesse , Ebcn Abon Agib , dont noii.<
parlons *ici , avait suivi l'armée victoriense d'Amrou e»
Egypte , et s'était fixé pendant plusieurs années en ce pays
pour étudier les sciences abstraites, particulièrement la ma-
gie, avec les prêtres égyptiens.
On disait encore qu'il avait trouvé le secret de prolonger
la vie , au moyen duquel il avait déjà atteint plus de deux
siècles. Malheureusement il ('tait di'jà fort âgé quand il de'-
couvril ce secret, et ne put perpétuer que se» ridc< et *n<
cheveux gris.
Cet étonnant vieilliird fut honorablement accueilli par le
roi , qui, de même que la plupart des vieux monarques, com-
mençait à prendre un goût décidé pour les médecins et les
astrologues. Il voulut loger celui-ci dans son palais; mais
l'astrologue préféra une caverne sur la colline au dessus de
Grenade, et précisément la même snr laquelle on érigea de-
puis l'Alhambra. Il fit élargir cette caverne, et en fit une
vaste .salle. Une ouverture circulaire pratiquée dans le som-
met, et communiquant avec l'extérieur, permettait de voir,
comme du fond d'un puits, les étoiles en plein midi. Lm
murs de cette salle étaient couvert» d'hiéroglyphes ég^p-
!t6
L'ARTISTE.
tiens, de signes cabaltSliques et de figures des constellations
(;t des c'toiles. Des instrunieus fabriquc's sous la direction du
sage pur les ouvriers les plus intelligens de Gcenade , rem-
plissaient la caverne; mais ces instrumens avaieot des qua-
lités occultes que le seul Ibrahim connaissait.
En peu de temps, il devint le conseiller intime du roi ,
qui ne faisait rien sans le consulter. Âbcn Habuz se plaignait
uue fois amèrement à son confident de l'injustice de ses voi-
sins et de la vigilance continuelle qu'il e'tait forcé d'observer
poui' se garantir de leurs invasions. Quand il eut achevé ses
doléances, l'astrologue le regarda quelques instans en si-
lence , et lui répondit ensuite à peu piès«en ces termes :
" Apprends, ô roi! que lorsque j'étais en Egypte je vis une
grande merveille , l'ouvrage d'une princesse païenne des
temps passés. Sur une montagne qui domine une ville con-
sidérable, et plonge sur la grande vallée du Nil, on^voyait
la figure d'un bélier, sur lequel était un coq, l'un et l'autre
en airain et tournant sur un pivot. Toutes les fois que Je
pays était menacé d'une invasion , le bélier se tournait du
côté por lequel arrivait l'ennemi , et le coq chantait , ce qui
avertissait les habitans de la ville qu'ils étaient en danger et
leur indiquait le point vers lequel devait se diriger leur dé-
fense. »
« Dieu est grand ! » s'écria le pacifique Aben Habuz.
» Quel trésor serait pour moi un bélier semblable, qui au-
rait l'œil sans cesse fixé sur ces montagnes qui m'environ-
nent , et un coq qui m'avertirait en cas de dange^! Allah
Akbar ! combien je dormirais plus tranquille que je ne le
fais à présent dans mon palais , si de telles sentinelles veil-
laient sur son sommet! •
L'astrologue laissa passer les premiers transports du roi ,
et continua ainsi : .
« Après que le victorieux Anirou (puisse-t-il reposer en
paix! ) eut achevé la conquête de l'Egypte, je demeurai
parmi les anciens prêtres de ce royaume, avec levjuels j'é-
tudiais les rites et cérémonies de leur idolâtrie, cherchant
surtout à me rendre maître des connaissances occultes pour
lesquelles ils sont si renommés. Un jour que je causais ayec
un vieux prêtre , assis l'un et l'autre sur les bords du Nil ,
il me montra du doigt les puissantes pyramides. qui s'éle-
vaient comme dos montagnes au dessus du désert. » Tout
ce que je puis l'enseigner, » dit-il, « n'est rien en compa-
raison des connaissances que renferment ces masses gigan-
tesques. Dans le centre de la pyramide du milieu , une
chambre sépulcrale contient la momie du grand-jirètre qui
aida à bâtir cet énorme édifice ; avec ce prêtre est enseveli
un livre merveilleux où se trouvent tous les secrets de l'art
magique. Ce livre, qui avait été donne à Adam avant sa
chute , passa de père en fils au sage roi Salomon , et lui fut
d'une grande utilité pour la construction du temple de Jéru-
salem. Comment il arriva ensuite à l'architecte des pyra-
mides, celui pour lequel rien n'est caché pourrait seul le
dire. »
Dès que j'eus entendu ces paroles du prêtre cgyptieri ,
mon cœur brûla du désir de posséder le livre. Je pouvais
disposer d'une partie de l'armée victorieuse à laquelle je
joignis un certain nombre d'Egyptiens, et j'entrepris, avec
le secours de leurs bras , de percer la masse solide de la
pyramide. Après de longs travaux , je parvins à découvrir
un des passages secrets de l'intérieur de l'édifice , je le sui-
vis, et rampant à travers un labyrinthe effrayant et sombre,
je pénétrai à la chambre sépulcrale du centre , celle-là même
où la momie du grand-prêtre reposait depuis des siècles. Je
brisai son enveloppe extérieure , et déroulant les bandages
qui serraient le corps, je trouvai enfin le précieux volume.
Je le saisis d'une main tremblante et me hâtai de sortir de
la pyramide, laissant la momie du grand-prêtre attendre le
grond jour du jugement dans le silence et l'obscurité de son
sépulcre. ■>
« Fils d'Abou Agib, » s'écria Aben Habuz , « tu es un grand
voyageur, tu as vu de merveilleuses choses; mais que m'im-
porte à moi le secret de la pvramide et le livre de sciencWu
sage Salomon? »
" Je vais te lejd'rç» " roi. Par l'étude constante de ce livre,
je me suis instruit dans tous les secrets de la magie , et je
puis commander aux génies de m'aider dans l'exécution de
mes plans. Le mystère du talisman de Burse m'est connu, tl
je puis en faire un semblable , et même lui donner encort-
plus de force. ■>
« 0 sage fils d'Abou Agib, » dit Aben Habuz, ravi de
joie, « un talisman semblable vaut mieux que mes sentinelles
sur la frontière et mes tours d'observation dans la montagne.
Donne-moi cette bienheureuse sauve-garde, et'dispose des
richesses de mon trésor. »
L'astrologue se mit à l'ouvrage sur-le-champ pour satis-
faire aux vœux du monarque. Il fit tlever une haute tour sur
la cime du palais, en face de la colline de l'Albaycia ; et l'on
dit que les pierres qui .servirent à sa construction avaient
été tirées de l'une des pyramides d'Egvple. Une salle ronde,
avec des fenêtres donnant sur tous les points de l'horizon ,
occi^it la partie supérieure de la tour. Devant chacune de
ces fenêtres était une table sur laquelle on avait rangé,
comme des échecs, une petite arme'e, infanterie et cavalerie,
avec un roi à sa tête, le tout sculpté en bois. Près de chaque
table on voyait encore une lance de la grandeur d'un poin-
çon, sur laquelle étaient graves certains caractères chaldécns.
La rotonde restait toujours fermée par ime porte d'airain
avec une serrure d'acier, dont le roi gardait la clef.
Sur le sommet de la tour était une figure de bronze atta-
chée sur*un pivot, et rcprftentant un cavalier maure, qui te-
nait d'une main son bouclier, de l'autre une lance la pointe
en l'air ; son visage était tourne du côté de la ville commel
pour veiller sur elle ; mais si quelque ennemi en approchait,]
il .se tournait vers le point menacé et mettait sa lance en
arrêt.
Aussitôt que ce talisman fut achevé , Aben Habuz , impa-
tient d'éprouver sa vertu, désira aussi ardemment une inva-|
sion qu'il la craignait auparavant. Ses désirs furent bientôlj
satisfaits. Un matin, de très bonne heure, la sentinelle quil
L'ARTISTE.
217
montait la garde sur la tour vint avertir le roi que le visage
du cavalier de bronze ('lait tourne vers Elvira , et sa lance
point('o en droite ligne sur le pas de Lope.
• Que les tambours et les trompettes sonnent l'alarme dans
Grenade, • dit le loi; « (pie chaeiui prenne les armes. •
» O roi , « dit l'astrologue , ■• ne trouble pus le repos de ta
capiUile , n'a|ipelle pas tes guerriers aux armes, la Iprec n'est
point nécessaire pour te délivrer de les ennemis. Eloigne ta
suite, et montons seuls A la chambre secrète de la tour. •
Le vieil Aben Habu/. miAta l'escalier de la tour appuyé
sur le bras d'Ibraliim Ebcn Abou Agib, encore plus vieux
que lui; ils ouvrirent la porte d'airaiii , et entrèrent dans la
rotonde. La l'eu^'tre fpii regardait le pas de Lope èlait ou-
verte. " C'est de ce cùtè, » dit l'astrologue, « (pie vient le
danger; approche, t) roi, et contemple h's merveilles de la
fiable. »
Le roi Aben llabiiz s'approcha de l'échiquier sur lequel les
petites figures de bois étaient rangées, cl vit, à sa grande
surprise, qu'elles étaient toutes en mouvement. Les chevaux
caracolaient et battaient du pied, les guerriers brandissaient
leurs armes, on entendait en diminulit le son des trompettes
et des tambours, le cliquetis des armures et le hennissement
des coursiers ; mais le tout ne taisait pas un bruit plus fort que
le bourdonnement d'une abeille.
•■ Tu vois ici , o grand roi , » dit l'astrologue, <> la preuve
(|ue tes ennemis sont déjà en campagne. Ils doivent s'avan-
cer par le pas de Lope. Veux-tu jeter la confusion dans leurs
rangs par une terreur pani(pie, et les l'orcer à l'aire retraite
sans effusion de sang.' frappe ces ligures avec le bout non
ferré de la lance magique; mais si tu veux au contraire du
carnage, frappe avec la pointe. «
Une teinte livide parut un instant sur le visage du pueilî-
que Aben Ilabuz, le mouvement de sa barbe grise montrait
le transport (jui faisait jouer tous les muscles de .sa face; il sai-
sit la lance eu tremblant d'agitation, et s'approcha de la ta-
ble. <■ Fils d'Aboli Agib, " dit-il, •• je crois que nous verse-
rons un peu de sang. •
En parlant ainsi, il frappa quelques unes des figures magi-
(pies de la pointe de la lance, tandis qu'il touchait les autres
avec le bàlon. .Aussitôt les premiers guerriers tombèrent
mort.s sur réchi(piier, et le reste .se tournant les uns contre
les autres, commencèrent ijéle-ini^-le un combat ou les chan-
<'es étaient à peu près égales pour tous.
Ce fut avec beaucoup de peine que l'astrologue arrêta la
main du plus paciTupie des monar(|ues, et l'empO-cha d'exter-
miner ses enncmisjusqu'au dernier. Il parvint enfin à le faire
descendre de la tour pour envoyer des espions aux monta-
gnes, par le pas de Lope.
Ils revinrent, et rapportèrent au roi qu'une armée chré-
tienne s'était avancée à travers la Sierra presque jusqu'aux
portes de Grenade, et (pie tout i"; coup une querelle s'('tant
élevée entre eux , ils avaient tourné leuis armes les uns con-
tre les autres, et après un combat sanglant avaient regagné
leurs frontières.
Aben ne .se sentait pas de joie d'avoir ainsi éprouvé l'elTi-
cacilé (le son talisman. » Enfin , » dit-il, • je vais passer une
vie tran(piille , le sorl de tous mes ciineiuis est entre mes
mains. Sage fils d'Aben Agib , quelle récompense puis-je
l'offrir pour un .-^i grand bienfait ? ■•
— " Les besoins d'un vieillard et d'un philosophe sont
simples et bornés , û mon roi ; doune-inoi le moyen de faire
de ma caverne un ermitage habitable , je suis content. •
— " Voilà bien la modestie du véritable sage! ■• s'écria
.\ben Ilabuz, intérieurement très satisfait de la modération
ide la demande. Il fit appeler son trésorier, et lui ordonna
de remettre u Ibrahim toutes les sommes qu'il pouvait exi-
ger, soit pour achever de construire son erniilage , soit pour
le meubler.
L'astrologue fit creuser dans le roc plusieurs chambres
(|ui formèrent un appartement contigu à son salon astrolo-
gique ; ensuite il les meubla de divans et d'ottomanes su-
perbes , et tapissa les murs avec de riches tentures de soie
de Dumas. • Je .suis .vieux , • disait-il, « je ne puis plus re-
poser mes os sur une couche de pierre, et ces muraille*
humides ont besoin d'être revêtues. •
Il eut aussi des bains pourvus de toutes sortes de parfums
et d'huiles aromatiques; • car, • disait-il, . les bains sont
néees.saircs pour combatlre le dessèchement de l'âge , et
rendre le souplesse et la fraîcheur à un corps fatigué par
l'étude. •
Il fit suspendre dans tout l'appartement une quantité pro-
digieuse de lampes d'argent et de cristal, dans lesquelles
brûlait une huile odoriférante, dont il avait trouvé la recette
dans les tombeaux égyptiens. Cette huile avait la propriété
de brûler sans s'épuiser, et répandait une douce clarté. • La
lumière du soleil, • disait-il, • est trop vive, trop éclatante
pour les yeux d'un pauvre vieillard, et la lumière de la
lampe est celle qui convient pour les études d'un philo-
sophe. •
Cependant !c trésorier d'Aben Habuz n'accordait plus
(ni'en rechignant les sommes qui lui étaient journellement
ilemandées pour achever cet ermitage, et il finit par porter
ses plaintes au roi.
« J'ai donné ma parole royale, « dit Abeu Habuz eu
pliant les épaules ; • il faut prendre patience. Ce vieillard
veut imiter dans sa retraite philosophique re qu'il a vu dans
l'intérieur des pyramides cl dans les vastes édifices de l'E-
gypte ; mais toute chose a sa fin , et l'ameublement de U
caverne en aura une sans doute.
Le roi ne se trompait point ; l'ermitage fut euCii ache-
vé , et forma un palais souterrain d'une magnificence
inouio.
• Maintenant je suis content, • dit Ibrahim Eben Abou
Agib au trésorier. «Je vais m'enfcimer dans ma cellule, et
consacrer tout mon temps à l'étude. Je ne désire rien de
plus, excepté une bagatelle, une petite récréation pour
remplir les intervalles entre mes travaux abstraits. •
- — • O sage Ibrahim! demande ce que In voudras. Il
m'est ordonné de te fournir tout ce qui te sera nécessaire
dans ta solitude. •
■ Alors , > dit le philosophe , • je serais bien aise d'avoir
()uel(|ues danseuses. •
• Des danseuses? • répéta le trésorier avec surprise.
« Oui, des danseuses, • réplicjua le sage gravement. • Ln
petit nombre suilira ; car je suis un v ieillard et un philosophe ;
mes habitudes sont très simples, et je suis facile à conten-
ter. Qu'elles soient cepeudaiil jeunes et agn'ahles ; car \a
vue de la jeunesse et de la beauté rt'jouil et ranime la vieil-
lesse. '
Tandis que le philosophe Ibrahim Eben Abou Agib pas-
sait ainsi sagement son temps, retiré dans son ermitage, le
pacifique Aben Habuz faisait de glorieuses campagnes eu
elfigie dans sa tour. C'était une chose bien commode el
bien llatteusc pour un roi de son âge cl de son humeur que
ce talisman par le(|ue! , l(jut en s'amu.<aul dans sa ch.imbre,
il pouvait chasser de puissantes armées comme des essaims
de mouches.
Il jouit pendant quelque temps de ce plaisir, et même il
insultait parfois ses voisins tout exprès pour les induire à
l'attaquer; mais des malheurs réitérés les rendirent pru-
218
L'ARTISTE.
dens , et enfin aucun d'eux n'osa plus envahir son territoire.
Pendant plusieurs mois, la figure de bronze resta sur le
pied de paix , avec sa lance perpendiculaire ; et le bon vieux
roi comnieurait à regretter son divertissement accoutume',
et à s'ennuyer bien fort de sa tranquillité monotone.
A la tîn , le cavalier magique tourna subitement sur son
pivot, et mit la lance en arrêt , en la dirigeant vers les mon-
tagnes de Cadix. Aben Habnz se liàta.de monter d la tour ;
mais il fut bien surpris de ne voir aucun mouvement sur la
table place'e dans la direction indi(|uée par le cavalier ; pas
un de ses petits guerriers ne bougeait. Cette circonstance
inquiétant le. roi : il envoya une compagnie de cavalerie
dans les montagnes, avec ordre de les reconnaître et de lui
rendre compte de ce qu'ils auraient découvert. Après trois
jours d'absence, ils revinrent et dirent à leiu' maîlre :
« Nous hVons parcouru tous les défiles des montagnes sans
y découvrir ni lances ni casqnes: tout ce que nous avons
trouve' dans notre expe'dition, c'est une jeunciille chrétienne,
d'une beauté surprenante, qui dormait piès d'une fontaine,
et que nous avons emmenée captive. •
« Une jeune Elle d'une beauté surprenante ! » s'écria Aben
Habuz les yeux pélillans de joie. » Qu'on l'amène en ma
présence. »
On amena donc au vieux roi celte belle personne. Ses ha-
bits étai(?nl ornés avec tout le luxe qui distmguait les GofLs-
Espagnols à l'époque de l'invasion arabe. Des perles d'une
éblouissante blancheur étaient enirelacées dans ses tresses
noires ; les diamans qui brillaient sur son front rivalisaient
d'éclat avec ses yeux; une chaîne d'or, passée autour de son
cou , soutenait une lyre d'argent, qui pendait à scm côté.
Les éclairs que lançaient ses yeux noirs et brilians tom-
bèrent comme des étincelles sur le cœur d'Aben Habuz,
qui, malgré sa vieillesse, était encore combustible. 11 con-
templait avec extase le balancement voluptueux de sa dé-
marche.
« O la plus belle des femmes'. - s'éeria-t-il , « qui est-tu'.'
Quel est ton nom ! »
— «Je suis fille de l'un des princes goths auquel ce jKiys
obéissait naguère. Les armées de mon père ont été dé-
truites comme par enchanlenieiit dans ces montagnes ; il
a été exilé dans son pays natal ; maintenant sa fille est cap-
tive! »
« Prends garde , ô roi,» dit tout bas Ibrahim. «Cette
belle fille pourrait bien être une de ces sorcières du Nord,
qui prennent les formes les plus séduisantes pour faire tom-
ber dans leurs pièges les imprudens (|ui se tient à elles. Je
crois lire la sorcellerie dans ses yeux et dans tous ses mou-
vemens. Sans doute e'esttà l'ennemi que désignait le talisman. •
' « Fils d'Abou Agib, » répondit le roi , « tu es un grand
philosophe, bien plus un grand magicien , je t'accorde cela ;
mais lu n'entends rien à ce qui regar<le les femmes. Sur ce
point je ne le céderais en connaissance à qui que ce Soit au
monde , fut-ce le grand Salomon lui-même, malgré le nom-
bre prodigieux de ses femmes et de ses coucubiiies. Quant à
cette jeune fille, je ne vois dans ses yeux rien d'effrayant; et
toute sa personne plaît singulièrement aux miens. » •
• 0 roi, ■ dit l'astrologue, •■ ecoutc-moi. Je t'ai procuré
un grand nombre de victoires par mon taiisnuin sans avoir
jamais eu la moindre part aux dépouilles des vaincus. Ac-
corde-moi cette captive pour cliai-mer ma solitude avec sa
lyre. Si elle est eu effet sorcière, j'ai par-devers moi des
contre-enchanfemens qui mettront sa science en défaut. »
<■ Il te faut encore une femme? » dit Aben avec humeur.
« N'as -tu pas assez de tes danseuses pour «harmcr ta soli-
tude, comme tu dis? •
— « Oui, j'ai des danseuses, mais point de chanteuses. Il
me faudrait un peu de musique pour reposer et rafraîchir
mon esprit quand il est fatigué par l'étude. •
« Trêve aux demandes de l'ermite, » dit le roi en colère,
« cette demoiselle est destinée à mon harem ; elle consolera
ma vieillesse, de même que la jeune sulamite Abisag consola
celle de David. »
De nouvelles sollicitations et de nouvelles remontrances
de la part de l'astrologue ne servirent (ju'à provoquer une
repli(pie plus décisive encore Jt celle du monarcpie; et ils se
séparèrent pleins de dépit l'un contre l'autre. Le .sage alla
s enternter dans son ermitage pour y digérer son ^affront.
Toutelois, avant de sortir, il invita encore une fois le roi à
se méfier de sa dangereuse captive. Mais quel vieillard amou-
reux a jamais écouté de tels avis? Aben Habuz se livra sans
résistance à sa passion. Sa seule étude était de se rendre
aimable aux yeux de ia belle chrétienne. Il ne pouvait, il est
VI ai, lui plaire par .sa jeunesse; mais il était riche, et les
vieux amans sont ordinairement très généreux. On dépouilla
le zacatin de Grenade de ses plus précieuses marchandises;
les étof tés de soie , les diamans , les parfums exquis , tout ce
que l'Asie et l'Afrique oflraient de ))bis rare , était prodigué
à la princesse. On inventait, pour lainuser, toutes sortes de
spectacles et de lètes ; des tournois, des danses, des concerts
de ménestrels, des combats de taureaux. Grenade devint le
séjour des plaisirs. La princesse gotlie regardait tout cela
de l'œil d'une personne accoutumée à la magnificence. Elle
recevait les attentions et les présens du roi conmie des hom-
mage» dus à son rang, ou plutôt à sa beauté; car l'orgueil de
la beauté surpasse celui de la noblesse, lille prenait un secret
plaisir à induire le monarque fasciné en dépenses qui épui-
saient son trésor, et regardait son extravagante profusion
comme une chose toute simple. En dépit de ses soins et de
.sa munificence , le vénérable amant ne pouvait se flatter
d'avoir fait la moindre impression sur son cœur. Jamais elle
ne le recevait avec uii front sévère, il est vrai ; mai» jamais
elle ne lui accordait un sourire. Quand il commençait à par-
ler de son amour, elle faisait résonner les cordes de sa lyre.
Ce son avait un charme mystérieux. Dès qu'il frappait l'oreille
d'Aben Habuz, ce vieillard tombait dans un profond som^
meil , dont il sortait ensuite frais, gaillard, et momentané-
ment débvré de sa passion. L'effet de celte lyre était on ne
peut plus fatal au succès de sa galanterie; mais comme des
songes agréables charmaient ses sens pendant ces instans
d'assoupissement, il continua de rêver ainsi près de sa belle ,
tandis que tout Grenade se moquait de son infatnation et mur-
murait en voyant .ses trésors prodigués pour des chansons.
Cependant, un danger sur l('(|uel son talisman ne pouvait
lui donner aucun avertissement, menaçait Aben Abuz. Il y
eut une insurrection dans sa c.ipitale , et son palais fut en-
touré par la po])u!ace en armes , qui demandait sa vie et
celle de .sa maîtresse chrétienne. Une étincelle de l'ancienne
valeur du roi se réveilla dans son cœur. Il sortit à la tète
d'une poignée de ses gardes, mit les rebelles en fuite, et la
révolte fut ainsi étouffée dans son germe.
Quand la trarujuillité fui rétablie, il alla trouver l'astio-
logue, qui se tenait renfermé dans son ermitage, rongeantson
frein et nourrissant le ressentiment le plus amer contre le
roi.
Aben Habuz l'aborda d'un air ouvert et conciliant. " Sage
fils d'Abou Agib , » dit-il, « tu m'avais bien prédit que cette
belle captive attirerait sur moi des dangers; dis-moi cepen-
dant, toi qui sais si bien prédire des maux, ce que je do!»
faire pour les éviter. •
— • Eloigner de toi l'infidèle qui les cause. »
L'ARTISTE.
219
« J'iiimeniis mieux perdre mo;i roy!iiinio, « dit Aben Ha-
l)ui avec (eu.
«Tu risques de perdre l'une et l'uutrc , » reprit l'aa-
trologue.
— « Ne sois pas si hriisque et si deeouraj^raul , 6 le plus
profond <li'S philosophes ! Prends pilie de la duidde détresse
d'uD nioiiur(|iie et d'un amant, et trouve cpiclijue nioven de
me garantir des infortunes ijni nie nu;uaoeut. Je ne nie sou-
rie ni de grandeur ni de puissance ; je ne soupire qu'après
le repos. Ne pourrais-je trouver quelque asile, où , loin du
monde, de ses pompes et de ses inquic'ludes, jecousacrasse
le reste de ma vie a la tranquillité et à l'aniourV
L'astrologue le regarda pendant (juelques inslans en fron-
çant ses épais sourcils.
.. Et que me donnerais-tu , » lui dit-il enfin , <■ si je te
procurais une retraite semlilalile? »
— « Tu indiquerais toi-même la récompense; et s'il e'tait
eu mon pouvoir de te l'accorder, sur mon ame, tu pourrais
la regarder comme licnue. »
— . As-tu jamais eiilendii parler, ô roi, du jardin d'Hi-
ram, l'un des piodiges de l'Arabie heureuse? ■•
— o J'ai ciileudu |iailer de ce jardin ; il est cité dans l'Al-
corau, au chapitre intitulé: l'Aurore du jour. De plus, j'ai
entendu couler de merveilleuses ch<ises de ee même jardin
par les pèlerins de la Mecque ; mais je les considérais comme
des fables , telles que les -voyageurs ont coutume d'en
faire. •
« Ne méprise pas, ô roi , le» récils des voyageurs, » re-
prit l'astrologue d'un air grave, • ils renferment de rares
connaissances apportées d'un bout de la terie à l'autre.
Quant au palais et au jardin d'Hiram , Ce qu'on en rapporte
généralement est vrai. — Je les ai vus de mes propres yeux.
— Ecoute bien ce que je vais te conter ; car mon aventure a
des rapports très intimes avec l'objet de ta requête.
« Dans mes jeunes années , quand je n'étais qu'un simplu
.Arabe du désert, je conduisais les chamean.x de mon père.
Un jour, en traversant le d('.sert d'Eden, un de ces animaux
s'égara ; je le cherchai plusieurs jours, mais eu vain; enfin,
épuisé de fatigue, à l'heuic où le soleil esta son méridien, je
m'endormis sons un palmier, à côté d'un puits presque des-
séché. En lu'éveillant, je me trouvai à la porte d'une ville;
j'y entrai ; je vis de belles rues, de grandes places, des mar-
chés; mais tout était silencieux comme la tombe; la ville
jiaraissait inhabitée. J'errai de tous côtés, et découvris enfin
un palais entouré d'un jardin orné de fontaines , de viviers ,
de bos(]uets couverts de fleurs, de vergers chargés de fruits.
Cependant aucun être vivant ne se montrait encore dans ce
lieu de délices; effraye de cette solitude, je me hâtai de sortir
lin palais et de la ville. Après m'en ^trc éloigné de quelques
|ias, je me retournai pour la regarder, cl je ne vis plus rien
que le désert qui s'étendait à perte de vue.
« Je rencontrai, jieii de temps après, un vieux derviche
très versé dans les traditions et h's secrets du pays, et je lui
routai mou aventuio. • Ce que tu as vu, » me dit-il, ■■ est le
célèbre jardin d'iliram , l'une des merveilles du désert. Il
apparaît de temps en temps à des voyageurs égarés comme
toi , et les réjouit par la vue de ses tours , de ses jardins, de
ses murs tapissés d'arbres chargés de fruits ; puis il s'e'va-
nouil, cl laisse à sa place une solitude aride, ^^>i(•i son his-
toire. Dans les anciens temps, quand ce pays était habité par
les Addltes, le roi Sheddah , (ils de Ad , arrièrc-petit-lils de
.Noé, y fonda une superbe ville; quand elle fut achevée, et
qu'il vil sa grandeur et sa beauté, son cœur s'enfla d'orgueil,
et il résolut de billir un pdais et des jardins qui égaleraient
ce qu'on raconte dans l'Alcoran des beautés du paradis. Mais
sa prcsoinplioii attira .sur lui la niali-diction celcitle. Il dispa-
rut de la teiie avec tout son pcujile; et sa ville magniiique ,
son |)alais, ses jardins, furent place» sous la puissance d'un
charme qui les dérobe à l'œil humain , excepté dans certains
momens où ils appariiissent- pour perpétuer la mémoire de
sou péché.
" Celle histoire et les merveilles que j'ai vues iic se sont
jamais effacées de mou esprit; et dans la suite, quand je me
trouvais tn Egypte et possesseur du livre du sage Salomoii,
je résolus de revoir le jardin d'Hiram. Je le retrouvai eu el-
fel, à l'aide de mon livie; j'en pris possession , et je passai
plusieurs jours dans cette imitation du paradis. Les génies
qui le gardent , obéissant à mon pouvoir magique, me réve'-
laienl les enchanlemens par lesquels il avait été construit, et
ceux qui le rendent invisible. Je puis donc, ô roi, te con-
struire un palais semblable sur la montagne qui domine la
ville; je connais tous les secrets magique», je possède le
livre de Salomon te sage; rien n'est iilipossible à ma pui:»-
s.ince. »
« O (ils d'Abou Agib, le plus sage des hommes, • dit
Aben Habuz Iremblant de désir, « tu es un grand voyageur!
tu as vu et appris de merveilleuses choses 1 Que je le doive
un semblable paradis, et demande la récompense que tu
voudras ; filt-ee la moitié de mon royaume , je te l'ac-
corde. O
« Hélas! » répliqua l'autre , • tu sais que je ne suis qu'un
vieillard, un pau\re philosophe bien facile à satisfaire ; je ne
demande que la première bêle de somme qui passera la
porte du palais magique avec sa charge. •
Le monarque accepta volontiers cette condition modeste,
et l'astfolugiie se mil à l'ouvrage. Il Ht ériger sur le sommet
de la colline, immédiatement au dessus de son ermitage sou-
terrain , un grand portail qui passait dans le ceutre d'une
forte tour.
Sur la pierre fondamentale de l'arc extérieur qui formait le
portail, le magicien grava lui-même une main gigantesque,
et sur la pierre fondamentale de l'arc intérieur, au dessus des
portes, il représenta une grande clef. Ces figures étaient de
pui.s.sans talismans, sur lesquels il prononça des paroles dans
une langtie inconnue.
Quand celte porte fut terminée, il s'enferma deux jours
dans sa chambre magique, et Te troisième jour il monta sur la
colline , et resta jusqu'au soir sur son sommet. A une heure
très avancée de la nuit, il descendit et se présenta chez Aben
Habuz. « Enfin, » dit- il, <• ô mon roi, j'ai terminé mon ou-
vrage. J'ai érigé sur la cime de ce mont le plus délicieux pa-
lais que le génie humain ait jamais inventé. Il réunit tout ce
qui peut contribuer au bonheur de la vie : salons magnifi-
ques, jardins ombragés et fleuris, fraîches fontaines, bains
parfumés; en un mut, la colline est transformée en un para-
dis. De même que h- palais d'Hiram , celui-ci est protège par
uu rhanni- d'une grande puissance qui le rend invisible ,
excepté pour ceux qui possèdent lo secret de son talis-
man. >
« Ces; assez. , • dit .\beii Habuz, plein de joie ; • demain,
au premier ra\ ou du jour, nous monterons sur la colline , et
nous prendrons possession de colle heureuse demeure. • Le
monarque dormit peu cette nuit; à pein« la lumière du soleil
commençait-elle à dorer les pointes de la Sierra Nevada,
qu'il monta son destrier, et, suivi d'un petit nombre de gens
choisis, moula la colline par un chemin étroit et escarpé. A
ses côtés était la princesse, montée sur un palefroi blanc ; se*
habits étaiciil resplendissans de diainans, et sa Ivre fidèle
était, comme de coutume, suspendue à son cou. L'astroloriic
marchait à pied de l'autre câte' du roi, en s'appiyanl inr
220
L'ARTISTE.
son bâton hiéroglyphique ; car jamais il ne montait à
cheval.
Aben Hahuz rcganlait de tous ses yeux, espérant décou-
vrir au dessus de sa léle les tours du palais , ses jardins, ses
bosquets ; mais il ne vit rien de semblable. " C'est en cela
que consiste la sûreté', le mystère de ce lieu, » dit l'astro-
logue; « on ne peut rien discerner avant d'avoir passe la
porte enchante'e, et pris dûment possession de la place. »
Quand ils furent arrives près de la porte , l'aslrologue ,
s'arrctant, montra au roi la main et la clef mystérieuses gra-
vées sur l'arc et sur le portail. « Les figures que vous voyez,»
dit-il , <• sont les talismans qui gardent l'entrée de ce paradis.
Tant que cette main ne s'abaissera pas au point de loucher
la clef , aucun pouvoir humain, aucun artilice magique ne
pourra triompher du seigneur de cette colline. »
Tandis qu AbenHabuz contemplait, bouche béante, dans
un silence d'admiration et d'e'tonnement, ces talismens mys-
térieux, le palefroi de la princesse avançait toujours, et la
porta sous le porche, au centre de la tour.
<' Voici, » dit l'astrologue, la récompense que vous m'avez
promise ; le premier animal qui entre sous ces portes magi-
ques avec sa charge. »
Aben Habuz sourit à ce qu'il croyait une plaisanterie du
vieillard; mais quand il vit qu'il parlait sérieu.sement , sa
barbe grise trembla d'indignation.
« Fils d'Abou Agib, » dit-il d'un air 1res grave, « que
veut dire cette équivoque? Tu sais ce que j'ai entendu pro-
mettre; c'était la première bêle de somme qui entrerait sous
le portail avec sa charge. Prends la plus forte mule de mes
écuries , forme sa charge des objets les plus précieux de mon-
trésor, elle est à loi ; mais n'élève pas tes pensées jusqu'à
colle qui fait les délices de mon cœur. •
— ■■ Qu'ai-je affaire de ton pr, de tes richesses? ■> dit l'as-
trologue avec mépris ; « ne suis-je pas possesseur du livre
de Salomon le sage? Tous les trésors de la terre ne sont-ils
pas à ma disposition? La princesse m'appartient de droit ; ta
parole royale est engagée, je la réclame comme mon bien. »
La princesse, du haut de son palefroi, leur jetait des
regards hautains , et souriait dédaigneusement, envoyant
ces deux barbes grises se disputer la possession de sa jeu-
nesse et de sa beauté. La rage du monarque l'emportant sur
sa prudence , il s'écria : « Vil enfant du désert, tu peux être
.savant dans plus d'un art, mais reconnais que je suis ton
maître; ne sois pas assez téméraire pour te jouer de ton roi. »
« Toi mon maître ! ■> reprit l'astrologue , <• mon roi 1 le sou-
verain d'une taupinière voudrait donner des lois à celui qui
possède le livre de Salomon 1 Adieu, Aben Habuz; règne
sur ton petit royaume, et réjouis-toi dans ton paradis des
fous : quant à moi , je vais rire à tes dépens dans ma retraite
philosophique. »
En parlant ainsi , il saisit la bride du palefroi de la prin-
cesse , frap])a la terre de son bâton , et s'enfonça avec la belle
dame à travers le centre de la tour. La terre se referma sur
leurs têtes, et il ne resta aucune trace de l'ouverture par la-
quelle ils avaient passé.
Aben Habuz demeura quelques insluns muet d'ctonne-
ment; enfin , revenant à lui-même , il ordonna à mille ou-
vriers de creuser la terre avec des pioches et des bêches , à
ia place où l'astrologue avait disparu. Ils travaillèrent avec
«rdeur; mais ils avaient beaucreuseret creuser encore, leurs
efforts étaient vains ; leurs instrumens étaient repoussés par
le rocher en certains endroits, en d'autres la terre revenait
remplir l'ouverture qu'ils avaient faite aussi vite qu'ils l'en
avaient enlevée. Aben Habuz chercha , au pied de la mon-
tagne, l'ouverture de la ca>erne qui conduisait au palais
souterrain du pertide magicjen ; mais il fut impossible de la
découvrir : à la place où se trouvait l'entrée de cette caverne,
on ne voyait plus que la roche tout unie.
Cependant la disparition d'Ibrahim Eben Abou Agib fit
cesser la puissance de ses talismens. Le cavalier de bronze
resta en repos, le visage tourné vers la colline, et sa lance
pointée vers la place où l'astrologue s'était enfoncé, comme
pour indiquer que c'était là que se cachait le plus mortel en-
nemi d'Abcn Habuz.
Quelquefois on entendait les sons d'un instrument et les
accens d'une voix de femme, à peine distincts, et qui parais-
saient sortir des entrailles de la terre. Ln paysan rapporta
un jour au roi que, la nuit précédente, il avait aperçu une
fente dans le rocher, par laquelle il s'était glissé et avait vu ,
bien loin au dessous de lui, une salle souteiTaine, dans la-
quelle l'astrologue , assis sur un divan magnifique, sommeil-
lait, en balançant la tête, aux sons de la lyre de la |)rin-
cesse, qui paraissait exercer un pouvoir magique sur ses
sens.
Aben Habuz chercha cette fente du rocher, mais ne la
trouva point; sans doute elle s'était refermée. Il renouvela
les tentatives pour fouiller la terre; elles furent aussi infruc-
tueuses que les premières. Nul pouvoir humain ne devait
surmonter l'enchantement de la main et de la clef. A l'égard
du sommet de la montagne sur lequel le palais et les jardins
promis devaient être construits, on n'y voyait qu'inie soli-
tude aride, soit que cet élyséc restât invisible par l'effet du
charme , soit qu'il n'eût jamais existé et qu'il ne fût qu'une
fable de l'astrologue. Le monde adopta charitablement celte
dernière version ; et les ruis nommaient cette place la Folie
du roi, Ics^autres le Paradis des fous.
Pour ajouter aux chagrins d' Aben Habuz , les voisins qu'il
avait défiés , provoqués et repoussés à son gré lorsqu'il était
maitre du talisman , s'apcrcevant qu'il n'était plus protégé
par la magie, envahiront son territoire de toutes parts, et le
reste de la vie du plus pacifique des monarques ne fut qu'un
lis.su de guerres et de troubles.
Enfin Aben Habuz mourut, et fut enterré. Des siècles se
sont écoulés. L'Alhambra a été bâti sur la montagne aventu-
reuse, et réalise en quelque sorte les délices fabuleuses du
jardin d'Hiram. Le portail enchanté, qui existe encore dans
son entier, protégé , sans aucun doute , par la main et la clef
mystérieuses , forme la porte de justice et la principale entrée
de la forteresse. On prétend que le vieil astrologue est en-
core au dessous de ce portail , dans son salon souterrain ,
sommeillant sur son divan, aux sons de la lyre de la prin-
cesse.
Souvent les invalides qui montent la garde à cette porte,
entendent ces sons pendant les nuits d'été, et, cédant alors
à leur puissance soporifique, s'endorment tranquillement à
leur poste. L'influence narcotique de cette place e.4 telle
que , même pendant le jour, les sentinelles sont presque tou-
jours assoupies suV les bancs de pierre du vestibule, ou sous
les arbres voisins. C'est, en effet , le poste militaire le plus
endormi de toute la chrétienté. Tout cela, disent le» lé-
gendes, doit se perpétuer d'âge en âge ; la princesse restera
captive de l'astrologue et l'astrologue soumis à la magie as-
soupissante de la princesse, jusqu'au jour du jugement, à
la fatale clef, ne détruise
moins que la main, en saisissant
l'enchantement de la montagne.
*l
j^ J Après la moisson, par Fer )ii;o.
De:.sins. j j^ ^^ jj^ ^^^.-j ^^^ laori, par BscottR
L'ARTISTE.
221
ÎÎMUX-^Vtjg.
DKS
mm\\$(nt$ ovimtmx à miniatttr»?
DU PARTI ODF. PEfVElST EN TlRF.n
(ts ■^rtisfi's.
Quand l'arl se met en marche chez nn peuple, ijuand il
commence à avoir une destination et un but, il se contente
presque toujours de faire naître un seul genre d'émotions ;
ce sont les inspirations de la poe'sie religieuse qu'il adopte :
il essaie de frapper pur la terreur. C'est ainsi que le fantasli-
tpie apparaît d'abord chez toutes les nations. Plus tard la
formule religieuse prend son essor ; les dieux sont forme's à
la ressemblance deriioTume ; l'art s'ennoblit : il a fait un pas
immense ; l'observation de la nature va lui dévoiler lou's les
mystères de la poésie plastique. Plus tard encore, il se fait
historien, il retrace d'abord les grands événemens du pays ;
mais bien peu lui importent les variétés apportées par les usa-
ges et par le temps : c'est l'homme du siècle qu'il représente.
Pourquoi le peintre serait-il plus savant que le poète? pour-
quoi Paul Véronèse serait-il plus habile que Frois.sart et
que Villani? Michel-Ange, que le Dante et (pie Shakspeare?
De nos jours , la science est entrée dans l'art, la science a
fait une autre poésie. On demande toujours du génie aux
peintres et aux poètes; mais on veut que ce soit un génie
voyageur, initié aux grandes scènes de la nature et de l'his-
toire. Ce qu'il y a de naïf, ce qu'il y a de simplicité poétique
dans l'ignorance ou dans l'isolement d'un peiqilv, ne con-
vient plus au siècle. Il faut toujours du génie, je le répète;
mais ce génie doit embrasser de son regard tous les peu-
ples de la terre.
Le siècle a raison : c'est à la poésie qui a interrogé
l'histoire, à multiplier ses jouissances, rommc la religion
multipliait autrefois les émotions profondes. Et voyez, en
clfet: n'avons-nous pas maintenant vingt Homères au lieu
d'un Homère? le regard surpris ne s'éiancc-t-il pas vers de
nouveaux Olympes? n'a-t-on pas reconquis tout le moyen
âge.' n'essaie-t-on pas de réhabiliter les temps nouveaux?
Toute poésie, loulc religion, toute nature est grande aux
yeux de l'art; mais l'art a son labeur: le travail de l'nlelier
est immense, et ne permet pas toujours aux peintres et aux
sculpteurs les recherches longues, ntinutieuses, fatigantes de
la bibliothèque. Voyageons donc un instant avec les peintres
voyageurs; interrogeons un moment les artiste» méconnus
i\e l'Orient et du Nouveau-Monde.
TOMI ni. 20' LIVHlISOit.
Le temps approche où nos habiles orientaliste» feront
entrer dans le domaine général de lo littérature le» grandes
épopées de l'Inde et de la Perse : hs poétiet tour à lonr
terribles et gracieuse» des Arabes, les comédie*, l«* roman»
si ingénieux des Chinois. Il ne sera pas plus permis alor<
d'ignorer les scènes imposantes du Kamayana et dn Mahaba-
rata, les peintures énergique» des Moallatat et du Hamasa,
qu'il n'est permis d'ignorer Homère ou Hésiode, Virgile ou
le Dante. Que dis-je? l'impulsion est déjà donnée ; la déli-
cieuse (igure de Sacountalà apparaît , comme lu réalisalion
des plus gracieuses fictions de l'Iude. Yu-Kiao-Li a £sU en*
trcr les gens les nAins curieux de ces sorte» d'éludés, tout à
la fois dans la vie réelle et idéalisée des Chinois. Le théAtrr
de cette nation, inconnu jusqu'à présent, va nous être révéln^
comme l'a été naguère celui des Hindous. I,-i Chrejfoma-r
fliii: arabe est pleine 'le fragmens poétiipies qui saisi.sseot
l'ame comme les plus hautes inspirations de Job. Mais je
m'arrête; si je portais mes regards vers les autres terre»
de l'Orient, il fandrait donner une longue liste de noms et
de travaux.
Mais quand toutes les merveilles de l'Orient auront été
vulgarisées parmi les artistes; quand les peuple» si foéùtfut»
de la Polynésie et de l'Amérique leur apparaîtront aus»i avec
leur véritable caractère, où pui»eront-ils sur leur nature, sur
leurs mœurs caractéristiques, sur le costume de liint de con-
trées étrangères les renseigneraens qiii ne font point l'art,
mais qui doivent l'aider? Dans les manuscrit» de nos biblio-
thèque» si pcn consultés, dan» des voyages anciens et mécon-
nus. Ces trésors sont près d'eux, et souvent ils l'ignorent;
car on ne s'est occupe de leur en faire eonnatlre que la plu»
faible portion. Il faut le dire en passant : si le besoin d'exciter
de nouvelles émotions s'est fait sentir à un grand nombre
d'artistes, si quelques uns de nos peintres se sont occupés de
l'Orient plus cpie l'intérêt du public n'eilt semblé l'exiger, si
l'on s'est fatigué de ces compositions où le vrai but de l'art
disparaissait devant la recherche fatigante d'un costume vul-
gaire, il faut s'en prendre au cercle étroit dans lequel les ar-
tistes ont fait agir leur pensée. Après avoir retracé les gran<)^
faits de l'histoire de la Grèce moderne, quolc|ue» souvenirs
peu variés de notre expédition d'Egypte ou de nos campagne»
d'Alger, ils se sont arrêtés, cl il» ont né.g)igé préciscmeot les
pKis belle» ressources offerte» à l'art. Ont-ils étendu leurs re-
gards : ils ont fait de l'indien avec des costumes persans, et
de l'arabe avec des documens tires de la 'rurcpiie; précisé-
ment comme on faisait impitoyablement du moven Age, il v
vingt ans, avec le siècle de François 1".
Dans la revue que nous allnn» faire, une remarque impor-
tante frappe d'abord la pensée : c'est avec quelle constanrr
le génie oriental a conservé les formes anti(|ues de son ar-
rhilectiire, la coupe du vêlement, et jusqu'à U
des meubles et des ustensiles ; l'ardent besoin
fusion des race», n'a pas , comme cela est an
jeté mille variétés dans les habitudes d'un siè
sorte que très souvent, en s'aidant néanmui
chronologie et de la géographie historique J
222
L'ARTISTE.
d'un temps assez rapproche de nous, peuvent servir dans un
tableau qui rappellerait un événement bien ante'rieur. Le gé-
nie inflexible de l'Orient semble formuler son art imparfait
pour l'éternité'.
Les peintures de l'Inde proprement dite ne sont pas en
grand nombre à la Bibliothèque du Roi, surtout à la section
des manuscrits ; mais le cabinet des estampes renferme la
belle collection rapportée par Manucci. Outre ce pre'cieux
volume, des peintures hindoustani, d'un caractère plus fin,
plus gracieux encore, sont mêlées à des peintures persanes
et raogoles. Dans l'ouvrage qui porte pour titre : Costumes
et portraits de Perse et de l'Inde, il y • là quelques tètes
d'une ravissante expression , qui rappellent toute la pureté
virginale de Sacountalà et de Dayamanti. Ces manuscrits
appartiennent au temps de la domination mogole : les sujets
sont alternativement tire'» de l'histoire des vainqueurs et de
celle des vaincus. Quelques Européens, repre'sente's dans
leur costume, attestent la date du livre : il est du xvi* siècle.
Je citerai c^ussi, outre deux petits volumes sanskrit, un
précieux ouvrage intitule' : Abrégé historique des souverains
de r Hindoustan ou de l'Empire mogol (i); on le doit au
colonel Gentil, qui l'écrivit en 1772, et qui le fit orner d'une
multitude de miniatures par un artiste hindoustani. Ces
peintures , minutieusement exactes , mais d'une exe'cution
incomplète, même dans le sentiment oriental, offrent une
précieuse série de portraits et de scènes guerrières, où l'élé-
phant et ses diverses altitudes sont représentés avec plus de
soin que de talent : ici il faut oublier l'art, et n'user que de
la partie technique.
Plusieurs cabinets d'amateurs renferment d'admirables
miniatures isolées , dues à des peintres hindous ; mais je ne
puis omettre ici une grande peinture monochrome que 1 on
voit dans la belle collection de M. Lamare Picquot. Ce ta-
bleau, qui est d'une grossière exécution, a été enlevé d'une
pagode, et représente un sujet tiré du Ramayana. 11 est
précieux , surtout comme étude de la peinture symbolique
des Hindous. Userait à souhaiter, du reste, que le gouverne-
ment, qui songe à former un musée ethnographique, ne lais-
sât pas échapper l'occasion d'acquérir cette collection unique,
où, nos peintres pourraient étudier tout ce qui est relatil au
culte de Brama et du bouddhisme. Les statues des divinités
indiennes, les diverses figures de Bouddha, les coupes des
sacrifices, de nombreux modèles de temples, des figurines
revêtues des vêteraens du prêtre et du guerrier, tout est
réuni pour donner à l'artiste et au savant des idées précises
sur la terre la plus poétique de l'Orient.
Une traduction persane de l'épisode de Nala (2), en nous
rappelant l'admirable poème sanskrit dont il est tiré, nous
amène naturellement à parler des miniatures persanes. Les
figures du Nala sont assez jolies, les scènes qu'elles repré-
sentent sQnt gracieuses et variées ; m^is nous n'adopterons
(i)N° 108, fond des lîhductions.
(a) Supp. persan.
point ce manuscrit comme type de l'art chez une des nations
les plus ingénieuses de l'Orient. Les Persans sont, à coup
sûr, parmi les sectateurs de l'islamisme, ceux qui ont secoué
avec le plus d'énergie les préjugés religieux contraires aux
arts , et qui se sont livrés à la peinture avec le plus de succès.
Chez eux , ainsi que chez les Arabes , l'art atteint sont apo-
gée vers le xvf siècle, et c'est sans doute une coïncidence
curieuse avec la marche de l'art en Europe. C'est à cette
époque que l'on peut rapporter le précieux manuscrit du
Schah-nameh(i) (le livre des rois), celle grande épopée-<les
Persans, qui, paraissant ,nu xii" siècle, rappelle les grandes
révolutions de l'empire et les hautes actions de ses héros.
L'œuvre de Ferdoucy est orné de nombreuses figures
d'une exécution fine, intelligente ; il est évident que l'artiste
a voulu représenter les costumes en usage au moyen âge,
et non pas ceux de l'antiquilé. Le type de physionomie est
essentiellement mongol.
Après l'Homère persan , je citerai l'Histoire des Pro-
phètes (2) : beau m.'uiuscril, remarquable par les figures dont
il est orné, et par le travail artiste de sa couverture. Là les
scènes religieuses donnent aux compositions des miniatures
un caractère plus grave que celui des peintures persanes en
général. Toutefois cette gravité s'unit au merveilleux, et
bientôt le merveilleux tombe dans l'emblème oriental ,
plusjnexplicable cent fois pour nous que les faits purement
religieux ou historiques. Le Souz u Ghudcz (3), que les
curieux examinent sous les montres de la Bibliothèque, ren-
ferme des scènes d'amour qui se terminent par une suttie.
L'événement se passe dans l'Inde, et l'héroïne du livre se
brille sur le corps de son amant; mais ce serait une erreur
de chercher, dans celte peinture d'un usage étranger aux
Musulmans, l'exactitude du costume et des localités. Ce
manuscrit, tout précieux qu'il peut être, est bien loin, pour
l'exécution, d'un délicieux Khosrou (4), dont ou ne saurait
assez vanter la grâce et la finesse. U est difficile de voir
quelque cho.se de plus élégant et de plus ingénieux que les
arabesques dont il est orné : des animaux, dessinés en traits
d'or sur un fond de couleur, rappellent , dans mille scènes
gracieuses et animées, ce que Newton Fielding a fait de plus
naïf et de plus finement observé.
Quittons la Perse, passons la frontière, entrons en Tar-
-•Il
(i) N" 84, supp. persan. M y a , sous le n" 38, fond Bruix, un
autre manuscrit du Schalî-nainch, orné de 3.^ belles peintures.
kixx peintres qui voudraient descendre plus avant daiis-'es an-
tiquités de la Perse , nous indiquerons deux exemplaires du
Viraf-Nameh , apportés de l'Inde par Anquelil-Duperron. Cel
ouvrage religieux, à' l'usage des Guébres (les adorateurs duien),
renferme un certain nombre de {jcinlures grossières , exécutées
par le Guzarale , et représentant quelques scènes de l'enfer
des Parois.
(a) N" 59, supp. persan.
(3) N» i5o, supp. persan.
(4) N° a 45, ancien fond persan.
L'ARTISTE.
%
m
tarie : le Leilel el- mirage, ou In nuit de TAscension (i) nous
révélera l'état tle l'art chez les Tarlares Ouigours. Ferid
Eddin Alhar écrivit ce grand ouvrage de tlicologic avant le
septième siècle de l'hégire, et il peut Être rapporté au temps
où florissaicnt les successeurs de Gengis-Khan. Les ligu-
res de ce manuscrit sont du plus haut inlérf-t sous le dou-
ble rapport de l'art et de l'hisloire religieuse. En eClct, de
nombreuses peintures d'une fine exécution y représentent le
voyage. <|uc fit le prophète dans sept régions célestes , où
les fidèles goûtent la béatitude élernelle. Puis on le voit des-
cendre dans un enfer tpie l'artiste tarlare a voulu faire assez
terrible pour effrayer une imagination ouigour, mais qui,
le plus souvent, n'est que grotesque. Mahomet, dans ces
grandes miniatures , apparaît toujours monté sur une jument
à tête de femme, et l'ange Gabriel aux ailes élincelanles est
son guide. Tantôt le prophète invite les hommes au repentir,
tantôt il cause familièrement avec Abraham, Moïse et Jésus-
Christ ; plus loin , c'est Adam qu'il interroge. En quelque
lieu qu'il apparaisse, il est facile à reconnaître, et l'artiste
trouvera pcut-c^lre là un type précieux à consulter.
Si le peintre amoureux de l'Orient veut retrarer quelques
unes des grandes scènes rapjielées dans les sept poèmes an-
térieurs à Mahomet, qu'il consulte le manuscrit arabe de
Kalila et Dimna (2) ; il se convaincra bien promptement
que , sous le rapport de l'art, les Arabes sont bien inférieurs
aux Persans, et même aux Tartares Ouigours. Néanmoins
ces peintures, où l'on reconnaît dès le premier coup d'œil
le type nation.ll , seront d'une grande utilité dans tout ce
qui regarde l'étude du costume ancien , s'il est vrai , comme
«n l'afllrmc, que les Arabes moins encore que les autres
peuples de l'Orient aient changé de costumes et d'usages.
Les Séances de Hariri (3) seront consultées, sous ce rap-
port, avec utilité, el les figure» en sont moins grossièrement
dessinées que celles du Kalila. Comme dans les peintures
grecques du moyen âge, les têtes des principaux person-
nages se trouvent environnées d'une auréole d'or, ce qui
semble ^diquer chez. les Arabes quelques rapports avec l'é-
i^olc byzantine. Dans tous les cas, l'antiipiité de ces deux
manuscrits les rend doublement précieux, puisqu'ils appar-
tiennent au xii" et au xiii* siècle.
Je ne dirai rien d'une hippiatrique arabe , dont les figures
sont trop gro-issières pour être de quelque utilité , à moins
que quelqu'un de nos peintres n'ait besoin de représenter le
cheval fantastique du prophète.
Je passerai rapidement chez les Turcs. Parmi ces graves
et indolens Sounites, l'art paraît avoir été regardé comme
chose assez frivole ; cependant il est moins imparfait que
celui des Arabes, ci un manuscrit turc du xviii'.sièclc (4), qui
contient les portraits des souverains ottomans , donnera du
(1) N" 73, supp. turc.
(a) N» i483."A.
(3) Supp. arabe.
(■i) Supp. turc, n" 55.
moins d'utiles rcnseignemens sur k costume exact d'Osmnn
et de ses successeurs , dont la richesse s'accroît à mesure
que les conquérans quiltei»t leur rudesse primitive.
Ce serait sans doute ici l'occasion de nous occuper des'
manuscrits du Bas-Empire , dont les peinture» attestent bien
un temps de décadence , mais qu'on ne .saurait trop étudier
comme un reflet de l'art antique. Toutefois ce serait presque
nous éloigner de notre but, el quitter l'Orient pour l'Eu-
rope. Je me contenterai, parmi les manuscrits byzantins ,
d'en indiquer un précieux par le caractère de ses miniatures,
et souvent par leur conservation (l). L;'i on trouvera tout le
génie religieux du Ras-Empire, et d'admirables traditions des
temps anciens.
Disons un mol des ressources que peuvent «flrir à la pein-
ture des contrées orientales les manuscrits européens du
moyen âge. Il faut bien l'avouer, ces ressources sont nulles
quant à l'étude du costume. J'ai vn grand nombre de ces
manuscrits de nos voyageurs primitifs ; jamais, à l'exception
d'une des miniatures de Berlrandon de la Brocquière (a), je
n'ai rencontré aucune peinture qui filt de quelque exactitude,
et qui pût servir à la connaiss.ince des lieux. Mais j'ai été
émerveillé souvent de la naïveté ingénieuse de ces petits
tableaux façonnés à loisir dans le cloître.
En général, ces peintures étaient fomiulées d'avance ;
elles étaient le» même» pour Rubruquis et pour Brienl, pour
Ilaylon et pour Odric. On adoptait pour toutes les regioio
de l'Orient un costume fantastique, tenant du grec et du
vénitien; le moine convertisseur gardait son froc, puis rà
et là venaient des chevaliers , exterminateurs de monstres ;
des châteaux gothiques leur offraient un asile contre de.<
bœufs à têtes d'esturgeon ou des crocodiles à têtes d'homuie.
Le magnifique manuscrit des Mcn-cUleascs Histoires offrt
des preuves nombreuses de l'étrange liberté d'imagination
qui régnait dans ces peintures. Le manuscrit de.* voyages
d'Hayton (3) est d'une délicieuse variété en ce genre. Mais
je ne connais rien de plus curieux que \' Histoire du monde (4),
où l'univers fantastique du w' siècle apparaît dans toute .«a
naïveté. C'est ainsi que l'Egypte est couverte de tours à
créneaux comme eu Sologne ou en Picardie, cl qu'on y voit,
au lieu d'immenses pyramides, de pcLtes églises semblable»
à nos chapelles de villages. C'est encore l'adoration d'un veau
d'or, puis la tentation d'un saint de la TheTsaïdc environné
de démons hideux ou de gracieuses jeunes filles. Le paradis
terrestre y est /WKrtrnjr dans ses nalcesdéliceSfCiYoncil obligé
de regardercommennetradition fortuite l'exactitude du pein-
tre qui a représenté, au chapitre de l'Inde , un homme coiflt
d'un turban et une sii/tie s'rlançant dans nn bùrher. Nous
(i) N° iSsS, Gr., ancien fond.
(î)N°77.
(3) Supp. fianr. 633, 10.
(4) Ce manuscrit, sous le u" 749<). contient 67 fij;oii.>..
Je citerai t-galemcnt un? tradurlion française Hr Solin, oétiér
d'un irrnndnonibrrdp belles |>cinl(ir«f dumrmr prarr . GAi|tiivr^«,
n»9a.
224
L'ARTISTE.
voilà de nouveau sur les bords du Gange, et au moyeu de
ces vieux manuscrits occidentaux il nous serait facile d'entrer
dans le Calhay; mais c'est de la Chine re'elle et non pas de la
Chine fant^istiquc qu'il nous reste à parler : nous retournons
donc aux manuscrits orientaux.
( La suite au numéro prochain. )
îltttiratur^.
Depuis quatre moisje ne l'avais pas vue, elle qui pen-
dant un an a été ma vie de bonheur et d'espérance ;
ame brûlante et passionnée , cœur tendre et dévoué ,
elle m'avait donné de si beaux jours ! Je revenais près
d'elle, et ce passé si brillant, si enivrant pouvait encore
<^tre notre avenir. Si elle m'aime encore, pcnsais-je ,
elle sera heureuse aujourd'hui, heureuse de me voir,
de me retrouver occupé d'elle. — Et moi ! moi! j'étais
heureux à sentir mon cœur battre dans ma poitrine.
L'heure qui me retenait était lente et lourde; le che-
min me parut long et fatigant. Il semblait , à mon im-
patience , que jamais plus heureuse journée n'avait
commencé, jamais mon ame n'avait été dilatée par un
plus riant espoir. — Qu'attendait-elle donc?
J'arrive près de la maison , agité par ime émotion
vague à laquelle je souris, et croyant faiblir sous l'excès
de la joie. — Oh! dans une ame palpitante de bonheur,
il n'entre que de l'espoir , et le pressentissement n'a
rien de sinistre.
Je vois de loin les fenêtres où elle peut se montrer;
je les vois toutes garnies des fleurs qu'elle reçut de
moi au jour de sa fête. Elle les avait soignées elle-
même sans doute ; elle n'avait pas oublié sa promesse
de les conserver jusqu'au prochain anniversaire.
Si elle paraissait là, me dis-je, sa vue me suffirait. —
Pauvre amie, entourée, surveillée par la jalousie , que
son repos soit respecté! • — • Je m'éloignais.
Mais la voilà. — A ma vue elle a montré tant de joie !
ses joues sont devenues si colorées! — Non, je ne pou-
vais partir. — La revoir encore, lui demander un jour,
un seul moment d'adieu;— puis, laisser sa vie à sa
froide et morte destinée, dans cet engourdissement
que devait amener l'accomplissement d'un devoir qui
pour elle n'était qu'un fardeau.
J'avais touché le marteau de la porte , et en peu
d'instans je me trouve dans le salon où j'attentls Amé-
lie.
Après quatre mois d'absence, se retrouver dans un
lieu tout imprégné de magiques souvenirs, et s'y re-
trouver calme, c'est une faculté inconnue à un cœur
de vingt-six ans, qui a aimé de toute sa puissance. Je
parlais bas à chaque meuble, aux tableaux, à cette pen-
dule dont le timbre, en m'annonçant une heure de
retraite, m'avait si souvent affligé. Mais alors, oh!
que l'heure était belle, et que je me croyais heu-
reux!
Amélie parut, suivie de son mari. Nous nous dîmes
un bonjour d'amitié ; car Ernest et moi nous nous trai-
tons en amis...
Il s'éloigna. Je restai seul près d'Amélie. Oh! il est
délicieux ce moment qui suit la contrainte, alors qu'un
regard d'intelligence fait comprendre l'ame tout en-
tière , alors qu'un seul mot, dit avec le cœur, remplit
tout le vide qu'avait laissé une séparation de quelques
mois.
Amélie était assise dans un fauteuil, à demi renver-
sée sur un des bras, tandis que ses deux mains, ap-
puyées contre l'autre, jouaient convulsivement avec
une branche de lilas, qu'elle effeuillait. Par momens,
elle relevait doucement la tête, et me regardait avec
cette joie d'enfant qui la rend si séduisante. Nous ne
disions rien, car Ernest était près de la fenêtre; il lisait.
J'étais debout près d'elle , appuyé sur le dos de sa
causeuse, oubliant l'inconvenance de notre silence, et
m'enivrant à ce regard que j'avais tant souhaité.
— Vous êtes changée, dis-je enfin.
— J'ai souffert, répondit-elle faiblement.
— Caprices de femme , continua Ernest avec iro-
nie, en quittant sa place; Amélie a des vapeurs , et j'en
ai peu de pitié : j'ai horreur des tristesses sans causes.
Amélie baissa les yeux, puis les releva sur moi. Les
miens la remercièrent. — Nous nous étions compris.
Son mari marchait dans la chambre en nous adres-
sant de rares paroles , auxquelles Amélie me laissait le
soin de répondre. Pour la première fois je songeai
qu'elle devait être malheureuse , et mon cœur saigna.
Ernest lui parlait avec un accent brusque qui m'indis-
posait contre lui ; et plus je me sentais de torts
envers cet homme, plus j'avais besoin d'exagérer les
siens pour m'excuser à mes propres yeux.
La main dans une poche de mon gilet , je froissais
dans mes doigts quelques lignes écrites pour demander
à Amélie un moment qui fût à nous , un moment où
elle pût entendre un mot d'amour qui rappelât à son
jeune cœur que la vie n'est pas toute de deuil et de
regrets .
Le temps s'écoulait; nous allions nous quitter, et
mon bel avenir du lendemain se perdait sans espérance.
L'ARTISTE.
225
Ma main brûlante pressait avec force ce papier. Je trem-
blais à ce qne ma voix trahît mon émotion. Cependant
Ernest s'était arrêté près de la cheminée en tenant un
journal qu'il paraissait lire avec attention.
Demain , dis-je bas à Amélie en me rapprochant
d'elle, vous vous porterez, bien , n'est-ce pas?
Elle rougit sans uie répondre; ses yeu.v humides de
larmes, exprimant une douloureuse hésitation, s'arrê-
tèrent sur les miens ; elle cherchait à me comprendre;
je le désb'ais et le craignais en même tentps. Son re-
gard disait tout : elle me remerciait en demandant
pitié.
— Je suis (aiblo , dit-elle en appuyant sur ce mot,
avec un accent suppliant qui me fit compassion. — Je
craignis.
Sa physionomie, tout empreinte de ses sensations,
était passioimée ; ses sourcils élevés se rapprochaient
parla souTCrance, et son reil expressif brillait il'amour.
— Ne me demandez rien , dit-elle en baissant la
voix, si vous m'aime/.
Oh ! ce mot détruisit toute l'hésitation que son in-
quiétude avait fait naître. Me demander un sacrifice
arec de telles paroles 1 me dire de m'éloigner en me
tendant les bras !
J'oubliai tout. — Pour seule réponse, je saisis le bil-
let que mes doigts avaient lai.ssé échapper, et je le pré-
sentai à Amélie.
A ce moment, elle jeta un cri déchirant. D'une main
son mari lui avait saisi le bras avec violence , et de
l'autre il arrachait le fatal papier.
!.a glace devant laquelle Ernest était arrêté répétait
tous nos uiouvcmens.
Il m'avait vu.
Madame C. Alheui.
Oui ! prends ce joli petit air boudeur, mon bel ange,
tu n'en seras que plus charmante, et tu doubleras l'en-
chantement que je me promets. Tu est vierge île sen-
sations, tu es sous la puissance de l'élonnemcnt et de
l'amour; c'est li» ce qui te donne cttte délicieuse petite
moue. Tu résistes parce que tu te défies de moi, par
instinct plutôt que par raison. Fascinée par mon re-
gard comme la colombe sous le charme du vautour,
tu n'as plus la i'orce d'échapper, quoiipie tu sentes le
besoin de fuir. Tu ne sais pas que je savoure avec dé-
lices toutes tes inquiétudes, ta réserve et ton abandon.
Ce n'est pas le même amour que toi ({ui m'agite : il v
a quelque chose d'angélique et de pur dans ce que tu
éprouves; moi, j'éprouve des désirs brûlans, des trans-
ports-passionnés : tu me vois ivre, agité; mais je suis
maître de moi, excepté de mes désirs. O mon bel
ange ! tu vas être à moi Je l'avais bien dit, elle fut
à moi. Elle est maintenant mon esclave soumise : pour
moi elle a quitté sa vieille mère, qui est morte de dou-
leur, sa vieille mère qu'elle aimait tant. Aglaé a été
presque insensible à cette mort. Avant de m'avoir
connu, elle aurait succombé elle-même à son déses-
poir; maintenant, elle n'a plus qu'un sentiment dans
le cœur : elle m'aime avec une violence dont je suis
déjii fatigué. Ses scènes de jalousie me sont intoléra-
bles, car elle est jalouse de son Ombre. Et moi, je ne
.l'aime plus; elle est excessivement jolie, mignonne,
bien faite : c'est l'aniour-propre seul qui m'attache à
elle, et je ne retrouve quelques élans de tendresse que
lorsque je me suis montré en public avec elle... Si elle
était raisonnable, cette disposition de cœur me trom-
perait, et pourrait durer; mais si j'ai eu le malheur,
dans notre course, de regarder une femme, ou de par-
ler trop près d'une autre, cela suffit pour m'attirerdes
reproches , et la mettre dans un état affreux ; et puis
elle m'affiche quelquefois en public, sa passion ne mé-
nage rien... Enfin je sais bien que je ne l'aime plus;
est-ce sa faute ou la mienne, ou celle du cœur humain?
Quoi qu'il en .soit, cette situation ne peut pas durer...
O quelle folie de s'enchaîner ainsi jiour quelques étin-
celles de plaisir qui n'offre pas ménie la plus petite
fiortion de bonheur!
Comment (aire?., il faut pourtant en finir; ma la-
mille veut me marier.... J'ai vu celle qu'on me des-
tine; elle est charmante comme elle, et, de plus, elle a
une douceur, une modestie... J'en suis fou ! Ociel!
.\glaé n'étail-elle pas comme cela quand elle m'est ap-
parue? J'étais fou d'elle aussi. .. 11 fant qu'elle sache ce
mariage ; je tremble d'clfroi à celte idée... Enfin il le
faut aujourd'hui mt^mc, car on m'a fait sentir toute
l'inconvenance qu'il y avait de vivre publiquement
avec une femme, quand je dois en, épouser une autre...
et puis d'ailleurs il y a long-temps que cela aurait dû
être , si je n'eusse pas été si faible...
Elle vient d'avoir une attaque de nerfs effrovabic.
Maintenant elle est là, pâle, silencieuse, le regard fixe,
morte aux caresses que je lui fais pour la consoler ; j'en
ai pitié !.. Ah ! mon dieu ! pauvre jeune fille, pourquoi
ne t'ai-je pas laissée chez ta mère?.. Ejifin, je vais la
226
L'ARTISTE.
quitter. Je lui dis adieu!.. Elle me répond sèchement
adieu ! Je lui ai laissé tout mon mobilier, j'ai eu soin
de garnir le secrétaire de manière à ce qu'elle soit à
l'abri du besoin. Je lui ai conseillé de fonder un petit
établissement de lingerie. A tout cela, elle n'a rien ré-
pondu. Enfin, je sors...
Je trouve un grand tumulte à la porte de la rue ;
l'enseigne du marchand de fourrures est en partie bri-
sée. Je cherche à pénétrer à travers ce groupe de
monde. Quelques propos arrivent à mon oreille, et me
font tressaillir d'effroi... Je cherche à m'assurer... La
malheureuse ! c'est elle i , . O quel sentiment aigu de
douleur et de regrets j'éprouvai.... Elle n'était p.as
morte; l'auvent avait paré la chute... Elle ne mourut
pas !
Il y a quatre ans que je suis marié... Hier , sur le
boulevard de Gand, je fus accosté par une jeune fille. . .
C'était Aglaé..-. Elle ne m'avait pas reconnu : elle s'ar-
rêta un instant devant moi , me lança un regard mé-
prisant, et s'éloigna.. . Elle a peut-être bien le droit de
me mépriser !
O pauvre jeune fille, pourquoi ne t'ai-je pas laissée
chez ta mère ! ^
V. Cholet.
0\xzt ^^own'us b< fa o3i',c»ofntto«, {
Q^'
Le nom de M. Barthelmy se rattache aux plus glorieuses
et aux plus vives luttes de la presse contre les intrigues de la
restauration. Il a partage' pendant dix ans, avec son frère et
son ëmule Me'ry,la guerre d'escarmouche que l'esprit démo-
cratique avait entreprise contre le despotisme et les doctrines
ultramonlaines ; guerre hardie et périlleuse, où l'on jouait sa
fortune et sa liberté personnelles pour la liberté et la fortune
du pays.
Comme poète et comme patriote, comme improvisateur du
premier ordre , comme citoyen d'une vertu éprouvée ,
M. Barthélémy mérite une attention sérieuse. Ses moindres
oeuvres ont une haute portée politique et littéraire. C'est
tout à la fois l'interprétation sincère d'un sentiment populaire
et public, et eu même temps la fidèle expression des émotions
qu'e'prouvent, en présence des événcmens européens, les
âmes choisies, les âmes d'artistes, les âmes de poètes, parmi
lesquelles M. Barthélémy occupe un rang si élevé.
Il a suivi avec une infatigable ardeur les moindres épisodes
de nos dernières années; et en même temps qu'il s'éclairait.
(i) Publié pw Perrotin.
par l'étude et la méditatien , sur les questions Qugranlcs
qu'il voulait traiter ; en même temps qu'il s'initiait, par ses
amitiés et ses voyages, aux plus intimes intérêts du pays, il
apportait à l'achèvement et à la perfection de son talent un
soin sérieux et réfléchi.
Grâces lui soient donc rendues pour avoir compris qu'une
exécution littéraire, consciencieuse, devait assurer à ses œu-
vres une plus longue durée! pour a^•oir rajeuni sa verre sa-
tirique , si glorieusement mise en lumière dans sa VilUliade,
pour avoir consacré ses veilles et ses lectures à notre expédi-
tion d'Egypte, qui devait lui fournir le plus beau fleuron
de sa couronne !
Aujourd'hui il se repose dans un travail de son choix, dans
un poëme de prédilection. Après la A'eW.j«, voici qu'il
nous donne \e& Douze Journées de la Révolution .
Il n'a rien perdu, Dieu merci, de la chaleur et de la
pureté de ses inspirations , de son expression limpide et co-
lorée, de la justesse et de la grandeur de ses comparaisons.
Il manie la langue poétique avec une facilité, avec ime sou-
plesse, et je puis dire avec une agilité surprenantes. Il se
joue de toutes les difficultés du rhythme et de la césure, de
tous les caprices de la rime , avec une supériorité merveil-
leuse, et qui rappelle l'enfance d'Hercule étouffant un serpent
au berceau.
Il a préféré prendre , dans notre première et gigantesque
révolution , douze journées imposantes et dramatiques. A la
bonne heure ! nous ne voulons pas le chicaner sur la méthode
qu'il réalise : peut-être eût-il mieux valu trouver, pour l'exé-
cution de son projet, un plan général et dramatique, une
déduction logique et intérieure , qui aurait .sur l'ordre chro-
nologique un avantage évident, qui saisirait plus fortement
l'attention, dominerait plus sûrement la sympathie et la foi
politique du lecteur ; mais peut-être aussi, et nous le croyons
volontiers, M. Barthélémy s'est-il défié de son auditoire. Il
les a pris avec leur frivolité, leurs préoccupations, leur in-
souciance; il s'est mis à leur portée.
Dans tous les cas, ce bel ouvrage, aujourd'hui arrive à
sa quatrième livraison, est et doit demeurer un des plus ma-
gnifiques monumens de notre langue. Il compose, avec la
Filléliade et Napoléon en Egypte, une vaste trilogie, et con-
sacre le nom de M. Barthélémy parmi les plus grands noms
du pays.
Les dessins de M. Raffet, gravés à l'eau-foYte par l'auteur,
sont d'une bonne couleur et d'une composition bien enten-
due. G.
LE KUTIL3
PAK X. B. S.VINTINt.
1 vnl. iii-8. Priï , 7 ib 5o. c. — Paris, Anibroise Dupont,
rue ViviennC; n. 16.
Dans un siècle où l'art des préfaces a été porté au dernier
degré de perfection, M. Saintine vient d'en publier une
L'ARTISTE.
227
I
«ui est uii vcriluble chef-d'œuvre. 11 joue caitci sur table.
Son libraire vient lui Jirc tout bas que son ruaiurscrit ne fera
jamais un volume in-8" : M. Suintiuc imprime dans sa pré-
face la confidence du libraire. Le libraire demande en grâce
un petit épisode pour donner un peu de corps au volume :
M. Sainline refuse. Mais au moins il lui accordera ([uelques
liors-d'œuvre habillés à l'antique, et respirafft le docle par-
fum d'un manuscrit du moyen âge : M. Saintine refuse en-
core, et a grand soin d'imprimer ses refus. Au total, qu'ar-
rive-t-il? Que le pauvre libraire se résigne, et que l'ouvrage
paraît sans longueurs, sans hors - d'oeuvre ; c'est ce qu'il
fallait démontrer. Le lecteur, qui croyait profiter de quel((ue
indiscrétion, ne sait rien en définitive, si ce n'est que le
Mutile est un roman sans épisode, un roman dont l'action
marche toujours , un roman qu'on n'a pas copié à la Biblio-
thèque royale , un roman qui amuse , un roman comme on
n'en fait plus.
Ce n'est pas tout : la préface fait aussi remartiuer que ce
roman a un titre. Lx Mutile! qu'est-ce que cela peut être?
que hiia-t-on coupé à ce pauvre homme? Presque rien... la
langue et les deux mains. Voyez la vignette de Johanuot.
Voyez ce mourant étendu sur un lit que surmonte un dais
somptueux ; voyez ces prêtres revêtus de leur» habits sacrés,
pliant le genou pour quelques minutes encore devant le
cadavre qui fut Sixte-Quint ; et près du lit pontifical voyez
cet homme debout, menaçant, et présentant au pape se.*
deux bras nus qui se terminent par deux moignons hideux.
Tout le livre est là. Vous tous, pauvres malheureux, que
votre astre en naissant a créés romanciers, donnez à Johan-
uot la pensée de votre livre, et il vous la montrera tout
entière dans une vignette pleine de finesse et d'expression.
C'est une enseigne qui vaut mieux encore que toutes les
préfaces du monde.
Rien n'a donc manqué au roman de M. Saintine ; beau
format , titre piquant , vignette admirablement exécutée.
Que vous dirai-je de plus? Le livre se vend; je n'ai pu avoir
que la seconde édition , et l'on m'a juré qu'il y en avait eu
une première. Bien que ce soit invraisemblable, je le crois
volontiers, puisque le héros du livre, à partir du second
chapitre , n'a ni langue ni mains. Un héros de roman
occupe, terme moyen, les trois quarts de l'ouvrage; or,
ce héros ne parle pas : il faut donc qu'il agisse, et cela
n'est pas commun; mais ce qui est plus rare encore, c'est
qu'il doit agir sans mahis. Voilà le problème à résoudre.
M. Saintine n'a pas reculé devant la dilViculté ; tout au
contraire ; car c'est sur cette dilliculté que repose tout
son roman. Faites (juc le Mutilé puisse prononcer un mot,
tenir une plume on un poignard , et le roman s'évanouit.
Comment peut-il en être ainsi? Que vient faire ce mutilé
près du lit de mort de Sixtc-Quint? Pourquoi la séduisante
Gai-tana a-t-rllc renoncé a<ix applaudisscmcns de la scène et
.lUX séductions de ses nombreux admirateurs , pour suivre
lans une retraite obscure un homme qui ne peut pas même
ui dire : Je t'aime? Ce sont autant d'énigmes dont vous
trouverez l'explication dans le roman de M. Saintine. Mais ,
pour peu que vous soyez au courant des aftnircs de librairie,
vous comprendrez mo» peine qu'un jiuteur qui «c respecte
ne doit traiter que des sujets bizarre*, sou» peine de man-
quer d'originalité. Ce que le siècle a en hoireiir, c'est le
vieux. M. Saintine a donc fait du neuf: voilà pourquoi son
livre a eu les honneurs de la première et de la seconde édi-
tion. Le talent de l'auteur a peut-être aidé au succès; mais,
je vous le répète , il fallait nécessairement qu'il commençât
par couper la langue et les mains au secrétaire île Norsini.
ib'3 SAs;îi'm« (>)
Un petit volume, bleu comme la pierre dont il porte le
nom; le portrait d'une jolie petite fille blonde et souriante,
un bouquet de
Ce» modestes Heurs *
Que l'ange des adieux fit naître de ses plein - ;
Qui consolent l'absence et la mélancolie ,
Et dont le nom charmant défend que l'on oulilie ;
enfin une douzaine de morceaux inédits de littérature oio-
dcrne, quelques bénédictions pour ceux qui ont fait du liieu
quand ils étaient puissaus ; quelques paroles de poète jetées
à deux enfans qui ne jouent plus au soleil du pays , c'est
tout le livre.
Il est, comme vous voyez, agréable à lire, mais pénible à
analyser. C'est une série de noms à parcourir et quelques
mots de critique à semer en passant ; pardonnez la séche-
resse.
Plusieurs pièces de vers font partie de ce recueil : deux
seulement nous ont paru rcmarqu;:blcs. Dans l'une , de
M. A. de Bcauchesne, on trouve nue poésie douce et mé-
lancolique de l'école de notre Laniarthic. L'autre, intitulée
Dieppe , appartient plus à la manière de Victor Hugo. Il y a
de la hardies^, de l'originalité dans l'expression. Dis-nous,
demande le poète au vieux batelier,
Si le pelit marin qui joue
l'rcs du (loi qui va le raser
Xe .se souvient plus d'un baiser.
D'un baiser de roine à $a joue...
Cette pièce est de M. Roger de Beauvoir, l'auteur àe
r Ecolier de Cluny.
M. Albert de Calvimont a fait l'histoire de iï(i^'n/^//< , ce
petit royaume des deux enfans exilés. Ses peintures sont
fraîches et gracieuses ; cependant nous reprocherons à son
style un pende mignardise. Le Dernier Séjour du Roi à Com-
pièf^ne, par M. de Nugcnt, est une méditation profonde cl
(i) Chez Urbain Canel, rue du Bac, n* io4> ti chcx .\doIpbe
GuTot, place du Lourre, n" t8.
258
L'ARTISTE.
iuiimée sur cette sécurité inouie qtii endormait les conseil-
lers du monarque à l'instant où allait se décider le sort de la
monarchie. M. Théodore Murel s'indigne éloqneniment
contre les flons-Hons du vaudeville qui retentissent aujour-
d'hui sous les vieux arceaux du cloître Saint-Benoît. Il y a
dans le Rosnjr de M. Merle de la rêverie de poète et d'his-
torien. Le Simple rapprochement , de M. Emile Morice, est
un procès-verbal colore', nerveux et incisif, de la seconde
représentation d'une Réfohuion d'autrejo-'s. M. de Balzac a
traite' avec son talent habituel une scène historique , le Refus
de la couronne de France par le cardinal de Bourbon , en
1589. C'est grand'pilié de voir, avec Eugène Shc , comment
ce l'ut fait de Claude Bclissan , ex-clerc de procureur du roi ,
homme de la nature , qui devint philosophe , pbilantrope ,
mate'rialiste , athée , négrophile et républicain , duquel les
naturels de Hatouhougou se n'galèrcnt, après avoir offert
respectueusement ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme
I la partie la pbi^ délicate de l'individu.
J'arrive enfin à un chapitre intitulé Rambouillet, par
M. Janin : c'est sans contredit le meilleur du livre. Le spirituel
feuilletoniste a, cette fois, plus pensé que parlé. Il a renoncé
un moment à sa phras.' parée et sautillante comme une
danseuse de l'Opéra; vraie toupie de cristal i^ facettes qui
tournoie, élincelante, rapide, furibonde, éclaboussant le feu
et la lumière, à vous donner des vertiges. 11 s'est recueilli,
et il est entré dans une grave méditation sur ces riens d'où
dépend la fortune des empires. Ces quelques pages sont, avec
plusieurs chapitres de Bameh>e , ce que M. Janin a fait de
mieux senti, de plus profondément pensé.
V.
THBATHa D3 TITOLI.
La Société de l'Athénée dramatique a représenté, le
.samedi 3 de ce mois, au théâtre de Tivoli , un opéra-
comique en un acte. Les auteurs du poënie ont brode de
.scènes intéressantes et de jolis couplets le Meunier Sans-
Souci, d'Andrieux. La musique est de M"" de Saint-Michel,
déjà connue par plusieurs compositions. M"" de Saint-Mi-
chel a de l'imagination; sesTnotifs sont en généra! gracieux
et expressifs. Sou instrumentation est parfois un peu tour-
mentée; mais presque tous ses morceaux ont de la ^eive et
» du caractère. Nous avons distingué, entre autres, trois cou-
plets du meunier , et un air de bravoure parfaitement chanté
par Dommange, qui a été accueilli par les plus vifs applau-
dissemens. Une chose digne de remarque dans un opéra
écrit par une dame, c'est que M°" de Saiut-Michcl y a mul-
tiplié avec bonheur les airs de basse-taille. Il est vrai qu'elle
pouvait compter sur la belle voix de M. Hébert , chargé du
Ole de Sans-Souci, et dont le chajpt toujours juste et chaleu-
reux parcourt avec une égale facilité les notes les plus élevées
et les sons les plus graves.
J'ai parlé de Dommange; il a tics bien joué le rôle de
Lamettrie. Nous ne dirons rien de son chant; tout le monde
connaît sa voix pure, bien timbrée, sonore ; et tout le monde
l'applaudit quand il veut bien ne pas chanter comme dans sa
chambre. C'est lui qui a eu les honneurs de la soirée.
Wavicth.
L'Artiste a publié, il y a deux mois, un fragment de
roman de M. S. Henri Berthoud. Ce roman, qui devait
porter le titre de iBaA.' sera intitulé : la Saur de lait du vicaire
et paraîtra .sous' peu de jours.
— Les arts viennent de faire une grande perte dans la
personne de Manuel Garcia, compositeur distingué, et ancien
premier ténor du Théâtre-Italien. Un grand nombre d'artistes
distingués, formés par .ses soins et .sa méthode, font maintenant
l'ornement des principaux théâtres de l'Europe. Madame
Mîjlibran sa fille, Adolphe Nourrit, etc., etc., nous donne-
ront la semaine prochaine une notice détaillée sur ce célèbre
chanteur.
— Le conte de l'astrologue arabe, inséré dans le dernier
numéro de F Artiste , est de Washington Irving, et pris dans
la traduction de son nouvel ouvrage paru chez Fournier
libraire, sous le titre de Contes de UAlhambra. Nous ren-
drons compte prochainement de ce poétique et amusant
recueil.
— La troisième livraison du Choléra- Morbus , satire de
mœurs, par M. A. Mercier, a paru hier. Nous y avons re-
marqué de bonnes choses. L'auteur flagelle le vice sans pi-
tié; il a beaucoup à faire s'il veut rcilrcsser tous les torts.
Nous rendrons compte de ce nouvel ouvrage , si ses articles
ont quelque intérêt pour notre journal.
— La reprise de Jean obtient heaucouj) de succès au
Vaudeville, I.^font a compris parfaitement ce caractère
mauvais sujet de mauvai.se société; les autres rôles sont
pfts.sablempht joués par mademoiselle Willemen et Le-
breton.
. . q't] :i«p 'jiUi
— Les décors de fo Tentation, dont la première repré-
sqntation aura lieu lundi, surpassent, dit-ou, tout ce que
l'on a fait de merveilleux en ce genre. L'escalier du troisième
acte a été inspiré sur les immenses et poétiques peintures de
Martin. Les artistes les plus célèbres ont prêté l'appui de
leur talent pour la composition, dont l'çxécution a été cq^
fiée à plusieurs jeunes artistes.
Dt.M ) Laglare.p.r Givi.m
L'ARTISTE.
229
3î^tîux-l3lrti$.
Mm\x$(x\t$ 0xmtmx à mmmu
ET
DU PARTI QUE PEUVENT EN TIRER
(suite.)
Dans ce vieil empire de la Cliiiie comme dans l'Inde , l'art
a suivi inic roule <jui lui était propre ; il s'est borné lui-
m<;nic ; il a restreint sa mission , et l'on est e'ionne' qu'avec
tant de (^racc et tant de naïveté' il ne se soit jamais élevé'
jusqu'aux conceptions du génie, jus(|u'à la véritable pein-
ture, enfin. 11 restait seulement un pas à faire : ce pas n'a
point été l'ranclii , et l'on est tenté de croire qu'il n'était
])oint dans l'esprit de la race de faire «n tel progrès. Les
Chinois copient nos peintures avec une admirable exactitude,
et l'on conçoit (|u'ils ne les imitent pas; ils ont un caractère
à part; mais ce qui est plus extraordinaire, c'est que les
mystères du clair-obscur ne leur aient point été dévoilés. Ils
s'en tiennent à la repré.sentation nette et pure de l'objet; ils
n'ont point su deviner les jeux de la lumière. Néanmoins, je
le répète, la grâce, la finesse, la variété dans les expressions,
les Chinois l'ont dans leur peinture , comme ils l'ont dans
leur poésie. Maintenant si l'artiste européen cherche dans
les recueils que nous po.<sédons la vérité du costume ,
il n'aura que l'embarras du choix. Dans ce rapide coup
d'oeil , nous nous contenterons de signaler une curieuse an-
tiquité, essentiellement utile à l'art, si l'art s'étend dans son
universalité ; je veux parler d'une iconographie chinoise ,
conservée à la Bibliothèque royale (section des mauu.scrits).
Bien que l'exécution en soit grossière , bien qu'on n'y re-
connaisse guère la minutieuse finc.ise que mettent ordinai-
rement dans leurs productions les peintres du céleste em-
pire , les figures traditionnelles qu'elles renferment .sont trop
précieuses pour ne pas les mentionner ici. Désormais il ne
.sera pas plus permis d'ignorer quel était le type de tête de
Lao-Tseu ou de Kong-tsé (pi'il n'est permis d'ignorer celui
de Sorrate ou de Platon , puiscjue les portraits des grands
philosophes chinois sont conservés d'.lge en âge , et que
TOMi m. 2 !• uvRÀisoN.
l'artiste nous les a transmis d'aprè.« des copies fidèle*. Lait-
sons un moment parler le peintre («).
" Au commencement de la vingt-quairième année de Kahg
(c'est-à-dire sur la fm de l'année i685), moi, Po-Kié, sur-
nommé Tchang-Sieou, ayant achevé de copier les portraits
de plus de cent personnages célèbres , floiit on conserve les
originaux dans le tem|tle, où l'on apprécie sans partialité le
mérite de ceux qui ont pratiqué la vertu , j'ai cru devoir dire
quelque chose de chacun pour qu'on put s'en former une lé-
gère idée. •
Nous tei-niinerons ce rapide coup d'oeil sur les peinture»
de l'Orient, en rappelant une des plus récentes acquisitions
qui aient été faites par la Bibliothèque. 11 s'agit d'un manus-
crit cochinchinois de la plus belle conservation, et qui est
orné de nombreuses figures soigneusement exécutées , mais
où domine la partie fantastique. Toutefois nous sommes bien
obligés d'avouer que ce surcroît de richesse» intéresse médio-
crement l'art proprement dit. Quelque à l'étroit que se tron-
*'ent nos artistes, ils seront probablement long-temps encore
sans aller chercher leurs sujets par-delà le céleste empire.
Si, comme au inoyert âge, nous confondons un moment le
Nouveau-Monde avec l'Asie, nous interrogerons les manus-
crits mexicains , et ils nous rappelleront dans leurs peintures
hiéroglyphiques le culte , les habitudes sociales, le costume
des nations que subjugua Cortès. Bien que, sons le rapport
scientifique, les ouvrages mexicains de la Bibliothèque soient
d'un haut intérêt, sous le rapport de l'art il est impossible de
Ifîs comparer aux peintures de Velletri, de Rome, d'Oxford,
et surtout à celles (pie rapporta Boturini-Bcnaducci, et que
lord Kingsborough a fait figurer rt-cemmenl dans son im-
mense ouvrage. Je ferai observer seulement que la Biblio-
thi'que possède, parmi ses manuscrits mexicains, des pein-
tures complètement semblables à celles du musée de Dresde.
Ces peintures, par leur caractère, attestent, chez les anciens
peuples de l'Amérique, une période de l'art fort différente
de celle que suivirent les Toltèques et les Aztèques, peu-
ples conquérans qui substituèrent à l'art antique d'un peuple,
maintenant inconnu, des formes et des idée» nouvelles. Il faut
bien l'avouer, c'est en vain que l'artiste chercherait dan» les
peintures mexicaines les plus habilement tracées ce carac-
tère naïf, gracieux, spirituel qu'on trouve dans les peintures
hindoustani, persanes ou chinoises ; il faudra nécessaire-
ment qu'il découvre la vérité sous le symbole. Ce n'est pas
encore une écriture, et l'on se demande si ces linéamens bi-
zarres, entremêlés de figures humaines et d'omemen» si sin-
gulièrement coloriés, méritent le nom de peinture.
Pour en finir avec l'art si incomplet des Orientaux, pour
indicpier son vrai caractère et son genre d'utilité, nous di-
(i) Ce recueil n'a point de numéro ; il a été donne à la Biblio-
thèque par le cclphre Anivol , en 1771. Le savant missionnairt
dit |iosili%°cnirnt qu'en faisant l'arquisition de celle icnnofp^phia
il a cru qu'elle pourrait avoir son usage, oc fQt-ce que pour don»
ner une idée du cosluoie chinois.
230
L'ARTISTE.
rons que chez les Hindous, les Persans, et même les Chinois,
la peinture ne semble être qu'un mc'tier exigeant, avant tout
de l'adresse et une patience extrême, avec quelque senti-
ment de la grâce loc.ile, quelque observation des mouvemens
les plus simples do l'ame. On y trouve une minutieuse exac-
titude, un soin religieux à rendre les moindres détails; mais
le peintre lui-même n'attache à ce genre de me'rite nul sen-
timent de gloire. Il ne met pas son nom à ses œuvres, ou
bien, s'il le fait, c'est presque accidentellement, comme le
patient calligraphe inscrit le sien chez nous en me'moire d'un
travail exactement accompli. Les productions de ces artistes
incomplets, qui appartiennent à une civilisation si incomplète
elle-même, sont à la peinture ce que les poèmes populaires
sans nom et sans date sont au génie puissant qui u su con-
que'rir un nom et dominer une e'poque. On y trouve cette
grâce dont la naïveté est étouffée souvent, chez nous, par la
science qui veut retrouve^ la simplicité en multipliant ses
efforts ; mais il ne faut jamais y chercher de hautes inspira-
tions, ou même le sentiment pittoresque de la nature. Rien,
selon moi , n'atteste mieux le génie de la peinture euro-
péenne que les essais ignorés de ces peintres inconnus. Heu-
reux le pays où l'enthousiasme donne un nom à l'artiste et un
grand souvenir à son œuvre (i) !
Ferdinand Denis.
Manuel Garcia naquit, l'an 1775, dans cette contrée
que nos jeunes romanciers aiment à dépeindre si belle,
(i) Aux personnes à qui ces rapides détails sur l'art des
Oilenlaux ne suffiraient pas, nous conseillons de consulter l'ou-
vrage de M. Reinaud [KIonumens arabes, persans et turcs, 182S,
a vol. in-S"). Elles n'y trouveront pas précisément ce qui fait
l'objet de cet article; mais tout ce qui a rapport aux pierres gra-
vées, aux ornemens religieux el militaires, y est déciit avec le soin
le plus consciencieux. Le savant orientaliste a su lier ces détails
aux failslesplusimporlansdc l'histoire el des habitudes religieuses
et sociales des Musulmans. Un autre ouvrage se prépare, dil-on,
qui servirait admirablement les besoins des artistes dans tout) ce
qui a rapport au costume oriental. M. .Touy, calligraphe habile,
a l'intention de publier une série de dessins coloriés, copiés d'a-
près les miniatures les plus remarquables de la Bibliothèque
royale.
Plusieurs artistes, <lu reste, ont commencé, pour l'étude du
costume chez les diverses nations el aux diverses périodes de la
civilisation, des colleclions d'un haut intérêt. Nous citerons sur-
tout celle de M. Achille Devéria : elle est unique dans les résul-
tats qu'elle présente, puisque les grands événemens religieux et
historiques y apparaissent classés dans un ordre parfait de chro-
nologie et de science géographique, sans que les documens de la
vie intérieure soient pour cela négligés. C'est souvent de la
science plus positive et plus belle que celle des livres.
si ardente , si jeune encore de poésie et de passions :
Garcia était Espagnol. L'organisation musicale se dé-
veloppa chez lui de bonne heure : dès l'âge de six ans,
il fut admis comme enlant de chœur à ia cathédrale de
Séville.
C'est une chose remarquable que la plupart de nos
grands musiciens ont débuté par chanter en fausset le
motet et le faux-bourdon. C'est sous la petite calotte
rouge qti'ont germé ces idées neuves et originales qui
devaient plus tard opérer une révolution dans la mu-
sique. Grétry et Rossini ont été enfans de chœur.
A l'âge de dix-sept ans , Garcia , dont la voix était
déjà admirée, débuta sur le théâtre de Cadix, dans une
petite pièce composée exprès pour lui. Le succès qu'il
y obtint décida sa vocation pour le tliéâtre. 11 passa »
une partie de sa jeunesse en Italie ; de là , en 1807, il
vint en France, où il fut accueilli avec enthousiasme.
Il retourna en Italie, et y prit des leçons d'Ânzani, le
plus célèbre chanteur de l'époque. Ce professeur sé-
vère trouva en Garcia un écolier docile, qu'il se plut à
former , et à qui il transmit le secret de sa méthode.
Garcia revint à Paris, fort des préceptes et de la ma-
nière du maître. Ses succès y furent prodigieux. Dès
lors, sa vie ne fut plus que cette promenade capricieuse
de nos ^artistes étrangers, qui vont de royaume en
royaume exerçant sur une nation la puissance de leur
voix, et recueillant des triomphes, jusqu'à ce qu'ayant
légué au théâtre une fille héritière de son génie et de
sa gloire, il se retira dans la solitude pour se consacrer
à déjeunes artistes, dont il voulut former le talent et
créer l'avenir.
Chanteur tout de verve et d'inspiration , Garcia
était encore professeur habile et compositeur distin-
gué.
Il se disposait à publier , sous le titre Opérette di
Caméra, une série de partitions propres à être jouées
dans les salons. On trouve dans ces compositions un
sentiment exquis de la mélodie , une harmonie savante
et toujours riche.
Comme chanteur, Garcia est un des phénomènes les
plus étonnans qui aient paru sur la scène musicale.
Rubini a , sans doute, une belle étendue de voix ; mais
arrivé auyà du médium il cesse d'être entendu. Tel
était le timbre et le volume de voix que possédait Gar-
cia, qu'il rendait avec une égaie facilité le rôle d'O-
tello , disposé sur les cordes les plus élevées du ténor,
et celui de Don Juan, écrit pour une belle et grave
basse-taille. Les qualités de Rubini sont peut-être , si
je puis m'exprimer ainsi , des défauts perfectionnés.
Cette voix, parfois si admirablement tremblée, a pu
n'être dans le principe qu'un chevrotement auquel
L'AUTISTE.
331
Une lutlc habituelle a su donner l'accent de la passion.
Cette fusion parfaite des deux registres, dont les transi-
tions sont presque inaperçues, et qui provoque au
théâtre deshouras d'applaudissemens, n'était peut-être
qu'une peine naturelle à attaquer la note franchement
et de prime-abord. Telle n'était pas la voix de Garcia ;
il la lanrait toujours pleine et puissante, avec son inspi-
ration. Uubini tourne habilement la difficulté; Garcia
savait l'aborder en face , et toujours en triompher.
C'est surtout comme professeur que la perte de
Garcia est irréparable. Nul n'a su comme lui décou-
vrir les moyens cachés d'un élève , et comme, par une
seconde création , tirer de riches trésors de voix et de
mélodie d'un sujet destiné en apparence à languir
long-temps dans la médiocrité. Garcia a formé la plu-
part de nos meilleurs artistes : c'est à lui que nous
devons madame Malibran et Adolphe Nourrit. Sa mort
a brisé bien des jeunes espérances , anéanti bien des
avenirs , et peut-être tué bien des gloires qui naissaient
pour notre patrie.
Garcia laisse une veu-^^ , habile musicienne , une
petite sœur de madame Malibran, déjà initiée aux mys-
tères de l'art, une jeune parente, virtuose de grande
espérance, et un fils nourri à son école, pénétré de
sa méthode et de ses leçons. Ce jeune homme a déjà
obtenu de brillans succès. Espérons qu'il poursuivra
avec éclat cette noble carrière, et que, comme son
père , non content de sa gloire personnelle , il saura
transmettre ses traditions et contribuer ainsi à la pros-
périté de notre avenir musical.
Garcia est mort à Paris le 9 juin 1832.
Victor Fleury.
LÀ. 77ITRB,
Sffl'nlic populaire.
dlapt
ti«j ptcwicv.
Sainte et merveilleuse est la nuit de NoCl , lorsque ,
entre les toufTes confuses des frênes et des tilleuls, l'é-
glise de la bourgade se dresse à l'horiz-on, noire, avec
des ogives et des roses de feu ; lorsque mille étoiles au
firmament et mille flambeaux dans la nef antique il-
luminent à l'crivi , dans les cieux et sur la terre , la fête
de la bonne nouvelle ; lorsque la voix de ceux qui chan-
tenl : « Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur, »
les répons modulés par un orgue panharmoniquc , sur
les airs naïfs des anciens temps , et les Ijêlemens de
l'agneau symbolique troublent seuls le silence de cette
heure aiystérieuse , comme ce chœur céleste qui an-
nonça aux pasteurs la naissance d'un Dieu !
La fête fut belle cette année-là. Une légère gelée
avait durci la fange des rues, et le ciel était bleu comme
le manteau d'un roi : aussi personne n'avait manqué
au joyeux appel des cloches, et toute la jj^oisse était
réunie, depuis le patriarche du village jusqu'à l'en-
fant qui se traîne encore sur les mains autour du rouet
de sa grand'mère.
Le prieur flamboyait à l'autel sons sa chape des
grands jours. L'autel, les vases et le Christ de ver-
meil semblaient entourés d'une large auréole. Les
dévotes avaient allumé devant leurs saints favoris ces
luminaires couronnés de cierges , dont les bras se dé-
ploient comme le chandelier à sept branches du pro-
phète hébreu. Les faces vénérables des anciens, assis
dans les stalles du chœur, s'épanouissaient sous leurs
longs cheveux gris aux joies pacifiques que leur appor-
taient les cantiques sacrés : les garçons et les jeunes
filles mêmes ne s'entre-regardaient en riant 'que de
temps à autre , et restaient attentifs et dévotieux pen-
dant de longs intervalles. Bref, jamais tant de pompe
et de recueillement n'avaient sanctifié la vieille église.
Un seul des assistans ne semblait point partager la
pieuse disposition de l'auditoire, et ses regards errans
et vagues décelaient une ame attachée à toute autre
chose qu'au mystère dont la commémoration relenlia-
sait autour de lui.
Pierre ne passait pourtant , parmi les bonnes âmes,
ni pour libertin ni pour impie. C'était unbeauetassez
bon garçon , laborieux , agile , robuste , hardi comme
un homme d'armes du roi, et ne craignant ni le moine»
bourru ni le loup-garou; vivant en bon los et renom
dans le pays , bien qu'un peu convoiteux , et portant
plus haut ses idées et ses désirs qu'il n'était séant à un
simple métayer; au demeurant , jusqu'alors, aussi bon
chrétien que vous et moi.
Mais, cette nuit-ià, il avait d'étranges distractions.
Lui qui , d'ordinaire , se plaçait derrière le ("hantre
poursuivre, d'un bout à l'autre, sur l'euphonaire , la
partition des grandes fêtes, détourne ses yeux, qu'ap-
pellent en vain les caractères d'écarlatc et d'azur et le»
232
L'ARTISTE.
notes gigantesques du ^lain-chant, ou, s'il regarde
quelque chose au lutrin , je crois , Dieu me pardonne ,
que c'est le vieil aigle de bois de chêne qui le soutient
de ses ailes éployées. Lui qui repondait d'un accent
si plein et si sonore aux voix de fausset des enfans de
chœur, et qui savait proses, versets et répons à mettre
au défi tous chapelains et chanlres , k vingt lieues à la
ronde , garde maintenant un morne silence ; ou si par-
fois l'habitude lui fait ouvrir machinalement la bouche,
il entonne le Miserere quand toute la paroisse répète
Te Deum laudamus.
Encore , si Marguerite avait les pensées qu'il ne
donne pas au ciel ; si c'était elle que cherchât son œil
inquiet à travers la foule, le bon Dieu lui pardonnerait
sans dout^ elle est si bonne et si jolie, et Pierre lui
doit tant de reconnaissance ! La fille du riche Géraud
n'a-t-elle pas préféré l'amour du pauvre métayer à ce-
lui de sesopulens rivaux, et même d'un fier bourgeois
des communes, échevin de la ville voisine?
Mais non : la blanche Marguerite est tout occupée
de l'office divin et de Vag^nel enrubanné qu'elle a con-
duit, suivant l'usage, à la messe de minuit, et le re-
gard de Pierre n'a point tenté de rencontrer le sien ;
il plonge vaguement dans les endroits où les cierges
n'épandent qu'une clarté douteuse ; il erre dans les bas-
côtés de la nef, dans les sombres ailes du vaisseau go-
thique ; il suit les grands arceaux qui se croisent à la
voîite , projetant à leur jonction de bizarres culs-de-
lampe ', et se perd dans les sculptures indécises du buf-
fet d'orgue. Il semble attendre que quelque apparition
fantastique vienne se glisser dans les entre-colonne-
mens ou se suspendre à la clef de voûte.
Ah! Pierre, Pierre, vous songez trop aux histoires
de la veillée !
Tout à coup ses prunelles se dilatèrent extraordi-
nairement : sa bouche s'ouvrit béante ; sa respiration
s'arrêta! Une sorte d'éclair avait attiré sa vue vers une
immense rosace aux compartimens sans nombre , et ,
sur les vitraux de couleur, brillans des clartés inté-
rieures de l'église, il avait cru voir serpenter l'ombre
d'une forme alongée : il avait cru voir s'agiter deux
ailes et resplendir comme une flamme rougeâtre.
Et cependant le prêtre était descendu de l'autel , et
l'assemblée s'écoulait bruyante du large porche comme
l'eau que revomit la bouche d'une caverne à la marée
descendante. Pierre sortit avec la foule; mais il ne la
suivit pas. 11 s'adossa contre la niche d'un saint, et
resta là , immobile et pensif.
Pourtant le père de Marguerite l'avait invité au ré-
veillon nocturne : le cidre pétillant et les gâteaux à
quatre pieds l'attendaient à côté de sa mie ; et , quand
elle passa près de lui en quittant l'église , elle l'appela
tout bas d'une voix bien douce ; mais il ne l'entendit
pas.
Et, quand il fut seul, il lui sembla que les figures lan-
tasques que le sculpteur avait fait saillir horizontale-
ment d'entre les arcs-boutans branlaient vers lui leurs
chefs cornus, et le regardaient fixement de leurs yeux
de pierre.
Il se retira enfin lentement ; mais il était trop tard
pour aller voir Marguerite et manger des gâteaux à
quatre pieds.
Voilà ce que c'est que d'écouter un vieux sorcier de
berger la veille de la Nativité.
Or, le soir de la Saint-Ives, comme les cloches son-
naient pour annoncer la venue de Noël, Pierre avait
rencontré le vieil Anceaume sur la lisière du bois.
Anceaunxe savait d'étranges choses. Où les avait-il
apprises? personne ne l'eût pu dire, car il était nou-
veau dans le pays; mais il n'était docteur en astrologie
ou alchimie qui lui en eût remontré ; et il aimait
Pierre, parce que Pierre «coûtait volontiers ses mer-
veilleux récits, et qu'il eût passé les jours et les nuits à
entendre les histoires des gens qui changent en or le
fer et le cuivre, ou qui découvrent les trésors cachés
avec la main de gloire ou la baguette à deux cornes
de coudrier.
Si Pierre eût été un garçon prudent et bien avisé,
il eût salué poliment le bon homme ( car il faut être
poli avec tout le monde, même avec les sorciers), puis
il eût passé tranquillement son chemin, car une telle
rencontre, à cette heure, près d'un fourré où foison-
naient le houx et la verveine, était quelque peu sus-
pecte.
Mats Pierre ne fut pas si sage : bien au contraire, il
alla droit à l'ancien, en lui demandant résolument :
« Eh bien, père, comment vous va?
— Hum ! » grommela Anceaume , « comment me
va? Bien irait si j'avais vingt ans : j'aurais espoir de
faire fortune , de devenir châtelain ou baron ! Mais
à présent, vieux et caduc comme je suis, à quoi cela
me servirait-il? .le ne suis plus assez leste d'ailleurs
pour tenter l'emprise. Ah! si j'avais vu soixante ans
plus tôt ce que j'ai vu ce soir
— Qu'avez-vous donc vu, père Anceaume?
— J'ai vu la Wivre ! » répondit le berger.
— « La Wivre ! » fit Pierre.
Et le père Anceaume lui raconta comme quoi la
Wivre n'apparaissait dans le pays que tous les cent
ans; comme quoi, en allant boire aux fontaines, vers le
lever de la lune , elle déposait sur l'herbe son escar-
boucle magique, et comme quoi celui qui serait assez
L'ARTISTE.
233
adroit jxxjr s'emparer de cette pierre, pendant <[iic la
Wivre est occupé»; à boire, deviendrait possesseur de
richesses inépuisables , et ne pourrait être mis à mort
par le fer, par le feu, ni par les flots.
Et il l'avait vue passer ce soir au dessus du bois.
Ah! Pierre, vous songez trop aux histoires de la
veillée.
« Pierre, vos figuiers sont gelés , car vous ne les
avez pas garnis de paillassons pendant la nuit.
— Pierre, les charançons et les calandres ont mangé
le blé que vous aviez mis dans mon grenier , car vous
ne l'êtes pas venu retourner.
— Pierre, vous nourrissez mal votre vache, car son
lait devient aigre et sans crème, et les dames du châ-
teau n'en veulent plus. »
Voilà ce que ses voisins lui disaient en passant, puis
ils s'en allaient hochant la tête, en le voyant toujours
accoudé sur sa table, et les yeux dans les poings.
Une autre personne ne disait rien , mais avait le
cœur bien gros des laçons de Pierre. C'est à peine s'il
se montrait un (piart d'heure *le temps à autre chez le
père Ciéraud , à peine s'il adressait quelques mots d'a-
mitié à la pauvre Marguerite. Klle ne s'y trompait pas :
elle voyait trop bien que, lorsque sa bouche lui parlait,
son esprit était bien loin d'elle.
Voilà quinze joure que ce train-là durait.
Depuis ce temps , Pierre restait enfermé chez lui
tout le long de la journée, et, quand tombait le cré-
puscule, il s'en allait à travers chamjis, on jie sait où.
Souvent, tandis que la lune se levait à l'horizon terne
et entourée d'un cercle roussàtre, que le vent sifflait
et mugissait à travers les squelettes effeuillés des chê-
nes et des hêtres , que la neige lui fouettait au visage ,
et (jue les loups hurlaient autour de lui , il courait
conune un spectre par la campagne «léserle , puis s'é-
teiidiiit dans son manteau de laine au fond d'une
ercuse ravine, près de quelque source vive.
Et là il regardait tour à tour le ciel et la fontaine
jusqu'à ce que la lune fût parvenue au point culminant
de sa course ; alors il se levait sombre et abattu, et s'en
retournait à pas lents.
En elTet, sa téniéraire entreprise avait bien peu de
chances tle succès. Plus d'une source bouillonnait
dans la contrée. Laquelle affectionnait particulière-
ment la Wivre? C'est ce qu'il ne pouvait même dé-
cinivrir.
Ses brillantes espérances diminuaient cbatpie nuit,
sans que la fureur de ses désirs baissât avec elles. Une
fièvre ardente le dévorait.
Il ne lui restait plas qu'une fontaine à visiter : c'était
un filet d'eau qui sourdait d'entre quelques saules. La
tradition du pays l'avait consacrée à un vieux saint dont
la statue dominait le revétcrocnt de briques que les
villageois avaient donné à cet abreuvoir naturel des
troupeaux voisins.
Un soir, résolu de tenter une dernière fois la for-
tune, il alla s'établir derrière les saules; à quelque dis- '
tancé de la source Saint- Wilbert.
il n'entendait que le cri des corneilles qui croassaient
^en rêvant sur les branches des saules ; il ne voyait dans
les airs que les grands nuages blancs qui roulaient l'un
après l'autre sur le croissant nocturn«, et le gazaient
d'un linceul transparent.
Son regard morne et découragé s'égarait dans l'es-
pace.
A force de laisser errer ses yeux parmi les figures
vagues des nuées, un petit nuage finit par attirer son
attention : ses formes mobiles et multiples se dessi-
naient plus nettement , se coloraient plus vivement
que celles d'aucun de ses voisins. Tantôt il s'arron-
dissait en sphère dont l'intérieur à jourlaissait voir un
échappé de ciel étoile; tantôt il s'étendait et s'alon-
geait démcsuréuient : son extrémité amincie semblait
la queue jaunâtre d'un serpent; de légers flocons se
déployaient sur son dos comme deux ailes, et sa tète,
sans doute étincelante des rais de la lune, semblait
agiter une couronne de flammes.
Cl Voilà un singulier nuage, » se dit Pierre.
Il le -Cit alors se détacher de l'armée nébuleuse et
s'avancer comme une trombe à travers l'étendue; et,
à mesure qu'il approchait, son aspect devenait à Jafob
plus distinct et plus extraordinaire : son corps se na-
crait lie bleu , de vert , de jaune ; c'était bien sur des
ailes dentelées qu'il se soutenait dans les airs ; quatre
pieds annés de griffes aiguës sortaient de son ventre
brillant, et sa tête éclairait l'espace autour d'elle d'un
rayonnement rougcâtre.
Et Pierre vit que le nuage était un yand serpent
ailé qui portait sur sa crête une escarboucle aussi res-
plendissante que le soleil.
Le cœur lui battit comme s'il allait lui briser la poi-
trine.
La Wivre s'abattit sur la neige glacée, qui craqua
sous le poids de la bêle niervcilleuse, et rougit au loin
comme au reflet d'un grand feu. La Wivre plia ses lon-
gues ailes sulfureuses, s'accroupit, et, prenant son es-
carbmicle entre ses deux griffes de devant, elle la
posa dans un sillon à trois pas du dernier saule, puis
elle courut à la fontaine.
Le moment fatal était arrivé : il fallait |>érir ou s'cjU-
234
L'ARTISTE.
parer du talisman. Pierre se sentit presque défaillir;
mais un regard sur la pierre éblouissante , qui jetait en
la campagne plus de lumière que cent flambeaux , lui
■rendit son courage. 11 était par bonheur derrière l'a-
vant-dernier saule : il se traîna sans bruit jusqu'au
sillon où luisait l'escarboucle ; puis , à trois pas d'elle ,
et rien ne le cachant plus aux yeux de la Wivre , il se
redressa tout à coup pour s'élancer d'un bond sur
l'objet de tant de désirs et de veilles.
La Wivre l'avait aperçu! * ■
Au même instant elle se retourna avec la rapidité
de la tempête : un silïlement horrible, immense, râla
de sa gorge haletante ; ses lèvres rechignèrent et dé-
couvrirent jusqu'à la racine toutes ses dents acérées et
blanches, et, les mâchoires ouvertes de toute leur lar-
geur, elle se darda sur le téméraire...
Êfu
:pitî;ej
»ecoud.
Marguerite s'en allait tristement le long de la grande
avenue du château.
Ses joues si fraîches avaient pâli, ses yeux si bril-
lans étaient rougis et ternis par les larmes; car le mal-
heur depuis un an s'était appesanti sur sa famille. La
clavelée avait tué les moutons de son père , le feu du
ciel avait dévoré sa ferme , ses vaches et ses chevaux
étaient morts dans l'incendie, et l'ouragan avait couché
et détruit ses blés.
Le riche Géraud n'avait, pu payçr au nouveau sei-
gneur ni la redevance annuelle , ni le droit de joyeux
avènement : menacé d'être chassé du toit de ses aïeux
et malade de chagrin et d'accablement, il avait dit à sa
fdle : CI Va , mon enfant , va trouver le noble baron
qui vient d'acquérir le fief de notre ancien seigneur.
Peut-être accordera-t-il à tes larmes le délai que mes
cheveux blancs n'ont pu obtenir de son intendant. »
Le cœur de la pauvre fille saignait en songeant à la
misère qui menaçait son vieux père après tant d'an-
nées de labei*s. Hélas! elle n'avait pas besoin^e ces
nouvelles peines ! -,
Elle passa le pdnt-levis, et resta long-temps dans
la cour intérieure du château, hésitant et n'osant entrer
dans les appartemens, jusqu'à ce qu'un vieux major-
dome, prenant pitié de son embarras, lui dem.inda le su-
jet de sn venue, et , la menant à travers des salles splen-
dides toutes remplies de pages et de gentilshommes
richement équipés, l'introduisit auprès du seigneur.
Marguerite s'arrêta, éblouie et chancelante : toutes
les couleurs de l'arc-en-ciel tremblaient en cercles con-
fus dans ses prunelles, comme si elle eût regardé le
soleil en face.
Ce qu'elle voyait eût frappé d'admiration une reine;
quel étonnement ne devait pas saisir la simple fille !
Des arabesques d'or encadraient un plafond peint
tout entier du précieux azur d'oulre-mer, et parsemé
d'étoiles d'argcn^ : les lambris étaient revêtus de ta-
pisseries d'une magnificence et d'un travail miracu-
leux ; mais les personnages en étaient bizarres et fan-
tastiques comme les fantômes de nos rêves , et l'on n'y
voyait aucun sujet des saintes Ecritures.
Près d'une table de bois de santal, couverte de
vases d'or et de cristal, sur un fauteuil dont les cise-
lures délicates étaient incrustées de pierreries, reposait
le noble suzerain, enveloppé d'une longue robe de
velours pers, fourrée d'hermine et brodée de rubis.
Le guide de Marguerite s'approcha du haut baron ,
et le pria d'accorder audience à la suppliante. Un signe
de tête hautain et distrait répondit à sa requête.
Marguerite se mit à deux genoux sur le pavé de
mosaïque.
« Hélas! hélas! mon doux seigneur, prenez pitié
d'un vieillard à qui l'on veut ravir le pain de ses der-
niers jours. Prenez pitié d'une pauvre fille dont le
cœur est brisé par le ckagrin depuis qu'elle a perdu
son amant Pierre.
<i Le démon me l'a pris , corps et ame : Dieu veuille
délivrer celle-ci! Un perfide magicien l'a emmené dans
le pays des damnés. Depuis cette heure de désolation
la main du mautlit ne s'est pas retirée de des^sus nous. »
Encouragée par l'attention qu'on paraissait lui prê-
ter , elle s'enhardit à lever les yeux sur le baron et sur
son majordome. Un cri perçant s'échappa de sa bouche.
« Dieu me pardonne! c'est mon amant Pierre qui
m'écoute sous ces vètemens de roi! c'est le vieil An-
ceaume qui me regarde avec son sourire de sorcier! »
Le visage du baron s'était un instant rembruni ; mais
un éclair de plaisir chassa les ombres de son front, et
le feu monta à ses joues. Il regarda son majordome.
Les sourcils de celui-ci se dressèrent , les «oins de sa
bouche se relevèrent singulièrement, et il rit.
Puis il s'éloigna.
«Qui, je suis ion amant Pierre, Marguerite, ma
douce mie! ,Te suis ce Pierre qui t'aime comme t'ai-
mah, Pierre le berger. »
Et il avait attiré dans ses bras la jeune fille, qui le
contemplait, iumiobile et la bouche entrouverte,
comme si elle eût vu apparaître un esprit.
>< Pierre ! Pierre ! s'écriait-clle en se débattant sous
ses baisers, est-ce bien toi? N'as-tu pas vendu ton ame
pour toute cette gloire?
— Non, fit-il, tout ceci est légitimement acquis;
L'ARTISTE.
235
mais laissons cela aujourd'hui , ne songeons qu'au bon-
lieur d'titre l'un à l'autre!
— Laisse-moi! Pierre! toi, riche et puissant châ-
lelain , peux-tu biëli être encore le mari de la fille du
pauvi-e Géraud?
— Oui, tu es ma femme, ma femme bien-aimée! »
I.a tète lassée de la villageoise tomba sur l'épaule
(lu baron...
« Eh bien! qu'avez- vous fait de la damoiselle? » de-
manda l'intendant Anueaume.
'< Je l'ai renvoyée consoler son bonhomme de père :
elle gardera le secret; elle reviendra demain.
— Peut-on conriaitre les intentions de monseigneur
à son égard 'i
— Mes intentions, diable !... Savez-vous, Ânceaume,
que la Marguerite est une douce et gentille fleur? Elle
ne m'a jamais tant ravi qu'aujourd'hui!... Au fait,
pourquoi ne lui liendrais-je point parole? J'ai des tré-
sors et des honneurs assez pour vivre heureux et grand.
La bachelctte eût partagé avec moi autrefois : si je
partageais avec elle maintenant?.. »
— Ce serait d'une ame reconnaissante et chrétienne,
répondit Anceaume d'un air de componction à faire
i'réinir. J'espère n'être pas le dernier à féliciter la belle
mariée et niaitre (îéraud le fermier. »
Pierre fronça le sourcil.
« Il appartient à monseigneur, continua Anceaume,
de donner des exemples nouveaux aux barons du voi-
sinage. Ce sont des tcHes étroites, de petits esprits.
Jls crieront, ils se gendarmeront contre cette mésal-
liance ; mais n'est-ce pas un plaisir de plus que d'ex-
citer la réprobation du vulgaire? Le mépris des sots
est, dit-on, le trésor du sage. »
Le châtelain s'agitait sur son siège. Chacune de ces
paroles piquait sou cœur orgueilleux comme unç ai-
guille acérée.
" La comtesse Blanche est bien belle , poursuivit
\nceaumc : sa peau est plus éblouissante que l'her-
uiine, ses joues plus fraîches que la rose d'églantier.
La comtesse Blanche est dame suzeraine de dix châtel-
lenies , tenues à foi et hommage par dix chevaliers
portant bannière : elle fait briller des fleurs de lis dans
son blason; car la comtesse Blanche est cousine par
les femmes tle son altesse le^oi Charles de France.
■ — Eh bien! « nuirmura messire Pierre, « après!
— Vingtseigncui-stles pi'cmicrcs maisons du royaume
se disputent le titre de serviteur de la noble dame;
mais il est un chevalier dont la poursuite aurait plus de
chances que toutes les leurs ensemble, et ce chevalier,
peu désireux de ce que souhaite la foule , préfère la
cornette d'une villageoise au hennin d'or de la com-
tesse , car il a l'ame indépendante et au dessus des
préjugés du monde.
— Satan ! >> s'écria le baron.
— Heim ! « fit Anceaume. o Ce chevalier, c'est mes-
sire Pierre de Saint-Wilbert, le bicn-aimé de la com-
tesse Blanche, l'amant de la fermière Marguerite.
— Que signifie tout cela? » balbutia le cbâtftiin
avec agitation. Moi , le préféré de la comtesse ! Où
sont leis preuves !
— Les preuves ! Mon confrère Hirboud , le géoma-
cien , le savant bchctne , vous les donnera quand vous
voudrez. Elle l'est allé consulter sur votre compte :
elle l'a prié de découvrir, par le pouvoir de son art, si
vous seriez loyal et fidèle en amour. Il n'a pas manque
de m'en prévenir, et il a répondu en conséquence. »
Messire Pierre se redressa, comme s'il eût voulu frap-
per de sa tôte la voûte de la salle. Ses yeux ctincelaient,
son sein se gonflait d'une joie superbe; et, serrant
avec force un petit coffret de citronnier qu'il portait
au cou , suspendu à une chaîne de diamans : « O mon
escjirboucle ! s'écria-t-il, je serai le cousin du roi ! »
La Marguerite revint le lendemain matin : la Mar-
guerite était redevenue rose empourprée et brillante;
ses yeux avaient repris leur douce flamme , ses lèvres
leur sourire d'enfant.
Elle traversa, légère comme un oiseau , les apparte-
mens remplis de pages et de gentilshommes , ne s'é-
blouit plus de rien, et ne demanda pas son chemin.
« Pierre, mon bon Pierre, c'est moi, c'est ta Mar-
guerite ! Ne me vois-tu pas? Est-ce que tu rêves encore
comme autrefois? n
Le châtelain était grave et sombre comme les figu-
res de ses tapisseries.
a Pierre , quand iras-tu voir le vieil abbé Godefroy?
lui qui t'aimait tant lorsque tu chantais au chœur.
Quel plaisir n'aura-t-il pas à te retrouver heureux et
puissant? C'est à lui, n'est-ce pas, que ta commanderas
notre messe de mariage? Quand les cierges brilleront-
ils sur l'autel à notre intention?
— Je n'irai point demander de prières à l'abbé
Godefroy, et les cierges ne s'allumeront pas uir l'autel
pour notre messe de mariage; car je ne suis pas votre
amant Pierre. »
Marguerite ouvrit les yeux tout gramls . et ne com-
prit pas. . "^^^'^V?^
« Je ne suis point un berger, je yui.te^^^mit4l^>aihit-
Wilbert, le chevalier el l'époux funn 1,' 1 1 CttapAMiÉée
Blanche. ■>
236
L'ARTISTE.
Le visage de Marguerite devint pâle et blafard
comme celui d'une morte.
La voix du baron prit malgré lui un accent plus
doux et presque tendre.
« Pourtant , bachelette, j'ai profité de votre erreur,
et je ne vous abandonnerais pas si vous vouliez rester
près de moi : je vous ferais agréei- au nombre des sui-
vantes de la comtesse, et je vous verrais parfois en par-
ticulier à l'insu de cette noble dame. »
Mlirgueritc ne répondit pas : elle chancela deux
lois , puis s'élança avec la rapidité du vireton chassé
parla corde de l'arbalète.
« Comme vous voudrez , » murmura le baron d'un
ton de mauvaise humeur.
Huit jours après , une cavalcade splendide traversa
le village. Messire Pierre s'en allait en grande pompe
par devers les domaines de son illustre fiancée. Comme
il passait près de l'église , son cortège en croisa un au-
tre , moins pompeux et moins rapide , qui sortait de la
demeure de Dieu pour aller à celle de la mort. Ce
convoi suivait deux cercueils , un blanc et un noir.
La disparition et la mort supposée de son amant
avaient déjà miné la frêle organisation de Marguerite :
sa trahison l'avait tuée.
Son père ne lui avait survécu que de vingt-quatre
heures.
Messire Pierre est l'époux de la comtesse, et l'un des
grands barons du royaume.
Messire Pierre a des besans d'or à paver tout son
château , les cours et préaux compris , des seigneuries
«ju'on ne saurait parco>irir sans changer -dix fois d'ho-
rizon.
Il est au mieux avec les oncles dy roi Charles : mon-
sieur de Berry lui sourit gracieusement , et monsieur
de Bourgogne l'appelle son beau-cousin.
Bref, ses prospérités ont passé en proverbe , et l'on
dit en toute la France, par forme de dicton populaire :
heureux comme le sire de Saint-Wilbert.
Cependant le baron est singulièrement taciturne, et
ne rit janaais, sans doute parce que le bonheur est en-
nemi de la gaieté bruyante.
Si les querelles sont le vent qui ravive la flamme de
l'amour, la passion mutuelle du châtelain et de sa belle
épouse doit s'assoupir bien rarement.
Ni fêtes, ni tournois, plaisirs ou fortunes nouvelles
n'arrachaient messire Pierre à sa morosité. Sa seule
joie était de s'accouder sur sa table, et là de considérei*
son escarboucle durant des heures entières.
Il crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul à se plaire
dans cette contemplation : il crut deviner qu'An-
ceaume cherchait, sous divers prétextes, à s'introduire
près de lui dans ces momens-là. Il surprit des regards
dont l'âge n'avait point amorti l'étrange éclair, et qui
semblaient , quand ils tombaient sur elle , embraser
l'escarboucle d'un rouge plus ardent.
Anceaume fut envoyé comme majordome dans une
châtellenie éloignée que le baron venait d'acquérir.
Quelque temps après , une nuit que messire Pierre
avait long-temps veillé et songé. Dieu sait à quoi, et
qu'il se livrait à un demi-sommeil dans son grand fau-
teuil , un bruit léger, comme d'une personne qui se
glisserait à pas de loup le long du lambris, le tira de
son assoupissement. Il écouta., immobile et perçant
l'ombre du regard d'aigle qu'il dardait à travers ses
paupières entr'ouvertes.
A la lueur confuse de sa lampe de nuit, il entrevit
une figure qui s'avançait vers lui avec précaution , et
un rayon tomba sur la face maigre et ridée du vieil
Anceaume.
Au moment où il arrivait obliquement au siège du
baron , celui-ci se dressa brusquement : d'une main il
enleva le majordome par-dessus le bras du fauteuil, et
rétendit en travers à ses pieds ; de l'autre il tira son
poignard de merci".
Cl Grâce , » murmura le vieillard , étouffé sous deux
genoux de fer qui lui écrasaient la poitrine.» Grâ...ce! »
La dernière syllabe de ce root, commencé par le
conduit ordinaire de la voix , sortit en sifflant par un
jtassage nouveau qui venait de lui être ouvert. Le froid
acier avait déchiré la gorge d' Anceaume.
« Tiens, voleur d'escarboucle ! » dit le châtelain.
Anceaume était mort, et pourtant ses deux yeux
regardaient son meurtrier, fixes, hagards, et largement
ouverts.
Pierre les ferma de sa main ensanglantée; mais à
peine était-ce fait que l'œil droit se rouvrit, et lança
au baron un coup d'oeil effroyable d'ironie et de mé-
chanceté.
« Malédiction sur toi! » dit le châtelain, en refer-
mant encore l'œil rebelle. Le gauche s'était rouvert
plus atroce que son voisin !
« Chien de sorcier, même après ta mort ! » s'écria
Pierre. Il alla chercher aans son arsenal le carreau
d'un mangonneau , leva sa croisée , attacha le bloc de
bois au cou du cadavre, et les précipita tous deux dans
le fossé profond du château.
La tête du berger reparut encore entre les roseaux.
L'AUTISTE.
23'
avec SCS veux de feu et sa l)ouchc ricanante, puis elle
s'abima.
Messire Pierre ne doKinit pas de la nuit.
€^^aoitie.> ttûwièiMC»
C'est un singulier ménage que celui du sire de
Sainl-Wiiberl et de la comtesse Rlanche.
Des les premiers temps de leur union, ces deux es-
prits hautains et irascibles s'étaient heurtés et froissés
journellement. Il est parfois, dans la vie passée, des
souvenirs qui font monter la rougeur au Iront et l'a-
mertumc au pœur. Un malheureux hasard, sans doute,
mettait sans cessé de ces allusions fatales dans la bou-
che de la dame.
Nulle ne savait, d'une voix plus douce et plus gra-
cieuse , lancer le sarcasme aigu au cœur ([u'ellc voulait
blesser : nulle ne retournait plus nonchalamment de
ses jolis doigts le fer dans les plaies qu'elle avait faites.
Pierre, sans cesse en butte à sa poignante gaieté,
ressemblait au taureau mugissant de rage souà l'aiguil-
lon de l'enfant qui le conduit.
Enfin, un jour qu'elle l'avait tourmenté outre me-
sure : n Pardieu , madame , » s'écria-t-il , « il est temps
(}ue tout cela finisse : je suis las de vous servir de quin-
laine; et d'ailleurs ce n'est pas en restant enchaîné à la
cotte d'une femme qu'un vrai chevalier acquiert los et
renom. Monsieur Loys de Bourbon s'apprête à se
croiser contre les mécréans de Thmjes : je l'accompa-
gnerai, et nous verrons à mon retour si l'absence aura
émoussé les traits de votre langue.
— Allez, messire s peut-être , en celle lointaine ré-
gion , rclrouverez-vous votre noble famille ! »
Pierre s'élança hors de l'appartement : il étouf-
fait.
I,a semaine suivante, il avait joint, avec son contin-
gent , 1*0^/ du duc de Bourbonnais.
I.e soleil descend rouge et sans rayons derrière la
(haine bleuâtre de l'Atlas.
Des vapeurs errantes promènent par les airs l'odeur
du carnage et des morts : des ruisseaux empourprés
serpentent , comme de longues veines , sur le sable
jaune, et se précipitent en bouillonnant dans les fon-
taines limpides qu'ils changent en piscines de sang.
Parmi les buttes couronnée-s de dattiers s'élèvent çà et
la d'autres dunes artificielles et demi vivantes : c'est la
main forcenée des hommes qui vient de former ces
collines avec des cadavres humains.
La bataille finit en ce moment.
On a combattu tout le jour: le heaume contre b;
turban, l'estoc contre le cimeterre, la lourde lanc«
contre la légère zagaie.
Et la journée a été terrible, car trois rois maures
étaient là avec toutes les forces de leurs royaumes, et
les guerriers d'Islam se prcssaienl, nombreux comme
les flots de la mer.
Mais la victoire est restée au Christ et au duc Loys,
et les émirs aux bannières vertes, les rouges pirates
de Tunis et de Ujézaïr , les Berbers des montagnes ,
les sauvages Kabyles, gisent par milliers dans la plaine,
où résonnent de toutes parts les fanfare» triomphales
qui ra]>pellent sous leui-s pennons les cavaliei-s du
Nord. •
Un des barons ne répond point au signal des trom-
pettes chrétiennes. Qu'est devenu le sire de Saint-
Wilbert? On l'a vu, durant tout le combat, se plonger
au plus fort de la mêlée , fendant les calottes de fer et
coupant les mailles des cottes d'armes avec sa bonne
épée. Sa cuirasse cl son ccu étaient tout hérissés de
dards , comme le dos d'un porc-épic , et ses armes fen-
dues en mille endroits par les haches et les atag-hans ;
mais pas une goutte de sang ne souillait son armure ,
si ce n'est de celui des Musulmans.
Messire Pierre , sur la fin de l'action, s'était acharné
à la poursuite de quelques cavaliers tripolitains qui
fuyaient du champ de bataille. Il traversa sur leurs pas
vallons et collines > il les suivit long -temps, long-
temps ; mais enfin les coursiers africains lassèrent son
dfcsirier normand; l'animal, épuisé, demeura rebelle
à l'éperon , et force fut au chevalier de s'arrêter dans
une grande plaine de sable où il venait d'entrer au
sortir d'un défilé entre deux rochers.
Il se reposa quehpie temps avec son cheval , puis il
essaya de retrouver son chemin et de retourner vers
l'armée ; mais ce fut en vain. Hauteurs, ravines et val-
lées se croisèrent et s'enchevêtrèrent autour de lui toute
la nuit, et, quand vint l'aube, il se retrouva dans le
désert de sable.
Alors il eut faim et soif, car il n'avait pris aucune
nourriture depuis le malin d'avant la bataille , et son
gosier était desséché par la fatigue et la poussière.
Il promena un regard circulaire par la plaine, aussi
loin que la vue pouvait s'étendre : aucun buisson »er-
doyant ne coupait la pâleur monotone de la solituile ,
et n'indiquait le puits des troupeaux nomades; des
arbrisseaux épineux apparaissaient à peine, tout pou-
dreux cl grisâtres , de loin à loin ; mais au dessus d'eux
ne s'élevait ni la cime du figuier aux larges feui|jMl^Wr
les éventails du palmier aux fruits rouges.
238
L'ARTISTE.
Haletant, épuisé, messire Pierre s'étendit sur le sol
embrasé, sous le ciel de feu. Son armure le brûlait
comme si elle eût été rougie dans ime forge.
Il tira son escarboucle de dessous son surcot , et la
regarda en silence.
Il dut avoir d'étranges pensées.
Rien qu'en posant cette pierre prodigieuse sur la
terre, il en faisait sourdre les besans et les écus d'or,
comme si cet aimant nouveau eût attiré à lui tous les
trésors du roi des gnomes : en la portant sur la poi-
trine, il avait défié le courroux des hommes et celui
des élémens.
Maintenant, elle ne lui donnait pas une goutte d'eau
saumàtre pour l'empêcher de" mourir.
Dans ce terrible moment , son passé lui revint à la
mémoire.
Il crut sentir la fraîcheur des voûtes de l'église pa-
roissiale : il se rappela la jolie rivière aux bords de la-
quelle il cueillait jadis des orchis et des campanules
pour en orner les cheveux de Marguerite.
Il se rappela le convoi qui avait précédé ses fian-
çailles I
Tout à coup, levant les yeux, il aperçut à quelques
pas un homme qui lui tournait le dos , et semblait mar-
cher avec peine, à cause de son grand âge. Il avait
l'air d'un vieux marabout des montagnes.
Pierre ne réfléchit même pas à la singularité de cette
apparition soudaine sur un sol plane et découvert. Il
se leva de toute la force qui lui restait , et s'élança vers
le vieillard.
« Infidèle , » lui cria-t-il d'une voix rauque, « donne-
moi ce pain et cette outre que tu as là sous le bras !
— Oh ! oh ! messire , est-ce que votre escarboucle
ne donne pas à manger à ceux qui ont faim et à boire
à ceux qui ont soif? »
Et le marabout, en se retournant, laissa voir au
baron stupéfait la face ridée et hideuse d'Anceaume.
« Ciel et enfer ! » s'écria le chevalier, " sommes-nous
donc au jour de la résurrection des morts?
— Non pas que je sache, mon doux seigneur , » ré-
pondit l'ex-majordome ; « mais le Père éternel a bien
voulu faire en ma faveur un petit miracle particulier ;
ou , si vous l'aimez mieux , votre noble main n'aura
décousu qu'à demi le cou de son humble serviteur :
comme vous voudrez.
— Homme ou diable , mort ou vivant , donne-moi
ton pain et ton outre.
— A distance, s'il vous plaît, monseigneur. Je me
suis mis à trafiquer sur mes vieux jours, voyez-vous.
et je ne livre rien pour rien. Que me donnez-vous pour
mon pain et mon outre?
- — Que veux-tu? Parle! vite!
— Votre escarboucle, messire! C'est par pure éco-
nomie : elle m'épargnera l'huile et le suif dans mes
veilles.
— Misérable ! » Et le baron voulut se jeter sur le'
vieux berger ; mais celui-ci lui glissa entre les mains
avec une prestesse étonnante pour son âge. Il s'arrêta
à quelque distance, et répéta, levant vers Pierre les
objets de son désir, grimaçant et ricanant : « Votre
escarboucle, messire! »
Pierre se précipita de nouveau sur lui , mais il lui
échappa encore. Vingt fois il fut sur le point de le sai-
sir : vingt fois, comme il lui mettait la main au collet,
il le vit soudain à dix pas en avant, en arrière, à droite
ou à gauche!
Il se laissa retomber sur la terre , incapable de faire
un mouvement de plus.
Anceaume s'approcha tout près de lui , et suspendit
presque sur sa tète le pain et l'outre.
« Ecoute , » balbutia Pierre , « veux-tu des terres ,
des châteaux, des seigneuries? Veux- tu des tonnes
d'or? Tu les auras.
— Non ! votre escarboucle !
— Tiens donc ! » murmura le chevalier avec un
sourd gémissement , et il lui tendit la précieuse pierre.
Anceaume la saisit , et lui en jeta le prix.
Alors le nez amaigri d'Anceaume s'alongea en un
muffle aux naseaux ardens : sa bouche aux coins rele-
vés se fendit en gueule dentue ; ses pieds et ses mains
devinrent des pâtes armées de griffes , ses vêteraens
se changèrent en écailles nuancées , et deux larges ailes
onglées se déployèrent sur ses épaules.
L'escarboucle flamboyait sur son front comme un
météore.
« Pierre! » hurla le monstre, « me reconnais-tu? .le
suis la Wivre : je suis la fille aînée du père de tous les
serpens. Je t'ai laissé prendre mon escarboucle pour
rien : tu me la rends pour du pain et de l'eau. Je suis
plus généreuse que toi. Maintenant bois et mange si
tu veux ! Mon eau est amère et mon pain rempli de
cendre ! IJllah ! »
Pierre poussa un rugissement effroyable , et il ex-
pira en blasphémant le saint nom de Dieu.
« A moi , corps et ame ! » rugit la Wivre : elle posa
la griffe sur le corps du malheureux , et frappa le sol
de son aile.
La terre s'entrouvrit, et des hurlemens de joie s'en-
tendirent dans les abîmes. La fille de Satan s'était en-
gloutie avec sa proie dans les cachots de feu du centre
du globe. , H. Martin.
L'ARTISTE.
239
OR THE NEW SKETCH-BOOK,
3 Toi. in-i 1. PriXf 5 fr. — Paris, Baumt, librairCf rueda Coq-St-Hooore.
LES CONTES DE L'ALHAMBRA,
'Sxîcl'iit Vivi) ^oya^ti 3atu (a. ^ooImccj ^v Ctevia.'itj ,
TRADUITS DE WASHINGTON IRVING
a vol. iD'8 . — Pirift, H. Fournier, libraire, rue Je Seine, n. »g.
II n'est personne , je pense , qui n'ait entendu parler de
l'Alliambra, de ce palais mcrveiUeux, où la magnificence des
rois maures de Grenade semble avoir pris à tâche de réaliser
les rêves enchanteurs de la fe'erie orientale. A la vue de ces
sculptures arrondies en arcades et transparentes comme la
dentelle, de ces minces colonnes de marbre blanc, de tout ce
travail aérien d'une architecture de'licate et fragile, le voya-
geur s'arrête ctonne; il se demande s'il est bien vrai que
quelques parties de ce frêle chef-d'œuvre aient pu résister aux
Iremblemens de terre, au pillage, à l'insouciance des rois
d'Espagne, à l'action toute puissante du temps. « De telles
• re'flexions, dit Washing-ton Irving, feraient presque ad-
" mettre la tradition qui le suppose protège' par un charme.»
Cet ingénieux écrivain, dont le nom est déjà pjpulaire en
France, vient d'ajouter un nouveau titre à sa réputation en
publiant les Contes de l'Alhambra. Ce sont deux charmans
volumes qu'a dictés un sentiment exquis de l'art, une éru-
dition profonde, un talent rcmanpiable de romancier. [Wash-
5 ington Irving avait composé, il y a quelque temps, une his-
toire de la conquête de Grenade; mais il a compris que le
duel terrible des Maures et des Espagnols était un de ces
événemens dont l'histoire seule ne peut offrir une peinture
complète : l'art et la poésie devaient ajouter -quelques traits
au tableau. Ne fallait-il pas expliquer pourquoi ni le souve-
nir de tant de combats furieux, ui l'orgueil de la victoire, ni
rintoléraiicc religieuse, n'ont pu tlétrir tians l'opinion popu-
laire la mémoire de l'ennemi vaincu? N'y avait-il pas un beau
problème ài résoudre pour un écrivain qui voyait la nation
espagnole oublier envers des rivaux long-temp.s redoutés,
envers des mahométans les trois grandes passions qui lui
gonllent le cœur, la vengeance, l'orgueil et le fanatisme?
Ce problème futrcsoulu aux yeux de Washington Irving
quand il parcourut les cours dégantes et les jardins parfumés
de l'Alhambra, quand il écouta pendant une belle nuit d'été
le murmure de ces jets d'eau limpide, de ces fraîches cascades,
dont la chute douce et uniforme charme l'oreille agréa-
blement émue. Lui, qui avait respiré dans les plaines brûlan-
tes de l'Espagne un air étouffant et lourd, il se sentait rani-
mer à la vie au sein de l'Alhambra par les brites rafraîchis-
santes de la Sierra nevada, et, s'enivrant des délices de ce
séjour enchanteur, il comprit combien la rude.s.ic sauvage ilc*
Espagnols dut être éblouie et charmée de cette voluptueuse
magnificence. Ces vainqueurs encore barbares ne connais-
saient pas le prix de leur conquête, et leur admiration fut
grande pour l'ennemi vaincu, quand,, derrière les remparts
d'une forteresse défendue avec le courage du désespoir, ils
découvrirent un séjour enchanteur, où l'élégance de l'art sur-
pa.ssait encore l'éclat de la richesse. L'Alhambra parut à
leurs regards surpris comme le monument d'une œuvre sur-
naturelle : il fallait bien que la superstition expliquât ce que
l'étonnement rendait incompréhensible aux yeux de la rai-
son. On oublia donc la défaite des Maures pour se rappeler
que leur esprit audacieux avait sondé les mystères de la ma-
gie ; car la magie seule pouvait soutenir ces frêles portiques,
entretenir la verdure de ces jardins délicieux , guider dans
leur marche souterraine ces sources d'eau jaillissante.
L'Alhambra fut un monument craint et admiré; on en de-
vina le charme délicieux; on comprit la douleur des Maures
exilés de ce paradis terrestre. Peu à peu se formèrent de
mystérieuses traditions, que l'imagination ardente des Espa-
gnols embellit des couleurs toujours vraies, toujours brillan-
tes de la poésie populaire, cl de cette enceinte redoutée, dont
la foi religieuse interdisait l'approche aux conquérans, sorti-
rent comme d'une mine féconde mille croyances fabnleuses,
qui, de siècle en siècle, se sont perpétuées juqu'à nos jour».
Tel est le champ fertile que Washington Irving \ ient d'ex-
ploiter. Plein d'une noble passion pour les ruines de l'Al-
hambra, il les a religieusement contemplées, il en a fait sa
demeuré. Ce n'est pas un voyageur qui regarde en courant
les merveilles de mille sites divers , et qui , rencontrant des
spectacles toujours nouveau): , jette à la hàle sur le papier
quelques souvenirs incomplets et fugitifs. C'est un artiste
qui , par un long séjour , s'est identifié |>eu à peu avec un
chef-d'œuvre, et , pour en mieux comprendre l'ensemble, a
voulu eu étudier jusqu'aux moindres détails. Il n'a pas vu
seulement dan.s l'Alhambra une construction gracieuse, em-
bellie par des ornemcns pleins de richesse; il a deviné, il a
compris, il a vu toute une civilisation , tout un pot'me. C'est
pcxir cela qu'il a été avide de respirer long-temps cette at-
mosphère de poésie ; c'est pour cela qu'il a interroge la
mémoire naïve des paysans espagnols, et qu'il a reproduit
scrupnleiisemcÉl leurs récits avec la description tîdèle de ces
ruines raerveilleu.se». Il y a dans ces pages, pleines de sim-
plicité , un charme iudélinissjible. L'auteur fait pc'nctrer se*
lecteurs dans les diverses parties de ce vaste édifice ; il par-
tage avec eux son habitation, »es promenades, ses rêveries^
ses jouissances. On se croit transporté dans ce pajais magi-
240
L'ARTISTE.
(jtie ; on eh visite les salles éblouissantes et les jardins volup-
tueux. Il semble que les vapeurs de ces cascades viennent
nous rafraîcbir, et les brises du soir nous cnivr^jf de leurs
parfums. Et puis l'auteur a entremêle' avec tant d'art ses
descriptions auinic'es au re'cit des Ic'gendes populaires, qu'on
arrive sans le savoir à la dernière page de ce recueil char-
mant. Je n'ai vu ni Grenade ni l'Alhambra, et pourtant je
crois les connaître.
Pendant que Baudry {udiliait cet ouvrage dans la fanguc
où l'a compose' l'auteur, une traduction a paru chez le libraire
H. Fournier. Le style de mademoiselle Sobry est c'ie'gant et
facile; il rend avec bonheur les intentions et le coloris du
style original : cela veu* dire que mademoiselle Sobry s'est
bien acquittée d'une tâche ingrate. J'espère que le public
l'en récompensera , et que , détournant un instant ses regards
du triste spectacle de nos débats politiques, il comprendra
le charme qu'on éprouve à étouffer ces cruels sentimens de
haine qui rongent notre malheureuse patrie , pour passer
quelques heures paisibles dans des méditations d'art et de
poésie.
Natalis de Waillt.
Witviiih*
Li> première représentation de la Tentalion a eu lieu mer-
credi 20 de ce mois. Cette oeuvre fera époque dans les an-
nales de l'Opéra. Le talent de quelques uns de nos artistes
les plus distingués l'a emporté cette fois sur le monopole en-
raciné qui adjugeait à un seul toutes les décorations. Com-
posés par MM. Ed. Berlin, Eugène Lamy, Camille Roque-
plan , Feuchères et Paul de Laroche, les décors ont été
exécutés par de jeunes peintres de talent, qui,ont fait ces
immenses travaux en moins de trois mois. La musique est,
pour le chant, de M. Halevy, et de M. Casimir Gide pour la
danse. Nous avons reniarqiu' à la première audition une ga-
loppe infernale et lui chœur de buveurs d'un effet original.
La jnise en scène est vraiment merveilleuse. Les quatre pre-
miers actes ont complètement réussi; un accident survenu
au décors du cinquième a grandement nui à l'effet : la vie
d'un machiniste était, dit-on, en péril. A cette cause, insur-
montable sans doute, il faut peut-être ajouter certaine mal-
veillance subalterne, qui a failli compromettre le succès. Une
indisposition force d'ajourner la seconde représentation
jusqu'à lundi; dans cet intervalle, on pourra retoucher et
perfectionner quelques détails, et une de nos meilleures dan-
seuses, madame Alexis Dupont, qui s'est foulé le pied au
premier acte, pourra être parfaitement rétablie. Nous con-
sacrerons plusieurs articles à l'examen de. cette pièce, qui
attirera long-temps la foule à l'Opéra.
— M. Alphonse Varney a fait exécuter, dimanche dernier,
17 juin, une messe en musique à grand orchestre, de sa
composition. Il y a dans ce jeune artiste beaucoup d'imagi-
natiou et de verve, du sentiment musical, une connaissance
parfaite de l'instrumentation, et une grande entente des ef-
fets d'harmonie. Son K/ric est une prière bien suave et mé-
lancolique ; elle s'annonce par les accens solennels du Irom-
bonne, qui se tait ensuite pour laisser parler un chœur
profondément religieux. Quelques accords de (lûtes et de haut-
bois, sur lesquels la harpe dessine de brillans arpèges , pré-
cèdent le Gloria in excclsis, morceau d'inspiration, (|ui court
jusqu'à la fin rapide et triomphant. L'O salutaris et VAgnus
Dei offrent des mélodies bien senties et empreintes du ca-
ractère religieux. J'insiste sur ce point, parce que c'est le
principal dans la musique d'église , et qu'il est souvent né-
gligé par les compositeurs. Le Credo est froid; j'en excepte
pourtant un Andante en fa mineur, qui est d'un bon effet.
Merci à M. Varney d'avoir laissé de côté l'éternelle fugue,
que tous les compositeurs d'église se croient en conscience
obligés d'introduire dans leur musique. La musique reli-
gieuse, comme celle du théâtre, veut, avant tout, de l'ex-
pression et du sentiment ; rien, que je sache , n'en a moins
qu'une fugue. Le beau plaisir, en vérité, d'entendre pour
complément à une messe, souvent mélodieuse et riche d'har-
munie , un Ame» glapi et piaulé avec un déchaînement in-
croyable à la quinte et à la quarte par un orchestre furi-
bond'....
Ou croirait entendre le diable
Que Dieu force à louer les saints.
Je dois à la vérité de dire que des dames qui chantaient le
dessus ont, par inattention, compromis l'effet d'un des plus
beaux morce.iux. Du reste, l'orchestre était bon, et M. Var-
ney l'a dirigé avec un aplomb remarqtiable.
— M. Alp. Moral vient de mettre en musique le» stances
composées par M. de Chateaubriand sur la mort d'une jeune
fille, et datées par l'illustre poète de la Préfecture de police.
Le musicien a compris et bien exprimé le .sentiment qui fait
le charme de celte petite pièce. Nous recommandons aux
amateurs de chants gracieux ce morceau , qui se trouve chei
Sudre , galerie Véro-Dodat , et chez les marchands de mu-
sique.
— Deux pubhcations d'une haute importance vien-
nent d'avoir lieu la semaine dernière à la librairie de Charles
Gossebn : nous voulons parler de Siello, nouvel ouvrage de
M. le comte Alfred de Vigny, beau volume in-8, orné de
charmantes vignettes; et de Mademoiselle Liron , roman
nouveau de M. Delecluze. Nous rendrons très prochaine-
ment compte de ces deux productions remarquables, dont
nous pouvons d'avance assurer le succès.
Dessins.
j Bocage , par L. Nocl,
lu
ne Scène de 93 ^ par T. JoniiiKOT.
L'ARTISTE.
24f
fMUi-fSs^jt'min ciii(| «cf», |(rtr "5*^511."" ei (g'orrtfij,
Ml!SI(JL'E DE MM. IIALEV Y ET CI DE.
" Le dcmon présentait à l'esprit d'Antoine des pen-
sées d'impurctt' ; mais Antoine les repoussait par ses
prières. Le denion chatouillait ses sens; mais Antoine
rougissant de honte, comme s'il y eilt eu#n cela de sa
l'aute , fortiruiit son corps par la foi , par l'oraison et par
les veilles. Le denion se voyant Ainsi surmonte, prit de
nuit la figure d'une femme, et en imita toutes 'les actions
afui de le tromper ; mais Antoine, considérant quelle est la
noblesse cl rcxcellencc de l'anic, éteignit ces charbons ar-
dens dont il voulait par celte tromperie embraser son
cœur
« Le démon ne le pouvant souffrir, et craignant que dans
peu de temps le désert ne fût rempli do solitaires, il vint de
nuit avec une grande troupe de ses compagnons, et le
battit de telle sorte qu'il le laissa par terre tout couvert de
plaies et sans pouvoir dire une seule parole, à cause de
l'excès des douleurs qu'il ressentait
• Cette troupe infernale excita un si grand bruit que toute
la demeure d'Antoine en fut ébranlée, et les quatre mu-
railles de sa cellule étant entr'ouvertes, les démons y en-
trèrent eu foule; et, prenant la forme de toutes sortes de
bêtes farouches et de scrpens, remplirent incontinent ce
lieu de diverses figures de lions, d'ours, de léopards, de
taureaux, de loups, de scorpions et d'autres serpens, cha-
cun desquels jetait des cris conformes à sa nature. Les
lions rugissaient comme le voulant dévorer; les taureaux
semblaient être prêts à le percer de leurs cornes , et les
loups à se jeter sur lui avec furie; les serpens, se traînant
contre terre, s'élançaient vers lui, et il n'y avait un seul de
tous ces animaux dont le regard ne fût aussi cruel que fa-
rouche, et dont le sifllement ou les cris ne fussent horri-
bles à entendre....
• Un jour enfin il se sentit ravi en esprit, et, ce qui est
admirable, il se vit comme transporté hors de lui-même et
élevé par des anges dans l'air, où les démons s'étant op-
posés « son passage, ces bienheureux esprits qui le condui-
saient, combattant en sa faveur, et leur demandant s'ils
avaient quelque pouvoir sur lui, ils commencèrent à vou-
' loir examiner toutes ses actions depuis le jour de sa nais-
' sance, à quoi les anges s'opposèrent, en disant : Quant à
' ce qui est du commencement de sa vie, Notrc-Seigneur le
TOMi! m. 23' LivausoH.
« lui a remis ; m'ais si depuis le jour qu'il est devenu soli-
• taire et s'est consacré an service de Dieu , vous avez quel-
• que chose à alléguer contre lui , il vous est permis de le
■ dire. Alors les démons l'accusant et ne pouvant rien prouver
• contre lui, le chemin lui fut ouvert. ■
Certes, lorsque saint Athanase, patriarche d'Alexan-
drie, écrivait en 337 les phrases précédentes, traduites
depuis par le vénérable Aniaud d'Andilly dans la f^ie
des pères du désert, à l'asage des âmes pieuses, il était
loin de songer qu'en l'an 1832 son héros, son pieux er-
mite, serait, sous les traits de Mazilicr, livré en spectacle
à l'Opéra de Paris, et que ces horribles combats qu'il
décrit avec une si naïve admiration viendraient men-
dier un sourire de jolie bouche, un applaudisssement
de mains blanches et parfumées à ces ravissantes créa-
tures contre lesquelles le saint homme avait élevé trois
remparts, la prière, le désert et la faim.
Voilà ce qui est arrivé. Las de tous ces vieux ori-
peaux de la Mythologie païenne, nous avons avisé
qu'il y en avait une autre bien plus poétique et surtout
plus neuve. La morale de Jupiter et de Vénus ne pu-
nissait que les grands crimes , je dis certains crimes, et
encore avait-elle tort de les punir, puisqu'elle suppo-
sait l'homme invinciblement soumis à je ne sais quelle
fatalité, dont l'impulsion lui ôtait toute la gloire du
triomphe, toute honte de la défaite. La mythologie
chrétienne au contraire prend l'homme, non dans la
dernière fange du crime , mais dans ses désirs les plus
naturels, ses penchans les plus intimes. Débattu qu'il est
par ses passions et ses devoirs, elle le place entre deux
camps; d'un côté , les anges rebelles, astres dégradés ,
favorisent par leurs artifices sa mauvaise nature ; de
l'autre, la milice céleste, toujours prompte à exalter ce
qu'il y a en lui d'intelligence et de vertu ; au milieu ,
l'homme, l'homme faible et périssable mais libre, mais
|)uissant par sa chétive volonté de jeter à droite ou à
gauche uue éternelle victoire; et au-dessus de tout cela,
le grand Dieu prêt à laisser tomber de sa main la vic-
toire ou le supplice. Tout ceci nous a paru beau, ou,
pour parler plus juste, nous a paru neuf. Car, dans ce
malheureux siècle, ce n'est point par leur grand càté
que les choses nous frappent ; nous ne montons pas
comme Bossuet sur la montagne pour les voir de haut:
nous prenons une lorgnette.
H nous a peut-être semblé que pour ces femmes de
salon si iièrcs, si dédaigneuses, si entourées d'hom-
mages; pour ces femmes devant lesquelles nous aspirons
à ramper, heureux que nous sommes si leur petit pied
de satin daigne se poser sur notre poitrine pour y bri-
ser celte volonté que nous avions crue de fer : ce
2Î V'
242
L'ARTISTE.
serait un spectacle curieux qu'un liommc^jravant toutes
les séductions de la beauté et de l'amour. Voilà pourquoi
nous avons creusé la tombe du'vieil ermite avec grâce,
avec délicatesse , comme on ouvre un écrin, et pris ses
os blanchis pour en faire des touches de piano.
Quoi qu'il en soit, les auteurs- du ballet ont brodé
sur cette donnée le canevas suivant :
Un ermite dans la force et la beauté de l'âge reçoit
par un orage effroyable une jeune pèlerine égarée ,
qui lui demande l'hospitalité. A l'aspect de cette
femme, les passions qui fermentent dans son sein , et
que viennent d'y ranimer les ohants joyeux d'une noce,
se déchaînent avec une violence indomptable ; il va
profaner celle qui a cherché un refuge sous son toit.
Elle se jette aux pieds de la madone ; le tonnerre
gronde, et l'ermite tombe foudroyé. Aussitôt les dé-
mons arrivent et veulent s'emparer de son corps, les
anges descendent et le réclament. On convient de ra-
nimer le coupable ; il sera tenté trois fois, et le succès
de ces épreuves doit le conduire au ciel ou le précipiter
dans l'abîme.
Les démons préparent leurs pièges : il|u;réent une
femme, Miranda, destinée à le séduire; cette femme
porte sur le cœur le symbole de son origine infer-
nale.
La première tentation que doit subir l'ermite est
celle de la faim. Témoin afl'amé d'une orgie , il aime
mieux souffrir que d'abattre une croix. Miranda, tou-
chée de pitié, lui donne à manger. Cet acte de charité a
fait disparaître la tache noire de son canir. Les dé-
mons furieux arrachent à l'ermite les dons de Miranda:
les anges viennent le féliciter.
La seconde épreuve est celle des sens. On le trans-
porte dans le harem d'Iconium , où il retrouve Mi-
randa. Séduit par les danses voluptueuses des captives,
il la dispute au sultan, qui lui envoie le cordon de soie.
Les démons le poussent à poignarder le sultan ; Mi-
randa l'en détourne ; elle-même est sur le point de
commettre ce crime, mais elle s'rnfuit avec l'ermite,
qui reste encore victorieux cette fois.
Enfin les démons viennent l'attaquer dans son ermi-
tage. Grimaçant toute espèce d'abominations autour
de lui, ils le jettent dans un égarement dont il sort
grâce à Miranda, la fille de l'enfer, qui vient lui passer
au cou la croix dont les démons étaient parvenus à
le séparer : il les met en fuite. Cette victoire est la der-
nière, et a monte avec Miranda au séjour des bien-
heureux, escorté par les anges.
Voilà le poënie, semé d'invraisemblances et souvent
peu intelligible; mais il prêtait à des scènes neuves et
pittoresques. Quel sujet pour le poète, le peintre et le
musicien, que ce grand combat des deux principes, la
puissance du bien et le génie du mal luttant corj)s à"
corps pour conquérir une ame, une intelligence, une
volonté d'homme! Le ciel avec les joies pures de la cité
sainte, l'enfer avec les sombres douleurs des maudits;
les pieux cantiques -et les blasphèmes ; les ineffables
délices de la vertu et les voluptés délirantes du vice,
et à travers tout cet appareil, ce drame mystérieux qui
s'accomplit lentement dans le cœur d'un homme briMé
par les passions et enchaîné par le devoir : drame so-
lennel, qui n'a que Dieu pour témoin , et que le poète
seul peut sonder dans l'audace de sa rêverie. Voilà le
sujet. Que de beautés, que de caractères divers à réu-
nir, à embrasser! Résumer dans un œuvre immense
Milton, Dante, Byron, Lamartine, Michel-Ange, Ra-
phaël, Weber et Mozart; réaliser par la poésie, les sons
et les couleuin, par l'animation de la scène les pensées
de ces hautes intelligences, les réaliser dans la vie d'un
homme, d'un homme faible et fragile, attaqué partout
ce que l'enfer a de séductions et de terreurs : c'est le
but que devaient se proposer nos jeunes artistes.
Voyons l'exécution.
Le premier acte s'ouvre à l'orchestre par une intro-
duction assez insolite : quelques accords pizticali, et
un solo de cors qui descend à une profondeur inouie.
J'ai vu là une grande difficulté pour les exéculans ; le
sens et l'intention m'ont échappé.
Après la pantomine de l'ermite, vient un chœur de
pasteurs, de jeunes filles et de pèlerins en costume de
montagnards grecs. Le motif du chœur, irm/^c, saint
ermite, est plus bizarre qu'agréable. On y trouve aussi
je ne sais quel parfum de fugue qui n'est pas de bon
goût.
Hélène chante un air que répète le chœur des fem-
mes. On trouve à la fin de cette mélodie une modula-
tion heureuse et d'un bon effet. .)e regrette bien que
l'on ait supprimé une partie de la scène. L'air de
danse, leur noce s'apprête, y est d'un laissez-aller char-
mant de grâce et d'abandon; le pas était gracieusement
composé, et enfin nous y perdons matlame Alexis.
Après une tempête pendant laquelle l'ermite égaré,
qui s'efforce de violenter la jeune fille, est tombé
frappé de la foudre, on entend grincer les rauques ac-
cens des trombonnes qui annoncent l'arrivée des dé-
mons; récitatif, chœur infernal accompagné par tout
le cuivre. Les sons d'un orgue se font entendre, et les
anges tlescendent dans un nuage lumineux. Cette dé-
coration, et surtout le reflet de lumière qui éclaire les
anges, est d'un effet admirable. Un dialogue s'engage
entre les anges et les tlémons, entre Belial et Mizael.
Le chant des démons porte un caractère d'acharnement
L'ARTISTE.
243
et de violence , bien marqué par des contre-temps
heurtés de trombonncs et la fin bizarre de chaque
phrase. Enfin on convient de le ranimer, et les anges
remontent dans le ciel en chantant un chœur dont la
mélodie se reproduit deux ou trois l'ois dans le cours
II' •
lie 1 ouvrage.
Au sec-ond acte, nous sommes dans l'intérieur d'un
volcan. Un escalier bordé de monstres énormes des-
cend ties voûtes jusqu'à la base de l'empire maudit.
Peut-être pour rendre l'illusion plus complète, le haut
de cet escalier devrait finir en spirale; on ne verrait
pas alors que les démons ne descendent pas tout à l'ait
du sommet. A.staroth appelle Ditikan, son diable vert :
celui-ci court , et toute l'armée infernale descend le
grand escalier, sapeurs, tambours et musique en tête,
au bruit d'une marche guerrière du plus grand ellet.
Attaquée vigoureusement par tout l'orchestre, elle l'ait
sonner à la troisièuie mesure sept notes, qui, robuste-
ment articulées par les trombonnes, se gravent dans la
mémoire , où elles reparaissent mordantes et éner-n-
ques lors de l'entrée d'Astarotli au cin(]uièmeacte. Une
fanfare brillante annonce que le chef permet à ses
troupes de se divertir : tous déposent letirs armes. Ici
commence une danse vraiment merveilleuse : c'est d'a-
bord une masse serrée et compacte, en tète de laquelle
<le jolies diablesses s'avancent dans une altitude fière et
belliqueuse. Puis une valse rapide, puis un galop com-
mencé par Ditikan et Raca, et auquel tout l'enfer
prend part. La fin de cette danse est d'un effet que
l'on ne peut décrire. Il faut voir ces groupes de dé-
mons et de diablesses échevelées s'enlacer, se fuir , se
croiser... On courrait à l'Opéra rien que pour cette
scène. La musique de la valse et surtout du galop est
parfaite d'originalité et de verve; son rliythme brusque
et saccadé , son allure sauvage, en font un morceau
tout à fait remarquable.
Les péchés capitaux arrivent aVec leurs attributs; ils
viennent concourir à la création de la femme. Ici je
remar(|ue un chœur grave et solennel , Obéissons à
notre mniire : il a le caractère «l'un chant d'église, mais
d'un chant sombre et eflrayant.
Mirantla sntt de la chaudière aux applaudisscmens
de tout l'enfer. Les démons s'agitent exaltés et font re-
tentir ce chant : Aux enfers triomphe et gloire ! Je vou-
drais ([ue dans ce chœur les inslrumens de percussion
fussent un peu plus sobres de leur son ; ils empêchent
de bien distinguer le motif. Les basses-tailles font en-
tendre sur ces mots : De snlan quelle ail l'audace , un
trait vigoureux et bien dessiné. L"n mezzo voce d'un
Ixm effet ramène le motif éclatant ilu cliant de triom-
|)lu'.
Plusieurs scènes ravissantes ont lieu pendant qu'A.v
taroth essaie les sens nouvellement créés de Miranda.
Tout il coup le motif Ju Tournois de Robert-le- Diable
appelle les démons aux armes , et la toile tombe ati
milieu des décharges de l'artillerie infernale.
Au troisième acte , y\ne forêt couverte de neige ; un
pavillon devant lequel se trouve une croix ; un efl'et
de soleil dans un ciel neigeux. Le fond de ce décor «t
les arbres du second plan sont bien nature ; il n'en
est pas fie même du pavillon et de la neige qui cou-
vre la balustrade.
Astaroth et Miranda sortent de terre et entrent dans
le pavillon.
Un religieux arrive exténué de besoin ; il se présente
k la porte du château, pendant que l'orchestre exécute
la prière du Comte Ory, arrangée d'une manière assez
méconnaissable : c'est l'ermite. Il implore la pitié d'As-
taroth, qui lui ordonne d'abattre la croix. L'ermite
refuse. Cependant on entend le bruit lointain d'une
chasse. Des cavaliers arrivent : ce sont les démons.
Tous repoussent le malheureux ; il tombe aii pied de
la croix. Mais l'orgie s'anime dans le pavillon. Ici un
joli chœur d'hommes sans accompagnement : Menons
gaiement, joyeux compères. Le rhythme est à deux
temps ; puis tout à coup il change , et prend pendant
quelques mesures l'allure du six-huit, puis il revient
au mouvement primitif. Je signale ce changement de
mesure, parce qu'à la première audition il contrarie
l'oreille, qui le saisit difficilement.
Des pèlerines surviennent, et dans un choeur ac-
compagné parle son mélancolique des altos, elles de-
mandent assistance aux convives, qui leur répondent
par de grands éclats de rire et par le chœur que je
viens de citer.
Astaroth parait sur le perron avec Miranda, à qui il
donne ses instructions, pendant que l'orchestre repro-
duit rapidement le chœur de triomphe du second acte.
Miranda cherche à persuader l'ermite, qui refuse de
quitter ses pauvres habits et d'abandonner ses cooi-
pagnes pour entrer dans la salle du festin.
J'arrive enfin à un chœur de buvenrs que tout le
monde répète en sortant de l'Opéra : O Iruyitnte folie I
Il est annoncé par une brillante ritournelle des
trompettes d'harmonie, enfermées avec eux dans le
pavillon. I.a première partie se chante en solo, sans
autre accompagnement qu'une réplique rapide des
trompettes qui coupe irrégulièrement chaque membre
de la phrase musicale. Tout le chœur reprend, et alon»
les répli(|ues sont rendues par tout l'orchestre , qui
dialogue ainsi avec les chanteurs et leurs instrumens.
Il y a dans ce chœur de la mélodie , de la verve et une
244
L'ARTISTE.
étrangetéqui dépend de la manière dont il est rhythmé.
La phrase musicale ne tombe pas carrément : la ré-
plique des instrumens la prend tantôt au commence-
ment, tantôt à la fin de la mesure, et elle, à son tour,
au lieu de compléter par des silences ce qui lui manque
de temps pour arriver à la fin de sa période , répond
sans hésiter à la réplique des instrumens aussitôt qu'ils
ont fini de pai'ler : or, comme cette réplique a coupé
le chant par un intervalle irrégulier, il s'ensuit que
chaque membre de la phrase a une allure irrégulière ,
et tombe tantôt sur le levé et tantôt sur le, frappé. Avec
deux temps de silence placés, l'un avant, l'autre après
la réplique de l'orchestre, il était facile d'avoir un
rhythme régulier; mais en ce cas on avait un morceau
commun au lieu d'un chœur brillant et original. L'ac-
compagnement de trompettes qui règne depuis l'en-
trée du chœur jusqu'à la fin est pétillant et léger
comme les premières étincelles d'un orgie, alors que la
débauche n'a pas encore appesanti le front des convi-
ves, et que leur esprit animé éclate en joyeux propos,
en vives saillies.
Après une prière des pèlerines , d'un bon style et
accompagnée par les instrumens à vent, Miranda , qui
s'est prise de compassion , leur distribue des gâteaux
et des fruits. Les démons irrités la menacent dans
un chœur fugué qui , contre l'ordinaire de ce genre ,
n'est pas dépourvu d'expression.
Le quatrième acte nous transporte dans un sérail
richement décoré. Il s'ouvre par un chœur de femmes
assez gracieux, dans lequel on remarque un joli effet
de triangle, .l'ai presque regret de le louer, tant on
abuse aujourd'hui de ce titillement monotone. Ce
chœur, et deux couplets d'une mélodie assez douce ,
sont tout ce qu'il y a de chant dans cet acte. La mu-
sique de la danse, si j'en excepte la dernière scène
assez forte et nerveuse, y est faible et sans caractère.
Il suit de là que les danses sont languissantes ; elles
présentent pourtant parfois un coup d'œil agréable
dans leur ensemble ; mais enfin on les trouve longues,
et c'est toujours un défaut.
Au dernier acte , nous voyons l'intérieur de l'ermi-
tage : des rocs taillés à pic et d'une bonne teinte ;
quelques arbres, un puits, etc. Le solitaire dort ; en-
trent des patrouilles de démons; elles chantent im
chœur qui commence par une marche silencieuse, sous
laquelle roulent mystérieusement les timballes voilées ;
puis viennent deux couplets chantés par les principaux
démons , et accompagnés à voix basse par le chœur :
Sentinelles, avant-garde des enfers; le chant en est large
et bien rhythmé. Il y a un crescendo staccato d'im effet
magique. Ce morceau est celui que je préférerais de
tout l'opéra; if couronne dignement l'œuvre, car ce
n'est plus la peine de parler de la musique qui termine
l'acte. La décoration finale est belle; mais les anges se
détachent trop en découpure. .
Voilà la pièce : le second acte est le meilleur pour la
mise en scène; le troisième c§t le plus complet pour la
musique. Musicien , j'ai peu parlé des décors; ils seront
l'objet d'une discussion spéciale traitée par des artistes
de talent.
Les vers du chant sont souvent ininteUigibles :
j'avoue n'avoir pu saisir entre autres le sens de la
strophe suivante , adressée par Héléna à ses compa-
gnes du sérail :
Vous aimer et vous plaire
C'est le ciel sur la terre ;
Mais cherchons le mystère
Le sultan est jaloux.
J'ai déjà signalé les passages les plus remarquables
dans la composition du ballet ; du reste, la musique du
chant est bien supérieure à celle de la danse. Que
M. Halévy prenne garde pourtant, il a une propension
involontaire à la fugue. Ce serait dommage pour lui de
se gâter l'imagination avec du contre-point.
Parlons de l'exécution. Mazilier est très bon dans le
rôle de l'ermite : pantoiuinc de geste , de regard et
d'expression , rien ne manque à ce jeune artiste plein
d'ame et d'intelligence, si ce n'est parfois un peu de
dignité.
Montjoie a delà noblesse dans le personnage d'Asta-
roth. Je distingue deux rôles secondaires, remplis
chacun avec un talent remarquable. Massol chante fort
bien le rôle de Bélial ; sa voix est mordante et incisive
comme une trompette du jugement dernier, et il a su
lui donner un accent diabolique qui étonne. J'en dirai
autant de la physionomie et des poses de Simon, jeune
acteur chargé du rôle de Ditikan le diable vert, qu'il
remplit avec une chaleur, une expression vraiment in-
fernale.
Le chant des dames est faible : madame Dabadie re-
présente bien un archange ; mais elle force trop sa
voix. Mademoiselle Jawureck a toujours un fort joli
sourire; mais elle chante rarement juste et ne pro-
nonce jamais. Je ne sache pas, depuis que je vais à
l'Opéra, avoir entendu un U sortir de la bouche de
mademoiselle Jawureck. Si mademoiselle Dorus n'y
prend garde , elle tombera incessamment dans ce dé-
faut ; il est bien qu'elle se pénètre de celte vérité que,
dans le mot jaloux, l'U est pour quelque chose.
Pour la danse, le sérail nous a montré mesdames
Julia, Noblet et Montessu. Mademoiselle Julia a peu
I
L'AUTISTE.
245
de grâce ; tous ses pas sentent reflort et la gêne : on
souflre à la voir danser.
il n'en est pas de mi^me de mademoiselle Noblet : ses
mouvemens respirent une aisance parfaite , mais ils
sont froids et sévères. 11 n'y a pas là de sentiment; il
lui manque ce je ne sais quoi que les Italiens appellent
Disinvoliura, et qui donne Unt de charme aux gestes
d'une jolie femme.
La petite madame Montessu y est charmante. C'est
plaisir de voir ce léger lutin voltiger à droite, à gau-
che, bondir et sautiller. Madame Montessu, c'est une
phrase de Janin matérialisée ; elle court , vole , trépi-
gne, se balance , petite folle et capricieuse qu'elle est ;
[luis , retombant sur ses pieds , elle vous tend les bras
avec malice, et disparait dans un sourire.
J'arrive à mademoiselle Duvernay : son rôle est
beau, car on s'intéresse vivement à cette jeune fille
créée par l'enfer, et dont le cœur est si plein de bonté
et de dévouement: elle l'a parfaitement rempli. Jus-
qu'ici nous avions vu en mademoiselle Duvernay une
jolie danseuse , qui , abandonnant les vieilles routines
du Conservatoire , savait se créer un genre. Nous
avions loué en elle une délicatesse de poses, une
pudeur de volupté inconnues à la scènQ avant made-
moiselle ïaglioni. La Tenlallon nous a prouvé que
l'Opéra pourrait la compter parmi ses meilleures ac-
trices pour la pantomime. Elle a rendu avec un rare
talent les scènes les plus difficiles de son r6le; ses ges-
tes sont gracieux, ses poses ravissantes; elle sait s'ani-
mer, se passionner. Qu'elle donne seulement un peu
plus d'expression à son regard...; il y a en elle un
long avenir.
Les chœurs de chant et de danse montrent une in-
telligence et une chaleur remarquables. Le seul repro-
che qu'on puisse faire à l'orchestre, c'est d'accompagner
quelquefois un peu trop fort. Enfin, ce ballet laisse
peu à désirer sous le rapport de l'exécution , et tout
promet à l'Opéra un long et honorable succès.
Victor Fleury.
< X A »
Httt^rtttur^.
J'étais dans mon lit, et me livrais à quelques unes
de ces rêveries matinales pendant lesquelles un jeune
homme se glisse comme un sylphe sous plus d'une cour-
tine de soie, de cacheuiire ou de coton, comme dit
l'auteur des Ccnles philùsophiqius. Le fait est qu'être
dans son lit bien chaudement entre un volume de No-
dier ou de Balzac et le feuilleton an Journal des Détats
du lundi est une chose ravissante. Je vous prie de faire
attention que je dis le feuilleton du Journal des Débat*.
Oh ! malheur à qui ne se couche que pour dormir !
Le sommeil, je le sais , est le meilleur ami de l'infor-
tune ; mais moi , qui plains la jeune fille qui pleure,
moi, qui console la vieille fenune qui prie, moi, dont
la bourse n'est jamais sollicitée en vain, moi, dont un
sourire de père salue le réveil, je pense. . . je pense long-
temps quand est venue la nuit ; mes paupières s'aiTais-
sent, se rapprochent, et ma dernière pensée glisse
encore dans ma mémoire incertaine comme une de ces
illusions qui s'emparent de nos sens sans que nous
ayons eu la volonté ni la force de les combattre...
Je dors pour reposer la vie, et non pour la tuer...
Hier, à huit heures du matin , ma vieille jrortièrc
vint me réveiller en m'annonçant deux lettres pressées
et un paquet.
Elle interrompit un rêve délicieux ; mais je ne sais
pas gronder les vieilles gens ; à peine si je me gronde
moi-même. Je reçus le paquet, les lettres, et congé-
diai par un remercîment la courrière matinale, qui me
salua de sa révérence septuagénaire...
J'ouvris la première lettre...
«M. le marquis de B*", madame la marquise de B"*,
mademoiselle Félicie de B'*", ont l'honneur de vous
faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de
faire en la personne de M. Charles deB"*. d
Charles ! Dieu! Charles! mon ami d'enfance, il n'est
plus! Mais, il y a trois jours, il était là; je le voyais.
Et mourir à dix-huit ans! mais c'est alTreux ! 11 n'avait
que dix-huit ans... Ce ne fut qu'en tremblant que j'ou-
vris la seconde lettre écrite sur papier bleu glacé; à
côté de la redoutable épître au cachet noir, qui m'ap-
prenait une nouvelle si affligeante pour moi et pour
tous ceux qui connaissaient Charles (Ju'allais-jelire'.'
Une lettre de quelque gai camarade.... Mais non, oh!
non... Cette lettre était de la mère de Charles, qui
m'apprenait que son fils était mort, et que personne
ne soupçonnait la cause de sa fatale résolution.
Elle m'envoyait un paquet que sou malheureux GLs
avait ordonné qu'on me remit... Ainsi finissait sa let-
tre : « Vous seul au monde saurez sans doute pourquoi
mon fils n'est plus ; venez me le dire , c'est une mère
éplorée qui vous en supplie. •
Pauvre mère ! je la plaignais...
Aussitôt après la lecture de la lettre de madame Je
I^"*. je pris le paquet sur lequel était mon adresse; en
le tournant sur l'autre sens pour le décacheter, je vis
[ quelques lignes écrites à b plume : je lus...
246
L'ARTISTE.
" Je veux, j'ordonne que ce paquet ne soit ouvert
par personne que par celui auquel il est adressé.
" Je veux, j'ordonne qu'on le remette à lui, à lui
seul.
« Respectez la volonté d'un mort.
<i L'encre n'est pas encore sèche ; elle ne le sera pas
que je ne serai plus . . .
« Le temps seulement de décharger un pistolet une
seulefois... du moins je l'espère. »
J'ouvris le paquet : pauvre Charles! il me léguait
son portefeuille... Un papier tomba... je lus...
« Mon cher ami ,
« Je vais mourir ; lis , lis deux fois si tu en as le cou-
rage. M'approuvecas-tu? je n'en doute pas le se-
cret .^.
« Dimanche, je montai à cheval avec de W*", notre
ami commun ; en le quittant , et avant de rentrer à
l'hôtel, devant aller le soir avec mon père au bal mas-
qué que donnait le vicomte de IV** , j'allai chez Babin
acheter un domino.
« Je rentrai, et dinai seul avec mon père et ma sœur,
ma mère étant allée passer quelques jours à la campa-
gne chez une de ses amies. Peu après le dîner, mon
père vint me chercher pour aller au bal ; je ne sais
quelle lubie me passa par la tète, mais je refusai net.
« Après m'avoir dit quelques mots assez désagréa-
bles, il partit... Je m'assis près du feu. En parcourant
un journal, je remarquai : Opéra, bal masqué... J'a-
vais refusé une invitation, j'acceptai un piège... Je mis
mon domino , mon masque , et, en quelques instans ,
j'étais à ce rendez-vous bizarre donné par deux mille
personnes, dont vingt à peine se retrouveront sans que
les autres regrettent de ne s'être point rencontrées.
« Je n'avais jamais vu de bal masqué à l'Opéra. Je
m'étais prépait; à l'admiration — Des gens qui se cou-
doient, des gens qui regardent sans voir, des gens qui
cherchent à être vus. .. puis un domino noir qui précède
un domino rose ; puis un domino gris suivi d'un do-
mino perle... Ici, des promeneurs qui laissent passer
la vie, et ne pensent pas; là aussi, des promeneurs qui
pensaient à leur dernière folie du carnaval... Et puis,
aimez la vie!.. Moi, je regardai un instant ces hommes
à la Vaucanson , et ensuite je regardai long-temps cet
essaim de femmes qui s'amusaient ! qui s'amusaient ! , .
Pas deux d'entre elles ne laissèrent un souvenir dans
ma tète... Une seule me frappa par l'aisance de ses
manières, jiar la variété de ses attaques, par la promp-
titude de ses répliques... C'était un sylphe, un serpent,
un démon, un ange.
" Couverte d'un domino noir, assez long pour être
domino, et assez court pour pouvoir placer en évi-
dence ses piteds charmans, elle se glissait partout; par-
tout elle était accostée, interrogée, persécutée; et si je
la perdais un instant de vue , je n'avais qu'à plonger
mes regards dans cette forêt de têtes agitées comme
les cimes ondoyantes d'un lilas, pour la retrouver tout
de suite au milieu de la Ibule la plus épaisse.
n Moi seul, domino observateur, je n'avais pas voulu
répondre à une vive épigramme qu'elle me lança , et
qui fit sourire sa volée d'adorateurs — Je m'éloignai.
Une demi-heure s'était écoulée, et adossé contre la so-
lide balustrade qui sert de balcon aux musiciens du
bal, j'écoutais, sans entendre, de jolies contredanses,
exécutées avec une grande précision, quand une petite
main me frappa sur le bras , et quand une voix douce
me demanda à quoi je rêvais. — A vous, peut-être. —
Que pensiez-vous? — Oh ! des choses bien dures. —
Mais encore? — Je pensais qu'il fallait que vous eus-
siez bien de la coquetterie pour qu'on osât vous pour-
suivre de propos tellement légers, que moi, femme,
je rougirais jusqu'au blanc des yeux de les entendre. —
Vous êtes bien sévère ; mais je vous pardonne en fa-
veur de votrQ masque et de votre domino ; tenez, pre-
nez mon bras, et promenons-uous...
M Nous parcourûmes le bal... tout le monde enviait
mon sort; moi, j'étais d'autant plus fier de ma con-
quête, qu'elle était tout occupée de moi, de moi seul.
L'on avait beau s'approcher d'elle pour obtenir un
mot, un regard... rien... elle était à moi , à moi seul.
— Pensez-vous encore? me dit-elle. ■ — Oui, aux heu-
res qui s'écoulent, au bonheur de vous avoir vue, au
regret de vous quitter... je vous aime.
— « Alors je resterai toujours voilée; car je me plais
à vous entendre prononcet ce mot... II est trois heu-
res ; suis-je indiscrète en vous priant de me conduire ?
— Ordonnez.
« Nous descendîmes et montâmes dans une voiture
publique ; elle-même dit au cocher où il devait nous
mener. Peu de temps après, la voiture s'arrêta de-
vant une maison d'assez équivoque apparence. Elle
frappa, on ouvrit, je payai ; nous entrâmes.
« C'était elle qui me guidait à travers un long corri-
dor, et qui m'invitait à m'appuyer sur son bras pour
ne pas heurter contre la rampe d'un escalier très fai-
blement éclairé. . . A peine avons-nous mont? quelques
marches, que ma compagne pousse un grand cri,
et abandonne ma main... Je me crois alors le ridicule
héros d'une ridicule mystification, et je reprends le che-
min de la rue, lorsque des soupirs étouffés me ramè-
nent sur mes pas; elle souffrait beaucoup d'une en-
L'ARTISTE.
247
torse an pied droit; je la pris dans mes bras, et suivant
la l'cinme de chambre qui était accourue avec de la lu-
mière , je nie trouvai dans un boudoir charmant, où
était un soj)lia sur lequel je la déposai doucement... ,Ie
l'engagciïi à ôtcr son masque pour respirer h l'aise ;
elle ne le voulut point, elle me le défendit; je vis alors
qu'elle avait de fortes raisons pour le garder. J'éprouvai
un secret désir de connaître celte i'emme; mais elle
avait la main sur son masque, et il n'y aurait point eu
de générosité de ma part à le lui arracher, car
elle m'avait permis de garder le mien , que j'avais
toujours... C'était chose ])énil)le à voir que ce mascpie
dont la bouche peignait un sourire factice, tandis que
des larmes arrachées par la douleur sortaient des trous
pratiqués pour les yeux... Elle se trouva mal. La
femme de chambre sortit avec la lumière pour aller
chercher des sels. .1» me trouvai près de la porte ; je
l'ouvris, je descendis ; j'étais dans la rue.
>i Quatre heures après, j'étais dans mon lit, songeant
encore à celte étrange avenlure , quand mon domcsli-
(jue entra et médit : « Monsieur, avez-vous des com-
missions à faire ; je sors : je vais chercher le médecin
pour madame votre mère , qui a une entoi-se au pied
droit. »
Ogara.
^ragiuf nt inc'bit
DE LA s OE U n DE LAIT.
Lo'opoid se Irouvalt dans son alclirr depuis le point du
jour. Saisi |)ar l'inspiration, il lui avait fallu coder à ce myslc-
liiricux pouvoir, et, la l6te lirûlante, jeter sur la toile les pen-
sers impétueux qui l'assaillaient. En quelques heures, une
e'bauclie chaleureuse avait couvert la toile dressée sur un che-
valet devant lui, et l'c'nergic de sa préoccupation se trouvait
si forte, qu'il n'entendit point entrer monsieur et madame
Frémont.
Ils demeurèrent un peu de temps h l'entrée de l'atelier,
M. Fre'mont A méditer quelque charge bruyante pour atti-
rer en sursaut l'attention de Li'opold et jouir de sa surprise,
Caroline à considérer le spectacle nouveau pour elle que
lui offrait l'atelier d'un artiste. Partout et de tous côtés, des
tableaux terminés, ou bien des ébauches , esquisses inache-
vées : l'art dans toute m perfection, avec tous ses charmes,
tous ses prestiges, ou bien des idées brutes et à peine bé-
gayées; uu mélange du grotesque et du sublime; des formes
gracieuses qui «e révèlent sous un trait grossier; une pensée
nerveuse qui se cache sous des eontoun indéci»; un vrai
chaos, mais un chaos qui renferme un univers. Puis, an mi-
lieu de la mâture des chevalets, un jeune homme, les vête-
mens en désordre, pâle, le regard inspiré, et qui, |>enché*ur
une toile, y reflétait tout ce que son front contenait d'imagi-
nation, son cœur de sensibilité.
Léopold leva enfin la tiîte, et aperçut M. Frémont et Ca-
roline. Tout pantelant des ('motions du génie, il se leva, et
d un geste passionne montra le tableau qu'il faisait :
— Voyez, dit-il, voyez : Un bal ! un bal en Italie, un bal
nu moyen âge, uu bal élincelant de costumes pittoresques :
des fronts chargés de pierreries et d'or, des loques on-
doyantes de panaches, des parfums qui s'exhalent, des ins-
trumens qui chantent, des femmes aux yeux noirs, des cava-
liers élégans et nobles !
Et U , un homme grave, au port majestueux, un homme
dont les regards douloureux attestent de longs chagrins de
l'ame. Et pourtant une expression céleste de bonheur épa-
nouit ses traits austères... C'est qu'une femme jeune, belle,
naïve, timide, presse furtivement sa main ! c'est qu'elle at-
tache sur lui un regard d'amour !
Oh ! dit-il en s'interrompant et en se serrant le front avec
force, oh 1 si l'art n'est pas un vain mot, si la peinture n'est
pas impuissante, s'il m'est permis d'exprimer comme je sens,
on lira dans leurs traits ce qu'ils se disent, on saura les pen-
sers qui les enivrent ; on entendra, je vous le dis, les paroles
émues de cet homme qui voudrait repousser l'ange qui vient
le consoler. Il craint, l'infortuné, que sa fatalité, à lui, ne re-
tombe sur sa consolatrice. • Laissez-moi, dit-il, ne m'aimez
point; car quiconque m'aime se dévoue au malheur. Le gc- .
nie est une couronne, mais une couronne de fer rouge. Elle
brûle le front qui la porte, elle brûle la main qui veut soula-
ger ce front des tournions qui le dévorent... Les larmes, le
doute, le désespoir, telle est la part du génie. La haine, la
jalousie, la calomnie, telle est la récompense du génie. Il faut
payer la gloire au prix du bonheur. Vous voyez bien que
vous ne pouvez pas m'aimer.
Qu'aurio7.-vous en échange d'un dévouement céleste? De»
plaintes à entendre, des plaies à cicatriser, une tête défail-
lante à soutenir sur votre épaule. Vous voyez bien que vous
ne pouvez pas m'aimer.
Mais elle :
— Laisse-moi t'aimer, laisse -moi le consoler quand tu
souffriras, laisse-moi pleurer avec toi quand lu pleureras.
Nul ne sait comprendre ton fougueux enthousiasme, nul ne
sait comprendre tes douleurs. Eh bien ! moi, je serai là pour
écouter tes conlidenrc» de poète. Quand la calomnie, quand
l'ingratitude, quand la persécution le frapperont, tu trouve-
ras dans mes bras un asile, un refuge. Va , ne crains point
pour moi; pauvre et faible femme, je supporterai avec force,
je bénirai les souffrances qui me viendront i cause de ton
amour. ^C^BR^
— Puisse doue le ciel te bénir! Mets ta roaiivj
mienne, et que Dieu entende nos serment! Ange i
248
L'ARTISTE.
mes l.irmes, mon désespoir, mes transports, mon génie, ma
gloire, mon amour, mon ame, ma vie , je t'appartiens tout
entier. Point une pensée de moi qui ne soit pour toi : la vie
et l'immortalité de Dante à Béatrice. •
Dire les émotions de Caroline durant ce discours de l'ar-
tiste ne serait pas possible. Il la tenait fascinée sous son re-
gard, il l'identifiait à ses penscrs de feu, il substituait
lui à Dante et elle à Béatrice, et tous les deux, par un pacte
tacitCjs'avouaient et échangeaient solennellement leur amour.
Prde, chancelante, subjuguée, ne pouvant résister à tant d'é-
motions, Caroline tendit les bras à Léopold, et retomba as-
sise et presque sans connaissance.
En ce moment, quelques amis du peintre se précipitèrent
dans l'atelier, joyeux, bruyans, hors d'eux-mêmes.
— Léopold! Léopold! la croix d'honneur!... tuas la
croix d'honneur !.. Tiens, tiens, regarde ce journal.
L'artiste se pencha vers Caroline : — Mon amour, ma
gloire à toi, dit-il.
Elle serra convulsivement la main de Léopold..
— Je vous fais mon compliment , dit M. Frémont, qui ,
pendant toute cette scène, avait examiné un des tableaux
qui tapissaient l'atelier ; c'est une récompense qui vous est
bien due, car vous êtes parvenu à imiter, de façon à tromper
le plus fin, la manière d'Annibal Carrache. Témoin ce ta-
bleau que j'examine depuis un quart d'heure.
Mais Léopold ne l'écoutait pas , mais Léopold n'écoutait
point ses amis, qui lui prodiguaient Içs témoignages de leur
joie. Une seule idée le dominait :
Aimé de Caroline!
Et à huit jours de là, tandis qu'assis devant son tableau du
Dante, et plongé dans une profonde rêverie où le caressaient
des souvenirs voluptueux et puissans, il était là, sa tête re-
tombant sur sa poitrine, et sa palette gisant snr ses genoux,
une femme haletante et le visage caché sous un grand voile
noir, entra furtivement dans f atelier, et se glissa vers l'ar-
tiste sans bruit et avec malice. Soudain, Léopold sentit deux
mains s'appuyer joyeusement sur ses épaules, et, levant les
yeux, il vit un long tissu de tulle et un front pâle se pen-
cher au dessus de lui. Jetant un cri de joie, il voulut se le-
ver: mais déjà Caroline se débarrassait à la hâte de son cha-
peau et de la grande mantille dont elle était enveloppée , et
venait s'asseoir auprès de Léopold sur une cscabelle étroite
et basse. Puis, se refusant d'abord avec une mutinerie en-
fantine aux baisers que voulait lui prendre l'artiste , tout à
coup elle lui prodiguait les caresses les plus passionnées.
— Oh! mon Léopold, mon Léopold! disait-elle.
Et après cela : Tu ne sais pas , méchant , les peurs qu'il
m'en a coûté pour te faire cette visite ! Sortir de chez moi le
matin, seule, furtivement; traverser toute la ville; venir dans
un quartier solitaire; tremblera chaque instant d'être recon-
nue; croire que chacun devinait ma hardie démarche ! Va ,
si lu ne m'aimes point, tu es un ingrat, un ingrat q.u'il fau-
drait haïr ! Disant cela, elle levait^aiement un doigt en signe
de menace , et entourait de ses bras le cou de Léopold.
— Maintenant, monsieur, laissez-moi voir votre tableau.
Qu'd est bien ! Cette tête de Béatrice est angéliqne ! Et Dante,
quelle noble mélancolie sur son front, quel feu jaillit de
ses regards! Mon Léopold, ce sera là ton chef-d'œuvre; tu
t'es surpassé toi-même.
Que je suis fière de ton talent ! Va , tu ne sais pas , non ,
tu ne sais pas ce qu'éprouve une femme quand elle entend
chacun répéter autour d'elle avec admiration le nom de celui
qu'elle aime, et qu'elle peut .se dire tout bas : «Je suis aimée de
lui; il m'a choisie parmi toutes les antres, sans cesse ma pen-
sée l'occupe, elle le domine ; lorsqu'il se livre aux travaux
de son art, une seule pensée vient le préoccuper parfois, ou
plutôt elle se mêle, elle se confond aux émotions'sublimes qui
le dévorent, et cette pensée, cette pensée, c'est moi! »
Léopold, ivre de félicité, ne trouvait point de paroles ; il
ne savait qu'étreindre Caroline et lui couvrir le front de bai-
sers.
— Dans les premiers temps où je 'connaissais mon Léo-
pold, reprenait-elle de sa douce voix, j'ai souffert bien fort
de ses sarcasmes perpétuels, de ses ironies sanglantes! Hé-
las! me disais-je, il ne me comprend pas, lui; il ne devine
point quelles douleurs me tuent. Si je pouvais une fois lui
faire connaître ce que j'éprouve ! Lui, je le connais, moi : je
le connais par ses ouvrages, je le connais comme s'il était
près de moi; je sais toutes ses pensées, je connais tousses
chagrins depuis son enfance! Et dire que lui me prend pour
une coquette, ou bien pour une femme sans cœur! C'est que
je souffrais bien, vois-tu.
— Et à présent , s'écria Léopold, à présent que je t'ap-
partiens tout entier, amour, inspiration, talent, génie; à
présent que je t'adore, que je te vénère de toutes les puissan-
ces démon ame, dis-moi, dis, es-tu heureuse?
Pour lui répondre , elle cacha sa tête dans le sein de son
amant.
Berthocd.
îSêavuih*
Le voyage des frères Lander en Afrique vient de paraître
chez M. Paulin, place de la Bourse. Il forme 3 vol. in-8,
avec gravures, cartes, plans, etc. Prix, 18 fr. Nous parle-
rons dans notre prochain numéro de cette publication inté-
ressante à tant de titres, et qui était si impatiemment atten-
due.
Dessins .
1 La sœur de lait, par Gavarni.
f Faites romme comme chei vous, par PiciZ..
L'AUTl&TE.
249
%tixxix-^vi0.
2i)ccoraUom
'0
HREMlEg AHTKXK.
Tous les journaux se sont occupés de la' nouvelle
pièce. Parmi eux, aucun n'a considéré en elle la ques-
tion de l'a't et du progrès qu'il Vient de faire, grâces
à M. \é^ on et aux artistes qu'il a choisis. Il est vrai que
pou- ie public et pour ceux qui se sont charges de (br-
r, ;r son opinion , il s'agit bien plus d'apprécier-, dans
Miute représentation théâtrale, les résultats que les
iiKjyens par lesquels ils sont obtenus. Nous, dont le ti-
tre seul indique notre dévotion à l'art même, nous bi-
lans rapidement examiner en quoi la Tentation a servi
les intérêts auxquels nous nous sommes consacrés.
Depuis longues années, un homme d'un talent in-
contestable était en possession de concevoir et d'exé-
cuter les décorations de l'Académie Royale de musi-
(jue; mais quel que soit le méri].e de M. Cicéri et des
créations de son pinceau, n'est-il pas évident que
tous les artistes appelés à remplir s.a tâche devaient IuL
être supérieurs, et que le public devait y trouver des,
jouissances plus complète» et plus variées ';' Ceci est
d'une vérité que nous voudrions voir si bien recon-
nue , qu'on appliquât le princi[)e du concours à tous
'!* les ouvrages d'art ; mais dans l'étal actuel de toutes les
enti'eprises particulières ou publiques, sous l'empire
!d'hai)itudes aussi vieilles que la France, il a fallu à
. M. Véron faire un pas immense pour appeler dejeu-
ines artistes, jusque-là bornés aux travaux de leur ate-
,'\ lier, à se produire comme peintres décorateurs sur la
scène de l'Opéra. Sans doute, en ouvrant un concours
publiquement annoncé et débattu , l'art en lui-même
et aussi l'intérêt de l'habile directeur eussent obtenu
une plus belle part de profits ; mais nous n'en devons
pas moins de reconnaissance à M. Véron pour l'amé-
lioration qu'il vient d'introduire dans l'administration
théâtrale.
Les artistes se sont montrésdignes du choix qui avait
été fait d'eux ; ils ont su profiter de cette occasion, bien
rare par le temps qui court , de pouvoir donner car-
rière à l'imagination ; c'est un bonheur refusé à la plu-
part des artistes , enchaînés à restreindre la verve de
TOXr III. '23" I.IVRAISOR.
leurs compositions dans les dimensions d'ujic pierre li-
thographique ou d'un tableau de chevalet. Maintenant
que le théâtre ouvre une vaste carrière aux peintres.bien
des rêves de leur imagination, qui se seraient évanouis
dans l'oubli, pourront se fixer sur la toile, et (double
bonheur!) trouveront des spectateurs et des applaudis-
semens refusés le plus souvent aux compositions exilées
dans les galeries. Espérons que les architectes pourront
aussi , par les mêmes moyens , souiinetlre leurs concep-
tions au jugement du public. Quand les circonstances
politiques leur ôlent tout espoir de voir jamais s'exé-
cuter les palais, les temples dont les épures restent en-
fouies dans leurs cartons ; n'est-ce pas un avantage
inappréciable pour eux d'arracher le produit de leurs
pensées à l'obscurité; pour le public de se dédommager
de l'ennui de pauvres monumcns qu'on essaie dans nos
vilies par la vue sur la scène de quelque création gran-
dio.se'?
Dans un prochain article nous tâcherons d'apprécier
chaque décor de la TerUalicn, comme invention et exé-
cution ; aujourd'hui nous nous bornerons à établir
la part de chaque artiste dans cet immense travail, car
le public ne connaît que les artistes qui ont été nommés
sur l'affiche et dans les journaux.
Voici comment ce travail a été divisé :
COMPOSITION. EXECIjTIOH.
1" acte. Edouard Bertin Devoir.
2* acte. Eug. Lami Desplechin.
3' acte. Cam. Koqueplan Desplechin.
■i' acte. Léon Feucheres Jules Dicterle et
v^ Savette.
5' acte,
1" partie. Edouard Bertin Alfred Hauer.
2' partie. P. Delaroche les cinq artistes ci-
dessus nommés.
à. !€., L. TIT3T,
SES MONCMENS HISTOHIQDES.
Voici bientôt deux ans , Moosieur, que vous avez ete
nomme par ordonn-ince inspectcur-ge'neral des monnmeos
historiques de France. Cette fonction de cre'atioo nouvelle
était depuis long-temps ri'clameo comme indispensable dans
l'état actuel de nos arts et de nos monumcns ; aussi , sans dis-
cuter alors les titres qui vous appelaient à remplir cet em-
IS
250
L»ARTISTE.
ploi, applaudhncs-nous de tout notre pouvoir lors de voire
entrée à ce petit ministère. Vous vous c'iiez chargé , Mon-
sieur, d'un immense travail, je pourrais presque dire d'un
travail htrculéin. Vous ne le crûtes pas trop au dessus de vos
forces, et dès ce moment l'on put penser que les mutilations,
les démolitions, les ventes et dilapidations de ce que nos ré-
volutions avaient bien voulu nous laisser de monumens inté-
reasans allaient s'arrêter, du moins tel était le but proposé;
et, vous voyant arriver, revêtu de la faculté d'y atteindre,
chacun eut l'espoir d'une meilleure destinée pour notre his-
toire monumcntaire.
Avez-vous rempli cet espoir? ceci est une question que je
veux laisser résoudre à vous-même. Depuis près de deux
ans, Monsieur, un voyage, un seul voyage de trois semaines
a été entrepris par vous dans quelques uns de nos déparle-
mens du Nord ; ce voyage fut suivi d'un rapport au ministre,
dans lequel vous rendiez compte de votre tournée, et propo-
siez quelques mesures utiles et indispensables, disicz-vous,
aux nionunieus et bibliothèques que vous veniez d'explorer.
Nous ne vous parlerons point aujourd'hui de votre rapport,
imprimé à l'imprimerie royale, el publié eu avril i83i; nous
ne vous demanderons pas non plus quel a été le sort de vos
propositions et des mesures qu'une nécessité urgente vous
avait fait reconnaître indispensables} nous réserverons , si
vous le permettez, celte série de questions pour une autre
lettre. Nous nous plaindrons seulement de ce que de graves
occupations vous aient enlevé la possibilité , depuis plus d'un
an, de renouveler vos tournées, regrettant qu'un malheureux
cumul de fonctions politiques et de missions d'arts vous ait
fait négliger le parti le plus intéressant pour nous. Cepeudimt
nous concevons fort bien qu'au milieu des hautes préoccupa-
tions d'un système ministériel à conduire a bien, vous ayez
cru pouvoir ajouruer les devoirs d'un inspecteur-général des
monumens historiques ; il fallait quitter Paris, les questions
d'art ont été mises de côté, tant pis pour elles, mille fois tant
pis, car il est sans aucun doute qu'une année de plus passée
pour une giande partie de la France , en quasi-révolution ,
émeutes, etc., n'ait été fatale à plus d'un monument qui aura
réclamé en vain votre puissante intercession.
A cela, que répondre? Vous ne pouviez quitter Paris; ré-
signer vos- fonctions d'inspecteur, c'était vous priver d'une
retraite, el puis quel autre eût pu être chargé d'un travail
dont vous aviez conçu toute la portée, et pour lequel vous
aviez formulé un vaste et admirable plan ; il eût fallu saisir
votre idée, devenir un autre vous-même, eu un mot, vous
dépouiller de la grande pensée dont vous aviez le secret; tout
cela se trouvait difficile, si vous voulez , ou plutôt devenait
presque cruel pour vous, nous le reconnaîtrons encore, si
vous y tenez le moins du monde.
Mais ce que vous pouviez faire de vos fonctions d'inspec-
teur, sans quitter Paris, sans vous déranger de vos habitu-
èts, pour ainsi dire en pantoufDes et en robe de chambre,
pourquoi l'avez-vous négligé, Monsieur? Voilà le grand re-
proche que nous nous sommes chargés de vous transmettre ;
vous pouviez empêcher beaucoup de mal, prévenir des per-
tes douloureuses, et vous ne l'avez pas fait. Nous sommes
vraiment fâchés d'avoir à vous lancer une première pierre ;
mais au moins nous sommes sans péchés de ce genre, car ja-
mais nous n'avons eu le pouvoir de bien ou de mal faire en
beaux-arts, ni en quoi que ce soit d'administratif.
Permettez donc qu'aujourd'hui nous venions vous parler
comme entrée en matière des Petits-Augustius , autrement
dit de l'emplacement de l'École des Beaux-Arts. Peut-être
croyez-vous. Monsieur, qu'il se trouve seulement dans cet
ancien couvent, que l'on veut transformer en palais des
Beaux-Arts, quelques cloîtres renversés , quelques jardins
détruits; et, comme l'institution des Pelits-Augustins de
Paris ne remonte pas au delà de 1G07, vous voyez peu à
regretter dans ce bouleversement ; sous ce rapport vous au-
riez raison , si le palais en construction n'était pas la plus
aflVense caserne qui se pxiisse imaginer, et le T^VxsdétcsIable-
meiit con^ju de tous les lourds monumens que notre époque
aura marqués de son cachet. Mais il y a autre chose à exa-
miner, d'autres destructions que celle de vieux cloîtres du
xvii" siècle, à déplorer, au milieu de ce chaos de pierre que
l'on veut appeler Paris.
Il fut une époqne qu« nous ne pouvons, je crois, nous
rappeler ni l'uu ni l'autre, tant nons sommes, il me semble
du moins, les enfans de ce siècle; il fut, dis-je, une époque
où la rage des destructions et des mutilations était encore
plus forte qu'elle ne se montre aujourd'hui. Après, les insti-
tutions , les anciennes lois, en un mot, toute l'ancienne
France détruites; après, des meurtres qui ensanglantèrent
depuis le trône jusqu'à la chaumière, la religion chassée de
ses temples, la noblesse de ses châteaux, la frénésie des des-
tructeurs s'attaqua aux monumens ; alors vous ne savez que
trop ce qui arriva, et les châteaux brûlés, et les églises et le»
couvens rasés, et toute notre longue histoire de France
exhumée de ses royales tombes de Saint-Denis el dépouillée
de sa pompe de mort et de sa sainteté de souvenirs.
Eh bien ! à cette épgque, un homme eut l'idée de réunir,
dans une sorte de musée national , tout ce que l'on pourrait
recueillir des ruines et des débris qui couvraient notre sol ;
cet homme était M. Lenoir; il trouva le couvent des Petits-
Augustins, la dernière fondation de la dernière des Valois,
veuf de ses propriétaires, il y plaça son musée, et vous savez
ce qu'il renfermait; c'est un souvenir de notre jeunesse,
qu'aucun de nous n'a sûrement oublié. En i8i3 il fut or-
donné qu'il devrait rendre aux églises, encore debout, les
monumens dont elles avaient été privées , et que les fa-
milles qui se trouveraient réclamant quelques tombeaux, sta-
tues, ou tout autre objet d'art faisant partie de ce musée,
seraient réintégrées dans leur po.sscssion. Nous n'apprécions
ni ne qualifions ici le mérite de cette ordonnance , nous ci-
tons des faits ; enfin elle reçut son exécution , et tout cela a
pour soi la sanction d'un acte accompli.
Mais ce que nous venons solliciter devons. Monsieur,
c'est de nous indiquer ce que sont devenus les objets d'art
provenant d'églises, de couvens ou de châteaux détruits? en
quelles mains ils sont passés? Je sais bien qu'à la rigueur
L'ARTISTE.
2&1
vous pouvez n'pondre : • Cela était fait et parfait avant ma
nomination d' ins^iCLlcur- giniral îles moniiniens historiques. »
Aussi ne vous (IcmaiHloiis-iioiis là ([u'iiii simple rc'iiscijçiie-
nient, pour une pallie des objets d'art restes sans destina-
tion aux Petits- Augustin» , et vous répondrez, si vous pou-
vez retrouver leurs traces : où sont ailes les vitraux , les
boiseries sculptes, etc., (pic je n'ai revus nidic part? Le
catalogue existait; il serait i'acile de vérifier ce (|ui manque ;
c'est une des charges de votre emploi , et si vous tenez à faire
quel(|uë chose d'ulile, connneueez par cette vérification dont
tout le inonde artiste vous saura gic'. Puis, par lui beau jour,
à votre loisir, transportez-vous aux Pctits-Augustins, et vi-
sitez en détail ce vieux ^Tcnicr oublie', où se pourrissent et se
dc'te'riorent tant d'objets d'art interessans pour notre histoire
et pour l'ari lui-même ; enfui , tout ce qui n'a pu f'tre utilise
de l'anc'.n Musc'e.
V'_,cz-vous ce beau et curieux portail du château d'Am-
b' ^e, découpe', ciselé, sculpte', brodé, comme si la pierre
se tailladait ainsi que le papier? Eh bien ! Monsieur, tous les
jours il se détruit : les charrettes qui apportent des pierres à
la caserne qui se trouve en construction dans l'ancien jardin
du cloître, l'écorchent, récailicut, lui enlèvent chaque jour
une pierre, un morceau de sculpture, quelque parcelle de
broderie en passant. Puis les ouvriers maçons et les gardiens
ont aussi leur part dans la destruction de ce curieux monu-
ment; ils ont fait disparaître uu petit escalier en bois sculpté,
dont vous ne pourrez plus admirer que la forme élégaute et
la légèreté. Cherchez encore autour de ce portail du château
d'Aniboise, ce sont des colonnes , des chapitaux, des frises,
des ogives ornées, des bas-reliefs brisés , véritable chaos de
dix monumcus difléreus, jetés sans pitié aux jeux des enfans
et aux besoins des employés de l'Ecole des Beaux- Arts, qui
viennent y chercher une borne pour leur porte, de petits
remparts pour leurs jardins, ou des bancs pour respirer à
l'aise la fraîcheur du soir; et tout cela se coupe, se brise, se
voiture à la volonté du premier employé, architecte on por-
tier qui manquera de bois ou de pierre !
Allez plus loin , Monsieur, nous vous en prions , ceci n'est
pas ce que vous pourriez voir de plus ctuicux. Il faut aussi
des petits jardins pour les choux et les carottes des lapins de
MM. les employés, c'est de toïite justice, et personne ne
méconnaîtra cette nécessité; eh bien ! il existe au milieu du
cloître uu petit espace de terrain où avaient été cnta.ssés les
statues, les bus-reliefs, les marbres sculptés , dont ou ne sa-
vait plus que faire; une partie de ce terrain a été déblayée,
et ce qui s'y trouvait jeté au hasard sur ce qui existait déjà
dans l'autre partie, fait actuellement ce qu'où pourrait ap-
peler des rochers de marbre, d'où a'élaiiccut des bras, des
pieds, des tètes couronnées, des collerettes empesées à la
Médicis, et quelques casques de chevaliers.
Cela est cruel pour un cœur d'artiste , mais les Inpins de
rétablissement ont leur jardin , tout est pour le mieux. Ce-
pendant , Monsieur, s'il vous était possible de .sauver (piel-
ques curieuses statues qui se trouvent au milieu de celte dé-
solation, les lapins n'y perdraient rien , et les arts y gagne-
raient beaucoup. Ayez quelque pitié poor Cominiues, Phi-
lippe de Coinniines le curieux, le grand historien ; le voyei-
vous à genoux, les niaius jointes, il semble vous implorer.
Sauvez ce qui reste de lui, de sa tournure d'homme ; lu pluie
a déjà effacé les armoiries de son écu et l'or de son armure,
mais sa belle li'te est intacte, c'est son portrait sculpté d'u-
près un moule pris sur nature; et pour le iiauver, que faat-il?
une charettc et quatre ouvriers qui le voitorentau Lourre;
c'est bien peti pour un si grand homme ; voyez si vous pou-
vez cela pour lui et pour nous ; emportez aussi ce» quel-
ques reines de France , priant encore loin de leurs tom-
beaux : vous leur devez cela , si ce n'est pour la majesté'
royale dont il .semble qu'on fasse peu de cas aujourd'hui ,
que ce soit du moins dans l'intérêt de la statuaire. Il y a de
bonnes choses dans ces sculptures, nous vous l'assurons, et
vous pourriez vous en convaincre par vous-même; le» nou-
velles statues des Tuileries ne les valent certainement pas ,
cela soit dit sans leur faire du tort.
Nous voudrions bien encore vous recommander un petit
bas-relief du treizième siècle, représentant une pénitence
publique; celui-là ne vous donnera pas grand'peinc; il peut,
pour ainsi dire, s'emporter sous le bras, et nous nous char-
gerons plus tard de vous indiquer sa place. Faites-vous mon-
trer, s'il vous reste quelques instans, l'ancienne église des
Pctit-Augustius ; vous pourrez sauver quelques beaux tom-
beaux qui .s'oublient au milieu de deux à trois mille mo-
dèles d'architecture, véritable pâture d'araignées et de che-
nilles; c'est entre autres, nous croyons nous le rappeler, le
tombeau du cardinal de Richelieu; mais enfin, si vous pou-
vez, comme on dit, prendre la peine d'y aller, vous ne von»
repentirez que d'une seule chose, c'est d'avoir pris cette
peine si tard.
H. H. H
Htttirttturir.
STrlADSLLA.
C'était Wtc à Palernie, chez la marquise Rospi-
gliosi.— Son antique palais, ëtincclant de feux, brillait
coiiiine un phare immense allumé dans les qttartien
silencieux de la ville. La rue de Tolède était remplie
d'une foule considérable de peuple, que l'approche
d'un violent orage et quelques grosses gouttes de pluie
commençaient à disperser. Peu inquiets du bruit du
tonnerre qui éclatait sur leur tète et des tourbillons
d'épaisse poussière que le vent soulevait et chassait par
les rues avec fracas , nombre de gens de la dernivre
252
L'ARTISTE.
classe, espèce de lazzarone siciliens, les pieds nus, coiffés
du bonnet rouge , et dont une tunique de laine bleue
composait tout le costume, suivaient d'un œil indolent
et curieux le spectacle de l'illumination s'éclipsant
graduellement sur toutes les parties de rédiflce. A me-
sure que l'ouragan, en éteignant chaque, flamme , bri-
sait un des anneaux d'or de l'immense spirale de feu
déroulée dans les airs, c'étaient sur la place des^cris de
regrets et de sourdes malédictions contre un orage qui
terminait si tristement une soirée dont on s'était pro-
mis tant de plaisirs. Quelques intrépides , rôdant au-
tour du palais, dont la plus grande partie commençait
à plonger dans l'ombre , venaient prêter l'oreille aux
accords des harpes et des mandolines que couvrait par-
fois l'importun grondement du tonnerre. '
Deux de ces citadins, eu s'aidant mutuellement des
pieds et des mains, étaient parvenus à se hisser à la
hauteur d'une fenêtre, et là , accrochés au balustre de
cuivre qui la protégeait, ils ne perdaient rien des flots
d'harmopie épanchés de l'intérieur. — Au costume
près> et à voir dans l'ombre leurs corps immobiles col-
lés à la muraille, on eût dit tle deux statues de saints
sorties silencieusement de leurs niches pour -prendre
leur part de la fête...
Un éclair bleuâtre aveugla l'un , la foudre, un écla-
tant, fit lâcher prise à l'autre ; ils tombèrent en même
temps d'une assez grande hauteur, et assez rudement
pour demeurer tout étourdis siu- le pavé.
Un jurement très énergique fut dans la bouche du
plus jeune, comme la confirmation de cette double ca-
tastrophe.
— Luciaho, dit l'autre," qui, depuis quff ses deux
mains étaient libres, se signait dévotement à chaque
éclair, tu oublies que nous touchons au saint jour de la
Pentecôte, et c'est demain vigile jeûne...
— Par les cornes du diable, interrompit Luciano en
colère, je me soucie bien de la Pentecôte de l'an 1G82
et de son jeûne, quand je viens de perdre le plus beau
crescendo ! . . . un air du grand Monteverde ! . .
Disant cela, il se levait sur ses jambes, cherchant
avec peine l'appui de la muraille , chancelant et blessé
(ju'il était.
Ah! ah! ah!... fit Joachim en éclatant de rire, car
il venait d'apercevoir un singulier échec au mince vê-
tement de son compagnon ; bien te prend , Luciano ,
que nous soyons au beau milieu de la nuit; sans cela, il
nous serait difficile de regagner le môle avec une seule
souijuenille pour deux paires de jambes.
— Bah! fil l'autre avec un geste prodigieusement
philosophique et de l'air d'un homme qui s'efforce de
ressaisir la cadence perdue d'une musique qu'il vient
d'entendre , je donnerais ma neuve encore et dix au-
tres, si je les avais, pour rattraper le motif île la sonate
à l'allégro... Tu n'as pas vu, loi, coumie la signora
Angelica faisait courir ses petits doigts blancs sur le
clavecin. Quel trésor pour la marquise qu'une fille si
belle, et musicienne!... Et il quiiia la muraille pour
croiser ses mains avec admiration.
— Et si riche donc ! ajouta .Joachim en prenant le
bras de son ami. Oh ! une fois marié, le seigneur Gaë-
tanoBelmonte, son fiancé, aura plusde sequinsqu'iliie
s'en trouve présentement dans les coffres de Venise la
riche, plus de palais qu'on n'en voit dans Gênes la su-
perbe, plus de peintures qu'il n'y en eut jamais dans
Ronîe la sainte . . .
Ici une bouffée de vent soulfla au visage du discou-
reur une grêle de petits ciiilloux, et force lui fut de couper
court à son énuiîiéralion. Son compagnon se traînait
péniblement et tout pensif à ses côtés, s'arrêtanl par
intervalles pour écouter le tonnerre^ dont le fracas
allait se prolpngeant en échos retentissans soue les
voûtes des palais de marbre qu'ils côtoyaient alors.
— .4.ussi vrai que l'amé de ma mère n'était pas celle
d'une vierge, reprit Joachim, je jure que de ma vie je
n'entendis pareil tintamarre dans Païenne : les canons
du marquis d'Alfi étaient moins bruyans. Par. .Saint-
Jacques, mon |)atron, vois doiîc comme les maisons
tremblent; en voilà une qui se trémousse ct)mme un
danseur qui aurait perdu la mesure; et puis, iine vraie
nuit de Noël à la Saint-Médard; Païenne est noir
comme un sépulchre scellé du temps de Ulelchisé-
dech...
— Chut! chut! dit Luciano l'inleiTompant... As-tu
entendu ?
— Quoi donc;'
— Une voix, un. son, quelque chose qui a frémi dans
la nuit.
Pour le moment, je n'entends plus rien que la mer
qui mugit. — Ah ! je vois là-bas, au tournant du Corso,
une lumière qui, au milieu des ténèbres, étincelle comme
un rubis sur le front d'un nègre... Luciano, en voilà
trois, quatre et cinq à présent; il y a, devant, une
grande figure noire qui s'agite et papillonne comme
les ailes de la chauve-souris : si c'est un possédé, que
saint Janvier lui soit en aide !
— Silence! dit Luciano.
Ils étaient arrivés à la porte de la maison désignée;
il en sortait une musique étincclante, qui semblait vou-
loir lutter avec le bruit de la foudre , et imiter ses dé-
chiremens hannonieux, ses vagues retentissemens cl la
mélodie de ses lointains échos. Le son montait en no-
tes aiguës, criait, sifflait, éclatait avec des intonations
L'ARTISTE.
253
gigantesques; puis, desceiiclant lentement, lentement,
il allait mourir en notes tremblotantes, accentué en
mourant comme la voix de la foudre, et paraissant
glisser comme elle dans l'espace. A la fin d'une partie,
l'exécutant s'arrtHa court , souffla ses lumières l'une
après l'autre, ferma la fenêtre, et disparut.
— C'est le diable en personne, dit Joachiift.
— Si c'est le diable qui joue cette musique, que je
sois damné un jour! ajouta Luciano.
Pendant que les deux amis regagnaient leur gîte , à
travers les rues désertes et humides de la ville, l'inté-
rieur du palais Ilospigliosi était le théâtre du mouve-
ment prodigieux que se donnaient les serviteurs de la
maison pour porter aux nombreux conviés les rafraî-
chissemens qui d'ordinaire accompagnent le concert et
la danse.
La principale galerie, dont les vitraux coloriés étin-
celaient du feu de grappes lumineuses de cristal descen-
dant des voûtes, était singulièrement garnie de statues
et de vases ciselés; les murailles s'animaient d'une mul-
titude d'arabesques, dont le travail attestait la magni-
fique antiquité du palais. Là se trouvait, parmi de
merveilleuses peintures de Véronèse et de Léonard,
l'y^urore du Guide, admirable composition qu'on voit
encore aujourd'hui à Rome dans une des demeures de
la même famille. La foule des conviés se pressait alors
autour des tables de marbre noir , d'où ressortaient ,
entre des touffes de myrthe et d'orangers, les pyrami-
des de fruits s'élançant des vases de porcelaine, où
plongeaient aussi dans la glace les sorbets au sillon
d'azur, les marasquins de "Venise et les liqueurs fines
des îles qui perlent dedans l'or. •
Au centre d'une des salles voisines ornée de tapisse-
ries soie et argent, et dont l'ameublement, consistant
en coussins de Turquie à bosses de perles, portait les
traces d'un luxe suranné, était dressé un très grand
clavecin d'ivoire poli, arromli en demi-cercle; plu-
sieurs femmes aux blanches épaules , à la chevelure de
jais, en interrogeaient les touches sculptées, et autour
d'elles, déjeunes cavaliers couverts de légers manteaux
s'entretenaient gaiement , quoique à voix basse , une
main galamment posée sur leur dague, qui en soulevait
légèrement les bords, gardant l'autre bras dégagé pour
la première dame qui en eût réclamé l'appui ; tandis
que l'un d'entr'eux, accoudé au support d'une des hau-
tes fenêtres eiitr'ouvertes, semblait suivre dans une
vague rêverie le bruit de l'orage mourant dans le loin-
tain.
— Gatitano, dit en l'abordant familièrement un per-
sonnage vêtu de noir des j)ieds à la tête, et dont le
surtout de velours, surmonté d'un magnifique collier
en or, suspendait une figure de colombe qui prend son
vol, la tête renversée et les ailes étendues; Gaëtano, que
regardes-tu donc là-bas avec cet air rêveur de poète
qui cherche la dernière rime de son sonnet?
Sans détourner les yeux vers celui qui parlait : Je
regarde, répondit le jeune homme, ces nuages ora-
geux qui descendent dans la mer et s'y confondent à
l'horizon. Oh! voyez donc, mon oncle, ajouta-t-il avec
exaltation, quel spectacle sublime! I>es ondes roulées
en masses énormes montent jusqu'à la voûte immobile
comme si elles menaçaient d'éteindre les pâles rayons
de ces rares étoiles qui reparaissent <;à et là.
— Jeune homme , jeune homme , reprit le person-
nage en secouant la tête, sont-ce là des idées qui doi-
vent vous occuper à la veille d'un si beau jour! Tr
voilà, mon ami, triste comme un amant qui craindrait
de perdre sa maîtresse. Eh! encore un coup, que
poursuis-tu si curieusement à l'horizon ? Est-ce la trace
de cette felouque vénitienne qui tout à l'heure rasait nos
murs , et dont la lumière vient de disparaître derrière
les vagues? Par le vénérable ordre du Saint-Esprit ,
dont j'ai l'insigne honneur d'être chevalier (et il s'in-
clina légèrement), elle ne cingle pas, que je sache, vers
le sérail après t'avoir ravi ta fiancée. — Tournez donc
la tête, mon cher Gaëtano, je vous prie... et voyez ici
la dame de vos pensées, notre douce Angelica. Pour-
quoi ne pas être à ses côtés, monsieur l'indinérent?
Pourquoi laisser à un autre le soin de ramasser le gant
qu'elle vient de laisser tomber... Oh! que tu aurais eu
besoin, mon cher neveu, de passer quelques années à
la cour du grand roi Louis... et des leçons du marcbese
de Vardes et du beau Lauzun !
Pendant ce long discours , Gaétano caressait avec
impatience le pommeau sculpté de sa dague, précieuse
arme de famille, autour de laquelle, suivant la cou-
tume du temps, l'artiste, digne élève de Benvenuto,
«vait ciselé un des faits d'armes du prince Belnionte ,
son aïeul. Quand le personnage eut terminé sa morale:
— Serait-ce là , comte Uasetti , dit Gaëtano , des dé-
monstrations à captiver mon Angélica?Oh! croyez bien
(|uc son aspect me réjouit et me charme plus que tout
autre. Long-temps avant d'être agréé d'elle, j'avais
suivi avec amour le demi-cercle voluptueux de ses sour-
cils arrondis, voyez-les, comme un croissant tracé
bout d'une plume, et les formes de sa taille oudo
et souple, et ses yeux veloutés... Mais vous ne sou
nez pas la moitié de ses perfections; sous celte ^vi
loppe de vierge timide, il y a une anie forte et paslQ^ui^
née, des trésors de vertu et de sagesse; et puis, la vôis,-
le chant, l'expression délirante d'une syrène. La niusi-
254
L'ARTISTE.
que est le lien qui unit nos âmes ; ce soir, elle m'a
rendu fou ! . . .
Et il se frappa la tète avec un mouvement de ravis-
sement.
— Per haccol mon neveu, dit le comte, changeons
de thèse ; piano, pianissimo , s'il vous plaît ; on nous
observe, et les convenances ! Peste !.. mais, si je ne me
trompe, Angelica vous a entendu ; voilà qu'elle passe
amoureusement les doigts sur ses paupières humides,
et qu'elle ramène sur son sein , doucement gonflé, le
crêpe de sa mantille... N'est-ce point aussi pour mieux
savourer les douceurs que ces étourdis lui adressent
sur sa beauté et sur la mélodie de son chant?
Gaëtano fit un geste de dépit, et un instant après,
il était aux côtés de sa fiancée, qu'il ne quitta plus jus-
qu'au jour.
Quand le soleil se fit voir à l'horizon comme une
plaque de métal rougi , le comte apporta à Gaëtano sa
riche toque de velours , dont une aigrette en diamant
garnissait le sommet; puis s'adressent à la marquise :
— Voilà, dit-il en frappant familièrement sur l'épaule
du jeune homme, un cavalier que je conduis à Naples
sur l'heure; je n'oublie pas que le roi doit apposer
son scel au contrat des Belmonte...
Angelica soupira.
— L'étiquette l'exige, dit la marquise à sa fille.
— Ainsi donc, tout Palerme sera demain à l'église
de Sainte-Angélique, ma patronne, et j'y paraîtrai sans
lui.
Pour unique réponse, Gaëtano imprima sur la main
(le sa fiancée un baiser qu'il prolongea amoureusement,
puis il haussa les épaules en montrant le comte.
— Et puis, reprit la jeune fille, dont la noire pru-
nelle étincela, vous vous privez d'un grand plaisir,
messeigneurs , celui d'entendre le premier virtuose de
l'Italie.
— Effectivement, dit à son neveu le comte qui s'é-
loigna aussitôt; Stradella est depuis hier à Palerme. ,
Le saint jour de la Pentecôte, la cathédrale de Pa-
lerme était remplie d'une foule immense ; les derniers
accens de l'orgue expirant vibraient encore sous ses
arceaux d'or et de marbre , lorsqu'une figure, appa-
raissant tout-à-coup du milieu de la lumière vague et
bleuâtre de la nef, y attira tous les regards.
Donner des traits , une physionomie à cet homme ,
à cette apparition, impossible !.. un teint livide, dans
les yeux deux éclairs, et une chevelure noire, pendante
en désordre et se déroulant le long de ses épaules comme
les anneaux du serpent, une tète gigantesque sur une
charpente d'araignée, voilà tout ce que saisissait l'œil :
créature céleste et satanique, un de ces êtres qui,
n'ayant que souffle et pensée, ne se peignent qu'avec
des ombre; et des rayons. ^
Un violon flamboya dans ses mains; il commença.
L'archet fouetta , mordit la corde , et alors s'en
échappa nne tempête de notes délirantes et pressées ;
c'était la confusion d'une foule masquée qui se croise,
s'agite et tourbillonne en tous sens ; toutes les disso-
nances musicales s'y heurtaient avec fracas ; puis l'or-
dre s'établit dans ce tumulte, et des accords vibrèrent
doux et mélodieux.
C'était l'écho de la voûte des airs, quand, dans une
nuit pure, la lune tend son arc d'argent; puis on en-
tendait le susurrement des fontaines, le frémissement
des bois, et parfois un de ces gémissemens mélancoli-
ques, qui, dans les déserts, retentissent comme la voix
d'une âme qui se plaint...
L'artiste, pâle et comme épuisé, s'arrêta, s'essuya le
front, et reprenant l'instrument mystérieux avec une
vivacité singulière, il lui darda un regard de feu, et en
fit jaillir tout à coup la voix gigantesque de l'avalanche
qui se précipite, des torrens fracassés contre les rocs,
de l'incendie qui éclate en pétillemens enflammés, du
tonnerre qui bondit dans l'espace . — Puis, descendit des
voûtes, sur les ailes des chérubins d'or qui y planaient,
la voix des anges et des génies ; une ame se fondait
dans l'expansion de la prière , une autre montait au
ciel dans un élan mystique. La foule poussa un long
soupir quand un drame , drame sanglant , se déroula
tout à coup sur la corde prestigieuse, évoquée par l'ar-
chet mobile; l'amour, la haine, la vengeance, y
échangeaient leurs inspirations délirantes, leurs luttes
furieuses : la colère grinça , les larmes du désespoir
coulèrent ; puis , de sémillantes fanfares couvrirent les
cris prolongés de la douleur.
Mais l'enthousiasme n'eut plus de bornes quand , je-
tant sur son violon une phrase lamentable où deux cœurs
aimans se parlaient de leurs peines, l'artiste fit succé-
der à tout l'emportement de la passion la douleur
d'une séparation subite et éternelle.
Un accident interrompit Stradella : on emportait
Angelica évanouie.
Gérard Kleist.
( La suite au numéro prochain, )
L'ARTISTE.
255
^3 S[tailii(QILl
5Ctt t011î(>(?rttt ^tt X0X X0y$.
1270.
I.i pire rieni qui toit , c'est maie famé.
{Ancien proverbe.)
Le 2f) îioût 1270, pour un dimanche, s'annonça dé-
solant. Onze heures étaient déjà sonnées , (ju'on n'a-
vait encore eu que de la pluie, du vent et du tonnerre,
le tout si dru et si violent, que mettre un chien dehors
eût été du plus mauvais chrétien : aussi, dans les mai-
sons, on étail désespéré de s'être bien accoutré, et de
rester là, conmie un pilier, entre des murs; d'avoir
travaillé à force et sué toute une semaine, pour voir
passer en eau le jour qui avait tant tardé, son beau di-
manche. Ma foi, quand un bon Dieu agit ainsi, il n'est
|)lus bon. Si c'était le diable qui fit pleuvoir, encore
passe.
Or, vers une heure de l'après-midi , le bon Dieu
comprit sa faute , à ce qu'il semble, et la répara comme
un digne homme. Le soleil parut, et chassa les nuages;
le calme se rétablit en l'air, et la consolation dans les
maisons. Paris alors sortit à ses portes, vit un rayon
de soleil , et se mit en marche.
Un instant après, vous eussiez vu une bonne partie
de la population éparpillée dans la ville, joyeuse et pa-
rée, allant par petites familles de six ou de sept, se di-
rigeant toutes vers le même point. Bientôt cette mul-
titude défila petit à petit vers la Chapelle-Saint-Denys,
et la roule qui mène au tombeau des rois se tacheta
d'espace en espace d'une infinité de troupes, à pied et
pauvres, qui marchaient bon train, voulant vite arri-
ver. Voici où elles allaient.
En ce temps-là, comme vous savez, il y avait à Saint-
Denys un monastère, et dans ce monastère une église à
grand clocher, oùl'onplatjait les rois défunts, pour que
le peuple vînt les honorer. C'est là que dormait depuis
cent jours Loys, le meilleur roi qu'on vit jamais, mort
de la peste outre-mer, si pauvrement qu'on en pleura
partout, et {juc de chaque endroit on vint visiter son
cercueil. Les pauvres et les infirmes, ayant confiance ,
se traînèrent jusque là counne les autres, et l'histoire
nous rapporte (pi'il y eut nombre iimombrablc de mi-
racles. On parla d'aveugles qui s'étaient remis à la lu-
mière, rien (pi'en invoquant son noui ; de boiteux qui
avaient pareillement repris leurs jambes, et couraient
à présent mieux que vous et moi; on était de piété telle
qu'on montrait au doigt des morts ressuscites.
Laissons donc passer ces pèlerins, pour nous arrêter
seulement à ce petit groupe de quatre , une bonne
femme, sa fille, un homme, et encore un homme, mais
qui marche un peu derrière, comme un serviteur.
Pourtant c'était un grand seigneur, me<isire Pierre
de la Broce, barbier-chirurgien du feu roi, ministre et
médecin sous son successeur. Oh ! oui, un grand sei-
gneur ! car, à la cour , les dames, les damoiscllcs, le»
plus jolies mains, les plus doux sourires, tout le choyait,
le flattait comme un enfant, et dans la rue, chez le po-
pulaire, son nom ne trouvait que des grimaces de haine
et de dégoût, tant il était haï, M. Pierre; ce qui prouve
qu'il était grand seigneur.
Après cela , je ne nie pas que la colère des pauvres
gens n'eût ses raisons ; oh ! je sais bien qu'il était mau-
vais coeur, M. de la Broce, et tout plein d'indignités,
et cruel jusqu'à tuer, par manière de passe-temps , les
malades du petit peuple qu'on lui confiait, disant : « En
voilà un de moins pour souffrir, » ne pensant ni à sa
veuve ni à ses enfans. C'est pourquoi , comme on le
croyait né d'tm certain bourgeois de Touraine , foulon
de métier, et fripon de nature , si l'on causai^ du fils
le chirurgien, on avait l'habitude de conclure par un:
Voyre, il ne peut issir dcii vaissel fors ce qu'en y a mis ,
ce qui voulait dire : Le père est un coquin, le fils aussi.
Et c'était parfaitement bien dit.
D'abord, il avait méchante figure, et c'est, je crois,
un indice du cœur pres(|uc certain. Sa bouche semblait,
rien qu'à la voir, pot à miel et à poison tout ensemble.
Certes, son nez ne portait rien d'agréable, ses yeux
non plus^ qui étaient verts et se renfonçaient en creux
dans sa tête chauve. En outre , il avait par privilège
au menton une barbe grise si touffue et si abandonnée,
que , comme en une terre déserte , on y trouvait des
familles et des espèces différentes d'insectes lout-à-fait
sauvages; et puis, si encore son accoutrement eût ca-
ché favorablement son physique , peut-être eût-il été
passable; mais, c'est qu'il était mal affûté des pieds à
la tête, avec ses deux robes grossières de camelot, celle
de dessous descendant jusqu'aux pieds, l'autre, appe-
lée surcot, n'allant qu'aux genoux, et serrée à la taille
par une courroie en' cuir à clous d'acier tout sim-
plement. Le tout était galamment couronné par une
énorme poche en toile pendue à sa ceinture, et de la-
quelle sortaient des manches d'instrumens de chirur-
gie, comme les paperasses dans un sac d'avocat. Pierre
de la Broce, comme vous voyez, n'était pas beau.
Aussi les pauvres femmes et leur compagnon hi-
taient-ils de temps en temps le pas, non qu'ils connus-
^56
L'ARTISTE.
sent ce personnage dont un capuchon couvrait her-
métiquement la face, mais parce qu'on avait peur d'un
être si laid et si gueux.
— Vois-tu pas, disait la mère en se pressant vers sa
fille, comme il nous suit? Par ma fi, point ne me duyt
tel compagnon , et quand tu seras , par les mérites de
monseigneur Loys, du tout guérie et saine, et frisque,
mon Adèle, nous tâcherons de refuir ce vilain.
— Certes oui, boinie mère , reprit la damoiselle,
qui avait un gentil visage , et je guérirai bientôt , par
grand bonheur; car vous savez bien notre voisine,
Marguerite la regratiière, qui nourrit les enfans des au-
tres ?
— Oui, répondit le jeune homme qui était un beau
damoisel ayant nom Raoul, celle qui a nourri le petit
Giefrein, le fils d'Agnès la Buschière?
— Justement, dit Adèle. Ce petit, un jour, cheut
dedans un cellier à sa mère, tant qu'il se cassa la jambe
dextre et son bras aussi, et vomit des humeurs par
grande force : c'était pitié. 11 gisait ainsi comme mort,
et ne respirait et ne donnait nul signe de vie, le pau-
vre enfant , et ceux qui là étaient disaient que s'ils
avaient vingt fils en tel état, ils les donneraient pour
un vivant, et ajoutaient de le faire ensevelir, ce que la
mère, pileuse et dolente, allait faire, quand Margue-
rite, qui avait nourri l'enfant, le prit, et dit qu'elle ne
l'ensevelirait mie, et que si quelqu'un y mettait la main,
elle le mordrait de ses dents , et l'égratignerait de ses
ongles, et lui ferait tel mal qu'elle pourrait , parce que
c'était l'enfant de son lait, et qu'elle saurait bien le re-
chauffer et l'arracher des morts , son enfant. Lors, se
prit à implorer le benoict Loys, et dans sa prière s'en-
dormit tenant le petit parmi ses bras. Le lendemain
matin, ce dit-on, on les retrouva en liesse, lui, l'enfant,
bien guéri, elle, la bonne Marguerite , pleine d'aise et
de soûlas. Ainsi sera de moi; qu'en cuidez-vous, ma
bonne mère Nichole?
La vieille femme n'avait point entendu l'histoire,
inquiétée qu'elle était par l'homme encapuchonné, qui
s'était subitement rapproché à la voix d'Adèle.
— Oui, oui, répondit-elle malgré cela. Mais allons ,
viens: nous arriverons trop tard aux indulgences.
En finissant ces mots , elle tira Adèle par sa belle
cotte de saniis un peu plus fort qu'il ne fallait, et Adèle
trébucha contre un caillou, et tomba.
. — Ho! ho! là! ma jambe, s'écria-t-elle avec angoisse.
L'homme qui les suivait accourut, se dépêcha de la
relever, découvrit le mal avec anxiété, et vit une large
plaie sur la jambe meurtrie et enflée ! Jugez quel effet
cela faisait à côté de ce joli visage. Pierre de la Broce
lui-même, quoique chirurgien, recula d'effroi , eu di-
sant : pauvre fille! ce qu'entendant Nichole, elle seujbla
rappeler un souvenir, puis arracha à l'inconnu son ca-
puchon, et le happant comme une furie à la gorge :
— Dea ! ne savez-vous pas qu'Eloy Reboule est mort,
mort par vous, messire? Vous m'avez tout pris; que
venez-vous quérir? Et cette jeune fille? Oh! mais, par
ma mère, ne l'aurez, pourvoyeur de madame la mort ;
sus, allez-vous-en; allez, méchant !
Et en mcuie temps, comme elle était en colère, elle
le poussa par l'épaule asser rudement pour qu'il crût
prudent de partir en courant. Au bout de peu d'ins-
tans, les trois voyageurs purent continuer leur route,
sans avoir derrière eux un importun à surveiller.
La bonne vieille Nichole, ravie de son succès, re-
garda un moment, sans rien dire, sa bien-aimée Adèle
et messire Raoul, qu'elle ne chérissait pas moins, comme
l'amant de sa fille; car c'était un galant fiancé pour une
jeune pucelle qui n'avait d'autre fortune que le travail
de ses mains, chétive ressource en ce temps-là, où les
croisades avaient ruiné le commerce : on était certes
heureux de trouver sans peine, sans souci , au milieu
de sa route, un jeune page de la reine Isabelle d'Ara-
gon, lequel pouvait porter des éperons d'or et des cen-
daux magnifiques , et de l'écarlatc, et du vair, et de
l'hermine, comme étant chevalier en herbe. C'était
l'histoire de messire Raoul , qui , un jour, oyant la
messe dans l'église toute neuve de Saint-Cosme, avait
vu à côté de lui Adèle vêtue, comme une pauvresse, en
cotte et manteau de toile grossière ; une figure si rose
lui avait semblé fourvoyée au milieu d'une telle étofl'e.
Alors il en était devenu fou, et négligeait son service,
et maigrissait à vue d'reil, si bien qu'un jour il chercha
partout dans la ville , demandant à grands cris où de-
meurait une damoiselle qui avait nom Adèle , et était
plus que belle, plus que bonne. Je ne sais comment il
rencontra ce qu'il voulait ; il alla voir la mère Nichole
et sa fille, qui logeaient au fond d'une petite maison,
rue Coupe-Gueule, à l'enseigne du roi Salomon; il dé-
clara ses nobles intentions , leur donna quelque peu
d'argent, ce qu'il en avait, les soulagea de son mieux,
et décida enfin par ses bons procédés la bonne femme
à lui accorder la main de sa fille , ce qui prouve qu'il
n'était pas fier, quoique gentilhomme. Hélas! son ex-
cellent cœur ne se borna pas là !
11 y avait eu un sort jeté sur la damoiselle , en son
enfance , un sort abominable ; savoir qu'elle n'aurait 41
jamais de joie, sans qu'aussitôt il lui fallût pleurer : par ■■
exemple , avec son joli visage, son beau corps, qui allé
cheraient certain jeune garçon , elle éprouverait dom-
mage en quelque partie du visage on du corps. En
effet, quinze jours avant le dimanche où nous sommes,
I
I
L'AUTISTE.
55^
allant cueillir, hors des murs île la ville, des margue-
rites et des bleuels pour s'en Caire un beau chape!, elle
(lit piquée à la jambe très dangereusement par je ne
sais quel insecte, et sa jambe enfla, et devint si laide
que les physiciens n'y pouvant rien , conseillèrent de
la conduire h Saint-Denys au tombeau du roi Loys.
Nichole, qui adorait sa fille, cxiuula au j)lus tôt l'or-
donnance, et Raoul les accompagnait jjour prier d'in-
telligence les grâces du dél'unt roi.
Nichole était une pauvix; veuve, qui naguère, du vi-
vant d'Eloy Ueboute, son mari, avait été riche; mais
iine maladie dont on ne revient jamais, une maladie de
])oitrine, l'avait cirtcvé , et la vieille, qui alors était
jeune, dans sa douleur furieuse en avait accusé la fa-
culté , Pierre de la Broce surtout, qui cependant était
un véritable ami d'Eloy ; peut-être était-ce au monde la
seule liaison du chirurgien , et aussi il y avait mis un
extrême zèle , et à la mort de Ueboultf une douleur ex-
trême; mais sa mauvaise renomuiée ternit tout, et
Nichole le prit en malédiction.
Aussi, quand il fut un j)cu loin, elle commença à re-
mercier les saints, en disant :
« Merci Dieu qui nous a été en aide, et ensL-mble les
saints du paradis ! Oh! ma mie, quel honune puant t'a
touchée lîi! Nesavez cela, vous, étant lors trop jeimets,
comme , un soir que je menais grande joie , Eloy
lielioule, qui était mon mari à moi, et avait beau et
bon an possible, cheut en dure maladie , si que il criait
a tout moment : Ilarou ! harou! et se tortillait dans
ses draps et semblait forcené. On envoya quérir les
mieux-famés des mires, physiciens et autres ; et, parmi
eux, s'en vint ce Pierre de la Broce de tout à l'heure.
Tout d'abord ce fut un homme qui semblait insensé de
douleur, agitant bras et jambes, se démenant comme
le malade, étant blême ainsi qu'icclui; ensuite, prenant
dans ses bras, et baisant et mordant jjrcsque mon Eloy,
il disait: Eloy, mon ami, Eloy, Eloy, reviens! ce qui
n'était que Icchcrie; et mon ami à moi, et non pas à
lui , rendit son ame après une potion infernale que lui
bailla le susdit physicien. Oh! je pâmais, mes chers
cnfans, et j'aurais volontiers écorché vif l'empoison-
neur qui larniflyait faussement!...
— Pauvre mère ! dit Adèle , les yeux humectés de
pleurs.
— Oh! oui, pauvre, et toi aussi, pauvre fille; car,
n'ayant lors que cinq ans, tu ne te rapjjelles pas comme,
en sortant, le mauvais homme regarda ta petite figure
blonde un peu bien trop, ce qui me causa gros cha-
grin. On eîit dit qu'il jetait un sort sur toute la mai-
son, Pierre de la Broce! Pourtant, le lendemain,
quand on mena mon pauvre homme dans la terre , tu
jouais doucettement, sans penser à mal , parmi la rue,
et tout à coup tu vins à moi, qui jetais force lannes,
habillée d'une belle petite cotte en samis bleu, avec des
fleurs d'or (|ui te rendaient jolie et brave et miguonne
conune un petit 1 s , ce. dont je m'ébahis moult lort ,
et merciai Dieu qui avait envoyé cette robe en présent,
sans doute, comme il va tout à l'heure faire un mi-
racle Hé! regarde; vois-tu pas le clocljcr <le l'ab-
bûye? — Voyez-vous, messire Raoul, où voire fiancée
sera guérie? Oh! quel bonheur d'être arrivés! C'est lii
qu'Eloy Ucboule vendait à si copieux profits ses heau-
mes et hauberts !
Et ce souvenir lui arracha une larme, à la vieille Ni-
chole ; et les premières maisons de la ville arrivèrent
bientôt. La rencontre de Pierre de la Broce les avait un
peu retardés, et le plus grand nond)re des personnes f |ik.-
nous avons vu défiler à la porte de Paris étaient déjà
en ébahissemcnt devant les mirifiques tentures de l'é-
glise, qu'ils ne venaient encore, eux, que de passer la
porte de la ville. Ils suivirent, en doublant le jxm, la
grande rue, qui était remplie de fange et sans pavés,
lançant, ici, à une voisine, un Dieu vous gant, là, à une
amie, Madame, la Vierge vous protège l se tenant, sur la
pointe des pieds crainte de s'embourber , et surtout
soutenant Adèle, qui était extrêmement fatiguée du che-
min et <le la chute. Ils allèrent ainsi jusqu'à 1'''
avant d'entrer pour s'asseoir et se délasser , r r
l'issue aux plus pressés, ils s'arrêtèrent à une petite
maison blanche, où étaient des escabelles et de j)elrtts
tables par-devant la porte. Là établis, ils demandèrent
à l'hôtesse de l'hydromel ( sorte de boisson composée
de miel et de vin blanc), et, causant tous les trois,
quand leurs yeux découvrirent sous le portail Pierre
de la Broce qui aiguisait sur une pierre un de ses outils
tranchans.
— Oh! Dieu, dit Adèle, le vilain se prépare à en-
core occire !
— Assurément, dit Nichole. Tiens, le voil^ qui s'en-
fuit; comme il court! AlW on ne le voit plus; utnl
mieux. Allons, il est temps d'entrer, peur de nç reve-
nir qu'à la imit. ■>
Et ils entrèrent.
Vous dire les merveilles qui se déployaient dans la
nef serait difficile : tout était en fête, et la châsse d'or ei
d'argent et de pierres précieuses «laus laquelle reposait
le roi Loys, valait des millions. D'un bout à l'autn- >î.
l'église on ne voyait qu'un reflet jaune et doré , c
un vaste lingot, qui faisait palpiter tous les
d'un désir cupide qu'il fallait bien vite réprimer
lieu si saint, sous peine de péché mortel.
258
L'ARTISTE.
Tout le monde priait ainsi pour Adèle , le reste des
malades étant parti en foi de guérison :
« Monseigneur Loys, ami de Dieu, vous qui faites
« vertus et miracles grands , rendez-nous cette damoi-
« selle vive et saine, et demain au matin chacun vous
n baillera pour offrande une chandelle de sa longueur,
o Amen. »
Adèle était agenouillée avec ses deux compagnons
tout auprès du tombeau. Elle poussa subitement un
cri : Aie J aie ! et tomba sans connaissance. L'homme
à la barbe était derrière elle , son instrument à la main,
et la jambe d'Adèle rendait du sang noir par flots ;
tout le monde poussa un cri d'horreur. On se leva en
tumulte aux hurlemens de Nichole : Au meurtre ! disait-
elle : Tue! tue! répondit la foule; et Pierre de la
Brosse se trouva de tous les côtés cerné , saisi , sans
espoir de salut. Il était blanc de visage plus qu'une
statue d'albâtre, et tremblait jusque dans ses che-
veux. Heureusement il aperçut à côté de lui Raoul, le
gentil page, qui se cachait la tête sans prendre part
au tumulte.
— Libérez-moi , lui dit-il un peu bas , de cette gent
furieuse qui n'a cœur ni oreilles. Votre dame est
guérie , et c'est moi qui l'ai sauvée : partant , sauvez-
moi pour l'amour d'icclle! Raoul, sauvez-moi!
Raoul alors tira son estoc du fourreau, et le bran-
dissant devant la foule , écarta les plus hardis ; ce dont
il profila si habilement , qu'en un instant il y eut un
large espace entre Pierre et ses agresseurs.
— Vous qui êtes ici présens , dit alors le page , je
vous adjure de laisser en paix pleine et entière messire
Pierre de la Brosse, chirurgien du roi, lequel peut
vous faire tous pendre à son soûlas. Assurément c'est
un envoyé de monseigneur Loys au secours de cette
jeune damoiselle , qui sera dans peu hors de tout dan-
ger. Allez donc : je vous remercie cent fois de ce que
vous avez voulu faire et pour moi et pour elle. Pierre
de la Brosse est un digne chrétien.
La vieille allait se récrier. Raoul lui mit la main sur
la bouche , et elle ne put flire autre chose que : Çà, il
ne peut issir dou vaisscl fors ce que en y a mis-
— Et son père vaut pareillement, ajouta Raoul ; je
le connais , moi , qui suis de son pays. Mais allons-
nous-en : je vous raconterai l'histoire mieux à l'aise
dans le chemin. Venez eà.
Nichole et lui enlevèrent Adèle, qui ne rouvrait pas
les yeux et semblait morte. On la porta ainsi dans un
chariot , et Raoul s'y plaçant à côté de Nichole , le
cocher fouetta devers Paris.
Pour cette fois , Pierre de la Brosse fut sauvé, et
cela grâce au généreux page qui avait étudié sous lui
la science des simples et des opérations. Mais plus tard,
en 1278, il n'échappa point aii supplice qu'il méritait
bien. On le pendit à Montfaucon, et, allant visiter
son corps, les bourgeois ne purent s'empêcher de
répéter leur dire : Il ne peut issir dcu vaisselfcrs ce que
on y a mis.
Cela prouve que il n'est si pire riens que malfamé ;
car, en son procès, le médecin de Philippe-le-Hardi
fut accusé d'avoir voulu tuer Adèle et d'avoir tué Eloy
Reboule. .
Ce qui était de toute fausseté. Au contraire, en
cette occasion il s'était montré bon et généreux pour
la seule fois de sa vie. Mais le peuple est si crédule
qu'il ne voulut attribuer qu'à saint Loys la guérison de
la jeune fille , et qu'à Dieu le don de la petite robe
bleue à fleurs d'or ; tandis que les deux bienfaits ve-
naient de la même main, et que Pierre de la Brosse était
seul auteur du miracle.
l'^CHOLIER du BIBLIOPRILS JACOB.
^^ irt fî^'â^nciî iX ^i ia xcmoxWk^ ^i %o>^\$ xv,
jdsqd'ac ministère du cardinal flecbt,
pat ^.—C. ^ciuoHtcu.
Paris, — Pal'lin , libraire-ëtltteur , place de la Bourse. — a vol. in-f .
Prix : 1 4 francs.
Il y a (les ouvrages dont le succès est assure' d'avance.
Que M. dcTalleyrand, par exemple, consente un jour à
ébruiter quelques uns de.< nombreux sccrels auxquels il a
été' initié comme ambassadeur inamovible de tous les gou-
vernemens qui se sont succédés en France, depuis le Direc-
toire jusqu'à nos jours, et je ne doute pas qu'à la première
nouvelle d'une pareille publication, ce public, si ennuyé,
si de'daigneux , ne sorte de son engourdissement et ne se
presse en foule à la porto du libraire qui débitera les Mé-
moires du premier de tous les ministres plcnipoteutiaires
pas.sé.s , présens et à venir. Un triomphe aussi éclatant n'était
pas sans doute réservé au livre de M. Lémontey ; mais il
était facile de prévoir avec quelle faveur on accueillerait un
ouvrage où sont consignées les révélations les plus curieuses
et les plus authentiques sur l'histoire de la Ragcnce. Napo-
léon affectait de mépriser les idéologues et les journalistes,
parce qu'il craignait le système des uns et les critiques des
autres. Mais quand il ne s'agissait pas de discussions poli-
L'ARTISTE.
269
tiques , au lieu d't'loufler la presse il en favorisait le dévc-
lop|)cmcnt. Il savait encourager les gens Je lettre», et se
plaisait même ;i leur tracer le plan d'un ouvrage. C'est ainsi
qu'à son lit de mort il a li'gue à M. Bignon la tâche d'écrire
l'histoire de la diplomatie française.
Napoléon n'est pas non plus étranger à l'ouvrage M. Lé-
njontey. 11 fit ouvrir à l'auteur les archives des affaires
étrangères et les différens dépôts qui pouvaient fournir des
lenseigiiemcns sur le gouvernement de la Régence. Une
cii'constance nialheureu.se a rendu la publication de M. L<'-
montey plus précieuse encore. A l'époque de la restauration,
les puissances étrangères réclamèrent la restitution de diffé-
rens litres dont la France était en possession. On se montra
même si complai.sant pour le saint siège, qu'on rendit à la
fois les archives du Vatican et un travail fait en France et
par des Français, sur ces papiers sacrés que les victoires de
nos armées avaient mis momentanément à notre disposition.
M. Lémontcy adonc pu consulter une fovile de pièces origi-
ginales qui seraient perdues j>our la science historique, s'il
n'avait pas publié le ré.-iuUat de ses recherches.
Comme tous les écrivains qui ont beaucoup à raconter ,
M. Lémontey se permet peu de réllexions. Il lais.se au lec-
teur le soiu d'apprécier les acteurs du drame dont il expose
les iocidens curieux. Son livre e»t tout en action, et la préci-
sion de son style lui a permis de comprendre beaucoup de
faits dans l'espace de deux volumes. L'intérêt de son n'cil
ne se ralentit jamais, parce qu'il n'est guère d'époque histo-
rique où la politique europ(-enne ait clé plus iiUrlguéc, La
Pologne et l'Auglcterre avaient détrôné leurs rois, et si Sta-
nislas parai.ssait résigné à lu perte de sa couronne élective ,
l'héritier des Stuarts , qui tenait son trône du droit divin ,
marchandait partout des troupes et de l'argent pour recon-
quérir l'affection de ses sujets. Le roi d'Espagne, qui avait
plus d'une folie en tête , se croyaitrégcntlégitime de France.
On sait comment l'ambitieux Alberoni exploita celte pre'-
lention insensée , fai.sant de l'ambassadeur Cellamare un
conspirateur privilégié, cl soufllant par toute l'Europe le
feu de la discorde. En France, la misère publique, les me-
nées des bâtards de Louis XIV et les traditions de la fronde,
imposaient au régent un fard(îi>u sous lequel succombait son
indolence. Didiois .se chargm de l'en soulager.
On a jusqu'à présent mal apprécié ce ministre. On s'est
beaucoup occupé de sa corruption et de sa naissance. Il a
paru bi/.arie que le fils d'un apothicaire arrivât, par une vie
de dqjiauche, au poste de premier miuistre et à la dignité
de cardinal. M. Lémontey expli(]uc parfaitement ce double
miracle. Dubois a saisi en homme de tète le gouvernail de
l'Eliit, mai» caché d'abord à l'ombre de son maître, auquel
le pouvoir suprême plaisait comme chose nouvelle. Puis , à
ipesure que l'eanui des affaires s'emparait du régent, lui ,
toujours attentif, toujours prêt, substituait son activité à
l'indolence du prince; il abandonnait pour l'ambition les
voluptés .luxquclles se laissait retomber le grand seigneur;
et le jour où il »e sentit introduit au cœur même du gouver-
nement, le jour où il posséda tous lef secrets de la diplo-
matie , où il sentit »e mouvoir »ous sa n>ain tous les rouage*
de l'administration, le petit bonrgeoi» de Brive»-la-Gail-
larde fut le maitre , et le Dcveu de Louis XIV ne conimaoda
plus qu'à se» roués. *
Dubois, premier mini.stre, eut la fantaisie d'être nommé
archevêque de Cambrai, puis enfin cardinal , et il le fut en
effet. La chose était pourtant difficile, car le trésor était
épuisé. On peut donc le regarder comme un habile homme
d'avoir obtenu pour huit millions un chapeau qui en avait
coûté douze à Mazarin. Kien n'était plu» facile que d'ache-
ter le pape; mais l'acheter moins cher que Mazarin, obtenir
l'oubli d'un précédent , c'était une entreprise en quelque
sorte désespérée. La correspondance de Dubois avec i'e'vê-
que de Sisteron cl le cardinal de Kohan, qui le secondèrent
dans cette négociation délicate, à fourni à M. Lcmontey sur
la vénalité du saint siège des détails qui, pour n'être pas in-
croyables, avaient besoin d'être authentiques.
On conçoit que Dubois, arrivé à la tête des affaires, resta
toujours un homme profondément immoral; mais, comme
on l'a dit, il oublia ses habitudes crapuleuses, et ne mit ploa
de corruption que dans sa politique; il méprisait souveraine-
ment les hommes , qu'il croyait faits à son image. Par mal-
heur, nos finances ne lui permettaient pas de recourir tou-
jours à l'or; il fallait uéccssairemeut y suppléer par l'habi-
leté. Cette habileté ne fut pas toujours de l'aslncc, soit que
le bien paraisse de temps en temps plus commode à Ciire que
le mal, sfit qu'un fonds de générosité que Dubois recon-
naissait au régent l'obligeât quelquefois à mettre dans sa po-
litique quelque apparence d'honneur et de noblesse. Mait,
eu somme, l'égoisme seul le guida, et les affaires de la France
se firent seuh ment lorsqu'elles ne contrariaient ni ses inté-
rêts ni ceux du régent, dont il fallait avant tout conwrverla
faveur. Il se trouva que la guerre avec l'Espagne était na-
tionale; la France profita de ce hasard. Mai» k- motif de
Dubois avait été de combattre celui qui inquiétait la re'rence
du duc d'Orléans, et se promettait plus tard de lui disputer
la couronne, si Louis XV venait à mourir. Un ministre
ami de sa patrie, aurait affaibli riiidnence de l'.^nHeterre
dont le trône mal assuré chancelait encore sous la dynastie
nouvelle qui avait remplacé les Stnarts. Mai» Dubois acheU
par des concessions onéreuse» l'appui du roi d'.Vngleterre
pour la royauté éventuelle de son maitre. Il y gagna le dio-
cèse de Cambrai , qui fut sollicité pour lui auprès dn régent.
A l'appui de celle demande, le roi d'Angleterre, oubliant
son protestantisme, faisait valoir l'intérêt de la religion ca-
tholique. I^ politique de Dubois avec le saint siège fut plus
coupable encore. Après avoir acheté sa nomination de car-
dinal avec les deniers de l'état, il subit l'inlluence de cette
dignité dangereuse, cl .se fit ullriimonlain. Quand la mort le
saisit, il avait entamé une intrigue secrète avec la cour de
Rome, et promis de travailler à la mine des libertés de l'é-
glise gallicane. Celte promcs,se était-elle «incère? Il est per-
mis de le supposer, ou du moins ce serait sans motif qu'on
ferait à Dubois l'honneur de n'y voir qu'un meosonire.
Le caractère incroyable de cet homme est roerveineuscw
260
L'ARTISTE.
ment tracé par M. Lémontey. Il est impossible de voir plus
lie faitsj cucieux racontc's avec plus d'inte'rêt. \J Histoire de la
Régence est un ouvrage qui doit vivre, et si nos descendans
ont encore des livres classiques, celui-là sera du nombre.
Natalis de Wailly.
M|abmot5cff<! ^ttsttne be ^iron,
Et le MECANICIEN ROI ,
De ces deux nouvelles, la première remplit presqu'en en-
tier le très court volume qu'elles forment à elles deux. Nous
ne nous occuperons que de celle qui a pour titre Mademoiselle
Justine de Liron. On remarque dès les premières pages une
peinture vraie et bien observée de cette vie tranquille et re-
posée d'une famille provinciale, modèle bien rare à trouver
par notre temps de déchiremens politiques. Chacun de nous,
relégué dans les provinces autrefois les plus paisibles , se
trouve, force à vivre en quelque sorte dans la ru^ Le re^r
pos, les jouissances de l'aisance ou de l'opulence sont em-
poisonnés, pour tout le monde par les cris des discordes ci-
viles. Combien peu d'écrivains, dans de semblables momens,
sont doués d'assez de linesse et de persévérance d'observa-
tion pour reproduire dans leurs écrits les nuances si délicates
de ces passions discrètes, qui , se préservant de tous écarts
scandaleux, échappent aux regards du public ! M. Delecluze
possède à un degré remarquable ces qualités d'observation
nécessaires au romancier. Il lait suivre pas à pas au lecteur
les progrès d'un amour entre deux jeunes gens, au fond d'une
maison de campagne, dans les montagnes de l'Ativerge. En-
traînés l'un vers l'autre par une mutuelle sympathie , aucun
événement ne semble devoir empêcher leur bonheur. Mais
au milieu de ce calme qui règne autour d'eux , la réflexion
possède un empire qui lui fait perdre d'ordinaire la vie agi-
tée des villes. Mademoiselle Justine n'oublie pas qu'en ai-
mant son cousin, elle n'a pas perdu les quatre années dont
elle a vécu de plus que lui. Voudra-t-elle préparer à celui
qu'elle aime les regrets d'un mariage mal assorti? à elle-même
les dédains d'un époux encore jeune, quand elle l'âge l'aura
déjà marquée au front? Non, son ame généreuse résistera à
tous les entraînemens, même après le sacrifice que son amant
a pu lui arracher, mais une seule fois. Elle se privera de cet
.ivenir délirant qui lui semble promis. La fortune , le bon-
heur d'Ernest lui sont plus précieux que Icur^union; tUc les
lui assurera malgré lui-même. A travers ces combats des fa-
cultés de deux êtres aimans, on arrive à une catastrophe, dont
l'intérêt agit sans effrayer l'imagination. Sous les modestes
dehors de cette simple histoire, M. Dclcckae a abordé l'exa-
men d'une question reproduite à chaque instant et sous mille
aspects nouveaux, dans l'intérieur des (amilles, question de la
guerre entre les devoirs du mariage et la passion, qui a fourni
bien des pages aux moralistes et aux poètes, et dont la solu-
tion n'appartient qu'à un ordre social nouveau. Si le slyle
de ce livre manque parfois d'animation, le bonheur et l'exac-
titude d'expressions lui donnent un charme qui fait regretter
que l'auteur se soit autant restreint dans le développement
de son sujet.
P.
WîxûiiH.
i) Chez Charles Gosselin, rue Salnl-Gcrmain-dcs-Prés, n. 9.
Nos lecteurs se rappellent sans doute encore une nouvelle
de M. de Balzac, la Transaction, que nous avons donnée
dans l'Artiste, il y a quelques mois. Cette histoire a fourni à
MM. Jacques Arago etLurine le sujet d'un vaudeville qui a
obtenu un succès rue de Chartres. Voinys, dans le rôle du
colonel Cbabert, a été d'une vérité et d'une profondeur re-
marquables; sa tête était belle comme celle d'un vjeux guer-
rier de l'empire. Nous reviendrons sur cette pièce , dont les
représentiitions sont suspendues par l'indisposition de ma-
dame Doche.
— Avez-vous parfois entendu quelque chose froisser les
feuilles? Près de vous une voix argentine a-t-ellevibréàvolrc
oreille? Un malin écho s'cst-il plu à répéter vos paroles?
Pendant votre sommeil, votre chapeau a-t-il été enlevé, ou
votre visage tourmenté et chatouillé? — Silence!... c'est un
svlphe, habitant de la forêt, créature ailée, diaphane, insai-
sissable. Prends garde, jeune fille, s'il te tient sousl'inHueuce
de ses beaux yeux bleus; et tcAprcnds garde, sylphe léger,
si la jeune fille te croit trompeur, et te punit en te donnant
une rose enchantée , présent de sorcière. Tes ailes tombe-
ront , tu mourras. C'est ce qui arrive au follet que repré-
.scnte si bien mademoiselle Déjazet. Seulement pour vaude-
villiser le dénouement qui serait trop sombre , le d«cédé
renaît sous la forme d'un gentil villageois, qui épouse la
sentimentale lola , et lui promet des jours heureux, ainsi
qu'une nombreuse lignée de quasi-sylphes. — Les auteurs
applaudis sont MM. Rochefort, De.svergers et Varin. On
n'a pas nommé l'auteur de la musique; il peut cependant re-
vendiquer une bonne part dans le succès de la pièce.
Destiri^. — Morte, par Decaups,
I
L'ARTISTE.
2CI
Hmux-^^vi^.
DEUXIÈME ABTICLE.
Dans un prccédent article, nous nous soniines
engagés à apprécier à pari cliacune des décorations
de la Tenlalion; c'«st cette promesse que nous ve-
nons remplir. Les artistes qui ont concouru ît l'in-
vention et à l'exécution, recevront tour à tour notre
tribut d'approbation ou de critique, selon l'ordre
de distribution du travail.
A.U premier acte, la scène représente un ermitage
chargé de roches et d'arbres vigoureux. Un lac s'a-
perçoit en partie dans le fond. Le pieux ermite qui
s'est relégué dans ce désert ne pouvait désirer un
site plus agreste et plus pittoresque. Chacun, au
lever du rideau , est d'avis que M. Ed. lîertin a créé
un séjour tout-à-lait approprié au besoin de solitude
du saint homme; mais nous, avpc notre malheu-
reuse mission d'^ialyser nos sensations, nous croyons
trouver dans celte vertlure un peu uriirormémcnt
verte, dan» ces rocs rougeâlres, et jusque dans ces
beaux terrains jaunes, quelque crudité de tons. A
qui doit arriver ce reproche, à M. Ed. IJertin , qui
a l'ourni le dessin , ou à M. Devoir, qui l'a exécuté,
nous l'ignorons; el en vérité nous nous en voulons
presque de ne pas sentir notre critique désarmée en
présence de ceux qui nous ont donné cette belle
campagne si fraîche, si ombreuse, qui nous trans-
porte enivrés si loin de l'Opéra. Pourtant il faut
encore, avant de nous éloigner, nous plaintlre des
contresens que fuit lu lumière des portants en tom-
bant à faux sur iliifércntes parties.
Le second acte est celui dont on a le plus parlé,
et nous lui devons donc toute noire attention; mais,
le dirons-nous, cette création fantastique de l'enfer
ne satisfait pas l'imagination bien anirement har-
die dans ses rêves que toutes les combinaisons pos-
sibles à l'Opéra. L'idée de ce colossal escalier est
belle; l'exécution ne répond pas à la grandeur de
la conception. Ces marches sont froides, le feu
ne les rougit plus qu'à peine : c'est en laves brû-
lantes qu'elles devaient se précipiter vers l'abiine
TUHF III. 24' LIVUAISOM.
sans fond où s'agitent les démons. M. £ug. Lamy ,
qui a suspendu cmI escalier entre la terre et l'enfer,
ne pouvait-il aussi le placer au milieu du point de
vue offert au spectateur? Ceci esta Jegreller, mime
en pensant qu'à cette place l'escalier nout aurait
privés de ces beaux effets de jour ténébreux que
M. Desplechin a répandus dans le fond du décors ;
le cortège infernal qui descend par l'escalier, se
fût aussi, par ce moyen, mieux mis en perspective.
Admirons la puissance de l'art qui rapproche les
températures les plus extrêmes. Nous voilà au troi-
sième acte transportés brusquement du manoir ein-
Jjraséde Satan au milieu d'un paysage glacé. Camille
lloqueplan a déployé ici toutes les richesses de son
imagination ; ces bois et ce clocher chargés de neige
se voilent de brouillard, le disque rougeàtre du so-
leil est près de disparaître à l'horizon. Mais ce fond,
si heureusement traité, témoigne encore de moins
d'habileté d'exécution que le bouquet d'arbres qui
^'avance à la droite du spectateur. Tout ceci forme
masse; on n'aperçoit plus, comme d'ordinaire , les
coulisses échelonnées comme les feuilles d'un para-
fent. Il y a là un véritable progrès dans l'art du dé-
corateur. Du reste , composition dfe Camille Ro-
queplan, exécution de M. Desplechin méritent éga-
lement des élog.es. Aussi de toute celte création de
la Tentation le troisième acte restera-t-il la partie la
plus complète, quoique déparée par ce massif chà-.
teau qui s'élève sur la gauche, «l que l'ange pro-
tecteur tle l'ermite aurait dû renverserpour toujours
dès la première représentation.-
Au quatrième acte, nous sommes dons l'Orient.
Introduits dans l'intérieur d'un harem, nos re-
gards parcourent éblouis les élégantes découpiUM,
tous les jeux bi/arres de l'architecture mauresque.
Uien ne saurait être comparé à ces gracieux détails,
que la fidélité cl la variété infinie des costumes.
Délicieux séjour! on est d'autant plus porté à en-
vier le bonheur de ceux qui y vivent, que la campa- ,
gne qui s'étend dans le lonlain fatigue les yeui et
l'esprit, tant la lumièreel les objets y sont distribués
avec éclat. Nous n'avons pu savoir quel nioment
du jour l'artiste a voulu peindre.
M. Feuchères a donné le dessin de te décor
qu'ont exécuté MM. Jules Diclcrle et Savalolle.
Même contraste entre les décorations do qua-
trième et du cinquième acte qu'entre celh-s dn
druxii'me et du troisième. L'appareil du luxe orien-
tal a fait place à la sauvage demeure de 1 anacho-
rète. Ce petit tableau de la composition «le M. iùl.
Berlin, et largement exécuté par M. Alfred Htoer .
•n
262
L'ARTISTE.
disparaît bientôt pour nous montrer le séjour des
bienheureux. C'estàM. Paul DelaiDche qu'appartient
la -pensée de celte gloire magnifique qui emporte
notre imagination dans l'immensité. Cinq artistes ,
MM. Deyoir, Hauer, Desplechin, Uieterle et Savalette
• se sont partagé la tâche de traduire la pensée du
peintre de Cromwell.
La toile tombe devant nos yeux fascinés du pres-
tige qui vient de leur apparaître.
Résumant nos impressions sur l'ensemble du
spectacle , nous trouvons que les artistes que nous
avons nommés ont tenu ce que l'on pouvait attendre
. d'eux pour un début, et avec les objections d'impos-
sibilité qu'élève à tout moment le machiniste, car
un décors est une œuvre complexe dans laquelle
^l'artiste se voit souvent trahi par les moyens maté-
riels d'exécution. Toutes nos observations, conçues
au point de vue du progrès possible et qui est im-
mense, ne détruisent point la supériorité incontes-
table de cette création sur toutes celles du même
genre qui aient encore paru sur notre scène, et sous
ce rapport la Tentation sera vue avec plaisir par les
artistes, comme par cette immense partie du public
qui, à chaque* perfectionnement, croit avoir atteint
la limite du possible.
Nous aurions négligé un des aspects sous lesquels
la nouvelle pièce intéresse les arts du dessin, et
manqué à l'obligation d'être justes que nous nous
sommes imposée,«Bi nous ne donnions pas à M. Du-
ponchel l'éloge le plus complet pour la perfection
de fidélité et d'élégance qu'il a mise dans les costu-
mes. Peut-être aurions-nous voulu quelques motifs
plus variés et plus bizarres dans l'agencement des
démons ; mais ceci tient sans doute à ce que nous
avons déjà dit de l'impossibilité de satisfaire les ca-
.priccs de notre esprit une fois amené sur le terrain
du fantastique.
Nous avons commencé il y a quelque temps cette
revue que hous nous proposons de passer des artistes
de l'école anglaise. Les principaux détails de notre
introduction étaient empruntés à l'ouvrage remar-
quable publié récemment, sur ce sujet, en Angleterre
par M. AUanCunningham. En nous étayant des ren-
seignemens historiques que ce savant, homme de
goût, peut nous fournir, nous ne prétendons pas,
comme on pense bien, adopter tous ses jugemens;
nous présenterons presque toujours nos idéesà côté
de celles de M. Cunningham , surtout quand nous
arriverons à donner les biographies complètes d'ar-
tistes tels que Blake, Hogarth , etc.
Nous terminerons aujourd'hui l'introduction. On
sait peu de chose sur George Samesone , né à Aber-
deen en 1586, qui étudia sous Rubens avec Yan-
dick, et dont les ouvrages lui méritèrent le surnom
de TVan Dyck écossais. Une circonstance assez singu-
lière, c'est que la plupart de ses peintures sont exé-
cutées sur bois; il ne fit qu'assez tard usage de Ja
toile. Après d'heureux essais en tableaux d'histoire,
il s'adonnapresque exclusivement à la peinture du
portrait. Il est curieux de voir à toutes les époques
de l'art en Angleterre, ses artistes se consacrer forcé-
mentlaux mêmes genres: le portrait, les intérieurs, les
marines. Leurs peintres, quelle que soit du reste la
propension native de leur talent , en reviennent tou-
jours là. Que la peinture religieuse n'ait point pu
s'établir et fleurir en Angleterre, il n'y a rien là
de surprenant ; la sévérité dil* protestantisme l'ex-
cluait. On comprend moins celte exclusion de la
peinture d'histoire, dans un pays surtout ou l'or-
gueil national pouvait trouver à se satisfaire par la
résurrection de vjeux souvenirs ou par la reproduc-
tion d'événemens contemporains. Samesone eut quel-
ques uns des mérites que Lawrence porta depuis si
haut; son coloris est beau, sa manière «elle, et ses
figures ont de l'expression. On a attribué à Van Dych
quelques portraits de cet écossais, bien qu'ils aient
été tous les deux assez différens dans leur manière de
sentir et de rendre la nature. Le prix que Samesone
recevait de ses ouvrages était assez médiocre, si l'on
en juge d'après ce singulier mémoire trouvé dans ses
archives de la maison Campbell. Sir Plin Campbell
a payé à Samesone , peintre à Edimbourg, pour les
portraits de Robert et David Bruce, rois d'Ecosse, de
sa majesté Charles I" , roi de la Grande-Bretagne, et
de neuf reines d'Ecosse , la somme de deux cent
soixante livres sterling ; c'est à peu près vingt-trois
livres sterling, ou à quatre à cinq cents francs par
portrait. Samesone cependant mourut riche , ce qui
donnerait à penser qu'il a travaillé beaucoup plus
qu'on ne l'imagine. Les portraits que l'on conserve
de lui jouissent d'une haute réputation en Angle-
terre. C'est le premier peintre né dans les îles Bri-
tanniques, dont les ouvrages aient survécu à leur
auteur.
La dispersion de la galerie de Charles I" donna
L'ARTISTE.
263
en Angleterre un coup terrible à l'art. C'est Cromwell
qui arrêta la venté qui s'en faisait. Quelques riches
puritains, le colonel Hulchinson entr'autres, et le
fils du prolccieur acquirent beaucoup de ces ta-
bleaux; mais la plupart passèrent sur le continent;
les plus beaux furent achetés par l'Espagne (i).
Le gouTernement républicain , qui ne fut en An-
gleterre qu'un temps de trouble et de désastres, ne
laissa pas à la nation lejoisir de songer aux beaux-
arts. Les premiers temps de la restauration, qui eu-
rent quelques traits de ressemblance avec notre di-
rectoire, leur furent plus favorables. Il y eut de l'art,
quoiqu'on lui ait fait prendre alors une voie perni-
cieuse dont il s'est ressenti jusqu'à nos jours. Pierre
Lély représente assez bien cette époque, où les
moeurs, de prudes et*-éservées qu'elles étaient, de-
viennent d'un cynisme et d'une licence singulière.
Lély fit les portraits de la plupart des maîtresses de
Charles II ; on lui <ioit aussi ceux de plusieurs
hommes d'état du temps : du chancelier Clarendon
entre autres. Dans le même temps, à peu près, Knel-
1er, si vanté par Pope et Addisson , parcourait les
cours de l'Europe. Louis XIV posa devant lui. On
doit à Kneller un portrait de Dryden, que l'on voit
aujourd'hui au musée britannique. Comme Pope et
Addisson , Dryden fut un des plus enthousiastes pa-
négyristes de cet artiste. La manière de Kneller e^t
un mélange de naïveté et d'élégance. On pourrait lui
reprocher de l'uniformité et quelque peu d'incorrec-
tion. Lély et lui marquent parfaitement la transition
de l'époque d'Holbein et deVanDyck à celle de Law-
rence. Sans avoir la grâce et la perfection de Van
Dyck, ils sont moins raides que le premier. Ce sont
deux coloristes d'un mérite à peu près égal. Le
coloris de Lély est plus vif, mais Kneller lui est
supérieur pour l'expression. La peinture d'orne-
mens s'essaya en Angleterre vers le môme temps. -Un
italien fut le maître de .Tamcs Thornill, à qui l'on
doit de nombreux travaux , tels que ceux de la cou-
(i) Voici les prix (Jtip l'on relira de quclquc.»uns «les princi|),iux
tableaux: Les carions de Raphaël lurent vendu» 3bo liTres ster-
ling; la Famille rojale d'Angleterre, par Vap Dyck, i5o livres;
les douce Césars de Titien , i ,000 livres ; la Vénus, du même, 600
livres; une petite Madone et un Clirisl, deRapliacl, 800 livres;
la Nativité , de Jules Romain , 5oo livres ; la Vénus endormie, et
le Meicurc et Cupidon , du Corrige , 900 li^es cbacun ; le SaljTc
blessé , (Vu même , 1000 livres; le Portrait d'Erasme, par Holbein ,
•joo livres; le Roi Charles, par Van Dyck, îoo livres; le .Saint-
Georges , de Rnphacl , i5o livres. Ces Uoif derniers furent ache-
tés par la Franco ; ils sont au musée.
pôle de Saint -Paul et de la salle de réception
d'Hampton-Court. Il a contribué aussi k la décora-
tion <\ii la chapelle de ^h(^pital de Grcenwich. Thor-
nill fit aussi plusieurs bons tableaux; il y en a un de
lui très remarquable à la cathédrale d'Oxford.
Thornill fut membre du parlement; il est le beau-
père d'Hogarlh , dont nous nous occuperons pro-
chainement.
Hittirtiture.
STUADSLLA.
(SIIIT.)
Lorsque la jeune marquise eut été emportée de l'é-
glise, les assistans qui avaient attribué cet accident à la
chaleur causée par la foule se préparèrent à entendre
de nouveau Stradella. Pâle, immobile et comme cloué
;t sa place, l'artiste semblait demeurer étranger à tout
ce qui se passait autour de lui. Cependant, provoque
par les encouragemens et les désirs de la multitude, il
avait ressaisi son violon; mais chaque fois qu'il essavait
d'en tirer un son , ce n'était qu'un cri discordant ,
qu'une intonation fausse ou bizarre qui s'en échappait.
Le cri jeté par la jeune fille en tombant avait ébranlé
et détendu les fibres de son être ; il avait senti s'arrêter
son cnthousi.ismc , sa pensée s'éteindre, et sa passion
s'égarer ; et de cette subite et inunense modification ,
son extérieur s'en était ressenti. Ce n'était plus ce
corps d'ange et de démon , ni cette tête rayonnante :
.sa charpente osseuse et anguleuse était celle d'un ma-
lade ; son teint blafard et livide, ses mains tremblantes
comme celles de la vieillesse , une sueur froide et lui-
sante qui coulait le long de ses joues , tout acciisait
l'affaissement et l'impuissance; ni les mêmes gestes, ni
le même sourire, ni les mêmes regards surtout.
L'instrument glissa de ses mains aiTaiblics, tomba
sur les degrés de marbre en poussant im gémissement
prolongé. L'artiste disparut.
On ne saurait dire quelle vague curiosité le poussa
pendant quelque temps à visiter les environs du palais
Rospigliosi. Un jour, il lui prit fantaisie de s'informer
do la jeune fille. Elle avait eu la fièvre , une fièvre ar-
dente et pleine de délires; puis, comme son fiance était
arrivé de Naples, on la disait guérie.
En recevant ces renseignemens , Stradella réfléchit
264
L'ARTISTE.
avec effroi que depuis le jour de la Pentecôte il ne s'é-
tait pas assuré si son talent lui était revenu. 11 courut à
son logis, ouvrit en tremblant l'étui, en tira le «lagi-
que archet et l'instrument sonore... O bonheur! il se
retrouva tout entier, plus vif, plus animé, plus gra-
cieux que jamais. Toute sa passion était revenue, et
avec elle il avait recouvré sa supériorité , sa puissance
céleste, sa nature divine. Il ne songea plus qu'avec ef-
froi au singulier échange qu'il avait été au moment de
conclure. Un amour de femme qui s'évapore et fond
comme un parfum , bien fugitif, contre lequel il aurait
donné un autre bien impérissable, sur lequel, lui vi-
vant, personne n'avait droit, quelle démence !
Pourtant, comme il sentait encore un danger au
fond de son cœur, il prit la résolution de fuir, de quit-
ter Palerme.
Il s'endormit , tout entier à cette résolution , mais
quel réveil !
Une blanche apparition illuminait l'obscurité deson
réduit ; dans le pâle sillage qu'elle remplissait , il sut
démêler bientôt une apparence de femme ; les jambes ,
. la tète, la gorge, tout se modela, prit des proportions,
iih corps , un ensemble, et Angélica tout entière sor-
tit du nuage vaporeux.
— Angélica , c'est vous !
— Vous m'attendiez, nous allons'partir.
— Partir !
Elle le regarda avec des yeux où se lisait un tendre
reproche.
— Ingrat, reprit-elle, qui ne se souvient plus du
jour de la Pentecôte, de ses aveux, de ses sermens, de
ses promesses !
— Quelles promesses? demanda Stradella, qui s'a-
vança vers la jeimc fille avec un mouvement de curio-
sité machinale.
— Quoi ! rien né lui parle plus de cette église où il
y avait tant de monde, tant de monde pour l'entendre.
Ceux-ei roulés autour des corniches et s'y retenant;
d'autres rampant étendus sur les marches de l'autel ;
d'autres disputant aux saints leurs étroites niches de
pierre; des femmes qui s'agitent et cherchent à voir
pour riiieux écouter; et puis, de la nef, des voûtes, de
toutes les fenêtres une multitude de regards rayonnans
sur lui comme autant d'étoiles , et lui seul, dieu alors,
versant avec des torrens d'harmonie la joie, l'ivresse,
le bonheur dans tous les cœurs , et la mort dans ce-
lui-ci.
Et elle montra le sien avec un geste douloureux.
Stradella se frotta les yeux , et promena ses regards
autour de lui de l'air d'un homme qui redoute d'être
le jouet d'un rêve.
Angélica, y songes-tu ! toi riche et noble, et si jeune
et si belle, suivre un pauvre artiste ! ...
— Pauvre! interrompit-elle, avec un éclat de rire
si étrange, que toute la voûte en gémit, et que l'artiste
s'en effraya; et elle remua sa tête amèrement, comme
font ceux qui sentent qu'on veut les tromper.
— Angélica , ma chère Angélica , reprit-il d'une
voix tout à la fois attendrie et terrible, oh ! ne confie
pas ta destinée »un artiste ; douce colombe! n'appro-
che pas tes ailes de ce brasier, ne te précipite -pas en
aveugle dans ce volcan. Tu veux te donner à moi, pla-
ner à ma suite dans ces régions d'air et de feu, où l'on
ne se nourrit que de couleurs et de sons ; Angélica ,
crois-moi, ce sera ta mort. Dans l'amour, le désir est
infini, le pouvoir borné, tu t'abuses sur tes forces ; et,
dis-moi, quand il te faudra, de*ces hauteurs redescen-
dre dans la vie vulgaire, que tu auras à souffrir de mes
dédains, de mes emportemens , de mes caprices, et de
cette inquiétude brûlante qui me dévore; quand mon
humeur fantasque te condamnera aux larmes et aux
regrets! et puis les fardeaux du ménage, les longues
veilles, la misère !...
Ce dernier mot , Stradçlla le prononça avec un
mouvement d'horreur.
— La misère ! mais j'ai de l'or, reprit-elle atec un
orgueil enfantin ; et elle jeta à ses pieds les trésors et
les pierreries dont elle était chargée.
— Et si j'étais jaloux un jour ? reprit-il avec une
voix à ébranler les voûtes.
— Sois-le.
— Ce sera l'enfer pour toi dans ce monde !
— Un paradis !
L'artiste , vaincu , laissa tombeç sa tête dans ses
mains ; mais la relevant tout à coup avec ravissement ,
il se mit à dévorer la jeune fille des yeux ; puis , lan-
çant un regard triste sur son violon isolé : partons ,
dit-il.
Ils partirent, s'enfonçant ainsi côte a côte dans la
nuit pâle, et emportés dans la brise du soir, collés l'un
à l'autre, et s'enivrant d'un amour ardent et silen-
cieux.
Quels plaisirs! Eperdûment épris tous deux, épier,
et comme du même œil , et comme du jnème ouïe , et
comme des mêmes sens , toutes ces révolutions mysté-
rieuses et journalières de la nature ; voir le soleil sor-
tir, sultan glorieux et las de voluptés du sein de la mer
sa favorite , puis rouler et s'effacer le soir derrière les
monts comme un globe de feu qui s'éteint ; suivre la
verdoyante ceinture des prairies ; s'abîmer dans les ga-
zons touffus, dans les plaines jaunissantes , et ne rien
perdre de ces harmonieux concerts des oiseaux qui
L'ARTISTE.
265
chaHtent, (les eaux, tics l)ois, de la pluie et du vent.
Mais surtout leur bonheur redoublait lorsque, dans
les nuits bleues et frémissantes de l'Italie, alors que la
lune étend la nappe de ses rayons d'argent dans les
plaines, ils passaient auprès des villes enilonnies,
voyant se déployer tour à tour, et s'étendre et se divi-
ser à l'infini, les ligngs de l'horizon, qui là se dres-
saient en montagne comme un immense géant , là s'ar-
rondissaient comme un bouquet de fleurs, là tour-
noyaient sur elles-mêmes; rondes citadelles chargées
de tours et de crénaux. Souvent aussi, confondant
leur décoration terrestre avec celles des vapeurs de
l'air, des plateaux couronnés de forêts semblaient se
pencher et se balancer sur leurs têtes ; l'imagination
fantastique d'Angélica, préoccupée de secrètes ter-
reurs, peuplait l'espace de visions imaginaires.
La plaine prenait à ses yeux, tantôt l'aspect d'un la-
byrinthe aux mille contours, aux spirales confuses et
tournoyantes, immense, uifini,san8 issife, et elle y res-
tait éternellement enfermée; ou bien c'était une arène
où se combattaient des bêles féroces. Elle voyait un
ours dans un buisson échevelé , l'œil d'un tigre dans
une lumière lointaine , un lion menaçant dans un bloc
inanimé gisant h terre.
Ils traversèrent ainsi bien des pays , bien des cam-
pagnes, bien des villages, tournant autour des villes,
et les évitant comme on évite un précipice, et pourtant
on les avait épiés, et ils étaient poursuivis.
Le vingt-deuxième jour de leur départ , comme ils
entraient dans la belle ville de Brème, au fond de l'Al-
lemagne, deux cavaliers couverts de manteaux bruns
frôlèrent , en passant rapidement, leur équipage appe-
santi.
Angélica jeta un cri, et se serra contre son com-
pagnon.
— Angélica, avez-vous peur pour ces deux cavaliers
hambourgeois , qui, jurerait-on, vont se jeter tout
droit dans le Wéser, tant leur course est pressée ? *
— Hambourgeois, dites-vous, en êtes-vous bien
sûr?
— Oui, certes, si j'en juge d'après leurs bottines
de cuir verni , et à la plume rouge et bleue de leur
feutre.
— Hélas! hélas! répondit-elle, puissiez-vous dire
yrai ! Mais conduisez-moi bien vite au couvent catho-
lique de Sainte-Sophie , que j'y fasse mes dévotions.
Bien que ne sachant que penser ae cette détermina-
tion subite de sa compagne, Stradella obéit. Elle de-
meura là un grand mois.
Comme il était venu la voir la veille de sa sortie du
couvent , elle lui dit : Monseigneur, votre réputation
ici a précédé notre histoire, et l'on voudrait tous en-
tendre.
— Angélica, vos désirs sont un ordre pour moi; je
jouerai.
— Cela nous portera peut-être bonheur, répondit-
elle tristement.
Le lendemain , Stradella et son concert furent an-
noncés aux habitans de la ville de Brème par le carillon
de toutes les cloches. ,4ngélica parcourut curieuse-
ment la foule ; et à plusieurs reprises , on la vil baisser
les yeux avec elTroi sous les regards de deux cavaliers
étrangers, assis tout armés à l'entrée du chœur.
Spectacle étrange! I^ haut, dans l'orgue, la figure
de Stradella, inspirée et flamboyante; dans le vaisseau,
le peuple marchand de Brème en habit de fête, puis
ces mystérieux étrangers qui menaçaient de la trou-
bler ; et , dans le fond du tableau , pâle et frêle, entre
les larges visages et les contours arrondis sous la
guimpe des filles brémoises, la belle Angélica, la perle
de l'Italie. C'était à s'y méprendre des têtes de Miéris
au fond d'un intérieur de Van Stecnwick
L'artiste électrisa l'assemblée. Apres l'élévation, les
Brémois furent témoins d'un incident extraordinaire
dans leur pays. L'un des étrangers escalada vivement
les marhes de l'orgue, et se jeta, fondant en larmes,
dans les bras de Stradella.
Cet étranger, c'était GaCtano Belmonte.
GÉRARD KlEIST.
Je sais une femme qui n'a dû sa ruine qu'à une
petite erreur: en France, et de nos jours, elle croyait
encore à l'amour et à la religion. Pauvre femme ! quL
aurait dfk naître , non dans notre siècle d'égolsme,
mais au temps de ces bons chevaliers, quand l'échaqie
donnée par la dame était bénie devant l'autel, quand
l'amour était la dévotion du cœur, que l'on tenait ses
sermcns, et qu'il n'y avait encore ni chambre de dé-
putés , ni bateaux à vapeur, ni banquiers. Voulez-vous
savoir ce qui advint à l'infortunée ? L'histoire m'a été
racontée par un de mes amis un jour d'émeute; je vais
vous la redire.
Aujourd'hui, dans tous les romans , dans tous les
drames , dans toutes les conversations , on a une soif
incroyable de Champagne , et l'orgie en littérature
comme au théâtre se reproiluit sous toutes les formes.
266
L'ARTISTE.
Vous la voyez à la Porte-Saint-Martin, vous la retrou-
vez dans la Peau de chagrin , et vous la retrouvez en-
core dans le Divorce du bibliophile Jacob. Quelques
jeunes gens, la tête montée par^ lecture de nos ro-
mans du jour, essayèrent de mettre en pratique toutes
ces théories éparses dans les livres , et de cet assem-
blage bizarre des ivresses connues et imprimées, il
sortit quelque chose qui avait une tournure assez poé-
tique. Cette orgie, improvisée dans l'appartement de
l'un d'eux, eut son moment brillant, et nos roués en
gilet blanc et en cravate noire ne manquaient pas d'une
certaine aisance en faisant mousser le Champagne à
pleins bords. Sur la fin de la soirée, dans ces instans de
calme qui précèdent la tempête, et entre l'histoire de deux
bonnes fortunes d'un clerc de notaire en lunettes, un
des convives, je ne le nommçrai que sous son initiale,
M. le vicomte de F., dans une ardeur toute conqué-
rante, voulant écraser d'un seul mot toutes les aventu-
res vraies ou fausses des convives, proposa de parier
mille louis qu'il séduirait telle femme qu'on lui dési-
gnerait, demandant deux mois pour son entreprise, et
promettant les lettres de la dame comme preuve irré-
cusable de sa conquête. Tous les convives protestèrent
du contraire. Le pari fut accepté , tenu , rédigé , et
vingt signatures que l'ivresse faisait dévier en tous sens
couvrirent ce singulier contrat, qui mettait à prix
l'honneur d'une femme comme on met au bois le galop
d'un cheval.
Ce fut la femme d'un vieux médecin, connue par sa
beauté, qui fut jugée digne des attentions du noble vi-
comte de F. Un tel choix faisait honneur au bon goût
de ces messieurs ; mais vraiment elle méritait mieux.
Elle n'était pas Française; amenée d'Espagne par sa
mère à l'âge de seize ans, elle avait été Uiariée très
jeune au docteur M qui était bien le plus excellent
des hommes et le meilleur des époux. Plus que tout
autre il possédait cet esprit qui reverdit même le cœur
d'un vieillard : aussi son enjouement , son caractère
facile, faisaient-ils oublier ses cheveux blancs. Avec
toute la tendresse d'un père, il avait pour sa jeune
épouse les soins les plus doux, les attentions les plus
délicates , et si l'on appelle bonheur le repos de
l'ame et l'uniformité paisible de la vie, Paquita devait
être la plus heureuse des femmes ; auprès d'elle, un
mari si bon et un enfant au doux sourire, aux tendres
caresses ; et puis elle était si pieuse , elle. Élevée en
Espagne au milieu des pompes de l'église, élevée avec
des jeunes filles qui allaient s'agenouiller devant, la
madone avant de commencer les danses du soir ,
elle se rappelait encore ces pures émotions de l'en-
fance , et sa religion s'était empreinte de toaie cette
poésie. Elle aimait l'église, l'église silencieuse, aux
mille colonnades, les sons mourans de l'orgue au salut ,
quand la nef est presque déserte , et que l'ombre déjà
s'avance sur les piliers ; elle aimait les nuages de l'en-
cens, la lampe veillant aux pieds de l'autel de la V^ierge.
Ah ! c'était une de ces femmes comme on voudrait
en avoir une pour compagne , une de ces femmes
dont on rêve le doux sourire , le tendre regard ! Eh
bien ! une telle concjuête, pour laquelle on aurait donné
bien de son sang, qui aurait fait le bonheur d'une vie
d'homme tout entière, le vicomte de F. la contempla
froidement. Devenir amoureux, lui! fi donc! 11 eût
perdu de ses avantages et compromis sa réputation.
Le lendemain de l'orgie, tout harassé encore des fati-
gues de la nuit, il fit appeler l'intendant secret de ses
plaisirs, et au bout de quelques heures, cet éclaireur à
gages revint en véritable Frontin de comédie avec un
plan d'attaque médité sur les lieux mêmes. Mais il fal-
lait aller à l'église : notre séducteur bâilla bien fort. —
Si j'avais su cela , dit-il , j'aurais parié quelques cents
louis de plus. Aller à l'église , et faire la cour à une
femme deux mois pour mille louis ! d'honneur, cela
est à rien; et après quelques plaisanteries, il s'en-
veloppa de son manteau, et alla droit à l'église Saint-
Eustache.
Lorsqu'il entra, c'était un de ces instans où la som-
bre nef protège de tout son silence et de tout son calme
la méditation de ceux qu'elle aime; à peine voyait-on
de loin en loin quelques fidèles , et dans leur recueil-
lement, il y avait quelque chose de solennel; c'é-
tait un spectacle qu'il ne pouvait comprendre. A peine
jeta-t-il un regard sous ces voûtes silencieuses : ce n'é-
tait pas pour Dieu qu'il venait ici; c'est une femme
qu'il cherchait, et il ne s'arrêta que devant elle. Pen-
sive et recueillie, elle était à genoux devant son prie-
dieu. A la voir ainsi immobile, on eût dit une madone,
tant il y avait de candeur sur tout son visage. 11 la fixa
'quelque temps , caché qu'il était par un pilier massil ;
puis se dérobant tout entier sous les plis de son man-
teau, il alla s'agenouiller près d'elle, et sembla s'abîmer
dans sa méditation.
La prière dans un homme a quelque chose de singu-
lièrement grave et d'austère, quelque chose qui frappe
l'imagination. En rentrant chez elle, la jeune Espa-
gnole ne put s'empêcher de penser à l'étranger qu'elle
avait vu méditer près d'elle avec tant de ferveur, et
cela sans doute par un simple sentiment de curiosité.
C'était déjà beaucoup que, dès la première lois, d'avoir
su fixer ainsi l'attention. Le lendemain, elle revint
dans l'église occuper sa place accoutumée ; l'inconnu
l'y avait devancée, agenouillé comme la veille, et, dans
L'ARTISTE.
267
le mc^mc recueillement, il priait siins cloute... Ce jour-
là, les yeux de Pa<[nita se portèrent plus d'une l'ois
sur le côte de la nef où se tenait cet homme, que sem-
blait envelopper un étrange mystère.
Quelques jours se passèrent) et toujours elle le re-
trouvait à l'église aussi impénétrable que la première
fois. 11 y avait là de quoi exercer une imagination
aussi vive que celle de la jeune Espagnole; elle-même
s'éton§ait du changement survenu en elle. Cette église,
elle l'aimait toujours comme avant ; mais ses regards
étaient plus distraits , sa prière moins suivie; des pen-
sées inconnms troublaient son cœur ; elle, si pensive,
elle aimait à voir un homme dont la piété semblait sym-
pathiser avec la sienne; elle le pensait du moins, fasci-
née qu'elle était par l'étrange vision toujours placée
en face d'elle. Rentrée chez son époux, cette image la
poursuivait; elle y pensait long-temps : les soirées, si
courtes jadis , lui paraissaient longues; la nuit encore
elle revoyait en rôve l'église sombre, elle à genoux, et
<levant elle le bel étranger, car il était beau : la veille,
eu sortant de l'église, son manteau s'était écarté, et
•lie avait pu apercevoir son visage à la dérobée.
Mais jusqu'alors ce n'était que sur l'imagination ro-
manesque de Paquita que le séducteur avait travaillé,
et s'il avait captivé ses regards, il ne le devait qu'à l'é-
trangeté de sa dévotion. Il fallait maintenant agir sur
le cœur, il fallait qu'elle sût que s'il venait à l'église, il
n'y venait que pour elle, et elle ne put long-temps en
douter ; les regards de l'étranger s'attachaient sur elle
fixes et pleins de fi*i, et ils faisaient baisser les siens.
Effrayée d'aboril, elle renonça à l'église, et pendant
plusieurs jours elle persista dans cette résolution; mais
qui pourra jamais expliquer tous les mystères que re-
cèle un cœur de femme? Une semaine passée, elle en
était déjà à se persuader à «Ue-méme que c'était une
erreur, et qu'elle avait mal compris les regards de l'é-
tranger : il était si bizarre ! Au milieu de ces incertitu-
des , tourmentée et par une conscience qui lui disait
({u'elle faisait mal, et par une idée fixe qui l'obsédait,
elle revint à l'église, mais tremblante et agitée.
Décidément ce cavalier ne pense pas à moi, se dit-
elle en rentrant; j'étais folle. Et il y avait quelque
chose de piqué dans le son de sa voix , et elle froissait
la dentelle de sa pèlerine. — C'est qu'il avait bien
compris cette femme, lui, et qu'il ne retardait le mo-
ment de l'attaque que pour mieux assurer la vic-
toire.
L'insensée ! elle méprisa la voix toujours vraie des
pressentimens. Elle revint à l'église, et elle l'y retrouva
pour sa damnation, et elle y revint pure, et s'en retourna
presque criminelle ; car, soit hasard, soit piège , soit
rapprochement, il lui avait parlé, et parlé d'amour. De
là à la chute il n'y avait plus qu'un pai>. Malheureuse!
elle n'avait pas une amie pour la défendre contre ce»
paroles empoiscmnées , pour lui révéler la pcrfi(he du
langage qui l'avait séduite , elle, faible imioccule , et
qui se laissait aller sur le penchant de l'abime avec
la confiance d'un enfant.
Et le poison qui devait la tuer se faisait jour jusqu'à
elle, et si ce n'était pas assez des paroles, des leUres
délirantes venaient la chercher jusque dans la cham-
bre nuptiale, et troubler son sommeil : c'était une ten-
tation de tous les jours, de toutes les nuits. Ahl elle
était séduite , qu'elle l'ignorait encore elle-même. Le
vicomte de F. n'avait plus qu'à vouloir : cette femme
était à lui cœur et amc. C'était le serpent tenant sa
victime enlacée ; mais il lui fallait une séduction com-
plète, un amour que sa violence fit éclater de lui-
même : il eut tout...
Recevoir les premiers baisers de celte femme, déve-
lopper dans son ame de douces émotions, vivre de son
parfum , de sa vie , refléter dans ses yeux toute son
image, ah .< il ne le méritait pas , lui , qui n'y était ar-
rivé que par un froid calcul, et qui avait mis à prix ses
larmes et ses remords. Mais peut-être se repentira-t-ii
de son honteux marché! H l'a eue par le piège;
maintenant il n'osera la trahir, la vendre; il aura
pitié de ses larmes, il se souviendra de ses caresses
brûlantes , il se rappellera qu'elle s'est livrée à lui con-
fiante, ingénue, heureuse de son amour. Si ce n'est la
passion, les sens parleront du moins. Vous connaissez
bien mal le cœur d'un roué ; dans cette ame , il n'y
avait que de la glace et de la vanité. C'était un beau
succès auquel il ne manquait que le scandale; c'est par
là qu'il voulait en finir. Il avait promis des preuves de
la séduction, et pour les obtenir, à toutes ses lettres il
exigea des réponses. Quelle éloquence il y avait dans ces
lettres! quelle poésie! Point d'art ni de recherche ;
l'expression neuve et expansive , la passion dans tout
son délire , dans toute sa naïveté : c'était à rendre fou
d'amour, ivre de volupté. Lui, les considéra comme un
nouveau moyen do succès, et quehpjes jours après,
elles étaient lues dans un déjeuner d'amis en présence
des témoins du pari. On dijeunait aux dépens de l'hon-
neur d'une femme; c'était sa réputation perdue qui
faisait les frais du repas. Vous devei penser que
convives étaient joyeux.
Que de sensations passent dans le coeu
femme lorsque, dans toute l'extase de la passii
attend celui qui est devenu tout pour elle !
étais pauvre , Paquita , rêvant d'an»our, et dan
ces négligés qui t'allaienl si bien; inquiète, tu l'atti
268
L'ARTISTE.
dais, le cherchant des yeux, dévorant l'espace, et il ne
venait pas. Trois heures, et pas encore ; et il devait ve-
nir si matin, et les heures passaient vite, et pas encore.
Enfin, c'est une lettre de lui. Une lettre! il est peut-
être malade , blessé ; elle pâlit , elle hésite à rompre le
cachet ; un pressentiment affreux l'agite. Elle l'ouvre ;
mais ce n'était qu'une enveloppe. Un papier tombe sur
le tapis ; elle le ramasse avec précipitation , et lit :
Léon de F. paiera mille louis à MM , si d'ici à deux
mois il n'a pas séduit madame M.; on l'avait estimée
mille louis
Savez-vous ce que c'est que de perdre en un instant
toutes ses espérances , que de voir s'évanouir ses illu-
sions les plus chères, pour du suprême bonheur retom-
ber dans le néant? savez-vous ce que peut causer une
pareille douleur? Ah! c'est le joueur qui perd sur la der-
nière carte sa fortune, son honneur ; l'existence d'une
femme , celle de ses enfans ; c'est une malédiction de
père qui s'appesantit sur vous , c'est la mort ou la fo-
lie ; et pour un cœur de femme ! Pauvre Paquita ! elle
tomba raide et froide. Aux cris de sa fille qui appelait*
du secours, son époux accourut, et il la releva ; mais le
vieillard qui était devant elle , dans l'abattement et le
désespoir, elle ne le reconnut pas... Z,éow.' s'écria-t-elle;
où est Léon? Et de la main elle écartait son époux,
comme s'il lui dérobait la vue de celui qu'elle appe-
lait. Léon..,. Ce mot, dit avec toute la rage de la pas-
sion, entra profondément au cœur du vieillard. Immo-
bile et muet , il resta devant sa femme attendant son
arrêt. Un seul mot avait anéanti pour lui tout un passé,
toute une vie. Si elle l'eût vu ainsi , elle serait tombée
morte, tant il y avait de menace et de désespoir sur ces
traits flétris par la honte ; mais elle se délirait, et elle
ne cacha rien , et il se vit infâme, et ses cheveux blancs
se dressèrent de fureur, et il voulut maudire et ne le
put ; elle était folle, et riait devant lui, sombre et ter-
rible , et toujours elle appelait Léon. Chaque parole
faisait entrer la honte jusqu'au fond du cœur du mal-
heureux époux. Il ne put y tenir; il quitta ce logis où
tout l'accablait , laissant derrière lui l'adultère ; et ,
mourant, il alla frapper à la porte d'un ami. Deux
jours après il était mort, ses yeux fermés par une main
étrangère.
C'était une des belles soirées du boulevard Italien ;
femmes élégantes, fashionables en lorgnon, double
rangée dé chaises , double haie de promeneurs , rien
n'y manquait ; mais il y avait encore plus de foule à
Tortoni; on s'y arrachait les chaises et les glaces: c'était
un véritable pillage de rafraichissemens. Dans un petit
salon de droite, quelques uns de nos oisifs à la mode
devisaient joyeusement devant un bol de punch à la
flamme bleue et enchanteresse : aussi cette vue avait-
elle une heureuse influence sur les convives : ils étaient
vraiment, ce soir-là, incroyables d'esprit et de gaieté.
« Léon, dit un jeune homme à moustaches , je te pro-
pose une santé à tes amours avec la belle Paquita. —
Soit, dit Léon.... » A une table voisine était assis un
étranger qu'ils n'avaient pas remarqué d'abord , et qui,
depuis quelques instans, semblait prendre le plus grand
intérêt à leur conversation. Ses yeux fixés sur eux an-
nonçaient une émotion toujours croissante. Au moment
où Léon porta le verre à ses lèvres, il s'é Aça brusque^
ment, et, lui arrêtant le bra^ : « Vous osez porter une
pareille santé ! dit-il d'une voix sombre ; eh bien ! moi,
je vous en propose une seconde : à la mort du lâche qui
l'a séduite ! ■> Tous les regards alors se portèrent sur
lui ; c'était un homme au teint fortement basané, à l'é-
paisse chevelure : ses yeux noirs lançaient des éclairs.
La provocation avait été sanglante; un duel fut ar-
rangé , et l'étranger échangea sa carte avec celle de
Léon de F. Un des convives lut le nom de Valdès. « Il
parait , dit le même jeune homme à moustaches , qi^g
tu as affaire à un Espagnol , sans doute quelque ré"
fugié.
Elle aussi était Espagnole ; il y pensait en ce moment,
et son front trahissait la contrainte. Il ne tarda pas à
quitter ses amis, en leur promettant un déjeuner à
Tortoni après le duel. En descendant les marches
qui mènent au boulevard, son pied glissa, et il se
heurta avec violence contre la balustrade; il n'était
pas Tvre cependant...
Le rendez-vous était au bois de Vincennes. Les
deux adversaires s'y trouvèrent avec leurs témoins.
Léon était le meilleur tireur de chez Lepage, un de
ceux qui, à Tivoli , enlevaient avec le plus de grâce un
bouton de rose. Il proposa vingt pas pour distance.
« A quoi bon ? dit l'Espagnol ; que ces messieurs char-
gent un pistolet , il suffit d'une balle , et que le sort
décide. — Monsieur, Léon n'est pas homme à re-
fuser, » dit son témoin d'un air fier ; et lui , les laissa
faire, plus pâle qu'un mort.
On jeta les deux armes dans un mouchoir. Quel
jeu! la vie ou la mort dans les mains du hasard! Le
hasard! ce juge inexorable, sourd à toutes les priè-
res. Léon hésita ; il prit son pistolet d'une main trem-
blante; l'Espagnol prit le sien avec calme et assu-
rance : tout était dit. . . ils en avaient retiré tous deux ou
leur vie ou leur mort. Ils s'appuyèrent les deux canons
sur la poitrine «Allons, le jugement de Dieu!»
L'œil de Léon était terne , ses lèvres agitées d'un mou-
vement convulsif; il frémissait de tout le corps depuis
L'ARTISTE.
2C9
les pieds jusqu'à la pointe des cheveux. « Pauvre Pa-
quita! dit l'Espagnol, quel séducteur! » Kl dnns se»
yeux il n'y avait que de l'ironie et du dégoût.
Léon tomba , le sein gauche percé d'une lAlle.
l-'Espagnoi jeta un rtgard de dédain sur son ennemi à
terre, ptiis il s'éloigna, laissant un cadavre à l'autre té-
moin. Paquita était vengée!
Hector de LArERRiiRs.
LA IIT73 DS LA MAB.I1T3,
11 y a à peine quelques années que, par cette rue
longue, sale et étroite, bien que l'une des plus larges
de la métropole de la barbarie , les esclaves chrétiens ,
pris par les pirates , faisaient encore leur entrée dans
Alger. Ils allaient , sous le bâton des Turcs, se présenter
au dey, cjui choisissait, parmi eux, ceux qu'il réservait
pour SCS domaines et pour le service de son harem , et
qui livrait ensuite les autres aux chances du bazar. De-
puis plus de trois cents ans l'Europe subissait la honte
de cet odieux trafic : l'honneur et la gloire de le détruire
étaient réservés à la France. Le 5 juillet 1830 Alger fut
vaincue, et le pavillon fran(;ais flotta sur le grand kios-
que de la Cassauba. Nous nous montrâmes alors en
maîtres dans ces rues , que les Européens ne parcou-
raient autrefois que timidement, et en cédant, en trem-
blant, le pavé à la vue du turban d'un janis.sairc ou de
la calotte rouge d'un Maure , et en dévorant sans se
plaindre les insultes des enfans et les outrages des es-
claves nègres : Turcs et Maures, aujourd'hui se raifgenl
devant nous, et nous prenons dans les rues la place
qu'il nous faut, sans craindre la bastoimade du cadi
ou l'amende du mesouar.
C'était une chose curieuse à voir que nos jeunes sol-
dats se promenant dans les rues d'Alger, en présence
d'une population dont les mœurs leur éthientsi étran-
gères, et dont les usages étaient pour eux si^iouveaux.
L'instinct fran(;aisestrimiliition; aussi, dès les premiers
jours , il fallut à nos troupiers de longues pipes, une
bourse à tabac et toutes les douceurs des cafés(0; ils
(i) Ijgs cafés sont k Alger les seuls lieux de plaisir , ou pour
mieux (lire passe-lemps. Los Algériens restent toute l.i journée
fum.-int la pipe et buvant du café de demi-heure en demi-heure
accroupis sur des nattes.
fumèrent el ils btircnl <hi moka , parce qu'ils s'aperçu-
rent bien vite que c'étaient les seuls plaisirs du pays, et
ils le» adoptèrent peiH-étre moins par goût que [)our
prouver qu'ils avaient conquis le droit d'en jouir.
D'autre.v plaisirs ^ plus frawai», leur étaient inlerdiu
par la capitulation, et ce fut l'article de ce traité qui
leur coûta le [)hi9 à respecter : Ils virent sans envie
partir pour la France les millions de la Cassauba , mais
non sans humeur les portes des harems fermées |MJur
eux.
La rue de la Maritie, que le crayon facile el spirituel
deWachsmut vient de reproduire dans un dessin plein
de vérité, est la première par laquelle on'passe en ar-
rivant à Alger,par le port, (i) On y entre en traversant,
sous une sale et .sombre voûte , un porche ob«cur qui
sert de corps-<le-garde ; deux portes vieilles el lourdes,
armées de largesbandes de fer grossièrement peintes aux
couleurs du dey, donnent tout d'abord l'idée de la ville
qu'on va parcourir, et qui, destinée à servir de repaire
ù des pirates, n'a pas failliù sa destination. Alger était,
avant notre arrivée, la ville des harmonies barbares;
les rues, les moeurs et les habitans étaient dans un ac-
cord parfait. Nos Français, maîtres et conquérans ,
y furent les premières anomalies ; avec leurs goûts de
civilisation, leurs habitudes frivoles, leurs manières
élégantes et vivos , ils formaient un contraste à la fois
grave et plaisant, avec les figures froides , sévères el
i-éfléchics des Turcs et des Maures, et les allures basses
et viles tie la canaille juive ; il était au moins fort sin-
gulier de rencontrer un jeune voltigeur fumaul sa
pipe devant un iman qui se rendait à la mosquée, et
un élégant officier de lanciers prenant sa lasse de café
à c(\té d'un biscarre aveugle invoquant la charité des
passans.
A ces murs d'une blancheur éblouissante, qui reflè-
tent d'une manière fatigante un soleil d'Afrique lourd
et accablant , à ces rares et petites fenêtres armées de
grilles serrées, à ces échoppes cnfimiées el sombres ,
abritées par de vieux auvents vermoulus, à ces masures
rapprochées et soutenues par tles solives transvenales,
et qui encaissent dai)s un étroit espace une rue sale,
dépavée, et déchirée par dt« ornières et ilcs ruisseaux
puans, on ne se douterait guère qu'on est dans le beau
quartier A' jélgtr la guerriire, de cette terrible Djetalr,
dont le nom a retenti si long-temps avec terreur dans
(i) Wacbsiuut est uo des jeuaes |M-intres que l'amour de leur
art entraîna en Afrique h la suite de l'expi-dition. Il a n-uni ou
grand nombre de dessins et de croquis du plus grand inl^t , es-
quisses à l'ardeur du soleil , et souTent sous \n hMti des Bé-
douins aux araDt-posles. *
270
L'ARTISTE.
toute la chrétienté. C'est pourtant là que les consuls
ont leurs hôtels , les grands de la régence leurs palais,
les plus riches négocians leurs comptoirs ; là s'établi-
rent , aussitôt après la conquête , les Fé/our et les
. Engllberl de l'armée. Les Turcs furent long-temps à
s'expliquer l'ivresse si vive et si gaie de notre Cham-
pagne , en voyant nos jeunes officiers sortant de nos
joyeux dîners à la française, eux qui ne connaissent que
les hallucinations extatiques de l'opium. Mais un specta-
cle d'un autre genre vint frapper leurs regards, et
faire une sorte d'événement dans cette rue de la Ma-
rine, représentée dans le pittoresque croquis de mon
compagnon de voyage Wachsmut. C'était, je crois ,
le 1 0 juin , cinq jours après notre entrée à Alger ,
nous sortions de déjeijner à l'hôtel des ambassa-
deurs, et nous nous dirigions vers le môle, avec
mon ami M. Chauvin Beillard, quand nous vîmes se
dessiner à travers les ombres de la Porte de la Marine,
ot apparaître au milieu de la rue, une femme vêtue avec
une élégance et une recherche digne^ des habituées du
boulevard de Gand, les plus distinguées par le goiit et
le luxe de leur toilette. 11 faut se représenter, pour ju-
ger de notre surprise et de la stupéfaction des Algé-
riens , dans une rue d'Alger une femme en souliers de
satin, en robe de levantine lilas à grands volans et à
manches à gigots, coiffée d'une toque de satin rose, au
'lessus de laquelle s'agitaient des touffes de plumes
blanches, et disputant au vent qui s'engouffrait sous la
Porte une éclrarpe de crêpe de Chine amarante, qui
flottait autour d'elle comme le voile d'une Néréide. Elle
était suivie d'un vieux domestique en costume râpé de
jockei anglais, qui portait sous le bras un petit bahut es-
pagnol. Dès qu'elle nous aperçut, elle se retourna vers
son groom , et lui dit avec des airs de comtesse, car, il
faut le dire, c'en était une : Giusepe, Bisocrna, mi ircii-
var une Locanda presto ! presto ! Nous nous avançâmes
aussitôt vers cette élégante dépaysée , par un mouve-
ment spontané de curiosité. En agitant autour de sa
tête une ombrelle bleu de ciel, elle nous dit avec un
accent italien très prononcé : Messious , povet- vi
m' indiquer la vieillore anlerze d Alger, car je pense bien
que je ne Iroverai pas ici o un hôtel? Cette question était
faite d'une manière si ridicule , elle avait été précédée
et suivie de tant de petites minauderies, que des gens
plus mal élevés que nous auraient appeléesdes grimaces,
que notre première réponse fut un long éclat de rire.
La comtesse aurait pu nous rappeler au respect par son
âge, mais elle préféra nous en imposer par son rang ; et
sur-le-champ, en se retournant gravement vers son
domestique, elle lui dit : Giusepe, vi demanderez oun
Iczement per madame la câumtesse Juanila. Elle nous re-
garda alors d'un air sévère, avec des yeux qui devaient
avoir été assez brillans il y a quinze ans, et nous mon-
tra un teint fort animé, dont nous aurions pu attribuer
l'éclat à un vif sentiment de dépit , si nous n'avions su
qu'au soleil seul d'Afrique, il fallait faire honneur de ce
vif incarnat. Déjà notre rencontr» avait attiré l'atten-
tion des passans ; et , en quelques instans , nous fûmes
entourés d'une multitude qui témoignait son étonne-
nient par une foule de manières toutes plaisantes. En
moins d'un quart d'heure la rue fut encombrée ; Maures
et Juifs, Turcs et Français, Nègres et Bédouins, cha-
cun discutait à sa mode. Enfin cette scène, qui avait
commencé par être bouffonne, allait devenir sé-
rieuse , quand nous jugeâmes prudent de faire en-
trer la comtesse Juanita dans une maison habitée par
des Français. Là nous apprîmes que l'héroïne de
cet imbroglio italien était une BaUrine de Florence,
qui, après avoir charmé l'armée à Palma pendant la
relâche de la flotte, se proposait de donner aux Algé-
riens une idée des danses vives et sémillantes de l'Italie.
La Dalérine nous assura qu'elle était réellement com-
tesse, et l'épouse légitime d'un comte tyrolien, qui, par
un lâche abandon, l'avait rendue à la profession qui la
lui avait donnée dans sa jeunesse.
La contessina se fut bientôt faite des protecteurs dans
l'état-major ; et, au bout de quelques, jours, elle obtint
la permission de donner à elle seule, un ballet, à l'abri
d'une vaste tente dressée sur le môle et ajustée en salle
de spectacle. Des affiches en français et en arabe an-
noncèrent à l'armée et aux habitans que la comtesse
Juanila, artiste de V Académie royale de musique de Pa-
ris, élève de la Scala de Milan, et pensionnaire du Théâtre-
Royal de Saint-Charles de Naples, commencerait ses repré-
sentations par la danse du scliall.
En lisant cette affiche, je me rappelai la remarque
si vraie de M. de Chateaubriand : « Le caractère na-
« tional ne peut s'effacer ; nos marins disent que, dans
« les colonies nouvelles, les Espagnols commencent
« par bâtir une église, les Anglais une taverne, les
« Français un fort, et j'ajoute une salle de bal. » En ef-
fet, il n'y avait pas dix jours que nous étions à Alger,
qu'on y dansait déjà ; et, à tout prendre, le petit Français
trouvé par^L de Chateaubriand chez les Iroquois, en
habit vert pomme, poudré , frisé., avec jabot et man-
chettes de mousselines, raclant sur un violon de poche
Madelon Friquet, pour faire danser les Caycueas, n'é-
tait pas plus extraordinaire que la comtesse Juanita
cherchant à Alger un hôtel dans la riierdé là Marine, et
venant danser un pas de ballet sur le môle en plein
air, entre le cap Caxine et le cap Matifoux, et presque
au pied de l'Atlas. J. T. Merle.
i.»ARTISTE.
271
d'o«e expédition entrepiuse dans le but d'explorer le
COURS et l'eMBOCCHUBE Dli NICEa, ETC.;
far ^Ic^urî» et ^o^n (3lan&«r;
tradail de l'angltis
pat «PTîjaôaHtc Tlheïïoc. («)
Vous avez quelquefois songe' à l'Afrique, l'Afrique, terre
sombre et poétique, avec son soleilardeiit, sa noire population,
l'horizon blancliâtre de sesde'serts sans fin, les lions elles ti-
gres qui les peuplent ; vous avez pc'ne'tre' souvent avec votre
• imagination jusqu'au centre inconnu de cette brûlante con-
tre'e qui a tué tant d'audacieux voyageurs , où Leydard ,
Hougthoii , Mungo-Park et Clappcrlon sont venus succes-
sivement pe'rir sans qu'il leur ait été donné de rien com-
prendre au cours mystérieux de ce Niger, que les Arabes
avaient pris sans façon pour un bras de leur Nil, dont les
anciens n'ont parlé que p.ir ouï-dire, qu'ils ont placé tantôt
au nord, tantôt au sud, à l'est, à l'ouest, et qui s'y est
trouvé effectivement comme par miracle.
Sidi-Hamct, brave voyageur Tunisien, sort un jour de
sa ville, il dépasse l'Atlas, traverse le désert et s'enfonce
au cœur de l'Africjue. Sur sa route , il trouve un fleuve
immense, ce fleuve a presque toujours une demi-lieue de
largeur, quelquefois moins, souvent plus; sur ses bords,
une végétation profonde , des reptiles gigantesques, des
crocodiles , des hippopotames , etc. Sidi-IIamet nomme
ce fleuve Yolibib et s'en revient à Tunis , éveillant ,
comme on pense bien, la curiosité de ceux qui l'entendent.
Mungo-Park, le célèbre Écossais, pénètre à son tour en
Afrique; il y arrive par un côté opposé h Sidi-IIamet, il
rencontre le fleuve elle nonmie Yoliba. Puis vicntM. Cxillc,
notre célèbre voyageur Français, obligé de Iraverserun im-
mense fleuve pour arriver à Tombuctou, il cherche comme
tous les voyageurs en pareil cas , une désignation à sa dé-
couverte ; ce ne peut ^tre le Niger puisqu'il est tenu pour
couler de l'est à l'ouest et que le sien court au sud ; alors
M. CaiUé nomme ce fleuve Dhioliba. Qu'csl-ce donc que ce
Yolibib du voyageur Tunisien, ce Yoliba de Mungo-Park,
ce Dhioliba de Caille? vous allez voir. Enfin, le capitaine
Clapperton, chargt! par le gouvernement anglais de déter-
miner l'embouchure du Niger et de pénétrer plus loin que
Mginx qui l'ont précéda , remonte dd Badagiy h Boussa , et
^louiine Quormh la rivière profonde qu'il rencontre dans
(i) 3 volumes in-8">, avec planches, cartes, clc. Prix : i8 (t.,
chez Paulin, plaoode la Bourse.
cette dernière ville. Mais CUpperton est tué par le cliiDiit
sans avoir rien compris a ce Niger toujours poursuivi' et /fai
échappe toujours. Heureusement dans le poinbré des com-
pagnons de Clapperton , il s'en trouvait un, hardi, fort, pet-
sévt-rant, audacieux, qui s'ingère, il Boussa, que cette Quorrsii
(|u'il voit couler du nord au sud pourrait bien être enfin le
mystérieux fleuve. Présentement , plus de voyages sur le.»
côtes, à travers le désert, parmi lett populations avides et fé-
roces; il ne faut au nouveau voyageur, qui .s'appelle Lauder,
qu'un canot et il descendra le fleuve toujours, toujours
jusqu'à ce qu'il arrive où il plaira à la Provideoce de le con-
duire.
Alors commence cette navigation prodigieiue k tra-
vers les dangers, les obstacles, et ajoutons aussi les joui>-
s.tnces de tout genre; car devant les yeux du voyageur, qui
glisse sur le Niger sans le savoir, apparaissent dc« campa-
gnes fertiles, de riantes villes, des populations florissantes ;
un monde nouveau lui est découvert ; tons les doute-
s'éclairent en chemin, toutes les incertitudes tombent, les
conjectures des géographes se rectifient, les découvertes des
voyageurs précédens se retrouvent et s'expliquent. Sidi-
Hamet n'a pas découvert une rivière appelée Yolibib, c'était
le N iger. Le Yoliba de Mungo- Park, le Dhioliba de M. Caille ,
la Quonah de Qappcrton, tout cela c'est le Niger. Landci
l'a exploré dans tous les sens, il en a suivi tous les contours,
suivi toutes les dénominations, expliqué toutes les branches:
le Niger est conquis par lai, gloire à Lander!
Maintenant, et après la géographie et la science, voulez-
vous un roman , un roman poétique comme le.i conceptions
de M. de Vigny, coloré comme les pages de M. Hugo, animi
comme une peinture de Delacroix, chaud de tons et d'ciïet.s,
qui a ses caractères, ses péripéties, ses alternatives et son
dénouement heureux, grâce à Dieu! Si vous voulez tout cela,
lisez la relation de ce voyage écrite par le plus jeune des
Lander, qui a voulu accompagner son frère , et qui , ayant
partagé ses périls, doit ausii partager «a gloire.
De tous côtés, autour de nous, on crie à l'avillisseuient
de la litte'ratnre; on honnit ces pubUcations de librairie, aa«
sitôt parues qu'oubliées , destinées pour les plus vivaces à
figurer quinze jours sur l'étalage des cabinets littéraires. Mai»
ces productions du besoin d'argent, non de l'esprit , trou-
veront des lecteurs , malgré les mépris de la critique ; elle
sera impuissante à en arr^'ter le débordement. C'est
ment en rencontrant sous la main des ouvrages vraime
raires , que ceux des lecteurs de nouveautés d^
( I ) Un volume in-S , chei LcTavasteitr .
272
L'ARTISTE.
probation a quelque prix, rougiront d'avoir perdu leur
temps avec les romans , chroniques, mémoires, dont nous
sommes inonde's ; lèpre littéraire de notre e'poque , comme
chacune a eu la sienne. Nos dix-septième et dix-huitième
siècles n'en ont pas ete' préserves ; à leur honneur, on doit
cependant dire que Içs libraires de Paris avaient cédé aux
étrangers le triste privilège d'afUigcr la France de cette
nlaie sociale. C'étaient alors Londres et La Haye qui nous
expédiaient par ballots les histoires, confessions, et nouvelles
dont'mâjittBnant les- douze arroudissemens de Paris se dis-
* putént l'industrie. Eh bien! ce qui était digue alors de la
postérité' a seul survécu à ce déluge, qui semblait, comme
aujourd'hui, devoir engloutir le goût et la raison. Traitons
donc notre siècle comme le temps a traité les précédcns, ne
comptons qu'avec les noms qui font honneur à la France 1
Laissons le débit des e'pices et du tabac saisir sa proie parmi
nos contemporains conmve parmi ceux deMolièr* et de Vol-
taire. Quelques belle» parties s'élèvent sous nos yeux. pour
l'achèvement du grand édifice de la littérature française ;
notre devoir est de rendre hommage aux artistes qui prépa-
rent celte nouvelle gloire à leur pays. «
P^rmi ces hommes , Charles Nodier a sa place marquée à
biéii-des titres, et l'ouvrage dont notis voulons parler au-
'''/ jij.urJ'hui, ses Som-enin de jeunesse , ajoutent un lieuroude
\ ^iisà sa couronne littéraire. Sous un titre vulgaire,
.c'est un livre profond, rpais que comprendront bien tant
d'hommes à qui les illusions et les désappointemens de
Maxime Odin ne sont pas inconnus; et pourtant, de tous
ceux qui ont ressenti les atteintes de ces souffrances morales,
qui eût cru qu'on pût les analyser avec autant dé finesse ,
lire, en un mot, aussi clairement dans le cœur, car en lisant
les Souvenirs, il semble qu'une main habile ait enlevé l'enve-
loppe qui nous cachait les mouvemens du cœur ; les mystère»
de sa vie sont misa nu (levant uos yeux; on frissonne d'éton-
nemeat à voir s'agiter tous les ressorts de celle frêle ma-
chine ; véritable autopsie littéiaire, mais décrite d'un style
4 ont le charme enchaîne à ce spectacle, parfois douloureux.
,a nature, dont Nodier a étudié l'histoire avec amour, l'a
récompensé, on lui prêtant la variété de ses mille couleurs;
son style, diapré comme les ailes des papillons que
Maxime-Odiu chassait dans son enfance, entraîne le lecteur
fasciné jusqu'aux dernières pages. Là arrivé, quatre mois
suffiraient pour résumer les événeméns du livre; mais com-
mcDt en dire l'admirable travail? Car c'est bien là un ou-
vrage à qui le talentde l'écrivain, non le sujet même, a donné
du prix. Sans doute il ne se^ilaccra pas parmi les grands nio-
ilumens de l'art , mais il sera toujours' remarqué parmi les
plus précieux de ceux à qui la finesse et la perfecticin do
tous les détails ont donné une valeur durable.
W^xdih.
Notra premier ténor, Nourrit, a fait, mercredi 1 1 , s»
rentrée dans Guillaume Tell. Tout le monde sait I-éncrgie
et le talent dont Nourrit fait preuve dans cet opéra ; aussi
malgré la chaleur étouftante de l'atmosphère, malgré l'ap-
pithension du choléra, dont on racontait ce jour-là des
choses alarmantes, la salle présentait une réunion nom-
breuse. Les amateurs de Rossini y venaient aussi chercher
cette musique dont ils étaient sevrés depuis long-temps ;
car, bien que Guillaume Tell se rapproche davantage de
notre svslème de musique dramatique, cependant on y re-
connaît souvent la faclure italienne.
Guillaume Tell est hoc grande et belle oeuvre que le
public a revue avec reconnaissance ; il a aussi témoigné à
Nourrit, par une vigoureuse salve d'applaudissemens qui l'a
accueilli à son entrée , le plaisir qu'il éprouvait de revoir
son chanteur favori. Pour répondre à cette bienveillance
marquée. Nourrit a été admirable dans son grand duo ,
d;ins la scène avec Matliilde , et dans le beau trio du
deuxième acte. 11 y a dans son jeu, au moment où on lui an-
nonce la mort de son père , un instant de pathétique à faire
frissonner. Je dis un instant de pathétique, car un mslant,
im seul instant, c'est tout ce qu'on peut demander à l'acteur
le plus parfait.
Mademoiselle Dorus s'est bien acquittée du rôle de Ma-
tliilde , et Hurteaux remplit avec beaucoup de dignité et de
naturel celui de Melctal. L'orchestre accompagne toujours
trop fort.
On ■ nous annonce prochainement la rentrée de Levai-
seur dans Robert-le-Diable . Mademoiselle Dorus doit , dit-
on , jouer le rôle d'Isabelle, et une jeune débutante, élève
du Conservatoire , mademoiselle Falcon , paraîtra dans celui
d'Alice.
— M. HippolyteMonpou, dont nous avonsdéjà parlé à pro-
pos de la romance moderne, vient de publier chez Romagneti,
rue Vivicnne , n" 21, sous le titre de Rosa , une nouvelle
composition qui se recommande par une musique nerveuse
et originale. Nous devons déjà à cet artiste, cntr'aulres pro-
ductions, f^enise et Y Andalouse . Le genre de M. Monpou
sort un peu de la romiance ; il s'attache avet; une préférence
exclusive à la poésie romantique telle que l'a faite Alfred de
Musset. Assez peu soucieitx de la régularité du rhythme et
de la phrase musicale, il court où l'entraîne une imagination
bondissante; il résulte de là une musique neuve et pittores-
que, mais un peu étrange, et qui ne jouira peut-être pas d'a-
bord de tout le succès qu'elle mérite auprès du public habi-
tué à ne voir sous le nom de romance que les mélodies
carrées. et les modulations tirées au cordeau de MM. Panse-
ron cl de Beauplan. Quoi qu'il en soit, nous recommandons
aux personnes de goût hardi en musique Rosa, qui n'est pas
indigne de f^enise et de \' Andalouse. M. Monpou se prépare
à publier un album, dont nous avons entendu quelques
morceaux, d'une verve remarquable. Nous lui conseillons
de leur chercher un autre nom que celui de romances.
i Les enTans, par CnâRLET.
Dttsim. t Paquita, par Gavabsi.
' Rue de la marine, par Wacbsiiut.
L'ARTISTE.
tm
<rr
HuxMx-^vi^.
MOMIFIGIATIOIT.
DECODVEBTE D UN NOUVEAC PROCEDE
Pharmacicns>Chimi»tes.
Nous avons pense que le sujet annonce' parle titre de cet
article intc'ressait l'art, quoique y paraissunt tout-à-fait c'iran-
ger au premier aspect ; la peinture et la sculpture historiques
se trouvent eu elTct aujourd'hui le plus souvent au di'pourvu
quand il s'agit de reproduire l'image de personnages célè-
bres. Si les artistes ont à traiter une époque historique peu
recule'e,les portraits faità d'après la tradition peuvent encore
servir de type à leurs compositions ; mais comliicu seraient
étonnés sans doute les contemporains de la plupart des
hommes qui ont brillé dans le passé, s'ils revenaient au jour
et apercevaient ce que nous appelons la ressemblance des
personnages de leur temps ! Endii nous croyons que rien ne
peut mieux donner idée de la valeur qu'aura pour les arts la
découverte dont nous allons parler, que l'importance qu'ont
aux yeux des artistes les masques levés au moment de la
mort sur le visage de quelques hommes célèbres, comme
Henri IV, Cromwell, etc. Un rapide coup d'oeil va nous
faire embrasser l'histoire de la momilication.
Les historiens et les antiquaires sont d'accord pour affir-
îner que l'art d'embaumer et de momifier a pris naissance
chez les orientaux, et que l'origine de cette pratique se perd
dans la nuit des temps ; mais il est assez curieux d'obser-
ver la variété des méthodes de conservation des corps, mise
en usage à diflcrcntes époijucs et chez différens peuples.
Los Ethiopiens , liabilans d'une contrée qui fournit une
très glande quantité de gomme, avaient imaginé de ren-
fermer les corps dans une masse fondue de cette substance
transparente , et de les conserver ainsi , ii la manière de
ces insectes enveloppés dans le succin liquide^ et qu'on
retrouve intacts et très visibles au milieu de ce bitume soli-
difié; ce qui a fait dire à quelques historiens, que les Éthio-
piens conservaient leurs cadavres dans du verre. Mais
outre que M. Paw a trouvé que le verre n'était pas assez
coiniu de ces peuples pour qu'ils en fissent un semblable
usage, comment concevrait-on que h-s corps pussent résister
à une tcmp('rature capable de fondre ou ramollir le verre?
Les anciens Perses envclojipaient les corps dans de la
cire. Les Scythes les conservaient dans des sacs de peau
tannée. Les Grec» et les Romains les embaumaient d'une
TOME m. 25' LIVRAISO!!.
manière grossière. Les Iles-Canaries, ancienne patrie des
Guaiicbes, qui paraissent avoir tant de rapport avec k»
Égyptiens, contiennent de» momie», ou corps desséché»,
qu'on nomme xaxos ; elle» sont enveloppées dan* dc« peaux
de chèvres exactement cousues. Il paraîtrait qu'après en
avoir extrait le» viscères et le cerveau, on les detséchait et
on les recouvrait de plusieurs couches d'un vernit odoraitl.
La préparation durait environ quinze jours.
Au Mexique, M. de Hiimboldt a trouve des espèce» de
momies desséchées et conservées, sur un sol privé de pluie
et dans une atmosphère brillante où les insectes mêmes ne
peuvent exister.
Les anciens Égyptiens, selon Hérodote, employaient
le procédé suivant pour embaumer leurs morts : Le cada>re,
vidé et lavé avec du vin de palmier, était farci de poudres
aromatiques, et macéré pendant soixante-dix jours dans une
solution de natron ; ensuite on le lavait, on l'enveloppait
de bandelettes de toile de lin imprégnées d'une résine dite
tummi. Une autre méthode , moins dispendieuse , consi»lait
à injecter dans le» intestins l'huile empyreumatique de cèdre
de Phénicic , qui dissolvait les intestins pendant les soixante-
dix jours de la macération du cadavre dans le uatron; l'on
retirait alors la cédria du ventre.
Parmi toutes les nations qui avaient l'habitude de con-
server les corps, aucune n'a porté plus loin que les Egyp-
tiens l'art de l'embaumement (cependant encore imparfait
entre leurs mains). Déjà immortalise par l'immensité des
monumens indestructibles qu'il a lai.ssi's sur la terre, ce
peuple semblait avoir voulu se transmettre lui- même à
la postérité la plus reculée , en conservant les corps avec
assez d'art et de soin pour les rendre inaltérables. Enfin, la
haute antiquité de cette coutume, mise en pratique dans
tontes les classes de la société eu Egypte, est prouvée par
le texte même des livres sacrés. On lit clfcclivemcnt, dans
le chapitre I" de la Genèse, le passage suivant, cite' par
Daubenton dans son Mémoire sur les momies :
« Joseph voyant sou père expiré, il commanda aux Taè~
• dccins qu'd avait à s»n service d'embaumer le corps de
• son père, et ils exécutèrent l'ordre qui Icur^ avait cte'
« donné; ce qui dura quarante jours, parce que c'était
« l'usage d'employer ce temps pour embaumer les corps. •
Il ne nous reste rien des momies préparées par les Éthiopiens,
les Scythes , les premiers Juifs , les Grecs et les Romains.
Le procédé de Louis Bils, célèbre anatomiste qui vivait en
1063, rest.! secret; nous ne pouvons donc parler que des
momies égyptiennes , admirables non sous le rapport de la
conservation des formes et des traits de la figure, mai» à
cause de l«ur haute antiquité. Si on lit avec attention les
récits transmis par Diodore de Sicile, Hérodote, sur les
procédés employés par les Egyptiens pour embaumer le»
corps , on verra que leurs moyens avaient pour principal et
unique objet de consumer les chairs, les viscères, de ma-
nière à ne laisser du corps mort que la peau cl les os : de
là s'explique le temps très long qu'ils étaient obligés d'em-
ployer; de là aussi résulte cette altération des formes et de»
traits devenus méconnaissables.
25
274
L'ARTISTE.
Diodore de Sicile avait dit que les traits du visage étaient
encore reconnaissables, et les critiques les plus judicieux
regardaient cette assertion au moius comme exage'rée.
Cependant M. Geoffroy de Saint-Hilaire a remarqué que
la figure se trouvait assez bien conservée sous les masques
de toile , mais qu'elle s'altère promplement aussitôt que les
momies sont expose'es à l'air. On peut se rendre compte de
l'assertion de Diodore, en examinant la tête d'une momie
qui est expose'c aux regards du public , dans le cabinet de
la Bibliothèque du roi. Son e'tat de conservation, quoique
très imparfait sous le rapport des formes et des traits de la
figure, ne devrait point paraître si extraordinaire aux yeux
des antiquaires, s'ils tenaient compte de la tempe'rature con-
stante de ao degre's qui existait dans les lieux où on conser-
vait les momies : les souterrains, les puits, l'eau du Nil, et
même les eaux de la mer qui baignent les rives de l'Egypte,
ont constamment cette tempe'rature, très propre à la con-
servation des corps, qui restent dans un e'tat parfait de
siccite'.
La France a aussi ses momies; mais elles sont l'ouvrage
de la nature, et nullement de l'art. Telles sont les reliques
des corps saints : on a trouvé de ces cadavres à Toulouse ,
chez les cordeliers, et dafls les catacombes de Rome. Ces
cadavres , enfouis sous terre , sans air , dans un sol crayeux
et absorbant, s'y sont desséchés en matière blanche savon-
neuse.
L'embaumement Jexécuté en ii35 à Rouen, sur le corps
de Henri III , roi d'Angleterre , prouve par les moyens em-
ployés combien cet art était encore inconnu alors. En effet,
on se contenta de faire de graudes incisions sur le cadavre,
de remplir les cavités avec une poudre dont on ne donne
pas la composition, et d'envelopper le corps ainsi préparé
dans une peau de bœuf tannée. L'histoire rapporte que
l'opérateur s'y prit si tard, ou si mal, (|ue l'odeur du ca-
davre lui fut fatale , et qu'il mourut peu d'instaus après avoir
terminé son opération.
L'art de l'embaumement en France est toujours resté
dans l'enfance jusqu'à la découverte que fit le docteur
Chaussier de 1 action du deutochlorure de mercure sur les
matières animales. Mais ce moyen , à l'aide duquel on ob-
tient des momies bien plus belles que celles préparées par les
anciens Egyptiens, ne peut être mis en pratique que dans
peu de circonstances, et exige d'ailleurs un temps très long.
Il faut en effet que le cadavre soit macéré dans une solution
de ce deutochlorure pendant deux à trois mois.
A l'exception de ce procédé , tous ceux employés jusqu'à
ce jour ne sont basés que sur une longue routine : ils consis-
tent à emplir les cavités de poudre de plantes aromatiques,
et à envelopper les cadavres de bandelettes enduites de ver-
nis , et couvertes de cette même poudre ; opération tout-à-
fait illusoire , comme on pourrait s'en convaincre, si on ve-
nait , au bout de quelque temps , à exhumer un cadavre pré-
paré par cette méthode.
En rapportant ici un plus grand nombre de citations sur
les méthodes employées par les anciens Egyptiens et les mo-
dernes, on ne ferait que déj^^ntrer l'imperfection dans la-
quelle était resté l'art de l'embaumement; mais aujourd'hui
deux chimistes viennent de le porter près de la perfection .
Après de laborieuses et constantes recherches, après un
grand nombre d'essais comparatifs , modifiant et perfection-
nant les procédés connus ; aidés d'ailleurs par les progrès
qu'a faits la chimie, ces chimistes sout parvenus à momifier les
corps par des moyens nouveaux, en leur laissant toutes les
formes à nu. D'après cette méthode, les corps ne sont pas
enveloppés de bandelettes comme chez les Egyptiens ; ce-
pendant tous les élémens de désorganisation, qui s'emparent
des corps aussitôt que la vie les a abandonnés, sont complè-
tement neutralisés.
Les procédés que ces chimistes emploient sont minu-
tieux , mais des plus admirables dans leurs résultats : non
seulement tout le corps est parfaitement conservé ainsi
que les traits de la figure , mais aussi tous les viscères , les
poumons, le cœur, le foie, les intestins, sans en excepter le
cerveau; ainsi de notre frêle dépouille tout est respecté ; ré-
sultat que l'on pourrait dire merveilleux. Aussi est-ce le fruit
de dix ans de recherches , de peines et de persévérances, que
les auteurs de cette découverte , après toutes les difficultés
qu'ils ont vaincues, après avoir surmonté la répugnance d'un
travail de cette nature, méritent des éloges que le public
s'empressera de leur accorder, aussitôt qu'ils auront réalisé
leur projet d'exposer publiquement un corps préparé par
leur procédé, et qu'on pourra voir cette momie à laquelle
on ne saurait comparer aucune de celles conservées dans les
cabinets d'antiquités.
Un des grands avantages de la méthode de MM. Capron
etBonifacc, c'est que leur travail combiné ne demande que
quelques jours. Les corps peuvent être ensuite conserves
dans une chambre , dans ces caveaux destinés aux sépultures
des familles opulentes, ou même enterrés comme d'usage ,
sans être désormais accessibles aux vers. Ils pourront même
être exposés à toutes les intempéries de l'air, soit debout ,
soit assis, dans telle attitude, en un mot, qu'on désirerait
leur donner, sans crainte qu'ils ne s'allèrent. L'art s'unissant
ainsi aux agens chimiques, parvient à préserver notre dé-
pouille mortelle de cette putréfaction qu'accompagnent des
phénomènes dont l'idée révolte l'imagination. Combien
pourrait être précieuse à l'avenir l'application d'une aussi in-
téressante découverte aux grands hommes dont la patrie de-
viendra veiive, puisque la postérité, aussi bien que leurs
contemporains, pourraient contempler leurs traits '. Qu'on
imagine ce procédé connu il y a deux cents ans, et tous les
grands hommes qui ont illustré la France depuis celte époque
seraient conservés à notre vénération. Quelle valeur cette
découverte aurait acquise à nos yeux par ce prodige de la
conservation des corps! Par là aussi les regrets que prépare
à chacun de nous la mort de ceux qui lui sont chers pour-
ront être adoucis, car il nous restera d'eux plus que des
souvenirs, et en revoyant encore leurs traits, l'éternelle sé-
paration ne semblera plus aussi complète.
L'ARTISTE.
276
L'Artiste a promis, il y a quelques semaines, de ren-
dre compte du cours de M. Fétis. Certes, s'il eût "pu
prévoir ce que devait être ce cours, jamais il n'eût
conçu la pensée d'en entretenir ses lecteurs. lien espé-
rait, disait-il, des considérations larges et neuves pùur
la critique musicale, pour cette critique devenue si
importante depuis qu'à tort ou à raison tout le monde
s'occupe de musique ; et, au lieu de ces considérations
neuves, au lieu de ce vaste coup d'oeil qui embrasse
l'art de toute une époque pour en analyser les difTérens
rapports , et en faire jaillir des vérités d'une large ap-
plication, il s'est trouvé que M. Fétis n'a traité absolu-
ment que l'origine du contre -point, et l'histoire de la
dissonance.
Voilà déjà des mots techniques pour lesquels je de-
mande grâce. Je croyais, en rendant compte d'un cours
Aq philosophie musicale, qu'il ne s'agirait que de parler
\\n langage compris de loiw. philosophe , c'est-à-dire de
quiconque observe et réfléchit. M. Fétis a pensé autre-
ment ; il s'est enfoncé dans les profondeurs du techni-
que. Force m'est, bon gré mal gré, d'y courir après
lui ; je tacherai seulement que ce soit le plus vite pos-
sible.
D'abord, y a-t-il une philosophie musicale? Je sais
des gens que ces deux mots, joints ensemble, font rire
de pitié. « Philosophie musicale ! disent-ils , voilà une
« singulière alliance! la science de Dieu, du monde et
« de l'homme considéré dans son perfectionnement
« physique, moral et intellectuel, comme on appelle
« la philosophie; et d'un autre côté la nuisiquc, le
" plus fugitif des arts ; la jouissance la plus prompte, la
« plus éthérée, la plus insaisissable... Imaginez un peu
" Uosina do l Barliere, cette petite fdle de Ilossini , si
« étourdie et si folle, vêtue d'un habit noir, et préchant
« dans la chaire de M. Cousiji !... »
Et pourtant il y a une philosophie musicale. Est-ce
à la manière de M. Azaïs qui , d'après une expérience
du rapport des deux fluides de la pile de Volta, con-
clut que la musique est la chimie des sons? ou à la
manière de M. Troupenas qui voit l'idée première de
la loi des intervalles dans cette pensée de Pythagore :
C'est dans l'harmonie des nombres quk'sb trouvent
LES RÉALITÉS DU MONDE? de M. Troupcnas, qui, parce
que les disciples du philosophe de Samosont dit que le
nombre 3 représentait l'harmonie parfaite , le nombre
5 l'emblème du mariage, et le nombre 9 la fragilité
des fortunes humaines, presque aussitôt renversées
qu'établies, pense, lui , que le nombre 3 exprime l'in-
tervalle de quinte , le nombre 5 rintervallc de tierce
majeure , qui , combiné avec 2 et 3 , forme l'accord
parfait , et le nombre 9 l'intervalle de seconde résul-
tant de la succession de deux quintes ut sol, sol ré, dis-
sonance à laquelle s'applique assez naturellement, selon
M. Troupenas, la qualification /7r«.f^u<au/W/c^ renversé^
qu'établie?
Est-ce là ce que j'appellerai de la philosophie musi-
cale? Non, car ce n'est de la philosophie d'aucune
sorte, bien qu'on y lise le nom de Pythagore. Ce n'est
pas plus de la philosophie qu'un certain chapitre du
Voyage d' Anacharsis , que j'ai eu le courage de lire
deux fois tout entier (le chapitre) , dans lequel tous
pourrez voir que le rapport de telle note à telle autre
est comme de 175 à 178.
Sans doute, il se trouve dans les élëmens de la science
musicale des proportions, des analyses arithmétiques
et géométriques , comme dans les élémens du dessin ,
de l'architecture et de tout ce qui, en fait d'art ou de
science, repose sur des bases exactes. Mais, encore une
fois , est-ce là de la philosophie , et ne trouTerons-nous
pas autre chose dans la musique?
Un homme a dit : Tout est dans tout. La proposition
est fausse. S'il eût dit : Tout tient à tout, il eût été dans
le vrai. Oui, tout tient à tout, sinon point d'homogé-
néité, et par conséquent point d'unité dans l'ordre de
l'intelligence et de la pensée non plus que dans l'ordre
physique. Tout tient à tout, et la philosophie est le lien
universel qui unit la totalité des connaissances hu-
maines. Voudrait-on isoler la musique de cette chaîne
immense, la mettre hors la loi, et lui dénier à elle seule
cette fraternité mystérieuse qui réunit les divers élé-
mens de la civilisation? Tout art, toute science, tout
ce que l'étude de l'homme peut embrasser, a son côté
philosophique comme son côté poétique. Chercher la
philosophie de cet art , c'est dévoiler les rapports se-
crets qui le rattachent à toutes les branches de la con-
nîiissance ; c'est, l'histoire à la main , apprécier haute-
ment ces influences cachées en vertu desquelles il a
reflété dans sa spécialité, une des faces du progrès
Céral de l'époque. Pour faire la philosophie de la
ique, il fallait donc la prendre dès son origine, ou
au moins du point où ses notions se détachent claire-
ment ; puis de là, examinant d'un vaste coup d'oeil sa
position en rapport avec la religion , les mœurs , la
politique , les arts , les sciences et toutes les sources de
la civilisation , la suivre pas à pas et la conduire jus-
qu'à nos jours, en signalant dans sa marche l'influence
276
L'ARTISTE.
réciproque qu'elle a dû tour à tour subir de leur con-
tact et exercer sur leur développement.
Voilà comment je conçois la philosophie musicale.
Voyons comment M. Fétis l'a envisagée.
Sa première leçon m'avait fait espérer qu'il entre-
rait dans cette route. M. Fétis y examine les échelles
musicales des différons peuples, pour découvrir si la
classification des sons tire son principe de la nature
considérée dans un sens absolu, ou si les rapports de
ces sons, après avoir été déterminés par des circons-
tances quelconques , ne prennent pas leur caractère
de nécessité des habitudes et de l'éducation. La ques-
tion était large , et M. Fétis l'a traitée avec habileté.
Mais bientôt sont arrivés les rapports géométriques,
puis les quatre tons autlientiques et les quatre tons pla-
gaux du chant grégorien ; puis encore les muances et
la solmisalion par l'hexacorde dur , mol et naturel ;
toutes choses qu'un enfant de chœur sait sur le bout
du doigt après deux ans de maîtrise.
Je connais un professeur de quatrième qui , dans la
préface d'une prosodie latine , s'écriait avec enthou-
siasme :
a J'aborde enfin la fameuse question de l'O final. »
Non moins grande est la joie de M. Fétis en abor-
dant la septième de la dominante, découverte en 1590
par Monteverdc, qui constitua ainsila tonalitémoderne.
Que de beautés dans cette dissonance naturelle de la
septième! O l'homme heureux ! qui sent si vivement
les rapports mystérieux de la quinte mineure et du
triton !
Puis M. Fétis a parlé du rhythme binaire et ternaire,
et encore du rhythme poétique et musical ; et à ce
propos il est tombé dans une erreur des plus singu-
lières. Veuillez me prêter attention.
Il s'agit d'un vers de Virgile scandé par le professeur
(passez-moi, je vous prie, le vers latin, d'autant que
je vous fais grâce des vers grecs cités aussi par M. Fé-
tis ); le vers était scandé dans le rhythme qui lui con-
vient musicalement , c'est-à-dire le rhythme binaire :
malheureusement il y avait une élision.
Septcm illum lotos perhibent ex ordine menses.
11 fallait donc faire bravement l'élision , et scander de
cette manière : g^
I Sept ' il I liim to [ tos pcrhi ] bent ex ) ordine i menses 1
r M r r I f rr I r i" 1 rrr i rr I
Eh bien! pas du tout, voilà comment M. Fétis l'a
scandé :
1 Septem I illum I totos I perhibent {
I f f Irr I rr i fTP 1
p r
dine men
rr r
p
11 suit de là que les dactyles deviennent des ana-
pestes^ et qu'après les six pieds il reste une césure dont
nous ne savons que faire. Comme la syllabe qu'on doit
élider se trouve ici de même quantité que la syllabe
qui la suit, le rhythme binaire n'est pas absolument
dérangé; mais que deviendrait-il, où serait la régula-
rité de l'hexamètre lorsqu'une brève s'élide sur une
longue , comme dans le vers suivant :
, Conticuère omneg intentitjue ora teneb«nt
prrpr n ppp r rr rpp
Le respect pour l'élision s' est si bien conservé, que le
chantre de paroisse qui négligerait de la faire dans les
hymnes d'église imitées des odes d'Horace , serait con-
sidéré comme un ignorant par ses confrères du lutrin.
Du reste, M. Fétis pourra vous montrer de quelle
manière défectueuse Rameau expliquait l'accord de
quarte et quinte ; puis comment Kirnbcrg et Catel
avaient échoué dans l'explication de l'accord de sep-
tième mineure et quinte sur le second degré de la
gamme ; comment ils ignoraient les combinaisons des
accords primitifs, et n'avaient pas vu que cette harmo-
nie n'était que le produit de la substitution du sixième
degré à la dominante, avec la prolongation; lorsque
lui , M. Fétis , découvrit les lois de ces combinaisons ,
et démontra leur origine et leur réalité par l'analogie
d'emploi et de résolution des accords primitifs et des
accords modifiés.
De toutes ces belles choses vous remporterez peut-
être quelques notions d'harmonie ; mais point d'idées
philosophiques , point de vues un peu grandes sur
l'histoire de l'art; eussiez-vous le coup d'œil le plus
prompt à généraliser, en même temps que les facultés
analytiques les plus précises, vous n'apprendrez rien :
je dis plus, vous ne comprendrez rien, mais rien du
tout, si vous êtes venu au cours de M. Fétis sans con-
naître au préalable la quinte mineure et le triton.
Une seule chose m'a fait grand plaisir dans ce cours :
c'est une mercuriale adressée par le professeur aux fai-
seurs de librelto. J'aurais bien voulu que 3L Jouy assis-
tât à cette leçon et pût y apprendre à faire des vers
autres que ceux-ci de Guillaume Tell :
Ma hache sur son front ne s'est point fait attendre,
Et ce sang, c'est le sien.
... il
Dans sa dernière leçon, M. Fetis a fait entrevoS^
des considérations assez fécondes : elles ne sont pour-
tant pas aussi neuves qu'il paraît l'imaginer. Ce qu'il
appelle l'ordre cmnilonique , dans lequel il cherche à
résoudre le problème suivant : Une note étant donnée,
trouver des successions harmoniques qui la conduisent
¥
L'ARTISTE.
277
dans tous les tons possibles , a été aperçu par un aulcur
nllrmaiicl, Jhring, cli-ve tic Ileichardt maître tic cha-
pelle du roi de Prusse, qui a comiiosé et tiédie au
Conservatoire de musique , un ouvrage ayant pour
titre : V Art de moduler ou de conduire l'harmonie dans
tous les Ions majeurs et. mineurs, etc., etc.
En résumé , M . Fétis n'a pas compris la portée des
mois philosophie musicale. S'il eût intitulé son cours :
Hisloire des IransJ ortnalions successives du système mu-
sical, il n'eût pas intéressé, sans doute, les gens qui
aiment à généraliser leurs vu€s et à étudier l'enscinhle
des rapports pliilosophitjues ; mais il eftt rallié à lui
tous les musiciens qui aiment l'art en lui-même, et Je
n'aurais pas à lui reprocher lie n'avoir (ait fjuc de l'his-
toire, de l'histoire chétive et étroite. Du reste, on a
remarqué en lui ce que tout le monde lui reconnaît
depuis "long-temiis ; une granile clarté tians les iilées
et beaucoup d'érudition , qu'il dépense tjuelquefois mal
à propos. Jl devrait aussi soigner davantage son élocu-
tion. (^est (]uelt]ue chose de si puissant tjue lestvlc!
N'avons-nous pas vu ces jours tlerniers le plus spiri-
tuel de nos critiques, mais aussi le plus incompétent
en matière musicale, faire passer, à l'orce de style, les
idées les plus incohérentes et les opinions les plus
erronées?... Victor Fi.f.ury.
L'ERMITB DIT TilSUTS.
Je me trouvais à Naples lors d'une éruption du Vé-
suve. Cet événement attira l'attention tics étrangers.
La montagne ressemblait à im pèlerinage lors de la l'ète
tlu saint ; à chaque pas tles troupes tle curieux se ren-
contraient en sens inverses. J'y allai, comme tant d'au-
tres, avec tjuelfjucs amis; des dames avaient voulu nous
acconjpagner. Après avoir bravé les fatigues du voyage
et les dangers de l'éruption, nous revînmes à l'ermi-
tage , lieu tlu reptis, comme on sait , dont quelques cé-
nobites exploitent la belle situation par l'établissement
d'une auberge fort utile aux affamés. Ces bons pères
nous servaient, avec tout le soin, toute l'attention, tout
le zèle imaginables, des viandes salées, des fruits et tlu
détestable lacryma-christi. Un seul d'entre eux , assis
ilans un coin , semblait étranger à ce qui se passait au-
tour de lui; le bruit, le mouvement d'une société
nombreuse ne pouvaient le distraire; les yeux fixés
sur une de nos dames, il paraissait livré à une sorte
tl'elïroi. Tout à coup il se leva, courut s'agenouiller
flevant un crucifix d'ivoire, se frappa la poitrine, et
s'écria d'une voix déchirante : « Seigneur, que mon
« repentir vous touche : il est sincère ; envoyez-moi ,
a tlans ce monde et dans l'autre , tous les châtimens
« tju'ont mérités mes crimes; mais recevez-moi un jour
a au nombre des bienheureux! »
Surpris tl'un mouvement si spontané de dévotion ,
nous le priàm«;s de nous en cxplit|uer la cause : • Oui,
« répontlit-il , je le veux. Ce récit de mes forfaiu sera
« pour moi un acte de contrition méritoire ; j'ai la
« honte sur le front, et le remortls dans le cœur. Écou-
<■ tez, chrétiens, et que mon funeste exemple vous
« apprenne à vaincre vos passions. »
Nous le suivîmes sur la belle pelouse qui s'étend de-
vant l'ermitage ; de grands arbres nons>garanlii>saient
des rayons tlu soleil ; à nf)s pieds se ticroulaient les
champs l'hlégréens , si heureusement terminés par
Naples et sa couronne de montagnes. A notre gauche,
une mer bleue et transparente tiéconpait les gracieux
contours tlu golfe d'où s'élancent, comme pour le fer-
mer, les monticules d'Ischia et les falaises de Capri.
C'était une pt)sition délicieuse. Nous avions formé un
cercle autour du moine, dont nous attentlions impa-
tiemment l'histoire. Il avait repris un maintien calme ;
ses cheveux blancs et rares , sa figure sévère , jeune
encore, ses yeux tlou.\ et brillans, lui tlonnaient un
air d'inspiré. Sa taille était élevée ; des mouvemens
pleins de noblesse agitaient l'étoile grossière de son
large vêtement. Il promena sur nous un regartl triste
et recueilli , et s'exprima en ces termes :
« Les traits tle cette jeune ilame m'ont rappelé ceux
qui furent la source de toutes mes souffrances ; ils ont
rouvert en moi tles blessures dont le repentir était
depuis long-temps le seul baume. La nature, qui perd
rarement tout son emp.ire , nj'a , pendant quelques
instans, fait payer bien cher vingt ans de pénitence
et de contrition. Dieu a voulu m'envover aujourd'hui
cette violente .secousse ! que son nom soit béni !
o Mon père était un riche bijoutier de la rue de
Tolède; fils tle marchantl lui-même, son activité et son
industrie avaient considérablement augmenté sa modi-
tjue fortune ]iatrinioniale. N'ayant d'autre enfant que
moi , il ne négligea rien pour mon éducation ; il avait
éprouvé trop ile revers tlans' le commerce pour me
tlcstiner à lui succéder, et chercha, au contraire, à di-
riger mes goûts et mes études vers le Itarreau. J'aimais
mon père, et son tiésir fut pour moi une décision. Je
me jetai avec ardeur dans le gouffre inextricable de ntjs
lois d'alors. Mon caractère ardent et peu flexible me fit
trouver îles chiirines tlans tles travaux hérissés de diffi-
cultés et de contradictions. Je me roidissais contre les
obstacles à chatjue instant renaissans, et il était rare
qu'ils résistassent à ma ténacité. Toute mon imagùli»
278
L'AUTISTE.
tion , tout le feu de mon ame se concentraient sur un
seul objet : l'amour du bien, l'horreur du vice, un be-
soin d'équité. Je ne vivais que d'étude; j'ignorais qu'il
existât d'autres passions. En peu d'années de brillans
succès couronnèrent mes efforts ; je devins un avocat
distingué ; de toutes parts les causes abondaient. J'étais
recherché dans la bourgeoisie ; j'occupais toujours le '
premier rang dans quelque lieu que je me trouvasse, et
mon naturel, simple et doux en apparence, me faisait
pardonner ces triomphes dont ma vanité ne tirait
aucun avantage. Mon père était ivre de bonheur. Nous
vivions ensemble dans l'intimité la plus parfaite, jouis-
sant d'un calme que rien ne semblait devoir troubler.
Hélas ! le moment approchait où l'édifice de notre
bonheur allait s'écrouler de fond en comble : nos ca-
tastrophes étaient là.
« En face de nous demeurait un autre marchand
dont la fille touchait à sa seizième année. Jamais je ne
vis de créature si belle. Ses yeux et ses cheveux noirs,
son teint animé , ses formes prononcées et gracieuses
avaient je ne sais quoi de mâle et de sublime, qui com-
muniquait l'amour dont elle-même semblait tirer son
être. Je l'avais connue dans mon enfance ; mais l'étude
des collèges et les travaux de mon état m'avaient telle-
ment occupé jusqu'alors, que j'en avais presque perdu
la mémoire.
« De la fenêtre de mon cabinet, je plongeais dans
la boutique du père de Fioretta.
« Enfoncé dans de profondes réflexions, que me sug-
gérait une cause épineuse et délicate , mes yeux s'y
portèrent un jour machinalement; ils rencontrèrent
tout à coup deux éclairs de feu. Livré à l'étude et à
mes pensées de barreau , je fis d'abord peu d'atten-
tion à cet objet ; mais chaque fois que je retour-
nais à ma fenêtre , je relrouvrais les mêmes yeux qui
cherchaient et rencontraient les miens. Mes idées
changèrent de direction; elles s'écartèrent peu à peu
de ral)straction d'un procès pour s'attacher au positif
de la beauté. J'examinai et admirai bientôt cette jeune
vierge , dont les attraits venaient de faire éclore en
moi un sentiment inconnu. Dès ce moment , les livres
ne me parurent plus suffire au bonheur de l'homme ;
je sentis que la vie me deviendrait insupportable si je
ne la partageais pas avec Fioretta. Je passais mes jour-
nées à ma fenêtre, dévorant de mes regards la jeune
fille qui, de son côté, m'accordait toute l'attention
qu'elle pouvait dérober aux soins du commerce. Enfin
je résolus de lui faire connaître mon amour : il ne fal-
lait qu'entrer chez son père , et les prétextes ne me
manquèrent pas. Au bout de quelque temps , nous
fumes complètement d'accord. Consumée d'exaltation,
Fioretta n'avait pu rester insensible it la gloire que je
m'étais acquise, et j'avais, à mon insu, trouvé dans le
chaos des lois le chemin d'un cœur tendre et pas-
sionné. Certain d'un délicieux retour, je priai mon
père de demander pour moi Fioretta en mariage. Il
fut surpris d'abord ; mais disposé à me complaire en
tout, il se rendit le soir même chez son voisin. Ce
jour-là, Fioretta était mieux encore que de coutume :
elle était avertie. Sa toilette, toujours soignée, avait
un degré de plus de coquetterie. Ses cheveux, divisés
en un double et lisse bariSeau de jais , allaient derrière
sa tête se réunir dans un élégant réseau de soie rouge
semé de nœuds dorés, et laissaient à découvert un
front angélique, où se retraçait sans art tonte l'ingé-
nuité d'une belle ame. Sa taille , fine et si bien prise ,
faisait bondir un corset rouge couronné d'une gaze
légère, à travers laquelle on apercevait tout ce que
l'amour chaste réservait de plus précieux. Un jupon
de la même couleur laissait échapper, couverte d'un
bas bleu orné de larges coins d'or, une jambe fine et
déliée, moclleusemcnt attachée à un pied délicat, qui
en faisait, pour ainsi dire, l'encadrement. Ses bras
nus, blancs comme ceux des femmes du Nord , et ses
mains potelées éblouissaient d'une gracieuse mobilité.
Que vous dirai-je enfin? Mon père, étonné, charmé ,
balbutia quelques paroles inintelligibles; au lieu de
remplir sa mission, il parla pour lui-même. Sa fortune
était trop bien établie , son nom était devenu trop
honoré, pour qu'il pût essuyer un refus.
« Je n'entreprendrai pas de vous peindre ma douleur
lorsque j'appris la trahison de mon père. Je volai
chez le père de Fioretta ; il m'arrêta au seuil de sa
porte. « Jeune homme, > me dit-il, « ne profane pas
la demeure d'une fiancée , de la femme de ton père.
Dans quelques jours , une étroite alliance unira nos
familles; alors, à ton aise, tu verras Fioretta. — Qui''
Fioretta ! l'épouse de mon père ! Il est donc vrai ! je
l'ai donc bien compris ! et vous y consentiriez ! vous
rompriez le lien qui , tous deux, nous attache à la vie!
Regardez-la, elle pleure! votre cœur ne reçoit-il pas
■ ces larmes précieuses qui sillonnent des joues aujour-
d'hui fraîches encore , et demain , peut-être , flétries à
jamais':' Elle m'aime; elle me l'a dit: son ame m'ap-
partient ; elle est unie à la mienne ! Oh ! par pitié , ne
nous tuez pas tous deux ! — Écoule, me répondit cet
homme froidement barbare, ton père est venu hier la
demander en mariage; il est riche, ton père, et l'ar-
gent fait le bonheur du monde. Tu es jeune, tu as du
talent , tu acquerreras aussi de la fortune ; alors tu
pourras aussi te choisir une compagne ; alors tu
pourras aussi te voir préféré. Quant à moi, j'ai donne
L'ARTISTE.
279
#■
ma parole, Fioretta l'acquittera; c'est un point résolu.
Maintenant va , retourne chez toi ; l'étude te distraira,
et la raison , à sa suite , t'éclairera hientàt. n
«J'eus beau le supplier encore; Fioretta elle-niéme,
pressant ses genoux, s'écriait douloureusement : « Mon
père, prenez pitié de Uioi ! Si je ne puis épouser celui
que j'aime, je renonce au mariage, j'abjure à jamais
les douces jouissances de mère et d'épouse ; je resterai
près de vous ; je soignerai votre vieillesse , (Umt je
chercherai à adoucir l'amertume. Aucune soufl'rance
de corps ne me sera pénible ; mais laissez mon cœur
libre, et ne l'oppressez pas de chaînes odieuses. » Fio-
retta sanglottait ; ses vétemens étaient en désoi-dre;
ses yeux à demi fermés et ruisselans ; ses lèvres , natu-
rellement venncilles , étaient pâles et tremblantes ,
mais au milieu de cette douleur c'était toujours Fio-
retta, et Fioretta toujours belle! Beauté vaine! soins
perdus! prières inutiles! Noms parlions a un de ces
êtres dépravés , démoralisés par des opérations par-
tielles d'arithmétique , dont le total avait seul , au bout
de chaque mois, selon le résultat de la balance, le don
de remuer dans son cœur les sensations de la peine ou
(lu plaisir.
« Furieux, j'allai retrouver mon père, et lui deman-
dai hautement compte de sa conduite. Il sentait bien
ses torts envers moi , et se trouva embarrassé en me
voyant entrer. Mes paroles et mon air arrogant le
sauvèrent d'une explication pénible. Usant de sa qua-
lité de père, il m'imposa silence et m'ordonna de le
laisser seul. Hors de moi, j'osai le menacer, et le quittai,
vociférant contre lui d'horribles imprécations. Une
plus longue cohabitation était impossible entre nous.
Je quittai sa maison , et allai m'établir dans un réduit
obscur et ignoré du vieux Naples. Cet endroit conve-
nait à la situation de mon esprit. J'étais à chacpie ins-
tant témoin de scènes grossières , si communes chez
ce peuple incivilisé. J'abhorrais le genre humain , et
mon ame embrasée ne rêvait plus que scènes de
cruautés. Les querelles , les combats, les blessures la
dilataient , et si (juelque catastrophe avait lieu à ma
vue, je m'agitais gaiement, comme l'oiseau qui bat
des ailes à l'aspect d'un beau jour. Un désir inquiet,
indéfinissable, m'assiégeait sans relâche ; l'horrible me
plaisait. Sans le savoir , je cherchais la vengeance.
« Néanmoins l'amour n'avait pas sur moi perdu son
empire ; il me dominait même plus que jamais. Ce n'é-
tait plus ce sentiment qui , pendant tle courts instans,
avait éveillé dans mon cœur tontes les vertus douces ,
tout l'espoir d'une vie bienheureuse an milieu des mor-
tels; c'était une fièvre brûlante , dont les élans soule-
vaient de fureur toutes les puissances de mon ame ;
c'était une frénésie que la posAcmion de l'objet désiré
pouvait seule assouvir. A tout prix je voulus réussir.
« Mon père, sachant que Fioretta ovait eu du goût
pour moi, avait, dans le principe, veillé sur sa con-
duite; mais bientc^t, se fiant sur mon éloignement,
forcé de vaquer à ses atTaires, il laissait souvent u
femme seule au logis. J'é|)iai ses habitudes , et loraqiM
je fus assuré de n'être pas surpris, je m'introduisis sous
un travestissement auprès de Fioretta. La malheureuse!
combien elle était changée! Ce n'étaitqu'à la déférence
filiale qu'elle avait sacrifié son amour. Vierge soumise,
elle avait obéi quand son père lui avait dit : Signe toi-
même ton malheur et ta condamnation. Hélas! je n'eus
pas de peine à démêler ses sentimens , qu'elle voulut
d'abord me cacher; en vain elle chercha à me repous-
ser; en vain elle me parla de ses devoirs : sa voix était
faible et tremblante. La passion l'emporta.
«Un Français aurait peut-être été satisfait ; n»ais j'a-
vais trop souffert pour me contenter de si peu. Dans
nos climats, rien dé ce qui touche à l'amc n'est médio-
cre. 1/6 «léshonneur de mon père ne me paraissait
qu'incomplet s'il l'eût ignoré : il me surprit un soir
avec Fioretta. Il se précipita sur elle, la perça de son
poignard, et s'apprêtait à m'en frapper aussi; mais une
épéequeje portais cachée le tint en respect; je gagnai
malgré lui la porte de la rue, et m'évadai triomphant.
Il m'avait trahi : j'avais commencé à punir sa perfidie,
j'avais détruit son bonheur; je l'avais vu furieux , déses-
péré; j'en avais fait un assassin. Je respirai plus à l'aise.
o Cependant les guerres avaient fait déborder en Ita-
lie les armées étrangères. Championnet s'avançait vers
Naples à la tête d'une armée victorieuse. Le roi était
])arti pour Païenne , emportant avec lui les joyaux de
lu couronne et les richesses de Saint-Janvier.
• Ce déprt souleva le peuple. I^s lazzaroni couru-
rent aux armes.
« Ces événemens détcrniiiicreni Championnet à se
porter rapidemcnl vers la ville, et à n'entrer en com-
|K>sition pour sa conservation qu'après le désarme*
ment de tout ce qui n'était jias soldat. Cette propo-
sition faillit coûter la vie au sieur de Molitemi, que
le peuple s'était donné pour chef; il fut assez heureux
pour s'échapper, et se retirer au château de l'OF.uf; mais
la plupart de ses officiers furent massacrés. Mon père,
l'un des principaux , fut saisi par la populace, et des-
tiné à une longue agonie. Pendant les appréL>i
supplice, j'étais là, caché dans la foule, et ni.i ;,„..
avait de quoi s'ébattre. Je contemplais avec délires s.i
figure pâle, son corps et ses membres qui bientôt s*liAi>J
laient être torturés. L'influence que j'avais acquise sur
nos lazzaroni pouvait le soustraire à la mort : un mot
280
L'ARTISTE.
de moi , et sa vie était sauve ; mais il m'avait trahi , et
signé lui-même sa destinée : je la laissai s'accomplir.
« Tant que durèrent nos troubles politiques, l'esprit
de parti me soutint dans ma haine criminelle ; mais
lorsque Championnet se fut emparé de Naples, qu'il
eut rétabli la tranquillité, rassuré les esprits ; lorsque
le retour quotidien d'un calme monotone eut permis
à mes esprits de reprendre leur équilibre, mon délire
cessa, et je pus juger sainement mes actions. Le souve-
nir de mes atrocités ne me quitta plus. Partout , à la
ville, au barreau, sur terre, sur mer, le jour, la nuit,
le remords m'accompagnait. Glissé sous mes vètemens,
armé de pointes de fer, il s'étendait sur mon être , et
m'accablait de ses étreintes. En vain je cherchais à l'é-
loigner; plus puissant que moi, il résistait à mes efforts.
Je ne pouvais lui échapper, même pendant mon som-
meil : les rêves les plus affreux venaient m'assaillir.
Tantôt je voyais dans mon lil des traces de sang; tan-
tôt une tête séparée d'un tronc mutilé venait se poser
sur ma poitrine, et l'oppressait du poids égal à celui
d'une montagne; tantôt enfin je voyais mon malheu-
reux père attaché en croix contre un mur, et expi-
rant sous le fer assassin. .le revenais à moi, couvert
d'une sueur froide, n'osant appeler de secours, ni res-
ter seul au milieu des fantômes vengeurs de ma vic-
time. Une fois, entre autres, à la suite tl'un jour d'été,
où le scirocco nous avait apporté l'air brûlant d'Afrique,
chargé des miasmes humides de la mer, la tête et le
corps afl'aissés par la température , je m'étais endormi
d'un sommeil inquiet et laborieux. Une illusion trom-
peuse me reporta vers mes jours heureux de travaux
légistiques , et de l'amour de Fioretta. .le me vis avec
elle sous la basilique de notre illustre cathédrale. Age-
nouillés tous deux au pied de l'autel, nous recevions la
bénédiction d'un prêtre. Je venais de lui jurer à jamais
appui et protection; j'allais passer à son doigt l'anneau
nuptial, lorsque je saisis une main sanglante, et mes
yeux, se portant sur cette figure adorée, rencontrèrent
les traits décolorés de mon père. Je jetai un cri effroya-
ble, et me réveillant en sursaut, pénétré d'horreur
pour mes crimes et pour moi-même, je m'enfuis à la
Chartreuse, où je demandai d'être admis. On m'ac-
corda cette faveur, et, depuis ce moment, trop cou-
pable pour entrer dans les ordres, je tâche, par une
vie réglée et repentante, de racheter les crimes de
ma jeunesse, crimes excusables peut-être aux yeux du
monde, si l'on ne veut considérer que la faiblesse
humaine, mais dont mon ame résignée ne place le
pardon que dans l'infinie miséricorde de Dieu. »
Ajjisi parla l'ermite d'une voix aussi calme que s'il
avait lu un bréviaire. Pour lui, les choses passées et
présentes semblaient l'absorber dans l'avenir. Le re-
pentir paraissait placé dans son cœur à côté de l'espoir
de la rémission; c'était assez pour sa tranquillité sur la
terre ; il attendait avec une atonie parfaite le jugement
terrible et sans appel de l'éternité. De tous les hommes
que j'ai vus, c'est celui dont le froid aspect démentait
le plus la vie agitée. A. De Vaubicourt.
ISTTR31T,
Fulmcn detulil in terras morlalibus igncm
Primitùs; indc otnnU flammarum derlitus aidoi'.
LucRETius. De naturâ rerum .
'\
C'était dans ces âges antiques qui suivirent la retraite
des eaux du déluge : le vieil Océan , en rentrant dans
le vaste lit d'où il s'était élancé plus d'une l'ois à la
conquête du reste du monde, avait laissé après lui, sur
la surface détrempée des continens , de larges couches
d'alluvions limoneuses, où fermentaient les germes
d'une vie puissante et désordonnée, et bientôt la su-
perficie du globe avait disparu presque entière sous la
rapide éruption d'une végétation prodigieuse. La terre
n'était plus qu'une forêt sans limites, impénétrable au
jour, où les hommes apparaissaient de loin en loin, er-
rans comme des proscrits sur ce sol nouveau qui recou-
vrait les empires et les cités de leurs pères.
Les générations anté-diluviennes avaient emporté
les sciences et les arts du monde qui n'était plus : le
pâle reflet des traditions s'était effacé par degrés, puis
éteint dans une nuit profonde ; les liens de la société
étaient oubliés, ceux mêmes de la famille dissous, et
les infortunés rejetons de la race humaine erraient fai-
llies, rares, nus, isolés, ignorant le soleil et Dieu. Ils
allaient , se glissant au travers des taillis comme les
bêtes fauves , sous ces noirs ombrages qui répandaient
sur eux un crépuscule éternel , ou rampant à travers
les maquis et les jongles, comme les reptiles immondes
sortis des fanges du déluge; tour à tour dévorant,
quand les glands et les baies leur manquaient, les chairs
saignantes des animaux plus faibles qu'eux (l'usage du
feu leur était inconnu ) , ou dévorés par les plus forts ;
car ils ignoraient ces inventions glorieuses qui don-
nent à l'homme pour défenseurs les durs métaux et les
forces aveugles de la nature.
Les rayons du soleil couchant , brisés sur les cimes
des bois gigantesques dont se voilaient d'immenses
montagnes, alors sans nom parmi les hommes, faisaient
L'ARTISTE.
281
percer, entre les branchages et les lianes entrelacées,
un terne clair-obscur qui arrivait à peine jusqu'au sol
hérissé tlo plantes rudes et vivaces.
Des bruits étranges s elevaiei#, tombaient , se pro-
longeaient sur les pentes profondes des hautes terres :
de merveilleux spectacles se succédaient dans leurs abî-
mes de verdure; l'harmonieux coïl (t) chantait entre
les rameaux du manguier; les grands IjoeuCs blancs aux
cornes superbes , les bisons noirs et hideux, les fou-
gueuses licornes passaient, beuglant et hennissant, à
travers les tamarins, les cocotiers et les alleïmarams ;
les beaux cignes s'élançaient , comme de blanches
nuées, du milieu des lotos roses, au fracas des l)am-
bous voisins, écrasés sous les pas lourds des éléphans
qui s'en venaient boire aux sources de la montagne.
Deux créatures humaines, de sexes dillercns, étaient
étendues dans les hautes herbes, sous les portiques na-
turels d'un alleïiiiarani (2), dont les rameaux féconds
couvraient tout un vaste plateau. Jeunes et belles
toutes deux dans leur nudité sauvage, ce sage instinct, ,
qui jamais ne se jette dans les aberrations monstrueuses
des convenances sociales, avait bien assorti leurs pre-
mières amours. Sous les cheveux noirs et toulfus, dont
les mèches en désordre cachaient le front du jeune
homme , étincelaient deux yeux ardens et fiers ; ses
regards n'avaient point l'étonnement hagard de ceux
de l'animal ; l'incpiiétude vague qu'ils exprimaient de-
vait prendre sa source dans des profondeurs intellec-
tuelles inconnues à l'ame qui les recelait. Etait-ce le
ressouvenir presque effacé d'un passé lointain , ou le
pressentiment d'une autre existence , ou tous deux
peut-être ? On eût dit que sa forte poitrine respirait
mal sous ces voûtes épaisses, que le rayon de ses yeuxse
brisait avec indignation contre cet horizon de vingt pas.
Mais en ce n'ioment les transports du plaisir et de la
tendresse avaient remplacé cette expression habituelle:
des uuirmures presque inarticulfs, des inflexions cares-
santes sortaient incessamment de sa bouche, (jui avait
à peine retenu quelques mots rares et simples de la
langue primitive perdue aux détours de IJabel. Ces
deux êtres infortunés retrouvaient un instant liden au
fond de leurs tristes solitudes.
I.a tyrannie des besoins ne tarda pas à les ra|)pelcr à
leur précaire et pénible existence. La jeune lemme
souleva sa tète appuyée sur le sein de son compagnon,
(1) Le coucou noir ilcs Indes.
(2) L'alleïmarani, ou arino <lcs banians, jette nu loin de fortes
brandies parallt'lcs au sol , à ri'xliéniilt; de cbarune df»i|Uolle»
se forme un bmi'i'.iel de lilaïucns <|iii se dirigcnl ensiiilc perpen-
diculaircnicnl vers la lerro, y prennent racine, et donnent nais-
sauce à de nouveaux arbres toujours attaches au premier.
et lui adressa quelques plaintes accompagnée» d'im
regard suppliant.
Absorbé dans sa paisible félicité, il ne sembla pas
d'abord ht comprendre; mais le nioty<u«if balbutié
avec instance, arriva enfin à son intelligence. Il leva
les yeux, et ne vit aucun fruit pendre ati,\ branches in-
clinées sur leur couche, aucune cucurbitacée ramper à
leurs pieds entre les fougères.
Il étreignit doucement la compagne, puis il se re-
dressa d'un bond, cherchant à percer du regard les
ritleauxde feuillage qui l'environnaient de toutes parts.
11 ).répigna d'impatience, puis un souvenir parut
éclaircir les nuages de son front, et il partit comme un
étalon sauvage, brisant devant Itii les jeunes cannelien,
arrachant les tiges serpentantes des poivriers enlacés
aux mille colonnes de l'allelinaram.
11 se dirigea vers un fond où le fourré, un peu
éclairci , avait permis à quelques bananiers de dé-
ployer en liberté letirs couronnes de feuilles géantes.
Un cri de plaisir lui échappa en retrouvant ces pré-
cieux arbrisseaux à peu près respectés des oiseaux et
des singes : il s'empara en toute hâte d'une pesante
grappe de bananes (1), et reprit sa course du côté où
il avait laissé sa compagne.
Tout à coup, à peu de distance, s'entendit un cri
rauque, une sorte de grondement sourd, suivi d'un
affreux miaidement.
Se» cheveux se hérissèrent, ses prunelles se dilatè-
rent d'effroi, et il prit son élan pour fuir —
. 11 l'acheva pour se darder conmne une couleuTre
dans SI direction première.
La nuit était venue, aussi noire que le chaos; mais il
ne s'égara pas.
Voici qti'un froissement prolongé courut à travers
les hailiei's, et que quelque chose, une forme oblon-
gue et bondissante, passa comme l'éclair près du jeime
homme.
H crut entrevoir un grand animal em{)ortant sur son
échine un objet indistinct.
Il resta immobile, la langue glact-e , lotis les mem-
bres dégouttant d'tine suetir froide; puis, jetant un cri
plus terrible que celui de la béte féroce , il voulut s'é-
lancer à sa pourstiite ; mais tout s'était évanoui , le
bruit et la course, et rien ne lui rt-pondait que le vent
dans les dômes mobiles de la forêt.
I.c malheureux se roula sur la terre en poussant des
(1) Les (grappes Je bananes ont reçu des Europécos le Bom
de rfgimrs (régiroens) , à rausc de la régulante militaire Kec
lai|ucilr elles sont alignées sur plusieurs ran^ au nombre d«
trente ou quarante.
282
L'ARTISTE.
gémissemens aussi lugubres que ceux de l'ourse dont
un tigre affamé vient de dévorer les nourrissons.
Soudain, durant un intervalle que l'épuisement de
ses forces imposait à ses plaintes, il lui sembla qu'une
voix faible et douloureuse s'élevait proche de lui , pour
ainsi dire comme l'écho de la sienne.
11 se souleva sur ses deux mains , le cou tendu ,
l'oreille au vent , et bondit presque aussitôt vers cet
accent bien connu.
La voix allait s'affaiblissant, et s'éteignit au fond d'une
source à demi cachée sous les lotos et les roseaux,
comme il en atteignait le bord.
La forêt retentit au même instant d'une sourde
chute, suivie du frémissement de l'eau qui jaillissait
au loin ; puis ce fut le bruit d'un être vivant qui se dé-
battait dans l'onde tournoyante.
Le jeune homme reparut bientôt sur l'eau, s'accro-
chant d'une main aux tiges coriaces des plantes fluvia-
les, de l'autre attirant après lui un corps humain qui
semblait inanimé.
C'était celui de sa compagne.
11 la déposa sur l'herbe , ruisselante et glacée. Ses
caresses la rappelèrent non sans peine à la vie, et il
comprit à ses paroles, entrecoupées de gestes d'effroi,
que, saisie de terreur aux hui'lemens et à l'approche de
la bête , sa fuite précipitée l'avait fait tomber dans un
autre danger auquel les herbes dures et fortes qui
garnissaient la source, et le secours de son amant, l'a-
vaient seuls arrachée.
Hélas ! si elle avait échappé à ce péril lui-même, elle
ne devait pas en éviter les suites funestes. Le brus-
que passage d'une violente émotion d'épouvante au
froid saisissant de la source avait bouleversé tout son
être : un frisson de glace parcourut ses veines , et ses
sens l'abandonnèrent de nouveau dans les bras de
son époux.
Le malheureux la crut morte : il appliqua sa bouche
sur le cœur de sa compagne, et ne le sentit plus battre
sous ses lèvres.
Son courage et ses forces étaient épuisés : il se cou-
cha près d'elle pour mourir aussi.
Il lui sembla qu'il aurait peu de temps à attendre,
car il sentait l'air manquer à ses poumons, et sa respi-
ration lutter péniblement contre une oppression qu'il
prenait pour celle de la mort. L'atmosphère était
lourde et sulfureuse , et de longs murmures rasaient
les herbes frémissantes et les rameaux inférieurs des
arbres dont les cimes s'affaissaient en silence.
Tout à coup une rafale immense s'élança en sifflant
du sommet des montagnes, et fit ployer comme une
seule tige le peuple innombrable de végétaux qui en
couronnait toutes les pentes. Une lueur éblouissante
éclaira les plus secrètes ténèbres des bois : une détonna-
tion roulante, prodigieuse, infinie, fit trembler jusque
dans ses roches les pluStmpénétrables l'écorce terrestre
qui les portait.
Le jeune homme crut que le monde allait finir avec
lui et sa bien-aimée. Il releva la tête : l'air moins pesant
ne refoulait plus sa respiration dans sa gorge haletante;
les ombres avaient repris possession de l'horizon pres-
que entier; seulement du côté d'un pic abrupt, cou-
vert de tuyas et de sombres ifs , le rayonnement d'une
vive clarté arrivait jusqu'à lui à travers le feuillage des
alleïmarams.
11 se redressa, frappé de stupeur: une impulsion
machinale, ou je ne sais quel vague espoir, l'entraînait
vers cette lumière flamboyante. H franchit rapidement
le plateau, et gravit d'une haleine sur la montagne où
brillait le phénomène. *
Un grand if frappé de la foudre agitait sur la plus
.haute cime un panache de flamme.
Le sauvage recula effrayé : le feu du ciel, le seul que
pour lors connussent les humains, n'était pour eux
qu'un objet d'horreur, qu'un être surnaturel, malfai-
sant et terrible, divinitéqu'ils fuyaient ctn'adoraient pas.
Mais ce mouvement de crainte s'évanouit comme
l'éclair : l'essence mystérieuse ne pouvait que donner
la mort ! .
Le jeune homme s'avança lentement, fronçant le
sourcil, et allongeant les bras avec des murmures de
colère vers les langues ardentes qui se tordaient et
serpentaient autour de l'arbre.
A mesure qu'il approchait, une sensation extraordi-
naire pénétrait tout son corps , une douce chaleur vi-
vifiait ses membres fatigués , séchait ses cheveux trem-
pés d'eau et de sueur , s'insinuait dans toutes ses veines. _ 1
il continua sa marche ; mais cette douce impression
se changea rapidemenfren sensation acre, aiguë et dou-
loureuse. 11 recula de nouveau, et s'assit en silence sur
une pierre , la tête dans ses mains. Un travail inusité
s'opérait dans sa pensée : son intelligence fermentait
dans l'écorce étroite qui la comprimait, et s'efforçait
de la faire éclater en débris.
Il tressaillit vivement , descendit la montagne et tra-
versa de nouveau le plateau comme s'il eût été porté
sur les ailes d'un aigle. Il retrouva sa compagne inani-
mée, la chargea sur ses épaules, et l'emporta, sans
ployer un instant sous son fardeau , jusqu'au sommet
qu'il venait de quitter.
Puis, s'agenouillant à quelques pas de l'arbre en-
flammé , il la soumit à l'action bienfaisante dont il avait
éprouvé lui-même les salutaires effets , et attendit , les
L'ARTISTE.
283
lèvres entre ouvertes, le cœur palpitant, l'œil flxésur
elle avec angoisse.
N'est-ce point une douce et cruelle illusion? Un sou-
pir, il l'a cru du moins, s'est exhalé raiblemcnt du sein
de la jeune femme : un léger mouvement en a soulevé
les globes inuriobilcs ! Non , il ne s'est point abusé i les
bras de sa compagne s'agitent , elle gémit , ses pau-
pières s'entre ouvrent. . . elle vit! elle vit I
I^B Ce fut alors qu'un Dieu se révéla pour la première
^^fois au cœur du sauvage : d'un mouvement spontané,
irrésistible, antérieur à toute réflexion, il se prosterna,
et adora celte puissance nouvelle qui s'annonc-ait par
Ifl vie et le bonheur ! . . .
Tandis que les deux amans s'abandonnaient aux joies
ineffables d'une telle réunion , des tonnerres lointains
roulaient encore dans les hautes terres : les nuages s'é-
paissirent, crevèrent, et l'atmosphère , lassée de leur
poids, les précipita vers la terre en torrens de pluie.
L'ondée fut aussi courte qu'impétueuse. Quand les
jeunes sauvages sortirent d'un hallier où ils s'étaient
réfugiés, ils virent leur brasier naturel presque éteint :
une funiée noire et opaque avait remplacé ses flammes
éclatantes , et quelques branches à peine flambaient
encore , grâce à la protection des branchages denses
d'un arbre voisin.
Une inspiration soudaine illumina le cerveau du
jeune homme. Il saisit les rameaux inférieurs du second
arbre, et les abaissa fortement vers le foyer amaigri.
La flamme tournoya en pétillant autour de cet aliment
nouveau En un instant mille jets se dardèrent de
toutes parts autour des bras touffus de l'if, montèrent
le long de son tronc résineux; bientôt l'arbre entier
brûla, colossal candélabre, dont la dévorante splen-
deur embrasa rapidement tousses voisins Bientôt
tout le piton ne fut plus qu'un vaste bûcher couvert
d'un dôme de fumée rougcàlre , où jaillissaient et se
croisaient en tout sens des millions d'étoiles ardentes.
Retiré sur un plateau voisin avec sa compagne , le
jeune sauvage contemplait son ouvrage, le cœur gonflé
d'une exaltation sublime ; mais ils n'étaient plus seuls :
(le toutes les parties tle la forêt accouraient des êtres
humains, stupéfaitsd'atlmirationdcvant un tclspectacle.
Le jeune homme , dans son langage bref et simple,
leur raconta les bienfaits ilu feu.
" Cchii (pii rend la vie ne doit plus mourir! » s'é-
cria-t-il.« Puisqu'il mange les arbres, donnons-lui tou-
jours, toujours, des arbres pour alimens. Hommes,
dites avec moi : Vive à jamais le feu, l'ami des hommes ! »
Une acclamation universelle accueillit cette ha-
rangue , la première qu'un houmie eût adressée aux
hommes assemblés, et toutes les créatures humaines.
présentes à ce mystère glorieux, se prirent par la main
et ceignirent d'une ronde immense la montagne brû-
lante, en l'honneur du feu, père de la vie, et d'Isu-
ren (i), l'inventeur du feu.
Tout à coup une autre voix répondit à leurs voix
joyeuses : à travers leurs chants 4'allégresse éclata,
comme une horrible dissonance , un hurlement féroce
et saccadé, et un tigre monstrueux, bondissant du mi-
lieu des broussailles, vint tomber, la gueule ouverte
et les yeux sanglans, ii cinquante pas d'Isuren.
Des cris d'épouvante s'élèvent de toutes parts : les
mains quittent les mains ; la terreur a divisé les an-
neaux de cette chaîne vivante, entrelacée pour la pre-
mière fois ; chacun fuit , oublieux de ses semblables ,
tandis que le monstre, incertain, promène ses yeux
hagards sur tant de proies offertes à sa rage.
« Arrêtez! » crie Isuren, « si nous fuvons, laT>éle e«t
plus forte que chacun de nous, .\ltaquons-la : tous
ensemble, nous sommes plus forts qu'elle. » Et, sai-
sissant un des brandons enflammés que le vent chassait
à ses pieds , il fondit sur le cruel animal , en défiant ses
hurlcmens par un hurlement de guerre.
Dix des plus hardis, entre ceux qui fuyaient, se re-
tournèrent à son appel, et se précipitèrent, àson exem-
ple, sur le tigre, qui reculait en grondant devant
l'arme flamboyante d'Isuren. A l'aspect des nouveaux
assaillans, la bête féroce fit un bond de côte, se rua
sur l'un d'eux, l'abattit du choc, cl, le saisissant de
ses ongles meurtriers, se mit en devoir de le déchirer;
mais Isuren s'était élancé, léger et terrible comme elle,
et la massue ardente descendait comme la tempête sur
le large front du tigre.
L'animal lâcha prise, tourna sur lui-même , et s'é-
tendit sur le flanc , pantelant et allongeant sa langue
rouge; puis il ramassa ses membres nerveux , s'élança,
d'un prodigieux effort, à dix pas de ses adversaires,
et prit la fuite aux clameurs tonnantes des vainqueurs ;
mais une pierre énorme, lancée par la main d'Isuren >
l'atteignit au milieu de sa course.
Il roula sur les herbes , expirant et l'échiné brisée.
.Vlors le chant de la première victoire monta, ré-
sonnant , vers le ciel.
" Louange à Isuren, l'inventeur du feu, le vainqueur
du tigre sanguinaire!
— Ecoutez-moi, répondit le nouveau héros, je ne
suis pas le vainqueur du tigre; mais tous nous l'avons
vaincu. Pour entretenir le fou, bienfaiteur des hon)flies;
pour vaincre encore nos nombreux ennemis,
(I) Isuren, chet les ladous, est le feu pcrsonnirié . Rai
feu , inoendio , dans toutes les langue* aocicnoes.
284
L'ARTISTE.
de la même race , ne nous séparons iplus : -vivons unis
des mêmes alimens et dans les mêmes retraites , et com-
battons fidèlement désormais, le fort pour le faible, le
faible pour le fort !
— Qu'il soit fait comme tu l'as dit , Isuren , père du
feu ! Tu nous conduiras dès ce jour, et à toujours, au
combat contre les bêtes des bois, et nous te suivrons,
Isuren le fort et le sage ! »
Ainsi, dans cette nuit de gloire, fut enfantée la pre-
mière société, fut fondé le premier état.
Un vent de Nord s'était levé sur le minuit : chassant
vers le sud les tempêtes grondantes de l'incendie , il
souffla durant tout le reste des ténèbres, si l'on peut
appeler ténèbres ces heures resplendissantes.
Les flammes allaient, roulant leurs lames tourbillon-
nantes et leur grande voix, pareille à celle des eaux du
déluge : second déluge, en effet, qui devait rendre à
l'homme ce que l'autre lui avait ravi. Elles allaient , et
les pans de forêts, les gorges buissonnantes, les marais
stagnans disparaissaient, engloutis les uns après les
autres sous les flots de la marée ardente.
Et mille bruits horribles etsublimes se confondaient,
comme une seule voix, dans le niugissement de l'océan
roi^e. C'était le craquement sans fin qui s'exhalait,
comme un râle d'agonie , de tout ce peuple de végé-
taux: c'étaient les bouillonnemens des lacs desséchés,
les cris de désespoir des éléphans sauvages , les hurle-
mens de mort des tigres, les sifflemens atroces des
boas qui se tordaient a leur tour dans les replis sans fin
d&s serpens de feu, tandis que la race humaine exultait,
victorieuse, sur la montagne abandonnée des flammes.
Une clarté moins formidable vint enfin lutter dans
les cieux contre le large reflet de l'incendie : les blan-
ches lueurs de l'aurore inondèrent le firmament.
Ce fut un glorieux spectacle, alors que le disque du
roi de la lumière se leva lentement au dessus des monts
de l'orient, alora que les fils des hommes saluèrent
pour la première fois^ après maintes générations, l'astre
éclatant dont la noire voûte des bois ne leur voilait
plus la splendeur.
Ces êtres , dont l'étroit intervalle de deux halliers
impénétrables était jadis tout l'horizon , promenaient
leurs yeux, avec saisissement, de l'étendue infinie du fir-
mament aux vastes régions de la terre. Du piton co-
lossal où ils étaient comme suspendus dans le ciel , ils
voyaient s'allonger au dessous d'eux des chaînes de
montagnes démesurées , couvertes de forêts , qui plon-
geaient des plus hauts sommets jusqu'au fond des abî-
mes ; des vallées d'une incroyable profondeur ,
oià se précipitaient des fleuves impétueux sortis du
flanc des monts; puis, vers le sud, la mer de feu
sans cesse élargissant son lit aux vagues immenses.
Alors le génie, dont l'Eternel avait déposé le germe
précieux dans le sein d'Isuren,se révéla tout entier à l'in-
venteur du feu. Il comprit le monde et lui-même, et ce
dieuqu'avaitsenti son cœur futdévoiléàsonintelligence-
Ce fut au nom de l'Etre universel , créateur de ce
monde ouvert à leurs regards , qu'il parla au nouveau
peuple dont il allait être le pontife et le législateur. Les
hommes écoutèrent sa voix et adorèrent avec lui l'es-
sence suprême dont le feu était le ministre , et qui avait
posé son trône radieux dans l'espace pour éclairer la
terre et les airs.
Suivant l'incendie comme un guide, ils descendirent
après lui du haut des monts. La mer de feu poursuivit
sa route, lançant vers tous les vents du ciel des fleuves
dévorans qui parcoururent le monde; mais l'incendie
primitif, leur père, roula, sans dévier ^e sa voie, jus-
qu'à ce qu'il rencontrât devant lui la grande mer. Les
deux océans combattirent : les plaines humides se gon-
flèrent et bouillonnèrent comme si elles allaient s'em-
braser à leur tour ; mais leur ardent ennemi fut ense-
veli sous leurs flots irrités.
Les compagnons d'Isuren s'étaient arrêtés avec lui
dans une belle et riéhe vallée arrosée de rivières fé-
condes. Ce fut là, qu'aidé de la sagesse suprême, il leur
enseigna l'art de cultiver les dons précieux de la terre,
celui de conserver, dans la tige creusée de la férule,
ce feu désormais inextinguible, auxquels ils durent
chaque jour de nouveaux bienfaits. Ils apprirent suc-
cessivement, de ce sage aimé du ciel, toutes les sciences
nécessaires à la conservation de l'homme et à son bien-
être. Ce fut là qu'Isuren bâtit la première ville posté-
rieure au déluge, laquelle, du nom de son fils Casyapa,
grand entre tous les fils des hommes , fut nommée Ca-
syapa-Poura , et le pays où ils s'étaient établis fut ap-
pelé Kachmyr, la terre du bonheur.
Des premières familles assemblées autour d'Isuren
naquit un grand peuple qui s'étendit dans tout l'Arya-
vartta , et de là dans' le reste de la terre , mais sans
oublier jamais les monts d'où il tirait son origine. Les
hauts lieux sur lesquels le Créateur et l'univers créé
leur avaient été révélés, devinrent, dans les traditions
de leurs descendans, le séjour des puissances célestes,
et la gloire d'Isuren passa de siècle en siècle et de na-
tions en nations, toujours la même sous vingt noms
divers, Osiris dans Misraïm, Prométhée chez les nobles
Hellènes, Ebusopas aux rives de l'Euxin. iflll
Dessins .
L'ermite du mont Vestive, par Dibac^.
Fashionables. par Gavarih.
Une étude, par Joiiam<ot.
L'ARTISTE.
285
Ucaux-'Sixi0.
aias^tDaaa ®a îL^'iiiaïd
mf>(n$.
Depuis quelques années il s'est introduit dans la cri-
tique française un usage nouveau , dont l'Allemagne et
l'Angleterre nous avaient depuis long-temps donné
l'exemple, mais qui, chez nous, malgré l'évidence des
nombreux avantages qu'il présente, a rencontré, à son
avènement, une résistance entêtée et frivole, une pa-
resse et une inattention dont il n'a pas facilement
triomphé. Nous commençons k comprendre qu'il faut
chercher le secret et la pensée d'un artiste ailleurs que
dans ses ouvrages, si multipliés et si parfaits qu'ils
puissent être. L'insouciance et la légèreté denosmœurs,
nos habitudesde conversations encyclopédiques et dissiT
pées, se prenant dans une heure à vingt sujets opposés,
contrastent si vivement avec la vie de famille et de bi-
bliothèque ; nous vivons tant en dehors et si peu chez
nous, nous avons tant de répugnance et presque d'aver-
sion pour la vie sédentaire et recueillie, qui, au delà
du Rhin et de la Manche , compose le fond .de la so-
ciété , que , jusqu'aux premières années du siècle pré-
sent , nous n'avons pas attaché grande importance aux
biographies purement personnelles , au récit simple et
détaillé de la vie d'un artiste ou d'un poète, étranger
par sa position et par ses mœui-s aux mouvemens poli-
tiques que l'histoire consacre dans ses pages, et que
les écoles nous apprennent à bégayer.
Aujourd'hui, grâce à Dieu, nous ne prenons plus à
la lettre le mot de Buffon , qui a long-temps été révéré
comme un symbole impénétrable et complet, le stylt,
TOME III. 26' UVRIISOK.
c'est T homme; nous acceptons aujourd'hui ce mot pour
ce qu'il vaut, conimc une expression heureuse et con-
cise, mais qui a le malheur, comme la plupart des ex-
pressions concises, de promettre plus qu'elle ne tient.
L'art, à coup sûr, arrivé à son plus haut développe-
ment, doit résumer toute Xhamaniti de l'artiste. Maia
il arrive rarement que Vceuvre puisse aider à deviner
l'homme, tandis que, le plus souvent, l'homme explique
Yetuvre ; non pas à ceux qui regardent et passent , mais
à ceux qui veulent pénétrer plus avant , à ceux qui ne
quittent pas un palais, un tableau, un poème, une
symphonie ou ime statue , avant d'en avoir exprimé la
meilleure et la plus intime substance , qui veulent don-
ner à toutes leurs impressions un caractère à la fois sé-
rieux cl familier; qui ne veulent pas rentrer dans la
vie ordinaire et triviale avant d'ayoir/ralemisé avec les
grandes amcs qui ne sont plus avec nous.
Et ainsi , avant d'essayer l'analyse et l'interprétation
des œuvres de Rubens, avant de porter un jugement
sur le rang et la place qu'il occupe dans l'histoire de la
peinture, sur le rôle qu'il a joué, sur le système qu'il a
fondé et réalisé , sur l'école à laquelle il a donné son
nom , nous jetterons un rapide coup d'oeil sur sa bio-
graphie.
Pierre-Paul Rubens naquit à Cologne le 29 juin
1577. Sa famille était noble et originaire de Styrie.
Elle vint s'établir à Anvers à l'époque du couronnement
de Charlcs-Quint. Jean Rubens, son père, catholique
ardent, après avoir exercé dans cette ville les pre-
mières magistratures, la quitta au bout de quelques
années , pour fuir les troubles religieux , revint à Co-
logne avec sa femme et y acheta une maison , dans la-
quelle Marie de Médicis devait mourir, en 1634. La
mère de Rubens, Marie Pipelingue, eut sept enfans;
Pierre-Paul fut le dernier. Destiné d'abord à la robe
par sa famille , il s'était déjà fait remarquer par de ra-
pides progrès, lorsque son père mourut, en 1587. Sa
mère revint avec lui à Anvers , sa ville natale. Il
acheva sa rhétorique avec éclat , et réussit à parler et à
écrire le latin aussi facilement et aussi purement que sa
langue maternelle. Placé en qualité de page chez la
comtesse de Lalain , il ne tarda pas à prendre en dé-
goût celte vie nulle et vide, et supplia instamment sa
mère de lui laisser étudier la peinture. Après avoir
vaincu sa résistance, il entra dans l'atelier d'.Adara Van
Ort. Les débauches et la brutalité de son maître J'en
éloignèrent bientôt , et le décidèrent à suivre les le-
çons d'Otto Va^nius, sans rival à cette époque. Au
bout de quatre ans il n'avait plus besoin de guides.
Il obtint des archiducs Albert et Isabelle des lettres
de recommandation, et partit pour l'Italie, au mois de
56
286
L'ARTISTE.
mai IGOO. Il visita d'abord Venise, pour y étudier Ti-
tien, Paul Veronese et Tintoret. Sur 1 éloge d'un gen-
tilhomme du duc de Mantoue , qui logeait dans la
même maison que lui, il obtint du duc le litre de gen-
tilhomme et de peintre de la cour. Par son érudition
variée, par des réponses fines et pénétrantes , il gagna
si l)ieu la bienveillance et l'estime de ce prince , qu'il
fut envoyé à la cour d'Espagne pour offrir au roi Phi-
lippe III un carosse magnifique et un attelage de six
chevaux napolitains. Au retour de cette mission , avec
la permission du duc, il se rendit à Rome. L'archiduc
Albert lui commanda trois tableaux pour la chapelle
de Sainte-Hélène. Il partit , au bout de quelques mois,
pour Florence , obtint l'accueil le plus bienveillant du
grand-duc, qui lui demanda son portrait, pour le
placer dans la salle des peintres célèbres. C'est à Flo-
rence qu'il étudia les chefs-d'œuvre de la sculpture
antique et du ciseau de Michel-Ange. Après avoir exé-
cuté , pour le grand duc , plusieurs travaux importans,
il se rendit à Bologne pour y voir les Carraches, et re-
vint à Venise , entraîné par sa prédilection pour les
coloristes de cette école. Après de longues et sérieuses
études dans les galeries de cette ville, il reprit le che-
min de Rome. A peine arrivé, le pape lui demanda un
tableau pour son oratoire de Monte-Cavallo.Les cardi-
naux Chigi, Rospigliosi, le conoétable Colonne, la
princesse de Scalamare, les pères de l'Oratoire, imitè-
rent l'exemple du Saint-Père. Ces premiers ouvrages
rappellent assez prochainement la manière de Paul
Veronese.
Il n'avait encore vu ni Milan, ni Gênes; il voulut
compléter ses études en les visitant. A Milan, il dessina
la Cène de Léonard. Devancé à Gênes par sa réputa-
tion, il fut comblé d'honneurs par la noblesse. La
beauté du climat prolongea son séjour. Pendant sa ré-
sidence dans cette ville , il recueillit les plans des plus
beaux palais qu'elle renferme , et les fit graver à son
retour en Flandre.
Au milieu de ses travaux il apprend que sa mère est
dangereusement malade, il prend la poste et reçoit en
route la nouvelle de sa mort. Il s'arrête dans l'abbaye
de Saint-Michel , à quelques lieues de Bruxelles , s'aban-
donne à sa douleur, et s'occupe d'élever un tombeau à
sa mère, dont il compose lui-même l'épitaphe. De re-
tour à Anvers , il fut comblé de félicitations et d'hom-
mages. Cependant il allait repartir pour l'Italie lors-
que l'archiduc et son épouse l'appelèrent à Bruxelles
et lui donnèrent une pension considérable avec la clef
de chambellan. Mais il obtintdu prince la permission de
vivre à Anvers. Il acheta une maison spacieuse qu'il
fit rebâtir en partie à la romaine; forma une collection
de peintures et d'antiques , et déploya une magnifi-
cence royale. Ce fut cette même année, en 1610, qu'il
épousa Isabelle Brant , nièce de la femme de son frère
aîné , Philippe Rubens , secrétaire de la ville d'Anvers.
L'archiduc tint sur les fonts de baptême son premier
enfant et lui donna son nom.
A dater de cette époque la vie de Rubens n'a plus été
qu'une vie de merveilles et d'enchantemens, de richesse
et de bonheur. Que pouvait lui faire , au milieu de
louanges unanimes , l'impuissante jalousie d'Abraham
Jansens et de Venceslas Kœberger ? L'archiduc lui de-
manda une Sainte Famille pour son oratoire. Admis
dans la confrérie de Saint-Ildefonse , il exécuta, pour
la chapelle de l'ordre , un chef-d'œuvre dont il refusa
le pi'ix, une Vierge, sur un Irène dtor , donnant la cha-
suble à saint lldefonse. Ce tableau était accompagné de
deux volets, sur lesquels étaient peints les portraits
d'Albert et d'Isabelle.
Après avoir enrichi sa patrie d'innombrables produc-
tions , il déploya bientôt un genre de talent inattendu.
Les jésuites d'Anvers avaient acquis une certaine quan-
tité de marbres noirs , blancs et jaspés , pris par les
Espagnols sur un corsaire algérien , et destinés à con-
struire une mosquée : ils voulurent en bâtir une église.
Rubens donna les plans et y peignit trente-six pla-
fonds. Malheureusement, la foudre a dévoré ces chefs-
d'œuvre, en 1718.
Sa réputation , devenue européenne , appela sur lui
les yeux de Marie de Médicis. En 1620, par l'entremise
du baron de Vich , il fut invité à se rendre à Paris.
Après avoir reçu les ordres de la reine, et lui avoir
soumis ses idées , il repartit pour Anvers , et acheva ,
dans l'espace de vingt mois , vingt-quatre compositions
qui contiennent , sous la fonne allégorique, toute l'his-
toir» de la reine. Marie lui demanda une suite pareille
sur la vie de Henri IV , il en commença les esquisses ,
mais cette entreprise ne fut pas achevée , la reine s'é-
tant de nouveau brouillée avec son fils.
Pendant son séjour à Paris , il avait fait connais-
sance avec le duc de Buckingham. Le favori de Char-
les I" lui témoigna le désir de renouer l'amitié des
couronnes d'Espagne et d'Angleterre , et le pria de
s'employer à cet effet auprès de l'archiduchesse Isabelle .
De retour à Bruxelles , d'après les ordres d'Isabelle , il
entretint une correspondance diplomatique avec le
duc. ^
En 1626 il perdit sa femme, et, pour se distraire de
sa douleur, se résolut à parcourir la Hollande, et visita
Corneille Gœlembourg à Utrecht. A Gouda, il trouva
Sandrart, qui était venu à sa rencontre. Il acheta de
Gérard Hcnlhorst un tableau de Dicgèm , qu'il ébau-
L'ARTISTE.
W
diait. Il continua ainsi son voyage jus(ju'à l^a Haye, ne
traversant pas une ville sans visiter les ateliers , sans y
laisser des gages de sa générosité. Cependant le vrai
but de son voyage était de sonder les états généraux de
La Haye , comme Isabelle l'en avait cliargé.
Le roi d'Espagne, Philippe IV, informé de ses entre-
tiens avec Buckingham, le manda au|)rès de lui, pour
conférer sur U» réconciliation des deux couronnes. 11
partit avec le consentement d'Isabelle , et arriva à Ma-
drid en septembre 1G27. Après plusieurs entretiens
où Philippe eut lieu d'apprécier, ainsi que le duc d'Oli-
varès , les talens et la pénétration de l'ambassadeur,
Rubens fut nommé secrétaire du conseil privé d'Isa-
belle. Invité par le roi de Portugal à se trouver sur la
frontière, à sa maison de chasse de Villa- Viciosa,
il emmena avec lui une foule de seigneurs espagnols.
Le roi de Portugal, effrayé du nombre de ses hôtes, se
retira brusquement, en envoyant à Rubens ses ex'cuses
et une bourse de cinquante pistolcs. Rubens refusa et
répondit qu'il en avait apporté mille pçur sa dépense
et celle de ses compagnons , et il reprit la roule de Ma-
drid. Enfin, après dix-huit mois de séjour, il reçut ses
instructions et ses lettres de créance pour Londres, et
en même temps une bague enrichie de magnifiques dia-
raans et six chevaux andaloux^d'une exquise beauté. Il
passa par Bruxelles, pour confier sa mission à l'archidu-
chesse, et s'embarqua pour l'Angleterre.
Buckingham était mort ; il chercha un entretien avec
le chancelier, et son art lui en fournit les moyens. Bien-
tôt le roi voulut le voir, l'interrogea sur le motif de
son voyage, et lui demanda son portrait. Pendant les
séances ils s'entretinrent des difficultés qui séparaient
les deux cours. Alors Rubens s'ex-t)liqua plus nettement
et lui communiqua ses instructions. Au bout de deux
mois de négociations, les bases du traité de paix furent
arrêtées. Pour lui témoigner sa reconnaissance, Char-
les I" le créa chevalier eu plein parlement.
Gustave Planche.
( La suite à an numéro prochain, )
Par une belle matinée, nous partîmes du quartier-
général, à une lieue d'Alger, pour visiter l'habitation
du consul do X'" , située sur une hauteur d'où nous
devions apercevoir un des plus beaux points de vue
du pays. Nous étions dix ou douze, presque tous ar-
tistes, peintres, dessinateurs, et aussi quelques ofGciers
(T'étal-mîijor : ensemble, une troupe joyeuse , brave et
de bonne disposition. I^ consul nous re^-ut avec une
politesse parfaite. Après les rafralchissemcns , la eon-
versation s'engagea : on parla guerre, bcaux-arls, lit-
térature, et enfin on en vint au sujet inévitable par-
tout où il y a de la jeunesse et de l'imagination, je veux
dire aux femmes. — J'avais déjà remarqué dans les
mouvcmens du consul, et surtout dans ceux d'un
homme assis à ses côtés, vêtu de noir, jeune encore,
mais d'une effrayante maigreur, quelque chose de sac-
cadé, une sorte d'agitation qui m'intriguait fort. — On
parla des femmes du dey ; l'honune noir fit un geste
de déplaisir : cette conversation semblait l'aiTecter
d'une manière pénible.
— Parbleu ! dit un olBcier, je donnerais bien une
de mes moustaches pour que mon bataillon fût dirigé
du côté du sérail.
— L'entrée n'en est pas toujours agréable , répondit
le consul, même quand c'est avec la permission du dey-
Demandez plutôt au docteur, ajouta-t-il en montrant
l'homme noir, qui tressaillit convulsivement : ses fonc-
tions l'appelaient souvent au sérail , car il soignait l«s
femmes tle sa hautesse.
— Comment ! s'écrièrent plusieurs voix , vous avez
vu le sérail?
— Oui, messieurs , dit le docteur d'une voix som-
bre, et j'en ai conservé un souvenir qui ne me quittera
qu'au tombeau.
On le pria de s'expliquer; il le fit en ces termes :
«Il y a quatre mois, le dey, malgré ses soixante-
deux ans bien comptés, devint amoureux de lapins
jeune des captives du sérail. EfTcmi n'avait encore que
quinze ans , mais ses formes offraient déjà la pcrfectioii
qu'une nature précoce donne aux femmes de cette
contrée. Sa taille était haute, avec la mollesse gracieuse
de contours si estimée parles sculpteurs; ses longs
cheveux noirs, son teint brun, sa bouche fraîche et
ornée des plus belles dents, ses yeux surtout grands,
expressifs et humides de la rosée du ciel, comme disent
les masulmans ; tout en elle respirait je ne sais quel
délicieux mélange de délire brûlant et de molle vo-
lupté : on eût dit le sang africain d'Othello dans les
veines d'une nonchalante Espagnole.
a Enfermée dans le sérail dès ses premières années,
Effémi y avait rc»,'u l'éducation que les lois de cette en-
ceinte sacrée prescrivent auxjeuncs odalisques. De vé-
nérables surveillantes dressées à cet emploi l'avaient
pénétrée de la pieuse croyance que toute sa gloire ,
288
L'ARTISTE.
toute sa destinée à elle, que Dieu avait créée brillante
de beauté et d'amour, était de plaire à son seigneur et
maître, de lui donner quelques gouttes de cette vo-
lupté ineffable que le prophète promet à ses élus.
Consumée de désirs dans sa nature de jeune fille afri-
caine, elle attendait avec une fougueuse impatience le
moment où elle paraîtrait aux yeux de sa hautesse :
elle verrait donc un homme alors , un homme diffé-
rent de ces eunuques noirs qui gardaient les avenues
du sérail, dont la face stupide , et béante, lorsqu'elle
passait, d'une niaise admiration, venait se traîner dans
ses rêves de plaisir comme un chenille sur une rose ;
elle verrait un homme ! et cet homme, c'était son maî-
tre, le puissant dey d'Alger, capable, si elle parvenait
à lui plaire, de l'élever jusqu'à la dignité de sa couche,
lui dont toutes ces femmes ambitionnaient un regard.
Ce jour arriva et Effémi parut devant Hussein. L'ef-
fet de ses yeux fut prompt sur le cœur du veillard, et
dès le soir même il éleva la jeune fille au rang de femme
légitime.
« Hussein jusqu'alors n'avait pas connu l'amour ;
il s'était plongé dans tous les excès du plaisir, mais
c'était froidement ; non que ses sens ne fussent ardens
et tels qu'il convient à un Maure; mais ce délire de
l'ame , cette exaltation brûlante qui seule peut enno-
blir les jouissances de la volupté, lui manquait. 11 en-
trait au sérail par désœuvrement , il en sortait par en-
nui. Des captives amenées des diverses contrées de l'Eu-
rope et de l'Asie passaient sous ses yeux, jeunes et belles
à donner du bonheur pour toute ijne éternité ; les flé-
trir était pour lui un passe-temps assez agréable. Ar-
rachées qu'elles étaient à toutes les affections sociales,
à tous les liens de patrie, de famille et d'amitié, il ne
leur restait plus qu'à concentrer toutes les facultés de
leur ame , toute cette puissance d'émotions que nos
femmes européennes dépensent en dehoi-s , dans un
seul sentiment , unique et despote, l'amour : c'était
désormais la vie, tout l'avenir de ces pauvres filles ; et
lui, venait superbe leur jeter une de ces caresses tou-
jours outrageantes lorsqu'elles ne sont qu'un besoin des
sens ; puis il sortait distrait et insoucieux de cette des-
tinée de femme, de créature aimante et dévouée dont
il venait de résumer tout le passé dans une froide pros-
titution, tout l'avenir dans un honteux regret.
« Mais le temps des expiations était venu. Hussein-
Dey aimait Effémi avec emportement, avec fureur. —
Vous avez tous éprouvé , messieurs , ce que c'est qu'un
premier amour, ce sentiment si profond, si impétueux,
et en même temps si confus, si idéal, dont le but est,
selon un de vos moralistes , la possession de l'objet
aimé après beaucoup de mystères : ces mystères n'exis-
taient plus pour Hussein. A leur place, à la place de
ces vagues désirs d'une volupté inconnue , à la place
de ces rêves ardens oîi l'imagination palpitante s'épuise
à deviner les extases encore ignorées de l'union intime
de deux êtres, une conviction affreuse, conviction de
nullité, conviction désolante et du souvenir de tant de
jouissances gaspillées sans bonheur, et de la certitude
d'un amour désormais sans espoir. L'amour d'Hussein
était stérile. C'était une passion de jeune homme, vio-
lente, effrénée dans le corps glacé d'un vieillard. Sem-
blable au vent de Zahara , il s'était plu à faner de son
souffle brûlant toutes ces roses délicates que chacun
de vous eût été fier de placer sur son cœur ; une seule
restait, naissante encore , dont le parfum pouvait seul
embaumer sa vie, et son haleine épuisée n'avait plus
la force de l'épanouir.
« Imaginez, messieurs, un premier amour dans le
cœur d'Hussein; imaginez le supplice de cet homme à
qui une révélation intime vient de faire entrevoir des
jouissances ineffables, et en même temps la conviction
que cette coupe délicieuse qu'il brûle de savourer, il l'a
répandue à terre sans même y tremper les lèvres. Tout
ce qui, vague et mystérieux, exalte chez nous îàpreté
de celte première ardeur, éprouvé déjà et creusé par lui,
ne laissant plus à son iifl'agination que la froide réalité
d'un regret : il aimait Effémi comme on aime la femme
à laquelle on se sent uni par ces secrètes destinées du
cœur qui ne se devinent qu'une fois dans la vie ; il l'ai-
mait avec passion , avec rage ; il la voulait corps et
ame, à lui , à lui seul elle tout entière ; et près d'elle
son cœur seul battait, et son sang allangui ne coulait
pas plus vite dans ses artères !
« Effémi croyait l'aimer : c'était le seul homme dont
elle eût rêvé l'amour. Elle cherchait ses caresses , et
ne savait que penser de la bizarrerie de sa conduite.
Souvent Hussein attirait à lui la jeune fille joyeuse et
tremblante ; il la pressait sur son sein , s'enivrait de
son regard , de son haleine , puis tout à coup û la
repoussait avec désespoir, et se couvrant le front de
ses mains , il s'enfuyait précipitamment. Quelque-
fois il pleurait à ses pieds, la suppliait de ne pas
l'abandonner ; puis ses doigts se crispaient sur le
manche de sa dague, et lançant un regard atroce sur
Effémi frissonnante , il murmurait d'affreuses paroles ,
parmi lesquelles la pauvre enfant crut entendre : « . . . Au
moins. . . tu ne seras à personne. . . »
« Il y avait un mois que cet état durait. Les servi-
teurs les plus intimes du dey n'osaient l'approcher ,
tant son abord était farouche. Ses joues creuses,
ses yeux secs et profondément caves dans leurs orbites,
attestaient de longues nuits sans sommeil ; tout son
L'ARTISTE.
289
visage avait pris le caractère d'une liinidité sombre ;
dans son regard , une honte sauvage et désespérée.
Efi'émi aussi devenait languissante; ses yeux étaient
aassi voiles par l'insoinniu, mais l'insomnie solitaire de
jeune fille. Plus de gaieté, plus de sourire : indiflé-
renlc à toutes les fêtes dont Hussein se plaisait à l'en-
tourer, un ennui terne glaçait l'expression de ses traits.
Quelquefois pourtant ses yeux brillaient d'un éclat
extraordinaire, son teint s'aniuiait ; on voyait son sein
se gonfler, ses lèvres s'ouvrir comme pour respirer je
ne sais quelle atmosphère idéale , et puis elle retom-
bait dans son apathie , triste et découragée comme le
captif qu'un réveil imprévu arrache à un rêve de li-
berté.
« Un jour, Effémi se promenait avec Hussein dans
les jardins du sérail : c'était le matin; le soleil n'avait
pas encore cette chaleur étouffante dont il embrase le
milieu du Jour ; l'air était tiède et limpide. Le chant
des oiseaux, le bruissement il'une source, les suaves
parfums qui s'échaj)paient de mille (leurs demi-écloses
et que balançait mollement le souffle de la brise , tout
portait dans les sens une langueur voluptueuse. Effémi
rougissante voulait parler , balbutiait, et ce langage
confus s'achevait dans un regard étincelant de passion.
Hussein coniprenait le trouble de la jeune fille, et son
embarras devenait visible ; il entendait les paroles d'a-
mour, le malheureux! elles coulaient jusqu'au fond de
son cœur comme une lave ardente, et son sang restait
glacé! — 11 s'assit à l'ombre d'un platane; près de lui,
Effémi, armée d'un éventail de plumes, rafraîchissait
l'air autour de sa tète blanchie; sa gorge palpitait , son
haleine était brûlante, entrecoupée... elle se pencha
sur le cou du vieillard, et l'enlaçant d'un de ses bras:
— « M'aimes-lu? lui dit-elle à voix basse et trem-
blée. — 11 resta muet. — Cependant ce corps déjeune
fille reposait sur lui ; il sentait sa respiration enPam-
mée; elle était là haletante, presque pâmée sur son
épaule »
— o M'aimes-tu? reprit-elle avec abandon. — 11 leva
douloureusement un regard humilié... Elle tressaillit ,
et se rejetant en arrière :
— o Vous ne m'aimez pas, dit-elle d'un ton où per-
çait tout ce qu'une femme outragée peut jeter de dé-
dain et d'amertume dans nn mot...
— « Et pourtant, ajouta-t-cUe en froissant le bril-
lant éventail, je suis votre femme légitime, et... bien
d'antres m'aimeraient.. .
« En rentrant au palais, Hussein y trouva le consul
qui venait lui parler d'afTaircs. Celui-ci, frappé de la
détresse profonde empreinte sur son visage , lui en
demanda la raison. Le dey avoua tout.
— « Ne sauriez-vous pas, ajouta-t-il, quelque philtre
européen <jui pût rendre au vieillard les transports de
la'jeunessei' » M. le consul me fit appeler, et, sur l'or-
dre d'Hussein, je composai ce breuvage de (eu célébré
par le plus erotique de vos poètes. J'en ordonnai une
cuillerée en recommandant certaines précautions.
<• Une heure après, arrive un esclave effaré. Le dey,
dit-il, est en danger de mort. Sitôt que vous êtes par-
tis, il s'est rendu à l'appartement des femmes ; bientôt
nous avons entendu des accens rauques , inarticulés ,
pareils au râle d'un tigre, et aussi la voix d'Eflémi ,
mais plaintive et suppliante. Puis le dey lui-même s'é-
lança de l'appartement , la barbe hérissée et les yeux
hagards; brandissant sa dague :
— « Vous périrez, criait-il, et il est tombé dan»
d'affreuses convulsions. — Alors j'ai couru vous cher-
cher.
« Nous suivîmes l'esclave.qui nous introduisit dans
l'appartement du dey. 11 était couché sur des coussins,
pâle, brisé, dans un complet anéantissement.
— «C'est vous! dit-il d'une voix sombre, vous m'a-
vez empoisonné. — Nous nous récrions. — Vous m'a-
vez empoisonné, reprend-il avec force. Mais, par Ma-
homet, je m'en vengerai ! Approche, médccio, recon-
nais-tu ton breuvage?
« Je regardai... au lieu d'une cuillerée, il en avait bu
près de deux verres !
— « Eh bien ! chiens d'infidèles, partagez-vous ce qui
reste? sinon, j'en jure par dieu et son saint prophète ,
j'ai donné mes ordres , et votre tête va rouler à mes
pieds.
CI Ce fut en vain que j'essayai quelques représenta-
tions.
— « Buvez, d«t-il.
«.lugez, messieurs, de la proposition : ce reste suf-
fisait encore pour tuer trois hommes jeunes et vigou-
reux. Cependant il n'y avait pas de choix; je fis le par-
tage , et nous épuisâmes ce qui restait de l'infernale
liqueur.
— « C'est bien; sortez, dit le dey.
«Nous obéîmes avec empressement; nous eûmes
recours à tous les antidotes imaginables, mais en vain.
Le breuvage avait eu le temps d'agir. M. le consul,
grâce à son tempérament, est presque enticremeui
guéri. Pour moi, plus fnMe de constitution, de nerfe
plus susceptibles, nia santé est détruite , mon oi^-
nisme est alVccté à jamais, et ce tremblement nerveux,
cette agitation convulsive dont vous me Toyci tour-
290
L'ARTISTE.
mente ne me quitteront, comme je vous le disais, qu'au
tombeau. »
« Je n'ai plus entendu parler d'Effémi. »
Telle fut l'histoire du docteur. Elle nous rendit sé-
rieux, et pendant deux heures que dura notre visite au
consul, il ne fut plus question de femmes.
Victor Flelry.
CAl^ILLB.
« C'est donc demain que vous partez? disait au
« baron de Verneuil sa fille Camille, âgée de qua-
« torze ans , et elle passait sa petite main blanche
M sur le front et dans les cheveux de son père. Deux ans
" sans vous voir ! savez-vous que c'est bien long? Que
« ne puis-je aller avec vous en Italie! — Je le voudrais,
« Camille; mais mon ambassade, mes longs travaux,
« tu le vois, je ne pourrais surveiller moi-même ton
« éducation ; du moins en partant j'ai la consolation
M de te laisser au couvent de B... — Vous me croirez si
« vous voulez, mon père , mais je me sens peu
« de goût pour votre couvent; son aspect est si
« sombre, j'en ai déjà rêvé, et mon rêve était bien
« triste. — Enfant, demain, entourée de tes jeunes
« compagnes tu oublieras vite ces folles idées. IMais
« voilà déjà onze heures , j'ai encore quelques lettres
« importantes à terminer , adieu , ma fille ; sois
« plus raisonnable; » et la pauvre petite , tout en em-
brassant son père, versait de grosses larmes, et ce
n'est pas sans peine qu'elle s'arracha de ses bras.
Le lendemain une voiture mena le père et la fille
au couvent de B....
Madame la supérieure demanda le baron de Ver-
neuil? « Attendez quelques minutes dans ce parloir,
madame la supérieure ne tardera pas à venir. «
Et le père et la fille attendirent, heureux d'avoir
encore quelques instans à eux pour se parler sans té-
moin de leur douleur commune et de leur cruelle sé-
paration.
La porte s'ouvrit, et la supérieure entra C'était
une femme à la taille imposante , à la démarche digne
et austère ; un grand voile dérobait ses traits. D'abord
en voyant le baron et sa fille dans les bras l'un de
l'autre , elle s'arrêta ; tout son corps tressaillit , et son
voile s'agita; mais bientôt, réprimant celte émotion
subite , elle s'approcha et leur rendit leur salut avec
calme.
« Vous me voyez, madame la supérieure, dans un
« moment bien douloureux pour un père; près de me
« séparer de mon unique enfant, je viens vous la cou-
i< fier, je viens vous prier de lui servir de mère
o — De mère, dit la supérieure d'une voix si basse ,
« qu'elle semblait presque l'écho de sa pensée. — Votre
« couvent , madame , reprit le baron , est entouré de
« tant de respect et de vénération que je ne pouvais
« mieux choisir pour y déposer mon trésor le plus
« précieux. Veuillez quelquefois songer à ma fille
« — Je ne l'oublierai pas , monsieur. ...» Et le baron
sortit tranquille sur l'avenir de sa fille.
Tout repose au couvent de B On n'entend plus
dans les longs corridors que le pas des surveillantes de
nuit. La supérieure seule veille encore , assise devant
son prie-dieu, la tête dans ses deux mains. Autour
d'elle , de saintes images , des symboles de paix et de
résignation , une Madeleine repentante , une sainte
Vierge au Mont-Calvaire, un Christ mourant. Ici rien
au profane , tout à Dieu. Eh bien ! au milieu de ce
calme profond , auprès de ces saintes reliques, de ces
pieux symboles , auprès de l'image d'un Dieu qui
pardonne, quelles sont ses pensées? Une seule, la
vengeance... Ce ne sont pas douces paroles de contri-
tion qui s'échappent de ses lèvres : ici , Dieu est
bien en ivoire , en peinture , sur toutes les boise^
ries; mais l'enfer seul est évoqué : _le crucifix pen-
che bien son ombre sur ce front de femme; mais dans
ce cœur, il n'y a que de la haine. 11 se passe ici un
étrange mystère, et une passion profonde arrache un à
un, du fond de sa poitrine, ces mots entrecoupés :
« Encore lui ! jusqu'au pied de l'autel! envoyé par
« l'enfer pour notre perte à tous deux... lui avec sa
o fille — Comme elle ressemble à sa mère! Un instant
« j'ai cru que c'était une vision, et mon trouble a failli
a me trahir, lorsque je les ai vus dans les bras l'un de
« l'autre. C'est qu'elle lui ressemble tant!... Je me suis
« crue encore au jour de la fête, ce jour où l'église était
« parée , et où je tombai mourante sur la dalle quand
« le prêtre les bénit. »
Il y eut un moment de silence, puis elle reprit d'une
voix plus lugubre :
« Quels jours j'ai passés depuis! Contrainte à chan-
« ger de nom , à ensevelir au fond d'un cloître mes
« larmes et mes regrets ! Ah ! c'est une destinée bien
« affreuse que celle qu'il m'a faite : me laisser, pauvre
« femme ! avec mes remords et mon déshonneur ! »
Des larmes , en ce moment , coulaient avec abon-
dance de ses yeux.
« Et il vient aujourd'hui chercher dans ce cloître un
« asile de paix pour sa fille, et c'est moi qui dois lui
« servir de mère !
L'ARTISTE.
291
« De mère... » Elle ne pleurait plus en prononçant
ôes mots; ses yeux étaient fixes ; la lampe éclairait d'une
lueur vacillante son front pâle, que sillonnaient en
tous sens des veines gonflées et bleues. Elle semblait
réQéchir et s'abîmer dans ses pensées.
Long-temps elle resta ainsi. Plus d'une fois l'horloge
sonna les heures de la nuit, lentes et solennelles ; et
quand elle sortit de cette méditation , un éclair passa-
ger de joie brilla dans ses yeux , et un sourire erra
presque sur sa lèvre décolorée. Au fond de l'abîme,
elle avait entrevu la vengeance; et la vengeance dans
une femme est plus vivace que dans un homme. Deux
lames de fer pour distance, dix pas et deux balles,
l'homme se venge quand il veut, à toute heure ; mais
une femme, quand l'outrage a passé sur son front, si
elle veut laver la tache, il lui f^t envelopper sa haine
d'un sourire, la faire bonne, douce, prévenante, la
garder ainsi quelquefois vingt ans, non endormie, mais
saignante , jusqu'à ce qu'elle puisse enfin frapper au
grand jour et broyer sa victime; et quand cette haine
s'est irritée des ennuis du cloître, quand elle n'a eu au-
tour d'elle que le silence des nuits, le calme, le repos,
oh ! alors, mille fois malheur ! c'est une haine qui ne
donnera jamais merci.
La nuit, pour la supérieure, avait été pénible et lon-
gue ; mais le lendemain rien ne trahissait sur son vi-
sage ses récentes agitations : ses traits étaient calmes
et sereins. Son premier soin fut de faire demander la
nouvelle j)ensioiinaire.
Elle s'approcha timidement, la pauvre fille, les yeux
baissés. Elle aussi, elle avait veillé cette nuit; elle avait
pensé à son père, si loin d'elle maintenant ; elle avait
contemplé avec terreur l'isolement où elle allait se
trouver, sans famille , sans amie à qui confier ses pei-
nes : aussi avait-elle encore dans ses yeux des traces
de larmes.
« Venez, ma fille, lui dit la supérieure d'une voix si
douce que la jeune fille reprit courage, et que , éle-
vant ses beaux yeux baissés jusqu'alors, elle essaya de
porter un regard sur celle qui l'appelait ainsi. Ma
fille c'était pour la première fois que ce nom venait
à son oreille, dit par une bouche de femme; elle igno-
rait le charme qu'une mère donne à ce nom , elle qui
n'avait jamais embrassé la sienne. Pauvre orpheline!
elle était si heureuse de voir qu'on voulût bien s'inté-
resser à elle , que dans la première elTusion de son
cœur clic saisit la main de la supérieure pour v dépo-
I ser un baiser. Celle-ci , par un mouvement involon-
It taire, la retira; mais bientôt, la tendant h la jeune fille,
elle se mit à causer avec clic de ses jeux, de ses goûts,
de son éducation, et cela avec un tel abandon que l'en-
fant se laissait aller à toute la naïveté de son caractère.
Vraiment il y avait de la fascination dans la parole,
dans le regard de cette femme ; oh ! elle n'avait pas
toujours vécu au fond d'un cloître ; ce n'est pas
dans sa cellule qu'elle avait appris à envelopper son
langage de ces formes entraînantes; ce n'est pas la
première fois qu'elle essayait la puissance de son re-
gard. En sortant du parloir, Camille était toute joyeuse
de l'indulgence de la supérieure, et celle-ci paraissait
non moins satisfaite, car elle avait lu dans le cu.-ur de
la jeune fille ; et avec une joie profonde elle avait com-
pris que cette ame, non encore développée , garderait
facilement l'empreinte qui lui serait donnée.
Quel(|ues jours après, Camille n'était plus connue
de ses jeunes compagnes que sous le nom de la petite
l'avorite. I^ cellule de la supérieure, fermée à toutes,
s'ouvrait pour elle seule ; elle y passait les longues soi-
rées d'automne, et plus d'une fois, pendant le silence
(le la nuit , la voix de la jeune fille retentissait, hamio-
nieu.se et sonore , accompagnée des sons d'une harpe.
Le mystère de la cellule était ignoré de toutes , car
la jeune fille gardait le silence ; mais le souvenir de
ces veilles la tenait souvent pensive et l'éloignait des
jeux de ses compagnes.
C'était vraiment une magicienne habile que cette
supérieure : d'abord , par des conversations douces
et bienveillantes, elle avait gagne le cœur de la
jeune fille ; jjuis à ce prestige succédèrent bientôt des
récits plus animés, des peintures plus vives; c'était la
passion qui parlait par sa bouche, et elle éveillait au
cœur de la novice des senlimens inconnus jusqu'alors;
tantôt c'était sa vie à elle, tantôt celle d'une de ses
amies qui avait épousé d'amour un jeune homme, et
qui avait tout sacrifié pour être à lui. 11 y «vait tant
d'art, tant d'artifice dans ces récits, que le trait por-
tait au cœur et restait dans la blessure. \jt sommeil
déjà ne venait plus si vite à la jeune innocente, et bien
des fois elle se retournait sur sa couche, tourmentée
par des idées vagues et indécises ; c'étaient des rêves
bizarres, des fantômes confus: elle voyait cette jeune
femme quittant tout pour celui qu'elle aimait, et il v
avait dans ses songe* une ivresse inexprimable.
Quelques mois se passèrent ainsi, et déjà Camille
était bien changée : plus de rires, plus de joies folâtres;
un monde nouveau s'était révélé à elle.
« Vous avez toute ma confiance , lui dit un jour.
supérieure; je vais vous en donner une nou
preuve. Voici la clef de ma bibliothèque que je rei
à votre discrétion. • Le soir même , par hasard
doute, le premier volume de la XouveUt HiUOs* loni
entre les mains de la jeune fille. 1-c jour la surprit
292
L'ARTISTE.
qu'elle dévorait encore ces lettres passionnées; elle
avait vidé la coupe empoisonnée jusqu'à la dernière
goutte. La supérieure reconnut les atteintes du mal
sur les traits pâles et décolorés de sa victime.
Hélolse fut lue en deux nuits ; et, par un magique
reflet, cet amotir si brûlant de Julie était passé dans
les yeux de Camille. Vue ainsi , on l'aurait adorée.
Mais dans Héloïse c'était seulement de l'amour, de
l'amour dans son essence , et ce n'était pas encore
assez pour les desseins de la supérieure; il fallait
des livres qui parlassent aux sens, qui allumassent
le désir; et, comme par enchantement, ils tombè-
rent aux mains de la jeune fdle. Elle ne les cher-
chait pas; ils la cherchaient. Les Contes de La Fon-
taine d'abord, et par eux l'innocente fut initiée à des
mystères qu'elle ne soupçonnait pas , et d'autres livres
plus infâmes encore. Oh! alors le poison filtra profon-
dément, les attaques furent violentes, et le sang fouetté
jusqu'au vif. Malheureuse ! rien pour l'arrêter sur le
penchant de l'abîme! pas une main amie] et malgré
elle , comme l'insecte qui revient à la flamme, elle re-
venait à ces lectures brûlantes qui faisaient monter le
rouge à ses joues.
Et dire qu'il n'y avait plus dans ce cœur un souve-
nir vague de la religion qui avait bercé son enfance ;
dire que les voix harmonieuses de ses compagnes, que
les accens de l'orgue si lents , si solennels, qui élèvent
l'ame à la méditation, la trouvaient, elle, indifférente;
dire qu'elle suivait d'un œil froid et impassible les
nuages si purs de l'encens, et que la lueur mystérieuse
du jour à travers les vitraux gothiques, que cette vaste
église avec ses draperies , ses mosaïques et ses fres-
ques, avec ses mille colonnes éblouissantes de lu-
mière , n'avaient plus pour elle ni charme ni poésie.
Dire qu'en présence du prêtre , et que, dans les extases
les plus sublimes de la religion, quand on ne lisait sur
tous ces jeunes fronts que piété et que recueillement,
elle seule , a l'écart , tout entière à sa damnation , les
yeux attachés sur un livre infâme, y puisait à longs
traits la volupté! Et la supérieure, elle, était là, dé-
robée par l'ombre d'un pilier, et attachant un regard
fixe sur ces traits bouleversés par la passion. Qui l'eût
vue ainsi , eût tressailli d'effroi ; car c'était Satan lui-
même s' applaudissant de son triomphe , c'était Satan
avec le rire ironique sur les lèvres.
Oh ! qu'elle devait souffrir, la pauvre Camille ! que
de tortures pour ce faible cœur ! Toujours la fièvre, la
fièvre toutes les nuits, le délire, les transports, le désir
veillant à sa couche , le désir se prenant à tout , jetant
. des regards profanes sur les images des saints exposés
dans le temple pour l'exemple des fidèles ; des voix in-
connues à son oreille , des vertiges , partout le désir
dans ses yeux , sur ses lèvres, enfin une idée fixe , un
homme.
Cette fièvre ardente, ces transports, nous les avons
tous connus dans nos jeunes années. Qui de nous n'a
rêvé d'amour devant une vierge de Raphaël? Et ces
Madeleines aux épaules nues, à la chevelure flottante,
de quels désirs elles nous brûlaient le sang quand nous
les voyions pleurer leur volupté passée ! Et nous
du moins nous pouvions dévorer du regard une de
ces femmes fantômes de nos rêves ; nous pouvions les
entrevoir à travers l'épaisse jalousie ; mais au fond d'un
cloître, ces désirs deviennent de la fureur.
Elle avait calculé juste , madame la supérieure , elle
connaissait l'empire des sens sur un cœur de seize ans,
et elle avait jeté dans ce sein un tison qui ne devait plus
s'éteindre.
Camille avait atteint le dernier période du mal :
fût-ce même par le crime, elle voulait sortir de cet état
accablant , et ses rêves insensés se changèrent en une
résolution fixe, un homme. Mais dans ce couvent, loin
du monde, loin de tous les yeux, où devait-elle trouver
' celui à qui elle ferait don de son cœur? Ses vœux
pourraient-ils franchir cette triple grille et ces bar-
reaux de fer? Où le trouver, l'être qu'elle avait rêvé?
Dans le couvent il n'y avait qu'un homme; encore à
peine méritait-il ce nom : une figure plate et rebutante,
une ame basse etservile, tel il était... La jeune fille re-
poussa d'abord celte idée avec horreur ; mais le poison
agissait toujours, et peu à peu, malgré elle, ses fan-
tômes prirent la forme et les trajts de cet homme : il
devint l'ame de ses rêves, et cette figure ignoble s'em-
bellit de tous les charmes que lui prêtait une imagina-
tion égarée. Que n'eût-on donné pour obtenir les
premiers mots d'amour de cette jeune fille, pour sen-
tir son doux parfum, sa fraîche haleine! Que n'eût-on
donné pour jeter sur son existence quelques fleurs
d'amour! Eh bien! non, le crime était écrit. Cette
jeune fille si belle, qui naguère portait en elle quel-
que chose de si candide , de si naïf, qui aurait fait
la gloire d'un époux , l'ornement de nos fêtes ; cette
frêle nature , ce cœur de seize ans , cette bouche si rose
qui appelait le baiser, tout cela devint la proie d'un
misérable. Dans cet amour, il ne devait y avoir et il n'y
eut que de la fange. Voilà où voulait en venir la noble
supérieure du couvent de B....; c'est avec de l'infamie
au front qu'elle voulait la rendre à son père, c'est
souillée des baisers d'un mercenaire; et cette conquête
de jeune fille , il ne la chercha pas , lui ; elle se livra ,
vous dis-je ; elle alla au devant de ses brutales caresses;
c'est elle qui voulut, non pas lui.... Pour la première
L'ARTISTE.
293
i
fois on remarqua que la supérieure avait souri : c'est
que son regard était sûr, et qu'elle connaissait la chute.
Le môme soir où Camille s'était perdue , une de ses
amies, sortie quelques jours avant, la fit demander au
arloir.
« Je te présente mon époux , » lui dit la jeune Ca-
roline. Camille baissa les yeux. En voyant le baron de
Voldemar si beau, si bien fait, clic avait compris son
malheur. Ce bonheur d'être épouse , d'être mère , cet
être idéal dont elle sentait le besoin , et qui aurait pu
avoir les traits du baron de Voldemar, il était perdu
pour elle ; des mains ignobles avaient flétri son avenir.
Elle sortit du parloir les larmes dans les yeux et avec
un remords de plus.
En voyant le bonheur de son amie , elle avait enfin
entrevu quelle destinée elle s'était faite. Elle voulut
rompre avec le crime ; mais ce n'était plus à elle de
commander, à elle de vouloir : elle avait remis son
honneur et ses droits à un autre. Lui qui rampait
avant, commandait maintenant. Payé par la supé-
rieure, il se laissa surprendre avec sa complice. Igno-
minie !
Chassée devant toutes ses compagnes, chassée avec
des paroles hautaines et de mépris , non pour faute lé-
gère de jeune fille, mais pour une de ces taches in-
délébiles qui souillent toute une existence. Voilà son
sort; et son arrêt, ce fut celle qui l'avait entraînée au
crime qui le prononça. Le bourreau et le juge n'é-
taient qu'un. Chassée, et les cheveux blancs d'un père,
ses longs services , sa haute fortune , trente ans d'une
vie brillante , flétris en un jour par la honte de sa fille !
Huit jours après une voilure entra dans la cour du
couvent de B Un homme âgé en descendit : il était
pâle , défait , et semblait sous le poids d'un chagrin
violent ; c'était le baron de Verneuil.
u Madame la supérieure, dit-il. — Elle est dans sa
cellule. » 11 y monta.
« Monsieur le baron de Verneuil , » dit celle qui
l'accompagnait.
Il s'appuya contre la porte; il tremblait de colère...
La supérieure était assise et voilée; elle se leva, puis
se rassit
« J'avais une fille, s'écria le baron d'une voix sourde ;
qu'en avez-vous fait? .Te vous l'avais confiée; » et la su-
périeure restait impassible dans son fauteuil.
" Répondez donc !» et il lui serrait le bras convul-
sivement.
Elle se releva , rejeta son voile en arrière , et fixant
sur lui un regard où se peignait une ironie profonde :
" Arthur de Verneuil , osez vous plaindre mainte-
nant! » Hector de La Perrière.
fM<(tbmi< ^lo^rtf< î><
RoheH-Ic-Diable. — Guillaume Tell. — Un feuilleton du Jour-
nal t/es Dtbatt, — Madame Damoreau. — LeTa»»«ur. —
Mademoiselle Falcon. — Mademoiiellc Uoru*.
La recrudescence , comme on dit, du choltfra, venait rani-
mer cette semaine bien des terrctirs assoupies, elle public,
si harcelé', si tourmente de mille fléaux divers, drames,
vaudevilles, romans, dpidcfmie, le public qui ne demande
qu'un prc'texlc pour se dispenser de lire et d'aller voir, son-
geait à se tenir clos et couvert , lorsque l'Opr'ra, pqjir lutter
contre celte disposition malveillante, a rappelé à lui tout son
monde. Robcrt-k-Diable est revenu d'Angleterre avec l'élite
de nos chanteurs soprano , tenore e basse , et le pnblic est
accouru pour fôtcr le retour de Robert, qui lui revenait
triomphant et fier des upplaudissemens de Londres et dr
Berlin. Il voulait voir, ce digne public, «i ces chanteurs, qa'il
avait pr^^'lcs à nos voisins d'outre-mcr, lui rentraient sans
avaries ; si les brouillards de la Tamise n'avaient pas voile le
chant si pathétique du duc des iSormands, lesncccns si plein*
d'ironie de Bcrlram , et les roulades perlées de son Isal>clle.
Il a vu tout cela, et, de plus, il a vu une timide jeune fille
s'essayer dans ce rôle dilTicile, cre'é par une autre jeune fiUe
à l'nme si jeune et si ard»nle; et cette autre jeune tille , plus
audacieuse encore, luttant contre les souvenirs redoutables
laisses dans le chant d'Isabelle par la plus parfaite de nos
cantatrices. — Madame Damoreau n'a reparu que deux jours
plus lard, dans la Mathilde de Guillaume Tell.
Or, à propos de Guillaume Tell, j'ai à relever certaines
erreurs d'un critique spirituel qui (sans le vouloir) a failli
pr.Tiulemcnt scandaliser tout ce que nous avons à Paris
d'hommes de goiit et d'intelligence en musique. Il j a huit
jours , je combattais un homme de connaissances spc'ciales ,
ini professeur habile, dont j'estime profondément le savoir;
seulement nos vues n'cloienl pas les mêmes , et j'ai cru de-
voir les discuter. Aujourd'hui c'est un jeune littérateur bien
le'ger, bien vif, qui a cru qu'avec de l'esprit cl de l'imagi-
nation on pouvait faire de la critique musicale, et parler d'un
opéra comme on parle d'un vaudeville. La partie est moins
rude.
Je déclare pourtant que je ne prétends pas me faire le
champion de l'art contre tous les critiques qui le macèrent :
la tâche serait trop lourde. La plupart de ces Messieurs,
bons littérateurs du reste, savans estimables, inspecteurs de
l'Université', etc., etc., en agissent avec la p.iuvre musi
comme cet ours de La Fontaine , qui , pour chasse
mouche du visage de son ami ,
Vous empoigne un paré, le lance arec raideur.
Ils croient apercevoir une le'gèrc tache, une tache de
m
L'ARTISTE.
et les voilà bouleversant toute la conception de l'artiste pour
la dénaturer. Que leur importe , an l'ait , et comment leur
prouver qu'ils ont tort? Sont-ils musiciens?... pas plus que
mon critique, dont au reste je ne relèverais pas les erreurs
si elles n'avaient clé la cause d'un quiproquo assez singulier.
Voici le fait. On a lu, dans le Journal des Débats du i3
ou i4, un feuilleton sur Guillaume Tell, où l'on a vu que
Rossini s'était rapetissé pour se faire musicien français , que
pour faire Guillaume Tell il aidait courbé la tête, ployé les
genoux , et autres idées semblables. « Comment, a-t-on dit,
est-ce bien là l'opinion d'un homme aussi versé en musique?
Mais, en vérité, c'est incroyable; lui qui a étudié la plupart
des opéras e'trangers, qui a naturalisé en France Robin des
bois, qui a traduit les opéras de Rossini, et qui connaît si
bien la musique italienne ! » Et les étonneniens ne pre-
naient point de fin, lorsque l'on s'aperçut que le feuilleton ,
au lieu du XXX., portait en croupe le spirituel et joyeux J. J.
La chose alors parut toute naturelle; car il est notoire dans
le monde musical que l'auteur de F Ane mort et de Barnave
serait fort embarrassé de dire pourquoi , la clef étant armée
de tels ou tels signes, le morceau est dans tel ton plutôt que
dans tel autre, et encore plus embarrassé de suivre la réso-
lution d'un accord ou la marche d'une modulation.
Mais, direz-vous, ne saurait-on, sans éludes spéciales,
avoir ses idées en musique? Avoir son goût, oui; ses idées,
non.
Ainsi, pennis à l'auteur de Barnave , pendant que, depuis
Rousseau, tout ce qui est doué en France d'une oreille mu-
sicale a gémi sur le jeu faux et bai'barc de nos trompettes
de régiment, de regretter, lui l'auteur de Barnai'e, que les
compositeurs de musique lui aient gâté , par la trompette à
clefs , la belle âpreté, Vâpreté spéciale de l'instrument. C'est
un goût particulier à lui, et je n'ai pas le droit de l'en blâ-
mer. Je sais des gens qui aiment l'ognon cru, et d'autres qui
ne voient pas de musique préférable à un cor de chasse bien
sec, placé sous une arche du pont des Arts, et faisant redire
un vigoureux halali aux échos de l'Institut et de la rue de
Seine.
Mais voilà qui est pire : l'auteur de Barnabe prétend qu'à
propos de Guillaume Tell, Rossini s'est rapetissé pour se
faire musicien français . Voyez, s'ccrie-t-il, comme ilacourbé
la tête, comme il a ployé les genoux ! Trouvez- vous pas, en
effet, qu'il a fallu prodigieusement se rapetisser pour venir
de Cenerentola et de V Italiana in Algcri a Guillaume Tell?
pour descendre de ces opéras fioritures et jolis à une œuvre
à la Gluck, œuvre large et grandiose? Guillaume Tell est
le chef-d'œuvre de Rossini. Sans doute, si Rossini n'eût fait
que/a Gazza ou Othello et Guillaume Tell, on pourrait balan-
cer, et dire de bonnes raisons des deux côtés ; car la Gazza
et Othello, pris isolément sont aussi des chefs-d'œuvre.
Mais sortez de Guillaume Tell et prenez tous les opéras ita-
liens de Rossini, vous n'en trouverez pas un qui présente
un type entièrement pur de redites , pas un seul qui
porte un puissant cachet d'originalité , sans réminiscence
ni mélange des œuvres antérieures. Dans tous les opéras de
Rossini vous retrouvez de YOthello, dans tous de la Sémira-
mide , dans tous de la Gazza. Guillaume Tell seul a rompu
avec toute cette facture de mélodies italiennes coulées au
même moule. Il existe, lui, Guillaume Tell, opéra unique
où Othello ni aucun autre n'ont rien à revendiquer.
L'auteurde Barnai'e s'inquiète peu de la cohérence de ses
idées. Après avoir déploré dans Guillaume Tell l'absence de
ce genre italien qui lui plaît si fort dans les autres opéras de
Rossini, il s'écrie avec admiration, à propos du duo du pre-
mier acte: « Quelle couleur allemande] • De la couleur alle-
mande!... Avez-vous entendu de la nuisique allemande,
monsieur? avez-vous médité ce que nous avons médité d'au-
teurs allemands connus en France, monsieur? Avez-vous lu
Weber, Mozart, Beethoweu? Lisez-les, monsieur, et vous
saurez ce que c'est que la couleur allemande, monsieur; et
vous ne croirez plus qu'elle se compose uniquement de l'ab-
sence des roulades.
Et puis, plus bas, l'auteur de Barnai'e, entrant dans le
détail , blâme Rossini d'avoir, à la tin du deuxième acte ,
amené successivement ses troupes de montagnards. Il trouve
que le chœur, attaqué subitement par toute la masse des
voix, eût produit beaucoup plus d'effet. Je n'en doute pas,
par la raison que quinze voix font moins de bruit que qua-
rante ; mais il s'agit de voir l'intention du compositeur.
L'opéra de Guillaume Tell ne manque point de chœurs at-
taqués par toutes les masses; déjà, au premier acte, nous
avons pu apprécier cet effet. Ce que le Maestro veut pein-
dre ici , ce n'est p.is une conspiration, une émeute éclatant
tout à coup , bruyante et forcenée ; c'est une conjuration si-
lencieu.se qui se noue graduellement, s'accroît, Se grossit de
l'arrivée successive des masses partielles , et va roulant
crescendo jusqu'à un forte vigoureux qui se termine par cette
magnifique clameur: ylux armes] aux armes] — De quel
côté est l'effet le plu neuf?
L'auteur de Barnai'e conclut que Guillaume Tell est un
chef-d'œuvre, mais un chef-d'œuvre perdu, incompris du
public. Doucement , je vous en prie , ne calomnions pas le
public; je veux bien, avec l'auteur de Barnai'e, (\ue\e public
parisiensoit musicalement le plusBoétien de tous les publics.
Cependant il faut lui rendre justice aussi ; il a compris Guil-
laume Tell, il l'a aimé, il l'a applaudi, il l'applaudit encore-
tous les jours; il l'a bien compris, il a vu là un grand élan
de l'artiste , un élan sublime , et il a crié brai'o 1 Ne calom-
nions pas le public.
En résumé, que penser de tout ceci? C'est qu'on peut
avoir une riche.sse de style et d'imagination intaris.sable ,
faire des livres charmans, écrire fort joliment le feuilleton,
et ne rien entendre en musique. Passons.
C'est dans le deuxième acte de Guillaume Tell, suivi du
Dieu et la Bayadère, que madame Damoreau a fait sa ren-
trée; elle V a été, comme d'habitude, parfaite. C'est bien la
plus merveilleuse cantatrice que nous ayons jamais eue. En
entendant madame Malibran et nos autres Donne , on
éprouve toujours un sentiment d'inquiétude ; on craint que
ces traits brillans, ces roulades rapides , ne s'achèvent pas;
L'ARTISTE.
2^
il semble parfois que cette voix pctillunte va se briser cuinme
verre , et la (in d" point d'orgne vous arrache toujours une
respiration pénible. C'est tout différent pour madame Damo-
reau : cette voix si pure, si limpide, vous laisse dans un
calme parfait; vous la savoure/, à loisir avec une sécurité
complète. Quelque dilVicile que soit le trait où elle s'engage,
vous sentez qu'elle en sortira glorieusement et sans effort, et
vous jouirez, dans un suave repos de tout le plaisir de la
mélodie.
Robcrt-lc-Diable nous a offert à la fois la rentrée de Le-
yasseur, le début de mademoiselle Falcon dans le personnage
d'Alice, et celui de inudemoisellc Dorus dans le rôle d'Isa-
belle.
Je ne con^jois pas que Levasseur, sûr de sa voix et de la
faveur du publie, montre autant de défiance et de timidité.
Il a créé d'une manière originale le rôle de Bertram j il a su
empreindre sabelle voix deje ne sais quel mélange de dignité
et de froide ironie qui caractérise bien le personnage. Il y
est toujours applaudi, et pourtant il paraissait tremblant et
craintif comme un débutant.
Certes, il avait moins d'assurance que mademoiselle Fal-
con, qui pourtant a tremblé un peu à la première eavaline. Com-
plètement rassurée au troisième ot au cinquième acte, elle o
déployé ses moyens qui sont étendus. Elle a une voix sonore,
pleine et moelleuse, surtout dans les notes aiguës. Ses notes
graves sont aussi bien timbrées: il faut qu'elle s'exerce .^ bien
poser les sons du médium. Elle a de plus de l'aine et de la
beauté; elle paraît sentir très vivement : c'est plus qu'il n'en
faut pour réussir ; aussi a-t-elle obtenu un grand succès.
On l'a redeniand('e après la pièce, avec Nourrit. J'ai bien
peur qu'on ne gAtc mademoiselle Falcon à force d'applau-
dissemeus et de flagorneries; il faut qu'elle se persuade
qu'elle a encore beaucoup à travailler, surtout pour se dé-
faire d'une propension malheureuse à jeter sa voix au dessus
du ton.
Parlons de mademoiselle Dorus : elle aussi tremblait bien
fort. Petite Alice ! si gentille, si fraîche, si passionnée ; il lui
fallait vêtir le manteau royal, s'envelopper de dignité et
chanter en princesse. Elle avait là dans l'oreille cette voix
de madame Damoreau, et cette facilité incroyable à rendre
les traits les plus hérissés de difficultés : il y avait de quoi
trembler. Sans doute mademoi.selle Dorus est encore à quel-
que distance de la perfection du modèle : sa voix, quoique
souple, ne se plie pas avec cette délicieuse flexibilité que
nous admirons en madame Damoreau ; il lui faut encore
volcali.ser beaucoup pour rendre d'une manière .satisfaisante
les traits en octaves et en triolets qui se trouvent à la fin de sa
première cavatine du deuxième acte; mais elle a, de plus
que madame Damoreau, de lu chaleur, de l'entraînement : le
reste peut s'acquérir.
J'espère désormais qu'avec mesdames Damoreau , Dorus
et ï"alcon , nous aurons plus rarement occasion d'entendre
mademoiselle Jawureck, qui, avec la voix peut-être lu plus
moelleuse de l'Opéra, est parvenue à force de négligence à
se faire redouter de quiconque apprécie la justesse du
chant. V F.
RSTITS DS^iLMi.TIQ.TT3.
TBEATaS SB LA PORTE ST. MAKTXII
riici EtI TtOII âCTU
Dl ■«. IDia , DUrlVTT ET roiT».
Vous vous rappelez les escapades du seigneur don Carlos
(depuis le très redoutable empereur Charles-Quint) dan» le
drunu' de VietorHugo; vous n'avez pas oublié les galanterie»
errantes et les bonnes débauches du royal élève du gros, du
gras, de l'effronté Falstaff, de ce Henri que M. Alexandre
Uuval, de l'Académie française, mit un beau jour en prose
et en drame pour la plus grande joie de la littérature impé-
riale, et sans trop se soucier de Williams Shakspcare. Eh
bien! le roi d'Aragon est un prince de cette espèce là , nn
joli prince qui court le pays pour inspecter les beaux yeux
et les fraîches joues de ses humbles sujettes, ne s'arrétant de
préférence ni dans le palais ni dans la chaumière, mais dan.<»
tous les deux à la fois, pourvu qu'il y trouve d.inic aux blan-
ches mains et aux lèvres rosi-s, ou hllctte vive , agaçante cl
svclte. Peu importe à S. M.^e roi d'Aragon que ses sujettes
soient duchesses ou bergères ; c'est la qualité de la bouche ,
du pied, de lu t;iille, etc., qu'il demande, non celle du bla-
son. Oh ! l'aimable prince et le vrai connaisseur!
En cherchant ainsi les beaux yeux de son royaume, Al-
phonse rencontre les yeux de Paquita. Le voilà, noln-
prince, qui a grande envie de Paquita! Il faut Paquita .1
monseigneur le roi d'Aragon ! or Paquita est une vertu de
première qualité. Paquita résiste; le roi fait enlever PaquiU :
moyen simple et monarchii|ue.
Il ne sait pas une chose le seigneur Alphonse, c'est qu'il a
enlevé la fiancée de son barbier. Voici une belle maxime i
l'usage des princes : Il vaut mieux quelquefois loucher à la
femme ou au palais d'un grand, qu'à lu chaumière ou à la
femme d'un petit. Si Alphonse avait pris la femme de sou
chambellan, de son ministre, de son premier écuyer, minis-
tre, écuyer, chambcllau .se seraient crus trop honorés de l'a-
venture :
Vous me fîtes, seigneur.
En la prenant beaucoup d'honneur l
Le barbier se fâche ; le barbier n'a point de ces hautes ré-
signations de cour, qui font qu'on échange ou qu'on prête sa
femme au besoin. Le barbier en vent au prince qui lui prend
sa fiancée : il s'emporte, il tempête, il menace ; et , trouvait
sous sa main une bande de conspirateurs qui aiguisent le
poignard pour tuer le roi , tout résolument se met dji nom-
bre, apportant pour arme son rasoir.
Je vous le dirai bien : au lieu d'uu barbier fidèle, qui lui
rasait le menton avec dévoiiemenl, le frisait avec innocence,
le pommadait avec amour, .VIphunse pur uu rapt s'est fait un
barbier euiispirateiir, <|ui , au lieu de la barbe, veul tout
bonnement, à l'occasion, lui couper te cou. Le cou du
prince coupé, la couspiration doit escalader les murs du
palais, à un signal doiiuu, et faire en .Vragoa un« buone et
belle révolution. Si mon barbier avait eu un graiu de cou-
rage et quelque peu d'éuergie, l'alYaire du roi d'.Vragou était
296
L'ARTISTE.
faite; mais le rasoir tremble dans sa main au moment de
l'exe'cution ; la conspiration avorte, le roi d'Aragon triom-
phe, les rebelles sont charge's de fer, eommc dans le meilleur
rae'lodrame ou la plus belle trage'die de MM. Jouy et Ar-
nault.
Maintenant il faut procéder à la punition du coupable;
Alphonse en veut surtout à son traître de barbier. Je sais
plus d'un bon roi qui le ferait pendre , ccartelcr et brûler en
plein midi. Alphonse n'est pas un prince de celte bonté', mais
un prince facétieux avant tout; Alphonse se contente de
faire peur au barbier en prenant son rasoir et en le mena-
çant de lui couper le cou, comme il a voulu faire, lui barbier,
à son seigneur et maître. Le baibicr a peur ; après quoi
Alphonse proclame une amnistie ge'ne'rale.
Rois, respectez la femme de votre barbier ! Barbiers, con-
tentez-vous de faire la barbe tous les malins à votre prince !
aTMNABi:
ClotUde, drame en deux actes, de M. Ancelot.
Oîi est M. Scribe? que fait M. Scribe? M. Ancelot au
Gymnase! Rendez-moi M. Scribe!
Clotilde est une jeune fdle cleve'c avec toutes les précau-
tions qu'on a prises, dès long-temps, à l'Opera-Comique,
au Vaudeville et autres lieux, pour faire une innocente;
c'est-à-dire une niaise qui fait de l'innocence avec des cou-
plets en poiutes et des phrases prétentieuses : voilà l'iuno-
ceuce comme nous l'entendons, le cœur farde' et les lèvres
peintes. Clotilde a ete cleve'e ainsi par une espèce de philo-
sophe qui admire son ouvrage, mais si fort admire, qu'il en
devient fou d'amour. Donc l'instituteur philosophe aime pas-
sionne'ment mademoiselle Clotilde. Un beau jour, Clotilde,
en sautillant et en battant des mains , comme toutes les in-
nocentes et toutes les vertus de son espèce , Clotilde vient
faire au philosophe une confidence si claire et si nette , que
le philosophe découvre que, s'il aime son élève, son élève
ne l'aime pas. C'est un beau jeune homme qui a surpris le
coeur de mademoiselle Clotilde, sans que mademoiselle Clo-
tilde s'en doutât. L'innocente ! Alors le philosophe se de-
sespère, et puis, en toute hâte, il veut marier Clotilde au
beau jeune homme. Clotilde s'aperçoit que le philosophe
souffre et pleure en secret : c'est ce mariage qui le rend
triste. Clotilde, voyant cela, ne veut plus se m;iricr avec son
beau jeune homme : elle veut se marier avec le philosophe
pour ne pas lui faire de la peine. Cela est bien : voici qui est
encore mieux. Le philosophe ne veut plus se marier avec
Clotilde. Clotilde va trouver le philosophe dans sa chambre
pendant la nuit ; vous entendez, pondant la nuit! Elle le
force, en se compromettant ainsi , à la prendre pour femme :
le tout pour re'parer le scandale de l'entrevue nocturne. Ce
calcul est bon ; car voici le philosophe qui veut bien c'pouser
Clotilde. Maintenant que le philosophe veut bien c'pouser
Clotilde, Clotilde pleure et regrette son beau jeune homme.
Alors le philosophe n'épouse pas Clotilde, et Clotilde c'pouse
le beau jeune homme.
Rendez-moi M. Scribe!
THÉÂTRE DES VARIÉTÉS
Les Amours de Paris , de M. Dumersan. Rentrée de ma-
demoiselle Colon.
Vous savez bien, et depuis long-temps, ce que c'est que
les amours de Paris : toutes les romances vous l'ont dit, et
tous les contes de M. Bouilly, et toutes les idylles de \'Al-
manach des Muscs. Des amours perfides, traîtres, scélérats
«'il en fut; des amours d'argent, des amours de rentes, de
lin du mois; de bien vilains amours, en vérité! M. Dumer-
san a eu la bonté de vous redire cette haute et grande vérité
en deux actes, défendus par une formidable artillerie de
couplets. M. Dumersan a rendu là un bien grand service à
la morale, à la philosophie et à l'humanité! Gloire à M. Du-
mersan !
Ce qu'il y a de bon à voir dans les Amours de Paris , c'est
mademoiselle Jeniiy Colon , fraîche et gaie et franche beauté
de province, qui vient affronter tous les dangers de cette
odieuse, terrible, épouvantable, exécrable capitale appelée
Paris. Madcmo.isclle Jenny Colon est retournée pure et sainte
dans sa province, échappant aux pièges tendus à l'innocence
dans tous les coins de cette maudite ville. On peut voir tous
les soirs mademoiselle Jenny Colon remportant la même vic-
toire, de huit à neuf heures du soir, au théâtre des Variétés,
à côté du Panorama, et chantant, à la grande satisfaction
du public, de grands et petits airs, sans craindre la roulade.
On applaudit beaucoup mademoiselle Colon et ses jolies rou-
lades.
THÉÂTRE on PALAIB-ROTAX.,
La Tentation , de MM. Leven et Deforge. Plaisante
bouffonnerie ; parodie amusante du grand ballet de l'Opéra ;
diablerie en miniature. Antoine et son compagnon ont fort
égayé les habitués du petit théâtre de M. Poirson, qui a l'ha-
bitude d'c'gayer et de faire rire ainsi ses gens très souvent
tout le long d'une soirée. Joli privilège, qui ne fait pas partie
du cahier des charges accepté par l'Opéra el M. Véron.
L'Opéra prend sa revanche par autre chose. Chacun soa
lot!
^mVtih.
Le succès qu'obtiennent les portraits de M. Léon Noël,
par le double mérite de la ressemblance et de l'exécntioD ,
nous a déterminés à donner une suite à cette galerie de ceux
de nos contemporains les plus célèbres dans les arts et dans
les lettres. Aujourd'hui, avec le portrait de M. Alexandre
Dumas que M. Léon Noël a traité avec son bonheur accou-
tumé, notre livraison contient celui de M. Alfred de Vigny,
dont la physionomie rêveuse et spirituelle a été reproduite
avec une grande finesse et une grande vérité par M. Giroiix.
Nous voulons toujours joindre au portrait de chaque ar-
tiste une appréciation juste et détaillée de son talent et de
ses ouvrages; mais l'Artiste, formant un recueil complet, il
n'y a aucun inconvénient pour les abonnés à ce que celte
appréciation et le portrait se trouvent quelquefois dans des
livraisons différentes. Une des plus prochaines contiendra
un article sur M. Alexandre Dumas; et pour M. Alfred de
Vigny, nos abonnés trouveront dans la xiii' livraison du
deuxième volume, des considérations aussi profondes qu'exac-
tes, écrites par un de nos critiques les plus remarquables, sur
le génie et les productions de l'auteur de Cinq-Mars .
Dttttnt.
Alfred de Vigny.
Alexandre DumM.
EfTemi.
n
0
n
N
2
A8
t.l
livr.U-
t.3
L'Artiste; revue de l'art
contemporaine
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